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Librairie Charybde
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Nos coups de cœur

Exécution ! de Mark LEYNER

5 mai 2012 | Charybde 2

Grande claque littéraire déjantée où un adolescent écrit un scénario "fou" tandis que son père attend l'exécution.

Le second roman de Mark Leyner, publié en 1998, et publié en français en avril 2012, constitue un moment de pur bonheur débridé.

Le jeune Mark, treize ans, assiste à l'exécution de son père par injection létale. Bien que raisonnablement contrit, il est tout de même un peu pressé, car il doit rendre en urgence un travail : un scénario, qu'il n'a pas encore même ébauché, mais qui a déjà remporté un prix littéraire particulièrement juteux, grâce au talent de son agent. Las, le père résiste à l'injection létale, et se voit donc logiquement condamner à l'EDENJ (Exécution Discrétionnaire de l'État du New Jersey), qui le voit donc désormais sous l'épée de Damoclès d'un tirage au sort quotidien décrétant que, ce jour-là (que ce soit le lendemain ou dans trente ans), les forces de sécurité peuvent l'abattre à vue, sans souci d'éventuels dommages collatéraux...

C'est le point de départ d'un complexe récit de la part de Mark, qui enchevêtre inexorablement sa narration personnelle, son scénario écrit en urgence, sa critique déjà écrite du film qui serait tiré du scénario, le tout avec l'aide de la directrice du pénitencier, au cours d'une mémorable partie de défonce et de jambes en l'air, saupoudrée, comme l'ensemble des différents récits entremêlés, de grosses gouttes de synchronisation musicale rock échevelée...

- EDENJ - exécution discrétionnaire de l'État du New Jersey.
- Je crois avoir lu un truc là-dessus dans ELLE, dit papa. C'est un peu comme une fatwa facultative.
- Le point que nous aimerions préciser aux relaxés concerne l'indétermination, reprend le superintendant. Vous vivez votre vie, vous suivez gaiement votre train-train, et soudain un matin vous vous réveillez pour découvrir un nain accroupi sur votre poitrine qui tranche habilement vos artères carotides avec deux étoiles ninja. Ou vous vous rendez en avion à Orlando, Floride, en lisant, hilare, les "Confessions" de saint Augustin, et pendant ce temps, dix mille mètres plus bas, un policier de la route du New Jersey sort de son véhicule, s'agenouille sur le bas-côté de la I-95, épaule un lance-missiles antiaérien et réduit votre 727 en étrons volants - et pffiiouu.


Un livre qu'on souhaiterait citer quasiment in extenso, tant les moments hilarants et néanmoins vertigineux, fourmillant de références de culture pop comme de culture savante, joyeusement malaxées, sont présents presque à chaque page ! Et une belle prouesse d'édition et de traduction, pour laquelle on se doit de remercier Lot 49 et Claro.

Grandeur et décadence d'un parc d'attractions de George SAUNDERS

30 avril 2012 | Charybde 2

Sept nouvelles acérées de la décadence, de celle d'un parc d'attractions vintage à celle d'un pays entier...

Premier recueil publié en 1996 par George Saunders, publié en France en 2001, il comprend sept nouvelles subtilement liées les unes aux autres par une toile de fond et un certain nombre d'indices disséminés.

La longue nouvelle finale Bountyland (100 pages) est la seule à spécifier un futur américain relativement proche, dans lequel mutations génétiques incontrôlées, décadence économique prononcée et sur-balkanisation des territoires ont conduit à la fois à une formidable régression sociale et culturelle, et à des destins individuels hachés, brisés, entre profiteurs cyniques et survivants désabusés. L'errance du héros dans ce monde mourant est d'ailleurs au passage infiniment plus poignante et mieux mise en scène que le largement laborieux La route de McCarthy...

La nouvelle-titre, Grandeur et décadence d'un parc d'attractions, qui ouvre le volume, est sans doute celle qui plante le décor avec le plus de brio : dans cette reconstitution de l'époque de la guerre de Sécession, propriétaires et dirigeants indélicats exploitent jusqu'au bout de la nuit des employés qui se raccrochent à leurs dernières bribes de salaire pour survivre au chaos environnant, inventant chaque jour des bricolages désespérés pour maintenir en fonctionnement au moins minimal leurs machineries, techniques et humaines, qui se délitent lentement mais sûrement, et éviter que les limousines blindées des riches visiteurs - ou les cars sécurisés d'un système scolaire et culturel tournant désormais à vide - ne se détournent définitivement de l'endroit, qui serait alors livré à la déréliction finale, et aux gangs de gamins des environs, tagueurs, voleurs, violeurs et assassins à l'occasion... Extraordinaire prétexte pour une succession de bévues hilarantes, de bassesses confondantes et de scènes aberrantes, nimbées d'un humour pince-sans-rire au fond bien glacé...

- Il a tiré sur Howie. Je veux qu'on le boucle.
- Il a tiré sur le livre de comptes d'Howie, répond Mr A. Il a tiré sur le livre de comptes d'Howie dans l'optique de sauver la vie d'Howie. Quoi qu'il en soit, ne coupons pas les cheveux en quatre. Si Sam est bouclé, nous le sommes aussi. Cela vous semble-t-il une expérience souhaitable ?
- Non.
- J'essaie simplement de vous expliquer que c'est le moment d'assimiler ce que nous savons déjà, et non de poignarder quelqu'un dans le dos. Nous avons compris la leçon, vous et moi. Nous avons grandi. Nous devrions en être reconnaissants, et la gratitude est la réponse appropriée. La gratitude et la certitude de ne jamais commettre une nouvelle fois cette erreur.
Il sort une Bible :
- Jurons sur cette Bible que nous n'embaucherons jamais plus un psychopathe pour une importante mission de sécurité.
Le téléphone sonne alors. Sylvia a croisé les données des admissions et a découvert qu'il ne s'agissait pas d'un gang mais d'un groupe d'ornithologues amateurs qui ont eu le malheur d'être des adolescents de sexe masculin et de s'éloigner un peu trop du sentier balisé.
- Aïe, s'étrangle Mr A. Ça peut devenir un paramètre sérieusement négatif.


Les cinq nouvelles étagées entre cette introduction tonitruante et le périple picaresque final renforcent chacune tel ou tel point de cette décrépitude grimaçante, dans laquelle l'humour absurde et abject du capitalisme "sur-tardif" se déploie dans toute sa splendeur... par un auteur qui déclare volontiers que s'il ne parvient pas à vous faire "rire et pleurer à la fois", il n'a pas tout à fait atteint son objectif...

L'Attente du soir de Tatiana ARFEL

23 avril 2012 | Charybde 1

Un roman bouleversant, poétique et lumineux.

Parce qu'il y a d'abord trois enfances : Giacomo, qui baigne dans la lumière du cirque et l'amour de ses parents, Mademoiselle B. qui grandit sous un regard parental inhumainement froid, et l'enfant qui survit dans un terrain vague. Ils sont trois, le directeur de cirque, la femme grise, l'enfant artiste. Trois vies coupées du monde, trois regards, trois chemins qui convergent, chacun à leur rythme.

Parce que c'est triste et beau, et dans ce roman l'un ne va jamais sans l'autre. A l'enfance heureuse se mèle la tristesse du temps qui passe et la fatigue de la vieillesse, à l'absence d'amour maternel répond le regard d'un nouveau-né, dans la violence d'une vie sauvage germe le talent d'un artiste.

L'attente du soir, paradoxalement, c'est l'attente de la lumière : celle qui se fait une place petit à petit dans la vie de chacun des personnages, à coup de rêve, d'histoires, ou de peinture. C'est aussi les lumières du cirque, qui en s'allumant font place à la magie...

Un très beau roman, qu'on commence les dents serrées, puis qu'on lit avec une boule dans la gorge, et enfin les larmes aux yeux. Beau et émouvant. Emouvant et beau. 

 

[et Charybde 3 approuve...]

La Trilogie babylonienne de Sébastien DOUBINSKY

15 avril 2012 | Charybde 2

Visite échevelée d'une moderne Babylone, au montage serré, où les destins tourbillonnent avec une sombre joie.

Ce triptyque de 2009 de Sébastien Doubinsky (dont la première partie, La naissance de la télévision selon le Bouddha, avait été publiée en 1995) nous plonge au cœur d'une moderne Babylone, dont un montage serré de plans vifs nous révèle rapidement les facettes : sauvage guerre humanitaire en Asie, criminalité galopante, concurrence exacerbée entre médias pour la chaleur du scoop, persistance des rêves et des aspirations malgré la déliquescence,... Comme si la substance du Tous à Zanzibar de Brunner avait été filtrée, condensée et épurée pour parvenir à son essence...

Ils leur avaient dit :
- Nous allons défendre les valeurs essentielles de notre culture. Nous allons combattre pour les intérêts économiques majeures de l'Occident. Nous allons combattre pour le droit d'avoir des boissons gazeuses dans nos frigidaires, et de l'essence dans les réservoirs de nos voitures.
Non, en fait, ils ne l'avaient pas vraiment dit comme ça, mais personne n'était dupe. Enfin, pas lui, en tout cas. Les dés étaient pipés depuis le début. Que lui restait-il à faire d'autre, sinon compter ?
Il avait inventé de nouvelles équations, avec de multiples paramètres entrant en ligne de compte : la durée des missions, la distance des cibles, le nombre de corps divisé par le temps passé sur le terrain d'opérations... Il avait des chiffres. Il avait des diagrammes. Tout cela était perdu maintenant, brûlé avec son sac à dos par les balles au phosphore. S'il était resté encore un peu là-bas, il aurait pu commencer à tirer les conclusions de son travail... Un an de patience, à relever systématiquement toutes les données auxquelles il avait directement accès - et pour cause ! -, un an de perdu en quelques secondes. Seule l'absurdité de tout cela demeurait à présent.


C'est en extrayant quelques personnages choisis au sein du bourbier que les deux parties nouvelles, Taureau jaune (où un serial killer est pourchassé par un commissaire prodige, fatigué, mais comme "aidé" par les rêves d'un Tim Powers sous amphétamines) et Les jardins de Babylone (où le statut marchandisé ultime de la littérature et de l'assassinat légalisé donnent les deux clés manquantes et provisoirement finales), nous permettent d'atteindre une vision totale de cette société abyssale, pourtant simple "développement" de la nôtre.

Aujourd'hui, c'étaient plutôt les ouvrages d'anthropologie et de philosophie qui l'attiraient. D'autres poèmes, d'autres mystères cristallisés autour du jeu des questions et des réponses... Mais Valentino était un bon poète, et il vivait selon les contraintes obscures de sa passion.
Tout avait un sens, selon lui. Les mots avaient un rôle crucial, séparant, divisant le monde entre le bien et le mal et définissant l'écart entre ces parallèles. C'était, selon lui, la mission commune aux écrivains et aux policiers. Il écrivait des tas de choses là-dessus et, franchement, il semblait obsédé par ce thème.
C'étaient de bons poèmes malgré tout, même s'ils ne changeraient jamais rien à ce foutu monde. À vrai dire, c'était cela que Ratner respectait le plus chez son jeune partenaire : son attachement à une passion inutile.
Cela demandait du courage, de nos jours.


Le propos est servi par une écriture serrée, subtilement ironique, jouant avec les angles de vue autant qu'avec un personnage de narrateur pirandellien, et au total plutôt éblouissante.

Le Voyage imaginaire de Léo CASSIL

11 avril 2012 | Charybde 2

Réédition d'un livre-culte de 1933 : la révolution russe dans le regard et l'imagination débridée de deux enfants.

Grâces soient rendues aux éditions Attila d'avoir exhumé et brillamment réédité cet étonnant livre de 1933, publié pour la première fois en français en 1937.

Entièrement raconté du point de vue de deux enfants vivant à Pokrovsk-sur-Volga (aujourd'hui appelée Engels, la ville faisant face à Saratov), nous suivons avec bonheur le quotidien d'une famille russe en 1917-1919, des premières semaines de la révolution de février à la guerre civile. Avoir un père médecin, juif, au milieu des Allemands de la Volga, en plein bouleversement social et politique, produit un filtre étonnant pour les deux garçons, qui se sont inventé un pays imaginaire, la Schwambranie, dans lequel ils projettent, à longueur de soirées et de consignes forcées par les punitions, même bienveillantes, l'ensemble de leurs réflexions et de leurs confrontations à la réalité.

Sous une apparence de "livre pour enfants" (ce qu'il ne fut à aucun moment), Cassil réalisait en fait une réflexion rusée sur le monde comme il alla à l'époque, avec un réalisme qui lui valut une longue période de non-réimpression en URSS, avant d'être ré-accepté en 1955, expurgé de certains des témoignages les plus rudes sur la période révolutionnaire et pré-révolutionnaire (l'antisémitisme latent de la population russe, en particulier, qui apparaît cruellement au fil des pages de l'édition originale).

Un livre étonnant, plaisant et bien pensif à la fois.

- Eh bien ? demanda le commandant, elles vont ?
- Elles vont, répondit papa, furieux.
- La gauche ne serre pas ? demanda le commandant avec sollicitude. Non ? Vous voyez, je vous le disais bien qu'elles ne serreraient que les premiers jours et qu'après elles se feraient.
- Je dois vous dire franchement, camarade Oussychko, dit papa, que la cordonnerie vous réussit mieux que la Révolution.
- Ça dépend du point de vue, camarade docteur, répondit le commandant en riant, vos bottines c'est vous qui les avez commandées et la Révolution, excusez-moi, n'a pas été faite à votre pied. Il se peut qu'elle serre un peu par endroits.

Haine7 de Jean-Luc MANET

10 avril 2012 | Charybde 1

 

La Nationale 7 n'avait pas fait dans le détail. Jeanne et Hugo : laminés trois ans auparavant. Le petit Paul : porté en terre le matin même.

Jean Luc Manet réunit trois solitudes le temps d'une nouvelle. Une dingue, entre zombi et furie, un vieux flic fatigué et un journaliste paumé en plein syndrome du Saint-Bernard. Chacun s'emmêle dans son désespoir, chacun à son rythme, chacun sur sa fréquence.

La nouvelle finit mal, avec la brutalité des textes courts et le désespoir de la littérature noire la plus râpeuse.

Dans un style travaillé, léché, fouillé ‒ écrit, dira-t-on, l'auteur brosse un quotidien glauque en bordure de la Nationale 7. Cette route, c'est peut-être le quatrième personnage important de la nouvelle. Elle empoisonne la vie, elle hante, elle tue, elle guide vers l'évasion... ou pas.

Haine7 c'est aussi un très joli petit objet des éditions Antidata. Illustré par Emmanuel Gross, en noir et blanc de jeux de matières, de taches d'encre floues sur lesquelles se dessinent des silhouettes, reflet négatif des silhouettes de craie post-meurtre ou post-accident, sur traces de rorscharch... c'est flou, c'est noir, ça pue le drame.

[... et Charybde 2 est d'accord]

La douceur de la vie de Paulus HOCHGATTERER

5 avril 2012 | Charybde 2

Thriller policier autrichien très réussi, habilement écrit, vertigineux quant à ses implications psycho-sociales.

Publié en 2006, couronné par le Grand prix de littérature policière allemande en 2007 puis par le Prix de Littérature de l'Union Européenne en 2009, ce polar autrichien nous est offert en français en ce début 2012 par Quidam Éditeur.

Noël et le Nouvel An dans un village autrichien, sous la neige. Une fillette découvre le corps défiguré de son grand-père assassiné, et en est traumatisée... Loin d'une apparente n-ième histoire de serial killer, Hochgatterer nous propose une angoissante lecture à deux voix principales de l'enquête à mener, celles de l'inspecteur de la Criminelle, un rien désabusé, et du psychiatre de l'hôpital local...

Formellement habile, avec ses sept narrateurs, dont certains difficiles à identifier de prime abord, cette enquête hors du commun nous plonge dans une Autriche qui se recroqueville toujours davantage sur sa peur, sur ses crispations identitaires et sur son potentiel de haine, tandis qu'essaient d'y surnager de leur mieux les témoins ahuris de cette glissade aux enfers... Et sous nos yeux incrédules, et ceux - un rien plus blasés - du psychiatre, nous réalisons que tous, presque sans exception, sommes devenus des sujets de psychiatrie, plus ou moins bénins, plus ou moins psychopathes, sous la terrible pression sociale et économique désormais en vigueur...

Au-delà du thriller réussi, un moment authentique de vertige social et politique, alors que tombent gentiment les flocons de la Saint-Sylvestre...

Canal Mussolini de Antonio PENNACCHI

4 avril 2012 | Charybde 2

Une très savoureuse fresque politique et familiale de paysans de Ferrare, sur 40 ans d'Italie fasciste...

Publié en 2010, à soixante ans, le huitième roman d'Antonio Pennacchi, est de son aveu même, "l'oeuvre de toute une vie", préparée par l'ensemble de ses écrits précédents, incluant le remarqué Mon frère est fils unique de 2003, superbement porté à l'écran en 2007 par Daniele Lucchetti.

Canal Mussolini a été truffé d'éléments autobiographiques savamment agencés et réarrangés par cet auteur atypique, authentique fils d' "émigrés intérieurs" de la Vénétie vers le Latium dans les années 30, tour à tour séminariste pendant 2 ans, inscrit au néo-fasciste MSI pendant 2 mois puis au PCI, comme ouvrier chez Alcatel Italia, pendant 30 ans, avant de reprendre ses études à temps partiel et de commencer une carrière d'écrivain à 44 ans...

Canal Mussolini, entièrement raconté "à l'oral" par un narrateur qui ne sera identifié qu'à la dernière page, nous plonge dans la saga familiale des Peruzzi, prolifique famille de cultivateurs pauvres, métayers dans la Vénétie de Ferrare, devenus massivement fascistes après la première guerre mondiale, séduits par les promesses de terres du premier programme mussolinien, avant que, totalement ruinés par les effets de la politique monétaire mussolinienne, ils n'acceptent avec joie de participer à l'exode intérieur massif qui conduit 30 000 familles italiennes de Vénétie à coloniser les ex-marais Pontins, au sud de Rome, jadis vaste marécage livré à la malaria, que les grands travaux fascistes (et notamment le percement du canal Mussolini) ont (c'est une vérité historique) rendus parfaitement cultivables...

Une fresque exceptionnelle qui court de 1910 à 1950, embrassant aussi bien des dizaines de drames familiaux que les errements de la "grande politique" mussolinienne, mais aussi les complaisances politiques des uns et des autres, rendus incroyablement savoureux par la forme orale et dialectale de l'ensemble de la narration (la traductrice Nathalie Bauer, à l'instar d'un Serge Quadruppani confronté au verbe de Camilleri, livre d'ailleurs ses réflexions et ses partis-pris dans une excellente postface).

À partir de ce moment-là, Giolitti n'a plus voulu les voir. Il était fait comme ça - aujourd'hui avec toi, demain avec un autre -, il ne se perdait pas en subtilités en matière d'amis et d'ennemis. Quand il avait besoin d'une voix au Parlement, il l'achetait au premier venu ; exactement comme maintenant, en fin de compte, si bien que tout le monde affirme qu'il a inventé le transformisme. Il a même inventé les repentis, et il a battu la Camorra en enrôlant les camorristes, il a tout inventé, et si ça n'avait tenu qu'à lui, il aurait même inventé le centre gauche. Il y a plus de cent ans. Ce sont les réformistes qui n'ont pas voulu. Alors, il a inventé la Démocratie chrétienne.

En effet, les bonifications ne sont pas une invention de Mussolini, mais un problème que l'Italie unitaire s'est posé aussitôt après le Risorgimento et l'unification. Les plaines du Centre et du Sud étaient abandonnées depuis des siècles : les gens s'étaient retirés sur les montagnes pour se défendre des Barbares et des Sarazins, puis avaient été chassés par les latifundia et la malaria. Un désert. À la fin du XIXe siècle on promulgue donc - toujours et surtout dans la vallée du Pô - les premières lois et entame les premières grandes interventions de bonification à l'initiative de particuliers qui souhaitaient à juste titre accroître leurs cultures et augmenter leurs gains. Il ne faut pas croire que c'étaient des philanthropes.
Or, dans le centre et le sud de l'Italie - les régions plus pauvres et davantage atteintes par la malaria -, on n'avait jamais touché au moindre brin de paille : il n'existait pas de classe d'entrepreneurs à proprement parler ; les riches propriétaires terriens se contentaient de réunir les fruits de leurs terres et de les manger dans leurs palais en ville. c'est ainsi que les cercles de Nitti et de la Banca Commerciale décident d'introduire le capitalisme : "Si les riches du Sud n'en sont pas capables, nous prendrons leur place, nous autres du Nord." Avec l'argent de l'État, évidemment.


Quand nous avons envahi la Grèce, Adolph - qui avait répété au Duce sur tous les tons "laisse tomber les Balkans, n'y ouvre pas un nouveau front, concentre-toi sur l'Afrique du Nord, prenons Suez et l'Egypte" - a eu une syncope : "Qu'esse t'es allé fout' en Grèce sans rien m'dire ? T'aurais au moins pu m'avertir, non ?
- Tu m'a peut-êt' averti quand t'es allé envahir la Pologne, la Tchécoslovaquie et maint'nant la Roumanie ?"
(...) "J'pouvais quand même pas leur laisser l'pétrole !" a-t-il lancé au Duce en guise d'explication. L'Italie avait lu la nouvelle dans le journal. Le Duce avait piqué une crise : "Ah oui ? Ben, j'vais t'montrer." (...) Et lui - Hitler - s'est sacrément mis en rogne : "Spèce de taré, tu crois qu'y a du pétrole ? Y a foutr'ment rien en Grèce ! Y sont encore plus pauv' que vous, vous n'y êtes allés que pour m'faire enrager, qu'le diable vous emporte !"

Les mêmes yeux que Lost de Pacôme THIELLEMENT

3 avril 2012 | Charybde 2

Une lecture de LOST d'une rare intelligence. Un must pour amateurs, curieux, et même (surtout ?) déçus de la série.

Publié début 2011 dans la collection Variations de Léo Scheer, cet essai de Pacôme Thiellement réjouira tous les amateurs de la série-culte Lost, mais aussi, potentiellement, tous les sceptiques de l'ensemble de la série et tous les déçus de la dernière saison.

Essai brillant, d'une agilité intellectuelle hors du commun et d'une culture fouillée et éclectique, Les mêmes yeux que LOST nous emmène très vite sur le terrain des mythologies orientales, du mysticisme, ou de l'ésotérisme hermétique, mais ne s'y confine pas, loin de là. La lecture des personnages, de leurs moments-clé, de leurs rôles, de leurs limites, de leur sens individuel et de leur signification collective, constitue un véritable enchantement, un défi intellectuel toujours souriant, et une puissante incitation à voir et revoir ces six saisons qui ont dérouté plus d'un spectateur...

Au fil des 115 pages et des 6 chapitres (Pense à une boîte, Le roi du monde, Son nom est Jacob, Introduction au monde de l'âme, L'air lui-même est devenu ténébreux et Regard parfait), on naviguera ainsi avec Ferdinand Ossendowski, Jacques Maritain, René Guénon, René Daumal, Henry James, Constance Fenimore Woolson, Jorge Luis Borges, Francis Ford Coppola, Brian de Palma, Giordano Bruno, Giulio Camillo, Antonin Artaud, David Lynch, Farîd al-Dîn Attâr, Franz Kafka, Raymond Abellio,..., pour un feu d'artifice d'intelligence précise, d'analyse filmique et d'humour malicieux.

LOST, dans son ensemble, peut apparaître comme un remake grandiose de "L'approche d'Almotasim" de Jorge Luis Borges, lui-même un remake du "Langage des oiseaux" d'Attar.

Jorge Luis Borges dit de la défaite qu'elle a une dignité qui appartient rarement à la victoire. On pourrait ajouter que l'échec est le lot de la majorité, tandis qu'une rare minorité peut se vanter de s'être véritablement accomplie pendant sa chétive durée. Les héros de LOST sont, comme vous et moi, quelles que soient leur classe sociale ou leur culture d'origine, des ratés.

Le conflit principal au cœur de LOST n'est pas, comme les scénaristes l'ont longtemps prétendu, celui entre la science et la foi. Ce n'est pas non plus, comme certains personnages se sont maladroitement essayés à le suggérer, celui entre le Bien et le Mal. (...) La polarité centrale de LOST est celle de la confiance et de la tromperie. Et cette polarité est le corollaire du conflit entre la fiction et ses règles et le monde réel et son anomie.

Blue Jay Way de Fabrice COLIN

1 avril 2012 | Charybde 1

Un thriller américain (!), un bon.

Julien, le narrateur, est un français à New-York. Ayant perdu son père dans les attentats du 11 septembre, il s'acharne à ne pas s'en remettre, avec une passivité qui le caractérisera tout le roman.

Quand Carolyn Gerritsen, l'auteure sur qui il écrit une thèse, lui propose de s'installer à Blue Jay Way, la villa hollywooddienne où vivent son fils et son ex-mari, Julien quitte une existence vide (la sienne) pour devenir le témoin d'une autre (celle de la faune de L.A.).

Officiellement professeur de français pour un jeune homme à la dérive, le narrateur erre entre son ordinateur et la piscine ou la cuisine, entre théories du complot sur le 11 septembre et existences en décomposition accélérée. Si le temps semble suspendu, sur ce niveau de narration, la pourriture est toute proche sous le verni : sexe, drogue, jeux malsains, manipulation, confrérie étudiante, enlèvement...

En parallèle, on suit deux enfances, deux monstres. L'un, rescapé du suicide de sa mère, se sent poursuivi par le diable, passant de HP en HP. L'autre, petit sadique manipulateur, joue l'innocence et torture ses camarades pour les conduire à la folie. On devine qu'à l'âge adulte, ils évoluent près de Julien et de Blue Jay Way. Mais qui ?

Si Julien, et le lecteur, devinent ou soupçonnent beaucoup, rien n'est jamais vraiment acté, rien n'est jamais clair. Sans doute parce que Julien subit l'histoire comme témoin, sans volonté propre, dans un décor où tout est vain et tout est faux. 

Fabrice Colin peint le Los Angeles de Bret Easton Ellis (Moins que zéro), sa décadence et sa vacuité, tout en s'appliquant à y placer tous les codes du thriller américain. Jusque dans le style où l'on croit percevoir des erreurs de traduction avant de se souvenir que l'auteur est français... 

A lire. Parce que c'est bien, voilà.

{... et Charybde 2 est bien d'accord]

Ma dernière création est un piège à taupes de Oliver ROHE

30 mars 2012 | Charybde 2

Du mythe de l'ingénieur global au triomphe du marchand fragmenteur, avec l'AK 47 et son inventeur...

Paru en mars 2012, ce court texte (80 pages) est l'adaptation de la pièce radiophonique AK-47 réalisée pour France Culture.

Deux fils, étroitement et brillamment enchevêtrés : d'une part, la vie de l'ingénieur mécanicien Mikhaïl Kalachnikov, inventeur, passionné, patriote fervent, conducteur de char, protégé de Joukov et de Voronov, général sur le tard après avoir été fils de déporté dékoulakisé et fugueur par deux fois (au moins), d'autre part, le destin de sa création la plus célèbre, l'AK-47, symbole du progrès mécanique technique, de la robustesse pensée, des luttes de libération, avant de devenir, dans un de ces tragiques ou ironiques retournements de l'histoire, celui des conflits incessants du capitalisme triomphant et parcellisant, celui des enfants-soldats ivres de drogue et de rage, celui d'une consommation quasiment ultime.

Si Oliver Rohe nous laisse un peu sur notre faim, c'est que l'on sent bien qu'il pouvait nous en dire beaucoup plus, tant ses réflexions sur l'imagination technicienne et les paradoxes du capitalisme marchand, ancrées dans les ordres de Lénine sur la poitrine du vieil inventeur et les nécessités du calibre 7,92, font virevolter nos neurones, entre nombreux sourires et yeux stupéfaits...

(...) et tenteront alors, non sans difficulté, de s'adapter à leur tour aux temps nouveaux qui exigeaient ainsi, pour des raisons de configuration spatiale et temporelle des combats, de stratégie d'attaque et de défense, qu'on règle une bonne fois pour toutes ce terrible dilemme des munitions et qu'on adopte par conséquent un armement individuel inédit. Maintenant nous tenions enfin le nouveau calibre.

À observer maintenant une carte répertoriant pour nous les usines de fabrication, les arsenaux et les centres de stockage, les zones de conflits et les routes officielles ou clandestines de la distribution des armes, de ces quelque cent millions de Kalachnikov certifiées ou contrefaites inondant le marché mondial, sans qu'aucune réglementation et qu'aucun contrôle sérieux ne vienne encadrer leur circulation, leur circulation libre et effrénée, à observer les trajets compliqués et les circonvolutions de ce flux incessant de Kalachnikov sur le marché, il devient encore plus aisé de comprendre que ce fusil d'assaut imaginé par un paysan russe bientôt centenaire n'épargne aucun continent et aucune région, que sa dissémination forme un réseau d'échanges de plus en plus dense et touffu, à l'image de n'importe quelle autre marchandise d'envergure planétaire, d'une boisson gazeuse, d'un téléphone mobile ou d'un produit immatériel. (...) Mais cette impression est évidemment fallacieuse, parce que la marchandise AK-47 ne travaille au contraire qu'à la fragmentation permanente des territoires, à leur fractionnement en portions, en parcelles toujours plus réduites sur le modèle de la guerre civile infinie (...)

Et on n'hésitera donc pas, le cas échéant, à relire l'opuscule sur la route improbable du musée Kalachnikov d'Ijevsk, ou sur celle, un peu plus vraisemblable, de la salle du même nom du Musée d'Artillerie de Petersbourg.

Poésies choisies de W. H. AUDEN

20 mars 2012 | Charybde 2

Très beau recueil couvrant l'essentiel des deux "périodes" (avant- et après-guerre) du poète de "Funeral Blues"...

Longtemps relativement peu connu en France, le poète anglais Wystan Hugh Auden a acquis une soudaine renommée suite au succès du film Quatre mariages et un enterrement en 1994, dans lequel Matthew (joué par John Hannah) réalise une poignante lecture du poème Funeral Blues devant le cercueil de son ami et amant Gareth (joué par Simon Callow).

Ce recueil de Poésies choisies, publié en 1968, parcourt presque toute sa carrière prolifique, des poèmes curieusement réalistes, sociaux, voire "techniciens" de son écriture d'avant-guerre, à l'époque de son engagement communisant, jusqu'à ceux d'après-guerre et aux plus tardifs, marqués notamment par sa conversion à la foi catholique et par son partiel rejet du monde et du séculier.

Une poésie d'une richesse nourrie de contrastes soudains, parfois brutaux, d'une ironie souvent cinglante, et d'une culture aux allures volontiers encyclopédiques.

Le contrôle des cols, il le voyait, était la clef
De ce nouveau secteur, mais qui pourrait s'en rendre maître ?
Lui, l'espion de métier, dupe des vieilles ruses,
Était tombé au piège dressé pour un faux guide.


Hors de portée du long bras de la Loi,
Près d'une route maritime,
Des pirates dans leurs repaires insulaires
Observent le code du pirate.


Même si les miroirs devaient lui être odieux pour quelque temps,
Femmes et livres lui apprendraient, avec l'âge,
L'esprit qui pare avec un style désinvolte
Pour tenir les silences à distance et enfermer
Ses manies d'ours en cage dans un sourire mondain.


Mais cet homme ira toujours
En dépit des gardiens, à travers les forêts,
Étranger pour les étrangers au-delà des mers jamais vides,
Demeures des poissons, l'eau qui suffoque,
Ou bien, seul comme un tarier sur la colline,
Près des ruisseaux troués de tourbillons,
L'oiseau hanteur des pierres, l'oiseau inquiet.


Avec une remarquable préface de Guy Goffette et une subtile introduction de Claude Guillot.

Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps de Laurent QUEYSSI

1 mars 2012 | Charybde 2

Huit nouvelles de Laurent Queyssi, belles relectures de thèmes SF classiques ou bienvenues inventions délirantes !

Paru début 2012, ce recueil de nouvelles de Laurent Queyssi en regroupe sept parues précédemment en revue ou en anthologie, toujours délicates à rassembler pour le lecteur non spécialisé, et une inédite.

On peut ainsi de délecter d'une savoureuse variation sur le No Logo de Naomi Klein, drôle mais aussi sensiblement plus grave qu'il n'y semble au premier abord (Sense of Wonder 2.0), d'une relecture astucieuse du thème des "innombrables univers parallèles", en même temps qu'une méditation sur le temps, la richesse et l'ennui que ne renieraient pas les grands écrivains de l'immortalité (Fuck City), d'un amusant post-scriptum au mythe de Fantômas (La scène coupée), d'un hallucinant entretien avec l'auteur Jane Dick, dont le frère jumeau, Philip, mourut à l'âge d'un mois (707 Hacienda Way), une très belle métaphore réflexive sur la vie réelle et la vie virtuelle, la curiosité et le courage (Rebecca est revenue), une épique transfiguration des Pixies comme héros et héraut de la lutte contre les mauvais extra-terrestres secrets, et pour rien moins que le salut de l'humanité par le (bon) rock (Planet of Sound), et enfin une réécriture, nerveuse et poétique, du thème immémorial en SF qu'est l'arche / vaisseau générationnel, pour un hommage appuyé à l'art de l'invention romanesque et au blues texan et louisianais des années 30 (Nuit noire, sol froid).

La nouvelle inédite, proposant une explication crédible au décevant final de la série Lost, et nous éclairant de manière décisive sur la manière dont se résolvent les conflits entre scénaristes de séries à Hollywood, est un délicieux morceau de bravoure, où tout commence et finit en effet par Pac-Man (Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps).

- On nous a volé notre futur. (Sense of Wonder 2.0)

Mei partageait son sentiment, elle vibrait à l'unisson de cette supplique intense de passion affligée. Elle se sentait à sa place, à présent. À l'endroit exact où elle aurait dû naître. Elle s'accroupit et toucha le sol. Il était froid. (Nuit noire, sol froid)

Je ne sais pas si c'est de me retrouver dos au mur, de sentir sur ma nuque le souffle édenté de la mort, mais c'est à ce moment-là que tout a changé. J'ai senti une transformation. Subite. Brutale. Fondamentale. Comme un changement d'enveloppe. Comme si on m'avait arraché mon humanité et qu'on m'avait permis de réfléchir en 0 et 1 et plus en "je t'aime", "tu me manques" et "je ne me suis jamais senti aussi seul et je vous déteste". (Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps)

Reconquêtes de Fabrice PATAUT

16 février 2012 | Charybde 2

À Los Angeles, un terrain "en forme d'États-Unis" confronte cinq personnages à leurs mémoires. Magnifique.

Paru en août 2011, le quatrième roman du philosophe du langage Fabrice Pataut intrigue d'abord, puis rapidement, séduit et enchante, laissant en place une curieuse sérénité rêveuse au moment de le refermer.

Cinq personnages à Los Angeles, en 2004, au moment où les forces américaines patinent en Irak, et où les décapitations d'otages occidentaux semblent se multiplier. Une veuve d'un certain âge se retrouve sous les feux de l'actualité lorsque les médias réalisent que la forme de sa propriété reproduit exactement celle des États-Unis, y compris une parcelle distante figurant Porto-Rico et un terrain, en cours d'acquisition, situé exactement où devrait se trouver l'Alaska... Un agent immobilier, scrupuleux et dévoué, chargé de superviser cette acquisition... Son assistante, amour possible qui mûrit doucement au fil des mois... La grand-mère de celle-ci, survivante de la Shoah, achevant paisiblement sa vie à Jaffa / Tel-Aviv... Le propriétaire du terrain restant à acquérir, vieil ami et complice de la veuve, Russe d'origine, artiste et critique avisé...

En quelques semaines de récit, ces cinq protagonistes, deux ou trois de leurs proches, et surtout leurs fantômes personnels (époux décédé, sœur disparue, mère enfuie ou fils emporté jeune par un accident de voiture,...) dessinent une trame serrée de sentiments parfois immensément complexes traités avec simplicité et distance, de bienveillances réciproques et gratuites, mais aussi de secrets pesants et de complexes enfouis, pour aboutir à une sérénité finale digne des conclusions d'un grand film d'aventure... alors que l'on n'a guère quitté ce petit périmètre délimité par les excroissances de cette propriété symbolique.

Tour de force de réflexion et de sentiment autour des anges et des démons de la mémoire, servi par un style d'une rêveuse précision.

Kurzinovski remplit calmement les deux tasses.
«Je l'ai taillé à la main, ce terrain, monsieur Koons. Je l'ai tracé, projeté au crayon ici même, dans la pièce d'à côté, si vous voulez tout savoir, là où je peins. Je l'ai planté de conifères pour que la réalité corresponde à la carte de l'atlas emprunté à la bibliothèque municipale - lettre A, entre "Alabama" et "Arizona". J'ai détourné une rivière qui le traverse aujourd'hui d'est en ouest. Comment vous dire ? Je l'ai désherbé et replanté. J'en ai repris toute la bordure. Petit à petit, au fil des années, en grignotant des parcelles mitoyennes parfois minuscules. De la manière la plus légale qui soit, je vous prie de le croire. Je me suis toujours acquitté de mes impôts fonciers. J'ai toujours été un bon citoyen américain. Quelle que soit la manière dont vous tournez les choses, je l'ai dessiné. Plus qu'un bien immobilier, c'est un portrait de la terre qui m'a recueilli que je vais offrir à Madame Cunningham.»

Lost city radio de Daniel ALARCON

15 février 2012 | Charybde 1

Dans un pays qui n'a pas de nom, qui pourrait être n'importe quel pays d'Amérique latine, marqué par une guerre civile que personne ne peut plus penser faute de mots... il reste des numéros, la désolation et une émission de radio.

Le récit commence par la rencontre entre Norma, l'animatrice de Lost City Radio, qui égrène à l'antenne les noms des disparus, et Victor, un garçon qui vient de la jungle avec la liste des noms de tous les siens. Dans la liste, il y a le nom de Rey, le mari de Norma.

Les souvenirs remontent alors, épars, liés au début de la guerre, une guerre dont on ne peut pas parler, menée par une organisation qui n'existe pas (ou peut-être que si ?), et des hommes qu'on n'a plus le doit de nommer. Dont Rey, aujourd'hui disparu.

Si dès le début le lecteur peut reconstituer rapidement les événements (la guerre, la risposte, la dictature, le rôle de Rey), on finit par comprendre que l'histoire n'est pas si simple : Rey est un menteur et les souvenirs de Norma et Victor ne coïncident pas.

C'est dans ce flou que le roman prend de l'ampleur, dans le décalage entre une guerre indistincte, dont les personnages n'ont ni vision d'ensemble, ni les mots pour la penser, ni les noms pour se souvenir, et sa présence en creux, bien réelle, dans les détails quotidiens, les cicatrices, les vies marquées.

La seule certitude est celle de la violence (un incendie, une prison) mais le plan, le dessein général, lui, se perd dans les diverses rumeurs. Les personnages peuvent être recrutés ou arrêtés sans trop savoir pour qui ils agissent réellement. Et au milieu des ces souvenirs d'une époque chaotique, il y a le quotidien d'après, plat, gris, entre solitude et oubli forcé.

 

 

La Fille automate de Paolo BACIGALUPI

12 février 2012 | Charybde 2

Une Thaïlande se battant contre manque d'énergie, épidémies et monopole des multinationales agricoles : de la SF à son top !

Premier roman publié en 2009 (en ce début 2012 en France), La fille automate s'est vue d'emblée couronnée des prix Hugo, Nebula et Campbell, et inscrire sur la liste Time des 10 meilleurs livres de l'année.

Impressionnant succès critique, donc, et amplement mérité : l'Américain Bacigalupi, nourri de culture asiatique (chinoise tout particulièrement), réussit ici à capturer l'essence de l'esprit "cyberpunk" des années 80, en l'actualisant profondément à la hauteur des enjeux de ce nouveau début de siècle.

Dans un monde "post-peak oil", où l'énergie de base est désormais mécanique, stockée avec difficulté dans des piles à ressorts, tandis que les carburants fossiles sont d'une extrême rareté, et que les énergies renouvelables peinent à satisfaire la demande usuelle, le Royaume de Thaïlande, archétype, en un sens, de toutes les résistances anti-coloniales, se débat pour survivre, exposé aux épidémies et aux pestes agricoles, conséquences plus ou moins directes de la mise en coupe réglée de l'agriculture mondiale par les multinationales du génie génétique, qui continuent leurs tentatives d'expansion infinie... Résistance qui n'a toutefois rien d'idéaliste, et qui voit de multiples factions thaïes se déchirer, autour d'un affrontement emblématique entre ministère de l'Environnement et ministère du Commerce, entre des pays voisins livrés aux appétits délétères des entreprises (Birmanie), des ultra-religieux (Malaisie) ou des guerres anti-impérialistes à outrance (Vietnam)...

La scène d'exposition des 50 premières pages, autour d'un "accident industriel" dans une fabrique de piles de Bangkok, réussit ce miracle de style, de dynamique, de décor vivant déployé sans aucune lourdeur, qui nous renvoie aux grandes réussites, comparables, des débuts du Neuromancien de Gibson, du Câblé de Walter Jon Williams, ou encore du Samouraï virtuel de Stephenson.

Anderson met le noyau dans sa poche.
- Je vais en prendre un kilo. Non. Deux. Song.
Il tend un sac de chanvre sans même tenter de marchander. Quoi que demande la paysanne, ce serait trop peu. Les miracles ont la valeur du monde. Un gène unique qui résiste à une épidémie calorique oui qui utilise plus efficacement l'ozone fait augmenter tous les prix. S'il avait examiné le marché à cet instant, partout cette évidence lui serait apparue. Les allées bruissent de Thaïs achetant de tout, depuis les versions piratées du riz U-Tex aux variantes vermillon de volaille. Mais toutes ces denrées sont de vieilles améliorations, issues des manipulations d'AgriGen, de PurCal ou de Total Nutrient Holding. Les fruits d'une science ancienne, élaborée dans les entrailles des labos de recherche de la Convention Midwest.
Le ngaw est différent. Le ngaw ne vient pas du Midwest. Le royaume thaï est malin quand d'autres ne le sont pas. Il prospère tandis que des pays comme l'Inde, la Birmanie ou le Vietnam tombent comme des dominos, meurent de faim et mendient les avancées scientifiques des monopoles caloriques.

Chambre noire de Anne-Marie GARAT

21 janvier 2012 | Charybde 1

"On dit que l'enfant sait de la lumière ce que l'insomniaque sait du sommeil introuvable, un rêve négatif."

Blois, 1885. Tableau : un déjeuner à la campagne. Bonne société, cadre impeccable, la mère et ses filles. Jeunes filles bien éduquées, parfaits objets décoratifs.

C'est dans ce premier chapitre que germe la graine de folie chez Constance, un des objets décoratifs sus-cités. Elle ne cessera de croître ensuite, de se répandre et se transmettre sur les générations qui suivront.

Lisbonne. 1986. Jorge, trois générations plus tard, se perd dans Lisbonne à la recherche d'un ami perdu de vue depuis longtemps. Connu de lui seul, spécialiste des rendez-vous manqués ou des apparitions à l'improviste, cet ami ressurgit de l'enfance et disparaît, lui laissant la carte de visite d'un lieu qui n'existe plus. Lui-même existe-t-il vraiment ?

Lisbonne et cette quête flottante rappellent un Antonio Tabbucchi et son  Nocturne indien.

Paris-Blois. 1986. Pendant qu'à Paris Milena, la compagne de Jorge, photographe, se perd dans la chambre noire de son ventre, et des souvenirs effacés de sa petite enfance. A fleur de peau, fascinée par l'obscurité, elle cherche dans les vieilles photos familiales un secret qui n'existe que pour elle... 

Entre eux et sur quatre générations, une histoire familiale d'un siècle marquée par une lente folie. Rien de grandiose mais les obsessions de chacun, les silences, les choix, les bons moments aussi... en vrac, comme une boîte de photographies d'époque, dont il faut refaire l'histoire et retisser les liens : cette femme-ci avec son enfant est la fille de cette jeune fille-là avec ses soeurs ; ce jeune homme est donc le grand-père de cette vieille femme...

L'écriture est belle, et le style un révélateur photographique, faisant surgir des contours ou des contrastes, une image en formation, plutôt qu'un sens pré-établi. Formes, sensations et réminiscences s'amalgament souvent sur un rythme délibérément lent, qui abolit le temps et flirte parfois avec le fantastique.

Aden de Anne-Marie GARAT

20 janvier 2012 | Charybde 2

Un informaticien de haut niveau réalise à la fois la véritable nature de son travail et les raisons profondes de son reniement de ses origines...

Prix Fémina 1992, le sixième roman d'Anne-Marie Garat, faussement intimiste, explore la mémoire et l'identité familiale comme ressorts de l'être, à travers la figure d'Aden Seliani, informaticien de haut vol confronté à un double choc peut-être salutaire.

Fils unique d'obscurs immigrés moldaves, réalisant par un concours de circonstances la nature exacte de son travail (et notamment de ses commanditaires), replongé après des années d'éloignement dans la triste banlieue de son enfance qu'il avait reniée au fil des années, où, trois jours et trois nuits durant, sa mère inconsciente se débattra dans le coma, avant de mourir, suite à un banal accident, Aden Seliani va tenter de se retrouver, de redevenir enfin, complet et transformé, celui qu'il devrait être.

Maintenant, il se voit comme un idiot, avec les clefs du bunker, l'accès direct à tous les dossiers, à tous les types de programmes de l'Agence, cette forteresse d'intelligence et de rigueur scientifique qu'est le service du Trocadéro, avec son personnel trié sur le volet, un pion servile, privé de raison, qui a renoncé à la raison, à toute exigence de la raison, même pas par idéalisme béat, ou dans l'aveuglement d'une passion pour l'informatique et sa cuisine, même pas par goût de l'argent ou de sécurité professionnelle. Par démission systématique, résignation délibérée, l'abandon de tout contrôle. Renoncement à soi consenti, sans contrepartie. Parce que cette entreprise, d'abrutissement personnel, cette manière de s'oublier dans le travail, lui convenait.

Les Falsificateurs de Antoine BELLO

12 janvier 2012 | Charybde 2

L'apprentissage de la falsification du réel : hallucinant de réalisme, un enchanteur roman pince-sans-rire, et sa suite, plus grave et terriblement frankensteinienne.

Publié en 2007, neuf ans après Éloge de la pièce manquante, ce roman ambitieux marquait le retour d'Antoine Bello à la littérature.

Sliv Dartunghuver, un étudiant islandais doué, et doté de certaines qualités particulières d'audace et d'inventivité, est recruté, après une approche sophistiquée, par une étonnante entreprise secrète, le Consortium de Falsification du Réel, qui œuvre dans l'ombre, approximativement depuis la Révolution française, à "arranger" le réel en créant de toutes pièces des faits, des histoires, des explications, dont l'impact est parfois majeur et parfois presque invisible, sans que le fil conducteur de l'entreprise ne soit vraiment clair...

Cette prémisse engageante permet à l'auteur une description fouillée et crédible des méthodes de travail du CFR, et des motivations de ses jeunes employés... Les "consultants", ici, font avant tout assaut d'intelligence et de méthode : cette absence d'émotion et ce primat quasi-exclusif de l'intellect sont parfaitement reflétés dans le style et dans l'écriture, ce qui vaudra parfois à l'auteur certains reproches de "sécheresse de ton". Les jeunes (ou moins jeunes) falsificateurs de Bello sont en effet bien éloignés des agents "new age" mis en scène, d'un angle tout à fait opposé, par Laurent Kloetzer dans CLEER. Mais eux se posent nettement plus de questions d'éthique et de finalité (le cheminement de Sliv dans cette quête est largement l'objet profond du récit), et ne se résolvent pas au choix entre adhésion cynique et démission dépressive. Au contraire, leur puissance intellectuelle les pousse à chercher des raisons ultimes... au risque de l'épuisement, de la révolte ou de la déception.

"Laissez-moi formuler les choses autrement. En admettant que la station d'épuration de Nuuk ait réellement été inaugurée le 19 février 1982 - je dis bien en admettant - et que vous deviez faire croire à quelqu'un qu'elle la été le 23 mars, comment vous y prendriez-vous ?"

Un premier tome saisissant, qui bénéficie de cette attention aux détails et aux enchaînements logiques qui fait la force des romans d'espionnage d'un Deighton ou d'un Le Carré, ou celle des meilleurs thrillers technologiques avant que beaucoup ne sombrent dans les facilités des clichés.

En 2009, la suite Les éclaireurs résout la plupart des énigmes et tient la plupart des promesses contenues dans le premier tome du diptyque, alors que nous suivons l'accession de Sliv Hartungshover à de plus hautes responsabilités au sein du CFR. La sécheresse, toute cérébrale, de cet univers de "maîtres du monde bienveillants" est toujours mieux rendue par l'auteur, et devient par moments pleinement étouffante, magnifiée par la fréquence des "discours" (avec le didactisme caractéristique du véritable - et contemporain - conseil d'entreprise de haut niveau), mais aussi, par un astucieux effet de contraste (même s'il n'est qu'ébauché), par le personnage fugace mais fort de l'activiste "de terrain" Nina Schoeman, et par le sprint échevelé du dossier "Timor oriental", véritable morceau de bravoure et feu d'artifice talentueux, dans lequel Sliv "se lâche" pour notre plus grande jubilation.

Au-delà des réponses aux mystères du premier tome, le CFR va surtout être confronté à une angoisse frankensteinienne, lorsque, n'appréciant pas correctement le degré de paranoïa et de mauvaise foi extrémiste engendré de tous bords par le 11 septembre 2001, une de ses "créations" (les armes irakiennes de destruction massive) va lui échapper, et devenir l'authentique prétexte au déclenchement d'une guerre, provoquant ainsi une profonde crise intellectuelle et morale au sein de la multinationale secrète et plusieurs fois séculaire...

Le ton du second volume est ainsi beaucoup plus "sérieux", parfois même grave, ce qui peut dérouter certains lecteurs. Si l'humour reste bien présent, le caractère farceur et parfois potache du CFR a disparu cette fois, et à travers la crispation et la déception de ses membres, on peut sans doute sentir celle de l'auteur face aux évolutions réelles de la politique étrangère américaine...

Un exercice difficile dont l'auteur se tire avec brio, au risque par moments de perdre un peu un lecteur inattentif dans l'enchevêtrement de discours et d'analyses de cette "marche à la guerre", qui n'est pas sans rappeler le fantastique concerto qu'est L'été 1914 dans Les Thibault de Roger Martin du Gard.

- Je comprends. Et ce sens alors ?
- Je le cherche. Il existe forcément. Si la vie est un jeu, il doit en exister une règle quelque part, tu ne crois pas ?
- Tu veux dire un barème qui permettrait de mesurer la réussite ou l'échec ? Dix points par enfant et un bonus en cas de prix Nobel avant cinquante ans ? ironisa Nina.
Je souris à nouveau.
- Quelque chose comme ça. Un jeu se gagne ou se perd et je veux désespérément gagner. Ma vie en dépend, même si je ne saurais t'expliquer pourquoi. Peut-être parce que je pressens que le chemin de la victoire est semé d'embûches et qu'on doit éprouver quelque fierté à en sortir indemne. Rien ne m'exalte comme la difficulté.
- Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite... avança Nina qui possédait ses classiques.
Je considérai son image quelques instants et la toruvais à mon goût.
- Voilà, je cherche la porte étroite. Sûrement pas l'argent. La possession aliène.

 

Les éclaireurs de Antoine BELLO

12 janvier 2012 | Charybde 2

L'apprentissage de la falsification du réel : hallucinant de réalisme, un enchanteur roman pince-sans-rire, et sa suite, plus grave et terriblement frankensteinienne.

Publié en 2007, neuf ans après Éloge de la pièce manquante, ce roman ambitieux marquait le retour d'Antoine Bello à la littérature.

Sliv Dartunghuver, un étudiant islandais doué, et doté de certaines qualités particulières d'audace et d'inventivité, est recruté, après une approche sophistiquée, par une étonnante entreprise secrète, le Consortium de Falsification du Réel, qui œuvre dans l'ombre, approximativement depuis la Révolution française, à "arranger" le réel en créant de toutes pièces des faits, des histoires, des explications, dont l'impact est parfois majeur et parfois presque invisible, sans que le fil conducteur de l'entreprise ne soit vraiment clair...

Cette prémisse engageante permet à l'auteur une description fouillée et crédible des méthodes de travail du CFR, et des motivations de ses jeunes employés... Les "consultants", ici, font avant tout assaut d'intelligence et de méthode : cette absence d'émotion et ce primat quasi-exclusif de l'intellect sont parfaitement reflétés dans le style et dans l'écriture, ce qui vaudra parfois à l'auteur certains reproches de "sécheresse de ton". Les jeunes (ou moins jeunes) falsificateurs de Bello sont en effet bien éloignés des agents "new age" mis en scène, d'un angle tout à fait opposé, par Laurent Kloetzer dans CLEER. Mais eux se posent nettement plus de questions d'éthique et de finalité (le cheminement de Sliv dans cette quête est largement l'objet profond du récit), et ne se résolvent pas au choix entre adhésion cynique et démission dépressive. Au contraire, leur puissance intellectuelle les pousse à chercher des raisons ultimes... au risque de l'épuisement, de la révolte ou de la déception.

"Laissez-moi formuler les choses autrement. En admettant que la station d'épuration de Nuuk ait réellement été inaugurée le 19 février 1982 - je dis bien en admettant - et que vous deviez faire croire à quelqu'un qu'elle la été le 23 mars, comment vous y prendriez-vous ?"

Un premier tome saisissant, qui bénéficie de cette attention aux détails et aux enchaînements logiques qui fait la force des romans d'espionnage d'un Deighton ou d'un Le Carré, ou celle des meilleurs thrillers technologiques avant que beaucoup ne sombrent dans les facilités des clichés.

En 2009, la suite Les éclaireurs résout la plupart des énigmes et tient la plupart des promesses contenues dans le premier tome du diptyque, alors que nous suivons l'accession de Sliv Hartungshover à de plus hautes responsabilités au sein du CFR. La sécheresse, toute cérébrale, de cet univers de "maîtres du monde bienveillants" est toujours mieux rendue par l'auteur, et devient par moments pleinement étouffante, magnifiée par la fréquence des "discours" (avec le didactisme caractéristique du véritable - et contemporain - conseil d'entreprise de haut niveau), mais aussi, par un astucieux effet de contraste (même s'il n'est qu'ébauché), par le personnage fugace mais fort de l'activiste "de terrain" Nina Schoeman, et par le sprint échevelé du dossier "Timor oriental", véritable morceau de bravoure et feu d'artifice talentueux, dans lequel Sliv "se lâche" pour notre plus grande jubilation.

Au-delà des réponses aux mystères du premier tome, le CFR va surtout être confronté à une angoisse frankensteinienne, lorsque, n'appréciant pas correctement le degré de paranoïa et de mauvaise foi extrémiste engendré de tous bords par le 11 septembre 2001, une de ses "créations" (les armes irakiennes de destruction massive) va lui échapper, et devenir l'authentique prétexte au déclenchement d'une guerre, provoquant ainsi une profonde crise intellectuelle et morale au sein de la multinationale secrète et plusieurs fois séculaire...

Le ton du second volume est ainsi beaucoup plus "sérieux", parfois même grave, ce qui peut dérouter certains lecteurs. Si l'humour reste bien présent, le caractère farceur et parfois potache du CFR a disparu cette fois, et à travers la crispation et la déception de ses membres, on peut sans doute sentir celle de l'auteur face aux évolutions réelles de la politique étrangère américaine...

Un exercice difficile dont l'auteur se tire avec brio, au risque par moments de perdre un peu un lecteur inattentif dans l'enchevêtrement de discours et d'analyses de cette "marche à la guerre", qui n'est pas sans rappeler le fantastique concerto qu'est L'été 1914 dans Les Thibault de Roger Martin du Gard.

- Je comprends. Et ce sens alors ?
- Je le cherche. Il existe forcément. Si la vie est un jeu, il doit en exister une règle quelque part, tu ne crois pas ?
- Tu veux dire un barème qui permettrait de mesurer la réussite ou l'échec ? Dix points par enfant et un bonus en cas de prix Nobel avant cinquante ans ? ironisa Nina.
Je souris à nouveau.
- Quelque chose comme ça. Un jeu se gagne ou se perd et je veux désespérément gagner. Ma vie en dépend, même si je ne saurais t'expliquer pourquoi. Peut-être parce que je pressens que le chemin de la victoire est semé d'embûches et qu'on doit éprouver quelque fierté à en sortir indemne. Rien ne m'exalte comme la difficulté.
- Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite... avança Nina qui possédait ses classiques.
Je considérai son image quelques instants et la toruvais à mon goût.
- Voilà, je cherche la porte étroite. Sûrement pas l'argent. La possession aliène.

 

Atlas des continents brumeux de Ihsan Oktay ANAR

7 janvier 2012 | Charybde 1

Une tapisserie foisonnante, où les éléments du rêve côtoient ceux de la fable,  entre Le Baron de Münchausen et Les mille et une nuits.

Constantinople à la fin du XVIIe siècle : la ville grouille de marins, cafetiers, mendiants, savants, janissaires, maîtres d'écoles, espions et alchimistes... on s'y recherche, on s'y cache ; on y règle des comptes ou on y étudie ; on y coupe des têtes ou mutile ses ennemis.

Une galerie de personnages hauts en couleurs et leur minuscules histoires qui digressent en permanence, pour finir par retomber dans le lit du récit principal : il y a le maître d'école persuadé d'être le fils du Sultan, il y a le secrétaire reconverti en chirurgien-dentiste, le mendiant qui attire la foudre, le voleur déguisé en femme enlevé par un sultan amoureux...

Et tous tissent une trame autour d'Ihsan Efendi le Long - le cartographe qui rêve le monde - et son fil Bunyamin, tunnelier dans l'armée ottomane, à qui il remet son Atlas et qu'il charge de lire le monde tel qu'il est.

L'Atlas des continents brumeux n'est pas un conte gentil. On y meurt, on y est mutilé ou maudit. Dans la bonne humeur, certes, mais quand même. Fable philosophique, épopée légendaire, cet Atlas flirte néanmoins avec l'aventure, l'humour, l'absurde, et même la physique quantique...

J'ai appris à ne pas rire du démon de Arno BERTINA

2 janvier 2012 | Charybde 2

Exceptionnelle fiction biographique sur Johnny Cash : trois moments en 1954, 1965 et 1995 dans le regard et dans les mots de trois personnes différentes. Un tour de force d'écriture, à la fois poignant et sans concessions, à lire en compagnie des titres de l'Homme en Noir, évidemment. Avec "Redemption Song" en boucle à la fin.

Publiée en 2006, après trois premiers romans, cette "fiction biographique" d'Arno Bertina constitue un formidable hommage à Johnny Cash, tout en humour et en profondeur rageuse. Trois chapitres, trois époques, trois regards.

En 1954, à l'aube de sa carrière, l'œil sceptique d'un vendeur de bibles croisant dans un séminaire de techniques de vente au porte-à-porte le vendeur d'électroménager et musicien amateur pour cérémonies religieuses, à la réputation de fougue et d'"obscénité" déjà localement bien établie, qu'est Johnny Cash à l'époque.

- Ce spectacle obscène, cette manière que vous avez de vous donner en spectacle, de vous agiter, vous les méthodistes. De vous agiter et de brailler comme font les Nègres ou ces jeunes qui saccagent la ville, sous prétexte de musique.

En 1965, le récit d'une terrible nuit d'incarcération pour possession de substances, à El Paso, par un policier compatissant qui est aussi un fan de la star country déjantée, croulant sous le poids des tournées insensées, totalement accro aux barbituriques et aux amphétamines, qu'est devenue Johnny Cash.

La nuit sera longue, je me suis dit, en pensant "lourde". J'étais ému car j'aimais ce type et ses chansons, et j'étais gêné de le rencontrer comme ça. Qu'il y ait un témoin de son grelottage. J'avais honte de me présenter à lui en ayant autorité sur lui, un pouvoir, j'avais honte de ce pouvoir tout en sachant que je ne m'en servirais pas. Comme le Romain des Évangiles, j'aurais voulu le lui remettre, ce pouvoir, le déposer à ses pieds. Mais les agents qui l'ont interpellé ont déjà fait leurs rapports, la procédure est enclenchée.

En 1995, le monologue intérieur électrique de Rick Rubin, producteur majeur de rap et de heavy metal, durant les sessions d'enregistrement d'American Recordings, la série de reprises hallucinées qui, sous son impulsion, ressuscite en apothéose planétaire, le temps d'une course à la mort, la star vieillissante, gravement malade et déchue après que deux majors successives lui aient rendu ses contrats.
 

Et j'emporterai le morceau parce que je suis sûr de moi : "Ce sera le plus grand duo de tous les temps." On en parlera à peine, ça sera long, ils ne formeront pas le plus grand groupe de tous les temps parce que Cash est lancé dans une course contre la montre et Strummer, lui, sa vie est terminée. Il pourrait arrêter de vivre juste après cette chanson, sa légende est fixée. C'est un attelage de pieds nickelés, sur le papier, mais "Redemption Song" sera le plus grand duo de tous les temps. Et Marley, mort en 81, se retournera dans sa tombe en regrettant de ne pas en être autrement que nom sur le papier, crédit pour la répartition aux ayants droit via leurs avocats - juste pour la jouer ensemble, sous un arbre à papayes ou un cacaotier, exactement comme Cash pleure après ces années d'avant les succès, quand il jouait sur le devant des maisons des uns ou des autres, au crépuscule, après sa journée de représentant de commerce, guitare et contrebasse jouant, elles, après leur journée de mécanos.

Un tour de force d'écriture, à la fois poignant et sans concessions, à lire en compagnie des titres de l'Homme en Noir, évidemment.

Outrage et rébellion de Catherine DUFOUR

22 décembre 2011 | Charybde 2

Racontée, éclatée, par ses acteurs, la saga d'une musique punk du futur, née chez des ados doublement sans avenir, dans l'univers économique impitoyable du Goût de l'immortalité.

Quatre ans après le célébré Le goût de l'immortalité, Catherine Dufour lui donnait en 2009 cette suite quelque peu lointaine, comme un écho d'un futur incertain, en utilisant une trame narrative beaucoup plus audacieuse pour un propos sensiblement plus radical.

Dans cet énorme pensionnat chinois, dont la mission véritable constitue l'aboutissement d'une logique économique sans faille de l'accès à l'immortalité, des adolescents sans futur vont ré-inventer un genre musical sans concessions, revisitant punk et rock le plus extrême, avant que l'un des personnages ne puisse enfin, libéré si l'on veut, basculer dans les sous-cultures qui éclosent et survivent désormais dans l'ombre de la domination des puissants.

Reconstruction et relecture incroyablement aboutie du Please Kill Me de Legs McNeil et Gilian McCain, qui racontait l'histoire de la musique punk à travers les souvenirs et témoignages sans filtre des survivants du mouvement originel, Outrage et rébellion parvient du début à la fin, à travers les sordides rebondissements comme lors des manifestations de timides lueurs d'espoir, à maintenir vivant le souffle à mille voix de cette révolte insensée, vouée à l'échec, mais horriblement nécessaire.

ANANA : J'étais horrifié. Mais horrifié ! Je voyais ce pauvre marquis se décomposer encore un peu plus sur sa natte tandis que drime lui expliquait le sens de l'expression "se faire vider".
Mais qu'est-ce que marquis avait bien pu imaginer, bon sang ? Que les sortants grassement médaillés allaient rejoindre leur famille au sommet des tours ? Dans une grande scène de liesse familiale ? Et que les mauvais élèves, une fois vidés - hm, virés de la pension, étaient balancés dans la suburb par des parents déçus ? Pork, un truc stupide comme ça, plus ou moins. Je ne sais pas, vraiment !
Tout le monde savait ce qui nous attendait. Mais je ne sais pas comment, c'est vrai. Est-ce qu'on en parlait entre nous ? Disons : c'était implicite. Quand est-ce que tu as appris qu'il y a une lune dans le ciel, toi ? Moi, je ne me rappelle pas.

Solo d'un revenant de Kossi EFOUI

16 décembre 2011 | Charybde 2

Sur la réconciliation après une guerre civile en Afrique, une écriture précise, hilarante et riche de symbolisme.

Le dernier roman de Kossi Efoui, publié en 2008 et couronné par les prestigieux prix Tropiques et Ahmadou Kourouma, est une réussite d'écriture précise, hilarante et riche de symbolisme à la fois.

Un pays fictif sort tout juste d’une terrible guerre civile de dix ans, durant laquelle de terribles massacres ont eu lieu. Un exilé, parti juste avant le déclenchement de l'horreur, rentre au pays, en pleine « cure de réconciliation », et veut absolument retrouver les deux camarades avec qui il animait une troupe de théâtre amateur avant la guerre, sans que le lecteur ne puisse cerner ses motivations avec précision, tandis qu'il parcourt le pays tentant de se remettre des bouleversements…

« L’agent a rangé le document. La main libérée lisse frénétiquement le col de l’uniforme. Un costume généreusement offert à des hommes revenus de basses besognes dans le maquis : hier encore coupeurs de routes et de gorges avec des besaces de chasseurs de têtes accrochées au cou, jusqu’à ce que la paix et la faim les ramènent des broussailles pour qu’ils acceptent d’échanger leurs quincailleries et leurs accoutrements d’épouvantail contre la promesse d’être amnistiés, repêchés, intégrés dans le même uniforme local, dans le même creuset au Nouveau Camp unifié qui porte le nom de Mandela, pour leur apprendre, avec le soutien des instructeurs belges, à devenir « soldats de bonne volonté », « gardiens de la politesse », aptes à tendre le sauf-conduit avec le sourire, « soldats de proximité » sachant patrouiller avec le Bonjour, le Bonsoir, Comment ça va le quartier.
Il faut imaginer leur fierté quand ils arrivent le matin pour recevoir les instructions : la colonne impeccable en uniforme local, l’instructeur belge prodiguant des soins pédagogiques, rectifiant la tenue des fusils, et le garde-à-vous, mettant en scène la situation simulée de patrouille de proximité :
- J’ai dit au repos, le fusil, au repos. Je n’ai pas dit aux aguets dans les bananiers. Et on apprend vite le Bonjour, le sourire. Comment ça va le quartier. Nous sommes là pour vous aider à demeurer libres.
Le chœur d’anciens coupeurs de routes et de gorges à l’unisson :
- Bonjour, comment ça va le quartier ? Nous sommes là pour vous aider à demeurer...
- Affable, affable, j’ai dit quoi ?
Le chœur d’anciens coupeurs de routes et de gorges à l’unisson :
- Affable, chef !
- J’ai dit quoi ?
- Affable, chef !
- L’autre, il va croire que tu vas lui crever sa poule avec ta baïonnette, là. J’ai dit quoi ?
Le chœur d’anciens coupeurs de routes et de gorges à l’unisson :
- Affable, chef !
La bande d’anciens chasseurs de têtes et coupeurs d’organes imitant bravement le sourire du coach belge, imitant le sourire comme il faut pour demander les papiers et les rendre, comme le veut la coutume dans les sociétés libres qu’on appelait autrefois civilisées.
Désormais, quand la glace est dure à briser, éviter le coup de crosse et préférer l’efficacité du proverbe autochtone qui fait dépannage pour dérider l’ambiance. L’instructeur belge sortant la sagesse africaine de son Guide des sagesses du monde, éditions Marabout : « On peut critiquer la morsure du chien, mais on ne peut rien contre la blancheur de ses crocs. » On répète. Encore une fois. Encore une fois. »

En attendant le vote des bêtes sauvages de Ahmadou KOUROUMA

15 décembre 2011 | Charybde 2

La vie d'un dictateur africain en brillant feu d'artifice polyphonique et extrême.

Ce troisième roman de l'Ivoirien Ahmadou Kourouma, en 1994, fut celui de la consécration. Véritable feu d'artifice et synthèse de trente ans d'évolution des littératures africaines francophones, le récit de la vie du dictateur de la république du Golfe, librement inspiré de celle du dictateur togolais Gnassingbé Eyadema, y est chanté lors d’une cérémonie expiatoire traditionnelle, en sa présence…

« Votre nom : Koyaga ! Votre totem : faucon ! Vous êtes soldat et président. Vous resterez le président et le plus grand général de la République du Golfe tant qu’Allah ne reprendra pas (que des années et des années encore il vous en préserve !) le souffle qui vous anime. Vous êtes chasseur ! Vous resterez avec Ramsès II et Soundiata l’un des trois plus grands chasseurs de l’humanité. Retenez le nom de Koyaga, le chasseur et président-dictateur de la République du Golfe.
Voilà que le soleil à présent commence à disparaître derrière les montagnes. C’est bientôt la nuit. Vous avez convoqué les sept plus prestigieux maîtres parmi la foule des chasseurs accourus. Ils sont là assis en rond et en tailleur, autour de vous. Ils ont tous leur tenue de chasse : les bonnets phrygiens, les cottes auxquelles sont accrochés de multiples grigris, petits miroirs et amulettes. Ils portent tous en bandoulière le long fusil de traite et arborent tous dans la main droite le chasse-mouches de maître. Vous, Koyaga, trônez dans le fauteuil au centre du cercle. Maclédio, votre ministre de l’Orientation, est installé à votre droite. Moi, Bingo, je suis le sora : je louange, chante et joue de la cora (…). L’homme à ma droite, le saltimbanque accoutré dans ce costume effarant, avec la flûte, s’appelle Tiécoura. Tiécoura est mon répondeur. (…) Il se permet tout et il n’y a rien qu’on ne lui pardonne pas. (…) Le répondeur joue de la flûte, gigote, danse. Brusquement s’arrête et interpelle le président Koyaga.
- Président, général et dictateur Koyaga, nous chanterons et danserons votre donsomana en cinq veillées. Nous dirons la vérité. La vérité sur votre dictature. La vérité sur vos parents, vos collaborateurs. Toute la vérité sur vos saloperies, vos conneries ; nous dénoncerons vos mensonges, vos nombreux crimes et assassinats…
- Arrête d’injurier un grand homme d’honneur et de bien comme notre père de la nation Koyaga. Sinon la malédiction et le malheur te pour-suivront et te détruiront. Arrête donc ! Arrête ! »


Sérieux historique, comique burlesque, analyse anthropologique, chant traditionnel, discours officiels policés, invectives ordurières, discours caché dans le discours,… tout y passe avec bonheur, dans une polyphonie totale qui fait honneur à un projet que Bakhtine décrivait comme le plus ambitieux de la littérature. Et l'auteur peut ainsi décrire avec férocité l’ensemble de la confrérie des dictateurs africains sur trente ans…

L'homme à la carabine de Patrick PÉCHEROT

11 décembre 2011 | Charybde 1

Des graines d'anarchie dans le terreau d'une époque.

L'homme à la carabine, c'est André Soudy, le petit dernier de la bande à Bonnot, le gamin dans un manteau d'homme, trop vite poussé, les poumons en vrac et l'idéal au ventre.

La Commune s'est finie dans le sang, la guerre de 14 approche. Les "anarchisses", eux, y croient encore : vie en communauté, potager collectif, lectures, conférences du soir... et quelques illégalistes qui deviennent des bandits tragiques : la bande à Bonnot lance le premier braquage en automobile, s'attaque à un garçon de recette ou à la demeure d'un vieux couple bourgeois, ouvre des coffres, braque des armureries...

André Soudy les rejoint alors qu'ils sont déjà traqués par la police, leurs têtes mises à prix dans les journaux.  André Soudy, "Bécamelle, l'homme artichaut, l'innocent du monde". 

"J'ai la caille, moi. Jamais eu le pot. Même pas foutu d'aligner un guignol... Ci-gît André Soudy qui réussit à tout rater, ce serait valable en épitaphe sur ma pierre tombale".

Le récit est composé d'une mosaïque d'instants (d'instantanés ?)  : des chapitres très courts, que ce soit de la narration à divers moments de la vie d'André, des extraits de dialogues ou monologues avec un journaliste ou son avocat quand il sera en prison, des photos, des "arrêts sur image", des "feuilles volantes"... 

L'auteur maintient un rythme de va-et-vient permanent entre les instants vécus par la bande à Bonnot et l'image, l'imaginaire, qu'ils ont laissé derrière eux : ce qu'en raconte André Soudy en prison, ce qu'en diront les journaux après, puis encore plus tard Brassens écrivant  "mort aux vaches, mort aux lois, vive l'anarchie" ou un film de Philippe Fourastié, ou un poème d'Aragon...

Dans ses romans, Patrick Pécherot ne cesse d'évoquer le début du siècle, enfin l'autre, le XXème : la guerre de 14-18 dans Tranchecaille, la guerre d'Espagne dans Belleville-Barcelone. Et il le fait bien. Très très bien. La gouaille, les odeurs, les pavés, les zincs, tout y est, tout est juste.

Il s'en dégage une vraie tendresse pour ces personnages, pour une époque, et quelque chose comme un éclat de rire forcé, une grimace entre ironie, désespoir et révolte.

"- Vous aimez les armes ?

- Vous voyez ? Vous me demandez pas si j'aime les légumes... Aimer les armes... Un révolver sert à défendre sa peau. Autant savoir s'en servir. Et puis, chacun ses petites manies. Elles ne prouvent rien. Les journaux font de la réclame pour les fusils de chasse. Ca en fait des pousse au crime ? Remarquez, faudrait demander aux lapins."

L'attaque des dauphins tueurs de Julien CAMPREDON

24 novembre 2011 | Charybde 2

Paru en 2011, ce nouveau recueil de Julien Campredon, toujours chez l'éditeur captivant Monsieur Toussaint Louverture, poursuit le travail de sape à l'humour déjanté bien entamé avec Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes en 2006.

Cinq nouvelles pour évoquer, entre autres, les risques inhérents à la conclusion de pactes, consuméristes et carriéristes, avec un Diable, fût-il catalan (Diablerie diabolique au clubhouse), les détours ironiques des bibliothèques ou librairies magiques borgésiennes lorsque la crise immobilière s'en mêle (La Vengeance du livre uruguayen), les explications enfin compréhensibles sur la frénésie de bétonnage qui saisit tant de nos régions (La Coulée de béton infernale), les vicissitudes de l'invasion des terres ensoleillées par de nordiques retraités, lorsqu'un mysticisme malvenu peut s'en mêler (M., M. M., D. & M.), ou encore la métaphorique révolte de dauphins hédonistes mais néanmoins très déterminés lorsque l'État policier / protecteur finit par aller trop loin (L'Attaque des dauphins tueurs).

Un régal, à lire d'urgence et ranger ensuite précieusement sur son étagère, à portée de main, à côté des autres recueils de Julien Campredon et de ceux de Jean-Marc Agrati.

Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes de Julien CAMPREDON

23 novembre 2011 | Charybde 2

Publié en 2006 chez le toujours étonnant éditeur Monsieur Toussaint Louverture, ce recueil de 9 nouvelles (plus une "note de l'éditeur" et une "note de l'auteur" qui valent bien des nouvelles !) s'approche désormais, dans mon panthéon personnel, des trésors d'un Jean-Marc Agrati.

Languedocien militant, Julien Campredon nous fait rencontrer non pas des sous-préfets aux champs, mais des maires écartelés en place publique par leurs électeurs pour avoir trop cédé aux sirènes de représentants de commerce en rond-points ou en bretelles de sortie (Le lièvre, l'olivier et le représentant en ronds-points), des hommes politiques spécialistes en discours assommants, statufiés de leur vivant (Jean-François Cérious ne répond plus), d'énigmatiques fantômes revenus s'installer frugalement "au pays" au cœur des Cévennes (Tornar a l'ostal ou Les mémoires d'un revenant), de sentencieux employés de Pôle Emploi endormant de jeunes chômeurs désabusés de leur litanie administrative, jeunes chômeurs qui du coup se laissent aller à des rêves aussi bizarres que séditieux (Avant Cuba !), de bien curieuses manières de découvrir le sexe des femmes (Heureux comme un Samoyède), ou encore de jeunes auteurs de fiction tentant de démontrer en vain à de redoutables bibliothécaires borgésiens que l'écrit ne se limite pas à l'autobiographie (Note de l'éditeur).

Le sommet du recueil est atteint avec la nouvelle qui lui donne son titre, Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes, toute en jubilation tressautante, qui constitue peut-être, dans sa brutalité gouailleuse aussi, l'une des plus efficaces analyses de la réalité du salariat et du mercenariat qui va avec que j'aie rencontrées.

« Putain, Benji ! À la porte et tu arroses tout ça à la grenade. Toi le bourgeois, tu me saques cette merde à la sulfateuse. Moi con, j'appelle le Vieux au talkie et en fonction je fais une sortie. Bourge, quoi qu'il arrive con, tu ne les laisses pas mettre de la lessive dans la fontaine devant le musée, après c'est chiant à enlever. Déjà qu'ils nous ont arraché les fleurs du parterre l'autre jour. Et ces flics qui ne font rien ! »

 

[ ... Charybde 1 & 3 approuvent.]

Requins d'eau douce de Heinrich STEINFEST

21 novembre 2011 | Charybde 2

Publication de 2004 d'un auteur autrichien jusqu'ici fort peu connu en France, alors qu'il compte une bonne douzaine de romans à son actif, ces Requins d'eau douce (auxquels on préférait toutefois le titre allemand, Nervöse Fische, beaucoup plus en phase avec le final du livre) frapperont d'abord par la sauvage incongruité de leurs prémisses : dans une piscine au sommet d'un immeuble viennois, un cadavre est retrouvé déchiqueté... par un requin, évidemment absent !

Au-delà d'une enquête étonnante, c'est la force du personnage de l'inspecteur Lukastik qui réjouira le lecteur, et tout particulièrement l'amateur de commissaires rêveurs et déroutants à l'image de l'Adamsberg de Vargas, dont Lukastik pourrait constituer une sorte de double désenchanté et wittgensteinien. Bourré de secrets inavouables, de lubies surprenantes et irrespectueuses de la hiérarchie, d'intuitions parfois justes, de marottes plus ou moins mystiques, d'accès intempestifs de contemplation, ce policier sort de l'ordinaire pour nous emmener dans de bizarres marges, où l'irrationnel s'immisce - non sans que l'enquêteur autrichien, haïssant pourtant aimablement la littérature policière, n'y fasse régulièrement référence.

Le final de l'enquête mérite certes le détour, mais là n'est pas vraiment le propos : une riche galerie de personnages que l'on hésite à qualifier de secondaires, et un inspecteur totalement hors normes, voilà qui fait ici notre bonheur car, comme le répète souvent Wittgenstein à l'oreille du héros : "Il n'y a pas d'énigme".

La disparition soudaine des ouvrières de Serge QUADRUPPANI

20 novembre 2011 | Charybde 2

Parue début octobre 2011, cette deuxième enquête de la commissaire anti-mafia Simona Tavianello confirme s'il en était besoin que Serge Quadruppani, traducteur émérite et fin connaisseur des arcanes politico-policières italiennes, a su créer un personnage du calibre de ceux des meilleurs auteurs italiens de noir, précisément - et laisse par ailleurs supposer que l'auteur a entendu les supplications des lecteurs réclamant une suite à la parution de Saturne l'an dernier.

Enquête pour ainsi dire "incidente", puisqu'intervenant au cours de vacances bien méritées, La disparition soudaine des ouvrières nous emmène dans une vallée piémontaise où une lutte larvée entre apiculteurs écologistes, frappés par d'étranges disparitions massives de leurs essaims, et multinationale agro-alimentaire, menant des expérimentations réputées inoffensives, semble dégénérer en violent éco-terrorisme... Mais comme dans Saturne, la lourde patte des services spéciaux, totalement inféodés au capitalisme berlusconien, pour qui chaque pseudo-ambition sociétale se résume in fine à un moyen de gagner davantage d'argent, est bien présente, et ne sera déjouée que partiellement et de justesse par la commissaire et ses alliés de circonstance, obligée qu'elle est, comme précédemment, de "marcher sur des œufs" pour pouvoir simplement poursuivre son travail...


« Les abeilles étaient en train de mourir d'avoir trop bien essayé de s'adapter à l'évolution du monde, au lieu de lui résister, "offrant ainsi l'image parfaite de la trajectoire d'une certaine gauche". »

L'Homme dit fou et la mauvaise foi des hommes de Florent COUAO-ZOTTI

19 novembre 2011 | Charybde 2

Jeune écrivain béninois, Florent Couao-Zotti publie ce recueil de nouvelles en 2000. Le Serpent à Plumes écrivant souvent de pertinentes quatrièmes de couverture, la voici : "Florent Couao-Zotti est un visionnaire, et ses yeux innombrables fouillent avec méticulosité la ville africaine et sa folie dantesque. L'amour y est infini et commande aux hommes les plus grandes déraisons, à l'image de leurs immenses peines. Dans ses nouvelles, voler, tuer, souffrir est le quotidien de cette humanité, un quotidien dont parlent entre eux les égouts et les fleuves, les rues et les décharges, ainsi que les poètes. Mais au pays du vaudou et de la magie, des hommes se lèvent, invincibles, et le rire demeure, en dépit de tout, la première des forces."

"Malgré les pétarades des moteurs de la rue proche, malgré la vague de murmures assourdissants du marché, les voix s'étaient ordonnées, crues, coupantes, brûlantes, puis avaient tout crevé, avant de retomber à saute-mouton, sur la foule. La foule des marchands et des clients qui, aussitôt, reprirent le même refrain ; mais, cette fois-ci, avec une dose multiple d'inquiétude, de surexcitation. L'alerte maximum : "Olé ! Olé ! Au voleur ! Au voleur !" Des doigts, de partout, convergèrent vers un point, vers une petite boule faite de membres menus, des jambes grêles comme coupées dans du bambou, un enfant, un enfant ! "Olé ! Olé ! Arrêtez-le !" Il tapait au sol comme une balle de tennis, il courait, sautait par-dessus les obstacles, bousculait les marchandes et les clients, piétinait tout ce que ses petites tiges de jambes ne pouvaient éviter. Il courait. Il vitessait. Ah, la flèche intrépide !" (in "Petits enfers de coins de rues").

Plongée dans une terrible dureté en effet, celle d'un Cotonou souvent invisible au voyageur occasionnel, mais avec une hilarité permanente, qui crée un recueil éblouissant, rappelant parfois les minutieuses envolées d'un Jean-Marc Agrati (surtout dans ses nouvelles "africaines"), la verve cynique d'un Alain Mabanckou, ou encore le sens complexe de l'invective imagée d'un Ahmadou Kourouma. Un auteur à découvrir d'urgence pour les amateurs d'Afrique authentique, et pour les autres !

Hammerstein ou l'intransigeance de Hans Magnus ENZENSBERGER

5 novembre 2011 | Charybde 2

Ce roman de 2008 du grand Hans Magnus Enzensberger signe une nouvelle avancée de la part de l'étonnant polygraphe, tout à la fois poète hors pair, essayiste décapant - dont la lucidité sans concessions et sans tabous rappelle souvent celle de George Orwell dans ses écrits politiques, et romancier attachant.

Hammerstein ou l'intransigeance pousse un cran plus loin la méthode adoptée par Enzensberger dès 1972 avec son Le bref été de l'anarchie. Là où, pour la vie de l'anarchiste espagnol Buenaventura Durruti, il s'était "contenté" de réaliser un formidable collage de sources authentiques (archives et entretiens avec les acteurs survivants), il s'est permis avec bonheur, pour le général allemand anti-hitlérien, de combler les lacunes de l'histoire avec un talent d'invention qui ravira le lecteur.

La figure de ce général haut placé, toute en intransigeance en effet, et encore davantage en ambiguïté astucieuse et impavide (qui déploiera en particulier des années durant une imparable posture lui permettant de "couvrir" les activités subversives de ses amis et de sa famille), rassemble tous les éléments d'un mythe moderne (surtout en des heures où le mot "résistance" semble vouloir reprendre du sens oublié).

Le style précis d'Enzensberger, qui évite soigneusement d'écrire un essai ou une démonstration, permet au personnage de prendre peu à peu, subtilement, toute sa dimension. Une lecture fortement recommandée en ces temps incertains.

Margherita Dolcevita de Stefano BENNI

1 novembre 2011 | Charybde 1

 

Margherita est une « petite fille périmée » de 14 ans et demi.

Margherita habite une zone qui n'est plus tout à fait la campagne, pas encore la ville.

Margherita vit avec sa famille, sympathique et un peu fêlée : un grand-père qui s'empoisonne à petites doses pour s'immuniser, une mère qui fume des cigarettes virtuelles, un père qui répare tout ce qu'il trouve, un frère foot-bourrin, un autre spécialiste en astropataphysique, et un chien qui ne ressemble à rien.

Mais un jour débarquent des nouveau voisins. Qui sont bizarres. Du genre à pousser à la paranoïa : ils savent tout des secrets et des désirs cachés de tout le monde et ils les comblent. A coups de jeux vidéos, de Botox, d'écran géant et de plats surgelés... Ces voisins sont un rouleau compresseur qui bousille le quotidien de Margherita. Margherita qui résiste comme elle peut, en continuant d'écrire des premières phrases de romans, des poèmes ratés, et de rendre visite à la Petite Fille poussière, le fantôme d'une maison en ruines.

Le livre se lit d'une traite, le ton est caustique, c'est la voix de Margherita, entre doux délire et franchise crue. C'est à la fois drôle, intrigant, touchant et triste.

La métamorphose imposée par les voisins ressemble à une plongée de force dans le monde froid et matérialiste des adultes. Et Margherita ne peut pas résister. Elle observe avec lucidité, elle tente de se soustraire au dérapage général, mais elle ne peut pas l'enrayer.

Finalement, il reste le désarrois d'une petite fille qui ne comprend plus ses parents et qui ne veut pas grandir, surtout dans l'Italie de Berlusconi.

 

[... et Charybde 3 approuve.]

Palais de glace de Tarjei VESAAS

27 octobre 2011 | Charybde 1

Siss et Unn sont deux petites filles qui se découvrent liées par une amitié trouble. Un matin, Unn fait l'école buissonnière et disparaît, alors que les premières neiges commencent à tomber. Je ne gâcherai pas un suspense à couper le souffle en vous apprenant qu'Unn meurt. Sans doute. Comme beaucoup de choses dans ce roman, le mot n'est pas vraiment prononcé, on ne sait pas, et pourtant on sait quand même...

La majeure partie de l'histoire, c'est après. Siss doit continuer à vivre, retourner à l'école, supporter le regard étrange de ses parents. Siss en veut à tout le monde : à elle-même qui vit toujours, à ses parents qui veulent la tirer de ses obsessions un peu morbides, à ses camarades de classe et aux gens du village qui ont l'air d'avoir baissé les bras et oublié son amie, alors qu'on n 'a toujours pas retrouvé le corps...

La grande puissance du roman tient dans la capacité de l'auteur à maintenir des scènes entières sur le fil du rasoir, à faire sentir que quelque chose cloche, sans qu'on ait d'éléments tangibles pour étayer ce sentiment, ni confirmer ou infirmer cette impression.

Pour exemple une des premières scènes du roman, qui réunit les deux gamines : ça déborde de sensualité, un truc trouble, qui n'est qu'à peine esquissé mais qui imprègne réellement leur rencontre, sans qu'à aucun moment on puisse clairement se prononcer sur cette relation.

Le troisième protagoniste de ce roman, c'est le palais de glace, espèce de monstruosité naturelle née du gel et d'une cascade. La description du palais de glace est un autre tour de force : on voit le palais tel qui doit être - une forme étrange telle que peut en créer la nature -  et tel que le voit Unn - palais de contes de fées, probablement habité, avec des salles à thème. Et la tension nait de l'insterstice entre ces images superposées. Parce que la petite fille court d'une salle à l'autre, alors que cascade est là, le grondement de l'eau, le froid, et on sait que quelque chose ne va pas, qu'une fin tragique est imminente et cette fin n'arrive pas. Et c'est sur ce fil que l'auteur nous fait danser durant tout le roman, pour quelque sentiment que ce soit : peur, sensualité, tristesse...

 

 

Le Bloc de Jérôme LEROY

25 octobre 2011 | Charybde 2

Le dernier roman de Jérôme Leroy, paru en octobre 2011, frappe fort. Retrouvant la veine d'anticipation socio-politique qu'il affectionne, il nous place à la veille de l'entrée du Bloc, grand parti d'extrême-droite, au gouvernement, dans une France devenue de plus en plus "incontrôlable"...

"Ils avaient tous peur, les Français de toute manière : la beurette maquilleuse avait peur, les petits Blancs avaient peur, les cadres délocalisables avaient peur, les mômes des cités avaient peur, les flics avaient peur. Les profs des collèges de ZEP, les toubibs en visite dans les HLM déglingués, les retraités pavillonnaires, les ados blancs des zones rurbanisées avaient peur. Les Chinois avaient peur des Arabes, les Arabes avaient peur des Noirs, les Noirs des Turcs, les Turcs des Roms. Tous avaient peur, tous avaient la haine. Et d'abord la peur et la haine les uns des autres." L'un des deux principaux protagonistes, mari de la présidente du Bloc, plante ainsi le décor dans son monologue intérieur...

Cette entrée prévisible au gouvernement est aussi le signal d'un grand "ménage interne" au sein du Bloc : son principal exécuteur des basses œuvres, notamment, bien qu'ami de longue date du narrateur, en sait trop, beaucoup trop, sur les aspects les moins reluisants du parti, et doit maintenant disparaître...

En se donnant enfin de la place, en 300 pages, Jérôme Leroy donne à ses deux "héros" une formidable épaisseur. Les miroirs intimes, les réflexions en flashback et le tempo écrasant des dernières heures avant la victoire composent ainsi une fresque hystérique, qui rappellera aussi au lecteur le très sombre Préparer l'enfer de Thierry Di Rollo, paru au printemps dernier, en apportant au moulin un indéniable supplément littéraire, combattant et introspectif, en plus du constat politique... À travers le personnage du mari de la présidente du Bloc, possible double maléfique de l'auteur, Jérôme Leroy réussit un exceptionnel portrait de synthèse d'un "intellectuel engagé" particulier, féru de poésie et de coups de poing, amateur de Nimier et de Chardonne, dominant par sa culture et son intellect tous ses camarades de parti, et perpétuellement saisi d'un vertige brun, qui aurait pu - et c'est là l'une des terribles ambiguïtés du personnage - être rouge en d'autres circonstances...

En parvenant - et c'est bien là du grand art de romancier - à mettre de l'humanité et de l'empathie sur l'innommable, l'auteur nous livre de précieuses clés pour comprendre vraiment, et donc combattre, les ressorts de la droite extrême. Un vrai plaisir de lecture qui donne authentiquement à penser, ce n'est pas si fréquent, et cela mérite qu'on s'y attarde.

 

[... et Charybde 1 approuve. ]

Carénage de Sylvain COHER

15 octobre 2011 | Charybde 2

De cette incursion dans le mental obsessionnel d'un motard de haut vol, Sylvain Coher a su faire une expérience littéraire de toute première force.

Non seulement le rendu de la vitesse, de la route, des sensations et de l'extrême attention indispensable à ce niveau, en véritable mode "caméra subjective", est-il particulièrement impressionnant, mais la construction du personnage, toute en flashbacks simples et très efficaces, a aussi une bien fière allure.

Derrière la rivalité apparente entre la moto ("L'Élégante") et l'amante ("La Passagère") dans le cœur et l'esprit du héros Anton, ce qui nécessite presque à soi seul le déplacement jusqu'à ce livre est une prouesse qui vous saisira à la page 100, et vous scotchera littéralement. J'ai rarement observé une telle audace, et de telles conséquences, dans le renversement brutal du point de vue de la narration... Là où l'on croit longtemps avoir affaire à une obsession, on en découvre brutalement une autre, de couleur bien différente...

Écrit comme une poésie tragique, avec un souffle insensé, ce roman à 100 chevaux ne doit pas être ignoré plus longtemps. Et ce n'est pas par hasard qu'il figurait aussi sur la liste de Claro, libraire invité chez Charybde pour octobre 2011.
 

[ ... et Charybde 1 approuve. ]

Le Dragon Griaule de Lucius SHEPARD

12 octobre 2011 | Charybde 2

Lucius Shepard crée cet assemblage romanesque à partir d'une nouvelle de 1984, L'homme qui peignit le dragon Griaule, dans laquelle un dragon extrêmement puissant, long de plusieurs kilomètres, a été paralysé au cours d'une ancienne bataille, quasiment dans la nuit des temps, devenant ainsi peu à peu à la fois un très encombrant élément du paysage (sur lequel poussent arbres, fleurs ou mousses) et une source pernicieuse d'influence, psychologique ou magique, sur les habitants voisins.

La métaphore, si elle peut effrayer de prime abord (et particulièrement le lecteur non aficionado de "fantasy à dragons"), est superbement conduite et écrite par Shepard (et traduite avec finesse et justesse par Jean-Daniel Brèque). Un peu comme chez Yves et Ada Rémy, une fois la prémisse fantastique installée, elle devient toujours plus discrète, laissant le récit se concentrer sur situations et personnages. On explorera ainsi la faune qui vit dans le dragon, et les curieux adorateurs humains qui y évoluent, dans La fille du chasseur d'écailles (1988), au style encore plus abouti que dans la nouvelle initiale, puis la manière dont l'influence du dragon se développe dans les esprits des humains avoisinants et peut même "être utilisée", dans Le Père des pierres (1989) (qui constitue aussi une nouvelle policière au brio machiavélique), avant de revenir sur les desseins et les plans de ce dragon emprisonné, dans La Maison du Menteur (2003) et dans L'Écaille de Taburin (2010). Le Crâne (2011), conclusion - provisoire ? - de cette histoire au très long cours, renoue, dans un Guatemala contemporain cher à l'auteur et à peine dissimulé, avec la fable politique incisive du début du cycle, en forme d'apothéose cette fois.

En tant que nouvelles isolées, Le Père des pierres et Le Crâne (et dans une légèrement moindre mesure, L'homme qui peignit le dragon Griaule) seraient déjà des réussites majeures. La continuité subtile, les effets de contraste et de résonance à travers le temps et les personnages, permis par l'assemblage des six longues nouvelles, construisent un grand roman à facettes.

Il justifie a posteriori l'ambition de Shepard, dévoilée dans une postface fouillée : "L'idée d'un gigantesque dragon paralysé (...), dominant le monde qui l'entoure grâce à ses pouvoirs mentaux, un monstre vicieux irradiant ses pensées vengeresses et faisant de nous les jouets de sa volonté... voilà qui m'apparaissait comme une métaphore appropriée pour l'administration Reagan, qui s'affairait alors à proclamer qu'un jour nouveau se levait sur notre patrie, à dévaster l'Amérique centrale et à réduire en pièces notre constitution. Cela explique le contenu politique qu'on pourra lire en filigrane dans ces récits. Dans un sens, le cycle de Griaule tourne autour de deux bestioles, un dragon et un président mentalement handicapé dont l'avatar est un monstre immortel... ou vice versa."

La couleur de la nuit de Madison SMARTT BELL

10 octobre 2011 | Charybde 2

Paru presque simultanément aux Etats-Unis et en France en 2011, ce nouveau livre de Madison Smartt Bell a eu un peu de mal à trouver sa place dans son pays d'origine : sa première phrase garde en effet là-bas des allures de tabou puissant : "Comme mon cœur a chanté quand les tours sont tombées ! Une telle poussée de force pure, se tordant, se désagrégeant, s'épanouissant en ce gigantesque astre de ruines avant de jeter au sol toute sa substance... Ces escarbilles semblables à des moucherons qui tournoyaient tout autour s'avéraient être des mortels jaillissant des flammes. Drapés dans le linceul de leurs cris, ils descendaient. Si j'avais su que la mort pouvait en détruire un tel nombre !"

Mae, l'héroïne, a passé plusieurs années au sein d'une secte hippie déjantée dans les années 1970. Musique rock, substances illicites, expériences mystiques, emprise d'un gourou dionysiaque,... l'adolescente y a été durablement transformée, et l'on n'apprendra que peu à peu à quel point, à travers les souvenirs et les actes de la Mae de 2002, prédatrice affûtée dissimulée sous la croupière de Las Vegas, quittant la nuit sa caravane pour tenir les créatures du désert dans la lunette de visée de son fusil... et qu'une image fugitivement entrevue à la télévision le 11 septembre 2001 va relancer dans un processus qu'elle avait oublié.

Les 230 pages de cette étonnante trajectoire d'exorcisme personnel constituent une intense expérience de lecture, durant laquelle, bien souvent, on aura le sentiment que le Riau du Soulèvement des âmes, premier tome de la monumentale trilogie haïtienne du même auteur, oscillant entre raisonnement et abandon aux puissances du vaudou, se tient à nos côtés et à ceux de la narratrice... Smartt Bell poursuit ici, et avec quelle force, son exploration des ressorts du mal, de la sauvagerie et de l'aliénation au sein de nos psychismes...

 

[... et Charybde 1 et 4 approuvent.]

Lanark de Alasdair GRAY

5 octobre 2011 | Charybde 2

L'extraordinaire double récit de l'effondrement d'un homme et d'une civilisation par incapacité à aimer.

Publié en 1981 (et en 2000 en français chez Métailié), le premier roman d'Alasdair Gray est de ces œuvres "coups de tonnerre" qui marquent l'histoire de la littérature. Mosaïque complexe, mêlant des registres narratifs extrêmement différents, et pourtant gardant toute sa lisibilité, Lanark se compose de quatre livres, présentés dans l'ordre 3-1-2-4, d'un interlude et d'un épilogue (situé... 65 pages AVANT la fin).

Le livre 3, récit aux confins du fantastique et de l'onirique, a pour protagoniste Lanark, amnésique se découvrant soudain dans la ville d'Unthank, sombre et désenchanté démarquage du Glasgow des années 70, dont les habitants, pourtant soutenus par un welfare state absurde par moments et sans doute déjà presque exténué, développent d'étranges maladies métaphoriques, qui les tuent pourtant tout à fait réellement. Affligé de la "peau de dragon" (dans laquelle le malade se recouvre progressivement d'une carapace jusqu'à mourir à l'intérieur de celle-ci, coupé du monde), Lanark parvient à atteindre l'Institut, gigantesque hôpital en charge du traitement de ces affections, avec un faible taux de succès il est vrai. Sauvé malgré tout, un "oracle", financier repenti, tente alors de lui rendre le récit de son passé...

Lanark n'arrivait pas à dormir. Allongé à la limite de l'éclat lumineux qui entourait l'homme malade, il tourna le dos à la tête osseuse et fit fonctionner la radio sous l'oreiller. Munro avait dit que son institut manquait de personnel, mais celui-ci semblait très nombreux. En dix minutes, Lanark entendit appeler quarante médecins différents, sur un ton indiquant l'urgence, pour leur demander de se rendre dans des lieux et d'exécuter des tâches qu'il était absolument incapable de se représenter. L'une d'elles disait : "Le Dr Gibson est prié de se rendre au cloaque. Il y a résistance sur le bord nord." Une autre disait : "La chambre R-60 demande un ostéopathe. Cas de gazouillis. Que tout ostéopathe libre se rende immédiatement à la chambre de détérioration R-60." Lanark fut fortement décontenancé par un appel qui disait : "Ceci est un avertissement aux ingénieurs de la part du Professeur Ozenfant. Une salamandre explosera en chambre 11 à approximativement 15 h 15." Il finit par éteindre la clameur et tomber dans un demi-sommeil agité.

Les livres 1 et 2 composent le récit de l'oracle, racontant la vie du jeune Duncan Thaw (qui POURRAIT donc être Lanark - sans qu'il y ait certitude) sous la forme d'un "classique" et passionnant roman d'apprentissage, dans lequel l'enfant écossais de la Seconde Guerre Mondiale tente de devenir un artiste reconnu, avant d'échouer plutôt misérablement.

Le livre 4, récit fantasmagorique du retour de Lanark, de l'Institut à Unthank, le voit tenter désespérément d'atteindre une sorte de bonheur personnel tout en sauvant la ville d'Unthank du sombre destin qui lui semble promis, alors que désormais la "créature" (le capitalisme libéral débridé) se déchaîne partout...

Soixante-cinq pages avant la fin, donc, l'extraordinaire épilogue voit la rencontre de Lanark avec son auteur, qui lui expliquera à la fois certains tenants et aboutissants de son histoire, tout en indiquant avec précision ses sources, ses emprunts, ses plagiats et ses "non-plagiats", pour un moment vertigineux de technique littéraire, renvoyant d'ailleurs explicitement au Kurt Vonnegut du Breakfast du champion...

- Je croyais que les épilogues venaient après la fin.
- En général, mais le mien est trop important. Même s'il n'est pas essentiel à l'intrigue, il procure une distraction comique à un moment où la narration en a douloureusement besoin. Et il me permet de faire passer de bons sentiments que je pourrais difficilement confier à un simple personnage. Et il contient des notes critiques qui épargneront aux chercheurs universitaires des années de labeur.


Résonnant puissamment de Kafka, de Cortazar, de Joyce, de Vonnegut, ou encore de Mervyn Peake et de William Blake, influence majeure reconnue par Iain Banks, cette œuvre essentielle d'un romancier qui est aussi un grand artiste plasticien nous confie avec magie le double récit et le feu d'artifice métaphorique de l'effondrement d'un homme et d'une civilisation par incapacité profonde à aimer.

Saturne de Serge QUADRUPPANI

1 octobre 2011 | Charybde 2

J'apprécie beaucoup Serge Quadruppani, et pas uniquement parce qu'il est le talentueux traducteur des Wu Ming et de Camilleri et le responsable de la superbe Bibliothèque Italienne aux éditions Métailié.

Romancier trop rare (car il écrit aussi de nombreux essais), il signe en 2010 avec Saturne un admirable thriller désenchanté. Comme le note sur son blog le très souvent pertinent Jean-Marc Laherrère : "il prouve ici qu'on peut écrire un thriller politique, mêlant de très nombreux thèmes d'actualité, sans pour autant être obligé de pondre un pavé de 600 pages." J'ajouterai qu'un bon moyen pour cela est notamment de se refuser à considérer son lecteur comme un idiot semi-analphabète, péché un peu trop souvent familier à certains auteurs de thrillers à succès et au kilomètre...

Un attentat dans une station thermale italienne, à quelques jours d'un sommet du G8 devant avoir lieu à proximité, donne le coup d'envoi d'une spectaculaire partie de billard, dans un univers où l'intérêt (financier) l'emporte sur à peu près tout autre mobile possible... Personnages brossés rapidement, mais tenant fort bien la route (comme dans le meilleur de D.O.A. ou de Dominique Manotti, d'ailleurs), multiples hommages discrets aux maîtres de la littérature italienne contemporaine, incluant la présence d'Andrea Camilleri lui-même, les sources de jubilation ne manquent pas... Le personnage de la commissaire Simona Tavianello dispose également de tous les atouts pour devenir une figure classique dont on ne se lassera pas.


Un succès d'écriture, qui fait encore plus regretter que Serge Quadruppani se consacre autant aux autres... Mais bon, il faut aussi poursuivre la traduction de tous les Wu Ming en français, c'est certain.

Les Mers perdues de François SCHUITEN & Jacques ABEILLE

25 septembre 2011 | Charybde 2

Contacté pour illustrer la réédition par Attila des Jardins statuaires (et du reste du Cycle des Contrées) de Jacques Abeille, le dessinateur François Schuiten est tombé amoureux de cet univers romanesque si particulier. De l'envie commune des deux créateurs est née cette petite merveille de roman graphique.

Dans une tonalité initialement très "vernienne" (mais d'un Jules Verne qui aurait eu un style riche, imagé, précis et foisonnant à la fois, alliant le meilleur de Gracq et de Jünger), un mystérieux milliardaire finance l'expédition d'une géologue, d'un dessinateur et d'un poète, accompagnés de leur guide-aventurier, vers la région légendaire des "Mers Perdues", dont nul ne sait même si elle existe ou ce à quoi elle pourrait ressembler... Au terme (si l'on peut dire) du périple, une fable sur le passé (ou le futur?) de la terre des Jardins Statuaires...

Brillant exercice littéraire, avec presque une quarantaine de somptueux dessins pleine page qui justifient presque à eux seuls l'acquisition de ce bel objet...

Les barbares de Jacques ABEILLE

20 septembre 2011 | Charybde 2

Publié en juin 2011 chez Attila, ce nouveau volume, inédit jusqu'alors, du cycle des Contrées fait écho à la fois aux Jardins statuaires et au Veilleur de jour.

Terrèbre est tombée sous l’offensive annoncée des nomades des steppes, et le narrateur, universitaire local et unique spécialiste du langage des steppes et des jardins, se retrouve en possession du manuscrit qui deviendra justement Les jardins statuaires. Enrôlé par le prince des nomades et sa garde rapprochée dans une quête difficile, à la recherche des personnages-clé du livre, le narrateur reviendra transformé, après nous avoir guidés dans l’inextricable agencement de ces sociétés après invasions et catastrophes, et confié habilement de nouvelles révélations sur plus d’un mystère…

Si Gracq, Jünger et Saint-John Perse résonnent toujours avec bonheur dans le style de ces pages, cette deuxième publication des éditions Attila permet à Jacques Abeille, dans le parcours labyrinthique de son narrateur sur les pas de l’opus précédent, de nous bercer d’étonnantes réminiscences d’un Giono du Chant du monde ou de l’atmosphère paisible, inquiétante et onirique du jeu Myst. Un nouveau bonheur intense de lecture, sans doute encore plus abouti dans son écriture que Les jardins statuaires lui-même, et qui donne ainsi à attendre avec impatience sa suite, La Barbarie.

Le Veilleur du Jour de Jacques ABEILLE

17 septembre 2011 | Charybde 2

Historiquement second tome du cycle des Contrées, paru en 1986, Le Veilleur du jour permet à Jacques Abeille de nous présenter l'autre facette déterminante de l’empire de Terrèbre : sa capitale, située dans le sud-ouest lointain des contrées des Jardins statuaires. À nouveau, un narrateur déraciné, récent immigrant dans cette métropole nourrie de la ville de Bordeaux familière à l’auteur, se voit assigner une étrange mission de « veilleur du jour » dans un édifice qui est beaucoup plus que ce qu’en indiquent les premières apparences… Intrigue amoureuse et érotisme, beaucoup plus marqués dans ce deuxième volume, rythment une trame qui se révèlera aussi au fond beaucoup plus politique qu’il ne semble, où la sombre guilde des Hôteliers et l’empire barbare que l’on avait vu en gestation jouent pleinement leur rôle…

Déroutant par moments, le cheminement est pourtant d’une sûreté implacable, pour une conclusion inattendue, résonnant avec celles du Rivage des Syrtes de Gracq ou du Désert des Tartares de Buzzati

Le style précis et imagé d’Abeille se développe encore, prenant par moments des accents dignes du meilleur Saint-John Perse, et parfois un souffle de l’ironique érudition d’un Borges.

Et cette terrible phrase finale, annonçant à la fois Les Barbares et Les voyages du fils, tomes suivants qui emmenèneront le lecteur dans deux directions distinctes: « Les désastres qui s’ensuivirent appartiennent à l’histoire officielle de Terrèbre. On ne saurait en donner le détail, si vaste est un pays ravagé. »

Les Jardins statuaires de Jacques ABEILLE

15 septembre 2011 | Charybde 2

Entrer dans l'univers des Jardins statuaires, c'est entreprendre un riche et grand voyage. Depuis 1982, Jacques Abeille a développé, roman après roman, une véritable épopée singulière, où de nombreuses trames s'entrecroisent, associant fondamentalement un cadre "urbain", celui de Terrèbre, capitale de l'empire du même nom, où fourmillent intrigues, mystères, conspirations et affairismes divers, un cadre "campagnard", celui justement des jardins statuaires, où l'on maintient l'art immémorial de la culture maraîchère des... statues !, et un cadre "sauvage" enfin, celui des steppes où rôdent d'insondables barbares, convoitant peut-être les terres de l'empire.

Le roman Les jardins statuaires est la pierre fondatrice de ce cycle foisonnant, où personnages et phrases nous emmènent dans un ailleurs aux légères touches fantastiques, où l'on côtoierait tour à tour les intrigues du Ernst Jünger de Sur les falaises de marbre ou d'Abeilles de verre, les touches finement mélancoliques du Julien Gracq du Rivage des Syrtes, ou encore les flamboyances de la prose poétique du Saint-John Perse d'Anabase ou de Vents.

Une lecture enthousiasmante qui donne immédiatement envie de s'immerger, aux côtés des mystérieux narrateurs, souvent eux-mêmes désemparés face à l'inconnu, dans l'ensemble de ce cycle d'une qualité magique... À poursuivre donc, avec Les Barbares et La Barbarie, dans les somptueuses réalisations qu'en offre désormais l'éditeur Attila, et avec Le veilleur du jour et Les voyages du fils, dans l'édition plus ancienne mais tout à fait correcte qu'en propose Ginkgo Éditeur.

Guerre aux humains de WU MING 2

5 septembre 2011 | Charybde 2

Une narration déjantée mêlant avec brio des registres très éloignés, dans laquelle la forêt où vit un ermite écologiste devient un champ de farce, où triompheront peut-être... les sangliers mutants !

À côté de leurs ouvrages écrits en commun tels les monumentaux L'Œil de Carafa ou Manituana, les membres du collectif bolonais Wu Ming s'octroient régulièrement des escapades dans des projets en solo.

Guerre aux humains, publié en 2004 (et traduit en français en 2007) est pour l'instant le seul de Wu Ming 2 (Giovanni Cattabriga).

Dans cette narration déjantée et électrique, Marco, un jeune écologiste philosophe, bien décider à accéder à un état supérieur de pouvoir spirituel ("devenir un super-héros"), fuit la ville babylonienne pour prendre le maquis, et vivre dans les bois en troglodyte, adoptant le nom de code "Walden" en référence bien entendu à son héros Thoreau.

Mais ces bois italiens de l'exil sont bien loin d'être aussi tranquilles qu'il l'espérait : en une succession échevelée et enchevêtrée de quiproquos et de télescopages, clandestins en fuite, écoterroristes plus ou moins inspirés, carabiniers aveugles ou matois, enquêteurs avisés, chasseurs, braconniers, et... sangliers mutants ou fous vont tous participer à la construction d'une gigantesque farce, pas si éloigéne de celle de l'Ammaniti de La fête du siècle, farce qui pose néanmoins presque toutes les questions politiques, sociales et écologiques que l'on peut imaginer en ce début de millénaire...

Trop de règles à la con.
Les écriteaux. Les plastrons. Les procès-verbaux.
Boni lorgna les aiguilles de la montre sous l'ourlet de la grosse veste. Il n'y avait pas moyen de commencer à un horaire décent. Interdit avant 10 h. Interdit après 17 h.
Rizzi était un chef d'équipe rigide, scrupuleux. Élu à défaut d'autres choix. Sur quarante chasseurs, le seul avec les qualités requises. Cinq ans d'expérience et le petit diplôme : gestion faunico-cygénétique de l'espèce sangliers.
Avant de tirer les postes au sort, il vérifiait que tout le monde portait les vestes orange avec leur numéro d'équipe. Les fusils devaient être déchargés. Sur le type de canon, il était plus permissif. Utiliser la lisse était une coutume, pas une règle. Quant aux munitions, il évitait de vous fouiller pour le contrôle, mais vous pouviez être sûr que ça lui déplaisait. (...)
C'était comme voyager en Ferrari avec un type qui fait du cinquante en agglomération, ralentit à l'orange et se plaint qu'on mette pas la ceinture. Gonflant. Dès que possible, Lele et Graziano devaient fréquenter le cours provincial. L'expérience, ils l'avaient. Ils remplaceraient le Pinailleur.


Impressionnant de maîtrise, mêlant habilement les registres et les codes du roman noir, du fantastique, de l'essai social, de la comédie politique et de la science-fiction, "sérieux sans se prendre au sérieux" : la devise implicite du collectif Wu Ming est une fois de plus mise en œuvre avec brio.

Rafael, derniers jours de Gregory McDONALD

25 août 2011 | Charybde 2

Ce roman de 1991 de l'auteur de la série de romans policiers Fletch est sans doute à juste titre son plus connu et célébré en France, bien qu'il soit plutôt atypique dans son œuvre.

La quatrième de couverture de l'édition 10/18 décrit fort justement ce dont il s'agit : "Il est illettré, alcoolique, père de trois enfants, sans travail ni avenir. Il survit près d'une décharge publique, quelque part dans le Sud-Ouest des États-Unis. Mais l'Amérique ne l'a pas tout à fait oublié. Un inconnu, producteur de snuff films, lui propose un marché : sa vie contre trente mille dollars. Il s'appelle Rafael, et il n'a plus que trois jours à vivre..."

Difficile de sortir indemne de ce roman, brûlot de 190 pages, d'une rare noirceur (pour le lecteur) - pourtant présenté sur un ton presque léger (pour le protagoniste), rendant de ce fait encore plus quasi-insupportable le sort qui lui est fait, dans un univers où il ne semble vraiment y avoir aucune issue... La dernière page et le dessin qui conclut le livre sont même, ensemble, un vrai chef d'œuvre d'humour noir, dans leur brièveté...

Du grand art de romancier noir - et donc social et politique bien entendu. A rapprocher du très réussi Bienvenue à Oakland d'Eric Miles Williamson, paru à l'automne 2011 chez Fayard, sans doute plus fouillé toutefois.

 

[ Un coup de coeur total CHARYBDE. ]

La Prière d'Audubon de Kôtarô ISAKA

20 août 2011 | Charybde 2

Enfin traduit en français en 2011, chaleureusement recommandé par un lecteur vorace et distingué de notre librairie, le premier roman d’Isaka Kôtarô mérite largement un détour sur des terres proches de celles du Murakami Haruki de Kafka sur le rivage, tout en en étant subtilement différentes.

Le parcours initiatique d’un jeune informaticien japonais, transporté brutalement sur une île « secrète » coupée du reste du pays depuis le début de l’ère Meiji sert de toile de fond à une interrogation profonde sur les relations entre Japon et Occident, à une réflexion intense sur le rôle social de chacun au sein d’une communauté, à une mise en perspective rusée de l’amitié et de l’amour, et même à une semi-parodie du policier psychopathe que ne renierait pas le Kitano Takeshi de la grande époque.

Une réussite éclatante, qui fait espérer que sans tarder, les précieuses éditions Picquier vont entreprendre la traduction de plusieurs autres des onze romans de l’auteur… et ce d'autant plus si la baisse de forme et le début de complaisance de Murakami Haruki, manifestes dans 1Q84, devaient se confirmer.

« « Quand il y a une suite, généralement, les mensonges commencent à s’en mêler. » C’est ce que m’a dit ma grand-mère en sortant du cinéma où on avait été voir ensemble Alien 2. (…) À sa façon de s’exprimer ce jour-là, j’ai conclu qu’elle avait pris Alien, le premier film de la série, pour une histoire vraie. »

Rouge gueule de bois de Léo HENRY

15 août 2011 | Charybde 2

Avec ce premier roman solo, venant de paraître à La Volte, de Léo Henry, créateur avec Jacques Mucchielli (et l’illustrateur Stéphane Perger) de l’univers post-industriel aux confins désertiques de Yama Loka Terminus et de Bara Yogoï, nous lisons un véritable coup de maître. 246 pages de récit débridé, assorties d’un index alcoolisé aussi surréaliste que jouissif, et de précieuses « notes de conception », pour nous faire partager les derniers jours (imaginés) de l’écrivain (réel) Fredric Brown, bien connu des amateurs de SF, même s’il fut avant tout un producteur de polars, récompensé dès son premier roman en 1947 par le prestigieux prix Edgar Allan Poe.

En 1965, alors qu’Edwin Aldrin s’attelle à la colonisation américaine de la Lune, la fin du monde survient en quelques semaines,… par « dissolution » du réel, dans lequel en profitent pour évoluer plusieurs créations littéraires de Fredric Brown lui-même, et quelques « re-créations » malignes de Léo Henry… L’occasion pour l’écrivain, en compagnie de son nouvel ami Roger Vadim (oui !), à la recherche de son épouse Jane Fonda / Barbarella, obligée de se planquer car poursuivie par une association FBI / Reine Noire de Sogo, de parcourir en tous sens les régions désolées qui s’étendent entre l’Arizona et la Basse Californie mexicaine, pour une sorte de Fear and Loathing in Las Vegas puissance deux (au moins). On pense en effet inévitablement à Hunter Thompson (et peut-être encore davantage au film de Terry Gilliam) lorsque les deux compères, réunis dans cette virile amitié cimentée par l’excès incessant de boissons diverses, multiplient les rencontres saugrenues et pourtant si… nécessaires !

Avec de véritables « morceaux de bravoure » tels que la conception d’un crime parfait par l’auteur de polars, l’échange de joyeuses propagandes Est-Ouest à l’occasion de la conquête de la Lune (ici avancée de quatre ans), la nuit avec Barbarella, dans son vaisseau spatial, sur une aire d’autoroute, l’assaut en règle, par les « forces du Mal », d’une communauté hippie à San Diego, les tendres et… ennuyeux échanges avec l’inlassable épouse Elisabeth Brown, la délicate rencontre avec un gang de bikers anthropophages, le périple mexicain avec une chèvre amicale dans un mini-bus Volkswagen bondé, ou encore, apothéose, la longue et « sérieuse » discussion finale entre Fredric Brown et son personnage George Weaver (le héros du roman The Far Cry, 1951), extraordinaire mise en abîme, très « tongue-in-cheek », du métier d’écrivain et de créateur.

À lire et relire pour le plaisir de ces innombrables citations, digressions, boutades et autres délires, beaucoup plus finement ajustés que l’impression d’aléa baroque pourrait le laisser croire !

« … Aldrin a déclaré se réjouir, heureux par avance de prouver sous peu aux bigots et aux cancrelats que la terre n’était pas plate et qu’elle tournait bien autour du soleil. Avec son franc-parler coutumier, il a également juré de tout faire pour virer les ruskofs et autres teignes communistes de l’espace intersidéral, après qu’avec son équipe ils auront coiffé au poteau les singes volants liberticides… Du patriotisme, de la gouaille et du rêve étoilé !... Nous écoutons maintenant « Muskrat Ramble » par Lionel Hampton, vous êtes bien partis pour réussir votre vie, restez calés sur 99.8, WKRP, de Cincinnati à Tucson. »
« Et maintenant, un peu de réclame, pour éviter à nos spectateurs les plus mesmérisés de se souiller par excès de rétention urinaire. Nous sommes mercredi 3 juillet 1965, il est sept heures douze sur la côte est, et les États-Unis ont conquis l’espace ! »
« Partout régnait la fragrance primitive et pure de la réalité sans fond, celle du monde au-delà du rideau des apparences, déjà décrite par nombre de Grecs en toge et d’Allemands à favoris, le parfum de la compote de pommes, petite variété acide, peu sucrée, légèrement aromatisée à la cannelle. »
« Si jamais on en réchappe, faisons un film sur tout ceci. Juste pour le plaisir d’en boire les colossaux bénéfices non loin d’un volcan en éruption, le cul dans l’eau tiède d’un atoll. »

 

La littérature nazie en Amérique de Roberto BOLANO

10 août 2011 | Charybde 2

Hilarant tour de force : la critique littéraire imaginaire de 30 écrivains représentant la littérature nazie sud-américaine !

Ce gros recueil de nouvelles de Roberto Bolaño, publié en 1996, typique du versant borgésien et du caractère violemment politique de son œuvre, tel qu'ils s'exprimeront surtout in fine dans le formidable 2666, fonctionne en réalité comme un véritable roman.

Ayant inventé de toutes pièces plusieurs dizaines d'auteurs représentatifs de la "littérature nazie sud-américaine", dans leurs moindres détails biographiques et bibliographiques, Bolaño les assemble et les thématise en treize grands chapitres, parcourant ainsi familles littéraires ou individus atypiques, usant de registres de langage variés allant de la "pure" biographe à la critique littéraire journalistique, en passant par l'anecdote amicale, la charge fondée sur des rumeurs, ou encore la notice nécrologique, tissant des liens entre ses personnages, leurs laudateurs, leurs détracteurs et lui-même, avant de conclure par un hilarant (et très pince-sans-rire) récapitulatif bio-bibliographique d'ensemble...

Un incroyable tour de force qui constitue sans doute la meilleure introduction à l'œuvre du poète romancier chilien, éternel exilé au Mexique puis en Espagne.

La Nuit Ne Dure Pas de Olivier MARTINELLI

5 août 2011 | Charybde 2

Olivier Martinelli a réussi un très joli pari avec ce La nuit ne dure pas paru en 2011 aux belles éditions Treizième Note (dont il devient ainsi le premier auteur français). Récit "fictif" de la genèse du jeune et talentueux groupe de rock Kid Bombardos, ce roman constitue un hommage puissant au rock indie comme la France en avait jusqu'ici produit beaucoup trop peu...

Le roman rock chez nous (en dehors du champ SF où il y eut de belles réussites - Le temps du twist de Joël Houssin, ou Furia! de Jean-Marc Ligny - sans parler de l'excellent tout récent Rêves de gloire de Roland C. Wagner) produit trop souvent du constat fatigué, désabusé, nihiliste, de rockers se retournant, plus ou moins désespérés, sur leur jeunesse enfuie.

Rien de cela ici : roman à trois voix "écrit" par les trois frères (en "réalité" par leur oncle), bassiste, batteur et chanteur-guitariste, il vibre de réel, de passion, de lucidité tordue et d'énergie qui déplace les montagnes, même dans les vies chahutées et difficiles à construire des 15-25 ans d'aujourd'hui... Les seuls équivalents qui viennent à l'esprit, pour cette redoutable fraîcheur, sont le meilleur Marc Spitz (celui de How Soon Is Never et de Too Much, Too Late) ou le Douglas Cowie de Owen Noone & the Marauder.

Nul doute qu'Olivier Martinelli sert ici la littérature. Convoquant adroitement les mânes de Fante surtout, de Bukowski aussi et de Kerouac (incidemment), une autre prouesse mérite d'être mentionnée, celle de combler l'espace, de mêler la passion, fût-ce au sein d'une grande cellule familiale, entre la culture des 35-45 ans et celle des 15-25 ans, événement trop rare, qui fait clairement de ce roman, et vraisemblablement de son auteur, de grands témoins de ce que peut être un "passeur"...

CLEER de L. L. KLOETZER

1 août 2011 | Charybde 2

Situant leur roman paru en 2010 dans un univers quasi-contemporain, Laure et Laurent Kloetzer ont réussi une véritable prouesse, inégalée en langue française ces dernières années, et seulement approchée auparavant par Iain Banks dans Le Business (ou dans The Steep Approach to Garbadale, inédit en français)  : communiquer, fût-ce sous une forme par moments quasi-fantasmagorique, le psychisme, le sentiment, le moteur intime des consultants modernes de très haut niveau, ou des "hauts potentiels" des actuelles "entreprises totales".

Avec une grande légereté néanmoins, et une présence fine, subtile, insidieuse, nous suivons les premiers mois de "travail" de deux recrues au sein de CLEER, gigantesque conglomérat du "nouveau capitalisme" dont la devise est "Be Yourself". À travers les véritables enquêtes économiques, psychologiques ou "bureaucratiques" auxquelles sont confrontés Vinh et Charlotte, nouveaux membres du département "Cohésion Interne", nous entrevoyons ce qui fait vibrer et ce qui tente, au sens faustien du terme, les "meilleurs des mercenaires", au-delà de la "simple" quête d'argent et de pouvoir.

L'objet-livre, conçu par Daylon, est magnifique, et en pleine résonance avec le contenu. Un livre étonnant et une grande réussite !

Mantra de Rodrigo FRESAN

22 juillet 2011 | Charybde 2

Le sixième roman de Rodrigo Fresan, paru en 2001, accédait à une tout autre dimension que ses ouvrages précédents, pourtant déjà largement époustouflants, et s'installait parmi ces rares chefs d'œuvre de la « littérature monstre ».

À travers l’invention de la famille Mantra et de l’ami du narrateur, Martin Mantra, il ne s’agit ici de rien de moins que de réinventer, rebâtir, re-raconter 1 500 ans d’histoire de la ville de Mexico, en y projetant (presque) tout ce que la culture contemporaine voudrait ou pourrait y placer, et en réajustant l’ensemble du matériau d’une manière toute personnelle, et très significative.

« Nous vivions une époque où l’on se tuait, où l’on mourait pour rendre le monde meilleur. C’est en tout cas ce que pensaient le Père de la Patrie, mes parents et leurs amis, qui le lisaient dans des best-sellers fort éloignés de la non-fiction, et s’étonnaient des années plus tard de la courte distance qui séparait l’exécuteur de l’exécuté et, désormais, de l’exécutif. Nombre d’entre eux sont devenus tout ce qui a anéanti beaucoup de leurs camarades. Ils assistent parfois à des tables rondes, dans des téléviseurs rectangulaires, me semble-t-il. Usés et souriants, pendus à leurs cravates de soie importées, fusillés par les balles perdues de leur passé et interrogeant mal leur mémoire à voix haute – se rappelant d’oublier ce qui leur convient, allant toujours vers la victoire – comme s’ils étaient sûrs de connaître la musique mais pas les paroles d’une chanson qu’ils ont un jour sue par cœur. »

Un roman essentiel, et comme le disait Roberto Bolaño, « un roman sur le Mexique, mais en réalité, comme dans tout grand roman, c’est du passage du temps, de la possibilité et de l’impossibilité des rêves qu’il parle vraiment. »

Zone de Mathias ENARD

20 juillet 2011 | Charybde 2

Publié en 2008, Prix du Livre Inter 2009, ce volumineux roman, le quatrième de son auteur, procure un authentique choc à la lecture.

Dans le train entre Venise et Rome, un Franco-Croate, ancien combattant en Slavonie et en Bosnie, puis agent des services secrets français sur tout le pourtour de la Méditerranée (qu’il appelle « la Zone »), se prépare à changer de vie après avoir négocié la remise au Vatican, contre une forte somme d’argent, des documents secrets qu’il a patiemment collectés, au fil des années, à propos d’un certain nombre de conflits, de massacres et d’affaires dans tous les pays de la région, depuis la Seconde Guerre Mondiale au moins… Durant ces quelques heures de trajet ferroviaire, il se remémore, d’une manière totalement décousue, des instants de sa vie comme des moments d’histoire qu’il a fréquentés, en réalité ou en documentation…

Ce monologue intérieur, désordonné, bruissant de mille feux infernaux, de la violence d’une existence et du mélange d’espoir et de désespoir de tout un ensemble de civilisations, sur plus de 500 pages - uniquement entrecoupées des brefs extraits du roman libanais que lit le narrateur, par moments, dans ce train – s’inscrit d’emblée, aux côtés de Joyce, de Woolf, de Faulkner et de Lafferty, dans les monuments de la plus exigeante littérature, celle qui utilise 3 000 ans de culture pour nous parler de notre présent et de notre avenir, en empruntant ces « sentiers qui bifurquent », de Barcelone à Beyrouth, d’Alger à Marseille, de Trieste à Mauthausen, de Vukovar au Caire, de Corfou à Troie, de Jérusalem à Salonique, de Gibraltar à Maïdanek… L’un de mes plus grands chocs littéraires depuis plusieurs années.

Les fusils de William T. VOLLMANN

17 juillet 2011 | Charybde 2

Sur les traces de l'expédition Franklin de 1845, l'étourdissant roman du grand Nord canadien d'aujourd'hui.

Publié en 1994, et traduit en français en 2006, Les fusils est l'une des œuvres les plus emblématiques, et sans doute parmi les plus attachantes, du prodige américain William T. Vollmann.

Le capitaine Subzéro, un Américain amoureux jusqu'à l'obsession du grand Nord canadien, revisite en pensée, en recherches livresques, puis en partie sur le terrain (lors d'un intense moment de solitude dans une station polaire abandonnée - séjour que Vollmann effectua en réalité) l'expédition maudite de Sir John Franklin, à la recherche du passage du Nord-Ouest, disparue corps et biens en 1845, ainsi que plusieurs des expéditions ultérieures qui tentèrent de découvrir le sort funeste des explorateurs... Au passage, il tombera éperdument amoureux d'une Inuit, et s'immergera dans la culture contemporaine de ce peuple largement déraciné, à la difficile intégration dans le Canada contemporain.

Roman étourdissant, où Vollmann mêle avec un talent consommé le reportage, l'histoire, les réflexions politiques et sociales avec le pur plaisir romanesque échevelé, et parvient à un étrange point de fusion entre ses personnages contemporains et ceux du passé, aux franges de la folie... Une révélation à bien des égards.

Maintenant, pendant que Reepah se gave de poulet et boit sa Rattlesnake, laissons ledit Mr Franklin méditer sur la disette qui suivit ; maintenant, pendant que Jane repousse un faisan farci (elle souffre d'un manque d'appétit), pendant que les marins tournent la manivelle de l'orgue mécanique pour passer les jours d'hiver sur Beechey Island et que Fitzjames, Crozier & Cie vont voir Mr Franklin dans ses quartiers et évoquent ensemble le bon vieux temps parce qu'il ne sert plus à rien de parler du passage du Nord-Ouest tant que la glace ne se brise pas, maintenant Mr Franklin sourit et sert lui-même un autre cordial et le vent hurle au-dessus des têtes et c'est à Seth que revient la tâche de maintenir ouvert le trou de glace en cas d'incendie aussi il s'avance dans le vent en pensant : Si seulement Mr Franklin avait écouté Akaicho alors personne n'aurait eu faim cette fois-ci ! - mais c'est se méprendre car si Mr Franklin n'avait pas réussi à descendre la Coppermine sa carrière aurait été finie... - et les tendons du cou de Seth forment des angles tandis qu'il tourne la tête et pense : Si seulement Mr Franklin avait écouté les voyageurs et rebroussé chemin plus tôt, peut-être même qu'alors les choses se seraient bien passées ! - mais c'est se méprendre car alors ils n'auraient jamais découvert Point Virencor ! - et dans la cabine de Mr Franklin l'atmosphère de ces souvenirs tourne aux congratulations, parce que Mr Franklin a fait des découvertes, n'est-ce pas ? et il est rentré avec tous les officiers sauf Hood, n'est-ce pas ? - et donc nous voilà ici.

Madman Bovary de CLARO

5 juillet 2011 | Charybde 2

Deux ans avant le monumental CosmoZ, Claro livrait en 2008 son treizième ouvrage, habile et déjanté comme il se doit. Très fin connaisseur et admirateur du romancier au gueuloir, l'auteur s’incarne, le temps d’un dur et rageur chagrin amoureux, et d'une réécriture alerte et pleine d'humour, non pas uniquement dans le personnage d’Emma Bovary, comme on l'aurait trop vite supposé, mais dans le roman de Flaubert lui-même, prenant tour à tour, en fonction de l'instant ou du besoin, la place d'un personnage, d'un objet, voire d'une scène... Emma, Hippolyte, Homais, tous démontés et reconstruits pour notre grand plaisir...

Tourbillonnant à souhait, intense et précis, moins gigantesque que CosmoZ et moins radical sans doute que Bunker anatomie ou Chair électrique, ce roman constitue pour moi la meilleure introduction possible, toute en plaisir et en jubilation, à l’œuvre exigeante de Claro – et pas uniquement pour les passionnés de Flaubert !

« Oui, le corps d’Emma est une discothèque de province, c’est le Louxor, le Tremplin, le Wake Up ou le Pim’s, bref, un de ces night-clubs où il fait bon s’ébattre et suer sans pour autant recommencer les guerres du Péloponnèse. Une lune d’argent pirouette au plafond et fait rissoler ses lucioles blêmes sur les peaux qui s’imbibent selon des rites savants. »


 

Manituana de WU MING

1 juillet 2011 | Charybde 2

Avec Manituana en 2007 (publié en français en 2009 - dans la remarquable Bibliothèque Italienne animée chez Métailié par Serge Quadruppani), le collectif d'écrivains italiens Wu Ming renouvelait l'exploit de Q (en français, L'Œil de Carafa) : construire un roman historique au souffle puissant, rigoureusement documenté, parfaitement orchestré, présentant de vrais personnages qui ne soient pas de fugitives caricatures, tout en s'attachant à mettre à jour "l'envers du décor", de l'histoire communément acceptée, du "récit des vainqueurs".

Ici, loin du XVIème siècle de la Réforme et de la Contre-Réforme en Europe (qui était l'objet de L'Œil de Carafa), les Wu Ming nous emmènent en Amérique du Nord, à la veille de la guerre d'Indépendance qui donnera naissance aux États-Unis. Adoptant en détail le point de vue de colons humanistes et fidèles à la Couronne britannique, et de leurs amis amérindiens préférant un souverain lointain et relativement bienveillant à des colons et marchands ô combien présents, et en quête incessante de terres, d'esclaves et de profits, ils nous livrent une vision crédible, documentée et décapante des mythes fondateurs des treize Colonies, loin en effet des réécritures solennelles qui en seront effectuées par la suite. Avec un "morceau de bravoure" indéniable et une authentique fête du langage, lorsqu'une ambassade iroquoise ira affronter Londres, ses splendeurs et ses bas-fonds, pour être reçue à la cour du roi George...

Poursuivant au fond des buts proches de ceux d'un Vollmann dans Central Europe ou d'un Claro dans CosmoZ, avec des moyens entièrement différents, les Italiens chantres du "New Epic" réussissent à nouveau un grand moment d'histoire des vaincus, et nous donnent peut-être le meilleur roman historique de ces dernières années. Travail salutaire et jouissif à la fois, bien servi aussi par une traduction impeccable de Serge Quadruppani.

 

[... et Charybde 1 et 3 approuvent.]

Cinacittà de Tommaso PINCIO

25 juin 2011 | Charybde 2

Publié en 2008, traduit en français en juin 2011 par les audacieuses éditions Asphalte, Cinacittà est le troisième roman de Tommaso Pincio (Marco Colapietro). Il y atteint un nouveau sommet, en combinant des prémisses spéculatives relativement simples, mais osées (une Rome de « bientôt dans le futur », victime de canicules insoutenables du fait du réchauffement climatique, se vide de ses habitants d’origine, remplacés par des immigrés chinois), et la maîtrise jubilatoire des confessions apparemment décousues d’un « loser lucide », accusé d’un «crime atroce».

La férocité joyeuse de la caricature (les pires travers, réels ou fantasmés, de toutes les Chinatowns du monde assemblées en un seul lieu, et multipliées à l’envi), la subtilité des perceptions de la décadence progressive, qui s’accélère (la citation d’Hemingway qui hante le roman est emblématique : « D’abord petit à petit, puis d’un seul coup »), et enfin la saveur de la machination qui se dévoile lorsque le monologue du narrateur trouve sa cohérence, composent un mélange détonant, dont les derniers mots du livre fournissent peut-être la clé ironique (mais dont la connaissance préalable ne gênera pas votre lecture !) :

« Bon, je crois avoir tout dit. Il ne manquera que la morale de l’histoire. Chaque histoire doit en avoir une. Concernant le crime atroce dont je viens de vous faire le récit, la morale pourrait être la suivante : LISEZ BEAUCOUP DE BIOGRAPHIES. Une seule ne suffit pas. (…) Lisez-en et offrez-en à vos amis, vous ne pourriez pas leur rendre plus grand service. Si elle vous a plu, offrez-leur la mienne, comme ça vous m’en rendez un, à moi aussi. J’ai de quoi manger, certes. Mais pour le reste, la prison n’est pas un pays de Cocagne. Ici, la vie est chère comme partout ailleurs. »

Un amour d'outremonde de Tommaso PINCIO

20 juin 2011 | Charybde 2

Datant de 2002, Un amour d'outremonde, second roman de Tommaso Pincio, nous invite à un tour de force, en décrivant de l'intérieur le parcours halluciné, de l’état de Washington à l’Arizona, d’un schizophrène depuis l’âge de 9 ans, obsédé par les body snatchers, vivant de la lente cession de son stock de jouets futuristes, qu'une drogue (jamais nommée, et appelée « l’arrangement »), découverte à travers un ami nommé Kurt, également paumé (mais guitariste, compositeur et parolier - en route au bout d'un moment vers un succès planétaire) – qui ressemble furieusement à un possible Kurt Cobain – soulagera provisoirement de son mal-être avant de le placer sur un aller simple pour l’enfer…

Comme elle s’amplifiera avec Cinacittà, la « méthode Pincio », sans tendresse pour ses personnages, nous fait partager en souriant (parfois très) jaune leur folie intime, fournissant au passage un redoutable prisme sur le décor social environnant… Hilarant et dur à la fois, rempli ici de références pop culture, grunge et cinéma que l’on se plaira aussi à débusquer au fil des pages.

« Et souvent, plus le médicament est efficace et plus ces contre-indications peuvent représenter un danger. C’est une loi universelle. Qui s’applique même au 1er Amendement : de fait, il n’est pas si rare que d’infortunés citoyens se prennent une balle en plein front parce qu’ils vivent dans un pays libre, ou qu’ils perdent tout parce qu’ils n’ont pas bien su se servir de la liberté de chercher le toujours plus qui leur manquait toujours. »

Ouragan de Laurent GAUDÉ

15 juin 2011 | Charybde 2

Avec Ouragan,en 2010, le prix Goncourt 2004 nous a livré une vive polyphonie de 188 pages.

Avant, pendant et après le passage du cyclone Katrina sur La Nouvelle-Orléans, nous sommes emportés par les monologues intérieurs de quelques personnages : une centenaire inaltérable, une bande de détenus abandonnés à leur sort puis libérés par la panne d'électricité qui ouvre leur prison, un révérend qui disjoncte dans le chaos, un employé de plate-forme pétrolière qui pagaie à contre-courant pour retrouver la femme qu'il a abandonnée six ans plus tôt... Par moments, Laurent Gaudé donne aussi l'impression de marcher aux côtés du photographe Stanley Greene au milieu des ruines chaotiques de la ville massacrée.

C'est rythmé, c'est enlevé, c'est un peu magique. C'est aussi dur et sans concessions. Il y a là de la misère, de l'abjection, de la désolation, qui rehaussent les (rares mais belles) étincelles d'espoir. Comme dans le regard final de la centenaire, peut-être :

"Je porterai mes sœurs, moi, Josephine Linc. Steelson, toute négresse que je sois, malgré mes cent ans passés car le ciel s'est ouvert et nous avons fait face à notre propre nudité, je porterai les enfants effrayés, ma voix les rassurera et lorsque je mourrai, libre, sur ma terrasse, toujours négresse, à l'instant que j'aurai choisi, lorsque je mourrai, souvenez-vous de moi et gardez le regard droit."

La fête du siècle de Niccolo AMMANITI

5 juin 2011 | Charybde 2

Publiée en 2009, et tout récemment traduite en français, La Fête du siècle est un nouveau coup de maître de Niccolò Ammaniti. Mélange de farce baroque débridée et de satire sociale d'une grande clairvoyance, ce roman fera aussi irrésistiblement penser les connaisseurs aux mécanismes déployés par le Français Jean-Marc Agrati dans nombre de ses nouvelles.

Sans dévoiler de moments-clé de l'intrigue, disons seulement qu'on trouvera là des sectes sataniques rivalisant pour la notoriété dans leur domaine (clin d'œil possible à la mascarade organisée par le collectif Wu Ming à ses débuts, sous le nom de Luther Blissett), des écrivains à succès - dont l'un des deux principaux narrateurs - et le cortège d'admirateurs plus ou moins sincères qui les entourent, un magnat napolitain vraisemblablement camorriste, un parc naturel reconstitué dans un ex-jardin public en plein milieu de Rome, des joueurs de football, des politiciens, des starlettes, une chanteuse de death metal devenue catholique, et un final apocalyptique dans lequel le deus ex machina est lié aux Jeux Olympiques de 1960 à Rome, cinquante ans plus tôt...

On sort hilare et pensif de cette lecture, réalisant à quel point, sans aucun discours politique explicite, Ammaniti nous fait toucher du doigt et du rire l'effondrement social et humain largement réalisé aujourd'hui, en Italie comme ailleurs.

Les Soldats de la mer de Ada REMY & Yves REMY

1 juin 2011 | Charybde 2

Ce livre de 1968, dix ans avant La maison du Cygne, consacrait déjà Yves et Ada Rémy, ce couple d'auteurs pourtant toujours trop méconnus dans le paysage littéraire français.

Dans un univers proche du nôtre, mais pourtant dissemblable, la Fédération s'étend peu à peu, au prix de guerres fréquentes. Entre 1800 et 1850 "de notre calendrier", environ, les Soldats de la Mer nous content, en 17 chapitres comme autant de nouvelles (complétés par deux belles histoires "hors cycle"), l'histoire des combattants de cette expansion, de colonels comme de simples recrues, en autant d'anecdotes où se mêlent inextricablement grande histoire, récit de guerre, de garnison et d'avant-poste et confrontation subtile à des phénomènes "inexplicables".

On pensera bien entendu à E.T.A. Hoffmann (d'ailleurs expressément référencé dans l'une des nouvelles "hors cycle" qui complètent ce volume), à Jan Potocki, voire au Leo Perutz du Cavalier Suédois ou même au Michael Moorcock du Chien de guerre. L'équilibre réussi par les auteurs, servis par un style d'une grande finesse, entre conte, récit de guerre "au plus près" et fable fantastique, est exceptionnel, et le dénouement surprenant, avec sa mise en abîme finale, ne gâche rien.

Comme dit lors d'un dialogue entre un bien curieux général et son non moins bizarre aide de camp :
« - Qu’est-ce que vous avez aujourd’hui , mon garçon ? Je ne vous ai jamais connu si agressif.
- Je suis las, général. Trop de batailles. Trop de shakos dans les fossés, trop de talpacks sur les eaux des marais, trop de casques dans les champs, trop de bonnets ensanglantés, et des toques et des casquettes et des képis et des chevaux morts et des équipages ruinés. La guerre est triste.
- La guerre est belle.
- La guerre est triste.
- Silence, mon garçon ! Je suis un petit bonhomme graisseux et probablement assez dégoûtant. Je suis habillé comme un paltoquet et vous qui avez l’élégance d’un épouvantail, n’en manquez certes pas à mes côtés, mais je connais la beauté des bataillons en marche, la grandeur d’un escadron qui charge, l’incomparable, le vertigineux décor de la guerre.
- Je connais aussi les quatre armées qu’elle laisse sur ses champs de bataille, une armée de morts, une armée de pleureuses, une armée de bandits et une armée de pauvres. »

Killing Kate Knight de Arkady KNIGHT

30 mai 2011 | Charybde 2

Killing Kate Knight (que l’on peut entre nous appeler de son vrai nom, n’en déplaise aux juristes de l’éditeur : Killing Keira Knightley) constitue un défi superbement réussi. J’ai rarement lu, en 500 pages, un tel déchainement stylistique (on connaissait certes les capacités de superbes saillies d’Arkady Knight, l’une des plumes critiques les plus acérées de feu Le Cafard Cosmique), associé à une intrigue vertigineuse (plusieurs fois, on frôle la perte totale de repères, mais non, le rétablissement survient toujours à temps – brio !), et à une réflexion passionnante sur, notamment, le SENS du cinéma dans notre société.

Goûter tout le sel du roman suppose sans doute (mais ce n’est PAS indispensable) une solide culture du cinéma « moderne » (la filmographie de Keira Knightley sera un plus évident !) – et un certain goût pour les « action flicks » (néanmoins très solidement campés ici par la seule magie du verbe !), qui servent de toile de fond au roman proprement dit. Histoire d'enlèvement, de psychose, de combats, d'arnaques, de victimes et d'uniformisation du monde : Killing Kate Knight est tout cela.

Et ce final, ah, ce final ! « Je ne m’en sens pas la force, mais pas à pas, j’entame une lente danse – les lueurs de l’aube qui baignent mon corps nu, les ailes du vent qui soulèvent mes membres endoloris et la neige qui les précède – et je continue de danser, malgré la faim, la soif, la souffrance, pleine de rage et de souvenirs, je danse, luttant pour que l’écho de ma présence ne s’efface pas à son tour de la mémoire de ce monde, je continue de danser pout toutes les K-girls de tous les mondes. »

Pour un premier roman, l’auteur déploie un impressionnant métier. C’est par le jeu matois de ses narrateurs entremêlés et de ses incises obliques qu’il parvient à un double tour de force : discourir beaucoup, au milieu des voix et des monologues intérieurs, sans jamais pontifier – et dégager une authentique tendresse complice, au milieu des mitraillades, des éventrements et des enlèvements.

Et si P.K. Dick était encore parmi nous, il saurait : Keira Knightley EST un Palmer Eldritch bienveillant, même si c’est largement malgré elle. Et d’ailleurs : « N’oublie pas : you are what you read, you are what you watch. »

[ ... et Charybde 1 approuve. ]

Plage de Manaccora, 16h30 de Philippe JAENADA

25 mai 2011 | Charybde 2

Jaenada et sa famille échappent de justesse à un grand incendie de forêt. Il en tire ce grand roman hilarant.

Philippe Jaenada renouvelle régulièrement la prouesse de réussir de grands romans, provoquant un rire authentique quasi-permanent durant la lecture, à partir d'un je-ne-sais-quoi et d'un presque-rien dont le seul contenu serait affligeant d'insignifiance chez la plupart des autres écrivains.

Plage de Manaccora, 16 h 30, son sixème roman, paru en 2009, reste mon préféré à ce jour. C'est ici qu'il atteint son sommet dans cette tentative de montrer à quel point le cerveau humain, nourri de culture générale, d'histoire personnelle, d'idées, de sentiments, de passions, peut produire un invraisemblable monceau de pensées, vagabondes ou non, en quelques instants, et ce, quelle que soit la situation ou l'ampleur de la crise à un moment donné.

Fondé sur une aventure réellement vécue par l'écrivain et sa famille (à savoir se retrouver pris dans un gigantesque incendie méditerranéen lors de vacances en Italie du Sud), ce roman en constitue la démonstration hilarante, servi par ces phrases à rallonge et ces digressions imbriquées dans jusqu'à quatre niveaux de parenthèses qui servent désormais d'heureuse marque de fabrique à Philippe Jaenada.

Je suis resté quelques secondes horrifié (gourde hypnotisée, je dois reconnaître - mais on ne peut pas m'en vouloir), prenant véritablement conscience de la monstruosité de l'ennemi qui se déployait : des kilomètres de feu féroce contre nous, toute une région enflammée qui se dressait contre nous, petites personnes. (Je me demandais combien de petites personnes à la traîne avaient déjà été tuées là-bas, étaient restées au-delà de la frontière de feu qui avançait, et noircissaient maintenant dans le brasier - je ne savais pas, peut-être pas une, peut-être dix ou cinquante. La vieille en noir, sûrement, recroquevillée et grésillante. D'autres. Où était Tanja ?) La horde brûlante progressait en ligne incurvée pour couper une fuite éventuelle par la forêt, nous cerner et nous rabattre, nous coincer au bord de la mer, nous étouffer. Mais il y avait peut-être une issue juste là, deux mètres plus haut : s'il s'agissait effectivement d'un parking (il en fallait bien un, on ne parcourt pas des kilomètres à pied avec glacière et parasol pour aller jouer à la balle dans une crique - si ?), une route y menait, des voitures y stationnaient - tout ce qu'il faut pour se sauver. C'était, sans mélo, notre dernière chance.

La théorie du 1 % de Frédéric H. FAJARDIE

17 mai 2011 | Charybde 2

L'un des meilleurs Fajardie, où le commissaire Padovani, dans la campagne normande, extraira les racines de 1944 d'une terrible série de crimes de 1979.

Pour un grand fan de Frédéric Fajardie comme je le suis (j'avais presque les larmes aux yeux en visitant la très sobre et très poignante exposition sur l'auteur disparu en 2008, organisée l'an dernier (2011), en abécédaire, par Jérôme Leroy à Arras), La théorie du 1 % se dispute avec La nuit des chats bottés le haut du podium de son œuvre.

Publié en 1981, ce second volet de la série des six Padovani, après le brillant coup de tonnerre initial que représentait Tueurs de flics, poursuit la saga du commissaire atypique et de son équipe de policiers semi-déjantés, hostiles au sens commun et à sa puanteur embourgeoisée, vingt ans avant Vargas, et d'une façon autrement subversive.

Au repos dans sa maison de campagne normande, le commissaire est brutalement confronté à une série de crimes spectaculaires, soigneusement ourdis, dont il arrivera, contre le pesant couvercle manié par certains notables villageois, à extraire les racines qui remontent à de tragiques épisodes de l'Occupation et de la Libération.

Il n'avait pas plu depuis quinze jours.
Une sorte de record pour ce coin de Normandie.
Le type marchait comme un soldat à la parade, ses lourdes bottes cloutées arrachant de légers nuages de poussière au chemin qui grimpait vers la ferme d'Olivier Laurat.
Il faisait un peu incongru, presque obsolète, ce soldat de la Wehrmacht allant ainsi au pas de l'oie.
Surtout en plein mois de septembre 1979.


Avec son style magique, tirant sa force de sa sobriété et de son absence d'effets, proche en ce sens de celui d'un Manchette, La théorie du 1 % est sans doute l'un des représentants les plus aboutis de l'école dite du "néo-polar" des années 75-85, et un très grand roman noir en soi.

Rêves de Gloire de Roland C. WAGNER

15 mai 2011 | Charybde 2

Avec ces 700 pages publiées début 2011, Roland C. Wagner signe un roman magistral. Grâce à un magnifique double détour (l’utilisation en toile de fond d’une Algérie ayant évolué « très différemment » à partir de l’assassinat réussi du général de Gaulle en octobre 1960 – et le recours en narrateur « principal » à un acharné collectionneur contemporain de vinyls rock rares), l’auteur nous entraîne dans un dense tourbillon où l’on côtoiera toutes sortes d’activistes, de pacifistes, de musiciens, de drogués, de gourous, de juntes militaires ou de barbouzes, avec à l’occasion de singuliers personnages tels un cornélien adjudant-chef de la Légion, une égérie aussi permanente qu’anonyme, une coopératrice aussi généreuse que redoutable, une surprenante héritière, un guitariste antillais égal de Jimi Hendrix, et encore quelques autres…, tourbillon dans lequel un 45 tours mythique devient un enjeu aussi surprenant qu’essentiel.

Nostalgie, tendresse, ironie et réflexion socio-politique se partagent habilement ce petit monument de passion, passion de la musique bien entendu, mais aussi et peut-être surtout, malgré l‘apparence, passion des humains décidés et cohérents, particulièrement dans ce qui semble leurs errances. La référence Rock Machine (Little Heroes) du grand Spinrad de 1987 est ici largement éclipsée. Si l’on sourit beaucoup au cours de cette lecture (le destin musical de l’Algérois et les rusées francisations des mots anglais du rock ou de la géopolitique contemporaine, par exemple !), on y médite aussi beaucoup, jusqu’à son final pourtant effréné.

La création d'un climat aussi réel se fait certes au prix d'une accumulation par moments vertigineuse de références musicales fictives pour collectionneurs maniaques, et au prix également d'un nombre de narrateurs et de narratrices élevé, dont les voix s'entremêlent parfois. Les deux éléments participent toutefois clairement à la densité de l'ensemble.

Et comme le dit l’exergue du roman : « C’est pour cela que je préfère maintenant des bouquins qui obligeraient les gens à prendre conscience. Mais c’est beaucoup plus difficile, parce que ce que les gens qui tiennent les leviers veulent, ce sont des livres qui apportent une certaine qualité de rêve qui permet d’éviter de donner une certaine qualité de vie. » (Louis Thirion)

Citoyens clandestins de DOA

13 mai 2011 | Charybde 2

Un très grand thriller contemporain d'espionnage, désespérément crédible en évitant - parfois de justesse - le didactisme.

Publié en 2007, le troisième roman de DOA atteint le statut convoité de thriller politico-policier de grande classe internationale, avec une bonne dose d'ironie froide en supplément.

Grâce à une documentation dense et serrée - mais qui sait chaque fois s'arrêter juste avant la limite de l'envahissant -, le lecteur est entraîné dans une enquête échevelée et foisonnante, où la peinture des milieux terroristes en 2001 est à peine plus glaçante que celle des ramifications de l'appareil de renseignement et d'action des différents "services" français. Agents clandestins, officiers infiltrés, spécialistes des coups tordus, analystes de haut vol, journalistes d'investigation rompus aux ficelles grises et noires de ces métiers extrêmes : la galerie de personnages, à la rare crédibilité dans ce domaine souvent joyeusement massacré par les auteurs de noir ou de thriller, nous envoie à elle seule dans la zone des chefs d'œuvre, avant même que l'intrigue, remarquable (et que l'on évitera soigneusement de dévoiler), ne se déploie pleinement.

Il garda les paupières closes mais bougea, pour attraper son lecteur MP3 dans sa poche de poitrine, sous les lambeaux de toile, prenant conscience de l'engourdissement de ses membres et de ses articulations endolories. Le froid et un équipement de merde, il plaignait les spetsnaz. On le lui avait imposé pour brouiller les pistes. Même sa bouffe venait de là-bas. Au moins n'avait-il pas eu besoin de savoir déchiffrer l'alphabet cyrillique pour comprendre qu'elle serait infecte, c'était une qualité partagée par les rations de combat de toutes les armées du monde.
Malgré tout, il se sentait bien. Ils n'étaient pas nombreux les fous comme lui qui aimaient vivre aux marges du monde réel, officiel. Ceux qui ne vivaient que pour violer tous ces territoires interdits, dangereux, dont il valait mieux ne pas s'approcher. Ou même discuter. Qui étaient prêts à en payer le prix. Celui de l'inconfort, de la douleur, de la mort, possible, probable, toujours cachée. Vite oubliée. Les toutes premières fois, l'idée qu'il pouvait disparaître en secret l'avait un peu perturbé. Imaginer s'en aller ainsi dans un coin hostile et reculé, sans que personne le sache. Puis l'angoisse était partie, avec le temps. Avec les proches.


Une grande réussite que l'auteur n'a pas encore su égaler, l'approchant toutefois d'assez près dans L'honorable société, sa belle collaboration de 2011 avec Dominique Manotti.

Slogans de Antoine VOLODINE & Maria SOUDAÏEVA

10 mai 2011 | Charybde 2

Plusieurs centaines de slogans de combat d'une guerre oubliée hurlés par une rare incarnation de Volodine.

Maria Soudaïeva est l'une des incarnations d'Antoine Volodine. Moins prolixe que Manuela Draeger, encore plus extrême dans son expression que Lutz Bassmann, elle est l'auteur d'un recueil unique, Slogans, assemblé et traduit par Volodine après son suicide à Vladivostok en 2003.

La poétesse russe fictive pousse dans ses derniers retranchements la rage des écrivains survivants, pourchassés, désespérés mais toujours combatifs, rage sombre au verbe urgent qui constitue sans doute l'une des grandes clés de l'univers post-exotique de celui qui débuta en 1985 avec la formidable Biographie comparée de Jorian Murgrave.

Dans une forme radicale (quelques centaines d'incantations et de slogans, politiques ou de combat, sans doute hurlés au cours de l'une de ces guerres perdues qui sont le lot des héros de Volodine, un univers se dessine pourtant, micro-touche après micro-touche, dans lequel la mort attendait, à l'issue, celles et ceux qui n'ont pourtant pas courbé l'échine...

19. OFFRE SOLENNELLE : CONTRE LA FIN DES SOUFFRANCES DE NATACHA AMAYOQ, RESTITUTION DES DOUZE MÉTROPOLES, RESTITUTION DES HUIT SANCTUAIRES IMMENSES, RESTITUTION DES TERRES PARFUMÉES ! (...)
23. DESTRUCTION IMMÉDIATE DES GIROUETTES BOSSUES ! (...)
169. SOLUTION NOIRE POUR LES VILLES DE LA CÔTE ! (...)
27. SI NULLE NE PRONONCE TON NOM APRÈS TA MORT, DÉGUISE-TOI EN ANONYME ! (...)
148. SI TU NE PEUX PLUS CHUCHOTER AVEC LES YEUX, HARANGUE AU TAMBOUR ! (...)
230. QUAND TU TE DÉSENFOUIS, POURSUIS TON RÊVE ENCORE CENT ANS !

Nos fantastiques années fric de Dominique MANOTTI

7 mai 2011 | Charybde 2

Chronique acide des dérives affairistes du 1er septennat Mitterrand, et premier chef d'œuvre de Dominique Manotti.

Après les trois enquêtes de l'inspecteur Daquin, Dominique Manotti accède en 2001 à une nouvelle dimension avec la publication de Nos fantastiques années fric.

Maîtrisant parfaitement le récit fictif dans le registre de l'Ellroy d'American Tabloïd, elle peut ainsi dresser cette chronique acide, au prétexte d'une enquête policière joliment menée, des dérives affairistes du premier septennat de François Mitterrand, première étape très réussie d'une série à venir de dénonciations - dans lesquelles le seul pamphlet ne l'emporte toutefois jamais sur la qualité romanesque et la tenue des intrigues - de la corruption presque inséparable du pouvoir au sein des démocraties modernes...


Il est venu ici la première fois il y a plus de vingt ans, avec son père, brillantissime avocat d'assises qui s'était illustré après la guerre dans la défense des collaborateurs, trapu, cheveux en brosse, une allure de sanglier et une voix rocailleuse, l'ami intime de Bornand. Et l'amitié, c'est sacré pour Bornand. Un ami, c'est pour la vie, quoi qu'il fasse. Et cette amitié, Nicolas Martenot en a hérité, comme du reste de son patrimoine. Depuis, dans ce salon, il a participé à des dizaines de soirées, pas de grandes réceptions, mais des rencontres choisies, des liens personnels qui se créent, des réseaux qui s'entretiennent, et Bornand au centre, à la croisée de toutes les influences, avec maîtrise et élégance. Un instrument de pouvoir, et une jouissance.

Un authentique chef d'œuvre du roman noir français contemporain.

United Emmerdements Of New Order de Jean-Charles MASSERA

1 mai 2011 | Charybde 2

La crise économique comme on vous ne l'a jamais racontée ! Un désopilant jeu sur le langage commun et spécialisé.

Publié en 2002, le troisième roman de l'artiste éclectique Jean-Charles Masséra a tout pour dérouter le lecteur et provoquer pourtant une bonne dose de fous-rires tout au long de sa lecture.

Un audacieux tour de passe-passe littéraire donne tout son charme particulier à cette tentative : à partir d'une discussion de type "Café du commerce" sur la crise, le pouvoir d'achat, le chômage,... remplacer peu à peu, systématiquement, des expressions consacrées par des périphrases ou des expressions toutes faites issues du registre du commentaire économique spécialisé ou journalistique, et les maintenir contre vents et marées... Si de ce fait, la lecture requiert un certain souffle, le résultat est à la hauteur, fait de télescopages incessants entre discours généraux et réalités quotidiennes : terriblement désopilant !

"Après ceux du troisième et la sœur à Christian, c'est maintenant au tour de ma fille de connaître les effets de la crise financière et économique. Sommes-nous à la veille d'un krach analogue à celui de 1929 ?"
Non, je n'le crois vraiment pas, la situation n'est pas comparable. D'abord parce que les banques centrales sont beaucoup plus intelligentes qu'en 1929. À l'époque, le fait qu'on mangeait pas d'la viande tous les jours avait été aggravé par la réserve fédérale américaine, qui avait freiné l'économie au lieu de la stimuler. Ensuite, l'économie mondiale est aujourd'hui en meilleure forme qu'au début du siècle, elle dispose désormais de gisements de productivité importants et surtout d'une grande flexibilité dans l'utilisation des ressources humaines. Pour prendre un exemple précis, la venue des huissiers chez ceux du troisième a montré que les pays du G8 et les institutions internationales savaient se concerter. Quant au problème de votre fille, qui vient de recevoir sa lettre, même si, de toute évidence, sa situation ne relève pas directement des décisions du G8, vous avez toutes sortes de protections qui n'existaient pas en 1929 : la garantie des dépôts dans les banques, le droit des actionnaires, le système de sécurité sociale, les allocations-chômage, etc.

"La sœur à Christian, qui elle arrive en fin d'droits, est aujourd'hui très critique sur le système financier international auquel elle attribue la responsabilité de son licenciement. Est-ce également votre analyse ?       Tout l'monde cherche la formule qui permetrait de trouver la stabilité financière et économique idéale pour la sœur à Christian ou votre fille. L'action du FMI et de la Banque mondiale aura au moins permis d'endiguer la contagion. Faut-il aller plus loin, en contrôlant les flux de capitaux à court terme ? C'est peut-être souhaitable, mais je ne sais pas du tout si c'est possible. j'ai bien peur qu'en imposant des contrôles, on ne fasse plus de tort aux entreprises que de bien à la sœur de votre Christian ou à votre fille. En revanche, je crois qu'une meilleure surveillance des systèmes bancaires et une plus grande transparence des comptes, notamment les comptes de ceux qui par contre, là, savent te trouver quand t'as pas payé ton tiers, et ceux des banques qui t'interdisent de chéquier parce que t'as dépassé ton découvert autorisé de 200 balles, mais qui trouvent tout à fait normal que tu doives attendre une semaine pour toucher un vir'ment qu'a été fait depuis plus d'une semaine, seraient souhaitables pour diminuer les risques de voir des salariés, comme votre mari, faire partie de la vague de septembre.


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