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Les fleurs du karma

Les Fleurs du karma

Les Fleurs du karma
de Tommaso PINCIO
ed. ASPHALTE

Laïka Orbit n'est pas une joueuse de runaway. Elle a eu un nom, un jour,  mais elle l'a perdu, comme la plupart de ses souvenirs. Dans une Amérique étrange et linéaire, thunée sur radio Karma et son Little big Ohm, Laïka Orbit court après son autre nom, et une autre réalité.

Kinky Baboosian est une enfant-fleur du Summer of love. Paumée, défoncée, libre. Affublée d'un petit bouddha boudeur, son fils sans nom et réprobateur, elle se consacre au sexe et au LSD. Surtout au sexe. Ou surtout au LSD.

Entre ces deux femmes en résonance, un mathématicien obsessionnel et génial. Ou juste fou. Moitié schizophrène, moitié sociopathe, moitié Asperger... et moitié mythomane pour faire bonne mesure ?

Les fleurs du Karma évoquent l'Amérique de la fin des années 60, l'espoir naïf et défoncé des enfants-fleurs, la spirale organisée vers les drogues dures et la violence, la fin de l'été. Entre Philip K. Dick et Tom Wolfe, Ubik et Acid Test, Tommaso Pincio écartèle ses personnages, dont on ne sait jamais trop s'ils fuient ou se cherchent, ce qu'ils fuient ou ce qu'ils cherchent.

Tommaso Pincio nous livre un récit magnifiquement dickien, jouant avec des réalités qui se chevauchent et résonnent, en un récit en trompe l'oeil, comme cet anneau qui tourne autour de lui-même, face A, face B. Et recréant surtout cette atmosphère particulière propre à Dick : un mélange presque kitsch de poussière et plastique, drogues et psychopathologies. Un très bel hommage et un superbe roman. Tout court.

Dans l'ombre de la lumière

Dans l'ombre de la lumière

Dans l'ombre de la lumière
de Claude PUJADE-RENAUD
ed. ACTES SUD

Avant de devenir le philosophe et théologien que l’on sait et de laisser à la postérité des écrits tels que ses Mémoires ou La cité de Dieu, Saint Augustin eût jusqu’à la trentaine une existence finalement assez classique pour un jeune homme de sa condition et de son éducation : amoureux d’une femme aux côtés de qui il vécut pendant plus de dix ans et qui lui donna un fils, il n’embrassa la religion catholique qu’après une longue période de doutes et de déchirements intérieurs.

Et si l’Histoire ne retient aujourd’hui que la figure révérée du penseur et du religieux, c’est bien évidemment à cet amoureux que Claude Pujade-Renaud s’attache dans son récit en adoptant le point de vue de l’amante répudiée, la belle Elissa. Manière saisissante de redonner consistance à l’icône et de rappeler qu’avant de laisser un corpus théorique considérable, Augustinus n’en fut pas moins capable d’aimer au sens le plus charnel du terme, de douter, d’embrasser une autre croyance (le manichéisme) ou de rejeter la femme adorée pour de basses considérations d’ambition. Et de rappeler que cette œuvre considérable s’appuie avant tout sur un vécu et des contradictions des plus humaines.

On devine très vite que l’attention et l’attachement de l’auteur vont à la belle Elissa, personnage lumineux, orgueilleux, brisé par cette séparation mais qui se reconstruit au fil des années et confronte ce qu’elle sait de l’amant avec le personnage public. Cela donne un récit solaire, sensuel, où l’acuité du regard que porte Claude Pujade –Renaud sur les émotions et les sensations (l’odeur d’un nouveau-né, le goût des fruits, le travail de poterie…) fait merveille. Chaque personnage, même secondaire, acquiert une épaisseur remarquable. Cela permet, très naturellement, de faire en sorte que celui qui aurait pu écraser le roman par sa stature, trouve sa vraie place : celle d'un humain, d'abord et avant tout.

 

"J'avais envie de crier à tous des fidèles : si vous saviez combien l'évêque d'Hippo Regius fut un merveilleux, infatigable amant ! Oui, leur crier cette vérité à ces bons catholiques en quête d'une divine vérité et qui allaient ensuite déambuler dans l'humidité sensuelle de l'été, chanter, danser, se soûler puis baiser dans le lit conjugal ou dans quelque couche clandestine. Un merveilleux amant durant près de quinze ans. Et dans la fidélité l'un à l'autre."

Le jardin dans l'île

Le Jardin dans l'île

Le Jardin dans l'île
de Georges-Olivier CHÂTEAUREYNAUD
ed. ZULMA

On trouve de tout dans ce petit recueil qu’est Le Jardin dans l’île.

On y tombe amoureux dans des circonstances pour le moins particulières (« La Nuit des voltigeurs », « Le Jardin dans l’île »). Les hommes y sont fréquemment brisés par la vie mais retrouvent, au gré des circonstances, un peu de leur superbe (« Figure humaine », « L’enclos »). Les femmes y sont magnifiques, parfois mystérieuses, le plus souvent aimantes et maternelles (« Figure humaine », « Le Jardin dans l’île »). Et puis, au gré des circonstances, le lecteur peut y faire la connaissance d’un mystérieux courtier capable de dénicher l’objet de vos rêves (« Le courtier Delaunay ») ou louer une propriété pour le moins… particulière (« L’inhabitable »).
 
La nostalgie y a souvent sa place, qu’elle se réfugie dans le bouquet d’un vin (« Château Naguère ») ou des souvenirs d’enfance heureusement fantasmés (« L’enclos »), même si elle est souvent contrebalancée par un humour tranquille, dérapant parfois dans l’absurde (« L’importun »).
 
L’élégance et la classe de l’écriture de Georges-Olivier Châteaureynaud s’y déploient en toute évidence, son impeccable sens du rythme et de l’atmosphère y font merveille pour graver cette collection de miniatures dans l’esprit du lecteur.
 
Et, comme pour parachever l’ensemble, l’auteur s’y permet le luxe d’une dernière novella qui n’a rien à envier aux meilleures épopées de fantasy, commençant comme une fresque guerrière et se refermant en huis-clos dramatique au sein d’une forteresse inaccessible (« Zinzolins et Nacarats ») .
 
Oui, décidément, on trouve de tout dans Le Jardin dans l’île. Et surtout la certitude que Georges-Olivier Châteaureynaud est décidément un très grand écrivain, probablement jamais aussi à l’aise que dans la miniature. Un immense petit recueil.
 

La servante et le catcheur

La servante et le catcheur

La servante et le catcheur
de Horacio CASTELLANOS MOYA
ed. MÉTAILIÉ

Sous ce titre improbable se cache un roman coup de poing, témoignage dévastateur des exactions commises lors de la guerre civile au Salvador, à partir de la fin des années 70.

Le Viking, ancienne gloire nationale du catch, s’est très tôt reconverti au sein de la police d’Etat et des escadrons de la mort. Il y a exploité ses « talents » physiques pour participer à de multiples arrestations d’opposants mais traîne maintenant comme un boulet ses souvenirs de célébrité et un cancer qui le ronge de l’intérieur depuis plusieurs mois. Le voilà embarqué dans une expédition de plus pour capturer un jeune couple d’ennemis au régime en place. Une opération a priori anodine mais qui va le remettre en contact avec Maria Elena, une servante qu’il a croisée et courtisée plusieurs années auparavant…
 
Dès les premières lignes, Horacio Castellanos Moya plonge le lecteur au cœur de la violence et installe une tension impressionnante. Les tortionnaires y sont des fonctionnaires comme les autres, faisant le sale boulot sans arrière-pensée ni remords. La narration change successivement de point de vue, s’attachant d’abord au Viking et à Maria Elena mais impliquant ensuite des proches de cette dernière. Manière habile de montrer aussi comment les choix politiques qui se firent lors de ces années sanglantes vont faire exploser des cellules familiales qu’on aurait pu croire unies.
 
Et si l’auteur fait parfois surgir la violence au coin d’une rue ou dans des résidences pavillonaires anodines, il faut aussi souligner avec quelle retenue il évite les scènes gores ou racoleuses. La violence est palpable, elle innerve le récit et donne toute son intensité au livre mais Horacio Castellanos Moya se garde bien d’aller dans la surenchère.
 
Il offre au final une peinture saissante de ces années d’horreur, traversée par la silhouette inquiétante du Viking. Une silhouette que l’on n’est pas près d’oublier.
 

Dernier jour de janvier. Février en Charybde

Dernier jour de janvier : le jeudi 31 janvier, l'Américain Percival Everett, expérimentateur renommé et joueur talentueux avec les "genres" romanesques, sera notre invité, à l'occasion de la parution en France de son Montée aux enfers. Nous vous avons concocté pour l'occasion un petit parcours de lecture dans son oeuvre foisonnante et passionnante.

Le vendredi 8 février, nous replongerons dans du noir contemporain politisé et affûté avec Serge Quadruppani et sa commissaire italienne, Simona Tavianello, dans le troisième épisode de ses aventures, Madame Courage. Mosaïque d'instantanés de lecture pour mieux faire connaissance avec le personnage.

Le jeudi 14 février, les libraires présenteront une courte sélection de littératures antillaises, lectures d'extraits gouleyants et rhums arrangés, et l'artiste Julien Jacob nous fera la gentillesse d'accompagner la soirée de sa musique envoûtante.

Le jeudi 21 février, nous dédions la soirée à l'éditeur Quidam (Pascal Arnaud) qui sera entouré de ses auteurs et amis,  Philippe Annocque, Romain Verger, Laure Limongi, Claro, Maïca Sanconie, Michel Volkovitch et Vanessa Guignery. Ensemble, ils nous parleront de Denis Decourchelle, de Pierre Terzian, de B.S. Johnson, de Jérôme Lafargue, de Nick Barlay, de John Herman, de Kate Braverman, du domaine grec chez Quidam (Ménis Koumandaréas, Ersi Sotiropoulos, ...), de Rolf Dieter Brinkmann, de Reinhard Jirgl, de Ron Butlin, de Gabriel Josipovici, de Maïca Sanconie, de Paulus Hochgatterer et de David M. Thomas. Un feu d'artifice !

Le vendredi 22 février, Léo Henry, auteur du tout récent Le diable est au piano, et entre autres l'une des têtes derrière la saga Yama Loka Terminus, Bara Yogoï et Tadjélé-Récits d'exil, sera notre libraire invité et nous fera partager 7 de ses trésors de lecture.

Et le vendredi 1er mars, dernier vendredi honoraire du mois de février, nous ouvrirons à nouveau notre cave aux trésors d'occasion, avec de nombreux nouveaux arrivages à découvrir.

À bientôt en Charybde !

Glyphe

Glyphe

Glyphe
de Percival EVERETT
ed. ACTES SUD

Farce énorme narrée par un bébé (très) surdoué, mix d'effets drôles et sérieux très réussi.

Publié en 1999 (en 2008 en français), le dixième roman de Percival Everett marquait un aboutissement provisoire, allant sensiblement plus loin que précédemment dans le mélange bakhtinien des tonalités, pour fournir au lecteur, sous le fil conducteur apparent d’une farce rocambolesque, l’un des plus fascinants pots-pourris narratifs et intellectuels que je connaisse.

Ralph, bébé de quelques mois, possède quelques particularités, dont un QI proche de 500, une capacité phénoménale de lecture et d’écriture, et un refus catégorique d’utiliser la parole… C’est lui qui nous raconte quelques mois de sa vie, entre sa mère artiste peintre peu convaincue, son père (que Ralph appelle « Le Bouffi »), professeur d’université, post-structuraliste, amer et ami de Roland Barthes (qui parcourt le récit sous les traits appuyés d’un satyre logorrhéique et incompréhensible), les psychologues psychopathes qui, confrontées au phénomène, et passées les phases d’incrédulité, sont prêtes au kidnapping, pour pouvoir tester à loisir – voire, in fine, disséquer – le bébé qui les fera entrer dans l’histoire des sciences, les militaires reconvertis dans les services ultra-secrets, qui voient rapidement dans le nourrisson l’arme ultime en matière d’espionnage scientifique et industriel, ou encore le couple de travailleurs mexicains en mal d’enfant à adopter, voire le prêtre réprimant à très grand peine sa pédophilie…

Ce fil relativement linéaire est fiévreusement entrecoupé de bribes d’ « autres choses » (selon un procédé qui sera encore développé dans Le supplice de l’eau, mais avec d’autres prémisses) qui vont, elles, demander un certain effort au lecteur (particulièrement français) pour parvenir à la jouissive fusion finale de ce redoutable cocktail : poèmes écrits par Ralph, dialogues imaginaires mais singulièrement drôles et pertinents entre philosophes, linguistes et écrivains (avec les difficultés que peuvent représenter, par exemple, les romanciers Ralph Ellison ou James Baldwin, a priori moins familiers au lecteur français qu’à un intellectuel afro-américain), constructions et schémas linguistiques tous droits échappés de manuels structuralistes et post-structuralistes…

Ne nous y trompons pas, en effet : si le récit follement débridé joue au faux thriller et à la vigoureuse parodie des travers universitaires, Ralph nous propose aussi, en constant filigrane, une robuste réflexion, imagée et dansante, sur le sens de la narration, la limite de la compréhension et de l’exégèse, et le pouvoir de la création linguistique…

Sans doute l’une des tentatives les plus réussies que je connaisse, donc, pour mêler de l’essai « sérieux » à une narration « déjantée », sans sacrifier les ressorts de l’un ou de l’autre, fût-ce au prix d’un charmant effort requis de la part du lecteur."L'ennui est l'ami du bébé. Si je gloussais chaque fois que le Bouffi se mettait à me faire sauter comme un sac de farine, c'était pour voir si je n'arriverais pas à déclencher quelque réaction révulsive qui me ferait lui cracher à la figure.

L'ennui ne rend pas aveugle, et n'entrave en rien l'étonnement. Certes, l'ennui n'a rien à voir avec l'étonnement, et loin de moi l'idée de suggérer que le sens de l'un bifurque pour revenir au plus proche du sens de l'autre, que l'on croyait contraire. L'ennui est une colline élevée, un nid de corbeau, un affût de chasse, d'où l'on voit tout (que soit écartée pour de bon l'idée d'aveuglement). Peut-on rêver meilleur endroit d'où s'observer soi-même, à l'abri des sensations comme des risques de confusion ? Taedet me ergo sum.

 

Sale temps pour les braves

Sale temps pour les braves

Sale temps pour les braves
de Don CARPENTER
ed. CAMBOURAKIS

Sale temps pour les braves

Sale temps pour les braves
de Don CARPENTER
ed. UGE (UNION GÉNÉRALE D'ÉDITIONS)

Un roman noir et râpeux, de la grande littérature américaine.

Jack Leavitt est un voyou, une petite boule de haine. Né de la violence et de la folie, grandi dans l'expérience traumatisante de l'enfermement, il traîne son absence d'horizon dans les salles de billard, entre filles faciles et arnaques minables.

Jack est marqué à vie. Par la société ou la pauvreté, peut-être, le destin, pourquoi pas, la poisse ça c'est certain. Il passe de l'orphelinat à la maison de correction, puis à la prison... Il croise régulièrement le chemin de Billy, comme un double en négatif : noir, ingénu, un as au billard. Jack, lui, n'a pas de talent particulier, sinon celui de pulvériser les systèmes, toujours, pour son malheur, toujours.

Plutôt qu'un roman carcéral, Sale temps pour les braves est un roman sur une vie en pointillés, alternant en permanence entre la rage de l'enfermement et la vacuité de la liberté. Jack dépense une énergie folle à se sortir de l'ornière que le monde lui a creusé, pour y retomber toujours. A chaque sortie de prison, il y a cette volonté de repartir à zéro, de profiter enfin du reste de sa vie, et à chaque fois, une nouvelle chute.

Jack oscille aussi entre sa haine du monde et des éclairs éblouissants de naïveté (pour preuve sa découverte de la paternité lui procure une révélation absolument bouleversante et totalement ingénue).

Lu aujourd'hui, Sale temps pour les braves a ce charme désuet des années soixante. Charme tout à fait relatif quand on parle d'une littérature la plus noire et la plus terrible.

Un critique a dit : Carpenter jette de l'or dans la poussière. C'est ça, c'est exactement ça.

Montée aux enfers

Montée aux Enfers

Montée aux Enfers
de Percival EVERETT
ed. ACTES SUD

Déroutant en apparence, incroyablement subtil, un noir polar de l'Ouest américain.

Publié en 2011 (fin 2012 en France, dans une toujours efficace traduction d’Anne-Laure Tissut), le dix-septième roman de Percival Everett, brillante incursion dans le roman noir typé « Ouest américain », est largement conçu pour dérouter le lecteur, et en rendre compte sans « spoiler » trop lamentablement n’est pas évident…

Une fois de plus, Percival Everett prouve que son talent lui permet de s’immiscer avec naturel dans les codes et les marqueurs de n’importe quel genre littéraire, ou presque. Ogden Walker, shériff adjoint d’une petite ville fictive du Nouveau-Mexique, à proximité de Taos, métis afro-américain d’un père noir, disparu en ayant clamé toute sa vie sa méfiance et sa détestation de l’Amérique WASP, et d’une mère blanche, désormais aimante et paisible vieille dame, est un policier relativement peu doué, mais de bonne volonté, apprécié de son chef et de son collègue, même si l’inadaptation à la dureté du monde et la déchirure intime de son identité peuvent le hanter à l’occasion. Sa seule véritable passion (qui donne au roman ses pages les plus lyriques mais aussi son clin d’œil le plus évident au « nature writing ») est la pêche, et la fabrication des mouches qui va avec… Géographie de l’Ouest et autre clin d’œil au genre obligeant, il n’hésitera guère, lorsque nécessaire – et même si cela peut surprendre ses confrères habitués à une approche plus casanière – à parcourir en voiture les centaines de miles séparant vite les points nodaux d’une enquête, à l’instar des policiers navajos Joe Leaphorn et Jim Chee, qui, chez Tony Hillerman, disposent toutefois de puissants parapets personnels face à la folie du monde, dont notre Ogden Walker n’est sans doute pas équipé…

Pour ce roman formidablement rusé, l’auteur a multiplié les indices discrets qu’une première lecture permet difficilement de décrypter « à temps » : composé de trois parties, au faux air de nouvelles indépendantes, mystérieusement juxtaposées, il présente pourtant bien les trois marches de la « montée aux enfers » annoncée par le titre français, que le titre original, Assumption, renforçait d’une nuance ambiguë peut-être pas innocente : de même qu’Ogden Walker, confronté aux imbroglios de faux-semblants et de mensonges amassés dans la première partie autour du possible trésor de guerre d’une secte suprématiste blanche et dans la deuxième partie autour de l’éventuel magot d’un proxénète, doit se garder de suppositions trop rapides et d’acceptations trop immédiates des apparences, le lecteur devrait éviter (conseil d’ami…) les présomptions trop tentantes quant à ce qui se déroule « vraiment » sous ses yeux. Et l’on peut méditer sur l’écho ironique de cette phrase, page 65, que j’avoue avoir totalement ratée à la première lecture (et ce sera donc le seul « spoiler », j’espère) : Il examina de nouveau la pièce, passant tout au peigne fin, regardant tout ce qui ne semblait pas à sa place. Il se rendit compte que rien n’était à sa place.. Par acquis de conscience, voici l’original, encore plus directement référentiel : He looked around the room again, scanning, looking for anything that seemed out of place. He realized that everything was out of place.

Une réussite enthousiasmante, dans laquelle le talent de construction machiavélique de Percival Everett s’exprime pleinement, que je ne conseillerai pas toutefois pour un premier contact avec l’auteur, car ce vrai-faux roman policier a de quoi « trop » surprendre (au risque de décevoir) si l’on n’est pas un peu familiarisé avec la palette de ruses, de références matoises et d’écrans de fumée dont le romancier fait si aisément (bon) usage…

Il était incapable de reconnaître même un indice qui lui sauterait dessus et lui mordrait le nœud. Il avait senti que quelque chose se tramait. Il l'avait senti et n'avait rien fait, et maintenant, si désagréable et misérable qu'elle fût, Mme Bickers était morte. Détective ou pas, il fit un effort pour se reprendre et ratissa le sol, à la recherche de quelque chose que les autres flics auraient pu oublier, un cheveu, un ongle cassé, une boule de gomme, une confession datée et signée, quelque chose enfin.

 

Le supplice de l'eau

Le Supplice de l'eau

Le Supplice de l'eau
de Percival EVERETT
ed. ACTES SUD

Sublime tourbillon de dérives autour de la fallacieuse nécessité de la torture.

Publié en 2007 (en 2009 en traduction française, encore plus remarquable qu’à l’accoutumée, par Anne-Laure Tissut), le quinzième roman de Percival Everett livre une violente dénonciation de la torture à l’américaine, « accidentelle » (Abou Ghraïb) ou institutionnelle (Guantanamo), mais est aussi beaucoup plus que cela.

Écrivain à grand succès de romans à l’eau de rose sous le pseudonyme d’Estelle Gilliam, l’ex-philosophe universitaire Ismaël Kidder bascule dans l’horreur lorsqu’un matin sa petite fille, sous la garde de sa mère dont il est divorcé, croise le chemin d’un psychopathe qui la supplicie. Face à ce choc impensable, le penseur rationnel sombre dans une dépression profonde mêlée d’une rage aussi glacée que dissimulée, et parvient quelque temps plus tard à enlever le principal suspect, relâché faute de preuves, à l’enfermer dans sa cave soigneusement préparée, et à accomplir sa vengeance…

De ce sombre fil, apparemment simple et direct, l’art de Percival Everett a concocté un ensemble magistral, curieusement polyphonique, où se mêlent, minutieusement agencés, dessins d’enfant ou de dépressif, considérations philosophiques sur les présocratiques et leur pertinence actuelle, bribes d’échanges et de dialogues gardant un pied dans le « monde réel » avec son agent littéraire, fragments de récit du conflit territorial de moins en moins larvé qui l’oppose à des cultivateurs de marijuana à propos d’une retenue d’eau, préparatifs de son forfait vengeur, éléments de réalisation de celui-ci, et même fascinants morceaux de « lâcher prise » dans lesquels la conversation et l’exposé se dissolvent, progressivement vidés de leur sens, dans un véritable parlénigm / riddleyspeak digne de Russell Hoban

Présentant avec un étourdissant brio des enjeux politiques et moraux complexes, les broyant sans pitié, et en extrayant l’abîme bien particulier qui guette l’intellectuel « humaniste » confronté à la rage personnelle et à la perte de sens, « Le supplice de l’eau » est désormais mon roman préféré de l’incroyable Percival Everett.

L'étendue des choses n'est jamais qu'elle-même, et les limites de tout texte de fiction sont semblables aux méditations douées d'ubiquité que poursuit Zénon, réfutables mais vraies, simples en surface mais sources de trouble et d'irritation persistants, épine dans le flanc de tout voyageur. Je ne suis bien sûr que moi-même, Ismaël Kidder, mieux connu sous le nom d'Estelle Gilliam, auteur de romans à l'eau de rose. Personne ne sait que je suis Estelle Gilliam, pas dans le coin. Mon ex-femme le sait, mais elle vit très loin dans une autre vie, sur cette autre planète, avec son chagrin à elle. L'officier de police local le sait. J'ai été contraint d'avouer mon identité pour écarter ses soupçons, lui prouver que je n'étais pas, selon ses propres termes, "un salaud de fils de pute de dealer", toute personne n'ayant pas de source de revenus visible étant un dealer à ses yeux. Malheureusement, il n'est pas le seul à penser ainsi : tout le monde à Taos, au Nouveau-Mexique, est de cet avis. Je suis donc le dealer local officiel, contraint de débouter ceux qui souhaitent m'acheter de la marchandise de contrebande et soumis aux regards méprisants des autres, dealers authentiques y compris, persuadés que je leur vole des parts de marché sous la protection du shériff. (...)

Le problème que pose la compréhension d'Héraclite est qu'on ne l'a pas rangé sur les bonnes étagères. Ce n'était pas un philosophe, mais un poète. Mais on ne peut pas entrer deux fois dans la même reconstitution historique.

 

Pas Sidney Poitier

Pas Sidney Poitier

Pas Sidney Poitier
de Percival EVERETT
ed. ACTES SUD

Le petit homme arriva en se dandinant, grognon et l'oeil chassieux, et s'enquit non sans pertinence "Vous en êtes à combien de semaines ?"
- Cent quatre, fut la réponse de la première voisine.
Information qui fut confirmée par l'assemblée au complet, ma mère y comprise, dont les paroles exactes furent "Beaucoup trop !" Puis elle hurla "Garez-vous les filles ! Deux ans qu'il se forme et le voilà qui arrive !"

Pas Sidney Poitier : mère hystérique, père inconnu, prénom contrariant. Et Noir. Puis riche. Le bordel.

Quand, très jeune, Pas Sidney perd sa mère, il se découvre à la fois une richesse incalculable en actions CNN et un mentor : Ted Turner, le roi des médias. Il grandit sous l'aile de Ted, lequel est un peu gêné de son image de Blanc recueillant un orphelin noir. L'Amérique, quoi.

En grandissant, Pas Sidney apprend vite que son prénom va lui causer souci. Ses petits camarades le prennent pour une provocation, les adultes pour de l'humour ou de la bêtise mal dosés.

Sa vie devient plus facile quand, à la bibliothèque, il se découvre un don pour l'hypnose en autodiacte.

Sa vie se complique quand il commence à réellement ressembler à Sidney Poitier, avec des effets secondaires curieux : un pouvoir évident sur les femmes, et des rêves étranges (voire des passages entiers de sa propre vie) tout droit tirés de la filmographie de l'acteur en question.

En butte à des interlocuteurs qui le trouvent toujours trop noir ou pas assez, il est propulsé de désastres en désastres, peu aidé par ses mentors, Ted Turner et... le professeur Percival Everett : l'un ayant tendance à collapser en permanence, l'autre à lui fourguer des donuts ou de la philo de comptoir.

Comme dans Désert américain, l'Amérique passe ses obsessions au scanner lorsqu'un héros ingénu découvre l'extraordinaire effet de son état sur les autres (la mort dans Désert américain, la couleur de peau dans Pas Sydney Poitier) alors que lui-même se sent simplement... lui-même. Percival Everett a décidément un don pour les cocktails : sensibilité, humour, énergie, poésie, une très belle plume, et toujours un dosage impeccable.

La tunique de glace

La tunique de glace

La tunique de glace
de William T. VOLLMANN
ed. LE CHERCHE-MIDI

Premier des "Sept Rêves", formidable réinvention de la découverte de l'Amérique par les Vikings.

Publié en 1990 (et en français en ce début 2013 grâce à la collection Lot 49 du Cherche-Midi, dont je ne dirai jamais assez tout le bien que je pense), le deuxième roman de William T. Vollmann donnait aussi le coup d’envoi de l’un des projets les plus sainement ambitieux de la littérature contemporaine : décrire, retracer, réinventer, en sept « rêves » (dont quatre sont disponibles en américain, un cinquième étant annoncé pour 2013 – et deux en français, La tunique de glace (T1) et Les fusils (T6)), la mythologie, l’histoire et l’anthropologie de l’européanisation – puis de l’« américanisation » moderne, proprement dite - de l’Amérique du Nord.

Projet insensé, né – comme le dit Vollmann dans un entretien de 1994 – d’une soudaine songerie lors de l’écriture de son Des putes pour Gloria, qui donnait en 1991 le coup d’envoi de sa « trilogie de la prostitution »  - je traduis et synthétise librement cette bribe de discussion : « Après avoir pu vérifier en 1982 lors de mon séjour en Afghanistan (cf. An Afghanistan Picture Show, 1992)) que je n’avais rien compris, malgré mes espoirs, à cette altérité « exotique », comme j’écrivais les nouvelles des Récits de l’arc-en-ciel (1989), j’ai réalisé peu à peu que je ne comprenais rien non plus à l’Amérique… Et là je me suis dit qu’il fallait repartir du début, des origines, de ce qu’il y avait avant tous ces parkings, omniprésents dans L’arc-en-ciel,… et comme plus jeune, j’avais lu plusieurs sagas norvégiennes et islandaises, le point de départ m’a semblé logique. »

Projet pensé dans ses moindres détails, car pour couvrir ces quelques siècles d’expansion des Norvégiens vers l’Islande, le Groenland puis Terre-Neuve (le Vinland), Vollmann développe ce qui deviendra ensuite sa méthode naturelle : lectures exhaustives des textes nordiques existants dont les deux Eddas, en prose et en vers, donc, mais aussi les sagas royales norvégiennes (notamment l’Heimskringla, dont la relecture constitue l’essentiel du livre I, Métamorphoses ou Comment la Tunique d’Ours fur perdue et la Tunique de Glace fut trouvée), les sagas islandaises, le Livre de la Colonisation (de l’Islande) ou encore la saga d’Erik le Rouge, adjonction de récits et de contes issus des cultures inuit (Groenland) ou micmac (Terre-Neuve), malaxage profond de l’ensemble pour résoudre (détourner, imaginer, créer ex nihilo) les incohérences, les non-dits ou les points aveugles, pour parvenir à une histoire ample, souple et cohérente, comme une véritable « tunique de glace » (ce froid intérieur, né essentiellement d’une avidité fondamentale soutenue par un objet technologique, la hache en fer) que les Vikings vont ainsi amener en Amérique du Nord… Le mélange et l’exploitation des sources, ainsi que de nombreux choix faits par William l’Aveugle sont aussi détaillés dans des notes finales abondantes et également captivantes.

Projet magnifique, dans lequel l’histoire, la légende, l’habillage fantastique et purement mythologique, les considérations économiques et technologiques, les interactions et les incompréhensions profondes entre cultures différentes, se heurtent et s’entrechoquent dans des phrases dérivées de celles des sagas, mais considérablement enrichies et questionnées, et rapportées aussi à leurs « traces » contemporaines que l’auteur a tenu à pratiquer en personne et à inclure lorsque nécessaire : paysages arctiques, désolations de la terre de Baffin, brèves anecdotes issues des visites au Groenland, rivages de Terre-Neuve…

Projet baigné de l’humour caustique et tordu de Vollmann, souvent si proche, étonnamment, de celui de Iain Banks : présent dans cette fiévreuse rêverie en tant que « William l’Aveugle », narrateur non fiable s’il en est, aimant à manier à l’occasion une brève et tranchante incise relativisant le propos univoque ou emphatique de tel ou tel personnage légendaire, confessant par avance ses possibles préjugés limitatifs et avouant d’emblée son homérique « mauvaise vue » (qui est aussi celle de Vollmann dans la vraie vie).

Projet éclairant, enfin : à la lecture de cette rugueuse Tunique de glace, l’extraordinaire réussite, l’achèvement pour ainsi dire, que constitue Les fusils apparaît dans toute sa folie et toute sa splendeur désolée. Là, conservant toute cette saveur de langue et de construction inaugurée avec La tunique de glace, mais lui ajoutant le personnage hors norme du capitaine Subzéro, remplaçant les Vikings et leurs haches de fer par l’expédition Franklin, ses conserves avariées et ses fusils, avec des certitudes morales identiques dans leur absolutisme chez les deux types de « découvreurs », Vollmann mène (presque) à son terme la quête entamée ici (même si un ultime rêve, le n°7, qui devrait concerner les Navajos et les Hopis contemporains, reste à découvrir).

Signalons aussi, comme le fait le traducteur Pierre Demarty dans ses notes, que la version française tente de coller au plus près à la musique et au verbe de Vollmann, nourri par les versions anglaises et américaines des sagas, et que l’on n’y retrouvera donc pas nécessairement le phrasé caractéristique et les choix effectués par les traductions officielles françaises des Eddas ou de l’Heimskringla, dominées par les augustes figures de Régis Boyer et de François-Xavier Dillmann.

Au total, une œuvre majeure, foisonnante et multi-dimensionnelle, dont la profondeur renouvelée à chaque chant ne cède à aucun moment devant la pure beauté du récit, et qui confirme – pour ma part – l’admiration pour l’auteur, capable d’écrire un texte pareil comme deuxième roman, à 30 ans…

Et comme le dit William l’Aveugle en guise de préface : Devrais-je faire un seul rêve ou plutôt sept ? - N'importe qui préférerait passer un seul après-midi à se graisser les talons à loisir, afin que de souples ailes puissent y fleurir, lui permettant ainsi d'aller jouer entre les ciels bleus et les toits, mais dans la mesure où je ne pourrais jamais voler, ayant revêtu La Tunique de Glace, La Tunique de Corbeau et La Tunique de Poison, je ne place aucun espoir en de frivoles ambitions. Toute tunique, si chamarrée soit-elle, n'est jamais qu'une camisole ; c'est pourquoi je ne perçois ni n'entends parler d'aucune beauté sinon parmi les nus. - Je vais, cependant, en rêver sept à présent, auxquels correspondent les Sept Âges de VINLAND LE BON. Chaque Âge fut pire que le précédent, car nous pensions chaque fois qu'il était de notre devoir d'amender ce que nous trouvions, rien de ce qui était ne se reflétant dans les miroirs de glace de nos idées. Nous n'en méritions pourtant guère le reproche, pas plus que ne sont repréhensibles les bacilles qui attaquent et détruisent un organisme vivant ; car si l'histoire a un sens (et si elle n'en a pas, alors il n'y a rien de mal à en inventer un), alors notre saccage des arbres et des tribus doit bien avoir quelque utilité. - Qu'il en soit ainsi. Le lecteur est averti que les cartes et frontières ici esquissées sont provisoires, approximatives, douteuses et fausses. Je les ai néanmoins incluses, car, dans la mesure où mon texte n'est guère plus qu'un paquet de mensonges, elles ne sauraient causer beaucoup de tort.

Effacement

Effacement

Effacement
de Percival EVERETT
ed. ACTES SUD

Beau roman, faussement simple et léger, de dénonciation drôle du prêt-à-penser culturo-médiatique.

Publié en 2001, le onzième roman de Percival Everett signait un nouveau coup de maître, utilisant avec
habileté narrative, intelligence érudite, et capacité d'émotion intacte, toutes les ressources d'un art aux si multiples facettes.
 

Nourri comme souvent de quelques ferments autobiographiques, nous suivons donc l'afro-américain professeur de
littérature et romancier plutôt confidentiel Thelonius Monk Ellison, spécialiste du structuralisme et de la déconstruction, aimé notamment de toute une intelligentsia française, lorsque, confronté à des besoins d'argent imprévus (du fait de l'assassinat de sa soeur, médecin qui acceptait de pratiquer des IVGs et s'occupait de leur mère, du divorce
ruineux de son frère, suite à la tardive révélation de son homosexualité, et du déclin, donc, de leur mère, qui voit poindre des symptômes manifestes et inquiétants de maladie d'Alzheimer), et ulcéré par le succès médiatique et commercial spectaculaire d'un roman-navet "noir issu du ghetto", alors même que son agent littéraire, résigné, lui
reproche d'écrire du "trop intellectuel" et du "pas assez noir", le romancier écrit en quelques heures un roman "brut de décoffrage" bourré de traits afro-américains caricaturaux, intégralement reproduit dans Effacement, précisément du genre dont raffolent les médias et les éditeurs, et... voit, incrédule, sa supercherie prendre toute la trajectoire d'un énorme best-seller.

Portraits subtils et drôles, dénonciations à la mitrailleuse lourde, mais tout en humour, du "prêt-à-penser" qui irrigue les milieux culturo-médiatiques américains, parcours émouvants sans "pathos" des individus normaux, de cette famille "décomposée" qui s'essaie malgré tout à la vie et à la décence ordinaire qui fut chère à George Orwell : un grand et beau roman, sous les apparentes légéreté et simplicité du propos et du ton.

Janvier et février en Charybde

Les quatre libraires de Charybde vous souhaitent une fort belle année 2013, sous le signe de toujours davantage de fictions dévorantes.

Les rencontres reprennent dès le jeudi 10 janvier, avec LaSpirale.org (Laurent Courau), troisième édition de cette soirée déjà quelque peu mythique, dont les auteurs invités sont cette fois Régis Clinquart (et sa rageuse et plus tendre qu'il n'y paraît  Apologie de la viande) et Pierre Escot (et son rusé Planning), tous deux venant d'être réédités.

Le vendredi 18 janvier, Carole Martinez, dont beaucoup d'entre vous ont aimé les romans Le coeur cousu et Du domaine des murmures sera notre libraire invitée, et viendra vous parler de 7 de ses livres favoris.

Le vendredi 25 janvier, nous vous proposerons une joute médiévale de haute volée, puisque la soirée associera le médiéviste Jean-Jacques Vincensini, spécialiste du roman médiéval et des mythes associés, qui nous présentera quelques-uns de ses titres préférés, et la romancière Céline Minard, dont l'étonnant et jouissif Bastard Battle vient d'être réédité.

Le jeudi 31 janvier, l'Américain Percival Everett, expérimentateur renommé et joueur talentueux avec les "genres" romanesques, sera notre invité, à l'occasion de la parution en France de son Montée aux enfers.

Le vendredi 8 février, nous replongerons dans du noir contemporain politisé et affûté avec Serge Quadruppani et sa commissaire italienne, Simona Tavianello, dans le troisième épisode de ses aventures, Madame Courage.

Le jeudi 14 février, les libraires présenteront une courte sélection de littératures créoles, et l'artiste Julien Jacob nous fera la gentillesse d'accompagner la soirée de sa musique envoûtante.

Le vendredi 22 février, enfin, Léo Henry, auteur du tout récent Le diable est au piano, et entre autres l'une des têtes derrière la saga Yama Loka Terminus, Bara Yogoï et Tadjélé-Récits d'exil, sera notre libraire invité et nous fera partager 7 de ses trésors de lecture.

Nous avons hâte de vous retrouver toutes et tous en Charybde en ces différentes occasions pour bien démarrer 2013.

Le Cœur cousu

Le Coeur cousu

Le Coeur cousu
de Carole MARTINEZ
ed. FOLIO

« Mon nom est Soledad.

Je suis née, dans ce pays où les corps sèchent, avec des bras morts incapables d’enlacer et de grandes mains inutiles.

Ma mère a avalé tant de sable, avant de trouver un mur derrière lequel accoucher, qu’il m’est passé dans le sang.

Ma peau masque un long sablier impuissant à se tarir.

Nue sous le soleil peut-être verrait-on par transparence l’écoulement sableux qui me traverse.

LA TRAVERSÉE

Il faudra bien que tout ce sable retourne un jour au désert. »

 

Il est peu de romans qui vous happent ainsi dès les premières lignes pour ne plus vous lâcher. Qui empruntent sans a priori, avec la plus grande évidence, les chemins du réalisme magique. Qui parviennent à enluminer le quotidien des dorures les plus étranges.

Le Cœur cousu est de cette race-là.

Narrant les souvenirs de Soledad, benjamine d’une famille dont la mère, Frasquita, a hérité d’une bien mystérieuse boîte à couture, il suit les errances de la lignée des Carasco à travers une Espagne déchirée par les guerres intestines . Et si le décor y apparaît des plus réaliste, tout ici se pare avec un naturel parfait des atours du fantastique et du conte.

Ne vous étonnez donc pas de croiser en chemin un homme qui se prend pour un volatile, un curieux enfant aux cheveux rouges ou une femme au baiser mortel, d’y voir faner la plus magnifique des robes de mariée le jour même de la noce, d’y parier l’avenir d’une femme sur l’issue d’un combat de coq, de jouer une partie de cache-cache mortel avec un Ogre au sein d’un labyrinthe. Ou même, parfois, d’y voir ressusciter les gens...

Il vous suffit de laisser Carole Martinez vous prendre par la main et vous guider. Elle connaît très bien le chemin et vous ne regretterez pas le voyage…

[... et Charybde 1 confirme.]

Désert américain

Désert américain

Désert américain
de Percival EVERETT
ed. ACTES SUD

"Maman, dit Perry, je veux rentrer à la maison.

- Dès qu'on aura trouvé un beau cercueil pour papa, mon chéri, répondit Gloria. Viens regarder le catalogue avec maman."

 

Professeur raté, père et époux médiocre, Theodore Street roule vers son suicide. Si la vie peut se montrer contrariante, la mort l'est encore plus : en chemin, il meurt décapité dans un accident de voiture. Et pour couronner le tout, il revient à lui en pleine oraison funèbre, sa tête recousue au fil de pêche bleu pour le rendre présentable.

S'ensuit alors une série d'événements incontrôlés, où Theodore passe de mains en mains, assiégé par les médias, enlevé par des évangélistes cinglés, décortiqué dans une base secrète gouvernementale, poursuivi par un privé de sa compagnie d'assurance-vie... Car si Theodore peut répondre à la question "Etes-vous bien mort ?" (ça oui), il est incapable d'expliquer pourquoi il parle, se tient debout, peut embrasser sa famille et crapahuter à travers les Etats Unis.

Percival Everett plonge son héros passif et en pleine découverte de lui-même (un lui-même mort légèrement différent du looser vivant) dans des situations nawak les plus totales, sur fond d'Amérique hystérique et parano. Jubilation. Tendresse et Jubilation. Car Theodore a gagné en empathie à son réveil, il peut sentir des tranches de vie des personnes qui l'entourent. Et souvent c'est triste. Des petites vies malmenées à l'origine de la folie ambiante.

Un très chouette roman, extrêmement bien dosé entre ironie et douceur, humour noir et sensibilité.

Du domaine des murmures

Du domaine des murmures

Du domaine des murmures
de Carole MARTINEZ
ed. GALLIMARD

Du domaine des Murmures

Du domaine des Murmures
de Carole MARTINEZ
ed. FOLIO

 Au jour de ses noces, la jeune Esclarmonde refuse le chevalier que son père lui a choisi et se promet à Dieu. Elle demande à être emmurée vivante, et se coupe une oreille pour être certaine d'être prise au sérieux.

Elle se retrouve donc, selon ses vœux, dans une cellule aménagée dans le domaine paternel.

Là où tout écrivain mettrait un point final à son récit, Carole Martinez débute à peine le sien par cette réclusion volontaire. Sans jamais trancher entre mysticisme et jeu de pouvoir, l'auteur fait de la cellule d'Esclarmonde une caisse de résonance du monde et le pivot de son histoire.

Alors que s'organise le départ aux croisades, les pèlerins affluent vers l'emmurée. Esclarmonde se trouve être une croisée des chemins : entre l'extérieur réel et l'impalpable qui la visite, elle dispense visions spirituelles et conseils de simple bon sens, acquiert une liberté et une influence dont elle n'aurait pu rêver hors de sa cellule.

L’évocation de l’univers des recluses et du respect qui les entourait donne lieu à des scènes étonnantes, montrant à quel point l’unique lucarne leur permettant de communiquer avec le monde devenait un lieu d’échanges, de confessions et mettant également en lumière l’incroyable réseau qui liait entre elles ces femmes emmurées.

Avec une très belle écriture, Carole Martinez peint une épopée dans un huis clos, jouant sur les interstices entre récit historique et conte.

Comme dans le Cœur cousu, le récit est construit autour de personnages féminins magnifiques. Que ce soit Douce, la belle-mère d’Esclarmonde qui cherche à s’imposer dans le domaine familial ou Bérengère dont les atours et la sensualité épanouie sont source de bien des envies, les femmes prennent petit à petit un pouvoir qui échappe aux hommes.

Carole Martinez livre au final un conte cruel qui n’élude en rien la sauvagerie de l’époque et explore jusqu’au bout les motivations de ses personnages, tiraillés entre foi et pulsions dévastatrices. Superbe.

[... et Charybde 3 approuve.]

Fin d'année 2012 : sélection Beaux Livres

Une partie de notre sélection de fin d'année, disponible à la librairie :

L'art de la bande dessinée (Citadelles et Mazenod)

Et l'homme créa la machine (Mark Fletcher & Jennifer Jeffrey)

Art contemporain de la Caraïbe (Renée-Paule Yung-Hing & Serge Letchimy)

100 idées qui ont transformé la photographie (Mary Warner Marien & Paul Lepic)

100 idées qui ont transformé le graphisme (Steven Heller, Véronique Vienne &t Paul Lepic)

Voyages imaginaires (Farid Abdelwahab)

Villes imaginaires et constructions fictives : Quand l'art s'empare de l'architecture (Robert Klanten, Lukas Feireiss & François Boisivon)

Mondes lointains et imaginaires (Francesca Pellegrino & Claire Mulkai)

Monstre et imaginaire social : approches historiques (Anna Caiozzo & Anne-Emmanuelle Demartini)

Le bestiaire imaginaire : l'animal dans la photographie de 1850 à nos jours (Antoine de Baecque, Marc Francina & Caroline Bouchard)

L'impalpable et l'imaginaire (Manuel Alvarez Bravo)

Photopoésie (Manuel Alvarez Bravo)

L'autre guerre - Guerre des gangs au Guatemala (Miquel Dewever-Plana)

New York Delire, Un manifeste rétroactif pour Manhattan (Rem Koolhaas)

Punk Press, l'histoire d'une révolution esthétique, 1969-1979 (Vincent Bernière, Mariel Primois, Patrick Eudeline & Jon Savage)

Contes de fées en images : entre peur et enchantement (Carine Picaud, Olivier Piffault & Joëlle Jolivet)

La Ville : la cartographie urbaine de l'Antiquité au XXème siècle (Chris Schüler)

Un atlas imaginaire : Cartes allégoriques et satiriques (Laurent Baridon)

Voyages en enfer : de l'art paléochrétien à nos jours (Monique Blanc)

Sciences et science-fiction (Evelyne Hiard & Sophie Lecuyer)

Sci-Fi Art : créer un univers de science-fiction (Doug Chiang & Elisabeth Rochet)

L'art de la fantasy gothique : le meilleur de l'illustration gothique contemporaine (Jasmine Becket-Griffith, Brom & Sire Cédric)

Le désir d'être inutile (Hugo Pratt)

La chasse au snark : une agonie en huit crises (Lewis Carroll, Mahendra Singh & Louis Aragon)

Nouvelles d'Afrique (Arnaud de la Grange)

La guerre dans la BD (Mike Conroy)

 

Fin d'année 2012

Ces quelques mots pour vous rappeler que notre sélection de beaux livres, pour vous ou pour offrir, arrive en ce moment chez Charybde, et que nous vous les présenterons le dimanche 16 décembre à partir de 11 h 00, avec café, thé, rafraîchissements et grignoteries jusqu’à 18 h 30 exceptionnellement.

Nous avons aussi sélectionné un certain nombre de livres, parmi ceux qui vous ont beaucoup plu cette année, que nous jugeons « idéaux pour offrir » :

Ihsan Oktay ANAR, Atlas des continents brumeux (par Charybde 1)

Tatiana ARFEL, L’attente du soir (par Charybde 1)

Patrick CHAMOISEAU, L’empreinte à Crusoé (par Charybde 2)

COLLECTIF, Haïti noir (par Charybde 3)

COLLECTIF, Last and lost – Atlas d’une Europe fantôme (par Charybde 4)

Patrick DEWITT, Les frères Sisters (par Charybde 1)

Jérôme FERRARI, Le sermon sur la chute de Rome (par Charybde 3)

Mathieu LARNAUDIE, Acharnement (par Charybde 2)

Elsa OSORIO, La Capitana (par Charybde 3)

Laurent RIVELAYGUE, Le Von Mopp Illustré : « Un dictionnaire aussi instructif que bête et méchant » (Charybde 4)

Goliarda SAPIENZA, Moi, Jean Gabin (par Charybde 1)

Jeff VANDERMEER, La cité des saints et des fous : « Une ville cruelle racontée par une plume inventive. Un grand livre de fantasy moderne. (Charybde 4)

WU MING, Manituana (par Charybde 2)

Enfin, nous en profitons pour vous signaler que nous serons OUVERTS les dimanches 23 et 30 décembre aux horaires habituels du dimanche (11 h 00 – 17 h 00), OUVERTS exceptionnellement le lundi 24 décembre de 12 h 00 à 18 h 00, et FERMÉS exceptionnellement le mercredi 26 décembre.

Bonnes fêtes à toutes et à tous !

La folie et la mort

La folie et la mort

La folie et la mort
de Ken BUGUL
ed. PRESENCE AFRICAINE

Quatrième roman et révélation d'une stylistique polyphonique au service d'une impitoyable charge politique.

Publié en 2000, le quatrième roman de Ken Bugul rompait avec le cycle des trois précédents, à très forte dominante autobiographique, pour affronter, dans toute sa cruauté, la réalité sociale et politique d'une certaine Afrique post-coloniale.

Ayant puissamment digéré la forme multiple et le recours à des champs stylistiques extrêmement variés, à l'instar des grands aînés Sonny Labou Tansi ou Ahmadou Kourouma, Ken Bugul peut ainsi nous proposer un récit à trois voix (un narrateur et deux narratrices), naviguant entre le réalisme micro-social (dont on la sait capable depuis ses débuts avec Le baobab fou), l'insertion de passages oniriques (où les contes traditionnels astucieusement remaniés prennent une présence et une actualité bien au-delà de leur rôle habituel de parabole), le détournement de discours officiels puisés auprès de divers despotes africains, et enfin la source intacte et caustique d'introspection et de réflexivité apportée par ses personnages principaux, lorsqu'ils se plongent dans les méandres de leurs pensées et de leurs émotions.

Au pays du Timonier, où règnent la corruption, la fausse modernité et l'impasse économique qui écrase et déracine les pauvres, pays désormais rythmé par les discours omniprésents à la radio (qui en devient presque un personnage à part entière), une jeune fille, Mom Dioum, revient au village, désespérée, voulant "renaître" après un terrible échec et une non moins terrible révélation, à la ville où le succès de ses études l'avait conduite. Las, ne parvenant pas davantage à se refondre dans la tradition qu'à digérer l'atroce modernité, elle disparaît, et sa meilleure amie, Fatou Ngouye, et son cousin Yoro devront à leur tour affronter la ville, à sa recherche.

Sous la formidable couche d'écriture aux voix si poignantes, avec leur rage et leur humour, il s'agit d'un récit de désespoir face à une impasse gigantesque, où les personnages, tout au long de leur tragique et brève destinée, devront peu à peu accepter le choix, le seul choix qui se présente au fond à eux : celui entre la folie et la mort, que la psychose corrompue mise en œuvre par les cliques au service du Timonier ne fait que confondre de plus en plus.

Sous sa grande dureté, un livre d'une brillante légèreté.

Tout d'un coup la foule se tut.
Fatou Ngouye n'avait pas bougé et pourtant elle brûlait comme de la paille.
Pas un son n'était sorti de sa bouche.
Rien.
Son corps était devenu comme une statue.
Pour certains qui commençaient à avoir peur, cela rappela les Écritures Saintes, quand la femme de Loth, à qui celui-ci avait demandé de marcher droit devant elle, désobéit et se retourna quand Dieu consum
a Sodome et Gomorrhe.
Le corps de Fatou Ngouye ressemblait à une statue au milieu de ce marché.
Personne n'osa s'approcher de cette statue au ventre dilaté, si dilaté qu'on avait l'impression que quelque chose de terrible allait en sortir.
Il n'y avait plus de traits sur son visage.
C'était une statue sans visage.
Fatou Ngouye finit ainsi sa vie à la grande ville.
Elle qui était venue chercher Mom Dioum dans cette ville, elle faisait désormais partie de cette ville, pour toujours.
Fixée dans la ville.
(...)

Au village tout le monde rêvait d'autre chose.
Et tous voulaient aller à la ville pour faire fortune rapidement.
La débrouillardise était la clé de la réussite, de la survie, sans scrupules, sans morale.
S'en sortir.
S'enrichir.
À tout prix.
Pour des millions de personnes de ces pays maudits du Continent.
Pour ceux qui avaient été un peu à l'école, c'était un atout de plus.
Et puis la ville, c'ét
ait la porte pour le grand exil, là-bas au loin.
L'Italie, les États-Unis ou à défaut la France qui n'était plus la destination de prédilection.
La Thaïlande, le Japon, Singapour, Hong Kong devenaient de plus en plus les pays convoités.
Surtout par ces temps du décret.
La circulation qui devenait de plus en plus dense souhaita la bienvenue à Fatou Ngouye et à Yoro le cousin de Mom Dioum à la ville.
Ils étaient émerveillés.
Par la circulation.
Par les odeurs.
Par le bruit.
Des voitures partout, des cris partout, du bruit partout, des odeurs partout, des tas d'immondices partout, des carcasses de toutes sortes partout.
Des carcasses de véhicules, de motos, de moutons, de chats, ils étaient émerveillés.
Ça pétaradait de partout.
Les gens criaient fort.
Les haut-parleurs déversaient des musiques de toutes sortes à qui mieux mieux.
Sans retenue.
Tout était permis donc à la ville.
(...)

 

La route des Flandres

La route des Flandres

La route des Flandres
de Claude SIMON
ed. MINUIT

Cavaliers et prisonniers, matière et mémoire. Chef d'œuvre.

Publié en 1960, le septième texte de Claude Simon fut celui de la reconnaissance « publique » (avec l’obtention du Prix de l’Express cette année-là). C’est avec lui que sa phrase complexe et sa narration déstructurée sont sans doute entrées dans l’histoire littéraire, pour culminer avec le prix Nobel de 1985.

Il est délicat de rendre compte du « propos » de ce texte, même s’il n’est pas du tout aussi difficile d’abord que ce qu’une certaine critique souvent teintée d’anti-intellectualisme se plaît à répandre, l'étiquette "Nouveau Roman" généralement accolée n'y ayant d'ailleurs pas grande signification, en l'espèce.

Une petite unité de cavalerie en 1940, conduite par De Reixach, un capitaine de vieille noblesse, est prise dans la débâcle. Quatre des cavaliers de l’unité, dont le narrateur et un ex-jockey de l’écurie de course de De Reixach, se retrouvent dans le même camp de prisonniers, où prend place un extraordinaire exercice de remémoration à plusieurs voix, remémoration hachée, incertaine, entrecoupée de digressions lorsque le flot de conscience d’un individu s’immisce subrepticement ou brutalement dans la reconstruction collective, remémoration qui voit se mêler, dans le doute, les erreurs, les confusions et les incertitudes, des bribes du printemps 1940, mais aussi des mois qui ont précédé, dans lesquels tient une place prépondérante un triangle amoureux et sexuel entre le capitaine, suicidé ou abattu – on a du mal à le savoir -, sa jeune épouse et le jockey disgracieux, triangle faisant écho, par delà les siècles écoulés, à une mythique histoire, quasiment fondatrice, au sein de la famille De Reixach, ce lointain passé remontant à la surface au hasard des anecdotes, des confidences revenant comme des bulles à la surface, que le récit fragmentaire des quatre prisonniers de guerre exhume peu à peu…

Les phrases magiques, qui peuvent aisément s’étendre sur plusieurs pages, dessinent des arabesques hypnotiques, ancrées dans les bas-flancs du Stalag comme dans ceux des écuries des De Reixach – où le culte des chevaux et de leur débordante animalité prend toute sa place, et construisent une boucle en ruban de Möbius dans lequel le roman lui-même n’est qu’un instant, sans début, sans fin, sans « révélation », démontrant à chaque occasion la difficulté intrinsèque de l’exercice de la mémoire.

Une relecture encore plus passionnante que ma première découverte du texte, il y a presque 30 ans…

Et son père parlant toujours, comme pour lui-même, parlant de ce comment s'appelait-il philosophe qui a dit que l'homme ne connaissait que deux moyens de s'approprier ce qui appartient aux autres, la guerre et le commerce, et qu'il choisissait en général tout d'abord le premier parce qu'il lui paraissait le plus facile et le plus rapide et ensuite, mais seulement après avoir découvert les inconvénients et les dangers du premier, le second, c'est-à-dire le commerce qui était un moyen non loin déloyal et brutal mais plus confortable, et qu'au demeurant tous les peuples étaient obligatoirement passés par ces deux phases et avaient chacun à son tour mis l'Europe à feu et à sang avant de se transformer en sociétés anonymes de commis voyageurs comme les Anglais mais que guerre et commerce n'étaient jamais l'un comme l'autre que l'expression de leur rapacité et cette rapacité elle-même la conséquence de l'ancestrale terreur de la faim et de la mort, ce qui faisait que tuer voler piller et vendre n'étaient en réalité qu'une seule et même chose un simple besoin celui de se rassurer, comme les gamins qui sifflent ou chantent fort pour se donner du courage en traversant une forêt la nuit, ce qui expliquait pourquoi le chant en choeur faisait partie au même titre que le maniement d'armes ou les exercices de tir du programme d'instruction des troupes parce que rien n'est pire que le silence quand,... (...)

L'imaginant donc, le voyant en train de lire consciencieusement l'un après l'autre chacun des vingt-trois volumes de prose larmoyante, idyllique et fumeuse, ingurgitant pêle-mêle les filandreuses et genevoises leçons d'harmonie, de solfège, d'éducation, de niaiserie, d'effusions et de génie, cet incendiaire bavardage de vagabond touche-à-tout, musicien, exhibitionniste et pleurard qui, à la fin, lui ferait appliquer contre sa tempe la bouche sinistre et glacée de ce... (et alors la voix de Blum disant : "Bien ! Donc il a trouvé, ou plutôt il a trouvé un moyen de trouver ce qu'on appelle une mort glorieuse. Dans la tradition de sa famille, dis-tu.

 

120 journées

120 journées

120 journées
de Jérôme NOIREZ
ed. CALMANN-LÉVY

Il n'est pas évident de parler de ce roman, et d'autres l'ont fait bien mieux que vos libraires préférés. N'hésitez pas à écouter la très belle et très juste chronique d'Alice Abdaloff dans la Salle 101.

Huit adolescents à divers niveaux d'un même collège sont enlevés par quatre adultes, enfermés avec eux dans un Silling qui évoque une briquetterie à l'abandon, une friche industrielle. Les grandes lignes sont annoncées clairement par les adultes : ils seront captifs 120 jours (120 chapitres) pas un de plus, pas un de moins. Entourés d'un violeur pédophile récidivste comme garde-chiourme et d'une mère infanticide comme intendante, ils devront se plier aux exercices auxquels on les soumettra.

Tous les dix jours, Duclos, auteur de pièces radiophoniques, doit intervenir (à distance) pour raconter une histoire aux adultes et adolescents de Silling. L'homme ne croit pas vraiment que son public existe, mais joue le jeu parce qu'il a besoin de payer ses factures, pour sa fille, sa crapote, avec laquelle il vit.

Les trois univers se côtoient, s'immiscent les uns dans les autres, poreux : l'intérieur de Silling, l'extérieur (via Duclos et sa fille), et les histoires qui sont des chapitres à part entière.

Empruntant aux 120 journées de Sodome du bon marquis sa construction et ses grands thèmes, Jérôme Noirez ne réécrit pas Sade. Certes il y a violence et une certaine forme de perversion : humiliation, viol, meurtre ; mais au second plan, souvent en hors champ. En pleine lumière, le corps de l'adolescent comme champ de bataille entre l'enfance et le monde des adultes. Un monde en pleine contradiction, écartelé entre le besoin d'infantiliser et l'injonction "grandis un peu".

Ce champ de bataille est contrebalancé par le "jardin" de Duclos (auteur radio) qui regarde sa fille pousser, au milieu des escargots, préservant leur part d'enfance à tous les deux. 

A mi-chemin, les contes cruels élaborés pour Silling, entre imaginaire flippant et personnages tendres.

Jérôme Noirez n'explique pas les motivations de ses personnages : ni la passivité des adolescents, ni le projet fou des adultes, ni l'origine de certains éléments (comme le jeu vidéo). Chaque chapitre étant une journée, on ne revient pas en arrière, jamais. Si un événement s'est produit dans l'ombre, il y restera. Il ne s'agit pas de comprendre mais de ressentir et de se reconnaître. La grande part faite au sous-jascent, à l'implicite et au hors-champ est un des intérêts majeurs de ce roman.

Comme dans Féérie pour les ténèbres ou Les leçons du monde fluctuant, l'écriture est splendide, et permet ce mélange unique et propre à l'auteur de naïveté et de cruauté à parts égales.

Un rappel de novembre et quelques annonces de début décembre

Le samedi 17 novembre, tandis que nos amis des éditions Dystopia seront aussi présents tout le week-end sur le salon L'Autre Livre à l'Espace des Blancs Manteaux (Paris 4ème), nous fêterons avec une partie d'entre eux le lancement de Tadjélé - Récits d'exil, la suite tant attendue des Yama Loka Terminus et Bara Yogoï de Léo Henry et Jacques Mucchielli (Léo Henry, l'illustrateur Stéphane Perger, et Laurent Kloetzer en vedette américaine, seront présents chez Charybde) ainsi que de leur anthologie Dystopia N°1, savant assemblage d'inédits et d'extraits des publications des auteurs favoris de la maison.

Le jeudi 22 novembre, nous aurons la joie d'accueillir une soirée spéciale Enig Marcheur, autour de l'œuvre extraordinaire de Russell Hoban, en présence de l'éditeur de ce projet hors normes, Monsieur Toussaint Louverture, de son traducteur Nicolas Richard, et d'Anne-Sylvie Homassel, qui traduit aussi actuellement un ouvrage insolite...

Nous finirons le mois, le jeudi 29 novembre, avec le retour de Fabrice Pataut, très apprécié en tant que libraire invité en mars dernier, qui viendra nous parler et faire lire par l'acteur Xavier Clion des extraits de ses quatre romans.

Le vendredi 30 novembre, nous recevrons Ken Bugul, auteur sénégalaise ayant arpenté l'Europe et l'Afrique de l'Ouest au cours d'un parcours pour le moins atypique, pour évoquer avec elle ses récits et ses romans, toujours en équilibre instable et riche entre deux continents. Une découverte à ne pas rater.

Décembre commencera le jeudi 6 décembre, avec la fête de lancement du Visage Vert n°21 et du Chant du Monstre n°1, deux revues captivantes et une belle occasion de rencontrer leurs animatrices !

Et le vendredi 7 décembre, Jérôme Noirez sera notre dernier libraire invité de cette année civile.

Enig Marcheur

Enig Marcheur

Enig Marcheur
de Russell HOBAN
ed. MONSIEUR TOUSSAINT LOUVERTURE

Mère veillement songe heure. À lire absolument.

Publié en 1980 en tant que science-fiction de genre, après sept ans d’écriture durant lesquels Russell Hoban survécut essentiellement grâce à ses écrits pour la jeunesse, aussitôt reconnu dans le milieu spécialisé par une nomination au Nebula 1981, puis par les prix John W. Campbell et 1982 et de la SF australienne en 1983, Riddley Walker explosa alors en quelques années en « littérature générale », devenant objet d’intenses études universitaires et quasiment « classique instantané », avec un statut envié mais ambigu d’objet littéraire extrêmement exigeant, élitiste, …et réputé presque intraduisible, du fait de sa profonde expérimentation sur la langue.

À titre personnel, c’est Iain Banks qui me le fit découvrir en 1995, quand dans une discussion sur rec.arts.sf.written, fabuleux newsgroup internet de cette époque de réseau balbutiant, il indiqua aux fans présents l’influence majeure sur lui de Russell Hoban, aux côtés d’Alasdair Gray et de Mervyn Peake, pour The Bridge et pour son hommage Feersum Endjinn, bien sûr, mais pas seulement.

C’est cette barrière de la traduction « impossible » qu’ont fait sauter, en français, en novembre 2012, l’éditeur toulousain audacieux Monsieur Toussaint Louverture et le traducteur inspiré Nicolas Richard, quelques mois seulement après le décès de l’auteur (décembre 2011). Le défi était de taille, car dans cette campagne du Kent anglais post-apocalyptique (« environ 2 500 ans » après les massives explosions nucléaires), le jeune Enig Marcheur et ses compagnons d’infortune, vivant un nouveau néolithique au milieu des héritages et des déchets, ne disposent que d’un langage bien frugal, lointain souvenir de l’anglais pré-Apocalypse, essentiellement oral et phonétique, dont la première phrase du roman livre la tonalité : I gone front spear and kilt a wyld boar he parbly benn the las wyld pig on the Bundel Downs devient ainsi Le jour de mon nommage pour mes 12 ans je suis passé lance avant et j’ai oxi un sayn glier il a été probab le dernyé sayn glier du Bas Luchon.

Ce court récit (280 pages), à la lenteur étudiée et rendue obligatoire par cette langue particulière, doit beaucoup sur le fond – ce que Russell Hoban reconnaissait bien volontiers - au Cantique pour Leibowitz (1959) de Walter Miller, au sein du genre science-fiction, pour la manière dont bribes et reliques du temps jadis, subverties par la perte de la mémoire collective et par le manque de repères, sont devenues des objets « magiques » aussi révérés qu’incompris. Le seul texte en langue « classique » de tout le livre, un commentaire du tableau de Saint-Eustache trônant dans la cathédrale de Canterbury, est ainsi à lui seul un morceau de bravoure, un moment hallucinant de vertige, comique et tragique, sur la glose et sur l’exégèse, sur la fragilité de la signification surtout. St est la bréviation de steuplé. Et la figure légendaire culminante d’Eusa, mêlant le saint chrétien et le progrès scientifique incarné par les anciens « USA », nous invite tout au long du roman à une méditation ambiguë sur la manière dont la science imprègne, ou non, le corps social… Pour l’anecdote, on notera que Riddley Walker fut aussi le livre le plus encensé de l’histoire par la critique du… « Bulletin of Atomic Scientists » !

La traduction a aussi traité avec brio le fait que trois autres références majeures et implicites du roman, le pouvoir de création/formatage linguistique de l’Anthony Burgess d’Orange mécanique, l’ensauvagement du William Golding de Sa Majesté des Mouches, et le vecteur populaire du théâtre de marionnettes traditionnel de Punch et Judy, sont a priori moins familières au lecteur français (même avec le film de Kubrick pour la première) qu’au lecteur anglo-saxon. C’est en replongeant dans les racines de la Commedia del’Arte et du personnage de Polichinelle que Nicolas Richard a su trouver les mots justes (et pourtant fidèlement trafiqués) pour rendre l’étrange prégnance politique et culturelle des marionnettistes, à la fois conteurs, prêtres et fonctionnaires – et peut-être à terme possibilités de nouvelles émancipations - dans la désolation d’ Enig Marcheur.

La réflexion implicite sur la manière dont la langue forge l’esprit qui l’utilise, thème cher au Samuel Delany de Babel 17 et au Ian Watson de L’enchâssement irrigue ce récit, dans lequel un effort important de collation des indices et d’interprétation est demandé au lecteur, beaucoup plus que ce que à quoi nous sommes en général habitués. Cette tâche, ardue et formidablement gratifiante in fine, est toutefois largement facilitée par la lenteur de lecture imposée par ce langage distordu qui exige de notre part une sub-vocalisation presque permanente (en tout cas, au moins durant les cinquante premières pages, le temps de (re)créer une certaine habitude), et par les mots familiers, comme éclatés, tripes à l’air, par la catastrophe – dont les composants possibles ainsi brutalement mis à nu emportent leurs propres connotations, qu’elles soient poétiques ou au contraire précises – ce qui ne constituait pas le moindre défi pour la traduction ! N’oublions pas au passage, même si cela nous apparaît avec une certaine incrédulité, qu’Enig, dans ce monde, est… un lettré, instruit par son père dont le rôle impliquait une certaine maîtrise du langage écrit et oral, quand bien même les livres n’existent-ils plus…

Nous avons bien là, magnifiquement rendu en français, un chef d’œuvre, capable de transformer son lecteur, où, selon la belle formule de John Mullan dans le Guardian, « le narrateur porte l’ensemble de son monde dans sa phrase »,... et invite ainsi le lecteur à un « mère veillement songe heure » de tous les instants.

[... et Charybde 1 est bien d'accord.]

Haïti noir

Haïti noir

Haïti noir
de Marie Lily CERAT, Louis-Philippe DALEMBERT, Edwidge DANTICAT, M. J. FIEVRE, Mark KURLANSKY, Yanick LAHENS, Josaphat-Robert LARGE, Kettly MARS, Nadine PINEDE, Rodney SAINT-ELOI, Madison SMARTT BELL, Patrick SYLVAIN, Marie Ketsia THEODORE-PHAREL, Evelyne TRO
ed. ASPHALTE

Tenter d'arracher de l'espoir et du rire intérieur à la misère, à la corruption et aux illusions...

Publié en 2011 en anglais et en 2012 en français, ce nouveau recueil fruit de la collaboration entre les New-Yorkais d'Akashic Books et les Françaises d'Asphalte est un nouveau cru très réussi dans ce concept présentant à chaque fois une vingtaine de nouvelles bien noires sur une ville (ou un pays, lorsqu'il est relativement "petit" comme c'est le cas d'Haïti).

Parmi les 18 nouvelles ainsi sélectionnées par Edwige Danticat, cinq ont largement retenu mon attention et sept m'ont franchement enthousiasmé.

On goûtera ainsi les risques des mauvaises fréquentations adolescentes dans l'enlevée Au bout de l'arc-en-ciel (M.J. Fievre), le combat quotidien pour la survie quand sont alliées pauvreté, petits boulots improbables et trafic de drogue dans l'enjouée mais rude Vingt dollars (Madison Smartt Bell - considéré ici à raison comme une sorte de "Haïtien d'adoption", depuis son monumental triptyque romanesque sur l'indépendance du pays et sa biographie romancée de Toussaint Louverture), la violente présence des très riches au sein de la misère environnante, et certaines de ses conséquences, avec la tragique Rosanna (Josaphat Robert-Large), le rôle social et psychologique du vaudou comme refuge face à l'injustice et au crime du plus fort, dans l'étonnante Maloulou (Marie Lily Cerat), ou enfin la lumineuse et tragi-comique incursion dans les trafics en tous genres pouvant prendre place entre l'île et la Floride, avec Le Léopard de Ti Morne (Mark Kurlansky - autre Haïtien d'adoption, en tant que journaliste américain spécialiste du pays).

Sept nouvelles se haussent donc avec bonheur au-dessus du lot : la gestion très particulière et néanmoins ritualisée de la disgrâce des policiers trop curieux, dans L'auberge du Paradis (Kettly Mars), le fantastique déroulé à rebours, accéléré et magique, du destin cruel d'une petite fille de pêcheur, dans Claire Lumière de la mer (Edwige Danticat), la magnifique tentative d'un policier pour mener une enquête criminelle sans céder aux conseils gentiment corrupteurs, dans l'ironique Carrefours dangereux (Louis-Philippe Dalembert), une bien étrange exploration de la folie dans Blues pour Irène (Marvin Victor), une formidable fable du déracinement et de la vengeance glacée dans L'ultime département (Katia D. Ulysse), une manière plus contemporaine de traiter de ce déchirement entre culture traditionnelle, locale, et modernité américanisée, avec la quête personnelle de Hall de départ (Nadine Pinede), et enfin, la sublime marche triomphale et cruelle pour réparer l'injustice subie, avec l'énorme La Merci au portail (Marie Ketsia Theodore-Pharel).

Un recueil qui fouille Haïti au cœur, qui retourne sans hésitations ses terres les plus noires, qui y saisit les drames intimes, les espoirs fugaces ou les espaces libres arrachés avec tant de peine à la misère, à la corruption, aux illusions, anciennes ou modernes, en laissant toujours un discret espace au rire intérieur, même désespéré. Une lecture à recommander sans aucun doute.

Deux semaines plus tard, la police avait découvert que ma fille s'appelait elle-même Irène Gouin, qu'elle était un peu barjot, mais très belle, pourtant, m'avait soufflé un agent sur un ton de regret. C'est à dater de ce jour-là qu'était arrivé l'inspecteur Joseph, avec ses questions, sachant que j'avais eu une liaison avec Jimmy, et que Jimmy n'était pas seulement mon mort, mais celui de tous les habitants du Bel-Air qui l'avaient aimé et haï. C'était un mort public, lui avais-je dit de prime abord, sifflant entre mes dents. Un mort dont sans cesse les gens parlaient, cherchant en lui avec force proverbes et métaphores la part de l'ange et du démon, annulant notre histoire et celle, ancienne, poussiéreuse, de toutes les autres femmes aussi, sachant que de lui il ne me restait qu'un vague souvenir de draps en fouillis moites de sueur et d'haleine de vieilles paroles chuchotées. Ainsi toute histoire est faite, avais-je conclu, me disant en pensée que Jimmy avait peut-être eu une belle mort, sur le point de jouir, agrippé à la croupe de la meurtrière, beuglant. (in "Blues pour Irène")

 

Last & Lost : Atlas d'une Europe fantôme

Last and Lost

Last and Lost
de COLLECTIF
ed. NOIR SUR BLANC

Quinze briques de poésie et d'étrangeté venues des confins abandonnés de l'Europe...

Un livre étonnant : 15 textes, 15 auteurs, 15 photographes pour plonger dans les "confins" abandonnés de l'Europe : Vardo (village le plus oriental de Norvège), Virbalis (en Lituanie, ancienne gare gigantesque de la frontière russo-prussienne), Glaisin Alainn (théâtre amateur de plein air à la pointe Sud-Ouest de l'Irlande), la côte anglaise du Suffolk qui disparaît peu à peu dans la mer du Nord, Broustoury en Ukraine (la "Transcarpathie" à l'intersection de l'Ukraine, de la Roumanie, de la Hongrie et de la Pologne, Ada Kaleh (île engloutie par le lac du barrage des Portes de Fer sur le Danube), Boliqueime (terres désolées de l'Algarve), Corleone (en Sicile, après les tentatives de réforme agraire), Döllersheim (en Autriche, le plus grand champ de tir de la Wehrmacht), Kapoustine Iar (en Russie, près de l'ancienne capitale de la Horde d'Or), Hohenlychen (ancien sanatorium nazi), Tirana en Albanie, Rasa en Croatie , Progradec en Slovaquie, et enfin Amsterdam et ses ports "abandonnés et reconquis".... 15 briques de poésie et d'étrangeté !

Un exemple entre autres, à propos du terre-plein de théâtre de Glaisin Alann : Là où l'on danse, disait mon ami, il faut au moins avoir de la place. De ...la liberté de mouvement. Quiconque entrave cette liberté n'est pas seulement un ennemi de la scène et de l'art en général, il est son propre ennemi. Le missionnaire de Kerry et le recruteur de l'IRA ont été tout simplement absorbés par la foule, la musique, les rires. Les danseurs continuèrent à s'étreindre et à s'embrasser, et ce que l'homme du Nord accomplit n'offrait même pas matière à rumeur.

Un univers émietté qui devrait rappeler comme des souvenirs venus d'ailleurs à toutes celles et ceux qui fréquentent Yirminadingrad...

Le temps du rêve

Le Temps du rêve

Le Temps du rêve
de Norman SPINRAD
ed. FAYARD

Un cataclysme subtil orchestré de main de maître par un Norman Spinrad au sommet de sa forme.

Publié en novembre 2012, Le temps du rêve est le troisième ouvrage de Norman Spinrad, après Il est parmi nous et Oussama, à être paru D’ABORD en français, avant de trouver, le cas échéant, son éditeur américain. Une situation rare, qui mérite au passage un hommage à l’audace de l’éditrice de Fayard, Lilas Seewald, en la matière.

De quoi réjouir en tout cas le lecteur français, car l’auteur nous livre ici son meilleur titre depuis très longtemps, associant l’intelligence pénétrante qui est souvent sa marque de fabrique, comme dans Il est parmi nous (2009), Bleue comme une orange (1999) ou encore Le printemps russe (1991), pour n’évoquer que des romans écrits ces vingt dernières années – mais développant de surcroît ici une densité d’écriture, une maîtrise précise et concise de la langue qui renvoie cette fois à des textes plus anciens tels Rock Machine (1987) voire son mythique Jack Barron et l’éternité (1969).

Racontée entièrement à la deuxième personne, dans un choc narratif qui n’a rien de gratuit, l’expérience que vous allez vivre est celle de la Dreammaster 301, la première machine à rêver opérationnelle, qui vous permet – enfin ! – de vivre des rêves choisis et performants, plutôt que d’être livré aux aléas de votre inconscient individuel…

Sans aucune explication dissertative (car l’un des grands charmes de ce roman est son caractère direct, brut : l’intégralité de l’effort d’interprétation et de mise en perspective y repose sur le lecteur, abandonné, seul, face à sa bénéfique machine – si l’on excepte l'assistance automatique intégrée au logiciel...), la procédure même du rêve immersif rappellera bien entendu certains thèmes dickiens parmi les plus durs, de l’infiltration / pollution irrépressible du Dieu venu du Centaure au partage pour le moins risqué de Au bout du labyrinthe (qui se trouve être aussi l’un de mes romans préférés de Philip K. Dick).

Deux interrogations majeures parcourent – me semble-t-il - tout le texte, comme un filigrane plus ou moins apparent selon les moments. Une première question est flagrante, sur le pouvoir de l’énergie marchande, quasi désespérée, se lançant à la conquête de nouveaux (derniers ?) espaces imaginables pour l’ « entertainment » commercialisable. Une deuxième question est plus insidieuse, et d’une certaine manière beaucoup plus dérangeante, celle de la force des archétypes collectifs contemporains qui forment la « pop culture », imprégnant tout un chacun de cet « inconscient post-moderne », si bien analysé par Fredric Jameson, si magnifiquement malaxé par les auteurs magiques que peuvent être Rodrigo Fresan, Tommaso Pincio, Claro, Arkady Knight, Jean-Marc Agrati, ou bien sûr, Thomas Pynchon. Force ludique le plus souvent, critique parfois, mais dont l’aspect délétère méritait d’être… plus amplement testé !

Voici donc un cataclysme subtil orchestré de main de maître par un Norman Spinrad au sommet de sa forme, à 72 ans, et finement traduit par feu Roland C. Wagner et par Sylvie Denis.

***

"Le Maître des Rêves vous propose un choix de deux cents rêves tirés de la mythologie, de l'histoire, de la littérature et du grand écran", ronronne une voix féminine pleine de charme. "D'autres seront bientôt disponibles dès que nous aurons obtenu de nouveaux droits d'adaptation pour cette forme de loisir ultime, et que notre équipe sans cesse croissante de sorciers du Temps du Rêve les aura produits." (…)

« Bienvenue dans le Temps de votre Rêve ! clame Sigmund Marx. Bienvenue dans les rêves dont vous avez toujours rêvé ! Grâce au DREAMMASTER 301, vous pouvez faire les rêves que vous désirez, et non plus subir les conséquences du poulet caoutchouteux de la veille ou des potins de votre mère juive. » (…)

« Ne pleurniche pas comme une dégonflée de mauviette ! » aboie le conducteur d’une voix de sergent instructeur à Paris Island. C’est Schwarzie le Gouverneur, dans son costume de Sergent Slaughter, un cigarillo entre les dents. « Tout homme qui ne porte pas de sous-vêtements féminins rêve de Gloire ! Sois un samouraï, fiston ! » (…)

"– Et tu vas me dire comment arranger ça, hein ?
– Qu’est-ce qui te fait penser que j’en sais plus qu’Edgar Rice Burroughs, les phallocrates qui ont écrit la Bible ou Siegal et Shuster ? Nous étions à peine descendus des arbres que nous tentions déjà d’atteindre le palais de la Liberté. Le chemin est barré par les pires monstres que tu puisses imaginer, et d’autres auxquels je te conseille de ne même pas penser – les serpents et les marchands d’huile de serpent, les Guides suprêmes et l’Inquisition espagnole, les Capitaines Ego et les Fantômes dans ta Machine, la cabale du mont Olympe et les salopes castratrices, la Créature de la Latrine verte et les Gargouilles de l’Inconscient collectif – et si jamais quelqu’un l’a atteint, il n’a pas posté la carte sur Google. Chacun doit en trouver soi-même le chemin."
(…)

« Écoute-moi, ma jolie, écoute-moi bien : quand je te libérerai, tu flotteras comme un papillon. » Elle produit quelque chose comme un billet d’avion dans une pochette dorée. « Le moment est venu de voler, bouge tes fesses et prends ta carte Grand Voyageur. Tu pars pour un tour du monde, ouvre grand les yeux ; quand tu reviendras, tu pourras faire un bon gros voeu. Demande la Lune, un petit ami ou une réserve à vie de tartes à la crème zéro calorie. » Tu prends le billet et… Tu es un papillon. Un monarque orange vif et noir voletant au-dessus des danseurs, tu tournoies, tu tourbillonnes, tu danses dans les airs au son de « Lucy In the Sky With Diamonds ». Pas de diamants dans le ciel du gymnase du lycée, mais ta marraine la fée est là-haut avec toi, une fée Clochette rasta de Woodstock planant sur des ailes irisées de libellule. « Le bon karma te fait grandir, la scoumoune rétrécir, tu touches la terre ferme, c’est la claque, voire pire. Il y a toujours un piège, alors voici le truc, ma belle : comme un pilote de l’Air Force, tu dois mériter tes ailes. » Tu es haut dans l’Immensité bleue, minuscule papillon décrivant des cercles devant un gigantesque arc-en-ciel sous lequel un million d’oiseaux-mouches filent en tout sens, tels des hélicoptères de dessin animé. « C’est parti, fais de ton mieux, le moment de voler en solo est venu. Je ne peux pas te jeter aux chiens sans rime ni raison, alors cette fois c’est sur le compte de la maison. » (…)

Novembre en intensité

Finissant octobre avec deux belles rencontres (nos amies les éditrices d'Asphalte, libraires invitées le jeudi 25 octobre et nos deux attachants spécialistes du noir, Serge Quadruppani et Dominique Forma, avec l'éditeur Rivages Noir, le vendredi 26 octobre), nous voici prêts pour déguster un mois de novembre tout en intensité.

Le jeudi 1er et le vendredi 2 novembre, on s'essaie à créer une tradition, en déballant pour vous, pour la troisième fois, nos occasions, habituellement confiées à notre partenaire en ligne Ys ou confinées dans notre arrière-boutique. Beaucoup de nouveaux livres sont arrivés depuis la dernière fois, fin août, alors venez nombreuses et nombreux.

Le jeudi 8 novembre, nous recevrons Luc Dellisse, auteur franco-belge attachant et incisif, dont nous avions remarqué jadis l'étonnant Le professeur de scénario, et qui nous revient avec un roman-essai caustique et malin sur la crise en cours, intitulé 2013.

Le mardi 13 novembre, ce sera déjà la 4ème édition de notre mini-festival Les Dystopiales, pour laquelle nous estimons vous avoir bien gâtés... Vous pourrez ainsi y rencontrer :

- Robert Charles Wilson, dont le récent Vortex semble clore l'exigeante série de science-fiction initiée avec Spin et Axis,

- Norman Spinrad, qui viendra fêter chez nous la sortie du Temps du rêve, son tout nouveau roman qui devrait vous surprendre et vous enchanter,

- Yves et Ada Rémy, dont Le Prophète et le Vizir a constitué en juin dernier l'impressionnant retour à l'écriture, 44 ans après Les soldats de la mer et 34 ans après La maison du cygne,

- Stéphane Beauverger, dont les ouvrages et en particulier son beau Déchronologue comptent parmi les chouchous de Scylla et de Charybde,

- Thomas Day, dont l'inquiétant Women In Chains dresse un sombre portrait, à peine futuriste, des violences faites aux femmes,

- Tarik Noui, avec son À nos pères, où une sorte d'insensé Fight Club gériatrique devrait vous secouer,

- Laurent Genefort, dont le Points chauds revisite avec brio les approches faussement sérieuses des guerres de zombies à la World War Z, face cette fois à l'arrivée des extra-terrestres, et dont l'Omale viendra tout juste d'être réédité,

- et enfin le dessinateur Manchu, dont les vaisseaux spatiaux, les paysages futuristes et les fresques incisives ornent tant de nos couvertures préférées. Un programme dense et réjouissant, non ?

Le jeudi 15 novembre, nous recevrons Ken Bugul, auteur sénégalaise ayant arpenté l'Europe et l'Afrique de l'Ouest au cours d'un parcours pour le moins atypique, pour évoquer avec elle ses récits et ses romans, toujours en équilibre instable et riche entre deux continents.

Le samedi 17 novembre, tandis que nos amis des éditions Dystopia seront aussi présents tout le week-end sur le salon L'Autre Livre à l'Espace des Blancs Manteaux (Paris 4ème), nous fêterons avec une partie d'entre eux le lancement de Tadjélé - Récits d'exil, la suite tant attendue des Yama Loka Terminus et Bara Yogoï de Léo Henry et Jacques Mucchielli (Léo Henry, l'illustrateur Stéphane Perger, et Laurent Kloetzer en vedette américaine, seront présents chez Charybde) ainsi que de leur anthologie Dystopia N°1, savant assemblage d'inédits et d'extraits des publications des auteurs favoris de la maison.

Le jeudi 22 novembre, nous aurons la joie d'accueillir une soirée spéciale Enig Marcheur, autour de l'œuvre extraordinaire de Russell Hoban, en présence de l'éditeur de ce projet hors normes, Monsieur Toussaint Louverture, de son traducteur Nicolas Richard, et d'Anne-Sylvie Homassel, qui traduit aussi actuellement un ouvrage insolite...

Et nous finirons le mois, le jeudi 29 novembre, avec le retour de Fabrice Pataut, très apprécié en tant que libraire invité en mars dernier, qui viendra nous parler et faire lire par l'acteur Xavier Clion des extraits de ses quatre romans.

Le dernier lapon

Le dernier lapon

Le dernier lapon
de Olivier TRUC
ed. MÉTAILIÉ

Le dernier Lapon

Le dernier Lapon
de Olivier TRUC
ed. SEUIL

Premier roman d’Olivier Truc, Le dernier Lapon nous plonge d’emblée au cœur d’un monde et d’une culture pour le moins particuliers.

Klemet et sa jeune partenaire Nina travaillent en effet en Laponie… à la police des rennes. Chargés de régler les litiges entre éleveurs et de veiller au respect des règles très spécifiques liées à l’élevage des rennes, ils sont sans cesse confrontés à un microcosme tout à la fois nourri d’une histoire séculaire et confronté aux réalités plus immédiates de la rentabilité et de la mondialisation.

Le jour même de la fin de la période de nuit polaire, un très vieux tambour shaman est volé au musée auquel il venait tout juste d’être restitué. Symbole d’une culture et d’une histoire largement bafouée par les sociétés modernes, sa disparition provoque aussitôt de vives tensions et fait resurgir de manière étonnante des événements oubliés depuis des décennies…

 

D’emblée, le pari du polar ethnologique est gagné. Si le risque est toujours grand de se retrouver devant un décor de carton-pâte aux vagues relents exotiques, le roman nous plonge dans la culture lapone dès les premières pages pour n’en plus ressortir. La dureté et la beauté des paysages, la richesse de cette culture millénaire nourrissent le récit et c’est peu dire que l’auteur maîtrise son sujet. Certains personnages (Aslak en particulier)  recèlent une altérité tout à fait fascinante par rapport à nos canons occidentaux.

Olivier Truc a également l’intelligence de centrer son intrigue sur un élément symbolique très fort et très particulier de cette société, éloignant ainsi Le dernier Lapon des sentiers battus. Pour le reste, le récit est mené de main de maître avec son lot de rebondissements soigneusement dosés et une montée en puissance digne des très bons écrivains du genre.

 

Un thriller étonnant, profondément dépaysant et hautement recommandable.

L'étoile du matin

L'étoile du matin

L'étoile du matin
de WU MING 4
ed. MÉTAILIÉ

1919, Oxford. Pour Robert Graves, C.S. Lewis, J.R.R. Tolkien et Lawrence d'Arabie : vaincre la guerre par le mythe, le récit et la poésie.

Publié en 2008 et traduit en français en 2012, L’étoile du matin est le premier roman solo de Wu Ming 4, l’un des membres du formidable collectif littéraire italien Wu Ming, à qui l’on doit notamment les extraordinaires Q (L’œil de Carafa en français), Manituana et 54 (non traduit en français).


Wu Ming 4 a choisi un terrain surprenant, qui se révèle à la lecture d’une richesse exceptionnelle, pour proposer un bilan de la confrontation entre humanisme et sauvagerie. En 1919, à Oxford, un certain nombre d’étudiants et de professeurs, chercheurs, poètes ou littérateurs, tentent de revenir à leurs arts, de les réinventer ou de leur rendre une possibilité d’existence, après avoir été confronté de près à l’horreur dans la boue des tranchées de la Somme, où nombre d’entre eux ont perdu amis et proches, dans des conditions souvent particulièrement atroces.


Les protagonistes du roman sont ainsi, au premier chef, Robert Graves, poète déjà en cours de reconnaissance et futur immense spécialiste de la mythologie grecque, John Ronald Reuel Tolkien, qui écrit presque en secret les premiers textes qui conduiront, beaucoup plus tard, au Seigneur des Anneaux, C.S. Lewis, chrétien convaincu, pris dans les filets complexes d’une double vie et d’une aigreur mal maîtrisée, bien avant de devenir l’auteur mondialement célèbre des Chroniques de Narnia. Tous trois vont graviter autour d’une étoile qui les force à se révéler à eux-mêmes ou aux autres : T.E. Lawrence. De retour à Oxford, l’ex-archéologue, désormais colonel et, sous le surnom de Lawrence d’Arabie, héros célébrissime de la révolte arabe contre les Turcs au cours du conflit qui vient de s’achever doit à la fois écrire, à la demande générale, ses mémoires de guerre, qui ne s’appellent pas encore Les sept piliers de la sagesse, et surmonter les abîmes que sont devenus ses doutes intimes : horreurs personnelles du combat irrégulier, honneurs bafoués ou promesses trahies. Encore plus que les autres, il a vécu aux premières loges le développement du gouffre, désormais solidement installé, entre la culture humaniste de sa jeunesse et la réalité du monde moderne, et est paradoxalement en pointe dans le combat que la poésie peut encore espérer livrer, malgré tout…


Dès que, lecteur, l’on accepte ces étonnantes prémisses et cet espace de jeu peu ordinaire, on se trouve plongé dans un roman ambitieux et terrible, sous ses airs feutrés et oxfordiens. Du très grand art, digne en tous points de la puissance de Wu Ming. Et pour citer la pertinente conclusion de la quatrième de couverture : « L’un des membres du collectif repose à sa manière méditative la question que les quatre de Bologne ne cessent de creuser, celle du travail des mythes. Ou comment transformer le monde en le racontant. »

« Ronald baissa les yeux sur son cahier et écouta la pluie pour chasser les images de l’attaque d’Orvillers. Elles l’assaillent parfois à l’improviste, mais heureusement moins souvent que dans les premiers mois du retour. Ces jours-là, il n’avait rien pu faire d’autre qu’écrire et écrire encore. Il n’avait pas trouvé de meilleur moyen pour dompter les monstres que de les transformer en créatures de fables, à placer de l’autre côté du miroir, au royaume des fées. Le pouvoir mystérieux de la langue le lui permettait, la force évocatrice ancestrale. Le mystère des mots.
C’était ce type bizarre au musée qui lui avait donné cette définition. Au fond, c’était ça qui l’avait poussé à créer une langue à la fois nouvelle et très ancienne, l’idiome des fées qu’Edith adorait, la clé pour accéder à l’autre partie du monde.
Les discours de Lawrence allaient au-delà des préjugés : une qualité rare. Il s’était présenté comme archéologue. Quand Ronald avait révélé son propre métier, il avait eu l’air intrigué.
- Un philologue sonde le mystère des mots, n’est-ce pas ?
Pris au dépourvu, Ronald avait acquiescé. »

 

[... Charybde 1 approuve.]

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