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Noir sur blanc

Noir Sur Blanc

Noir Sur Blanc
de Ketty STEWARD
ed. HENRY

Sujets délicats et intimes, beauté d'une écriture intelligente et sensible à la fois.

Ce récit de Ketty Steward, paraissant en ce mois d'octobre 2012, est un texte captivant et fort, qui peut se lire de plusieurs manières (en tout cas d'au moins trois).

Un jeu narratif d'abord, plutôt cruel mais totalement salutaire, d’échanges, de renvois et de retours entre le noir et le blanc, remarquablement mis en valeur et en lumière par les photographies de Bertrand Robion, en vingt instantanés, émotions parfois bouillonnantes « en dessous » d’une enfance et d’une jeunesse, martiniquaise puis wallonne et métropolitaine, instants qui fonctionnent aussi comme les étranges stations d’un chemin de souffrance, de lutte et d’apaisement. Couleurs de peau, racismes et complexes associés, religions, hypocrisies et obscurantismes, rituels sociaux vides de sens et rites personnels à inventer et élucider (et les rôles étrangement syncrétiques que peuvent y jour chats ou baraques à frites), silences mortifères et coupables absences, agressions sexuelles et complaisances familiales forcenées,… Tout cela raconté sans céder une seconde à la tentation de la pornographie charcutière (©Judith Vernant), tellement à la mode en cette rentrée littéraire, mais drapé dans une parole dense qui ne cache rien, maintenant avec force une pudeur nécessaire sur la douleur et ses conséquences.

Une sourde réflexion ensuite, calme mais intense, sur le mal et la souffrance qui remplissent une identité, et sur la manière de s’en délivrer, sur la quête longue et ardue que cela représente, sur le rôle de la colère, de l’aide rencontrée, du récit, de l’apprentissage et de l’écriture. Sur le cheminement personnel, la confiance, soi et les autres. Un fil intellectuel parfois fragile, mais dont la solidité s’affirme page après page.

Une grille de lecture, enfin, qui propose, offre et souligne au lecteur qui le désire de saisir ou d’approcher les racines de certaines des fulgurances qui peuplent les textes de Connexions interrompues, le recueil de nouvelles paru en 2011, dont un critique attentif et inspiré disait qu’il s’agissait plutôt de « Douleurs uniformisées ». La résonance entre les deux textes est permanente et féconde, elle donne nettement envie d’en savoir davantage, et de découvrir de nouveaux récits que le formidable moteur littéraire de Ketty Steward, ici largement mis à nu, devrait nous proposer.

Sans s'en rendre compte, cette épicière avait été mon premier "caillou blanc". Une piste pour m'indiquer que les adultes ne sont pas tous les mêmes, que la liberté est au dehors et qu'il faut essayer d'aller à l'aboutissement de ses rêves. Je me sentis la force de daire à pied la distance qui me séparait du carrefour de Simon, ma deuxième étape ; là où je pourrais attendre le taxi collectif. Un pas après l'autre, il suffisait de marcher, de réaliser que j'étais seule au monde, seule avec ma volonté d'avancer, pied gauche, pied droit, pied gauche et ainsi de suite. (...)

Les mots, pour les avoir, nous devions les voler, constamment. Ma mère parlait de son ancien mari - mon père à vie - à sa mère et à sa sœur. Elle en faisait un monstre égoïste et absent. Tout me semblait faux, mais c'étaient déjà des mots. Une manne si rare que je les gardai. Les quelques fois où j'avais le courage de craqueler le vernis pour poser des questions, on me renvoyait illico à mes jeux et à mon manque de réponses. Où était mon père ? Nous avait-il abandonnés ? Reviendrait-il ? Ne nous aimait-il plus ? Et ma mère aimait-elle encore celui qui avait été l'homme de sa vie et le père de ses enfants ? Les mots se terraient sans cesse et j'eus envie de les débusquer.

Soudain trop tard

Soudain trop tard

Soudain trop tard
de Carlos ZANON
ed. ASPHALTE

Barcelone, de nos jours. Plus exactement : LA journée où tout dérape.

Soudain trop tard raconte en détail la journée de deux frères très borderline dans un quartier populaire de la ville. Dans un bar à l’aube, Epi défonce le crâne de son ami Tanveer à coups de marteau sous les yeux d’Àlex. Le premier s’enfuit et le second passe les heures qui suivent à tout mettre en œuvre pour comprendre son geste et le protéger.

Avec une structure non-linéaire faite de flash-backs et de passages subjectifs pour chaque protagoniste, Carlos Zanon nous offre un roman noir et désespéré.

Soudain trop tard prend donc tout naturellement sa place dans la collection Fictions d’Asphalte qui comprend aujourd’hui une quinzaine de titres. On trouve au sein de cette collection une cohérence rare : du roman noir ayant la ville pour cadre (où qu’elle soit située dans le monde) et pour sujets les humains qui s’y débattent, tentent de ne pas s’y noyer mais le plus souvent échouent.

Après Cinacittà de Tommaso Pincio, Golgotha de Leonardo Oyola et Chat sauvage en chute libre de Mudrooroo, Asphalte nous plombe à nouveau joliment le moral avec un Soudain trop tard violent, âpre et sans concessions. Heureusement que le lumineux premier roman de Dustin Long, Icelander, nous offre un répit… Bref, plus qu’un livre, c’est un éditeur à découvrir de toute urgence.

 

[... et Charybde 1 est carrément d'accord !]

Les Saisons

Les Saisons

Les Saisons
de Maurice PONS
ed. CHRISTIAN BOURGOIS

Quarante mois d’automne. Un hiver aussi long. Pas de printemps. Encore moins d’été.

Et un auteur perdu qui lutte pour écrire l’histoire de sa vie.

 

Pour moi, l’histoire de ce livre débute à la terrasse d’un café de la place Daumesnil.

Et que font deux libraires à la terrasse d’un café ? Ils parlent boutique et livres bien sûr.

Surtout de livres.

Et quand, j’avoue ne pas connaître Les Saisons de Maurice Pons, Jérôme[1] se lève, paye les cafés, m’entraîne jusqu’à sa librairie, fonce vers un rayon et me tend un Christian Bourgois à la couverture lumineuse. « Lis moi ça, c’est culte ! Tu m’en diras des nouvelles. »

Des nouvelles, Jérôme, en voilà : merci du cadeau.

Les Saisons, c’est un village perdu dans une contrée hostile où Siméon débarque un jour qui n’a rien de beau. Les pluies d’automne durent plusieurs années et le froid qui suit peut geler les habitants à l’intérieur même de leurs taudis. Fuyant un désert où il vivait captif et où il a vu sa sœur torturée, violée puis mourir, il trouve un bien pauvre asile parmi ces habitants.

« Il ne voulait que s’enfuir au plus vite, comme il s’était toujours enfui ; il voulait seulement survivre, comme il avait toujours survécu. »

Son seul autre désir, c’est écrire.

Pour toute richesse, il possède quelques rames d’un papier précieux et une poignée de crayons. Mais il lui faudra d’abord être accepté par les villageois. Ensuite, une fois sa sécurité assurée, se mettre à l’ouvrage : écrire sa sœur, leurs vies, et cette séparation cruelle, injuste.

Mais Siméon se retrouve prisonnier de ces saisons, tente en vain de se raconter mais échoue. Les terribles mois d’hiver succèdent aux longs mois d’automne. Malgré l’abri trouvé, une blessure s’aggrave. Son pied rongé par la gangrène doit être amputé d’un orteil. Le temps passe et Siméon n’arrive toujours pas se mettre à l’ouvrage. L’œuvre reste dans les limbes.

Grandiloquent malgré tout, il se perd un peu plus à chaque fois qu’il prend la parole. Lors de sa grande tirade devant le conseil qui doit décider ou non de l’accueillir dans le village, il prononcera ces mots :

« Je suis venu ici pour partager avec vous le pain des mots et le vin de la phrase. […] ce sont des horreurs que je dois décrire, des horreurs et des souffrances surhumaines – comme par exemple la mort de ma sœur Enina – et c’est à travers cette horreur que je dois atteindre la beauté, une beauté qui purifiera la monde […] Après quoi le monde sera meilleur, et vous-même vous serez meilleurs dans un monde plus heureux. Voilà quelle est ma science.»

Et comble de l’ironie, en l’acceptant et en lui confiant la charge du pluviomètre, ces gens-là vont sceller son tragique destin.

Les Saisons, c’est aussi une galerie de personnages qui survivent on ne sait comment sur ces terres : Ham la tenancière d’un Café-Hôtel sordide ; les deux douaniers, réminiscence d’une autorité passée ; Le Croll médecin (?) du village porté sur la bouteille autant que sur l’amputation ; Louana la fillette, la seule à être heureuse à l’endroit où tout le monde perd espoir ; Enina, cette sœur absente, ce fantôme qui hante Siméon et surtout Clara Dodge dont il tombera éperdument amoureux…

Dans ce monde déphasé, volontairement outrancier : pas d’échappée possible. La caricature pourrait prêter à rire si elle n’était pas si sordide. Le désespoir en filigrane, tout ce que raconte Siméon n’est en définitive qu’une lente et inéluctable descente aux enfers.

Tout commence avec l’inspection par les douaniers du havresac de Siméon. Leur mépris, leur incapacité à seulement comprendre le concept même d’auteur s’opposent aux explications maladroites de l’écrivain en devenir.

Le bizarre demeure omniprésent, dérangeant. Le rythme étiré des saisons, presque onirique, vrille notre perception du temps, nous hypnotise. En effet, comment accepter cette alternance automne/hiver qui ne devrait pas permettre la moindre culture, ne serait-ce que de lentilles ? Comment suspendre encore son incrédulité devant l’extravagant chauffage personnel des villageois ? Comment accepter qu’un âne aide Le Croll à soigner ses patients comme il le fait ?

À propos d’une œuvre, on parle souvent de pouvoir d’évocation. Cette évocation est la plupart du temps visuelle. Ici, Maurice Pons sollicite tous nos sens. Moiteur, pourriture, pourrissement des chairs, l’incessant tambourinement de la pluie sur les toits, le poids de la neige qui fait craquer les bâtisses, froideur, faim dévorante…

Toutes ces sensations se combinent en un énorme flash si puissant qu’il imprime sa marque indélébile dans le cerveau du lecteur. Déclenchant ainsi une espèce de persistance rétinienne qui irait gangrener nos autres sens. Devant l’énormité de la situation, mise à rude épreuve, notre incrédulité s’effondre, balayée d’un coup de plume par l’écrivain.

 

Les Saisons c’est aussi un hurlement. Hurlement de l’auteur façon Munch devant la page blanche, le besoin de créer et l’incapacité d’y parvenir. Il lui faudra lutter contre les éléments, contre les cahots de sa propre vie et contre la société. S’entêter est inutile, l’art n’améliorera en rien l’ordinaire de ce qui reste de ce village : ses habitants n’auront toujours qu’une poignée de lentilles à manger et l’alcool de lentille pour se saouler.

« Il n’y aura ni pain, ni vin. Ah ! maudit, maudit dès sa naissance, celui qui a voulu écrire ! »

Les Saisons nous hurle que la création se fait dans la douleur, que l’implication de l’auteur doit être totale, au service de son œuvre et au mépris de sa propre sécurité. Les Saisons, en définitive, c’est peut-être le roman qu’a publié Siméon sous le pseudonyme de Maurice Pons, le grand œuvre qu’il a réussi à achever malgré tout. L’histoire de sa vie, des villageois et de sa sœur, a enfin pu parvenir jusqu’à nous.

Charybde 4



[1] Jérôme Dayre de la librairie Atout Livre située 203 bis, avenue Daumesnil 75012 Paris

Acharnement

Acharnement

Acharnement
de Mathieu LARNAUDIE
ed. ACTES SUD

Le roman de la parole politique et de la quête du sens. Une grande réussite.

Publié en septembre 2012, le sixième ouvrage de Mathieu Larnaudie confirme, après le magique Les effondrés en 2010, que l'on tient là un "grand" de la littérature contemporaine.

Une prémisse certes étonnante mais, apparemment, simple : Müller, plume aussi réputée que discrète au service de divers politiciens, s'est, suite, sans doute, à un échec électoral de son employeur, retiré à la campagne, dans une grande propriété isolée, nantie d'un immense parc, qu'un jardinier embauché pour l'occasion a rapidement entrepris de magnifier, parc qui est aussi surplombé par un viaduc romain, dont les candidats locaux au suicide prennent la fâcheuse habitude d'user comme ultime plongeoir...

Curieusement rythmé par les écrasements - dont l'impact véritable ne se révèle que peu à peu -, les séries télévisées et les verres de chartreuse comme salvateurs refuges, le temps s'écoule (à une vitesse qui surprendra le lecteur), tandis que Müller cherche à écrire le discours parfait, hors de tout commanditaire cette fois...

Tout en fausse douceur, cette réflexion profonde, déguisée en méditation désabusée, sur la parole politique - sur la politique elle-même en fait -, masque aussi, en évoquant Cicéron ou les tribuns français du XIXème siècle, une analyse terrible de la névrose obsessionnelle et de la quête de sens... Au fil des jours et des nuits qui se succèdent dans une paisible torpeur que troublent uniquement suicidés et gendarmes venant relever les corps, Mathieu Larnaudie réitère aussi le miracle d'écriture qui hantait déjà Les effondrés : une capacité sans doute unique aujourd'hui à nous fournir, dans la même phrase ou le même paragraphe, le "film" lui-même et le commentaire du réalisateur (ou le "making of"), forçant élégamment le lecteur, avec un narrateur mis en scène cette fois-ci, à un recul permanent et heureusement troublant.

Une lecture essentielle.

Le premier de mes morts tomba sur les coups de six heures. Nul ne peut savoir, bien sûr, si, avant de basculer dans le vide du haut des quarante mètres de surplomb où il fomentait son plongeon définitif tandis que, dans le parc, Marceau s'affairait à la culture de ses plants, il avait vu ce dernier creuser, bécher, rouler ou fumer l'une de ses continuelles cigarettes. Et si, en effet, il avait re
gardé en dépit de tout vertige vers le fond du précipice et avait vu Marceau s'agiter ou immobile en contrebas, nul ne peut savoir non plus, évidemment, si, gêné, il avait hésité un instant sur le seuil de sa chute par crainte de se répandre, tombé de nulle part, à quelques pas d'un honnête travailleur, d'un innocent jardinier, ni si lui avait répugné la perspective d'exhiber l'impudeur de son corps brisé, écrabouillé, devant des yeux inconnus.

Je restais livré au calme nu de mon acharnement. Une impossible frénésie m'animait. Invariablement, continuellement, fiévreusement le plus souvent, machinalement parfois, dans mon bureau je consultais, prélevais, synthétisais, composais, rédigeais ; sur l'estrade de bois, les mains agrippées aux bords de mon pupitre, les mains voletant dans les airs, les mains tendues devant moi, les mains ouvertes et démonstratives, les poings fermés et volontaires, je prononçais les plus aboutis de mes discours.

Fin septembre et octobre : si on accélérait ?

Il se passe BEAUCOUP de choses chez Charybde en ce moment, et pour tous les goûts (enfin, compatibles avec ceux de la maison !).

Vendredi 28 septembre, l'équipe de la revue Feuilleton, bien appréciée chez nous, sera notre libraire invité et viendra présenter une sélection de 7 livres - et également fêter le lancement du numéro 5 de la revue.

Vendredi 5 octobre, nous fêterons le lancement de Noir Sur Blanc, le premier roman de Ketty Steward, après son recueil de nouvelles Connexions interrompues paru l'an dernier. Un beau récit, dur et lucide, qui nous parle de race et de sexe, de préjugés, d'abus et de dépassement, avec émotion, finesse et intelligence.

Jeudi 11 octobre, une soirée exceptionnelle, puisque nous recevrons trois des auteurs préférés de la librairie, Claro, Mathias Énard et Mathieu Larnaudie, pour une sorte de "show Actes Sud" autour de leur trois (magnifiques !) romans de cette rentrée.

Dimanche 14 octobre, vous pourrez rencontrer Michael Moorcock, l'un des pères de l'heroic fantasy moderne, du steampunk et de la révolution stylistique en SF, grand inspirateur de groupes rock et presque patron protecteur de Scylla, notre librairie-sœur, depuis le début !

Mercredi 17 octobre, Carlos Zanón sera parmi nous, avec ses éditrices d'Asphalte, pour fêter le lancement de son Soudain trop tard, première de ses oeuvres traduite en français.

Vendredi 19 octobre, nous vous invitons à rencontrer Stéphane Michaka, dont le Ciseaux, re-création de l'univers de Raymond Carver et puissante réflexion, pleine de drôlerie néanmoins, sur la création littéraire et le rôle de l'éditeur, devrait vous enchanter.

Jeudi 25 octobre, les magiques éditrices d'Asphalte, qui nous accompagnent avec bienveillance depuis l'ouverture de la libraire en juin 2011, seront nos libraires invitées. Feu d'artifices en perspective !

Vendredi 26 octobre, nous recevrons Dominique Forma, pour son tout nouveau Voyoucratie, du noir comme on l'aime, et qui devrait réjouir les amatrices et amateurs de son précédent Skeud comme celles et ceux qui le découvriraient à l'occasion. Il sera accompagné de son éditeur Rivages Noir, qui nous parlera des parutions en cours de cette collection que nous suivons intégralement chez Charybde.

À noter également qu'à la demande pressante de beaucoup d'entre vous, nous allons à partir d'octobre OUVRIR LE DIMANCHE, pour une période-test de plusieurs mois, et vous proposer une journée Spéciale Occasions chaque mois. Plutôt sympathique, tout ça, non ?

À bientôt, nombreuses et nombreux, en Charybde !

Chamamé

Chamamé

Chamamé
de Leonardo OYOLA
ed. ASPHALTE

Un road novel de banditisme, rock, brutal, exotique, tourmenté, et très réussi.

Septième roman de l'Argentin Leonardo Oyola, et le deuxième à être publié en français, en 2012, par les formidables défricheuses des éditions Asphalte, Chamamé oscille avec bonheur entre furie nihiliste déjantée et comédie parodique multi-référencée, rappelant donc en effet, comme cela a été abondamment signalé, certains des signes distinctifs de la "manière" d'un Tarantino.

Dans la région argentine des "trois frontières", zone de quasi non-droit aux confins du Brésil et du Paraguay, Chamamé raconte, entrecoupé de multiples flashbacks, l'aboutissement de la collaboration et de la rivalité de deux braqueurs aussi fous et violents l'un que l'autre, Noé - qui se donne volontiers de redoutables airs de prêcheur biblique - et Perro, conducteur hors pair, rocker, amateur insatiable de musique, improbable néo-romantique cultivant in petto sa passion amoureuse impossible entre casses, prisons, bars et prostituées - et narrateur du roman.

Sur un rythme hallucinant où le beat latin metal et rock FM alterne les instants d'une violence inouïe et ceux d'une rêveuse nostalgie, un road novel brutal, exotique, tourmenté, et parfaitement réussi.

Angie Dickinson a fermé un œil et s'est concentrée sur la tonsure de Noé, que l'on distinguait à peine derrière la tête de l'otage. Elle en a également profité pour réduire de moitié la distance qui les séparait. Mais quelle idiote ! Elle s'était sûrement dit : "Tout doucement, j'avance de quelques pas et comme ça je me rapproche de l'autre cinglé", alors que c'était le cinglé en question qui la laissait approcher. Noé dissimulait le pasteur Jimenez dans sa manche, c'était un couteau avec une lame en acier du Brésil de quarante-cinq centimètres de long qu'il avait piqué à un vendeur black de la villa Elisa. En fond sonore, Miguel Mateos participait à la scène en leur infligeant un massacre musical qui dégueulait des hauts-parleurs.

 

[... et Charybde 1 approuve approuve approuve !]

Livre XIX

Livre XIX

Livre XIX
de Christophe CLARO
ed. VERTICALES

La première grande fresque historico-mythique de Claro : un régal exigeant.

Publié en 1997, Livre XIX est le premier des grands romans de "mythologie contemporaine" de Claro. Consacré au XIXème siècle, il préfigure de plus d'une manière CosmoZ (2010) couvrant la période 1900-1950 et Tous les diamants du ciel (2012) portant sur 1950-2000.

Incorporant une partie de travaux préalables (ceux consacrés au serial killer du Second Empire, Jean-Baptiste Troppmann), ses 400 pages créent un écheveau complexe, demandant un authentique et bien agréable effort au lecteur, qui doit, dans l'ensemble des "scènes" et "documents" proposés, construire le fil conducteur reliant, en de multiples échos parfois aussi impressionnants que surprenants, la figure centrale de la jument XIX, incarnation du cheval "disparaissant" au cours du XIXème siècle, proie désignée des explosions plus ou moins aléatoires et des équarrisseurs en voie d'extension, aux aérostats, aux gaz de ville, aux machines infernales et aux complots, aux compositeurs classiques et modernes, aux cosaques comme tropisme potentiellement fatal, à Berlioz et à Haydn, ou encore aux inventeurs de panoramas et de dioramas, de photographies et de torpilles, de machines à vapeur et de mélanges détonants ,...

Le jeu entre registres de langage (que ne renieraient ni Rabelais ni David Foster Wallace) peut parfois désarçonner, et il faudra jongler entre notes savantes, procès-verbaux de police, monologues d'illuminés, confessions de psychopathes ou dialogues fictifs entre utopistes pragmatiques et conspirateurs néo-machiavéliens, pour de grands moments de joie lectrice lorsqu'au détour d'une phrase, d'un paragraphe, d'un chapitre, une nouvelle "correspondance" baudelairienne apparaît, ténue d'abord mais prenant peu à peu son essor...

Du grand art, exigeant et salutaire.

Que dirais-tu, lecteur, d'un siècle qui ne soit qu'une litanie d'attentats manqués où chaque machine infernale détrônerait l'orgue dans une messe inédite, d'un siècle bardé d'inventions frauduleuses, de quinquets explosifs, de panoramas disciplinaires, de thérapies ondulatoires, d'émeutes musicales, d'embaumeurs cavaliers, d'assassins vendus aux complaintes, d'expositions n'ayant d'universel que la faculté à se dégrader, de fééries hippophagiques, de brevets littéraires, de feuilletons "livrés" aux incendiaires, de Cosaques fouriéristes ?
Que dirais-tu, lecteur, d'un livre qui, loin d'être le dix-neuvième siècle revisité, n'en soit que l'épreuve inique, la doublure tantôt docte, tantôt farce, où viennent parader quelques "molécules désagrégées", quelques figures catastrophiques ?
De là, ces vignettes artificieuses, rêvées ou dérobées, copiées ou prolongées, achevées ou trahies, lues ou reconnues, mais toutes issues d'une même manie : celle d'un siècle défunt s'épelant, s'inventant à son corps défendant une genèse irascible, des avatars obstinément chevalins, une apocalypse balbutiante.(...)

Un siècle aura suffi pour qu'une nation fasse son deuil de la phlogistique dans le même temps qu'elle écartait les savants de sa rage révolutionnaire, s'abrutisse de gaz au point de ne plus savoir si elle voulait qu'il la portât aux nues factices ou l'aveuglât d'un crépuscule infini, puis se lance à corps perdu à l'heure de son apocalypse dans le rêve du feu grégeois, ce feu mythique dont se servaient les artilleurs musulmans pour effrayer les chevaux chrétiens. (...)

Le panorama encerclait amoureusement le visiteur dans une étreinte panoptique ; le diorama, telle une barricade d'ombres et de lumières, l'écrase de toute sa suffisance. Et Daguerre s'offre même le luxe de disposer entre la toile et le public quelques "accessoires" : chaises d'église, rochers de carton, buissons ardents... La multiplication des plans intermédiaires opère la copulation grotesque du proche et du lointain en sollicitant chez le spectateur un goût du simulacre qu'il croyait réservé au manège social. (...)

A nos pères

A nos pères

A nos pères
de Tarik NOUI
ed. INCULTE

Autour, la foule pâle et tremblante comme malade, et la maladie qui l'anime a un nom. Fascination. A deux noms. Douleur et fascination. A trois noms. Sang, douleur et fascination.

Lucius est vieux. Retraité. Seul. Quand il étreint Mona, son amante alzheimer, il tient la mort dans ses bras. A cet âge, le médecin devient une relation trouble, entre dealer et unique ami... Et puis Frank Lahire lui montre un truc, dans le sous-sol d'une boîte de nuit, et lui propose d'en faire partie, lui aussi. Des combats de vieux, sous le regard d'une foule jeune, avide et fascinée.

Un Fight club gériatrique, faisant la part belle à des combats mous et des corps dégénérescents. Où les lunettes sont scotchées à même le crâne, où l'oubli d'un dentier au moment du combat peut se révéler fatal... Et les corps jeunes des filles viennent se coller à celui du vainqueur.

A côté des combats il y a aussi le quotidien, la vieillesse, le corps qui lâche et les sentiments qui fanent. Il y a le business des paris, il y a ces vieux qui acceptent d'entrer dans l'arène ; il y a les enterrements, le médecin, la faiblesse. Comme dans un Rafael derniers jours, le lecteur accompagne un personnage dans son choix de se soumettre à la souffrance et à l'humiliation.

A mi chemin entre la flamboyance d'un Palahniuk et la simplicité de McDonald, le style oscille entre poésie et barbarie. Le rejet permanent des dialogues en fin de chapitre produit un décalage son/image particulièrement réussi : le sens arrive toujours en second, après l'image et (souvent) la douleur. Des chapitres très courts, des phrases hachées de points, produisant ce rythme assez étrange d'une poitrine asthmatique.

"La foule autour d'un cercle de violence. Deux vieillards en caleçons maculés finissent de se faire du mal. Les coups sont secs. C'est étonnant même comme rien ne ressemble à ce qu'on peut imaginer. C'est la première chose que remarquent les nouveaux arrivants. Le bruit de la viande qui claque contre la viande. Il n'y a pas de hurlement de la chair. C'est de la poésie, ça. C'est du cinéma. Des bruitages de films. Mais ce n'est pas la réalité d'un combat. Autour, la foule pâle et tremblante comme malade, et la maladie qui l'anime a un nom. Fascination. A deux noms. Douleur et fascination. A trois noms. Sang, douleur et fascination.L'un des vieillards a des lunettes qu'il fait tenir sur son nez avec du scotch de déménageur. Le scotch lui entoure la tête. Il est ridicule. Il est fini. La foule se moque de lui. Le binoclard pleure. L'autre vieux sur lui. Lui tient la tête et il cogne comme il peut. Un peu partout."

La Capitana

La Capitana

La Capitana
de Elsa OSORIO
ed. MÉTAILIÉ

Elsa Osorio découvrit Mika Etchebéhère au milieu des années 80 mais mit près de 20 ans avant de lui rendre hommage par le biais de ce roman nourri de toute la documentation et des témoignages disponibles. Au vu de la stature du personnage, on comprend très vite pourquoi elle a pu être intimidée si longtemps avant d’oser se lancer dans l’aventure.

Le résultat est magnifique. On partage tout au long du roman l’amour et l’admiration que l’auteure ressent pour cette femme remarquable et déterminée.

Celle-ci, née en Argentine, est morte en 1992 à l’âge respectable de 90 ans à Paris après une vie passée au cœur des luttes et révolutions populaires du XXème siècle. Ses convictions anarchistes revendiquées tout en maintenant son opposition marquée au dictat du parti communiste l’ont rejetée dans l’anonymat alors que sa personnalité, son intelligence et son courage avaient tout pour faire d’elle une grande héroïne populaire.

Centrant le cœur de son récit sur les quelques mois de la guerre d’Espagne au cours de laquelle Mika eût la douleur de perdre son époux mais gagna ses galons de capitaine au sein du POUM, l’auteure parvient à donner une épaisseur étonnante à son héroïne tout en lui (re)donnant sa dimension d’égérie. Amoureuse éperdue de son révolutionnaire de mari, militante au sein des organisations et publications anarchistes les plus diverses, combattante des fascistes l’arme à la main ou vieille dame encore verte attendrie par les derniers feux du mai 68 parisien, les multiples personnalités et aventures de Mika Etchebéhère forcent l’admiration et donnent au récit un souffle incontestable.

Elsa Osorio aborde également de manière très subtile toute la difficulté qu’il y a à se retrouver unique « Capitana » au cœur d’un monde d’hommes, tout à la fois mère, sœur, amie et protectrice de ses soldats sans jamais rien céder à l’exigence et au courage qui la portent sans cesse au combat.

Un grand et beau récit épique qui permet aussi – et malheureusement -de mesurer combien notre époque actuelle manque de personnalités de cette trempe et de cette envergure.

« -Ce sont mes enfants mais aussi mon père. Je les protège et ils me protègent. Ils se soucient du peu que je mange, de mon sommeil, ils trouvent miraculeux que je résiste autant ou plus qu’eux aux duretés de la guerre. (…) Et d’une manière plus compliquée, plu subtile, ils sont aussi mon mari. Et moi, leur femme. »

[... et Charybde 2 est résolument d'accord...]

Les frères Sisters

Les Frères Sisters

Les Frères Sisters
de Patrick DEWITT
ed. ACTES SUD

Les Frères Sisters

Les Frères Sisters
de Patrick DEWITT
ed. ACTES SUD

Une TUERIE !

Les célèbres frères Sisters, tueurs de sinistre réputation, sont sur un contrat : abattre un chercheur d'or en Californie. Charlie Sisters a un problème avec l'alcool et la violence, Eli Sisters a un problème avec son cheval et et sa vocation.

Le tandem trace la route tant bien que mal entre Oregon city et San Francisco, laissant derrière eux un sillage de morts et de coeurs brisés (surtout celui d'Eli, en fait). Car si Charlie a la gâchette facile, Eli tombe amoureux de chaque femme qu'il croise, façon coeur d'artichaud de gamin 12 ans.

Leur odyssée rappelle un peu l'univers du film O'brother : les frangins rencontrent tour à tour un homme en larmes, une sorcière, un dentiste en reconversion permanente, un gamin un peu frappé, une ourse rousse, une comptable diaphane, et un paquet de brutes ou chercheurs d'or en devenir...

Si Patrick deWitt a assaisonné son univers sauce western pour cette fois, on y retrouve tout ce qui faisait notre bonheur dans les Ablutions : rêve américain raté, personnages barrés, et ce ton désabusé d'un narrateur qui oscille entre prise de conscience, petits bonheurs et dégoût de lui-même. Et surtout, un humour noir décapant.

A lire. Vite. Une TUERIE, qu'on vous dit !

Mois de septembre : une rentrée sur les chapeaux de roue !

Les premiers rentrés parmi vous ont eu une occasion supplémentaire, le vendredi 31 août, de compléter leurs stocks en puisant parmi nos occasions : rassurez-vous, nous essaierons désormais, face au succès, d'en ressortir régulièrement au fil des semaines !

Les soirées "Libraires d'un soir" reprennent dès le vendredi 7 septembre à partir de 19 h 00, avec Anne-Sylvie Homassel et Elisabeth Willenz, traductrices émérites et animatrices du Visage Vert, dont la sélection de 8 livres s'annonce perticulièrement alléchante.

Le dimanche 16 septembre, à partiir de 15 h 00, nous vous offrons une occasion rare de rencontrer Heinrich Steinfest, l'auteur célébré de "Requins d'eau douce" et du "Onzième pion", et le créateur d'enquêteurs aussi atypiques, déjantés et drôles que Herr Lukastik ou Lili Steinbeck !

Le jeudi 20 septembre à partir de 19 h 00, nous aurons le plaisir d'accueillir à nouveau les captivantes éditions Antidata, pour le lancement du recueil de nouvelles "Noche triste", en présence de l'auteur, Stéphane Monnot.

D'autres événements sont d'ores et déjà en préparation, dont nous vous informerons au fur et à mesure. Pensez toutefois d'ores et déjà à réserver votre jeudi 11 octobre si vous aimez Mathieu Larnaudie, Claro et Mathias Enard...

Tous les diamants du ciel

Tous les diamants du ciel

Tous les diamants du ciel
de CLARO
ed. ACTES SUD

Un roman éblouissant où LSD et idiot de village révèlent, entre autres, la nature de la guerre froide...

Ce nouveau roman de Claro, publié fin août 2012, poursuit de plus d'une manière le travail magistral de CosmoZ (2010). Là où il s'appuyait sur des icônes mythiques nées avec le XXème siècle (Le magicien d'Oz, 1900) pour construire une étonnante "grille de décryptage" de la période 1910-1950, il utilise cette fois la fameuse "affaire du pain maudit" de Pont-Saint-Esprit (1951) pour réussir un furieux assemblage, dont le LSD constitue le fil rouge, de la guerre froide et de la contre-culture des années 60-70, et proposer ainsi une lecture acide de l'autre demi-vingtième-siècle, le plus récent.

Comme souvent avec Claro, "raconter l'histoire" tiendrait à la fois de la gageure et de l'horrible gâchis, tant il y a merveille à la voir surgir au fur et à mesure de son bain révélateur. Notons qu'il parvient en 250 pages à créer trois personnages majeurs, dignes des plus grandes figures de la littérature : un extraordinaire "idiot du village" (qu'il y ait ou non hommage à Flaubert), une belle rescapée des années psychédéliques, et enfin un manipulateur d'agents secrets, que ne renieraient certainement ni Deighton ni Le Carré.

Notons surtout que l'auteur atteint ici un niveau de maîtrise de la langue, de ses respirations intimes, qui a de quoi vous laisser les yeux brillants et le souffle court sans l'aide d'aucune substance additionnelle. Les résonances entre rythme et vocabulaire parviennent à convoyer des sensations authentiquement polyphoniques au sein d'un même paragraphe, parfois d'une même phrase, que ce soit pour décrire la f!èvre saisissant Pont-Saint-Esprit ou le cynisme des opérations secrètes, en leur conférant de multiples autres dimensions, en continu - dont une étonnante construction en filigrane d'une figure christique... Rare talent.

Ils s'égarent dans leurs propres gestes, prêts à saisir l'ombre d'un fruit oublié sur la table de la cuisine ou le cercle laissé dans l'air par la bouche ; ils courent le long du fleuve en cherchant dans leurs souvenirs un caillou qu'ils ont lancé dans une autre vie et qui, nécessairement, ne va pas tarder à retomber, moins lourd, plus précieux ; ils allument le poste et laissent les récits d'explorations et de couronnements ne former qu'un seul et scintillant poème où des hommes assoiffés d'hymens et de glaciers gravissent des cathédrales de chairs et de dentelles. Ils voient le tracé des os dans le bras replié que le fils dresse entre sa joue et le coup qu'ils hésitent à donner, maintenant que les conséquences défient les causes. Un mille-pattes, parfois, les instruit, complice de picotements qu'ils supposent prémonitoires d'un membre jamais arraché. Les draps sentent le marbre, et dans les cimetières des lueurs étonnantes chantent à tue-tête. Personne, jamais, n'ira sur la Lune, ils le savent, là où les cratères sont pourtant attente, attente pure. (...)

Bien sûr, il s'agissait de travailler pour l'Agence, bien sûr la CIA avait des comptes à rendre, des documents à tamponner, mais comme toute boîte qui se respecte elle possédait un double fond où s'agitaient mille vipères tandis qu'au grand jour quelques colombes apprivoisées picoraient des gaufrettes en battant des ailes pour la galerie. La guerre était froide et les cervelles essorées à trois cent soixante degrés. La vérité était un sérum corsé qu'on sifflait dry, en rejetant sèchement la tête en arrière, mais pas pour voir le ciel, non, juste l'applique lumineuse au plafond, certainement truffée de micros. La propagande prenait un tour chimique, et le moindre Américain se savait susceptible de contracter le virus mandchou. En même temps que libre, l'homme occidental se réveillait potentiel pantin, girouette vouée aux vents de la propagande, hypnotisable à merci.

Que l'on me pardonne cet enthousiasme un rien dithyrambique, mais on tient là une pièce maîtresse illustrant ce que peut (ce que doit ?) être la littérature aujourd'hui.

Moi, Jean Gabin

Moi, Jean Gabin

Moi, Jean Gabin
de Goliarda SAPIENZA
ed. ATTILA

Un petit morceau d'enfance, d'énergie vive et brute, où chaque interaction familiale est prétexte à une leçon de liberté, où dans les rumeurs luisent des reflets de contes, où les films de Gabin constituent un modèle absolu.

La petite Goliarda a un idéal, il s'appelle Jean Gabin. Il l'accompagne en permanence, guide ses choix, la soutient dans sa fierté farouche, ses réparties vives. Goliarda déambule dans la casba sicilienne interpellée par les uns ou les autres, en quête d'argent pour réparer une dette d'honneur.

Goliarda Sapienza est issue d'une famille anti-fasciste de la Sicile des années vingt, en butte au pouvoir et à la mafia. Famille atypique, recomposée, appartenant aux grandes causes avant tout. Elevée principalement par des grands frères qui lui font lire Diderot ou Voltaire, Goliarda côtoie également des repris de justice, engagés comme domestiques par son père.

Mais ce contexte étonnant, qu'on devine violent par moments, n'apparaît qu'en filigrane, gommé par la focalisation de Goliarda sur les détails propres à l'enfance : les films de Gabin, les rues de la casba de lave et la figure mystérieuse de son Architecte, ou encore le don d'un marionnettiste...

Emporté par le point de vue d'une fillette exaltée, en butte à des personnages improbables (et pourtant probablement réels, comme Zoé, cette nonne du crime, qui porte un couteau entre ses seins) le lecteur n'a pas le choix, il doit y croire et danser avec elle sur le fil de la vérité et des rêves enfantins.

Si le récit ne s'étend que sur quelques jours, Goliarda Sapienza prend son temps, digresse, explique, reprend, en un va-et-vient narratif un peu foutraque et adorable.

Le lecteur en sort remué par l'énergie incroyable de cette petite fille, habité par ses grands mots, et un peu amoureux de Gabin. Au fonds.

 

« Mais quante est-ce qu'y dorment chez toi, jamais ? »

« Les gens actifs, plein de vie, sveltes et vifs, bref en un mot, antifascistes, dorment peu et ne s'ennuient jamais. »

Avec cette réponse je laissais bouche bée petits et grands conformistes de l'immeuble de la via Pistone et si quelqu'un de plus hardi osait répliquer, alors la lame de ma canne-épée verbale sortait de son fourreau de bois pour un coup de griffe :

« Nous ne vivons pas d'une rente bourgeoise, nous ! et nous ne permettons pas que le Duce ou un saint quelconque s'occupe de nous. Essaie de vivre libre, toi, et tu verras le temps qu'il te reste pour dormir. »

Rue des voleurs

Rue des Voleurs

Rue des Voleurs
de Mathias ENARD
ed. ACTES SUD

De Tanger à Barcelone, un adolescent arabe. Fuite, espoir, résignation. Justesse.

Le nouveau roman de Mathias Énard, paru fin août 2012, retrouve le pourtour méditerranéen qui enchantait Zone et les civilisations arabes familières à l'auteur, dans un ambitieux récit à la première personne, néanmoins non dépourvu d'astuces.

À travers le regard de cet adolescent de Tanger, déchiré entre poids des traditions, omniprésence du fait religieux, aspirations simplement humaines et désirs mondialisés, connecté au monde, aux illusions marchandes de l'Occident comme aux révolutions du printemps arabe en risque de rapide désenchantement, via wifis et cybercafés fragiles, Mathias Énard nous offre (car c'est bien d'un cadeau qu'il s'agit ici) une peinture brutale aux accents terriblement justes.

Flottant, dans un court périple qui semble pourtant logiquement interminable au narrateur, de Tanger à Barcelone, en passant par Algésiras (et son ferry bloqué en zone hors douane pour impayés de l'armateur) et une brève excursion, pleine d'espoir, à Tunis, le récit se heurte violemment au sang aléatoire, au sexe incertain et aux murs érigés autour de tout espoir des laissés pour compte de la mondialisation, renvoyés de fait à leur statut de braconniers, de "voleurs", métaphoriques ou non.

Se taillant un chemin terriblement étroit entre culture arabe classique et langue française issue de la Série Noire (belle astuce narrative, au passage, pour disposer d'une langue savoureuse et sans doute plus accessible au lecteur que le féroce flot de Zone), entre amour sincère, fantasme et incommunicabilité, entre quête légitime et résignation inévitable, le narrateur ira ainsi, à Barcelone, jusqu'au bout de la paranoïa secrétée à chaque page par le spectre de l'extrémisme religieux qui hante plus que jamais cette Méditerranée tentant de se "libérer"...

Un nouveau livre (presque) indispensable, donc.

Il y avait quelque chose que je ne comprenais pas : l'Europe admettait-elle qu'elle n'avait pas les moyens de son développement, que ce n'était qu'un leurre, qu'en fait l'Espagne était un pays d'Afrique comme les autres et tout ce que nous voyions, les autoroutes, les ponts, les tours, les hôpitaux, les écoles, les crèches, n'était qu'un mirage acheté à crédit qui menaçait d'être repris par les créanciers ? Tout disparaîtrait, brûlerait, serait avalé par les marchés, la corruption et les manifestants ? Si c'était le cas, beaucoup finiraient rue des Voleurs ; beaucoup allaient déchoir, changer de vie, mourir jeunes, faute d'argent pour se soigner, perdre leurs économies ; leurs enfants hériteraient d'un coup de pied au cul, n'iraient plus dans de belles écoles, mais dans des granges où l'on se serrerait autour d'un poêle à bois - personne ne voyait cela. Il fallait venir de loin pour imaginer ce qu'allait être cette transformation, venir du Maroc, venir du Cheikh Nouredine, venir de Cruz et de ses cadavres.

[... et Charybde 1 approuve.]

Le sermon sur la chute de Rome

Le sermon sur la chute de Rome

Le sermon sur la chute de Rome
de Jérôme FERRARI
ed. ACTES SUD

Le Sermon sur la chute de Rome

Le Sermon sur la chute de Rome
de Jérôme FERRARI
ed. ACTES SUD

Bar de village corse et sermon civilisationnel moyenâgeux pour un cocktail de très haute volée.

Paru en septembre 2012, le sixième roman de Jérôme Ferrari (dont je n'avais jusqu'ici rien lu) fait partie de ces livres dont le propos apparent peut appeler d'abord une certaine incrédulité : il nous parle en effet du bar d'un village corse, contemporain, et d'un sermon de Saint-Augustin, en 411, dont j'avoue avoir été d'abord peu sensible aux côtés excitants... Il fallut une belle présentation Actes Sud aux libraires en juin 2012, et le conseil amical de Claro ("Vas-y, n'hésite pas, c'est vraiment bon") pour me convaincre de lui donner sa chance...

Je ne le regrette pas : en 200 pages, à son tour, Jérôme Ferrari nous montre ce que peut la littérature. Les grands-parents, parents et enfants de ces familles corse et corse "d'adoption" dessinent une puissante fresque où les vertiges de l'ambition et du manque d'ambition, comme seuls moteurs vitaux, se disputent tour à tour la vedette, en un tourbillon serré de chances, d'occasions, de fatalités et de renoncements. Sombre certes, discrètement poignant, fréquemment très drôle, mine de rien, dans ses démonstrations de stupidité humaine et d'ironie du sort, le roman exploite à la perfection une langue impeccable aux ressources très variées, pour réussir à "poser" en conclusion le fameux sermon de l'évêque d'Hippone sur ce que veulent dire "empire" et "civilisation", comme une nécessité.

De somptueux morceaux de bravoure, au fil des histoires, renforcent encore le plaisir méditatif de cette lecture : lutte contre des maladies tropicales, vertus de l'archéologie, malédictions gestionnaires d'un bar de village, ou encore glissements inévitables du commerce au banditisme, les occasions de sourire, de rire et de s'émerveiller foisonnent. L'une des belles surprises de ce mois de septembre 2012, donc.

Libero avait d'abord cru qu'on venait de l'introduire dans le cœur battant du savoir, comme un initié qui a triomphé d'épreuves incompréhensibles au commun des mortels, et il ne pouvait pas s'avancer dans le grand hall de la Sorbonne sans se sentir empli de la fierté craintive qui signale la présence des dieux. Il emmenait avec lui sa mère illettrée, ses frères cultivateurs et bergers, tous ses ancêtres prisonniers de la nuit païenne de la Barbaggia qui tressaillaient de joie au fond de leurs tombeaux. Il croyait à l'éternité des choses éternelles, à leur noblesse inaltérable, inscrite au fronton d'un ciel haut et pur. Et il cessa d'y croire. Son professeur d'éthique était un jeune normalien extraordinairement prolixe et sympathique qui traitait les textes avec une désinvolture brillante jusqu'à la nausée, assénant à ses étudiants des considérations définitives sur le mal absolu que n'aurait pas désavouées un curé de campagne, même s'il les agrémentait d'un nombre considérable de références et citations qui ne parvenaient pas à combler leur vide conceptuel ni à dissimuler leur absolue trivialité. Et toute cette débauche de moralisme était de surcroît au service d'une ambition parfaitement cynique, il était absolument manifeste que l'Université n'était pour lui qu'une étape nécessaire mais insignifiante sur un chemin qui devait le mener vers la consécration des plateaux de télévision où il avilirait publiquement, en compagnie de ses semblables, le nom de la philosophie, sous l'œil attendri de journalistes incultes et ravis, car le journalisme et le commerce tenaient maintenant lieu de pensée, Libero ne pouvait plus en douter, et il était comme un homme qui vient juste de faire fortune, après des efforts inouïs, dans une monnaie qui n'a plus cours.

[... et Charybde 3 approuve.]

Moulins à paroles

Moulins à paroles

Moulins à paroles
de Alan BENNETT
ed. ACTES SUD

Une succession de portraits à l'humour grinçant, brossant très rapidement des existences comme on carotte des sols : un extrait suffit à tout saisir.

Les monologues se lisent comme des nouvelles à la première personne. Six femmes et un homme bavardent, se racontent, se mentent. Des personnages ordinaires très middle class anglaise, des petites vies étriquées très comme il faut, et des petites choses laides sous le verni : alcoolisme, maladie, vieillesse, ennui, inceste...

L'humour naît du décalage entre la vision qu'ont les personnages de leur propre vie et ce que le lecteur découvre peu à peu sous le bavardage polissé. Du véritable humour anglais, qui grince et qui fait mal.

Une frite dans le sucre ouvre le recueil, on hésite un moment pour savoir si Graham est un vieux garçon psychopathe ou vaguement attardé. En fait non, probablement ni l'un ni l'autre, quoi qu'en pense sa maman.

Un lit parmi les lentilles décrit par toutes petites touches l'alcoolisme de Suzanne, femme de pasteur anglican qui n'en peut plus de baigner dans la bigoterie paroissiale : "C'est déjà assez dur avec George alors qu'est-ce que ce serait si j'avais épousé Jésus." Et son amour adultère comme un vrai beau morceau dérobé à la vie.

Miss Rudock, la femme de lettres, passe son temps à observer/récriminer/dénoncer ses voisins, ses élus, des inconnus. Miss Rudock qui, contre toute attente, s'épanouit finalement en prison, où elle se découvre des talents, des amies, un chez-elle.

Leslie, dans La chance de sa vie, raconte son premier vrai grand rôle au cinéma. Pleine d'énergie, elle s'acharne à lancer sa carrière, à "incarner" totalement son rôle et à "creuser" son personnage. Sauf que...

Vous croiriez jamais que cette robe a pas été faite exprès pour moi. J'ai dit à Bob le costumier : "C'est mon sosie cette fille". "Non, ma chérie, il a dit. C'est toi sa doublure, à cette conne."

Continuer comme avant est peut-être la nouvelle la plus noire du recueil : Muriel vient de perdre son mari. Sous la dignité du deuil, et l'affairement de la maîtresse de maison pour qui toutes les petites choses doivent être parfaites, on voit apparaître le pillage de l'héritage par le fils et le probable inceste entre le défunt et la fille attardée. Attardée ou traumatisée ? 

N'allez pas imaginer que c'est une histoire tragique. Je ne suis pas une femme tragique. Ce n'est pas mon genre.

Dans Un bi-choco sous le sofa, Doris, 75 ans, gît dans son salon. Elle a voulu faire la poussière et elle est tombée. L'occasion de faire un peu le point, de repenser au bébé qu'elle n'a pas eu, à son mari défunt, à Zulema qui ne fait la poussière qu'à moitié...

Une femme sans importance, le monologue qui clôt le recueil, est à la fois le plus énergique et le plus mélancolique : Peggy, la cinquantaine impayable, fait rire tout le monde autour d'elle. De la cantine aux toilettes de la compta, de ses collègues aux médecins, aux infirmières, aux autres malades. Et puis la maladie finit par lui manger son énergie, son rire, sa bonne humeur.

Je suis pas du genre à courir chez le docteur toutes les cinq minutes. L'autre jour, le docteur Copeland me l'a dit d'ailleurs : "Mademoiselle Schofield, si tous mes patients venaient me voir aussi souvent que vous, je pourrais mettre la clef sous la porte." On a ri.

Bref, c'est piquant, doux, amer, et drôle, tellement drôle...

Ciseaux

Ciseaux

Ciseaux
de Stéphane MICHAKA
ed. FAYARD

Ciseaux

Ciseaux
de Stéphane MICHAKA
ed. POCKET

Splendide re-création de la vie de Carver, de ses deux épouses et de son éditeur surnommé "Ciseaux".

Après la remarquée Fille De Carnegie, d'abord pièce de théâtre avant d'être adaptée en roman par ses soins en 2008, puis l'aventure "7ème arrondissement" de la journaliste Mona Cabriole chez La Tengo (Elvis sur Seine, 2011), le troisième roman de Stéphane Michaka, fort différent des précédents, paru fin août 2012 chez Fayard, est un coup de maître.

Décortiquant par le menu, en s'appuyant sur de riches sources biographiques et autobiographiques, l'incroyable rectangle "amoureux" composé par le grand nouvelliste américain Raymond Carver, ses deux épouses successives et son éditeur (surnommé, on verra pourquoi, "Ciseaux"), l'auteur nous propose une incursion à la fois puissante et accessible dans les mystères de la création littéraire.

Trouver les voix de ces quatre personnages pour écrire ces notes, ces fragments, ces lettres fictives, leur donner l'épaisseur nécessaire, inventer à bon escient : un pari redoutable et extrêmement réussi, qui nous emmène donc, à fond et de plusieurs points de vue, visiter l'alcoolisme de Carver, ses doutes, les sacrifices familiaux, l'usure de son couple avec Maryann Burk-Carver, le rôle de Gordon Lish qui le publie dans "Esquire" au prix de "coupes" si sévères que l'on peut parler de réécriture, l'influence de sa poétesse de seconde épouse, Tess Gallagher, l'aidant à discerner la part de vérité dans son style propre, moins minimaliste que la création de son éditeur...

Une histoire complexe, belle, très humaine et très intellectuelle à la fois, qui donne férocement envie de se plonger dans les nouvelles de Raymond Carver (l'édition de ses œuvres complètes par l'Olivier fournit les deux versions des textes, celles "travaillées" par Gordon Lish à la publication initiale, et celles "rétablies" de l'édition finale par Carver et par sa seconde épouse), et qui, servie par l'écriture nerveuse et aisément polyphonique de Michaka, permet d'apprécier le tragique maîtrisé de l'existence de l'écrivain, mort à cinquante ans d'un cancer alors qu'il avait maîtrisé son alcoolisme depuis plusieurs années.

Un roman qui se nourrit des arcanes mêmes de la création, tout en donnant à voir, de manière saisissante, l'étrange combativité de ces laissés pour compte qui, avec Carver, rient sardoniquement à la face de la dureté de la vie, sans jamais se laisser intimider.

"Comment cela ? Comment cela, "il ne veut pas" ? Passe-le moi. Passe-le moi, je te dis. Lorraine... Tourne le combiné vers lui. Ithaque, c'est Papa. Papa n'est pas content. Papa doit rester au travail, il va rentrer tard. C'est Maman qui va te lire "Le démon de la perversité". C'est Maman, pour une fois. Alors tu vas au lit, tu m'entends ? Ithaque, arrête tes conneries. Si tu ne vas pas au lit, Papa va rentrer et il va te couper les couilles. Quoi, Lorraine ? "On ne peut pas..." "On ne doit pas..." On n'a pas de couilles, à trois ans ? Mon fils a des... Ithaque a... D'accord, c'est toi qui gères."

"Pourquoi êtes-vous venue exactement ? Vous écrivez un mémoire. Vous allez voir un éditeur. Et vous lui demandez de définir la fiction. Je ne suis pas Dieu le Père. Juste le Capitaine des conteurs. Ce surnom n'a jamais pris, j'ignore pourquoi. Ma réputation, je la dois à mon coup de ciseaux, mon habileté à tailler dans les textes que je publie.
Mais il y a autre chose : ma façon, sous un mot, d'en découvrir un autre. Plus net, plus précis. Une incision qui libère ce que la phrase enfouissait.
Je pense que vous êtes venue pour mon esprit, et aussi pour mon corps."

Golgotha

Golgotha

Golgotha
de Leonardo OYOLA
ed. ASPHALTE

Plus calme que "Chamamé", une fable radicalement oppressante néanmoins.

Publié en 2008 (et premier roman de l'auteur traduit en français, en 2011, grâce aux exploratrices éditions Asphalte), Golgotha peut se lire comme une sorte de contrepoint, chez son auteur, du baroque, exubérant et déjanté Chamamé, écrit à peu près à la même époque.

Ici, pas de zone frontalière de non-droit livrée aux cavalcades insensées des braqueurs, mais la routine oppressante des grandes banlieues, et de leurs zones de cohabitation entre indigence profonde, simple survie et criminalité galopante.

Lorsqu'une jeune femme meurt des suites d'un avortement clandestin ayant mal tourné, entraînant le suicide de sa mère, c'est, pour un jeune policier - pourtant parfaitement au fait de tous les codes plus ou moins tacites régissant les rapports entre forces de l'ordre et bandes criminelles armées de la "cité" - LA goutte d'eau de trop... Décidant de châtier lui-même le responsable, un chef de gang particulièrement emblématique, il déclenche une vendetta inexorable, dont la solution ne pourra venir que du narrateur lui-même, son mentor, vieux policier blanchi sous le harnais, désabusé et usé, qui devra assumer, au fond de lui, ses propres échecs comme ceux de l'ensemble de la société argentine contemporaine, tenu qu'il est par les formes d'honneur et de fidélité qui ont cours ici...

Au milieu des atmosphères de bars rock latino où coexistent parfois plusieurs mondes, une fable plutôt calme en apparence, mais terrible en fait, et ce bien avant sa dure conclusion.

Ce n'est jamais moi qui commence. Ce n'est pas moi non plus qui viens y mettre un terme. Je m'en mêle rarement. Encore moins depuis que j'approche de la retraite. Quelle merde ! J'ai fermé les yeux. Je suis allé me coucher après avoir regardé "El hombre del rifle" comme tous les soirs et lorsque je les ai rouverts... j'avais cinquante ans. À quel moment mon grog s'est transformé en vin et le vin en sang du Christ, un sang amer ? Je n'arrive pas à calculer combien de temps je suis resté comme un moribond. Je ne peux pas non plus jurer qu'aujourd'hui, je suis bien vivant. Parce que ce n'est pas une vie. Je suis un zombie.

Le onzième pion

Le Onzieme Pion

Le Onzieme Pion
de Heinrich STEINFEST
ed. CARNETS NORD

Le grand nez de Lilli Steinbeck

Le grand nez de Lilli Steinbeck
de Heinrich STEINFEST
ed. FOLIO

Suprêmement parodique et déjanté, un thriller policier surprenant, ouvert à des résonances quasi-métaphysiques...

D'Heinrich Steinfest, auteur allemand célébré de polars bizarroïdes, je connaissais le Requins d'eau douce (2004) et son enquêteur indiscipliné et féru du philosophe Ludwig Wittgenstein. Ce Onzième pion de 2007 porte plusieurs crans plus loin la fête farceuse et déjantée.

La policière Lili Steinbeck, éclatante de beauté à cause de ou malgré son nez... surprenant (qui donne d'ailleurs son titre à l'original allemand du roman !), est confrontée à une série de disparitions inexplicables d'hommes ordinaires, dont le seul point commun semble être d'avoir croqué dans une pomme jetée par leur fenêtre et d'avoir séjourné à Athènes en 1995...

Nantie de ces minces prémisses, elle va se lancer à corps perdu, en compagnie d'un détective privé grec obèse et néanmoins invulnérable aux balles et aux blessures, dans une poursuite échevelée qui la mènera au Yémen en pleine guerre civile, à l'île Maurice aux récents développements mafieux, ou encore sur l'île française de Saint-Paul, qui abrite... une base secrète dédiée à la conquête de Mars !

Tentant de sauver l'un des "pions" d'un jeu qui semble englober l'humanité, rivalisant de vitesse, avec acharnement, avec un commando privé dirigé par un ex-spécialiste de la DGSE, elle survole le plateau pour mieux en dégager son propre destin, ironique et hilarant.

Il faut sans doute remonter au magnifique Johannes Mario Simmel et à son magique On n'a pas toujours du caviar (1963), extraordinaire parodie des grands romans d'espionnage, truffée de recettes culinaires insérées toujours à propos, pour trouver une source comparable d'ironie permanente, d'inventivité forcenée, et de dérive parfois proprement métaphysique sous le rire grinçant inextinguible qui traverse le roman...

Joonas Vartalo tomba. Et comme il resta tout droit, raide mort dès le premier de ses derniers instants, plus proche de l'arbre que de l'homme, on aurait pu se croire au théâtre. Être au théâtre : l'idée s'impose quand on se trouve dans une contrée martienne fabriquée de toutes pièces vingt ans plus tôt sur ordre du sommet de l'État et abritant des columbidés censés avoir disparu il y a trois siècles.
Cependant on n'était pas au théâtre. Un projectile sorti de l'arme d'Henri Desprez (pas un Verlaine, mais un engin sans nom, de facture plus ancienne et d'usage privé) avait pénétré entre les yeux du Finlandais, le tuant sur le coup. Steinbeck et Stransky, eux, possédaient tous les deux un Verlaine, mais l'Autrichienne fut seule à dégainer en un éclair. Elle braqua son pistolet sur Desprez tout en se plaçant devant Stransky, afin de lui offrir le rempart de son corps aussi complètement qu'il était possible à une femme de moins de soixante kilos de le faire pour un homme pesant vingt-cinq kilos de plus mais de même taille. Cœur, poumons, cerveau... Quoi qu'il en soit, cela parut suffire. D'un geste, Desprez indiqua à Steinbeck de cesser ses enfantillages et de s'écarter. Pour toute réponse, elle se contenta de viser sa tête d'une main précise et calme, tandis que le Français braquait encore son propre pistolet sur l'endroit où s'était naguère trouvée la tête de Vartalo.
Avec un sourire amusé, Henri Desprez baissa son non-Verlaine tout en ordonnant à Palanka et à son équipe de continuer à tenir Steinbeck en joue - mais sans tirer. Cela va de soi.
Jouant la désinvolture, il demanda :
"Que fait ici la police allemande ? On est en territoire français.
- Je suis en vacances", expliqua Steinbeck.


On se demandera pourquoi un objet aussi extraordinaire n'avait jamais été produit en série. Le fait est que cette association entre un vrai coléoptère et un personnage fictif de bande dessinée n'était pas transposable. Et puis on craignait, sans doute à raison, que beaucoup de gens ne se sentent mal à l'aise à l'idée de transporter un petit insecte dans leur poche de pantalon. Un coléoptère doté d'une mentalité magnétique, qui les suivait partout et qu'on ne pouvait éteindre à l'instar d'un rasoir électrique ou d'une machine à café. Imaginons une machine à café renfermant le corps et l'âme d'un fidèle cocker.

[ Et Charybde 1 est pleinement d'accord... ]

Les instructions

Les instructions

Les instructions
de Adam LEVIN
ed. INCULTE

1 000 pages hallucinantes du bréviaire d'un surdoué de 10 ans construisant une authentique insurrection dans sa banlieue de Chicago...

Premier roman de l'Américain Adam Levin, paru en 2010, publié en français en 2011 par les éditions Inculte, ce dense travail de 1 050 pages raconte dans le détail quatre jours de novembre 2006 de la vie d'un gamin surdoué de 10 ans, extrêmement intelligent, incroyablement érudit en matière de religion juive (il préfère dire, pour des raisons qui apparaîtront au cours de la narration, "israélite"), affligé par ailleurs de certains troubles du comportement, et renvoyé de plusieurs écoles avant de se retrouver inscrit au collège d'Aptakisic, dans la banlieue de Chicago, dans le cadre d'un programme spécial pour jeunes "difficiles", appelé CAGE...

Présentées comme le texte sacré écrit par le jeune Gurion, "messie potentiel", à destination de ses adeptes (jeunes érudits d'autres écoles israélites de Chicago comme autres élèves plus ou moins "à difficultés" scolarisés à Aptakisic), les Instructions exploitent avec brio toutes les ressources techniques de l'écriture romanesque post-moderne (polyphonisme exacerbé, jeux avec les points de vue et la fiabilité du narrateur, utilisation de pièces jointes et de notes de bas de page, plans griffonnés, variations étourdissantes des registres de langage,...), sans jamais perdre de vue la logique narrative conduisant à une minutieuse insurrection, tout à fait réelle, et à une apothéose finale, que l'on se gardera bien de dévoiler, dont la nature fantasmatique et le caractère totalement ouvert (des dizaines de fins supposées, imaginées, rêvées ou simplement rumorisées, s'entrechoquent dans les dernières pages) poseront question jusqu'au bout.

Tout à la fois grand roman d'apprentissage et de découverte de l'adolescence, redoutable exacerbation de L'attrape-cœurs, relecture rusée du collectif adolescent semi-militarisé à la Stratégie Ender, profonde réflexion, décapante, sur le lien entre religion et violence et sur le pouvoir de l'intelligence et du charisme langagier, variation sur l'influence parentale (à travers les figures astucieuses d'un père juif athée, avocat défenseur des droits et notamment de ceux des groupuscules néo-nazis, et d'une mère juive éthiopienne, ex-recrue des forces spéciales israéliennes), ce récit extraordinaire, malgré sa taille imposante, ne comporte quasiment pas de vain ou de superflu, et multiplie au contraire à loisir les "morceaux de bravoure", rieurs, hallucinés ou torturés, appelant la relecture...

Parmi les dizaines de citations emblématiques imaginables, je retiens celle-ci : Sa tactique me faisait penser à ce vers de Lauryn Hill que Flowers aimait : "Même après toute ma logique et ma théorie, j'ajoute un fils de pute pour que vous m'écoutiez, frères ignorants." Lauryn ne vous raconte pas seulement ce qu'elle fait, mais en vous le racontant, elle FAIT ce qu'elle vous dit qu'elle fait. Elle construit la vérité en la disant.

Choc littéraire majeur en ce début 2012 !

Mois de juillet : encore des occasions de visites jusqu'au 21 juillet inclus.

Vendredi 6 juillet à partir de 18 h 30, à l'occasion de la parution de Cavale blanche, son superbe premier roman, nous accueillons Stéphane Le Carre, qui viendra donc discuter et dédicacer ce soir-là. En prime, Gwenn Le Métayer nous lira quelques extraits choisis avec le talent qu'on lui connaît, et Charybde 2 nous dira quelques mots de l'enthousiasme ressenti pour ce roman, et des résonances qu'il crée dans le noir et dans le maritime, avec une mention spéciale à Björn Larsson et à son Cercle celtique. Une belle soirée pour entamer véritablement juillet !

Vendredi 13 juillet à partir de 16 h 00, Charybde vous propose la possibilité d'une razzia dans ses stocks d'occasions. Beaucoup d'entre vous connaissent nos occasions SF, fantasy et fantastique, via notre partenaire Ys (www.librys.fr), mais nous sortons également pour vous ce jour-là plus de 400 Série Noire, plus de 300 Le Masque, et des centaines de romans policiers ou de thrillers, ainsi que des Folio, des Actes Sud, des Points, des Livre de Poche, des J'ai Lu... Une belle occasion de compléter ses collections ou de préparer ses valises pour les vacances, le tout à (très) vil prix !

Notez que nous sommes ouverts le samedi 14 juillet.

Nous serons ensuite fermés du dimanche 22 juillet au dimanche 19 août.

A bientôt chez Charybde !

Le cercle celtique

Le cercle celtique

Le cercle celtique
de Björn LARSSON
ed. FOLIO

Magnifique synthèse de roman maritime exigeant et de polar endiablé. Et magie du Nord de l'Écosse.

Le second roman du suédois professeur de littérature française Björn Larsson, publié en 1992, trois ans avant la consécration internationale que lui amènera Long John Silver, puissante réécriture de la biographie du héros de L'île au trésor, constitue une remarquable incursion dans le genre policier / thriller, et l'une des synthèses les plus abouties que je connaisse entre le roman maritime (y compris dans sa frange apte à satisfaire les plus exigeants des lecteurs "voileux") et le roman tout court.

Le narrateur suédois rencontre au Danemark, en hiver, le nommé McDuff, un bien étrange marin, en train prétendument de chercher des soutiens pour de l'activisme anti-nucléaire en Écosse, mais qui semble en réalité surtout rechercher un certain Finlandais nommé Pekka... En acceptant la discussion impromptue, à bord d'un ferry vide, avec l'énigmatique Écossais, le narrateur ignore encore qu'il s'embarque pour un incroyable périple, à travers la mer du Nord et les terribles eaux nord-écossaises, dans lequel les dangers proprement maritimes, déjà nombreux, seront vite largement renforcés par des dangers humains pour le moins inattendus...

Sous ses airs discrets et quelque peu confidentiels, un petit chef d'œuvre.

"Je racontai alors que pendant des années j'avais rêvé de rejoindre l'Écosse à la voile et que j'avais passé de nombreuses heures à étudier les cartes marines et les atterrages en Écosse, aux Hébrides et en Irlande.


Immédiatement, MacDuff compara avec enthousiasme et fierté les Hébrides au paradis sur terre. Il ne faisait aucun doute qu'il savait d'où il venait et pourquoi. Moi qui n'ai jamais eu de racines, que ce soit géographiques ou autres, je l'enviais de plus en plus en écoutant son récit. Pour moi, mon pays et mon peuple, si tant est que la Suède et les Suédois méritent ces noms, ne sont que des coulisses. Adulte, je n'ai résidé que quelques années en Suède. Je ne ressens aucun mal du pays, si ce n'est peut-être le regret de ne l'avoir jamais éprouvé. Et c'est sans doute pour cela que MacDuff me fascinait à ce point. Mais pas seulement. Il était de plus habité d'une ardeur et d'une intensité qui m'enthousiasmaient et m'éblouissaient. Je le questionnai sur le pilotage dans les Hébrides, et son récit semblait provenir d'une source intarissable de connaissances et d'expériences à laquelle il puisait sans réserves. (...)


J'expliquai que je ne voulais pas être importun, mais que j'habitais à bord d'un voilier et que donc, moi aussi, j'étais marin, "of sorts". Lorsque ensuite je racontai que j'étais allé jusqu'en Bretagne à la voile et que mon prochain voyage serait l'Écosse ou l'Irlande, il parut avoir totalement oublié ma question indiscrète. Mi-sérieux, mi-badin, je lui dis même que du sang celte circulait dans mes veines. Je fis allusion à mon manque de racines, mais j'ajoutai que la Bretagne était le seul endroit où je me sentais vraiment chez moi. Cela avait à voir avec la lumière et le tempérament, le mélange de la douceur du français et de l'aridité du breton. C'étaient les rochers, l'océan et le sentiment que tout le monde avait une histoire. MacDuff ne sourit pas. Il me prenait bien plus au sérieux que je ne le faisais moi-même."

Cavale blanche

Cavale blanche

Cavale blanche
de Stéphane LE CARRE
ed. KIROGRAPHAIRES

Cavale blanche

Cavale blanche
de Stéphane LE CARRE
ed. SIXTO

Un braquage à moitié raté. Une jeunesse qui s’enfuit. L’amour et l’amitié comme des fantômes. La mer. Un moment de précieuse et fiévreuse intensité.

Le métier (fût-il à temps partiel) de libraire comprend des moments de bonheur rare. La découverte de textes réussis en (légère) avant-première en fait partie. La lecture sur épreuves du Cavale blanche de Stéphane Le Carre (sans accent aigu à la fin), qui sort en ce mois de juillet 2012 aux éditions Kirographaires, en est un exemple flagrant.

Une amitié trahie, un amour bafoué, une jeunesse bretonne qui s’enfuit rapidement par la bonde du manque de sens, une tentative de fuite et de rédemption en braquant des dealers pour construire, peut-être, un « nouveau départ »… : tels sont les ingrédients de ce premier roman, dont l’écriture joliment magique sublime aisément ces composantes relativement classiques du « noir » bien noir.

C’est que l’auteur dispose de deux armes fatales qui vous enchanteront. Sa manière de décrypter le classique « triangle », lorsque la femme que l’on aime (ou croit aimer) vous quitte pour votre meilleur ami (ou ce qui en tient lieu), loin de tout mélodrame, use d’un scalpel désenchanté, tout en lucidité qui éviscère. On songe sans doute ici aux meilleurs moments de Frédéric Fajardie et de Luc Baranger. Sa faculté de trouver les mots et le rythme pour évoquer la mer, omniprésente dès que la retraite temporaire du narrateur, île désolée entre Concarneau et l’estuaire de l’Aven et du Belon, se met en place dans les premières pages, et, loin des clichés, force l’admiration de l’amoureux de l’océan et de la Bretagne, et aisément celle des autres aussi. Le spectre bienveillant du grand Björn Larsson, celui du Cercle celtique débarrassé de ses oripeaux de thriller conspirationniste, pour ne conserver que le meilleur, les navigations hallucinées dans le nord de l’Écosse, rôde ici avec bonheur.

Savourons donc sans hésiter ces 130 pages de précieuse et fiévreuse intensité.

Il ne s’était rien passé. Rien ne nous avait séparés. La fac, à Brest, pas loin de dix ans auparavant. J’avais trouvé Mau. Mau m’avait trouvé. Rencontrer un ami, ce n’est pas rencontrer une femme. Il n’y a pas cette impression brusque de livrer son visage aux rayons du soleil. C’est le fil invisible du temps qui attache peu à peu. Mau, moi, les livres, les vinyles, les bars, les fêtes, les livres, moi, Mau. Un jour, on se découvre siamois, rattachés par l’épaule. On rit de se sentir si forts et si différents. L’amitié, c’était des pas de géants qui faisaient trembler la ville médiocre.(...)

Après je décrivis à Mau mes obsessions flottantes, ces cités entourées de rubans d’asphalte, traversées de flux physiques et électroniques fulgurants et parsemées de surfaces commerciales où partout des Blancs avec des sacs de shopping erraient dans l’angoisse, sous la garde de miliciens noirs impressionnants de force physique et de classicisme vestimentaire. Un monde où consommer était une activité, un programme, un loisir, un divertissement, en même temps qu’une crucifixion. On nous y promettait la sérénité et la liberté, comme l’essence d’un service ou d’une marchandise, triste philosophie d’emballage. Et les seules voix qui hurlaient à la folie sortaient des bouches grotesques et édentées des épaves humaines qui s’éteignaient dans le froid de la nuit, à la marge, dans les caniveaux et les terrains vagues… Je dévidai le fil de mes cauchemars vivants. (...)

Les bouleversements quotidiens, subtils ou fantastiques, de mon territoire où flux et jusant jouent les architectes redessinent à chaque fois un étonnement désiré. Je veux ne penser qu’à l’instant. Je crois connaître l’île. Quand j’ouvre la porte, la marée a découvert de nouveaux pions, creusé des fosses, miné le pied des tours rocheuses où s’affalent des parterres d’algues répudiées. Quand je ressors, plus tard, l’eau inverse a débordé les digues, comblé les douves et empli le glacis. Elle vient, lèvres salées et gourmandes, à la rencontre de la douceur de l’herbe. L’île peine alors au milieu des eaux comme une caraque aux cales pleines. Ainsi, dans la lanterne magique des heures, j’habite un mouvement, une dérive, un voyage. Mes yeux me disent que je m’éloigne un peu plus à chaque fois, que je peux fuir. J’ai besoin d’illusions. Je les cherche dans le paysage et ses glissements. Mais quand je dois retourner derrière les murs, mes épaules s’affaissent. Le poids de la réalité, pendu au porche. Je suis protégé parce que je suis ici. C’est tout.(...)

Bastard Battle

Bastard battle

Bastard battle
de Céline MINARD
ed. TRISTRAM

Guerre de 100 Ans revue, en vieux français, par Kurosawa et Jet Li : 100 pages de bonheur !

1437. Les hordes d'écorcheurs, compagnies de mercenaires vendues au plus offrant (ou au "laissant davantage piller") mettent à feu et à sang la France qui se débat dans les derniers soubresauts de la guerre de Cent Ans. Celle d'Aligot, bâtard de Bourbon, est l'une des plus violentes et des plus cruelles... Pillages, tortures, viols, le narrateur vit tout cela avec grand naturel, lorsque suite à des changements d'allégeance, il va rencontrer de biens curieux personnages, parmi lesquels se distinguent une moine shaolin et un authentique ronin...

Et là, sous vos yeux ébahis de lecteur enthousiaste, dans une langue moyenâgeuse superbement reconstituée, vous allez revivre le scénario... des Sept Samouraïs, dans lequel les villageois de Chaumont, encadrés et armés par les improbables compagnons, vont s'essayer à repousser la horde sanguinaire...

Un véritable régal, haut en couleurs, délirant, à la fois historique et déjanté de mélange des genres, tout en n'écartant pas quelques échanges bien sérieux et pensifs entre les protagonistes, le soir à la veillée ou au coin d'une taverne...100 pages de bonheur !

Moi, Denysot-le-clerc, dit le Hachis et Spencer Five, ramassé deux mois devant dans le clos des Riceys, non point saoûl et nu comme on l'a dit mais vaillant sur la vigne et bien armé du baston, en défense, épargné ; je vis des femmes s'effondrer dans les fossés, des hommes courir, l'éclat des faucilles. Nos chevaux qui piétinaient la terre, frappaient et frappaient à coups redoublés. Je vis l'effroi sur le visage des fuyards qui trouvaient la porte close, la herse dressée devant eux leur barrant tout refuge. Pissaient et chiaient de trouille en appelant Baudricourt à ouvrir ! à ouvrir ! Ceux qui ne s'égaillèrent pas d'ailleurs furent pris en grand meslée avec les chevaux d'assault et tranchés roides - les eschielles posées sur leurs corps par-dessus la glace prise dans les fossés. Montèrent les piétons, dague aux deux poings, pendant que les archers arrosaient les remparts - mousche, mousche, mousche !
Le Bailly Baudricourt fit sonner les cloches, fit envoyer son élite casquée, ses long bow pris aux Angloys et les porteurs de hallebarde. Iceulx culbutèrent quelque eschielle mais la piétaille était dans la place, taillait de taille, piquait de pointe et moulinait à plain bras. Hamée ! hamée ! Baudricourt haut et court ! Pendu par la gorge !
(...)

N'eussent été les ordres du bastard, on les eût arsés sur le champ. Ni les vieillards ni les enfants n'en réchappaient. Il y en avait dès lors une bonne XIIzaine dans le puits, jetés là comme des balles de foin, si légers. On les entendait crier du fond, puis de moins en moins, puis plus du tout après qu'y soit précipité quelque moellon. (...)

A la mi nuit, par décision commune et unanime, il fut arrêté qu'atout gens de Chaumont, les sept samouraïs, capitaines désignés, mèneraient résistance pleine et entière à tout envahisseur que soit bastard ou aultre et ville tiendraient. Ainsi fut-il dit, très solennellement, et scellé par jurement, ce jour cinq de septembre mil quatre cent trente sept. (...)

[... et Charybde 3 est bien d'accord.]

N

N

N
de Mikael LAFONTAN, Eric PESSAN
ed. LES INAPERCUS

Un père et son fils "marchent en forêt", dans une brève fable, inquiétante, mystérieuse et d'une troublante beauté.

Publiée en mai 2012 aux toutes jeunes éditions Les Inaperçus, cette nouvelle d'Éric Pessan, construite autour des superbes photographies de Mikaël Lafontan, nous livre en 35 pages une bien inquiétante fable, résolument inclassable.

Dans la forêt, dont mousses et fougères n'ont au fil des mois bientôt plus de secrets pour eux, un homme et son fils marchent. Ils marchent sans vraiment s'arrêter, surmontant courbatures et blessures, à l'écart des villages à peine devinés ou entrevus, toujours à l'opposé du "N" figurant sur la boussole du père.

Le lecteur ne saura pas la raison de cette épreuve, fuite éperdue ou recherche consciente d'ermites, la figure d'une femme à demi effacée sur une vieille photographie ne pouvant à elle seule dissiper cette brume tenace, mais le climat, quasiment cinématographique (le Boorman de Délivrance n'est pas si loin), créé en si peu de mots par l'auteur, nous entraîne doucement dans la tragédie, celle d'un quotidien bizarre confronté à de l'ordinaire (qui ne connaît le plaisir enfantin de la marche en forêt ?) ayant acquis au passage une stature mythologique... Comme si, par moments, le Petit Poucet était devenu lui-même fils d'un Ogre rêveur et inlassable, pour affronter avec lui une route post-apocalyptique à la McCarthy...

Chaque pas sous les arbres, entouré d'un halo mystérieux, baigné d'une interrogation diffuse, reste ainsi soumis à un fantastique qui refuse de dire son nom. Pour un moment de bonheur terrorisé, sous les futaies.

"À l'orée du village, j'attends. Papa va seul acheter des allumettes, quelques vêtements, de la nourriture, des bougies, une nouvelle lampe de poche. J'attends. Il m'ordonne de me cacher, de ne me faire voir par personne. Il m'ordonne de ne surtout pas m'endormir : on est vulnérable lorsqu'on dort. La vigilance, toujours. Et il prend la route qui mène à l'inconnu. J'attends. À chaque fois, j'ai peur qu'il ne revienne pas."

L'empreinte à Crusoé

L'empreinte à Crusoé

L'empreinte à Crusoé
de Patrick CHAMOISEAU
ed. GALLIMARD

L'empreinte à Crusoé

L'empreinte à Crusoé
de Patrick CHAMOISEAU
ed. FOLIO

230 pages et des notes d'atelier pour réécrire Robinson : un pari pleinement réussi, d'une stupéfiante beauté

Publiée en 2012, cette Empreinte à Crusoé représentait tout de même une singulière gageure, même pour un "marqueur de paroles" de la stature gigantesque de Patrick Chamoiseau. Comme il le dit dans les précieuses 20 pages finales de "chutes et notes" (intitulées simplement "L'atelier de l'empreinte") : "Aller entre Defoe et Tournier, entre deux masses de lumière. Trouver l'interstice." Monstrueux défi qui l'est encore davantage si on ajoute dans la balance, pour faire bon poids, James Fenimore Cooper, Jules Verne, Jean Giraudoux, William Golding, Robert Merle et Saint-John Perse... !

Réécrire en 2012 le mythe Robinson Crusoé, en étant tout à la fois fidèle à ses principes d'origine, en savourant les modulations à effectuer sur les variations propres, déjà si riches, qu'y introduisit Michel Tournier (à trois reprises !), c'est donc ce qu'a pleinement réussi Patrick Chamoiseau au long de ces 230 pages.

Passant par plusieurs "âges" distincts, en vingt ans de séjour condensé, le naufragé interroge sur le fond, bien entendu, la notion d'individu, comme celle d'autre et d'autrui - en résonance avec les interrogations et les affirmations que porte le concept de créolité défendu avec tant de talent par Chamoiseau et par Glissant -, réévalue plusieurs fois les modalités de son rapport à la nature, avec pour tout viatique non la fameuse "Bible", symbole de l'île déserte, mais d'infiniment plus précieux, ici, fragments de Parménide et d'Héraclite, avant qu'un final tout à coup beaucoup plus calme ne nous livre presque simultanément une dernière énigme, sauvage, et sa clé.

Toujours étincelant, Patrick Chamoiseau nous a donc bien donné un nouveau chef d'œuvre...

"je pris alors conscience que, durant ces vingt années, mon rire lui aussi avait disparu ; je l'avais pourtant cultivé du temps de mes craintes d'une chute en animalité, riant pour rien, au ciel vide, à la mer marâtre, riant aux perroquets, riant quand j'y pensais, juste pour en conserver la fonctionnalité ; mais il avait fini par disparaître sans tambour ni trompette ; à mesure que j'avais mis en œuvre mon orgueilleuse administration, je m'étais fermé au contact de ce qui m'entourait ; je m'étais fermé surtout au seul humain capable d'entendre un rire, de le répercuter, de le nourrir ainsi : et cet humain c'était moi-même ; j'étais devenu une mécanique administrative, une frappe exploitante, cherchant à combattre les rats, les chats, les attaques de termites, domestiquant les sources et la force du vent, traquant la moindre usure dans mes édifications et dans mes palissades, refusant le défait, haïssant le négligé, établissant sans cesse des plans et des programmes, imaginant toujours quelque moyen supplémentaire de produire, de consommer, d'accumuler, de croître et de m'étendre sur cette île qui me servait tout à la fois d'empire et de cachot ; je n'avais été en contact véritable avec rien ; et, par un raide paradoxe, cette absence de tout contact m'avait éloigné de moi-même ; c'est là sans doute que le rire disparaît, que le sourire s'oublie ; maintenant, je les retrouvais en moi avec une vivacité enivrante, proche de celle que pourrait abriter l'esprit d'un imbécile, mais cela ne me gênait pas le moins du monde ; je riais de toutes mes amygdales, des tressautements bienheureux de mon ventre et de ma poitrine ;"

"ce fut sans doute la période la plus heureuse de mon existence, un bonheur où j'allais sans dieu, sans diable, sans une quelconque croyance capable d'expédier mon esprit dans un vieux labyrinthe ; rien d'autre que de temps en temps le surgissement de l'angoisse, l'aigu passage d'une nausée, le faste d'un beau malaise, mais ils ne me procuraient plus aucun affolement, juste la sensation d'un immense commencement : un lieu inaugural où je pourrais enfin dans une conscience dénudée, très rêche, solitaire à l'extrême et solidaire autant, bâtir tout ce que je pouvais être."

Mapuche

Mapuche

Mapuche
de Caryl FEREY
ed. GALLIMARD

L'Argentine de 2011, ses tortionnaires militaires et leurs complices impunis de 1976-1983, ses enfants volés aux prisonniers liquidés à l'époque... : Caryl Férey nous offre deux héros d'exception et une formidable enquête, sur, au fond, l'éternel retour de l'impavide avidité des nantis...

Paru en 2012, le treizième roman de Caryl Férey, dont nous avions déjà bien apprécié les deux romans "néo-zélandais" (Haka et Utu) ainsi que le superbe La jambe gauche de Joe Strummer, est sans doute son plus accompli à ce jour.

Retrouvant avec un grand plaisir sa manière de camper rapidement un héros au grand cœur, politisé mais poursuivant surtout des démons personnels, tête brûlée s'il est possible, Caryl Férey nous plonge cette fois dans l'Argentine contemporaine qui, d'amnistie complaisante en enterrement de première classe, n'en finit plus de digérer ses années de dictature, ses 30 000 disparus, ses 15 000 fusillés, et enfin ses 500 bébés kidnappés auprès de leurs parents prisonniers politiques pour être adoptés secrètement par des familles proches du pouvoir, entre 1976 et 1983.

Le détective privé Ruben Calderon, l'un des très rares rescapés des geôles militaires de l'époque, alors que son père et sa sœur n'en ont pas réchappé, est ainsi l'un des "chasseurs" privilégiés des "Grands-Mères de la Place de Mai", l'association de recherche des orphelins kidnappés par la dictature (là où les "Mères de la Place de Mai" cherchent avant tout à élucider le sort des disparus). Par un étrange concours de circonstances, il va se retrouver lancé sur une folle piste de l'immonde, aux côtés d'une jeune Indienne Mapuche, sculpteur de son état, dont le sang lui assure une place tout au fond de la société argentine, Indienne à qui le souvenir bien vivace des massacres perpétrés à l'encontre de son peuple, pour voler leurs terres au XIXème et au XXème siècles, fournit un puissant moteur...

Une peinture au pistolet-mitrailleur de la "bonne" (et riche) société argentine, de ses complicités, de ses absences de regrets, de ses turpitudes assumées sans aucun complexe, dans un pays qui cherche encore à digérer les crises économiques terribles que lui ont infligées notamment ses élites économiques passées (rappelons, pour mémoire, que la propriétaire et présidente du plus grand groupe de presse du pays est toujours sous le coup d'une enquête pour détournement d'enfant durant la dictature...). Le style acéré de Férey y fait merveille, dans ce thriller haletant, mais dont l'objet reste bien, avant tout, l'éternel retour de l'avidité capitaliste.

" "Las putas al poder ! (Sus hijos ya estan en el)". Le graffiti plastronnait sur les tôles du hangar. Jana avait dix-neuf ans à l'époque mais la rage restait intacte. Toutes les classes dirigeantes avaient participé au hold-up : politiciens, banquiers, propriétaires du secteur tertiaire, FMI, experts financiers, syndicats. La politique néolibérale de Carlos Menem avait enfermé le pays dans une spirale infernale, une bombe à retardement : accroissement de la dette, réduction des dépenses publiques, flexibilité du travail, exclusion, récession, chômage de masse, sous-emploi, jusqu'au blocage des dépôts bancaires et à la limitation des retraits hebdomadaires à quelques centaines de pesos. L'argent fuyait, les banques fermaient les unes après les autres. Corruption, scandales, clientélisme, privatisations, "ajustements structurels", externalisation des profits, Menem, ses successeurs aux ordres des marchés, puis la débâcle financière de 2001-2002 avaient parachevé le travail de destruction du tissu social entamé par le "Processus de réorganisation nationale" des généraux."

"Ruben abandonna le journalisme qui le faisait vivre depuis son retour à Buenos AIres, et trouva l'appartement à l'angle de Peru et San Juan, qui deviendrait son agence. Il étudia les techniques d'interrogatoire des tortionnaires, la résistance à la douleur, les filatures, avec acharnement, il étudia l'histoire, la politique, l'économie, les réseaux d'immigration nazie, le droit international, l'anthropologie légiste, le tir sur cible mouvante, les arts martiaux des sections combat des Montoneros, de l'ERP ou du Mossad : pour rendre les coups. Son agence de détective n'avait pas pour but de retrouver les disparus - il était bien placé pour savoir qu'ils avaient été liquidés - mais les responsables.
Dans un pays où neuf juges sur dix exerçant sous la dictature avaient été confirmés dans leurs fonctions, Ruben Calderon était l'ennemi déclaré, le bras armé des Grands-Mères, celui qui recevait des têtes d'animaux par la poste, des menaces téléphoniques, des injures. Lui accumulait les rapports d'enquêtes, réglait ses comptes."

Mémoires posthumes de Bras Cubas

Mémoires posthumes de Bras Cubas

Mémoires posthumes de Bras Cubas
de J. M. MACHADO DE ASSIS
ed. MÉTAILIÉ

260 pages d'un cynisme primesautier et matois qui décrivent avec perfection et humour noir le Brésil de 1880

Publié en 1881, ce troisième roman de Joaquim Maria Machado de Assis apporta à son auteur la consécration, et acquit au fil du temps la stature d'une œuvre fondatrice de la littérature brésilienne.

Bras Cubas, désormais décédé d'une pneumonie, rédige ces "mémoires posthumes" avec la liberté de ton que seule, enfin, la mort peut donner au sein de l'ultra-policée bonne société brésilienne du XIXème siècle finissant.

Après deux romans sociaux classiques, Machado de Assis, selon la formule de Roberto Schwarz, écrit enfin ce "roman réaliste aux techniques anti-réalistes". Récupérant une forme d'écriture primesautière, enlevée, pleine de clins d'œil au lecteur, de digressions, d'apparents coqs-à-l'âne, qui doit beaucoup au Laurence Sterne de Tristram Shandy ou encore au Diderot de Jacques le fataliste, l'auteur a une idée de génie, qui crée la rupture et la réussite littéraire : plutôt que de tenter de donner pour la n-ième fois le point de vue narratif à un "opprimé" ou à une "victime", il renverse toute la perspective en faisant de Bras Cubas, le mort narrateur, un membre éminent de la classe dirigeante brésilienne, dont le lecteur incrédule découvre peu à peu, insidieusement, la somme à peine imaginable d'auto-satisfaction et de cynisme qui le caractérisent. Riche fainéant aux ambitions intellectuelles démesurées (et sans rapport avec ses moyens tels qu'ils sont dévoilés, cocassement, de sa plume posthume même, au lecteur), dont la position de rentier sûr de lui repose avant tout sur l'esclavage et le clientélisme à grande échelle, caractéristiques presque fondatrices de cette société brésilienne de grands propriétaires et de riches commerçants, qui ne laissera avec réticence abolir l'esclavage qu'en 1888, provoquant directement la chute du (trop) libéral (pour l'époque) empereur Pedro II et l'instauration pour 40 ans de la république des oligarques et des "coronels"..., Bras Cubas nous enchante à chacun de ses 160 brefs paragraphes, grâce à l'art consommé d'un auteur machiavélique qui utilise avec subtilité toutes les ressources, à rebours, que peut procurer un "narrateur non fiable".

Une œuvre immense, tant par ce qu'elle dit d'un moment social et historique qui n'a jamais vraiment disparu, au Brésil ou ailleurs, que par le raffinement de sa technique littéraire qui provoque, lorsque l'on commence à réaliser ce que l'auteur nous a mijotés, une furieuse envie d'applaudir !

"Le lecteur a là, en quelques lignes, le portrait physique et moral de la personne qui devait avoir plus tant d'influence sur ma vie. Elle était ainsi à seize ans. Toi qui me lis - si tu es encore au monde, quand ces pages verront le jour - toi qui me lis, Virgilia chérie, ne remarques-tu pas quelque différence entre le langage d'aujourd'hui et celui qui fut le mien la première fois que je te vis ? Crois bien que j'étais aussi sincère alors que maintenant ; la mort ne m'a rendu ni acariâtre ni injuste.
- Mais, diras-tu, comment peux-tu ainsi discerner encore la vérité de ce temps-là et l'exprimer après tant d'années ?
Ah ! Curieuse ! Ah ! Grande ignorante ! Mais c'est cela justement qui fait de nous les maîtres de la terre, c'est ce pouvoir de faire revivre le passé, afin de toucher du doigt l'instabilité de nos impressions et la vanité de nos affections. Laisse Pascal affirmer que l'homme est un roseau pensant. Non ; l'homme est un erratum pensant, cela oui. Chaque âge de la vie est une édition, qui corrige l'édition antérieure, et qui sera corrigée elle-même, jusqu'à l'édition définitive, que l'éditeur distribue gratuitement aux vers."

"138 - À un critique
Mon cher critique,
Quelques pages plus haut, après avoir dit que j'avais cinquante ans, j'ai ajouté : "On sent bien déjà que mon style n'est pas aussi léger que les premiers jours." Peut-être, connaissant mon état actuel, trouves-tu cette phrase incompréhensible ; mais j'appelle ton attention sur la subtilité de cette pensée. Je ne veux pas dire que je sois plus vieux maintenant que lorsque j'ai commencé ce livre. La mort ne vieillit pas. Ce que je veux dire, c'est que, à chaque phrase de la narration de ma vie, j'éprouve les sensations correspondantes... Dieu me protège ! Il faut tout expliquer."

Mois de juin : le premier anniversaire de Charybde !

Pour le mois de notre premier anniversaire, et pour l'été qui arrive à grands pas, on vous a concocté un programme en forme de feu d'artifice !

- samedi 9 juin, de 18 h 00 à 22 h 00 (eh oui, une nocturne du samedi, donc !), nous serons heureuse et heureux de vous recevoir pour commencer par fêter ensemble le quatrième anniversaire de notre partenaire internet et livres d'occasion, la librairie Ys, que beaucoup d'entre vous connaissent déjà. Réputée pour la largeur de son offre et la qualité irréprochable de sa définition de l'état des livres, la librairie Ys sera présente ce soir-là avec un assortiment exceptionnel de livres d'occasion, et vous offrira un accès privilégié aux stocks d'occasion secrets d'Ys, de Charybde et de Scylla. Si, habitué(e)s de la librairie, vous vous êtes toujours demandé ce qu'il pouvait bien y avoir dans ces mystérieuses pièces du fond (en dehors de la cuisine et des toilettes), c'est enfin l'occasion d'en avoir le cœur net !

- jeudi 14 juin, de 19 h à 22 h et quelques, nous aurons le plaisir d'accueillir Éric Pessan pour la sortie de son N, une longue nouvelle (ou un court roman), forestier, sombre, inquiétant et pourtant ludique, illustré de photographies de Mikaël Lafontan, qui devrait vous enchanter comme nous... Ce sera aussi l'occasion d'accueillir dans notre librairie les toutes jeunes éditions Les Inaperçus, bien plaisantes, et qui correspondent exactement au type d'effort éditorial que notre modeste échoppe aime à encourager. Au passage, une critique de N par Charybde 2 : http://www.senscritique.com/livre/n/2091337487694995/critique/charybde2/

- vendredi 22 juin à 18 h 00, ouverture de l' "anniversaire officiel". Charybde a ouvert le 23 juin 2011. Pour fêter ce premier anniversaire, nos troisèmes Dystopiales, notre mini-festival maison a concocté une édition d'anthologie, sur TROIS jours de rencontres et de dédicaces tous azimuts.

Vendredi 22 juin : chez Charybde : Karim BERROUKA, Laurent COURAU, Alain DAMASIO, Christophe LANGLOIS, Patrick MALLET et Marc VILLARD

Samedi 23 juin : chez Charybde : Karim BERROUKA, Xavier BRUCE, Sylvain COHER, Laurent COURAU, Patrick deWITT, Léo HENRY, Patrick MALET ; chez Scylla : LASTH

Dimanche 24 juin : chez Scylla : Thierry ACOT-MIRANDE, Julien CAMPREDON, Yves et Ada REMY

En sus de ce feu d'artifice (incluant la sortie d'un inédit de Yves et Ada REMY, Le prophète et le vizir, après 34 ans (!) de silence, on nous indique que parmi les visiteurs qui resteront présents un bon moment se glisseront plusieurs auteurs fétiches de la maison (des rumeurs incontrôlées parlent de Jean-Marc AGRATI , de Jean-Luc MANET et de Mélanie FAZI, mais peut-être encore d'autres...) - et que donc vous pourriez avoir ainsi de petites (bonnes) surprises hors programme !

- vendredi 29 juin à partir de 18 h 30, notre désormais traditionnel libraire invité (au titre du mois de juillet cette fois) sera une habituée du 129 rue de Charenton, que vous entendrez ce soir-là - c'est la règle de notre exercice, dont elle marquera la dixième édition - parler de livres qui ne sont pas les siens. Auteur d'un fantastique intelligent et pénétrant, en nouvelles ou en romans, célébrée par plusieurs prix prestigieux, traductrice réputée, amatrice éclairée de pop-rock indé subtil, Mélanie Fazi nous présentera donc sept ou huit de ses livres préférés. Une nouvelle belle occasion de dialogue et de découverte chez Charybde, pour finir en beauté le mois de notre premier anniversaire !

Oméga mineur

Oméga mineur

Oméga mineur
de Paul VERHAEGHEN
ed. LE CHERCHE-MIDI

Monument. Croyant y être 10 fois perdu, on parvient tout ébahi et heureux au sommet où l'auteur nous voulait.

Publié en 2004, et traduit en français en 2010 par Claro dans l’excitante collection Lot 49, le troisième opus du romancier new-yorkais Paul Verhaeghen, chercheur en sciences cognitives d’origine néerlandaise, compte indéniablement parmi les quelques authentiques monuments littéraires de ces dernières années. Et je pèse mes mots… À l’instar du Central Europe de Vollmann et du CosmoZ de Claro, avec lesquels il pourrait d’ailleurs former une véritable et ambitieuse trilogie décortiquant sans pitié, mais avec un humour dévastateur, les mythes du XXème siècle occidental, Oméga mineur se fixe un vaste programme, et en 750 pages sans gras, y parvient.

« Raconter » un tel livre serait non seulement extrêmement difficile, mais largement criminel : l’énergie et l’habileté déployées par l’auteur pour emmener le lecteur en un point bien précis, en essayant de lui faire croire plusieurs fois qu’il s’est irrémédiablement perdu dans cette forêt de symboles, méritent mieux que la légèreté coupable avec laquelle, par exemple, une critique des Inrockuptibles, au moment de la parution en français, ratait clairement l’essence du livre (tout en l’aimant) mais n’en dévoilait pas moins plusieurs ressorts essentiels de l’implacable mécanique.

Disons donc simplement qu’on suivra, dans un agencement minutieux malgré d’apparents emballements, un étudiant en psychologie cognitive, en post-doctorat à Berlin, où il rencontrera – suite au hasard d’une agression par des skinheads d’extrême-droite, eux-mêmes partie prenante dans l’intrigue d’ensemble - un vieux monsieur, De Heer, qui en vient à lui livrer l’histoire de sa vie, Juif dans le Berlin des années 30, clandestin dans celui des années 40, avant d’être rattrapé in extremis par la Shoah et d’y survivre miraculeusement. Un récit « ordinaire » de plus sur l’Holocauste ? Pas du tout. Brillamment conduite, cette autobiographie dans le roman interroge au contraire l’ensemble des récits de survivants, et demande avec insistance au lecteur ce que pourrait bien être, justement, un « récit ordinaire » sur la Shoah, renvoyant au passage un travail tel que Les bienveillantes au rang de documentaire sérieusement poussif…

Mais le chef d’œuvre de Verhaeghen est loin de se limiter à cette veine (qui vaudrait déjà bien plus qu’un détour à elle seule) : on y suivra aussi le physicien (et prix Nobel) Goldfarb, venu finir ses jours à Berlin qu’il quitta à temps, jeune étudiant, avant la Seconde Guerre Mondiale, pour rejoindre d’abord Harvard, puis le Nouveau-Mexique et y devenir l’un des pères décisifs de la bombe atomique. Ses souvenirs de cette époque prométhéenne, de l’ambiance unique régnant alors sur la base de Los Alamos, et des fragments d'alors qui relient son histoire aux autres, constituent un autre morceau de bravoure, autre récit dans le récit…

Sous vos yeux de lecteur ébahi, la convergence finale se produira, rassemblant l’ensemble des fils que vous aviez cru épars, fût-ce au prix de petits emprunts à la science-fiction de genre – ce qui ne surprendra pas, au fond, l’observateur attentif ayant noté que deux des personnages essentiels s’appellent Hugo et Nebula…

Enfin, au-delà de la froideur des équations nucléaires, au-delà des calculs de ceux dont « la mort est le métier », l’auteur nous livre aussi un roman extraordinairement charnel, où l’on aime sans sexe, où l’on copule sans amour, où l’on joint aussi les deux, avec ou sans apothéose…

À lire d’urgence donc, en prenant toutefois un peu d’élan, car la montagne pourra sembler un rien abrupte, vue d’en bas… jusqu’à ce que le plaisir de cette narration hors du commun vous fasse regretter d’être arrivé, déjà, là-haut…

"De Heer, une pierre de Rosette humaine."

"Dans le tunnel, des câbles épais comme des bras se balancent devant leur visage telles des racines aériennes, et de vraies racines poussent également dans le tunnel - le monde d'en haut s'insinue dans le monde souterrain, affamé, suçant la vie des profondeurs. C'est une cachette merveilleuse. Il est aisé de dériver l'électricité à partir de ces fils : il suffit de détourner une conduite de gaz et de trouver une arrivée d'eau et tous vos besoins sont exaucés. Ils volent des parpaings pour élever des murs. Un bon Lebensraum ; un super endroit pour préparer la révolution interdite : restaurer l'ancienne hégémonie, rendre l'Allemagne aux Allemands, à l'exclusion de tous les autres. Leur vie sous terre n'est pas une fuite. Ils ne prennent pas la fuite. Ils ont transformé l'ancien quai en salle d'attente."

 

Texaco

Texaco

Texaco
de Patrick CHAMOISEAU
ed. FOLIO

L'extraordinaire symphonie de 150 ans de Martinique dans le récit de la fondatrice de l'ex-bidonville "Texaco".

Publié en 1992, Texaco, le troisième roman de Patrick Chamoiseau après les remarqués Chronique des sept misères et Solibo magnifique, lui offrit la consécration du prix Goncourt, et la reconnaissance de sa voie particulière, tant romanesque que théorique, qui, se dégageant progressivement de l'affirmation désormais traditionnelle de la négritude chère à Césaire et à Senghor, débouche sur une conception moderne de la créolité, insérée dans un champ de tradition et d'intelligence historique.

"Texaco" est un quartier de Fort-de-France, sauvage bidonville initial, qui aura finalement émergé en tant que véritable "quartier", réalisant peut-être davantage que n'importe où ailleurs ce "pont" indispensable entre le confort matériel assorti du désastre psycho-social, représenté par la ville moderne, et le dénuement physique assorti d'incroyables formes de solidarité, issues des traditions populaires de la campagne créole.

Patrick Chamoiseau a réussi avec ce livre un impressionnant tour de force, nous proposant une lecture originale de la mémoire de Marie-Sophie Laborieux, désormais âgée, qui fut la fondatrice informelle de "Texaco", et qui porte en elle les récits de ses parents et grand-parents, remontant jusqu'en 1848 et à Victor Schoelcher... Une brillante manière de proposer au décodage 150 ans d'histoire de la Martinique, de l'esclavage à la difficile émancipation de l'après-Seconde guerre mondiale, dans une langue exigeante, aussi fortement imagée qu'extraordinairement précise, ne devant rien au folklore mais tout à l'oralité authentique des récits et des échanges quotidiens de la société martiniquaise.

Rythmée par les incises du Marqueur de Paroles (le romancier lui-même) et de l'Urbaniste (l'architecte chargé de décider du sort de "Texaco"), construite subtilement de voix rapportées et de voix directes orchestrées en une symphonie biblique comportant son Annonciation, son Sermon ("pas sur la Montagne, mais devant un rhum vieux") et sa Résurrection, cette fresque intime et planétaire à la fois constitue certainement l'un des plus grands romans français contemporains.

"Je compris soudain que Texaco n'était pas ce que les Occidentaux appellent un bidonville, mais une mangrove, une mangrove urbaine. La mangrove semble de prime abord hostile aux existences. Il est difficile d'admettre que, dans ses angoisses de racines, d'ombres moussues, d'eaux voilées, la mangrove puisse être un tel berceau de vie pour les crabes, les poissons, les langoustes, l'écosystème marin. Elle ne semble appartenir ni à la terre, ni à la mer un peu comme Texaco n'est ni de la ville ni de la campagne. Pourtant, la ville se renforce en puisant dans la mangrove urbaine de Texaco, comme dans celle des autres quartiers, exactement comme la mer se repeuple par cette langue vitale qui la relie aux chimies des mangroves. Les mangroves ont besoin de la caresse régulière des vagues ; Texaco a besoin pour son plein essor et sa fonction de renaissance, que la ville le caresse, c'est à dire : le considère." (Note de l'urbaniste au Marqueur de paroles)

"Dans ce que je te dis là, il y a le presque-vrai, et le parfois-vrai, et le vrai à moitié. Dire une vie c'est ça, natter tout ça comme on tresse les courbes du bois-côtelettes pour lever une case. Et le vrai-vrai naît de cette tresse." (Cahier de Marie-Sophie Laborieux)

"En cet antan, avec le petit ventre rond des porteurs de gros foie, Esternome mon papa devint maigre comme une morue salée. Le tafia lui rosissait la lèvre, lui rouillait l'estomac et les bords de cervelle. C'est d'ailleurs ce qui dut lui épargner la syphilis car, hi hi hi fout', les petites bêtes précipitées dans son piston devaient se prendre de feu sur l'alcool de son sang. Pratiquant de moins en moins de djobs, il se fit contrebandier d'une guildive détaxée qui stupéfiait les cabarets, il se fit pilleur de tombeaux caraïbes pour des pierres très bizarres à trois pointes et trois forces que les abbés sollicitaient. Il tenta de s'ériger maquereau d'une négritte récemment libérée, qui le renvoya au ventre de sa manman quand elle eut compris comment marchait la vie. Puis, il se fit plus humainement pleureur professionnel quand un bon-mauvais-matin Osélia embarqua sur un vapeur des Amériques avec le blanc à yeux d'eau pâle qu'elle s'était ramassé. L'amoureuse vida la case autour de son sommeil et prit l'envol après lui avoir charbonné sur la porte un "Pa moli" (Tiens bon) que seule devait effacer la nuée ardente qui une-deux temps plus tard allait griller l'En-ville. Le pire c'est que dessous le vœu de cet adieu méchant la négresse vagabonde n'avait même pas signé."

 

Libraires du mois - Fabrice Colin (juin 2012)

Richard BRAUTIGAN, Un privé à Babylone

Roberto BOLAÑO, Étoile distante

Éric CHEVILLARD, Le vaillant petit tailleur

Vladimir NABOKOV, Ada ou l'ardeur

David MITCHELL, Le fond des forêts

Rob SCHULTEIS, Sortilèges de l'Ouest

David MARKSON, Arrêter d'écrire

John FANTE, Mon chien Stupide

Joan DIDION, L'Amérique

Louis WOLFSON, Ma mère, musicienne, est morte de maladie maligne à minuit, mardi à mercredi, au milieu du mois de mai mille977 au mouroir Memorial à Manhattan

 

Les effondrés

Les Effondrés

Les Effondrés
de Mathieu LARNAUDIE
ed. ACTES SUD

Les effondrés

Les effondrés
de Mathieu LARNAUDIE
ed. ACTES SUD

Subtil "making of" littéraire de l'effondrement des acteurs de la crise dite "des subprimes"... Un tour de force parfaitement réussi.

Publié en 2010, le cinquième ouvrage de Mathieu Larnaudie prend la forme d'une revue enjouée de l'effondrement économique, mais surtout idéologique, d'un monde, celui du capitalisme libéral des années 1978-2008, dans la tourmente de la crise des subprimes - mais aussi d'une chronique de la réaction obstinée de ses thuriféraires pour nier la réalité.

Si le propos est similaire, la forme diffère profondément de celle du - également - très jouissif travail en alexandrins de l'économiste Frédéric Lordon (D'un retournement l'autre. Comédie sérieuse sur la crise financière. En quatre actes, et en alexandrins, 2011). Mathieu Larnaudie met en scène une terrible galerie de personnages, certains anonymes, d'autres au contraire très connus, et emblématiques, sans toutefois jamais les nommer. Ainsi, au fil des pages, nous assistons aux réactions (abattement, déni, rage, dépression, suicide ou encore impavidité) d'Alan Greenspan (confronté à la commission d'enquête du Congrès sur la crise), de Nicolas Sarkozy (avec ses impressionnantes volte-faces garanties sans sens ajouté), de Marcel Ospel (mis au ban de la "bonne société" suisse pour sa gestion d'UBS), de Richard Madoff, bien entendu, ultime bouc émissaire du système (qui prétend qu'il suffit de "chasser les méchants" pour retrouver tous les illusoires bénéfices de l'égoïsme de la fable des fourmis), et de ses rabatteurs Robert Jaffe ou Thierry Magon de la Villehuchet, ou encore du milliardaire allemand (partiellement ruiné, et allant cacher sa misère relative et sa honte sur les rails d'une ligne de chemin de fer) Adolf Merckle, du patron déchu de Lehman Brothers, le flamboyant Richard S. Fuld, Jr., ou encore, comme une ombre, du carnassier Édouard Stern avant sa tragique sortie de faits divers,...

La longue phrase de Mathieu Larnaudie, parfois difficile à digérer sans reprendre plusieurs fois son souffle, réussit un petit miracle : tout au long de ces portraits en situation, le lecteur aura l'impression d'être à la fois DANS le film (par l'abondance de détails visuels) et DANS le commentaire du DVD, en voix off (par la subtile intrication des commentaires, ajouts, bonus et remarques in petto).

... un établissement financier et d'assurances belgo-néerlandais qui, avant même que l'ensemble du secteur bancaire n'eût véritablement commencé d'imploser (avant que le séisme ne fut déclaré et identifié, accepté comme tel), avait eu le privilège de préfigurer le chambardement général, d'annoncer, à la manière de ces brusques et ponctuelles variations du champ magnétique local ou de ces légères déformations de la surface du sol qui constituent les signes avant-coureurs du tremblement de terre qui vient, la grande convulsion, de compter parmi les premières sociétés à se déclarer au bord de la faillite, et dont l'État s'était, dès lors, empressé d'empêcher le naufrage, inaugurant ainsi la kyrielle des interventions (la distribution, comme à la criée, de ces enveloppes garnies destinées à garantir la survie - pour éviter la catastrophe, disaient-ils - des entreprises dont tout montrait pourtant que leurs modes de gestion, leurs pratiques - autrement dit, là encore, là comme ailleurs, le réseau des croyances sur lesquelles elles s'étaient, cette gestion et ces pratiques, basées, par quoi elles avaient été induites - étaient les véritables causes de leurs déboires, et qu'une certaine logique (celle du désinvestissement de l'État des affaires privées, péremptoirement prônée par l'école de Chicago, ses maîtres, ses papes, ses évangélistes, ses exécutants, ses ministres, ses petites frappes et ses bras armés, disséminés comme des missionnaires partout dans le monde là où existait ne serait-ce qu'un embryon de marché - c'est-à-dire, précisément, leur propre logique) eût dû conduire à les laisser se débrouiller seules, par leurs propres moyens, s'embourber et déposer le bilan dans leur coin,...

Un tour de force parfois ardu mais nettement indispensable, tout particulièrement alors que le déni, en 2011-2012, a repris du poil de la bête.

Le livre de Jon

Le livre de Jon

Le livre de Jon
de Eleni SIKELIANOS
ed. ACTES SUD

Une extraordinaire construction de tendresse complexe à l'adresse d'un père héroïnomane décédé.

Véritable révélation que ce récit poétique autobiographique, publié en 2004, et traduit en français par Claro en 2012, que l'écrivaine américaine d'origine grecque Eleni Sikelianos consacre à son père, Jon.

Dans une forme magnifique, même si elle peut dérouter par moments, faite de fragments, de scènes quasi-théâtrales reconstruites, de bribes de poèmes, de souvenirs désenchantés ou ré-enchantés, l'auteur nous fait partager, sans jugement et avec une complexe tendresse, le souvenir de son père, héroïnomane, malade, vagabond, absent et présent à la fois...

Une expérience d'une rare profondeur et d'une beauté vraiment singulière, et un coup de cœur immédiat.

"Ces histoires ne seront pas cousues pour former une couverture sans la moindre couture, susceptible de recouvrir les traces de cette famille. Dans ce récit, toutes les failles sont visibles, elles saillent telles des cicatrices, elles cèdent aux coutures ou n'ont tout simplement jamais été rapiécées. Ce fil-ci (la vie de mon père à quinze ans à Lausanne), ce fil-là (la vie de mon grand-père à seize ans à Delphes), se défont et se tordent en autant de lignes sinueuses sur des cartes géographiques magnifiquement colorées qui s'arrachent aux frontières et se dévident dans l'éther. Il n'y a plus rien sur la carte, juste quelques noms ici et là, et des gerbes de couleurs."

"Les marques sombres
un peu partout ici
sont des ombres ; les ombres sont les agences
qui permettent aux yeux de savoir qu'un monde
a une forme. Nous avançons
parmi les couleurs. En regardant, j'ai appris le vol &
la fraude, que le bleu peut
feindre le bleu."

"POÈME INACHEVÉ QUI S'EFFORCE DE S'ÉCRIRE COMME SI JON L'ÉCRIVAIT

Hé, caballero, ai-je dit
au moineau
à la gorge enchantée
qui dansait sur les quais
de la Seine
escroc de caballero voleur de miettes

Ay, compañero
ai-je dit au moineau
espèce de petit danseur fainéant
reluquant des miettes de gâteau
toute la matinée
sans m'offrir une seule
des plumes de ta robe sale

Hé, caballero, viens"

 

[...et Charybde 1 approuve...]

Il y a un trou dans votre CV

Il y a un trou dans votre CV...

Il y a un trou dans votre CV...
de Olivier SALAUN
ed. ANTIDATA

26 savoureux entretiens d'embauche où le sens de l'absurde fait irruption au détour de chaque phrase convenue.

Publié début 2012 aux intéressantes éditions Antidata, ce bref recueil comprend 26 entretiens d'embauche, fictifs, qui parlent ou non de "trou dans le CV", mais qui sont tous particulièrement savoureux.

Jouant en artiste avec les mots, Olivier Salaün réussit superbement le pari de faire sourire ou rire, systématiquement, tout en maintenant une lègère pointe de vertige plus profond à chaque chute d'entretien, où l'absurde, le cruel et l'odieux de certains pans de vie professionnelle se dévoilent, tandis que rôdent en toile de fond Schopenhauer, Sartre, Marlon Brando ou Bruce Willis.

Un livre qui se lit rapidement, avec bonheur.

"- Vous débutez, c'est entendu et c'est un choix qui vous honore, mais sans expérience. Débuter sans expérience n'est pas forcément recommandé. On ne s'improvise pas chasseur de rats."

"- Peut-être. Peut-être. Mais un C.V., c'est comme une combinaison de spationaute. Le moindre accroc, le moindre trou peut être fatal. Vos explications sur les canards ne m'ont pas convaincu. Ce trou à la charnière de vos études et de votre vie professionnelle me semble révélateur, voyez-vous. Vous avez hésité. Peut-être même avez-vous tenté de gagner du temps ?
- Une simple pause.
- Un flottement. Vous m'avez parlé de canards. Je pense que c'est assez clair. Restons-en là."

"- Vous connaissez la belle formule d'André Breton : "J'aimerai que ma vie soit une chanson de veilleur. Indépendamment de ce qui arrive, n'arrive pas, c'est la vigilance qui compte."
- La vigilance ? Ce n'est pas plutôt l'attente ?
- J'avoue avoir développé sa pensée en l'adaptant à l'époque actuelle. Vous me concéderez que l'attente n'est plus de rigueur. L'attentisme représente même, aux fonctions auxquelles vous postulez, ce qu'il faut éviter à tout prix.
- Je ne crois pas que Breton ait prôné l'attentisme, bien que...
- Laissons Breton où il est. Parlons plutôt de vous. Je lis sur votre C.V. que vous avez été gardien de phare.
- Un métier de veille.
- Oui, mais plutôt statique.
- Évidemment le phare est statique. La confiance des marins est à ce prix."

 

[... et Charybde 1 approuve.]

Actualités du joli mois de mai

Deux belles rencontres et quelques nouveautés à noter ce mois-ci !

- Le mercredi 16 mai, nous aurons la joie d'accueillir Eleni SIKELIANOS, de passage à Paris. En compagnie de ses traducteurs Claro et Béatrice Trotignon, l'écrivaine américaine nous parlera de son récit poético-autobiographique, autour de la figure de son père, Le livre de Jon, et de son recueil précédent, Du soleil, de l'histoire, de la vision.

Une occasion rare de rencontrer une auteur atypique, baignant depuis l'enfance dans une impressionnante multi-culture littéraire, et capable d'en extraire régulièrement de la force et du sens.

Mon père a ce que les gens du métier appellent "le contact". Comment il l'a développé, je l'ignore. Si c'est génétique, je n'ai pas conscience de sa présence - mais je n'ai jamais eu de réelle occasion de découvrir si je l'ai moi aussi. Le contact se manifeste ainsi : mon père comprend les ours et les ours le comprennent.

http://www.actes-sud.fr/contributeurs/sikelianos-eleni-0

http://www.greges.net/rubrique.php3?id_rubrique=55

- Le vendredi 25 mai, Fabrice Colin sera notre libraire invité, au titre du mois de juin, et viendra vous présenter sept de ses livres favoris.

Auteur culte, animateur et critique non moins culte, si les choix littéraires de Fabrice Colin sont seulement à moitié aussi fascinants que ses propres écrits, vous n'oublierez pas cette soirée de sitôt !

http://fabrice-colin.over-blog.com/

- A noter que nous serons ouverts normalement le 17 mai, jeudi de l'Ascension, que vous pouvez trouver désormais chez nous en permanence l'ensemble de la production du label musical Volvox Music (http://www.volvoxmusic.com/), et que nous vous fournissons aussi à présent les excellentes revues XXI, 6 Mois, Feuilleton, Believer et Le Matricule des Anges.

A très bientôt chez Charybde !

L'image dans le tapis

L'Image dans le tapis

L'Image dans le tapis
de Henry JAMES
ed. LE SERPENT A PLUMES

La nouvelle de James qui immortalisa une lecture possible du regard critique, et le sens des "quêtes d'une vie"...

Cette longue nouvelle de 1896, pourtant célèbre, m'était inconnue jusqu'à ce que Pacôme Thiellement l'utilise comme une référence-clé dans son magistral Les mêmes yeux que Lost.

En une petite centaine de pages, Henry James règle à la fois, avec la finesse qui le caractérise, un "compte" avec le métier de critique littéraire, pris entre exégèse parfois déraisonnable, charlatanisme et admiration sincère, et avec la notion même de "quête structurante" à l'échelle d'une vie (d'où l'intérêt manifeste de cette œuvre pour le propos de Pacôme Thiellement).

Un jeune critique, devant remplacer un ami et confrère plus expérimenté au pied levé, se retrouve accidentellement dépositaire d'une confidence d'un grand auteur : son œuvre encensée, d'une dizaine de romans, contient une trame globale qu'aucun lecteur ou critique n'a encore jamais découverte. Dès lors, le jeune critique, puis son ami lui-même et la fiancée de celui-ci, consacrent une énergie inlassable et dévorante à la découverte de cette "image dans le tapis"...

J'avais écrit quelques articles et j'avais gagné un peu d'argent et pour tout dire, j'en étais peut-être même déjà arrivé au point de commencer à penser que j'étais plus fin critique que mes aînés ne feignaient de le croire. Pourtant, si je mesure le chemin que j'ai parcouru, ce qui n'est qu'une manie car ce chemin n'est pas encore bien long, je dois avouer que tout a vraiment commencé pour moi du jour où George Corvick est entré dans mon bureau, essoufflé et contrarié, pour me demander un service.

Sans nouvelles de Gurb

Sans nouvelles de Gurb

Sans nouvelles de Gurb
de Eduardo MENDOZA
ed. SEUIL

Modernes Micromégas, deux extra-terrestres sont lâchés dans le feu de la Barcelone des années 80. Hilarant.

Publié en 1991, ce très court roman (120 pages) d'Eduardo Mendoza est franchement hilarant, quasiment du début à la fin.

Utilisant la technique ancestrale du regard venu d'ailleurs, chère au Voltaire de L'ingénu et de Micromégas, ou au Montesquieu des Lettres persanes, l'auteur plonge deux extra-terrestres dans la fournaise du Barcelone de la Movida des années 80. L'un des deux disparaît rapidement, et c'est le journal méticuleux du second, parti à sa recherche, qui constitue l'objet du roman. Occasion rare d'innombrables jeux de mots et de situations pétries de culture pop et cinéphile, et d'une satire légèrement déjantée de la société espagnole, voire occidentale...

Le 9 de ce mois.
7 h 00 Conformément aux ordres donnés (par moi), Gurb se prépare à prendre contact avec les formes de vie (réelles et potentielles) de la région. Étant donné que nous voyageons sous une forme incorporelle (intelligence pure - facteur analytique 4800), je décide qu'il adoptera un corps analogue à ceux des habitants de la zone. Objectif : ne pas attirer l'attention de la faune autochtone (réelle et potentielle). Après consultation du Catalogue Astral Terrestre Indicatif des Formes Assimilables (CATIFA), je choisis pour Gurb l'apparence de l'être humain dénommé Madonna. (...)

7 h 23 Gurb est invité par l'être à monter dans son moyen de locomotion. Il demande des instructions. Je lui donne l'ordre d'accepter la proposition. Objectif fondamental : ne pas attirer l'attention de la faune autochtone (réelle et potentielle).

7 h 30 Sans nouvelles de Gurb.

8 h 00 Sans nouvelles de Gurb. (...)

20 h 30 Sans nouvelles de Gurb.

Le 10 du même mois.
7 h 00 Je décide de partir à la recherche de Gurb. Avant de partir, je dissimule le vaisseau pour éviter toute découverte et inspection de celui-ci par la faune autochtone. Après consultation du Catalogue Astral, je décide de transformer le vaisseau en corps terrestre connu sous la dénomination d'appartement familial, dupl., chauf. centr., liv., 3 ch., 2 s. de b., cuis. Terrasse. Piscine ds imm. Pkg. 2 pl. Facil. crédit max. (...)

8 h 00 Je me matérialise à l'endroit dénommé carrefour Diagonale - Paseo de Gracia. Je suis écrasé par l'autobus n°17 Barceloneta - Vall d'Hebron. Je dois récupérer ma tête qui est allée rouler à la suite de la collision. Opération malaisée du fait de l'affluence des véhicules.

8 h 01 Écrasé par une Opel Corsa.

8 h 02 Écrasé par une camionnette de livraison. (...)

Exécution !

Exécution !

Exécution !
de Mark LEYNER
ed. LE CHERCHE-MIDI

Grande claque littéraire déjantée où un adolescent écrit un scénario "fou" tandis que son père attend l'exécution.

Le second roman de Mark Leyner, publié en 1998, et publié en français en avril 2012, constitue un moment de pur bonheur débridé.

Le jeune Mark, treize ans, assiste à l'exécution de son père par injection létale. Bien que raisonnablement contrit, il est tout de même un peu pressé, car il doit rendre en urgence un travail : un scénario, qu'il n'a pas encore même ébauché, mais qui a déjà remporté un prix littéraire particulièrement juteux, grâce au talent de son agent. Las, le père résiste à l'injection létale, et se voit donc logiquement condamner à l'EDENJ (Exécution Discrétionnaire de l'État du New Jersey), qui le voit donc désormais sous l'épée de Damoclès d'un tirage au sort quotidien décrétant que, ce jour-là (que ce soit le lendemain ou dans trente ans), les forces de sécurité peuvent l'abattre à vue, sans souci d'éventuels dommages collatéraux...

C'est le point de départ d'un complexe récit de la part de Mark, qui enchevêtre inexorablement sa narration personnelle, son scénario écrit en urgence, sa critique déjà écrite du film qui serait tiré du scénario, le tout avec l'aide de la directrice du pénitencier, au cours d'une mémorable partie de défonce et de jambes en l'air, saupoudrée, comme l'ensemble des différents récits entremêlés, de grosses gouttes de synchronisation musicale rock échevelée...

- EDENJ - exécution discrétionnaire de l'État du New Jersey.
- Je crois avoir lu un truc là-dessus dans ELLE, dit papa. C'est un peu comme une fatwa facultative.
- Le point que nous aimerions préciser aux relaxés concerne l'indétermination, reprend le superintendant. Vous vivez votre vie, vous suivez gaiement votre train-train, et soudain un matin vous vous réveillez pour découvrir un nain accroupi sur votre poitrine qui tranche habilement vos artères carotides avec deux étoiles ninja. Ou vous vous rendez en avion à Orlando, Floride, en lisant, hilare, les "Confessions" de saint Augustin, et pendant ce temps, dix mille mètres plus bas, un policier de la route du New Jersey sort de son véhicule, s'agenouille sur le bas-côté de la I-95, épaule un lance-missiles antiaérien et réduit votre 727 en étrons volants - et pffiiouu.


Un livre qu'on souhaiterait citer quasiment in extenso, tant les moments hilarants et néanmoins vertigineux, fourmillant de références de culture pop comme de culture savante, joyeusement malaxées, sont présents presque à chaque page ! Et une belle prouesse d'édition et de traduction, pour laquelle on se doit de remercier Lot 49 et Claro.

Sur les nerfs

Sur les nerfs

Sur les nerfs
de Larry FONDATION
ed. FAYARD

Sur les nerfs

Sur les nerfs
de Larry FONDATION
ed. LIVRE DE POCHE

Une série d'instantanés sauvages des rues de Los Angeles, par un éducateur spécialisé aux 20 ans d'expérience dans les quartiers "difficiles".

Premier roman d'un éducateur de rue des quartiers difficiles de Los Angeles, publié en 1995 et traduit en français début 2012, Sur les nerfs se présente comme un féroce assemblage d'instantanés, de scènes prises sur le vif, de brefs accès de sauvagerie, de désespoir ou de sordide, dont surgit par instants une révolte ou une rédemption.

Quand j'ai flingué Paul, c'était pour son bien. J'avoue que je lui ai tiré à la base du crâne. J'étais triste qu'il n'y ait pas d'enterrement, même si, de toute manière, j'aurais jamais pu y aller. J'ai un boulot maintenant, je suis instituteur à Temecula. Tina et moi, on a acheté une belle petite maison, là-bas. La plupart du temps, on est contents, même si elle m'appelle encore Paul par moments, au beau milieu de la nuit et quand on fait l'amour.

(...) Bobby s'est mis à vendre des cachetons. Il s'est fait un paquet. Il s'est tapé Theresa alors que personne d'autre y arrivait. On n'a jamais compris pourquoi, mais il a jamais vendu que des cachetons. Et puis un jour, il s'est fait coincer. Un type avec qui il dealait depuis un bout de temps. Il l'a fait monter dans sa caisse. Le mec avait tout un tas de cachetons. Bobby payait 16 000 dollars - cash. Les flics ont encerclé la caisse. D'après lui, il y avait huit flics et ils braquaient tous leur flingue. Ils ont saisi le pognon et les cachetons. Bobby a pris six ans, mais il est sorti au bout de deux et demi.

Entre Jean-Marc Agrati et Eric Miles Williamson, entre recherche de la sortie et inévitable abandon, 120 pages de rue, de poésie et d'absurde qui frappent là où ça fait toujours aussi mal.

Grandeur et décadence d'un parc d'attractions

Grandeur et décadence d'un parc d'attractions

Grandeur et décadence d'un parc d'attractions
de George SAUNDERS
ed. GALLIMARD

Sept nouvelles acérées de la décadence, de celle d'un parc d'attractions vintage à celle d'un pays entier...

Premier recueil publié en 1996 par George Saunders, publié en France en 2001, il comprend sept nouvelles subtilement liées les unes aux autres par une toile de fond et un certain nombre d'indices disséminés.

La longue nouvelle finale Bountyland (100 pages) est la seule à spécifier un futur américain relativement proche, dans lequel mutations génétiques incontrôlées, décadence économique prononcée et sur-balkanisation des territoires ont conduit à la fois à une formidable régression sociale et culturelle, et à des destins individuels hachés, brisés, entre profiteurs cyniques et survivants désabusés. L'errance du héros dans ce monde mourant est d'ailleurs au passage infiniment plus poignante et mieux mise en scène que le largement laborieux La route de McCarthy...

La nouvelle-titre, Grandeur et décadence d'un parc d'attractions, qui ouvre le volume, est sans doute celle qui plante le décor avec le plus de brio : dans cette reconstitution de l'époque de la guerre de Sécession, propriétaires et dirigeants indélicats exploitent jusqu'au bout de la nuit des employés qui se raccrochent à leurs dernières bribes de salaire pour survivre au chaos environnant, inventant chaque jour des bricolages désespérés pour maintenir en fonctionnement au moins minimal leurs machineries, techniques et humaines, qui se délitent lentement mais sûrement, et éviter que les limousines blindées des riches visiteurs - ou les cars sécurisés d'un système scolaire et culturel tournant désormais à vide - ne se détournent définitivement de l'endroit, qui serait alors livré à la déréliction finale, et aux gangs de gamins des environs, tagueurs, voleurs, violeurs et assassins à l'occasion... Extraordinaire prétexte pour une succession de bévues hilarantes, de bassesses confondantes et de scènes aberrantes, nimbées d'un humour pince-sans-rire au fond bien glacé...

- Il a tiré sur Howie. Je veux qu'on le boucle.
- Il a tiré sur le livre de comptes d'Howie, répond Mr A. Il a tiré sur le livre de comptes d'Howie dans l'optique de sauver la vie d'Howie. Quoi qu'il en soit, ne coupons pas les cheveux en quatre. Si Sam est bouclé, nous le sommes aussi. Cela vous semble-t-il une expérience souhaitable ?
- Non.
- J'essaie simplement de vous expliquer que c'est le moment d'assimiler ce que nous savons déjà, et non de poignarder quelqu'un dans le dos. Nous avons compris la leçon, vous et moi. Nous avons grandi. Nous devrions en être reconnaissants, et la gratitude est la réponse appropriée. La gratitude et la certitude de ne jamais commettre une nouvelle fois cette erreur.
Il sort une Bible :
- Jurons sur cette Bible que nous n'embaucherons jamais plus un psychopathe pour une importante mission de sécurité.
Le téléphone sonne alors. Sylvia a croisé les données des admissions et a découvert qu'il ne s'agissait pas d'un gang mais d'un groupe d'ornithologues amateurs qui ont eu le malheur d'être des adolescents de sexe masculin et de s'éloigner un peu trop du sentier balisé.
- Aïe, s'étrangle Mr A. Ça peut devenir un paramètre sérieusement négatif.


Les cinq nouvelles étagées entre cette introduction tonitruante et le périple picaresque final renforcent chacune tel ou tel point de cette décrépitude grimaçante, dans laquelle l'humour absurde et abject du capitalisme "sur-tardif" se déploie dans toute sa splendeur... par un auteur qui déclare volontiers que s'il ne parvient pas à vous faire "rire et pleurer à la fois", il n'a pas tout à fait atteint son objectif...

L'attente du soir

L'Attente du soir

L'Attente du soir
de Tatiana ARFEL
ed. JOSÉ CORTI

Un roman bouleversant, poétique et lumineux.

Parce qu'il y a d'abord trois enfances : Giacomo, qui baigne dans la lumière du cirque et l'amour de ses parents, Mademoiselle B. qui grandit sous un regard parental inhumainement froid, et l'enfant qui survit dans un terrain vague. Ils sont trois, le directeur de cirque, la femme grise, l'enfant artiste. Trois vies coupées du monde, trois regards, trois chemins qui convergent, chacun à leur rythme.

Parce que c'est triste et beau, et dans ce roman l'un ne va jamais sans l'autre. A l'enfance heureuse se mèle la tristesse du temps qui passe et la fatigue de la vieillesse, à l'absence d'amour maternel répond le regard d'un nouveau-né, dans la violence d'une vie sauvage germe le talent d'un artiste.

L'attente du soir, paradoxalement, c'est l'attente de la lumière : celle qui se fait une place petit à petit dans la vie de chacun des personnages, à coup de rêve, d'histoires, ou de peinture. C'est aussi les lumières du cirque, qui en s'allumant font place à la magie...

Un très beau roman, qu'on commence les dents serrées, puis qu'on lit avec une boule dans la gorge, et enfin les larmes aux yeux. Beau et émouvant. Emouvant et beau. 

 

[et Charybde 3 approuve...]

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