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La trilogie babylonienne

La Trilogie babylonienne

La Trilogie babylonienne
de Sébastien DOUBINSKY
ed. JOËLLE LOSFELD

Visite échevelée d'une moderne Babylone, au montage serré, où les destins tourbillonnent avec une sombre joie.

Ce triptyque de 2009 de Sébastien Doubinsky (dont la première partie, La naissance de la télévision selon le Bouddha, avait été publiée en 1995) nous plonge au cœur d'une moderne Babylone, dont un montage serré de plans vifs nous révèle rapidement les facettes : sauvage guerre humanitaire en Asie, criminalité galopante, concurrence exacerbée entre médias pour la chaleur du scoop, persistance des rêves et des aspirations malgré la déliquescence,... Comme si la substance du Tous à Zanzibar de Brunner avait été filtrée, condensée et épurée pour parvenir à son essence...

Ils leur avaient dit :
- Nous allons défendre les valeurs essentielles de notre culture. Nous allons combattre pour les intérêts économiques majeures de l'Occident. Nous allons combattre pour le droit d'avoir des boissons gazeuses dans nos frigidaires, et de l'essence dans les réservoirs de nos voitures.
Non, en fait, ils ne l'avaient pas vraiment dit comme ça, mais personne n'était dupe. Enfin, pas lui, en tout cas. Les dés étaient pipés depuis le début. Que lui restait-il à faire d'autre, sinon compter ?
Il avait inventé de nouvelles équations, avec de multiples paramètres entrant en ligne de compte : la durée des missions, la distance des cibles, le nombre de corps divisé par le temps passé sur le terrain d'opérations... Il avait des chiffres. Il avait des diagrammes. Tout cela était perdu maintenant, brûlé avec son sac à dos par les balles au phosphore. S'il était resté encore un peu là-bas, il aurait pu commencer à tirer les conclusions de son travail... Un an de patience, à relever systématiquement toutes les données auxquelles il avait directement accès - et pour cause ! -, un an de perdu en quelques secondes. Seule l'absurdité de tout cela demeurait à présent.


C'est en extrayant quelques personnages choisis au sein du bourbier que les deux parties nouvelles, Taureau jaune (où un serial killer est pourchassé par un commissaire prodige, fatigué, mais comme "aidé" par les rêves d'un Tim Powers sous amphétamines) et Les jardins de Babylone (où le statut marchandisé ultime de la littérature et de l'assassinat légalisé donnent les deux clés manquantes et provisoirement finales), nous permettent d'atteindre une vision totale de cette société abyssale, pourtant simple "développement" de la nôtre.

Aujourd'hui, c'étaient plutôt les ouvrages d'anthropologie et de philosophie qui l'attiraient. D'autres poèmes, d'autres mystères cristallisés autour du jeu des questions et des réponses... Mais Valentino était un bon poète, et il vivait selon les contraintes obscures de sa passion.
Tout avait un sens, selon lui. Les mots avaient un rôle crucial, séparant, divisant le monde entre le bien et le mal et définissant l'écart entre ces parallèles. C'était, selon lui, la mission commune aux écrivains et aux policiers. Il écrivait des tas de choses là-dessus et, franchement, il semblait obsédé par ce thème.
C'étaient de bons poèmes malgré tout, même s'ils ne changeraient jamais rien à ce foutu monde. À vrai dire, c'était cela que Ratner respectait le plus chez son jeune partenaire : son attachement à une passion inutile.
Cela demandait du courage, de nos jours.


Le propos est servi par une écriture serrée, subtilement ironique, jouant avec les angles de vue autant qu'avec un personnage de narrateur pirandellien, et au total plutôt éblouissante.

Actualités du 15 au 30 avril

Une belle rencontre et une "grosse" soirée cette quinzaine :

- le vendredi 20 avril, Alice ABDALOFF sera notre libraire invitée, au titre du mois de mai, et viendra vous présenter sept de ses livres favoris. Chroniqueuse de choc de l'émission de radio culte La Salle 101, Alice Abdaloff allie des goûts éclectiques à des opinions souvent radicales. Ses choix nous intriguent donc par avance. Venez nombreuses et nombreux les découvrir ce soir-là ! http://www.salle101.org/

- le vendredi 27 avril, Charybde vous rejoue Littérature et rock, comme en octobre dernier. Maud Lübeck, une jeune artiste que l'on apprécie énormément, viendra fêter avec un showcase la sortie de son premier album, La fabrique, dont Mélanie Fazi parle très bien sur Le Cargo : http://lecargo.org/spip/maud-lubeck/la-fabrique/article7874.html . Jean-Luc Manet (dont la nouvelle rock Haine 7 est une de nos grands favoris du moment), Dominique Forma (dont le noir Skeud, sur l'univers du disque pirate, avait enchanté les fans de La Spirale en novembre dernier), Scarlett Alainguillaume (dont la nouvelle Le seuil, dans le recueil Douze cordes, utilisant subtilement une chanson de Lynyrd Skynyrd, nous a réjoui) et Malvina Majoux (dont Le schnark de Levallois, dans le même recueil, est une incroyable réussite) nous feront le plaisir d'être là pour discuter et dédicacer.

Ce sera aussi l'occasion pour les libraires de partager avec vous leur engouement pour quelques livres rock qu'ils adorent, et pour le label ami Volvox Music, de vous présenter ses principaux artistes, car Charybde vous proposera désormais aussi leurs disques.

Pour goûter l'ambiance enfiévrée de Charybde ce soir-là, venez nombreuses et nombreux !

Le voyage imaginaire

Le Voyage imaginaire

Le Voyage imaginaire
de Léo CASSIL
ed. LE NOUVEL ATTILA

Réédition d'un livre-culte de 1933 : la révolution russe dans le regard et l'imagination débridée de deux enfants.

Grâces soient rendues aux éditions Attila d'avoir exhumé et brillamment réédité cet étonnant livre de 1933, publié pour la première fois en français en 1937.

Entièrement raconté du point de vue de deux enfants vivant à Pokrovsk-sur-Volga (aujourd'hui appelée Engels, la ville faisant face à Saratov), nous suivons avec bonheur le quotidien d'une famille russe en 1917-1919, des premières semaines de la révolution de février à la guerre civile. Avoir un père médecin, juif, au milieu des Allemands de la Volga, en plein bouleversement social et politique, produit un filtre étonnant pour les deux garçons, qui se sont inventé un pays imaginaire, la Schwambranie, dans lequel ils projettent, à longueur de soirées et de consignes forcées par les punitions, même bienveillantes, l'ensemble de leurs réflexions et de leurs confrontations à la réalité.

Sous une apparence de "livre pour enfants" (ce qu'il ne fut à aucun moment), Cassil réalisait en fait une réflexion rusée sur le monde comme il alla à l'époque, avec un réalisme qui lui valut une longue période de non-réimpression en URSS, avant d'être ré-accepté en 1955, expurgé de certains des témoignages les plus rudes sur la période révolutionnaire et pré-révolutionnaire (l'antisémitisme latent de la population russe, en particulier, qui apparaît cruellement au fil des pages de l'édition originale).

Un livre étonnant, plaisant et bien pensif à la fois.

- Eh bien ? demanda le commandant, elles vont ?
- Elles vont, répondit papa, furieux.
- La gauche ne serre pas ? demanda le commandant avec sollicitude. Non ? Vous voyez, je vous le disais bien qu'elles ne serreraient que les premiers jours et qu'après elles se feraient.
- Je dois vous dire franchement, camarade Oussychko, dit papa, que la cordonnerie vous réussit mieux que la Révolution.
- Ça dépend du point de vue, camarade docteur, répondit le commandant en riant, vos bottines c'est vous qui les avez commandées et la Révolution, excusez-moi, n'a pas été faite à votre pied. Il se peut qu'elle serre un peu par endroits.

 

[...approuvé par Charybde 4]

Haine7

Haine7

Haine7
de Jean-Luc MANET
ed. ANTIDATA

La Nationale 7 n'avait pas fait dans le détail. Jeanne et Hugo : laminés trois ans auparavant. Le petit Paul : porté en terre le matin même.

Jean Luc Manet réunit trois solitudes le temps d'une nouvelle. Une dingue, entre zombi et furie, un vieux flic fatigué et un journaliste paumé en plein syndrome du Saint-Bernard. Chacun s'emmêle dans son désespoir, chacun à son rythme, chacun sur sa fréquence.

La nouvelle finit mal, avec la brutalité des textes courts et le désespoir de la littérature noire la plus râpeuse.

Dans un style travaillé, léché, fouillé ‒ écrit, dira-t-on, l'auteur brosse un quotidien glauque en bordure de la Nationale 7. Cette route, c'est peut-être le quatrième personnage important de la nouvelle. Elle empoisonne la vie, elle hante, elle tue, elle guide vers l'évasion... ou pas.

Haine7 c'est aussi un très joli petit objet des éditions Antidata. Illustré par Emmanuel Gross, en noir et blanc de jeux de matières, de taches d'encre floues sur lesquelles se dessinent des silhouettes, reflet négatif des silhouettes de craie post-meurtre ou post-accident, sur traces de rorscharch... c'est flou, c'est noir, ça pue le drame.

[... et Charybde 2 est d'accord]

La douceur de la vie

La douceur de la vie

La douceur de la vie
de Paulus HOCHGATTERER
ed. QUIDAM

Thriller policier autrichien très réussi, habilement écrit, vertigineux quant à ses implications psycho-sociales.

Publié en 2006, couronné par le Grand prix de littérature policière allemande en 2007 puis par le Prix de Littérature de l'Union Européenne en 2009, ce polar autrichien nous est offert en français en ce début 2012 par Quidam Éditeur.

Noël et le Nouvel An dans un village autrichien, sous la neige. Une fillette découvre le corps défiguré de son grand-père assassiné, et en est traumatisée... Loin d'une apparente n-ième histoire de serial killer, Hochgatterer nous propose une angoissante lecture à deux voix principales de l'enquête à mener, celles de l'inspecteur de la Criminelle, un rien désabusé, et du psychiatre de l'hôpital local...

Formellement habile, avec ses sept narrateurs, dont certains difficiles à identifier de prime abord, cette enquête hors du commun nous plonge dans une Autriche qui se recroqueville toujours davantage sur sa peur, sur ses crispations identitaires et sur son potentiel de haine, tandis qu'essaient d'y surnager de leur mieux les témoins ahuris de cette glissade aux enfers... Et sous nos yeux incrédules, et ceux - un rien plus blasés - du psychiatre, nous réalisons que tous, presque sans exception, sommes devenus des sujets de psychiatrie, plus ou moins bénins, plus ou moins psychopathes, sous la terrible pression sociale et économique désormais en vigueur...

Au-delà du thriller réussi, un moment authentique de vertige social et politique, alors que tombent gentiment les flocons de la Saint-Sylvestre...

Canal Mussolini

Canal Mussolini

Canal Mussolini
de Antonio PENNACCHI
ed. LIANA LEVI

Canal Mussolini

Canal Mussolini
de Antonio PENNACCHI
ed. LIVRE DE POCHE

Une très savoureuse fresque politique et familiale de paysans de Ferrare, sur 40 ans d'Italie fasciste...

Publié en 2010, à soixante ans, le huitième roman d'Antonio Pennacchi, est de son aveu même, "l'oeuvre de toute une vie", préparée par l'ensemble de ses écrits précédents, incluant le remarqué Mon frère est fils unique de 2003, superbement porté à l'écran en 2007 par Daniele Lucchetti.

Canal Mussolini a été truffé d'éléments autobiographiques savamment agencés et réarrangés par cet auteur atypique, authentique fils d' "émigrés intérieurs" de la Vénétie vers le Latium dans les années 30, tour à tour séminariste pendant 2 ans, inscrit au néo-fasciste MSI pendant 2 mois puis au PCI, comme ouvrier chez Alcatel Italia, pendant 30 ans, avant de reprendre ses études à temps partiel et de commencer une carrière d'écrivain à 44 ans...

Canal Mussolini, entièrement raconté "à l'oral" par un narrateur qui ne sera identifié qu'à la dernière page, nous plonge dans la saga familiale des Peruzzi, prolifique famille de cultivateurs pauvres, métayers dans la Vénétie de Ferrare, devenus massivement fascistes après la première guerre mondiale, séduits par les promesses de terres du premier programme mussolinien, avant que, totalement ruinés par les effets de la politique monétaire mussolinienne, ils n'acceptent avec joie de participer à l'exode intérieur massif qui conduit 30 000 familles italiennes de Vénétie à coloniser les ex-marais Pontins, au sud de Rome, jadis vaste marécage livré à la malaria, que les grands travaux fascistes (et notamment le percement du canal Mussolini) ont (c'est une vérité historique) rendus parfaitement cultivables...

Une fresque exceptionnelle qui court de 1910 à 1950, embrassant aussi bien des dizaines de drames familiaux que les errements de la "grande politique" mussolinienne, mais aussi les complaisances politiques des uns et des autres, rendus incroyablement savoureux par la forme orale et dialectale de l'ensemble de la narration (la traductrice Nathalie Bauer, à l'instar d'un Serge Quadruppani confronté au verbe de Camilleri, livre d'ailleurs ses réflexions et ses partis-pris dans une excellente postface).

À partir de ce moment-là, Giolitti n'a plus voulu les voir. Il était fait comme ça - aujourd'hui avec toi, demain avec un autre -, il ne se perdait pas en subtilités en matière d'amis et d'ennemis. Quand il avait besoin d'une voix au Parlement, il l'achetait au premier venu ; exactement comme maintenant, en fin de compte, si bien que tout le monde affirme qu'il a inventé le transformisme. Il a même inventé les repentis, et il a battu la Camorra en enrôlant les camorristes, il a tout inventé, et si ça n'avait tenu qu'à lui, il aurait même inventé le centre gauche. Il y a plus de cent ans. Ce sont les réformistes qui n'ont pas voulu. Alors, il a inventé la Démocratie chrétienne.

En effet, les bonifications ne sont pas une invention de Mussolini, mais un problème que l'Italie unitaire s'est posé aussitôt après le Risorgimento et l'unification. Les plaines du Centre et du Sud étaient abandonnées depuis des siècles : les gens s'étaient retirés sur les montagnes pour se défendre des Barbares et des Sarazins, puis avaient été chassés par les latifundia et la malaria. Un désert. À la fin du XIXe siècle on promulgue donc - toujours et surtout dans la vallée du Pô - les premières lois et entame les premières grandes interventions de bonification à l'initiative de particuliers qui souhaitaient à juste titre accroître leurs cultures et augmenter leurs gains. Il ne faut pas croire que c'étaient des philanthropes. Or, dans le centre et le sud de l'Italie - les régions plus pauvres et davantage atteintes par la malaria -, on n'avait jamais touché au moindre brin de paille : il n'existait pas de classe d'entrepreneurs à proprement parler ; les riches propriétaires terriens se contentaient de réunir les fruits de leurs terres et de les manger dans leurs palais en ville. c'est ainsi que les cercles de Nitti et de la Banca Commerciale décident d'introduire le capitalisme : "Si les riches du Sud n'en sont pas capables, nous prendrons leur place, nous autres du Nord." Avec l'argent de l'État, évidemment.

Quand nous avons envahi la Grèce, Adolph - qui avait répété au Duce sur tous les tons "laisse tomber les Balkans, n'y ouvre pas un nouveau front, concentre-toi sur l'Afrique du Nord, prenons Suez et l'Egypte" - a eu une syncope : "Qu'esse t'es allé fout' en Grèce sans rien m'dire ? T'aurais au moins pu m'avertir, non ? - Tu m'a peut-êt' averti quand t'es allé envahir la Pologne, la Tchécoslovaquie et maint'nant la Roumanie ?" (...) "J'pouvais quand même pas leur laisser l'pétrole !" a-t-il lancé au Duce en guise d'explication. L'Italie avait lu la nouvelle dans le journal. Le Duce avait piqué une crise : "Ah oui ? Ben, j'vais t'montrer." (...) Et lui - Hitler - s'est sacrément mis en rogne : "Spèce de taré, tu crois qu'y a du pétrole ? Y a foutr'ment rien en Grèce ! Y sont encore plus pauv' que vous, vous n'y êtes allés que pour m'faire enrager, qu'le diable vous emporte !"

Les mêmes yeux que Lost

Les mêmes yeux que Lost

Les mêmes yeux que Lost
de Pacôme THIELLEMENT
ed. Léo SCHEER

Une lecture de LOST d'une rare intelligence. Un must pour amateurs, curieux, et même (surtout ?) déçus de la série.

Publié début 2011 dans la collection Variations de Léo Scheer, cet essai de Pacôme Thiellement réjouira tous les amateurs de la série-culte Lost, mais aussi, potentiellement, tous les sceptiques de l'ensemble de la série et tous les déçus de la dernière saison.

Essai brillant, d'une agilité intellectuelle hors du commun et d'une culture fouillée et éclectique, Les mêmes yeux que LOST nous emmène très vite sur le terrain des mythologies orientales, du mysticisme, ou de l'ésotérisme hermétique, mais ne s'y confine pas, loin de là. La lecture des personnages, de leurs moments-clé, de leurs rôles, de leurs limites, de leur sens individuel et de leur signification collective, constitue un véritable enchantement, un défi intellectuel toujours souriant, et une puissante incitation à voir et revoir ces six saisons qui ont dérouté plus d'un spectateur...

Au fil des 115 pages et des 6 chapitres (Pense à une boîte, Le roi du monde, Son nom est Jacob, Introduction au monde de l'âme, L'air lui-même est devenu ténébreux et Regard parfait), on naviguera ainsi avec Ferdinand Ossendowski, Jacques Maritain, René Guénon, René Daumal, Henry James, Constance Fenimore Woolson, Jorge Luis Borges, Francis Ford Coppola, Brian de Palma, Giordano Bruno, Giulio Camillo, Antonin Artaud, David Lynch, Farîd al-Dîn Attâr, Franz Kafka, Raymond Abellio,..., pour un feu d'artifice d'intelligence précise, d'analyse filmique et d'humour malicieux.

LOST, dans son ensemble, peut apparaître comme un remake grandiose de "L'approche d'Almotasim" de Jorge Luis Borges, lui-même un remake du "Langage des oiseaux" d'Attar.

Jorge Luis Borges dit de la défaite qu'elle a une dignité qui appartient rarement à la victoire. On pourrait ajouter que l'échec est le lot de la majorité, tandis qu'une rare minorité peut se vanter de s'être véritablement accomplie pendant sa chétive durée. Les héros de LOST sont, comme vous et moi, quelles que soient leur classe sociale ou leur culture d'origine, des ratés.

Le conflit principal au cœur de LOST n'est pas, comme les scénaristes l'ont longtemps prétendu, celui entre la science et la foi. Ce n'est pas non plus, comme certains personnages se sont maladroitement essayés à le suggérer, celui entre le Bien et le Mal. (...) La polarité centrale de LOST est celle de la confiance et de la tromperie. Et cette polarité est le corollaire du conflit entre la fiction et ses règles et le monde réel et son anomie.

Actualités du 1er au 15 avril

Trois rencontres un peu différentes cette quinzaine :

- le mardi 3 avril, une occasion unique de passer un moment avec Larry FONDATION, de retour du festival Quais du Polar à Lyon avant de reprendre l'avion pour les Etats-Unis. Médiateur spécialisé des quartiers difficiles de Los Angeles, il nous a offert en 1995 Sur les nerfs, un exercice romanesque époustouflant de saisie, en instantanés, de ce qui fait la vie, terrible, poignante, souvent désespérante et parfois pleine d'espoir, de ces vies... Désormais disponible en français grâce à notre amie de Fayard Noir.

- le vendredi 6 avril, vous pourrez fêter avec nous la réédition du mythique Voyage imaginaire du russe Léo CASSIL, publié en 1933, interdit de réimpression pendant 20 ans, et en parler avec les éditeurs d'ATTILA, inlassables découvreurs et redécouvreurs de littérature, à qui nous devons notamment d'avoir renoué avec Jacques ABEILLE...

- le jeudi 12 avril (en remplacement de notre nocturne habituelle du vendredi 13 avril, donc), une rencontre avec Jean-Luc MANET, critique rock et auteur, et Emmanuel GROSS, peintre, sculpteur et illustrateur, pour leur Haine 7, et pour découvrir aussi les superbes éditions Antidata, que nous implantons pour l'occasion dans notre librairie.

A très bientôt chez Charybde !

Blue Jay Way

Blue Jay Way

Blue Jay Way
de Fabrice COLIN
ed. SONATINE

Blue Jay Way

Blue Jay Way
de Fabrice COLIN
ed. LIVRE DE POCHE

Un thriller américain (!), un bon.

Julien, le narrateur, est un français à New-York. Ayant perdu son père dans les attentats du 11 septembre, il s'acharne à ne pas s'en remettre, avec une passivité qui le caractérisera tout le roman.

Quand Carolyn Gerritsen, l'auteure sur qui il écrit une thèse, lui propose de s'installer à Blue Jay Way, la villa hollywooddienne où vivent son fils et son ex-mari, Julien quitte une existence vide (la sienne) pour devenir le témoin d'une autre (celle de la faune de L.A.).

Officiellement professeur de français pour un jeune homme à la dérive, le narrateur erre entre son ordinateur et la piscine ou la cuisine, entre théories du complot sur le 11 septembre et existences en décomposition accélérée. Si le temps semble suspendu, sur ce niveau de narration, la pourriture est toute proche sous le verni : sexe, drogue, jeux malsains, manipulation, confrérie étudiante, enlèvement...

En parallèle, on suit deux enfances, deux monstres. L'un, rescapé du suicide de sa mère, se sent poursuivi par le diable, passant de HP en HP. L'autre, petit sadique manipulateur, joue l'innocence et torture ses camarades pour les conduire à la folie. On devine qu'à l'âge adulte, ils évoluent près de Julien et de Blue Jay Way. Mais qui ?

Si Julien, et le lecteur, devinent ou soupçonnent beaucoup, rien n'est jamais vraiment acté, rien n'est jamais clair. Sans doute parce que Julien subit l'histoire comme témoin, sans volonté propre, dans un décor où tout est vain et tout est faux. 

Fabrice Colin peint le Los Angeles de Bret Easton Ellis (Moins que zéro), sa décadence et sa vacuité, tout en s'appliquant à y placer tous les codes du thriller américain. Jusque dans le style où l'on croit percevoir des erreurs de traduction avant de se souvenir que l'auteur est français... 

A lire. Parce que c'est bien, voilà.

{... et Charybde 2 est bien d'accord]

Ma dernière création est un piège à taupes

Ma dernière création est un piège à taupes

Ma dernière création est un piège à taupes
de Oliver ROHE
ed. INCULTE

Du mythe de l'ingénieur global au triomphe du marchand fragmenteur, avec l'AK 47 et son inventeur...

Paru en mars 2012, ce court texte (80 pages) est l'adaptation de la pièce radiophonique AK-47 réalisée pour France Culture.

Deux fils, étroitement et brillamment enchevêtrés : d'une part, la vie de l'ingénieur mécanicien Mikhaïl Kalachnikov, inventeur, passionné, patriote fervent, conducteur de char, protégé de Joukov et de Voronov, général sur le tard après avoir été fils de déporté dékoulakisé et fugueur par deux fois (au moins), d'autre part, le destin de sa création la plus célèbre, l'AK-47, symbole du progrès mécanique technique, de la robustesse pensée, des luttes de libération, avant de devenir, dans un de ces tragiques ou ironiques retournements de l'histoire, celui des conflits incessants du capitalisme triomphant et parcellisant, celui des enfants-soldats ivres de drogue et de rage, celui d'une consommation quasiment ultime.

Si Oliver Rohe nous laisse un peu sur notre faim, c'est que l'on sent bien qu'il pouvait nous en dire beaucoup plus, tant ses réflexions sur l'imagination technicienne et les paradoxes du capitalisme marchand, ancrées dans les ordres de Lénine sur la poitrine du vieil inventeur et les nécessités du calibre 7,92, font virevolter nos neurones, entre nombreux sourires et yeux stupéfaits...

(...) et tenteront alors, non sans difficulté, de s'adapter à leur tour aux temps nouveaux qui exigeaient ainsi, pour des raisons de configuration spatiale et temporelle des combats, de stratégie d'attaque et de défense, qu'on règle une bonne fois pour toutes ce terrible dilemme des munitions et qu'on adopte par conséquent un armement individuel inédit. Maintenant nous tenions enfin le nouveau calibre.

À observer maintenant une carte répertoriant pour nous les usines de fabrication, les arsenaux et les centres de stockage, les zones de conflits et les routes officielles ou clandestines de la distribution des armes, de ces quelque cent millions de Kalachnikov certifiées ou contrefaites inondant le marché mondial, sans qu'aucune réglementation et qu'aucun contrôle sérieux ne vienne encadrer leur circulation, leur circulation libre et effrénée, à observer les trajets compliqués et les circonvolutions de ce flux incessant de Kalachnikov sur le marché, il devient encore plus aisé de comprendre que ce fusil d'assaut imaginé par un paysan russe bientôt centenaire n'épargne aucun continent et aucune région, que sa dissémination forme un réseau d'échanges de plus en plus dense et touffu, à l'image de n'importe quelle autre marchandise d'envergure planétaire, d'une boisson gazeuse, d'un téléphone mobile ou d'un produit immatériel. (...) Mais cette impression est évidemment fallacieuse, parce que la marchandise AK-47 ne travaille au contraire qu'à la fragmentation permanente des territoires, à leur fractionnement en portions, en parcelles toujours plus réduites sur le modèle de la guerre civile infinie (...)

Et on n'hésitera donc pas, le cas échéant, à relire l'opuscule sur la route improbable du musée Kalachnikov d'Ijevsk, ou sur celle, un peu plus vraisemblable, de la salle du même nom du Musée d'Artillerie de Petersbourg.

Poésies choisies

Poésies choisies

Poésies choisies
de W. H. AUDEN
ed. GALLIMARD

Très beau recueil couvrant l'essentiel des deux "périodes" (avant- et après-guerre) du poète de "Funeral Blues"...

Longtemps relativement peu connu en France, le poète anglais Wystan Hugh Auden a acquis une soudaine renommée suite au succès du film Quatre mariages et un enterrement en 1994, dans lequel Matthew (joué par John Hannah) réalise une poignante lecture du poème Funeral Blues devant le cercueil de son ami et amant Gareth (joué par Simon Callow).

Ce recueil de Poésies choisies, publié en 1968, parcourt presque toute sa carrière prolifique, des poèmes curieusement réalistes, sociaux, voire "techniciens" de son écriture d'avant-guerre, à l'époque de son engagement communisant, jusqu'à ceux d'après-guerre et aux plus tardifs, marqués notamment par sa conversion à la foi catholique et par son partiel rejet du monde et du séculier.

Une poésie d'une richesse nourrie de contrastes soudains, parfois brutaux, d'une ironie souvent cinglante, et d'une culture aux allures volontiers encyclopédiques.

Le contrôle des cols, il le voyait, était la clef
De ce nouveau secteur, mais qui pourrait s'en rendre maître ?
Lui, l'espion de métier, dupe des vieilles ruses,
Était tombé au piège dressé pour un faux guide.


Hors de portée du long bras de la Loi,
Près d'une route maritime,
Des pirates dans leurs repaires insulaires
Observent le code du pirate.


Même si les miroirs devaient lui être odieux pour quelque temps,
Femmes et livres lui apprendraient, avec l'âge,
L'esprit qui pare avec un style désinvolte
Pour tenir les silences à distance et enfermer
Ses manies d'ours en cage dans un sourire mondain.


Mais cet homme ira toujours
En dépit des gardiens, à travers les forêts,
Étranger pour les étrangers au-delà des mers jamais vides,
Demeures des poissons, l'eau qui suffoque,
Ou bien, seul comme un tarier sur la colline,
Près des ruisseaux troués de tourbillons,
L'oiseau hanteur des pierres, l'oiseau inquiet.


Avec une remarquable préface de Guy Goffette et une subtile introduction de Claude Guillot.

Actualités du 15 au 30 mars

En cette période éminemment littéraire qu'est la deuxième quinzaine de mars, nos soirées et rencontres se multiplient, chez Charybde et chez nos amis et associés de Scylla (tout proches, au 8 rue Riesener).

Ainsi :

- vendredi 16 mars à 18 h 30 : rencontre avec Laurent KLOETZER, l'auteur notamment du CLEER que nous avons tant aimé l'an dernier, à l'occasion de la sortie de son nouveau recueil Petites morts.

- samedi 17 mars à 15 h 00 : après-midi "NO MORE PEOPLE", pour discuter autour du "jeu avec les célébrités dans la littérature", avec trois auteurs que l'on adore : Arno BERTINA, Arkady KNIGHT et Mathieu LARNAUDIE (qui pourront ainsi évoquer Johnny Cash, Roger Federer, Keira Knightley ou encore Alan Greenspan, issus de leurs romans respectifs).

- samedi 17 mars toujours, mais chez Scylla à partir de 15 h 00 : rencontre avec Vincent GESSLER à l'occasion de la sortie de son roman "post-cyberpunk" hilarant, Mimosa. Dix minutes à pied entre les deux librairies !

- jeudi 22 mars, chez Scylla à 18 h 00 : rencontre avec Sébastien DOUBINSKY, l'auteur entre autres de la superbe Trilogie Babylonienne, de bref passage hors de sa résidence danoise.

- vendredi 23 mars : nos amis de La Spirale sont de retour, pour évoquer "L'apocalypse qui n'aura pas lieu... (en tout cas, pas comme vous l'entendez), avec Laurent COURAU, Rémi SUSSAN (et son Les utopies posthumaines : contre-culture, cyberculture, culture du chaos) et Laurent QUEYSSI (et son tout nouveau Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps).

- vendredi 30 mars à 18 h 30, Fabrice PATAUT, l'auteur à déguster d'Aloysius et de Reconquêtes, sera notre libraire invité du mois d'avril, et présentera avec l'éclectisme qui le caractérise sept livres qui lui tiennent à cœur.

- et enfin, lundi 2 ou mardi 3 avril (on vous précise ça dès que possible), rencontre avec Larry FONDATION. De passage de son Los Angeles habituel, l'éducateur de rue des quartiers chauds, devenu un incroyable écrivain (son étonnant Sur les nerfs est à lire absolument), nous rendra une petite visite chez Charybde avant de reprendre l'avion le lendemain.

Un programme chargé, que nous espérons alléchant, pour ce début de printemps littéraire.

Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps

Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps

Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps
de Laurent QUEYSSI
ed. ACTUSF

Huit nouvelles de Laurent Queyssi, belles relectures de thèmes SF classiques ou bienvenues inventions délirantes !

Paru début 2012, ce recueil de nouvelles de Laurent Queyssi en regroupe sept parues précédemment en revue ou en anthologie, toujours délicates à rassembler pour le lecteur non spécialisé, et une inédite.

On peut ainsi de délecter d'une savoureuse variation sur le No Logo de Naomi Klein, drôle mais aussi sensiblement plus grave qu'il n'y semble au premier abord (Sense of Wonder 2.0), d'une relecture astucieuse du thème des "innombrables univers parallèles", en même temps qu'une méditation sur le temps, la richesse et l'ennui que ne renieraient pas les grands écrivains de l'immortalité (Fuck City), d'un amusant post-scriptum au mythe de Fantômas (La scène coupée), d'un hallucinant entretien avec l'auteur Jane Dick, dont le frère jumeau, Philip, mourut à l'âge d'un mois (707 Hacienda Way), une très belle métaphore réflexive sur la vie réelle et la vie virtuelle, la curiosité et le courage (Rebecca est revenue), une épique transfiguration des Pixies comme héros et héraut de la lutte contre les mauvais extra-terrestres secrets, et pour rien moins que le salut de l'humanité par le (bon) rock (Planet of Sound), et enfin une réécriture, nerveuse et poétique, du thème immémorial en SF qu'est l'arche / vaisseau générationnel, pour un hommage appuyé à l'art de l'invention romanesque et au blues texan et louisianais des années 30 (Nuit noire, sol froid).

La nouvelle inédite, proposant une explication crédible au décevant final de la série Lost, et nous éclairant de manière décisive sur la manière dont se résolvent les conflits entre scénaristes de séries à Hollywood, est un délicieux morceau de bravoure, où tout commence et finit en effet par Pac-Man (Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps).

- On nous a volé notre futur. (Sense of Wonder 2.0)

Mei partageait son sentiment, elle vibrait à l'unisson de cette supplique intense de passion affligée. Elle se sentait à sa place, à présent. À l'endroit exact où elle aurait dû naître. Elle s'accroupit et toucha le sol. Il était froid. (Nuit noire, sol froid)

Je ne sais pas si c'est de me retrouver dos au mur, de sentir sur ma nuque le souffle édenté de la mort, mais c'est à ce moment-là que tout a changé. J'ai senti une transformation. Subite. Brutale. Fondamentale. Comme un changement d'enveloppe. Comme si on m'avait arraché mon humanité et qu'on m'avait permis de réfléchir en 0 et 1 et plus en "je t'aime", "tu me manques" et "je ne me suis jamais senti aussi seul et je vous déteste". (Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps)

Actualités du 20 février au 20 mars

À peine passée notre soirée Littérature russe contemporaine, où nous avons pu vous présenter 7 auteurs russes que nous aimons, ainsi que le duo WOODWISE (voix + violoncelle), les événements des prochaines semaines devraient vous enchanter à nouveau :

- le vendredi 24 février, notre libraire invité du mois de mars, le collectif culturel L'Intermède, vous présente 7 de ses livres favoris.

- le vendredi 2 mars, Olivier BORDAÇARRE, l'auteur de l'excellent La France Tranquille, viendra dédicacer, et improviser quelques lectures d'extraits en compagnie de trois musiciens (voix, basse et percussions) !

- le vendredi 9 mars, nos amis de l'association FONDU AU NOIR viendront présenter leurs "thrillers" préférés.

- le vendredi 16 mars, Laurent KLOETZER, que nous aimons beaucoup, et dont vous avez été nombreux à apprécier le CLEER l'an dernier, viendra présenter et signer le tout récent dernier-né de ses romans, Petites morts.

- le samedi 17 mars, "NO MORE PEOPLE" : pour discuter autour du "jeu avec les célébrités dans la littérature", trois auteurs que l'on adore : Arno BERTINA, Arkady KNIGHT et Mathieu LARNAUDIE (qui pourront ainsi évoquer Johnny Cash, Roger Federer, Keira Knightley ou encore Alan Greenspan, issus de leurs romans respectifs) - tandis que Vincent GESSLER et son Mimosa seront tout près, chez Scylla. Une riche après-midi en perspective, non ?

On se réserve la possibilité de vous adresser des flashs d'information dédiés, via le site ou via notre newsletter Abonnés, en cas d'ajouts au programme !

À très bientôt chez Charybde !

Reconquêtes

Reconquêtes

Reconquêtes
de Fabrice PATAUT
ed. PIERRE-GUILLAUME DE ROUX

À Los Angeles, un terrain "en forme d'États-Unis" confronte cinq personnages à leurs mémoires. Magnifique.

Paru en août 2011, le quatrième roman du philosophe du langage Fabrice Pataut intrigue d'abord, puis rapidement, séduit et enchante, laissant en place une curieuse sérénité rêveuse au moment de le refermer.

Cinq personnages à Los Angeles, en 2004, au moment où les forces américaines patinent en Irak, et où les décapitations d'otages occidentaux semblent se multiplier. Une veuve d'un certain âge se retrouve sous les feux de l'actualité lorsque les médias réalisent que la forme de sa propriété reproduit exactement celle des États-Unis, y compris une parcelle distante figurant Porto-Rico et un terrain, en cours d'acquisition, situé exactement où devrait se trouver l'Alaska... Un agent immobilier, scrupuleux et dévoué, chargé de superviser cette acquisition... Son assistante, amour possible qui mûrit doucement au fil des mois... La grand-mère de celle-ci, survivante de la Shoah, achevant paisiblement sa vie à Jaffa / Tel-Aviv... Le propriétaire du terrain restant à acquérir, vieil ami et complice de la veuve, Russe d'origine, artiste et critique avisé...

En quelques semaines de récit, ces cinq protagonistes, deux ou trois de leurs proches, et surtout leurs fantômes personnels (époux décédé, sœur disparue, mère enfuie ou fils emporté jeune par un accident de voiture,...) dessinent une trame serrée de sentiments parfois immensément complexes traités avec simplicité et distance, de bienveillances réciproques et gratuites, mais aussi de secrets pesants et de complexes enfouis, pour aboutir à une sérénité finale digne des conclusions d'un grand film d'aventure... alors que l'on n'a guère quitté ce petit périmètre délimité par les excroissances de cette propriété symbolique.

Tour de force de réflexion et de sentiment autour des anges et des démons de la mémoire, servi par un style d'une rêveuse précision.

Kurzinovski remplit calmement les deux tasses.
«Je l'ai taillé à la main, ce terrain, monsieur Koons. Je l'ai tracé, projeté au crayon ici même, dans la pièce d'à côté, si vous voulez tout savoir, là où je peins. Je l'ai planté de conifères pour que la réalité corresponde à la carte de l'atlas emprunté à la bibliothèque municipale - lettre A, entre "Alabama" et "Arizona". J'ai détourné une rivière qui le traverse aujourd'hui d'est en ouest. Comment vous dire ? Je l'ai désherbé et replanté. J'en ai repris toute la bordure. Petit à petit, au fil des années, en grignotant des parcelles mitoyennes parfois minuscules. De la manière la plus légale qui soit, je vous prie de le croire. Je me suis toujours acquitté de mes impôts fonciers. J'ai toujours été un bon citoyen américain. Quelle que soit la manière dont vous tournez les choses, je l'ai dessiné. Plus qu'un bien immobilier, c'est un portrait de la terre qui m'a recueilli que je vais offrir à Madame Cunningham.»

Lost City radio

Lost city radio

Lost city radio
de Daniel ALARCON
ed. UGE (UNION GÉNÉRALE D'ÉDITIONS)

Dans un pays qui n'a pas de nom, qui pourrait être n'importe quel pays d'Amérique latine, marqué par une guerre civile que personne ne peut plus penser faute de mots... il reste des numéros, la désolation et une émission de radio.

Le récit commence par la rencontre entre Norma, l'animatrice de Lost City Radio, qui égrène à l'antenne les noms des disparus, et Victor, un garçon qui vient de la jungle avec la liste des noms de tous les siens. Dans la liste, il y a le nom de Rey, le mari de Norma.

Les souvenirs remontent alors, épars, liés au début de la guerre, une guerre dont on ne peut pas parler, menée par une organisation qui n'existe pas (ou peut-être que si ?), et des hommes qu'on n'a plus le doit de nommer. Dont Rey, aujourd'hui disparu.

Si dès le début le lecteur peut reconstituer rapidement les événements (la guerre, la risposte, la dictature, le rôle de Rey), on finit par comprendre que l'histoire n'est pas si simple : Rey est un menteur et les souvenirs de Norma et Victor ne coïncident pas.

C'est dans ce flou que le roman prend de l'ampleur, dans le décalage entre une guerre indistincte, dont les personnages n'ont ni vision d'ensemble, ni les mots pour la penser, ni les noms pour se souvenir, et sa présence en creux, bien réelle, dans les détails quotidiens, les cicatrices, les vies marquées.

La seule certitude est celle de la violence (un incendie, une prison) mais le plan, le dessein général, lui, se perd dans les diverses rumeurs. Les personnages peuvent être recrutés ou arrêtés sans trop savoir pour qui ils agissent réellement. Et au milieu des ces souvenirs d'une époque chaotique, il y a le quotidien d'après, plat, gris, entre solitude et oubli forcé.

 

 

La fille automate

La Fille automate

La Fille automate
de Paolo BACIGALUPI
ed. AU DIABLE VAUVERT

La Fille automate

La Fille automate
de Paolo BACIGALUPI
ed. J'AI LU

Une Thaïlande se battant contre manque d'énergie, épidémies et monopole des multinationales agricoles : de la SF à son top !

Premier roman publié en 2009 (en ce début 2012 en France), La fille automate s'est vue d'emblée couronnée des prix Hugo, Nebula et Campbell, et inscrire sur la liste Time des 10 meilleurs livres de l'année.

Impressionnant succès critique, donc, et amplement mérité : l'Américain Bacigalupi, nourri de culture asiatique (chinoise tout particulièrement), réussit ici à capturer l'essence de l'esprit "cyberpunk" des années 80, en l'actualisant profondément à la hauteur des enjeux de ce nouveau début de siècle.

Dans un monde "post-peak oil", où l'énergie de base est désormais mécanique, stockée avec difficulté dans des piles à ressorts, tandis que les carburants fossiles sont d'une extrême rareté, et que les énergies renouvelables peinent à satisfaire la demande usuelle, le Royaume de Thaïlande, archétype, en un sens, de toutes les résistances anti-coloniales, se débat pour survivre, exposé aux épidémies et aux pestes agricoles, conséquences plus ou moins directes de la mise en coupe réglée de l'agriculture mondiale par les multinationales du génie génétique, qui continuent leurs tentatives d'expansion infinie... Résistance qui n'a toutefois rien d'idéaliste, et qui voit de multiples factions thaïes se déchirer, autour d'un affrontement emblématique entre ministère de l'Environnement et ministère du Commerce, entre des pays voisins livrés aux appétits délétères des entreprises (Birmanie), des ultra-religieux (Malaisie) ou des guerres anti-impérialistes à outrance (Vietnam)...

La scène d'exposition des 50 premières pages, autour d'un "accident industriel" dans une fabrique de piles de Bangkok, réussit ce miracle de style, de dynamique, de décor vivant déployé sans aucune lourdeur, qui nous renvoie aux grandes réussites, comparables, des débuts du Neuromancien de Gibson, du Câblé de Walter Jon Williams, ou encore du Samouraï virtuel de Stephenson.

Anderson met le noyau dans sa poche.
- Je vais en prendre un kilo. Non. Deux. Song.
Il tend un sac de chanvre sans même tenter de marchander. Quoi que demande la paysanne, ce serait trop peu. Les miracles ont la valeur du monde. Un gène unique qui résiste à une épidémie calorique oui qui utilise plus efficacement l'ozone fait augmenter tous les prix. S'il avait examiné le marché à cet instant, partout cette évidence lui serait apparue. Les allées bruissent de Thaïs achetant de tout, depuis les versions piratées du riz U-Tex aux variantes vermillon de volaille. Mais toutes ces denrées sont de vieilles améliorations, issues des manipulations d'AgriGen, de PurCal ou de Total Nutrient Holding. Les fruits d'une science ancienne, élaborée dans les entrailles des labos de recherche de la Convention Midwest.
Le ngaw est différent. Le ngaw ne vient pas du Midwest. Le royaume thaï est malin quand d'autres ne le sont pas. Il prospère tandis que des pays comme l'Inde, la Birmanie ou le Vietnam tombent comme des dominos, meurent de faim et mendient les avancées scientifiques des monopoles caloriques.

Chambre noire

Chambre noire

Chambre noire
de Anne-Marie GARAT
ed. ACTES SUD

"On dit que l'enfant sait de la lumière ce que l'insomniaque sait du sommeil introuvable, un rêve négatif."

Blois, 1885. Tableau : un déjeuner à la campagne. Bonne société, cadre impeccable, la mère et ses filles. Jeunes filles bien éduquées, parfaits objets décoratifs.

C'est dans ce premier chapitre que germe la graine de folie chez Constance, un des objets décoratifs sus-cités. Elle ne cessera de croître ensuite, de se répandre et se transmettre sur les générations qui suivront.

Lisbonne. 1986. Jorge, trois générations plus tard, se perd dans Lisbonne à la recherche d'un ami perdu de vue depuis longtemps. Connu de lui seul, spécialiste des rendez-vous manqués ou des apparitions à l'improviste, cet ami ressurgit de l'enfance et disparaît, lui laissant la carte de visite d'un lieu qui n'existe plus. Lui-même existe-t-il vraiment ?

Lisbonne et cette quête flottante rappellent un Antonio Tabbucchi et son  Nocturne indien.

Paris-Blois. 1986. Pendant qu'à Paris Milena, la compagne de Jorge, photographe, se perd dans la chambre noire de son ventre, et des souvenirs effacés de sa petite enfance. A fleur de peau, fascinée par l'obscurité, elle cherche dans les vieilles photos familiales un secret qui n'existe que pour elle... 

Entre eux et sur quatre générations, une histoire familiale d'un siècle marquée par une lente folie. Rien de grandiose mais les obsessions de chacun, les silences, les choix, les bons moments aussi... en vrac, comme une boîte de photographies d'époque, dont il faut refaire l'histoire et retisser les liens : cette femme-ci avec son enfant est la fille de cette jeune fille-là avec ses soeurs ; ce jeune homme est donc le grand-père de cette vieille femme...

L'écriture est belle, et le style un révélateur photographique, faisant surgir des contours ou des contrastes, une image en formation, plutôt qu'un sens pré-établi. Formes, sensations et réminiscences s'amalgament souvent sur un rythme délibérément lent, qui abolit le temps et flirte parfois avec le fantastique.

Aden

Aden

Aden
de Anne-Marie GARAT
ed. SEUIL

Un informaticien de haut niveau réalise à la fois la véritable nature de son travail et les raisons profondes de son reniement de ses origines...

Prix Fémina 1992, le sixième roman d'Anne-Marie Garat, faussement intimiste, explore la mémoire et l'identité familiale comme ressorts de l'être, à travers la figure d'Aden Seliani, informaticien de haut vol confronté à un double choc peut-être salutaire.

Fils unique d'obscurs immigrés moldaves, réalisant par un concours de circonstances la nature exacte de son travail (et notamment de ses commanditaires), replongé après des années d'éloignement dans la triste banlieue de son enfance qu'il avait reniée au fil des années, où, trois jours et trois nuits durant, sa mère inconsciente se débattra dans le coma, avant de mourir, suite à un banal accident, Aden Seliani va tenter de se retrouver, de redevenir enfin, complet et transformé, celui qu'il devrait être.

Maintenant, il se voit comme un idiot, avec les clefs du bunker, l'accès direct à tous les dossiers, à tous les types de programmes de l'Agence, cette forteresse d'intelligence et de rigueur scientifique qu'est le service du Trocadéro, avec son personnel trié sur le volet, un pion servile, privé de raison, qui a renoncé à la raison, à toute exigence de la raison, même pas par idéalisme béat, ou dans l'aveuglement d'une passion pour l'informatique et sa cuisine, même pas par goût de l'argent ou de sécurité professionnelle. Par démission systématique, résignation délibérée, l'abandon de tout contrôle. Renoncement à soi consenti, sans contrepartie. Parce que cette entreprise, d'abrutissement personnel, cette manière de s'oublier dans le travail, lui convenait.

Les falsificateurs / Les éclaireurs

Les Falsificateurs

Les Falsificateurs
de Antoine BELLO
ed. FOLIO

Les éclaireurs

Les éclaireurs
de Antoine BELLO
ed. FOLIO

L'apprentissage de la falsification du réel : hallucinant de réalisme, un enchanteur roman pince-sans-rire, et sa suite, plus grave et terriblement frankensteinienne.

Publié en 2007, neuf ans après Éloge de la pièce manquante, ce roman ambitieux marquait le retour d'Antoine Bello à la littérature.

Sliv Dartunghuver, un étudiant islandais doué, et doté de certaines qualités particulières d'audace et d'inventivité, est recruté, après une approche sophistiquée, par une étonnante entreprise secrète, le Consortium de Falsification du Réel, qui œuvre dans l'ombre, approximativement depuis la Révolution française, à "arranger" le réel en créant de toutes pièces des faits, des histoires, des explications, dont l'impact est parfois majeur et parfois presque invisible, sans que le fil conducteur de l'entreprise ne soit vraiment clair... Cette prémisse engageante permet à l'auteur une description fouillée et crédible des méthodes de travail du CFR, et des motivations de ses jeunes employés... Les "consultants", ici, font avant tout assaut d'intelligence et de méthode : cette absence d'émotion et ce primat quasi-exclusif de l'intellect sont parfaitement reflétés dans le style et dans l'écriture, ce qui vaudra parfois à l'auteur certains reproches de "sécheresse de ton". Les jeunes (ou moins jeunes) falsificateurs de Bello sont en effet bien éloignés des agents "new age" mis en scène, d'un angle tout à fait opposé, par Laurent Kloetzer dans CLEER. Mais eux se posent nettement plus de questions d'éthique et de finalité (le cheminement de Sliv dans cette quête est largement l'objet profond du récit), et ne se résolvent pas au choix entre adhésion cynique et démission dépressive. Au contraire, leur puissance intellectuelle les pousse à chercher des raisons ultimes... au risque de l'épuisement, de la révolte ou de la déception.

"Laissez-moi formuler les choses autrement. En admettant que la station d'épuration de Nuuk ait réellement été inaugurée le 19 février 1982 - je dis bien en admettant - et que vous deviez faire croire à quelqu'un qu'elle la été le 23 mars, comment vous y prendriez-vous ?"

Un premier tome saisissant, qui bénéficie de cette attention aux détails et aux enchaînements logiques qui fait la force des romans d'espionnage d'un Deighton ou d'un Le Carré, ou celle des meilleurs thrillers technologiques avant que beaucoup ne sombrent dans les facilités des clichés. En 2009, la suite Les éclaireurs résout la plupart des énigmes et tient la plupart des promesses contenues dans le premier tome du diptyque, alors que nous suivons l'accession de Sliv Hartungshover à de plus hautes responsabilités au sein du CFR. La sécheresse, toute cérébrale, de cet univers de "maîtres du monde bienveillants" est toujours mieux rendue par l'auteur, et devient par moments pleinement étouffante, magnifiée par la fréquence des "discours" (avec le didactisme caractéristique du véritable - et contemporain - conseil d'entreprise de haut niveau), mais aussi, par un astucieux effet de contraste (même s'il n'est qu'ébauché), par le personnage fugace mais fort de l'activiste "de terrain" Nina Schoeman, et par le sprint échevelé du dossier "Timor oriental", véritable morceau de bravoure et feu d'artifice talentueux, dans lequel Sliv "se lâche" pour notre plus grande jubilation. Au-delà des réponses aux mystères du premier tome, le CFR va surtout être confronté à une angoisse frankensteinienne, lorsque, n'appréciant pas correctement le degré de paranoïa et de mauvaise foi extrémiste engendré de tous bords par le 11 septembre 2001, une de ses "créations" (les armes irakiennes de destruction massive) va lui échapper, et devenir l'authentique prétexte au déclenchement d'une guerre, provoquant ainsi une profonde crise intellectuelle et morale au sein de la multinationale secrète et plusieurs fois séculaire...

Le ton du second volume est ainsi beaucoup plus "sérieux", parfois même grave, ce qui peut dérouter certains lecteurs. Si l'humour reste bien présent, le caractère farceur et parfois potache du CFR a disparu cette fois, et à travers la crispation et la déception de ses membres, on peut sans doute sentir celle de l'auteur face aux évolutions réelles de la politique étrangère américaine... Un exercice difficile dont l'auteur se tire avec brio, au risque par moments de perdre un peu un lecteur inattentif dans l'enchevêtrement de discours et d'analyses de cette "marche à la guerre", qui n'est pas sans rappeler le fantastique concerto qu'est L'été 1914 dans Les Thibault de Roger Martin du Gard.

- Je comprends. Et ce sens alors ? - Je le cherche. Il existe forcément. Si la vie est un jeu, il doit en exister une règle quelque part, tu ne crois pas ? - Tu veux dire un barème qui permettrait de mesurer la réussite ou l'échec ? Dix points par enfant et un bonus en cas de prix Nobel avant cinquante ans ? ironisa Nina. Je souris à nouveau. - Quelque chose comme ça. Un jeu se gagne ou se perd et je veux désespérément gagner. Ma vie en dépend, même si je ne saurais t'expliquer pourquoi. Peut-être parce que je pressens que le chemin de la victoire est semé d'embûches et qu'on doit éprouver quelque fierté à en sortir indemne. Rien ne m'exalte comme la difficulté. - Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite... avança Nina qui possédait ses classiques. Je considérai son image quelques instants et la toruvais à mon goût. - Voilà, je cherche la porte étroite. Sûrement pas l'argent. La possession aliène.

 

Actualités 15 janvier - 15 février

Que l'année 2012 vous soit riche de lectures passionnantes, en notre compagnie !

Janvier est d'ores et déjà un mois dense à la librairie, avec DEUX libraires du mois, les 6 et 20 janvier (Catherine DUFOUR, pour le mois de janvier - et Antoine BELLO, pour le mois de février), et la visite d'Anne NIVAT, le 27 janvier.

Février démarrera aussi sur les chapeaux de roue, avec Anne-Marie GARAT le 4 février, et déjà une deuxième édition de nos DYSTOPIALES, les 10 et 11 février, avec Paolo BACIGALUPI, Lisa TUTTLE, Mélanie FAZI, Stéphane PERGER, Léo HENRY, Jean-Marc AGRATI, Jérôme NOIREZ et Aurélien POLICE. Encore une belle occasion de découvertes, et de compléter vos collections !

Après le démarrage en décembre, nous continuons à compléter régulièrement nos "coups de cœur" : pensez à jeter un œil à cette rubrique, qui nous l'espérons, vous aide à partager nos envies et nos passions lorsque vous n'êtes pas physiquement présent(e)s au 129 rue de Charenton.

Et désormais, n'oubliez pas de vous IDENTIFIER lors de votre passage en caisse (si vous le souhaitez bien entendu) : les quatre libraires ont décidé d'alléger (élégamment !) leurs stocks personnels de doublons (de qualité), en tirant au sort un gagnant chaque mois qui pourra choisir un livre dans ces collections privées !

Au plaisir de vous voir prochainement !

Atlas des continents brumeux

Atlas des continents brumeux

Atlas des continents brumeux
de Ihsan Oktay ANAR
ed. ACTES SUD

Une tapisserie foisonnante, où les éléments du rêve côtoient ceux de la fable,  entre Le Baron de Münchausen et Les mille et une nuits.

Constantinople à la fin du XVIIe siècle : la ville grouille de marins, cafetiers, mendiants, savants, janissaires, maîtres d'écoles, espions et alchimistes... on s'y recherche, on s'y cache ; on y règle des comptes ou on y étudie ; on y coupe des têtes ou mutile ses ennemis.

Une galerie de personnages hauts en couleurs et leur minuscules histoires qui digressent en permanence, pour finir par retomber dans le lit du récit principal : il y a le maître d'école persuadé d'être le fils du Sultan, il y a le secrétaire reconverti en chirurgien-dentiste, le mendiant qui attire la foudre, le voleur déguisé en femme enlevé par un sultan amoureux...

Et tous tissent une trame autour d'Ihsan Efendi le Long - le cartographe qui rêve le monde - et son fil Bunyamin, tunnelier dans l'armée ottomane, à qui il remet son Atlas et qu'il charge de lire le monde tel qu'il est.

L'Atlas des continents brumeux n'est pas un conte gentil. On y meurt, on y est mutilé ou maudit. Dans la bonne humeur, certes, mais quand même. Fable philosophique, épopée légendaire, cet Atlas flirte néanmoins avec l'aventure, l'humour, l'absurde, et même la physique quantique...

J'ai appris à ne pas rire du démon

J'ai appris à ne pas rire du démon

J'ai appris à ne pas rire du démon
de Arno BERTINA
ed. NAÏVE

Exceptionnelle fiction biographique sur Johnny Cash : trois moments en 1954, 1965 et 1995 dans le regard et dans les mots de trois personnes différentes. Un tour de force d'écriture, à la fois poignant et sans concessions, à lire en compagnie des titres de l'Homme en Noir, évidemment. Avec "Redemption Song" en boucle à la fin.

Publiée en 2006, après trois premiers romans, cette "fiction biographique" d'Arno Bertina constitue un formidable hommage à Johnny Cash, tout en humour et en profondeur rageuse. Trois chapitres, trois époques, trois regards.

En 1954, à l'aube de sa carrière, l'œil sceptique d'un vendeur de bibles croisant dans un séminaire de techniques de vente au porte-à-porte le vendeur d'électroménager et musicien amateur pour cérémonies religieuses, à la réputation de fougue et d'"obscénité" déjà localement bien établie, qu'est Johnny Cash à l'époque.

- Ce spectacle obscène, cette manière que vous avez de vous donner en spectacle, de vous agiter, vous les méthodistes. De vous agiter et de brailler comme font les Nègres ou ces jeunes qui saccagent la ville, sous prétexte de musique.

En 1965, le récit d'une terrible nuit d'incarcération pour possession de substances, à El Paso, par un policier compatissant qui est aussi un fan de la star country déjantée, croulant sous le poids des tournées insensées, totalement accro aux barbituriques et aux amphétamines, qu'est devenue Johnny Cash.

La nuit sera longue, je me suis dit, en pensant "lourde". J'étais ému car j'aimais ce type et ses chansons, et j'étais gêné de le rencontrer comme ça. Qu'il y ait un témoin de son grelottage. J'avais honte de me présenter à lui en ayant autorité sur lui, un pouvoir, j'avais honte de ce pouvoir tout en sachant que je ne m'en servirais pas. Comme le Romain des Évangiles, j'aurais voulu le lui remettre, ce pouvoir, le déposer à ses pieds. Mais les agents qui l'ont interpellé ont déjà fait leurs rapports, la procédure est enclenchée.

En 1995, le monologue intérieur électrique de Rick Rubin, producteur majeur de rap et de heavy metal, durant les sessions d'enregistrement d'American Recordings, la série de reprises hallucinées qui, sous son impulsion, ressuscite en apothéose planétaire, le temps d'une course à la mort, la star vieillissante, gravement malade et déchue après que deux majors successives lui aient rendu ses contrats.
 

Et j'emporterai le morceau parce que je suis sûr de moi : "Ce sera le plus grand duo de tous les temps." On en parlera à peine, ça sera long, ils ne formeront pas le plus grand groupe de tous les temps parce que Cash est lancé dans une course contre la montre et Strummer, lui, sa vie est terminée. Il pourrait arrêter de vivre juste après cette chanson, sa légende est fixée. C'est un attelage de pieds nickelés, sur le papier, mais "Redemption Song" sera le plus grand duo de tous les temps. Et Marley, mort en 81, se retournera dans sa tombe en regrettant de ne pas en être autrement que nom sur le papier, crédit pour la répartition aux ayants droit via leurs avocats - juste pour la jouer ensemble, sous un arbre à papayes ou un cacaotier, exactement comme Cash pleure après ces années d'avant les succès, quand il jouait sur le devant des maisons des uns ou des autres, au crépuscule, après sa journée de représentant de commerce, guitare et contrebasse jouant, elles, après leur journée de mécanos.

Un tour de force d'écriture, à la fois poignant et sans concessions, à lire en compagnie des titres de l'Homme en Noir, évidemment.

Outrage et rébellion

Outrage et rébellion

Outrage et rébellion
de Catherine DUFOUR
ed. DENOËL

Outrage et rébellion

Outrage et rébellion
de Catherine DUFOUR
ed. FOLIO

Racontée, éclatée, par ses acteurs, la saga d'une musique punk du futur, née chez des ados doublement sans avenir, dans l'univers économique impitoyable du Goût de l'immortalité.

Quatre ans après le célébré Le goût de l'immortalité, Catherine Dufour lui donnait en 2009 cette suite quelque peu lointaine, comme un écho d'un futur incertain, en utilisant une trame narrative beaucoup plus audacieuse pour un propos sensiblement plus radical.

Dans cet énorme pensionnat chinois, dont la mission véritable constitue l'aboutissement d'une logique économique sans faille de l'accès à l'immortalité, des adolescents sans futur vont ré-inventer un genre musical sans concessions, revisitant punk et rock le plus extrême, avant que l'un des personnages ne puisse enfin, libéré si l'on veut, basculer dans les sous-cultures qui éclosent et survivent désormais dans l'ombre de la domination des puissants.

Reconstruction et relecture incroyablement aboutie du Please Kill Me de Legs McNeil et Gilian McCain, qui racontait l'histoire de la musique punk à travers les souvenirs et témoignages sans filtre des survivants du mouvement originel, Outrage et rébellion parvient du début à la fin, à travers les sordides rebondissements comme lors des manifestations de timides lueurs d'espoir, à maintenir vivant le souffle à mille voix de cette révolte insensée, vouée à l'échec, mais horriblement nécessaire.

ANANA : J'étais horrifié. Mais horrifié ! Je voyais ce pauvre marquis se décomposer encore un peu plus sur sa natte tandis que drime lui expliquait le sens de l'expression "se faire vider".
Mais qu'est-ce que marquis avait bien pu imaginer, bon sang ? Que les sortants grassement médaillés allaient rejoindre leur famille au sommet des tours ? Dans une grande scène de liesse familiale ? Et que les mauvais élèves, une fois vidés - hm, virés de la pension, étaient balancés dans la suburb par des parents déçus ? Pork, un truc stupide comme ça, plus ou moins. Je ne sais pas, vraiment !
Tout le monde savait ce qui nous attendait. Mais je ne sais pas comment, c'est vrai. Est-ce qu'on en parlait entre nous ? Disons : c'était implicite. Quand est-ce que tu as appris qu'il y a une lune dans le ciel, toi ? Moi, je ne me rappelle pas.

Solo d'un revenant

Solo d'un revenant

Solo d'un revenant
de Kossi EFOUI
ed. SEUIL

Sur la réconciliation après une guerre civile en Afrique, une écriture précise, hilarante et riche de symbolisme.

Le dernier roman de Kossi Efoui, publié en 2008 et couronné par les prestigieux prix Tropiques et Ahmadou Kourouma, est une réussite d'écriture précise, hilarante et riche de symbolisme à la fois.

Un pays fictif sort tout juste d’une terrible guerre civile de dix ans, durant laquelle de terribles massacres ont eu lieu. Un exilé, parti juste avant le déclenchement de l'horreur, rentre au pays, en pleine « cure de réconciliation », et veut absolument retrouver les deux camarades avec qui il animait une troupe de théâtre amateur avant la guerre, sans que le lecteur ne puisse cerner ses motivations avec précision, tandis qu'il parcourt le pays tentant de se remettre des bouleversements…

« L’agent a rangé le document. La main libérée lisse frénétiquement le col de l’uniforme. Un costume généreusement offert à des hommes revenus de basses besognes dans le maquis : hier encore coupeurs de routes et de gorges avec des besaces de chasseurs de têtes accrochées au cou, jusqu’à ce que la paix et la faim les ramènent des broussailles pour qu’ils acceptent d’échanger leurs quincailleries et leurs accoutrements d’épouvantail contre la promesse d’être amnistiés, repêchés, intégrés dans le même uniforme local, dans le même creuset au Nouveau Camp unifié qui porte le nom de Mandela, pour leur apprendre, avec le soutien des instructeurs belges, à devenir « soldats de bonne volonté », « gardiens de la politesse », aptes à tendre le sauf-conduit avec le sourire, « soldats de proximité » sachant patrouiller avec le Bonjour, le Bonsoir, Comment ça va le quartier.
Il faut imaginer leur fierté quand ils arrivent le matin pour recevoir les instructions : la colonne impeccable en uniforme local, l’instructeur belge prodiguant des soins pédagogiques, rectifiant la tenue des fusils, et le garde-à-vous, mettant en scène la situation simulée de patrouille de proximité :
- J’ai dit au repos, le fusil, au repos. Je n’ai pas dit aux aguets dans les bananiers. Et on apprend vite le Bonjour, le sourire. Comment ça va le quartier. Nous sommes là pour vous aider à demeurer libres.
Le chœur d’anciens coupeurs de routes et de gorges à l’unisson :
- Bonjour, comment ça va le quartier ? Nous sommes là pour vous aider à demeurer...
- Affable, affable, j’ai dit quoi ?
Le chœur d’anciens coupeurs de routes et de gorges à l’unisson :
- Affable, chef !
- J’ai dit quoi ?
- Affable, chef !
- L’autre, il va croire que tu vas lui crever sa poule avec ta baïonnette, là. J’ai dit quoi ?
Le chœur d’anciens coupeurs de routes et de gorges à l’unisson :
- Affable, chef !
La bande d’anciens chasseurs de têtes et coupeurs d’organes imitant bravement le sourire du coach belge, imitant le sourire comme il faut pour demander les papiers et les rendre, comme le veut la coutume dans les sociétés libres qu’on appelait autrefois civilisées.
Désormais, quand la glace est dure à briser, éviter le coup de crosse et préférer l’efficacité du proverbe autochtone qui fait dépannage pour dérider l’ambiance. L’instructeur belge sortant la sagesse africaine de son Guide des sagesses du monde, éditions Marabout : « On peut critiquer la morsure du chien, mais on ne peut rien contre la blancheur de ses crocs. » On répète. Encore une fois. Encore une fois. »

En attendant le vote des bêtes sauvages

En attendant le vote des bêtes sauvages

En attendant le vote des bêtes sauvages
de Ahmadou KOUROUMA
ed. SEUIL

La vie d'un dictateur africain en brillant feu d'artifice polyphonique et extrême.

Ce troisième roman de l'Ivoirien Ahmadou Kourouma, en 1994, fut celui de la consécration. Véritable feu d'artifice et synthèse de trente ans d'évolution des littératures africaines francophones, le récit de la vie du dictateur de la république du Golfe, librement inspiré de celle du dictateur togolais Gnassingbé Eyadema, y est chanté lors d’une cérémonie expiatoire traditionnelle, en sa présence…

« Votre nom : Koyaga ! Votre totem : faucon ! Vous êtes soldat et président. Vous resterez le président et le plus grand général de la République du Golfe tant qu’Allah ne reprendra pas (que des années et des années encore il vous en préserve !) le souffle qui vous anime. Vous êtes chasseur ! Vous resterez avec Ramsès II et Soundiata l’un des trois plus grands chasseurs de l’humanité. Retenez le nom de Koyaga, le chasseur et président-dictateur de la République du Golfe.
Voilà que le soleil à présent commence à disparaître derrière les montagnes. C’est bientôt la nuit. Vous avez convoqué les sept plus prestigieux maîtres parmi la foule des chasseurs accourus. Ils sont là assis en rond et en tailleur, autour de vous. Ils ont tous leur tenue de chasse : les bonnets phrygiens, les cottes auxquelles sont accrochés de multiples grigris, petits miroirs et amulettes. Ils portent tous en bandoulière le long fusil de traite et arborent tous dans la main droite le chasse-mouches de maître. Vous, Koyaga, trônez dans le fauteuil au centre du cercle. Maclédio, votre ministre de l’Orientation, est installé à votre droite. Moi, Bingo, je suis le sora : je louange, chante et joue de la cora (…). L’homme à ma droite, le saltimbanque accoutré dans ce costume effarant, avec la flûte, s’appelle Tiécoura. Tiécoura est mon répondeur. (…) Il se permet tout et il n’y a rien qu’on ne lui pardonne pas. (…) Le répondeur joue de la flûte, gigote, danse. Brusquement s’arrête et interpelle le président Koyaga.
- Président, général et dictateur Koyaga, nous chanterons et danserons votre donsomana en cinq veillées. Nous dirons la vérité. La vérité sur votre dictature. La vérité sur vos parents, vos collaborateurs. Toute la vérité sur vos saloperies, vos conneries ; nous dénoncerons vos mensonges, vos nombreux crimes et assassinats…
- Arrête d’injurier un grand homme d’honneur et de bien comme notre père de la nation Koyaga. Sinon la malédiction et le malheur te pour-suivront et te détruiront. Arrête donc ! Arrête ! »


Sérieux historique, comique burlesque, analyse anthropologique, chant traditionnel, discours officiels policés, invectives ordurières, discours caché dans le discours,… tout y passe avec bonheur, dans une polyphonie totale qui fait honneur à un projet que Bakhtine décrivait comme le plus ambitieux de la littérature. Et l'auteur peut ainsi décrire avec férocité l’ensemble de la confrérie des dictateurs africains sur trente ans…

L'homme à la carabine

L'homme à la carabine

L'homme à la carabine
de Patrick PÉCHEROT
ed. GALLIMARD

L'homme à la carabine

L'homme à la carabine
de Patrick PÉCHEROT
ed. FOLIO

Des graines d'anarchie dans le terreau d'une époque.

L'homme à la carabine, c'est André Soudy, le petit dernier de la bande à Bonnot, le gamin dans un manteau d'homme, trop vite poussé, les poumons en vrac et l'idéal au ventre.

La Commune s'est finie dans le sang, la guerre de 14 approche. Les "anarchisses", eux, y croient encore : vie en communauté, potager collectif, lectures, conférences du soir... et quelques illégalistes qui deviennent des bandits tragiques : la bande à Bonnot lance le premier braquage en automobile, s'attaque à un garçon de recette ou à la demeure d'un vieux couple bourgeois, ouvre des coffres, braque des armureries...

André Soudy les rejoint alors qu'ils sont déjà traqués par la police, leurs têtes mises à prix dans les journaux.  André Soudy, "Bécamelle, l'homme artichaut, l'innocent du monde". 

"J'ai la caille, moi. Jamais eu le pot. Même pas foutu d'aligner un guignol... Ci-gît André Soudy qui réussit à tout rater, ce serait valable en épitaphe sur ma pierre tombale".

Le récit est composé d'une mosaïque d'instants (d'instantanés ?)  : des chapitres très courts, que ce soit de la narration à divers moments de la vie d'André, des extraits de dialogues ou monologues avec un journaliste ou son avocat quand il sera en prison, des photos, des "arrêts sur image", des "feuilles volantes"... 

L'auteur maintient un rythme de va-et-vient permanent entre les instants vécus par la bande à Bonnot et l'image, l'imaginaire, qu'ils ont laissé derrière eux : ce qu'en raconte André Soudy en prison, ce qu'en diront les journaux après, puis encore plus tard Brassens écrivant  "mort aux vaches, mort aux lois, vive l'anarchie" ou un film de Philippe Fourastié, ou un poème d'Aragon...

Dans ses romans, Patrick Pécherot ne cesse d'évoquer le début du siècle, enfin l'autre, le XXème : la guerre de 14-18 dans Tranchecaille, la guerre d'Espagne dans Belleville-Barcelone. Et il le fait bien. Très très bien. La gouaille, les odeurs, les pavés, les zincs, tout y est, tout est juste.

Il s'en dégage une vraie tendresse pour ces personnages, pour une époque, et quelque chose comme un éclat de rire forcé, une grimace entre ironie, désespoir et révolte.

"- Vous aimez les armes ?

- Vous voyez ? Vous me demandez pas si j'aime les légumes... Aimer les armes... Un révolver sert à défendre sa peau. Autant savoir s'en servir. Et puis, chacun ses petites manies. Elles ne prouvent rien. Les journaux font de la réclame pour les fusils de chasse. Ca en fait des pousse au crime ? Remarquez, faudrait demander aux lapins."

Spécial fêtes : quelques beaux livres que nous aimons tout particulièrement !

En cette période de fêtes, nous avons tenu à vous proposer quelques "beaux livres" que l'on apprécie chez Charybde, et qui sont autant d'idées de cadeaux plaisants, pour les autres... ou pour soi !

Évolution, de Jean-Baptiste de Panafieu et Patrick Griès : une incroyable mise en images du concept d'évolution, à travers l'exploitation de dizaines de clichés (noir et blanc ou aux rayons X) du Muséum d'Histoire Naturelle.

Histoire de la laideur et Histoire de la beauté, d'Umberto Eco : dans la même veine que l'inoubliable Vertige de la liste, deux assemblages d'images, de textes, de photographies, de poèmes,... sur les thèmes de la laideur et de la beauté.

James Ensor, de Michel Draguet : pour accompagner vos lectures fantastiques présentes et à venir, d'E.T.A. Hoffmann à Mélanie Fazi, l'univers fantasmagorique du grand peintre belge est un complément fort utile.

Kanaval, de Leah Gordon : une plongée dans de rares images et photographies de carnaval et de vaudou en Haïti, à parcourir en pensant à Madison Smartt Bell.

Nouvelles d'Afrique  - À la rencontre de l'Afrique par ses grands ports, d'Arnaud de la Grange : en accompagnement de notre série de nouvelles et romans africains contemporains (en discussion le 16 décembre), l'un des plus beaux reportages photographiques réalisés récemment sur l'Afrique réelle.

Personnages, oiseaux et animaux de Keisai : le trait d'un grand précurseur du dessin japonais moderne, dès le XVIIIème siècle.

Esquisses au fil du pinceau, d'Ooka Shunboku et Tachibana Morikuni : une collection de modèles utilisés dans les écoles de dessin japonaises de l'époque Edo, et le livre indispensable pour mieux comprendre les explications sur l'art subtil du pinceau et de l'encre de Victorien Salagnon, le héros de L'art français de la guerre.

L'almanach des maisons vertes, de Kitagawa Utamaro : l'un des plus grands peintres de l'histoire japonaise, lorsqu'il évoque les quartiers des plaisirs au début du XIXème siècle.

Qi Baishi - Le peintre habitant temporaire des mirages, de Feng Chen : l'art du peintre emblématique de la Chine traditionnelle "modernisée", peu avant son décès en 1957.

Les mers perdues, de Jacques Abeille et François Schuiten : la lointaine conclusion, richement illustrée de nombreuses pleines pages, du cycle des Jardins Statuaires.

L'extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet, de Reif Larsen : empruntant la forme d'un livre d'art jusque dans ses moindres détails, ce roman incroyable a provoqué l'indécrulité émerveillée d'un Stephen King, qui déclarait : « Voici un roman qui fait l’impossible : réunir Mark Twain, Thomas Pynchon et Little Miss Sunshine. Ce livre est un trésor ».

Kadath - Le guide de la cité inconnue, de David Camus, Mélanie Fazi, Raphaël Granier de Cassagnac et Laurent Poujois, illustré par Nicolas Fructus : à partir de quelques écrits de H.P. Lovecraft, la somptueuse création d'un univers imaginaire, dans toutes ses dimensions et sa richesse.

V pour Vendetta, d'Alan Moore : une version intégrale de sa BD, sans doute la plus corrosive et la plus subversive, à l'heure où la révolte contre un ordre injuste n'a jamais été aussi souvent évoquée...

La guerre dans la BD - Personnages de fiction ou véritables héros ?, de Mike Conroy : parcourant avec minutie la manière dont la guerre est traitée dans la BD, depuis ses origines, une somme prodigieuse, riche de centaines d'illustrations.

Le désir d'être inutile, d'Hugo Pratt : l'autobiographie du père de Corto Maltese parcourt à la fois sa vie et ses inspirations et créations littéraires et graphiques. Un voyage passionnant.

Cinq mois d'existence, et un nouveau site pour Charybde

Notre librairie fête en ce moment ses cinq mois d'existence. Temps extrêmement court qui est passé à toute allure, dans la frénésie de l'installation, de la mise en place de nos choix, de l'organisation des événements, des rencontres avec les lecteurs... et d'un peu d'administration aussi, il faut bien le dire.

Entre juin et décembre, nous avons d'emblée voulu vous proposer un riche programme de rencontres et d'événements, car nous sommes convaincus que ces moments conviviaux et intenses représentent un moyen privilégié d'accès aux livres que nous souhaitons défendre : privilégié par la rencontre directe des créateurs, auteurs, éditeurs ou éclaireurs, bien sûr, et privilégié par l'échange entre lecteurs, curieux et habitués, tout aussi certainement.

Vous aurez ainsi pu rencontrer, en six mois : Jacques Abeille, Thierry Acot-Mirande, Jean-Marc Agrati, Stéphane Beauverger, Jean-Daniel Brèque, Julien Campredon, Claro, Régis Clinquart, Sylvain Coher, Florent Couao-Zotti, Laurent Courau, Culturopoing, Mélanie Fazi, Dominique Forma, Nicolas Fructus, Jean Habrigian, Léo Henry, Laurent et Laure Kloetzer, Jérôme Leroy, Ian McDonald, Jacques Mucchielli, Patrick Pécherot, Tommaso Pincio, Serge Quadruppani, Laurent Rivelaygue, Lucius Shepard, Madison Smartt Bell et Lisa Tuttle, soit pas moins de 28 auteurs, traducteurs, illustrateurs ou webzineurs de choc, sans compter les musiciens Helluvah, Budam, Julien Jacob et Madison Smartt Bell (en blues rocker !).

Nous n'avons aucune intention d'en rester là, et les mois qui viennent seront tout aussi riches. Ce site tout neuf vous informera en continu de nos événements à venir, de nos nombreux coups de cœur littéraires, de nos enthousiasmes, et - qui sait ? - de nos états d'âme à l'occasion.

Et c'est avec grand plaisir comme toujours que nous vous accueillerons prochainement à la librairie, située en ce 129 rue de Charenton (75012) que nous souhaitons au maximum être comme un second "chez soi" pour vous !

Bien amicalement.

Charybde

L'attaque des dauphins tueurs

L'attaque des dauphins tueurs

L'attaque des dauphins tueurs
de Julien CAMPREDON
ed. MONSIEUR TOUSSAINT LOUVERTURE

Paru en 2011, ce nouveau recueil de Julien Campredon, toujours chez l'éditeur captivant Monsieur Toussaint Louverture, poursuit le travail de sape à l'humour déjanté bien entamé avec Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes en 2006.

Cinq nouvelles pour évoquer, entre autres, les risques inhérents à la conclusion de pactes, consuméristes et carriéristes, avec un Diable, fût-il catalan (Diablerie diabolique au clubhouse), les détours ironiques des bibliothèques ou librairies magiques borgésiennes lorsque la crise immobilière s'en mêle (La Vengeance du livre uruguayen), les explications enfin compréhensibles sur la frénésie de bétonnage qui saisit tant de nos régions (La Coulée de béton infernale), les vicissitudes de l'invasion des terres ensoleillées par de nordiques retraités, lorsqu'un mysticisme malvenu peut s'en mêler (M., M. M., D. & M.), ou encore la métaphorique révolte de dauphins hédonistes mais néanmoins très déterminés lorsque l'État policier / protecteur finit par aller trop loin (L'Attaque des dauphins tueurs).

Un régal, à lire d'urgence et ranger ensuite précieusement sur son étagère, à portée de main, à côté des autres recueils de Julien Campredon et de ceux de Jean-Marc Agrati.

[... et Charybde 4 approuve.]

Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes !

Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes

Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes
de Julien CAMPREDON
ed. MONSIEUR TOUSSAINT LOUVERTURE

Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes

Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes
de Julien CAMPREDON
ed. POCKET

Publié en 2006 chez le toujours étonnant éditeur Monsieur Toussaint Louverture, ce recueil de 9 nouvelles (plus une "note de l'éditeur" et une "note de l'auteur" qui valent bien des nouvelles !) s'approche désormais, dans mon panthéon personnel, des trésors d'un Jean-Marc Agrati.

Languedocien militant, Julien Campredon nous fait rencontrer non pas des sous-préfets aux champs, mais des maires écartelés en place publique par leurs électeurs pour avoir trop cédé aux sirènes de représentants de commerce en rond-points ou en bretelles de sortie (Le lièvre, l'olivier et le représentant en ronds-points), des hommes politiques spécialistes en discours assommants, statufiés de leur vivant (Jean-François Cérious ne répond plus), d'énigmatiques fantômes revenus s'installer frugalement "au pays" au cœur des Cévennes (Tornar a l'ostal ou Les mémoires d'un revenant), de sentencieux employés de Pôle Emploi endormant de jeunes chômeurs désabusés de leur litanie administrative, jeunes chômeurs qui du coup se laissent aller à des rêves aussi bizarres que séditieux (Avant Cuba !), de bien curieuses manières de découvrir le sexe des femmes (Heureux comme un Samoyède), ou encore de jeunes auteurs de fiction tentant de démontrer en vain à de redoutables bibliothécaires borgésiens que l'écrit ne se limite pas à l'autobiographie (Note de l'éditeur).

Le sommet du recueil est atteint avec la nouvelle qui lui donne son titre, Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes, toute en jubilation tressautante, qui constitue peut-être, dans sa brutalité gouailleuse aussi, l'une des plus efficaces analyses de la réalité du salariat et du mercenariat qui va avec que j'aie rencontrées.

« Putain, Benji ! À la porte et tu arroses tout ça à la grenade. Toi le bourgeois, tu me saques cette merde à la sulfateuse. Moi con, j'appelle le Vieux au talkie et en fonction je fais une sortie. Bourge, quoi qu'il arrive con, tu ne les laisses pas mettre de la lessive dans la fontaine devant le musée, après c'est chiant à enlever. Déjà qu'ils nous ont arraché les fleurs du parterre l'autre jour. Et ces flics qui ne font rien ! »

 

[ ... Charybde 1 & 3 approuvent.]

Requins d'eau douce - Une enquête de l'inspecteur Lukastik

Requins d'eau douce

Requins d'eau douce
de Heinrich STEINFEST
ed. FOLIO

Publication de 2004 d'un auteur autrichien jusqu'ici fort peu connu en France, alors qu'il compte une bonne douzaine de romans à son actif, ces Requins d'eau douce (auxquels on préférait toutefois le titre allemand, Nervöse Fische, beaucoup plus en phase avec le final du livre) frapperont d'abord par la sauvage incongruité de leurs prémisses : dans une piscine au sommet d'un immeuble viennois, un cadavre est retrouvé déchiqueté... par un requin, évidemment absent !

Au-delà d'une enquête étonnante, c'est la force du personnage de l'inspecteur Lukastik qui réjouira le lecteur, et tout particulièrement l'amateur de commissaires rêveurs et déroutants à l'image de l'Adamsberg de Vargas, dont Lukastik pourrait constituer une sorte de double désenchanté et wittgensteinien. Bourré de secrets inavouables, de lubies surprenantes et irrespectueuses de la hiérarchie, d'intuitions parfois justes, de marottes plus ou moins mystiques, d'accès intempestifs de contemplation, ce policier sort de l'ordinaire pour nous emmener dans de bizarres marges, où l'irrationnel s'immisce - non sans que l'enquêteur autrichien, haïssant pourtant aimablement la littérature policière, n'y fasse régulièrement référence.

Le final de l'enquête mérite certes le détour, mais là n'est pas vraiment le propos : une riche galerie de personnages que l'on hésite à qualifier de secondaires, et un inspecteur totalement hors normes, voilà qui fait ici notre bonheur car, comme le répète souvent Wittgenstein à l'oreille du héros : "Il n'y a pas d'énigme".

La disparition soudaine des ouvrières

La disparition soudaine des ouvrières

La disparition soudaine des ouvrières
de Serge QUADRUPPANI
ed. LE MASQUE

Parue début octobre 2011, cette deuxième enquête de la commissaire anti-mafia Simona Tavianello confirme s'il en était besoin que Serge Quadruppani, traducteur émérite et fin connaisseur des arcanes politico-policières italiennes, a su créer un personnage du calibre de ceux des meilleurs auteurs italiens de noir, précisément - et laisse par ailleurs supposer que l'auteur a entendu les supplications des lecteurs réclamant une suite à la parution de Saturne l'an dernier.

Enquête pour ainsi dire "incidente", puisqu'intervenant au cours de vacances bien méritées, La disparition soudaine des ouvrières nous emmène dans une vallée piémontaise où une lutte larvée entre apiculteurs écologistes, frappés par d'étranges disparitions massives de leurs essaims, et multinationale agro-alimentaire, menant des expérimentations réputées inoffensives, semble dégénérer en violent éco-terrorisme... Mais comme dans Saturne, la lourde patte des services spéciaux, totalement inféodés au capitalisme berlusconien, pour qui chaque pseudo-ambition sociétale se résume in fine à un moyen de gagner davantage d'argent, est bien présente, et ne sera déjouée que partiellement et de justesse par la commissaire et ses alliés de circonstance, obligée qu'elle est, comme précédemment, de "marcher sur des œufs" pour pouvoir simplement poursuivre son travail...


« Les abeilles étaient en train de mourir d'avoir trop bien essayé de s'adapter à l'évolution du monde, au lieu de lui résister, "offrant ainsi l'image parfaite de la trajectoire d'une certaine gauche". »

L'homme dit fou et la mauvaise foi des hommes

L'Homme dit fou et la mauvaise foi des hommes

L'Homme dit fou et la mauvaise foi des hommes
de Florent COUAO-ZOTTI
ed. LE SERPENT A PLUMES

Jeune écrivain béninois, Florent Couao-Zotti publie ce recueil de nouvelles en 2000. Le Serpent à Plumes écrivant souvent de pertinentes quatrièmes de couverture, la voici : "Florent Couao-Zotti est un visionnaire, et ses yeux innombrables fouillent avec méticulosité la ville africaine et sa folie dantesque. L'amour y est infini et commande aux hommes les plus grandes déraisons, à l'image de leurs immenses peines. Dans ses nouvelles, voler, tuer, souffrir est le quotidien de cette humanité, un quotidien dont parlent entre eux les égouts et les fleuves, les rues et les décharges, ainsi que les poètes. Mais au pays du vaudou et de la magie, des hommes se lèvent, invincibles, et le rire demeure, en dépit de tout, la première des forces."

"Malgré les pétarades des moteurs de la rue proche, malgré la vague de murmures assourdissants du marché, les voix s'étaient ordonnées, crues, coupantes, brûlantes, puis avaient tout crevé, avant de retomber à saute-mouton, sur la foule. La foule des marchands et des clients qui, aussitôt, reprirent le même refrain ; mais, cette fois-ci, avec une dose multiple d'inquiétude, de surexcitation. L'alerte maximum : "Olé ! Olé ! Au voleur ! Au voleur !" Des doigts, de partout, convergèrent vers un point, vers une petite boule faite de membres menus, des jambes grêles comme coupées dans du bambou, un enfant, un enfant ! "Olé ! Olé ! Arrêtez-le !" Il tapait au sol comme une balle de tennis, il courait, sautait par-dessus les obstacles, bousculait les marchandes et les clients, piétinait tout ce que ses petites tiges de jambes ne pouvaient éviter. Il courait. Il vitessait. Ah, la flèche intrépide !" (in "Petits enfers de coins de rues").

Plongée dans une terrible dureté en effet, celle d'un Cotonou souvent invisible au voyageur occasionnel, mais avec une hilarité permanente, qui crée un recueil éblouissant, rappelant parfois les minutieuses envolées d'un Jean-Marc Agrati (surtout dans ses nouvelles "africaines"), la verve cynique d'un Alain Mabanckou, ou encore le sens complexe de l'invective imagée d'un Ahmadou Kourouma. Un auteur à découvrir d'urgence pour les amateurs d'Afrique authentique, et pour les autres !

L'œil de Carafa

L'oeil de Carafa

L'oeil de Carafa
de Luther BLISSETT
ed. SEUIL

Une révolution dans le roman historique : 40 ans de luttes à l'apparition du protestantisme.

Publié en 1999 (et traduit en français en 2001 par Nathalie Bauer), L’œil de Carafa (Q en italien d’origine et en anglais) est le premier roman du collectif d’écrivains de Bologne, Wu Ming, paru en fait sous le nom de Luther Blissett, le vaste collectif européen d’action artistique et de canular politique, auto-dissous en 1998, dont ils furent des membres actifs dès l’origine.

Sept cent trente pages et deux voix pour, de fait, contribuer puissamment à révolutionner le roman historique, et fonder l’école informelle (et néanmoins controversée) du « Nouvel Épique Italien », avec la complicité bienveillante de Valerio Evangelisti, de Carlo Lucarelli, de Massimo Carlotto, voire de Giancarlo de Cataldo et de Roberto Saviano.

Le narrateur, anonyme – ou plutôt changeant allègrement de pseudonyme chaque fois que nécessaire -, arpente l’Europe de 1515 à 1555, spectateur et acteur des immenses soubresauts apportés par l’installation de la Réforme protestante, et par la lutte acharnée entre l’Empire de Charles Quint, le royaume français de François 1er, les princes allemands et la Turquie de Soliman le Magnifique, sous le regard acéré de la Curie romaine. Jeune passionné et radical, il prend rapidement acte, avec de nombreux camarades, de la tiédeur complaisante d’un Martin Luther qui, passée la ferveur de l’affichage de ses thèses sur la porte de l’église de Wittemberg, a bien tôt fait de se ranger, avec armes et bagages, au côté des princes allemands et de leur féodalité maintenue, alors même qu’un instant, un immense espoir s’était levé pour les pauvres et les réprouvés. Le narrateur sera donc, avec constance, de toutes les batailles radicales perdues du demi-siècle, de toutes les folies expérimentales, de toutes les quêtes généreuses de l’époque : combattant avec Thomas Müntzer, l’instigateur de la grande révolte paysanne (celle qu’analysera Friedrich Engels en 1850), à la bataille de Frankenhausen (1525), participant, rapidement dégoûté et incrédule dès les premières dérives, à l’éphémère royaume théocratique anabaptiste de Münster et aux folies de Jean Matthijs et Jean de Leyde (1535), combattant au sein de la violente colonne de Jan de Batenburg jusqu’à la capture et l’exécution de celui-ci en 1538, sympathisant du phalanstère (avant la lettre) d’Eloy Pruystinck et de ses amis, à Anvers, jusqu’en 1544, avant de faire fortune en participant à une arnaque sophistiquée aux dépens des banquiers Fugger, principaux financeurs des guerres et des oppressions à l’époque, et de s’établir à Venise pour un « final » hallucinant, allié à une riche famille de marchands et activistes Juifs portugais…

C’est qu’entre temps, avec toujours plus de force au fil des pages, la deuxième voix du roman a pris son essor : figurant uniquement sous forme de lettres et de rapports adressés à son commanditaire, l’espion et infiltrateur catholique « Q » (pour Qohélet, pseudonyme renvoyant au livre de l’Ecclésiaste) décrit patiemment au cardinal Carafa, animateur de la frange plus dure de l’église catholique (il sera l’instigateur de la création de l’Inquisition romaine en 1542 avant de devenir le pape Paul IV, l’un des plus féroces de l’histoire, en 1555), les signaux d’alerte sur les activistes protestants et anabaptistes les plus menaçants, œuvrant surtout, en véritable agent provocateur, à trahir et faire échouer de l’intérieur les mouvements les plus dangereux pour la papauté et pour les puissants de ce monde, jusqu’aux confrontations finales quand le narrateur aura enfin réalisé le rôle de cette ombre secrète qui traqua ses actions et celles de ses compagnons pendant plus de trente ans…

Roman d’une rare puissance et d’une extrême ambition, donc, recourant à la fois à une recherche minutieuse et à un jeu subtil d’anachronismes « étudiés » et de langages virtuoses, pour donner un sens inhabituel à une période historique d’une part, et pour indiquer par analogie de possibles mécanismes de lutte contemporaine, d’autre part.

Roman dont on ne peut qu’attendre avec impatience la réédition, et pourquoi pas dans une nouvelle traduction française qui, à l’instar de la magnifique traduction anglaise de Shaun Whiteside, serait davantage fidèle aux recherches langagières et à la langue bien particulière du collectif bolognais.

Il est écrit sur la première page : dans la fresque, je suis l’une des figures à l’arrière-plan.
Une écriture soignée, minuscule, sans la moindre bavure, formant des lieux, des dates, des réflexions. C’est le carnet des derniers jours convulsifs.
Les lettres sont vieillies et jaunies, poussières de décennies passées.
La pièce de monnaie du royaume des fous se balance sur ma poitrine, symbole de l’éternelle oscillation des fortunes humaines.
Le livre, le dernier exemplaire rescapé peut-être, n’a plus été ouvert.
Les noms sont des noms de morts. Les miens, et ceux des hommes qui ont parcouru ces sentiers tortueux.
Les années que nous avons vécues ont enseveli à jamais l’innocence du monde.
Je vous ai promis de ne pas oublier.
Je vous ai mis à l’abri dans ma mémoire.
Je veux tout maîtriser depuis le début, les détails, le hasard, le flux des événements. Avant que le recul ne brouille mon regard, émoussant le vacarme des voix, des armes, des bataillons, atténuant les rires et les cris. Et pourtant, seul le recul autorise à remonter à un début probable.

 

Hammerstein ou l'intransigeance

Hammerstein ou l'intransigeance

Hammerstein ou l'intransigeance
de Hans Magnus ENZENSBERGER
ed. FOLIO

Ce roman de 2008 du grand Hans Magnus Enzensberger signe une nouvelle avancée de la part de l'étonnant polygraphe, tout à la fois poète hors pair, essayiste décapant - dont la lucidité sans concessions et sans tabous rappelle souvent celle de George Orwell dans ses écrits politiques, et romancier attachant.

Hammerstein ou l'intransigeance pousse un cran plus loin la méthode adoptée par Enzensberger dès 1972 avec son Le bref été de l'anarchie. Là où, pour la vie de l'anarchiste espagnol Buenaventura Durruti, il s'était "contenté" de réaliser un formidable collage de sources authentiques (archives et entretiens avec les acteurs survivants), il s'est permis avec bonheur, pour le général allemand anti-hitlérien, de combler les lacunes de l'histoire avec un talent d'invention qui ravira le lecteur.

La figure de ce général haut placé, toute en intransigeance en effet, et encore davantage en ambiguïté astucieuse et impavide (qui déploiera en particulier des années durant une imparable posture lui permettant de "couvrir" les activités subversives de ses amis et de sa famille), rassemble tous les éléments d'un mythe moderne (surtout en des heures où le mot "résistance" semble vouloir reprendre du sens oublié).

Le style précis d'Enzensberger, qui évite soigneusement d'écrire un essai ou une démonstration, permet au personnage de prendre peu à peu, subtilement, toute sa dimension. Une lecture fortement recommandée en ces temps incertains.

Margherita Dolcevita

Margherita Dolcevita

Margherita Dolcevita
de Stefano BENNI
ed. ACTES SUD

 

Margherita est une « petite fille périmée » de 14 ans et demi.

Margherita habite une zone qui n'est plus tout à fait la campagne, pas encore la ville.

Margherita vit avec sa famille, sympathique et un peu fêlée : un grand-père qui s'empoisonne à petites doses pour s'immuniser, une mère qui fume des cigarettes virtuelles, un père qui répare tout ce qu'il trouve, un frère foot-bourrin, un autre spécialiste en astropataphysique, et un chien qui ne ressemble à rien.

Mais un jour débarquent des nouveau voisins. Qui sont bizarres. Du genre à pousser à la paranoïa : ils savent tout des secrets et des désirs cachés de tout le monde et ils les comblent. A coups de jeux vidéos, de Botox, d'écran géant et de plats surgelés... Ces voisins sont un rouleau compresseur qui bousille le quotidien de Margherita. Margherita qui résiste comme elle peut, en continuant d'écrire des premières phrases de romans, des poèmes ratés, et de rendre visite à la Petite Fille poussière, le fantôme d'une maison en ruines.

Le livre se lit d'une traite, le ton est caustique, c'est la voix de Margherita, entre doux délire et franchise crue. C'est à la fois drôle, intrigant, touchant et triste.

La métamorphose imposée par les voisins ressemble à une plongée de force dans le monde froid et matérialiste des adultes. Et Margherita ne peut pas résister. Elle observe avec lucidité, elle tente de se soustraire au dérapage général, mais elle ne peut pas l'enrayer.

Finalement, il reste le désarrois d'une petite fille qui ne comprend plus ses parents et qui ne veut pas grandir, surtout dans l'Italie de Berlusconi.

 

[... et Charybde 3 approuve.]

Palais de glace

Palais de glace

Palais de glace
de Tarjei VESAAS
ed. GARNIER-FLAMMARION

Le palais de glace

Le palais de glace
de Tarjei VESAAS
ed. CAMBOURAKIS

Le palais de glace

Le palais de glace
de Tarjei VESAAS
ed. ACTES SUD

Siss et Unn sont deux petites filles qui se découvrent liées par une amitié trouble. Un matin, Unn fait l'école buissonnière et disparaît, alors que les premières neiges commencent à tomber. Je ne gâcherai pas un suspense à couper le souffle en vous apprenant qu'Unn meurt. Sans doute. Comme beaucoup de choses dans ce roman, le mot n'est pas vraiment prononcé, on ne sait pas, et pourtant on sait quand même...

La majeure partie de l'histoire, c'est après. Siss doit continuer à vivre, retourner à l'école, supporter le regard étrange de ses parents. Siss en veut à tout le monde : à elle-même qui vit toujours, à ses parents qui veulent la tirer de ses obsessions un peu morbides, à ses camarades de classe et aux gens du village qui ont l'air d'avoir baissé les bras et oublié son amie, alors qu'on n 'a toujours pas retrouvé le corps...

La grande puissance du roman tient dans la capacité de l'auteur à maintenir des scènes entières sur le fil du rasoir, à faire sentir que quelque chose cloche, sans qu'on ait d'éléments tangibles pour étayer ce sentiment, ni confirmer ou infirmer cette impression.

Pour exemple une des premières scènes du roman, qui réunit les deux gamines : ça déborde de sensualité, un truc trouble, qui n'est qu'à peine esquissé mais qui imprègne réellement leur rencontre, sans qu'à aucun moment on puisse clairement se prononcer sur cette relation.

Le troisième protagoniste de ce roman, c'est le palais de glace, espèce de monstruosité naturelle née du gel et d'une cascade. La description du palais de glace est un autre tour de force : on voit le palais tel qui doit être - une forme étrange telle que peut en créer la nature -  et tel que le voit Unn - palais de contes de fées, probablement habité, avec des salles à thème. Et la tension nait de l'insterstice entre ces images superposées. Parce que la petite fille court d'une salle à l'autre, alors que cascade est là, le grondement de l'eau, le froid, et on sait que quelque chose ne va pas, qu'une fin tragique est imminente et cette fin n'arrive pas. Et c'est sur ce fil que l'auteur nous fait danser durant tout le roman, pour quelque sentiment que ce soit : peur, sensualité, tristesse...

 

 

La foire aux serpents

Ce roman de 1976 est emblématique de cet auteur prolifique, issu d'une enfance difficile dans le Sud profond américain, engagé dans les Marines de 17 à 20 ans, avant de devenir écrivain et professeur d'anglais.

Avec l'humour souvent ironique qui le caractérise, et sans jamais prendre de gants dans le langage ou dans les situations, Harry Crews raconte ici quelques jours cruciaux de la vie d'un ancien brillant running back de lycée, qu'une blessure a renvoyé à la tenue du bar paternel, dans une bourgade rurale de Géorgie, où se déroule chaque année la "foire aux serpents", vaste rassemblement d'amateurs de crotales.

Ambiguë camaraderie redneck, racisme ordinaire et presque "bon enfant", beuveries monumentales, malheurs familiaux, désespoirs domestiques, combats de chiens féroces, viols quasiment banalisés,... construisent un terrifiant climat, cruel, violemment sexuel, dans lequel le narrateur, comme un cousin parodique du Roi sans divertissement de Giono, semble se débattre de plus en plus fort pour échapper à l'ennui morbide, jusqu'à l'apothéose finale.

Étrange hybride de Faulkner et de Crumley, Harry Crews ne vous laissera pas indifférent, et cette Foire aux serpents moins que tout autre de ses romans.

Et un grand remerciement à Laurent Courau, libraire invité chez Charybde pour le mois de novembre 2011, pour cette recommandation !

Le Bloc

Le Bloc

Le Bloc
de Jérôme LEROY
ed. GALLIMARD

Le Bloc

Le Bloc
de Jérôme LEROY
ed. FOLIO

Le dernier roman de Jérôme Leroy, paru en octobre 2011, frappe fort. Retrouvant la veine d'anticipation socio-politique qu'il affectionne, il nous place à la veille de l'entrée du Bloc, grand parti d'extrême-droite, au gouvernement, dans une France devenue de plus en plus "incontrôlable"...

"Ils avaient tous peur, les Français de toute manière : la beurette maquilleuse avait peur, les petits Blancs avaient peur, les cadres délocalisables avaient peur, les mômes des cités avaient peur, les flics avaient peur. Les profs des collèges de ZEP, les toubibs en visite dans les HLM déglingués, les retraités pavillonnaires, les ados blancs des zones rurbanisées avaient peur. Les Chinois avaient peur des Arabes, les Arabes avaient peur des Noirs, les Noirs des Turcs, les Turcs des Roms. Tous avaient peur, tous avaient la haine. Et d'abord la peur et la haine les uns des autres." L'un des deux principaux protagonistes, mari de la présidente du Bloc, plante ainsi le décor dans son monologue intérieur...

Cette entrée prévisible au gouvernement est aussi le signal d'un grand "ménage interne" au sein du Bloc : son principal exécuteur des basses œuvres, notamment, bien qu'ami de longue date du narrateur, en sait trop, beaucoup trop, sur les aspects les moins reluisants du parti, et doit maintenant disparaître...

En se donnant enfin de la place, en 300 pages, Jérôme Leroy donne à ses deux "héros" une formidable épaisseur. Les miroirs intimes, les réflexions en flashback et le tempo écrasant des dernières heures avant la victoire composent ainsi une fresque hystérique, qui rappellera aussi au lecteur le très sombre Préparer l'enfer de Thierry Di Rollo, paru au printemps dernier, en apportant au moulin un indéniable supplément littéraire, combattant et introspectif, en plus du constat politique... À travers le personnage du mari de la présidente du Bloc, possible double maléfique de l'auteur, Jérôme Leroy réussit un exceptionnel portrait de synthèse d'un "intellectuel engagé" particulier, féru de poésie et de coups de poing, amateur de Nimier et de Chardonne, dominant par sa culture et son intellect tous ses camarades de parti, et perpétuellement saisi d'un vertige brun, qui aurait pu - et c'est là l'une des terribles ambiguïtés du personnage - être rouge en d'autres circonstances...

En parvenant - et c'est bien là du grand art de romancier - à mettre de l'humanité et de l'empathie sur l'innommable, l'auteur nous livre de précieuses clés pour comprendre vraiment, et donc combattre, les ressorts de la droite extrême. Un vrai plaisir de lecture qui donne authentiquement à penser, ce n'est pas si fréquent, et cela mérite qu'on s'y attarde.

 

[... et Charybde 1 approuve. ]

La barbarie

La Barbarie

La Barbarie
de Jacques ABEILLE
ed. ATTILA

Après le fantastique voyage des Barbares, un bien sombre retour à Terrèbre...

Paru en septembre 2011, ce troisième opus de la redécouverte de Jacques Abeille menée de main de maître par les éditions Attila ramène le narrateur à Terrèbre, après la disparition des barbares. Il ne s'agit plus cette fois des fiévreuses et souvent enivrantes découvertes des deux tomes précédents : replongeant dans l'atmosphère citadine plus étouffante du Veilleur de jour (toujours disponible chez Ginkgo), le héros mesurera avec nous, tragiquement, où se situe vraiment la barbarie...

Comme l'inachèvement eût été pour ainsi dire parfait s'il s'était produit en toute modestie, après que j'eus décrit le divorce de Félix, sur la coulée laiteuse de la route sinuant entre les masses noires des buissons et des haies. L'ombre était si proche et si ouverte cette blancheur nocturne. Cela n'eut pas lieu et me voilà déjà aux portes de Terrèbre, ayant perdu tous mes amis et contraint, si je veux échapper au vide du temps, de poursuivre une narration où ne se donneront plus cours que la prose du monde et la bêtise humaine. La bêtise citoyenne, la barbarie, la vraie.

Si les intrications raffinées et le style précis et enchanteur évoquent toujours autant Gracq et Jünger, c'est nettement l'ombre atroce du Kafka le plus noir qui remplace ici celle, exaltée par les espaces à parcourir, de Saint-John Perse, pour ce nécessaire retour au réel...

Carénage

Carénage

Carénage
de Sylvain COHER
ed. ACTES SUD

Carénage

Carénage
de Sylvain COHER
ed. ACTES SUD

De cette incursion dans le mental obsessionnel d'un motard de haut vol, Sylvain Coher a su faire une expérience littéraire de toute première force.

Non seulement le rendu de la vitesse, de la route, des sensations et de l'extrême attention indispensable à ce niveau, en véritable mode "caméra subjective", est-il particulièrement impressionnant, mais la construction du personnage, toute en flashbacks simples et très efficaces, a aussi une bien fière allure.

Derrière la rivalité apparente entre la moto ("L'Élégante") et l'amante ("La Passagère") dans le cœur et l'esprit du héros Anton, ce qui nécessite presque à soi seul le déplacement jusqu'à ce livre est une prouesse qui vous saisira à la page 100, et vous scotchera littéralement. J'ai rarement observé une telle audace, et de telles conséquences, dans le renversement brutal du point de vue de la narration... Là où l'on croit longtemps avoir affaire à une obsession, on en découvre brutalement une autre, de couleur bien différente...

Écrit comme une poésie tragique, avec un souffle insensé, ce roman à 100 chevaux ne doit pas être ignoré plus longtemps. Et ce n'est pas par hasard qu'il figurait aussi sur la liste de Claro, libraire invité chez Charybde pour octobre 2011.
 

[ ... et Charybde 1 approuve. ]

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