Actualités

Un nouveau service : la wish list

Grâce à Clément, notre webmaster, vous pouvez désormais vous constituer une wish list et la communiquer à vos proches et amis (Noël approche !).

Il suffit de cliquer sur les petits cœurs qui fleurissent un peu partout sur les pages de notre site : sous les couvertures de livres cités dans nos coups de cœur, sur chaque fiche de livre qu’il soit neuf ou d’occasion, ainsi que dans les listes (en bout de ligne entre l’icône « caddie » lorsque le livre est disponible et l’icône « clochette » pour mettre une alerte sur un livre et être prévenu dès qu’il rentre en stock).

Vous pouvez ensuite partager cette liste d'envies avec vos contacts si vous le souhaitez. Un bon aiguillage bien pratique en cette période de fin d'année...

Ce service est également disponible de l'autre côté du détroit : http://www.scylla.fr/blog/nouveau-service-du-site-scylla-la-wish-list

Mornes saisons

Mornes saisons

Mornes saisons
de Haruo SATO
ed. LES BELLES LETTRES

Ce recueil, paru en Septembre 2014 aux éditions «Les Belles Lettres», rassemble quatre nouvelles d’Haruo Satô (1892-1964) écrites entre 1917 et 1919, avec une traduction et une postface remarquable de Vincent Portier. Il s’ouvre par la longue nouvelle éponyme considérée comme le chef d’œuvre de l’auteur.

Le narrateur de «Mornes saisons», un récit inspiré de la vie de Haruo Satô, a renoncé à la capitale pour s’installer à la campagne avec son épouse et ses deux chiens, afin de s’éloigner du rythme frénétique de la vie en ville et des angoisses qu’elle provoque. Dans une maison entourée d’un jardin autrefois magnifique, mais laissée depuis longtemps à l’abandon, les espoirs d’une vie nouvelle et idyllique vont progressivement laisser place à la mélancolie, chez cet homme submergé par le spectacle de la sauvagerie et du tumulte de la nature, puis cloîtré dans sa maison à contempler des pluies incessantes et monotones. Son espoir glisse alors vers une dépression émaillée d’hallucinations visuelles et auditives. Au cours de cette longue introspection, les sensations du narrateur se découvrent par touches d’une infinie subtilité, de l’espoir à l’émerveillement et à la peur.

«Cette végétation diverse avec ses branches et ses feuilles foisonnant sans retenue, au regard de l’ensemble du jardin, était d’une sombre mélancolie, comme le spectacle de cheveux en désordre pendant sur le front couleur de plomb d’un fou. Ces plantes et ces arbres avaient une pesanteur invisible, écrasant le jardin qui n’était pas si large, et on avait aussi l’impression qu’ils avaient encerclé à distance le bâtiment qui se trouvait en leur centre et étaient sur le point de l’engloutir.
Mais ce qui lui donna le plus grand sentiment d’horreur, ce n’était pas la violente détermination dont faisait preuve la nature. C’était au contraire les derniers vestiges d’élégance d’une organisation agencée par la main de l’homme, qui conservaient une existence tenue au sein de ce chaos. C’était le fantôme d’une volonté

«La maison de l’épagneul», courte nouvelle qui fit connaître Haruo Satô, est comme un rêve détaché de «Mornes Saisons», un conte merveilleux mais néanmoins teinté d’un voile d’inquiétude. Au cours d’une promenade en forêt avec son chien Flatté, le narrateur découvre et pénètre dans une maison singulière au milieu des bois, dont l’occupant semble s’être récemment volatilisé, n’ayant laissé qu’une cigarette encore fumante dans un cendrier. Comme le dit superbement Vincent Portier dans sa postface : «Tout est légèreté dans ce récit, comme la fumée de cigarette, ce gracieux fil d’eau qui s’écoule de la maison, le chien Flatté que son maître laisse filer à toute allure sur la route selon son bon plaisir. Elle est bien loin, la sourde mélancolie, l’angoisse qui étreignent le maître du même animal dans «Mornes Saisons».»

Inspirées par la littérature fantastique occidentale et particulièrement par Edgar Allan Poe auquel l’auteur fait explicitement référence, les deux nouvelles suivantes forment un couple fascinant à l’articulation similaire, concluant ce recueil par «Clair de lune», rêve surnaturel et enchanteur.

La Divine Chanson

La divine chanson

La divine chanson
de Abdourahman A. WABERI
ed. ZULMA

Quel parcours ! s'exclamera-t-on en écarquillant les yeux. Tout comme moi, Sammy est resté le même et un autre à la fois. Cependant un seul trait de sa personnalité n'a pas changé. Il a soif d'idéal comme au premier jour. Et jusqu'à cet instant, où sur son lit d'hôpital il a rendez-vous avec son Seigneur. La soif d'absolu est tout à la fois sa sève et la source de ses tourments.

Avec nous, tout commence par une chanson et tout finit par une autre chanson. Entre-temps, les corps se mettent en mouvement comme sur un claquement de doigts, tournoyant allègrement au rythme du Vivant.

 

Ecoutez la grande et belle histoire de la légende vivante que fut Sammy Kamau-Williams ! Une histoire contée par Paris, étrange chat aux neuf vies et multiples propriétaires et qui accompagna les dernières années de celui qui fut poète, chanteur de soul/jazz, acteur de lutte pour les droits des Afro-américains et tant d’autres choses encore.

Mais qui fut aussi un homme poursuivit par ces démons, rongé par la drogue et dont chaque renaissance artistique tenait du miracle…

 

Si Abdourahman Waberi n’utilise pas ici directement le nom de Gil Scott-Heron et le recouvre d’un pseudonyme transparent, c’est pour mieux clamer sa volonté de rester dans les territoires de la fiction.

Sa Divine Chanson parvient miraculeusement à concilier une totale subjectivité de point de vue avec un grand respect de la véritable biographie de l’artiste (insistant notamment sur la place importante que les femmes ont tenue dans sa vie). Et si son étonnant narrateur emprunte parfois de sinueux chemins de traverse, c’est pour mieux revenir sur la lutte des Noirs pour leurs droits civiques, égratigner d’un coup de patte le « règne » de Michael Bloomberg à New-York ou évoquer la trajectoire étonnante du père de Gil Scott-Heron…

Le tout dessine une mosaïque qui parvient à rendre le charisme, l’aura propre aux artistes hors du commun (magnifiques passages évoquant les ambiances des derniers concerts) tout autant qu’à réinscrire la trajectoire d’un homme intègre et intransigeant dans le contexte d’une époque.

Un roman superbe qui donne une furieuse envie de réécouter d’une traite toute la discographie du grand Gil.

My America

My America

My America
de Phyllis YORDAN
ed. ERE

Derrière les paillettes de Beverly Hills, l’abjection – et comment y survivre.

Publié en janvier 2014 en français, dans une traduction de Fabienne Maître, aux éditions ère, ce récit autobiographique en vers libres de Phyllis Yordan, aujourd’hui comédienne, coach d’artistes, metteur en scène et professeur d’art dramatique, vivant en France, est un de ces textes marquants qui, en quatre-vingts pages, peut changer une partie significative de votre regard sur un certain monde, et sur ce que signifie survivre, en fonction d’un contexte.

Fille de Caprice, danseuse de revue, et de Philip, scénariste oscarisé, la petite Philice grandit dans le Beverly Hills ultra-chic des années 50 et 60, au milieu des somptueuses villas avec piscines olympiques et des voitures de luxe avec chauffeurs et domestiques, abandonnée à elle-même et à une étonnante grande-mère par un couple qui de fait l’ignore, avant de la livrer sans y prêter plus d’attention aux occasionnels appétits lubriques de membres de la famille, qui détient une longue tradition de viol et d’inceste. C’est sa rage de vivre, de survivre et de surmonter que chante, sur un air de punk rock inattendu, cette complainte d’une petite fille riche, écrasée, malmenée, mais jamais résignée, avant comme après la ruine financière de la famille et les flamboyants voyages européens, à être réduite à un objet de luxe, à un objet de sexe ou à une victime éplorée.

Bien vivre est la meilleure des vengeances

Mère ne peut s’empêcher de retourner vers tout ça
Vers le coin le plus pauvre de la ville
Vers les magasins de vin
Dans le centre ville de LA
Elle voulait devenir pianiste
Mais l’habitude dévore toute son énergie
Sa détermination
Sa concentration
Sa jeunesse
Les pianos deviennent plus grands et meilleurs
Uniquement des Steinway désormais dans ses splendides maisons
Mais ses doigts restent agrippés au verre de cristal
Le tintement des glaçons
L’énorme bague en diamant est lourde
Mais elle console
Comme la manucure parfaite
L’odeur de l’intérieur de cuir rouge de la Thunderbird
Et Shalimar sur sa cape de zibeline
Tout ce qu’elle doit faire c’est appuyer sur le champignon
Mais personne ne l’immortalise
Du moins le croit-elle
Il n’y a personne pour immortaliser sa création
Ce qu’elle a fait d’elle-même
Son oeuvre

Il y a une petite fille au bord du trottoir
Qui sourit à la belle dame derrière le pare-brise
C’est comme si elles se connectaient soudain
Et cette petite fille ne sera plus jamais la même
Alors Mère se concentre sur les boîtes en argent fin pleines de cigarettes
Le champagne les actions les obligations les Oscar le Pulitzer
Et les étoiles
Tout ceci est tellement clair
Elle appuie sur le champignon
Et part loin de son passé
Et de la petite fille laissée au bord du trottoir

Sa vie n’est rien
Qu’un cri de saxophone
Sur l’asphalte mouillé d’une rue déserte

Arpentant les dessous pas si chics de cet univers américano-hollywoodien obsédé par un certain type de réussite dans lequel Fabrice Colin situait, trente ans plus tard, son terrifiant thriller « Blue Jay Way », le fusil à l’épaule dans des tonalités qui peuvent évoquer la rage maîtrisée d’une Kathy Acker, la capacité à saisir l’essence glaciale des mythes à paillettes d’un Patrick Bouvet (« Pulsion lumière » tout particulièrement), voire la tendresse inimaginable in fine, pour ses proches, d’une Eleni Sikelianos (dont « Le livre de Jon » résonne intensément sur la fin de ce « My America ») Phyllis Yordan nous offre le texte rare, intense, saisissant d’une ode endiablée à la vie vécue et survécue plutôt que rêvassée et exposée à la galerie clinquante de l’or triomphant.

Le monologue silencieux du père

Les voix dans sa tête
Plus fortes que ce que tu crois
Son silence
Je regarde la rivière mais il pense à la mer
La tête enfouie dans la littérature
Son oeil nu lèche presque la page
Sa cécité
Sa douleur
Sa colère
Sa Mère qui ne l’aimait pas assez
Son judaïsme
La Russie
L’Amérique
Son QI
Son ambition
Sa chute
Ses leitmotiv
Les histoires sur lui
Son déni
Ses choix
Ses enfants
Ses femmes
Ses amours
Son bureau
Une patinoire de verre noir
Un mug planté d’une poignée de stylos Montblanc

Enon

ENON

ENON
de Paul HARDING
ed. LE CHERCHE-MIDI

La mort de sa fille comme descente aux enfers, entomologique et magnifique.

Publié en 2013, traduit en français en août 2014 par Pierre Demarty (dont j’apprécie aussi beaucoup le travail sur William T. Vollmann, et tout particulièrement la somptueuse « Tunique de glace ») au Lot 49 du Cherche-Midi, le deuxième roman de Paul Harding prouve magistralement que l’auteur, après son magnifique « Les foudroyés » de 2010, est sans doute l’un des rares contemporains capables de renouveler, avec autant de beauté efficace et de sens profond de la narration, l’intimité lyrique de la famille, dans les situations les plus intenses émotionnellement (mort du père, mort de l’enfant), drames que tant d’auteurs gâchent résolument à grands coups de mièvrerie larmoyante et de pathos éhonté.

« Kate est morte un samedi après-midi. Nous étions le 1er septembre ; trois jours plus tard, elle serait entrée au lycée. J’ai passé la journée à me promener dans le sanctuaire, sans itinéraire préconçu. Une vague de canicule s’était abattue sur Enon depuis une semaine, et la veille, j’avais veillé tard pour regarder un match de base-ball de la côte ouest ; j’avançais donc à pas lents et prenais soin de rester à l’ombre. Je songeais à Kate, aux innombrables expéditions qu’elle avait faites à la plage au cours de l’été pour parfaire son bronzage, soudain préoccupée par son apparence physique comme elle ne l’avait jamais été jusqu’alors. Les laiterons du sanctuaire avaient commencé à jaunir, et les solidages à prendre une teinte métallique. L’herbe verte, sur les bas-côtés, s’assécherait bientôt pour se transformer en paille. Des nuages pourpres et argentés, lourds de pluie, roulaient très bas dans le ciel, s’empilant pour former de vertigineux massifs. Une brise légère bousculait l’atmosphère, tourbillonnant au ras de la prairie, soulevant les libellules cachées dans les herbes hautes. Des bourdons s’activaient dans les fleurs sauvages à moitié fanées. J’espérais que la pluie vienne crever la bulle de chaleur. »

Vivant paisiblement de petits boulots dans la champêtre bourgade d’Enon, en Nouvelle-Angleterre, aux côtés de sa femme enseignante, Charlie Crosby, le petit-fils du formidable horloger des « Foudroyés », voit son univers s’effondrer en quelques instants ce matin de septembre où une voiture fauche le vélo et la vie de sa fille collégienne, prunelle de ses yeux.

Le choc insoutenable d’abord, la séparation d’avec sa femme quelque temps après, la dépression profonde ensuite, glissant rapidement et sûrement dans l’alcool, la dépendance aux tranquillisants, la drogue et la dissolution de l’être, seul dans sa maison transformée en sauvage bourbier autour de lui : Paul Harding nous entraîne à la suite de Charlie Crosby dans une spirale dramatique mais néanmoins magique de 280 pages, où l’horreur à vivre, rehaussée à chaque réminiscence du passé, à chaque cognement contre le réel, à chaque résolution toujours plus instable, détruit tous les repères temporels de la narration en même temps que les restes d’étais mentaux du narrateur. Usant d’une attention portée au moindre détail agressant la conscience du narrateur, parfois à la limite de l’insoutenable, d’un étrange humour noir tout en retenue, d’une incroyable empathie refusant pourtant toute commisération fallacieuse, l’auteur nous offre, peut-être plus encore que dans « Les foudroyés », une très rare pièce d’horlogerie psychologique, d’une bizarre et paradoxale beauté. Un grand livre.

« Depuis tout petit, j’adorais les livres et je lisais tout le temps. J’aimais les histoires policières, les histoires d’épouvante, les livres d’histoire, les livres d’art, de science, de musique, tout. Et plus l’ouvrage était volumineux, plus il me plaisait ; je recherchais délibérément les romans les plus épais, pour le plaisir de m’attarder le plus longtemps possible dans d’autres univers et dans la vie d’autres personnages. J’empruntais six livres par semaine – la limite autorisée – à la bibliothèque, et je dévorais les polars, les récits de guerre, les sagas du programme spatial Apollo et les romans russes auxquels je ne comprenais à peu près rien et tout m’exaltait, tout. Ce que j’aimais par-dessus tout, c’était la façon qu’avaient ces histoires de s’entremêler dans mon esprit et d’y faire germer ainsi des idées, des images, des pensées que je n’aurais jamais crues possibles. »

« Le silence emplissait la maison vide comme une masse compacte et solide. Il pesait. Les animateurs radio me faisaient l’effet d’une nuisance sonore, insipide et dérisoire. La musique des radios classiques ressemblait à de la musique d’ambiance dans un cabinet de dentiste. Les chansons rock étaient pénibles de vulgarité et de fausseté. J’ai essayé de lire le journal, mais les mauvaises nouvelles me déprimaient encore plus, et les bonnes me semblaient inventées de toutes pièces. J’avais envie d’appeler chez les parents de Sue pour lui demander si elle était bien arrivée et si elle était contente d’être là-bas, mais je savais que c’était une mauvaise idée. Sue avait appelé, la veille. Je me rappelais l’avoir entendue laisser un message sur le répondeur, et j’avais cru comprendre au ton de sa voix qu’elle était arrivée sans encombres. J’avais déjà mauvaise conscience de ne pas avoir décroché, de ne pas l’avoir déjà rappelée, comme si j’avais gâché le dernier petit espoir qui me restait. Je n’avais pas le courage d’écouter le message, alors j’ai débranché le téléphone. J’ai regardé mon portable et j’ai vu qu’elle m’avait laissé un autre message. J’ai ouvert le boîtier et retiré la carte sim. »

Grotte

Grotte

Grotte
de Amélie LUCAS-GARY
ed. CHRISTOPHE LUCQUIN ÉDITEUR

La plus célèbre grotte d’art pariétal du monde et son (très) étonnant gardien.

Publié en septembre 2014 chez Christophe Lucquin, le premier roman d’Amélie Lucas-Gary aurait peut-être pu se titrer « Gardien » plutôt que « Grotte », tant le site périgourdin évidemment inspiré de Lascaux, de ses 17 ou 18 000 ans d’histoire et de ses 1 900 représentations pariétales, découvert (ou plutôt « inventé », comme il doit être dit en toute rigueur, et comme c’est le cas dans le roman) en 1940, interdit à la visite depuis 1963, et de sa copie conforme, ouverte au public en 1983, Lascaux II, bien qu’irriguant de sa fraîcheur caverneuse, primordiale, mythique et secrète l’ensemble du roman, s’efface régulièrement, tout au long des 170 pages, au profit du maître des lieux, anodin de prime abord et au commencement, mais révélant sa formidable, déroutante et inquiétante stature à mesure que le temps s’écoule.

Une fille que j’aimais me conduisit ici ; elle voulait que je visite sa région natale, imaginant que nous y vivrions ensemble un jour. Finalement, à peine arrivée, elle tomba dans les bras d’un garçon du pays. Je pris alors une petite chambre dans le coin ; je pouvais m’installer là, puisque rien ne m’attendait ailleurs.
Le village que je choisis était remarquable et le moment propice : en haut d’une colline se nichait la grotte préhistorique ornée la plus célèbre au monde, dont le gardien mourut peu de temps après mon installation. Une foule de prétendants s’étaient immédiatement manifestés pour assurer sa succession ; quelle qu’eût été la décision, il n’y aurait eu qu’une minorité de satisfaits et des centaines de mécontents. Dans ce contexte, les autorités firent un choix audacieux, qui ne pouvait faire de jaloux tant il était incongru : ils me désignèrent, moi. Aucun villageois ne fut vraiment content, mais tous préférèrent cela, plutôt que de voir l’un d’eux triompher.
Mon destin prit alors un tour singulier. Sur cette colline, je connus une éternité tour à tour trépidante et assommante, jusqu’au jour où une force inconnue fournit encore une fois à mon destin l’impulsion implacable du renouveau.

Lascaux II

Création de Lascaux II, supervisée par l’artiste Monique Peytral.

Énumérant les anecdotes de nature d’abord imprécise, qui ne sont qu’initialement d’apparence décousue, se contredisant occasionnellement, revenant sur une donnée jadis établie pour la corriger, l’amender ou y ajouter subrepticement un complément « oublié », se découvrant au fil des pages d’un cynisme indéniable et d’une violence rentrée non négligeable, le gardien de la grotte, surtout lorsque de petits glissements de terrain fantastique commenceront à se manifester, et lorsque le temps, bizarrement, semblera s’allonger, devient lui-même mythe incarné : du protecteur efficace et dévoué de l’art des origines humaines, se dégage progressivement le Misanthrope Suprême, prompt à la colère sous ses anciens airs rampants, doucereux et prudents, incarnant toujours davantage une divinité rugueuse et vengeresse, tellurique en diable, soucieuse d’une nature immémoriale beaucoup plus que des fragiles et bien passagers occupants humains des lieux.

Je suis le gardien d’une grotte, je vis juste au-dessus. Dessous, c’est creux, étroit, frais, humide et silencieux. Je me répète souvent ces mots ; ils résonnent et réconfortent ma solitude.

Un surprenant et fort réjouissant conte grinçant, maniant allègrement des registres narratifs bien différents, déconcertant la lectrice ou le lecteur comme à plaisir, jamais gratuitement, pour un final en forme d’éternel retour sans compromis.

Avec les moines-soldats

Avec les moines-soldats

Avec les moines-soldats
de Lutz BASSMANN
ed. VERDIER

Dans un lieu étrange et indéfini, comme la pâte dont sont faits les rêves, Schwahn, Brown et Monge sont les moines-soldats, ultimes soldats dévoués, quoique désabusés, de «l’Organisation», chargés d’effectuer des missions dont le sens leur échappe : exorciser une maison hantée en bord de mer, ou aller en pleine nuit, à une heure précise, au Tong Fong hôtel, sans comprendre pourquoi.
«L’Organisation» combattait autrefois pour faire advenir une société plus égalitaire mais le sens de sa mission s’est perdu dans une humanité dévastée, en train de faire naufrage.

«Bien que toujours désireuse de modifier le cours de l’histoire, l’Organisation avait renoncé à ses références anciennes. Elle savait que l’humanité était fichue et elle ne nourrissait plus l’espoir de voir naître sur terre une société prolétarienne juste et fraternelle. Elle souhaitait sauver en urgence le peu qui restait encore à sauver, et, comme les outils utopiques du passé se révélaient inopérants et même absurdes, elle fondait à présent sa stratégie sur des forces obscures qu’autrefois elle avait dénoncées comme surgies d’esprits arriérés ou typiques de régressions féodales : les rêves, les imprécations schizophrènes, les transes chamaniques, le fakirisme. Outre les bureaucrates maniaques de toujours, en haut de la hiérarchie on trouvait désormais des spécialistes de la métempsychose et des moines. Brown avait le sens de la discipline et il leur obéissait, mais il regrettait les temps mythiques, quand l’Organisation prônait la révolution mondiale ou, à défaut, les assassinats de responsables et de criminels, et que les agents se rendaient dans des lieux exotiques pour cribler de balles tel ou tel ignoble individu ou détruire telle ou telle insupportable cible. Comme il regrettait fortement ces temps-là. Atteint par un noir scepticisme, il ne voyait pas dans sa propre activité une manière efficace de repousser l’extinction du genre humain, ou du moins de préparer ce qu’il y aurait après l’avenir. Il s’adaptait, il avait été entraîné pour s’adapter à n’importe quelle situation, mais son enthousiasme militant était maintenant gangrené, pour ne pas dire proche de zéro. Il ne comprenait plus ce qu’il faisait sur terre. Il sentait la fin rôder, la sienne comme celle des autres. A maintes reprises, il avait envisagé le suicide, mais, par fatalisme, il ne retournait pas contre lui son arme de service et il continuait à accepter des missions, à voyager, à écouter les élucubrations de ses chefs. Et, pour finir, sans excitation et sans joie, il allait trouver les agents locaux qu’on lui désignait et il suivait à la lettre leurs instructions délirantes

Les histoires se rejouent, la mission de Brown au Tong Fong hôtel, avec des variantes mais toujours baignées dans l’incertitude, avec les mêmes acteurs, derniers représentants d‘une humanité au-delà du désastre, personnages de cauchemars récurrents et poignants.

«Durant la nuit, l’avertisseur de la locomotive avait beuglé à tout moment, avec une sorte d’obstination maniaque, comme si sans cesse le conducteur avait à effrayer des animaux ou des refugiés étendus sur la voie. Brown dormait par brèves périodes d’un demi-quart d’heure. Quand le train entamait une courbe, entre deux obscurités, il apercevait des dunes de gravier que les phares éclairaient obliquement pendant une seconde, des montagnes de granules noirs où la vie semblait impossible. Jamais ne surgissait la moindre silhouette de bétail noctambule ni la forme hagarde d’un vagabond d’apparence loqueteuse ou semi-loqueteuse ou même humaine. Avant que l’obscurité réenvahisse tout, Brown fermait les yeux. La voiture n’était pas éclairée et il ne distinguait même pas son propre reflet sur la vitre. Il somnolait, ses pensées erraient vers des paysages d’autres planètes, il imaginait d’autres mondes morts, encore plus morts que celui-ci, encore plus éteints, puis de nouveau il sombrait dans l’inconscience

Abrutis d’hébétude, les moines-soldats ne renoncent pas, toujours fidèles à une cause dont ils savent pourtant qu’elle est devenue sans objet, consumés par l’idéal dissous dans les défaites de l’homme.

Noirceur insurmontable, humour du désastre, beauté paradoxale des visions de ce monde crépusculaire, «Avec les moines-soldats» est un incontournable (paru aux éditions Verdier en 2008).

L'année de l'hippocampe

L'année de l'hippocampe

L'année de l'hippocampe
de Jérôme LAFARGUE
ed. QUIDAM

«Un futur qui s’avance comme un mur d’effroi et, en vérité, nous savons tous que tout va changer, mais nous ne savons ni quoi ni quand.» (Vassili Golovanov, Eloge des voyages insensés – cité en épigraphe)

Déprimé, fatigué et en proie à de profonds doutes, Félix Arramon est venu s’isoler avec sa 2CV dans la petite maison en bord de mer ayant appartenu à sa grand-mère, où il a retrouvé sa planche de surf. Là, il se donne trois-cent soixante cinq jours pour décider de la direction à donner à sa vie, une décision dont les ressorts et enjeux sont au départ obscurs, apparemment liés à des souvenirs traumatisants matérialisés par la présence dans la maison d’un carton mystérieux plein de «trucs»…

«Nous sommes de plus en plus nombreux dans mon état, des âmes errantes et inutiles, si conscientes de leur état que cela en constitue une torture supplémentaire.  Je n’abandonne pas la partie par idéologie ou dégoût ou colère. Je laisse tomber parce que l’esprit ne suit plus et que le corps est fatigué

Pour sortir de son malaise, la seule discipline que Félix s’impose, une discipline confinant à la pénitence pour ce mélomane,  est d’écouter un seul disque chaque jour, et d’écrire quelques notes tous les soirs. C’est ce journal qui nous est donné à lire - une page par jour ponctuée par la mention du disque quotidien – un ensemble en forme de montagnes russes émotionnelles.
 
Caméléon en forme ou déprimé, en fonction de ses rencontres, de la musique et du temps qu’il fait, Félix se lie d’amitié avec de rares voisins, pense très souvent et rend visite à Tim, son ami si proche, un garçon singulier érudit et subtil, eternel révolté contre la société refusant toute forme de stéréotype. Enfin Félix tombe amoureux, un amour partagé qui semble lui ouvrir une porte vers un futur plus radieux malgré ses fêlures et ses obsessions.

Les thèmes de l’illusion, du double et de la falsification au cœur de ce troisième roman de Jérôme Lafargue (Quidam éditeur, 2011) sont chers à l’auteur, et tout le charme du livre, outre cette description bien sentie du malaise d’un homme emblématique d’une époque, réside donc dans sa personnalité problématique subtilement dévoilée, et dans les ruptures de la narration que Jérôme Lafargue nous inflige, au moment où nous pensions émerger du brouillard.

Debout-Payé

Debout-payé

Debout-payé
de GAUZ
ed. LE NOUVEL ATTILA

Un savoureux et brillant récit : l’autre côté du miroir impassible du vigile africain à Paris.

À paraître fin août 2014 au Nouvel Attila, cet étonnant et bref roman de l’Ivoirien Gauz, jadis biochimiste et sans-papiers, aujourd’hui entre autres réalisateur de films documentaires (son court-métrage « Quand Sankara… » de 2006, par exemple) et rédacteur en chef d’un magazine, nous offre une denrée rare : un passage caustique, drôle, tendre et éminemment politique (mais oui !), de l’autre côté du miroir impassible que nous tendent, l’air de rien, les vigiles à l’entrée des magasins ou des bureaux parisiens.

Fourmillant d’observations tous azimuts venues de derrière les lunettes noires et les oreillettes de la sécurité, le récit d’Ossiri, étudiant ivoirien devenu sans-papiers puis vigile à Paris, est aussi – et peut-être même avant tout, au-delà des savoureuses plongées dans le quotidien de frénésie consommatrice de Camaïeu ou de Sephora – un roman sérieux et drôle de la « communauté » africaine à Paris (les guillemets sont du narrateur), de ses solidarités, de ses méfiances, de ses heurs et de ses malheurs, où, plus encore que le Sami Tchak de « Place des Fêtes », le narrateur nous conduit par la main, dissimulant souvent un sourire plus triste qu’il ne l’avoue, entre promesses non tenues de l’Union post-indépendances, clivages politiques ayant résisté à la fin proclamée de l’histoire, jalousies occasionnelles entre peuples frères, quête d’un panafricanisme toujours plus repoussé ou impossible (toutes celles et tous ceux ayant eu l’occasion de fréquenter, par exemple, un maquis clandestin et multinational de Château Rouge, la nuit, savent bien que le nationalisme effréné peut surgir aux moments les plus inattendus – avec une dédicace personnelle et spéciale ici aux amis Moshe et Jean-Marc), et chocs incongrus de la mondialisation consuméro-sécuritaire (l’analyse de l’impact du 11 septembre 2001 sur les « petits métiers de la sécurité », jusqu’alors très largement sous-traités, en bout de chaîne alimentaire, aux « robustes, impressionnants et disciplinés » Africains – comme diraient les patrons -, vaut à elle seule le déplacement).

« Nouvelles recrues. La longue file d’hommes noirs qui montent dans ces escaliers étroits ressemble à une cordée inédite à l’assaut du K2, le redoutable sommet de la chaîne himalayenne. L’ascension est rythmée par le seul bruit des pas sur les marches. Les escaliers sont raides, les genoux montent haut. Neuf marches, un palier, plus neuf marches supplémentaires, font un étage. Les pas sont feutrés par un épais tapis rouge déplié exactement au milieu d’une cage trop étroite pour laisser passer deux hommes côte à côte. La cordée s’étire avec les étages et la fatigue. On entend souffler de temps en temps. Au sixième étage, le premier de cordée appuie sur le gros bouton d’un interphone cyclope surmonté de l’objectif noir d’une caméra de surveillance. Le grand bureau où tout le monde se retrouve en sueur, est un open space. Aucune cloison n’arrête le regard jusqu’à une cage de verre sur laquelle deux lettres marquent le territoire du mâle dominant des lieux : DG. Une baie vitrée offre gracieusement la vue sur les toits de Paris. Distribution de formulaires. À tour de bras. Ici, on recrute. On recrute des vigiles. Protect-75 vient d’obtenir de gros contrats de sécurité pour diverses enseignes commerciales de la région parisienne. Son besoin en main-d’œuvre est immense et urgent. Le bruit s’est très vite répandu dans la « communauté » africaine. Congolais, ivoiriens, maliens, guinéens, béninois, sénégalais, etc., l’œil exercé identifie facilement les nationalités par le seul style vestimentaire. La combinaison polo-Jean’s Levi’s 501 des Ivoiriens ; le blouson cuir noir trop grand des Maliens ; la chemise rayée fourrée près du ventre des Béninois et des Togolais ; les superbes mocassins toujours bien cirés des Camerounais ; les couleurs improbables des Congolais de Brazza et le style outrancier des Congolais de Stanley… Dans le doute, c’est l’oreille qui prend le relais car dans la bouche d’un Africain, les accents sont des marqueurs d’origine aussi fiable qu’un chromosome 21 en trop pour identifier le mongolisme ou une tumeur maligne pour diagnostiquer un cancer. Les Congolais modulent, les Camerounais chantonnent, les Sénégalais psalmodient, les Ivoiriens saccadent, les Béninois et les Togolais oscillent, les Maliens petit-négrisent… »

« D’UN CENTRE COMMERCIAL À L’AUTRE. Quitter Dubaï, la ville-centre-commercial, et venir en vacances à Paris pour faire des emplettes aux Champs-Élysées, l’avenue-centre-commercial. Le pétrole fait voyager loin, mais rétrécit l’horizon. »

Ne nous y trompons pas : sous sa brièveté et sa légèreté apparentes, aux réjouissantes saveurs, Gauz nous a offert un grand roman, à ranger avec les meilleurs de ceux qui se penchent sur le lien contemporain, depuis trente ans, entre l’Occident / la France et l’Afrique, au cœur de la fuite en avant de la consommation mondialisée.

Viva

Viva

Viva
de Patrick DEVILLE
ed. SEUIL

Le Mexique refuge de Léon Trotsky et de Malcolm Lowry comme épicentre d’une flamboyante histoire mondiale des vaincus.

Publié en 2014, à nouveau dans la collection Fiction & Cie du Seuil, le onzième ouvrage de Patrick Deville renoue avec (et même, dépasse) l’enchantement qui parcourait les excellents « Kampuchéa » (2011) et « Équatoria » (2008), et permet donc d’oublier aisément la déception relative de « Peste et choléra » (2012).

Après l’Afrique des Grands Lacs centrée sur le Congo ex-belge et l’Indochine centrée sur l’ex-Cambodge, c’est le Mexique qu’a choisi Patrick Deville pour orchestrer sa formidable danse géographique, historique et culturelle, dans laquelle des fantômes soigneusement choisis rôdent inlassablement, rejoignant et quittant tour à tour le pays au-dessous du volcan, havre révolutionnaire auréolé par les figures tutélaires de Pancho Villa et d’Emiliano Zapata, vigoureusement défendu par Lázaro Cárdenas lors de la montée des périls européens entre 1934 et 1940.

C’est autour des deux pôles magnétiques opposés de la retraite et de l’errance absolue que s’organise le récit en rebonds fervents : Léon Trotsky, réfugié pourchassé par les nazis et par les staliniens, avec pour fenêtre le monde, d’une part, et Malcolm Lowry, génie solitaire et reclus à la poursuite toute intérieure, désespérée, de son art et de son ambition littéraire qui semblent le fuir, toujours. Autour d’eux, venant tour à tour se cogner au réel, à son relief si particulier ici, on apercevra de ci de là, en volutes coïncidentes toujours beaucoup plus organisées qu’il n’y paraît (l’un des secrets de Patrick Deville réside certainement dans cette faculté peu commune de questionner le hasard), André Breton, Benjamin Péret, Victor Serge, John Reed, Graham Greene, Diego Rivera et Frida Kahlo, bien sûr, mais aussi Traven et Cravan, Nordahl Grieg, Blaise Cendrars, Antonin Artaud, et même Beatrix Potter.

« Tout commence et tout finit par le bruit que font ici les piqueurs de rouille. Capitaines et armateurs redoutent de laisser désoeuvrés les marins à quai. Alors le pic et le pot de minium et le pinceau. Le paysage portuaire est celui d’un film de John Huston, Le Trésor de la Sierra Madre, grues et barges, mâts de charge et derricks, palmiers et crocodiles. Odeurs de pétrole et de cambouis, de coaltar et de goudron. Un crachin chaud qui mouille tout ça et ce soir la silhouette furtive d’un homme qui n’est pas Bogart mais Sandino. A bientôt trente ans il en paraît vingt, frêle et de petite taille. Sandino porte une combinaison de mécanicien, clef à molette dans la poche, vérifie qu’il n’est pas suivi, s’éloigne des docks vers le quartier des cantinas où se tient une réunion clandestine. Après avoir quitté son Nicaragua et longtemps bourlingué, le mécanicien de marine Sandino pose son sac et découvre l’anarcho-syndicalisme. Il est ouvrier à la Huasteca Petroleum de Tampico. »

C’est peut-être l’intime résonance avec les « Archanges » de Paco Ignacio Taibo II (et peut-être plus encore, finalement, avec les sombres héros de « Ombre de l’ombre » et de « Nous revenons comme des ombres ») et avec le somptueux « La coulée de feu » de Valerio Evangelisti qui participe le plus, souterrainement, à faire ce de récit le plus achevé, le plus plein et le plus passionnant de ceux de Patrick Deville.

« Je marchais dans l’île [de Kazan] comme j’ai arpenté les plaines de Wagram et de Waterloo, et marché sur la rivière Bérézina gelée en Biélorussie, des lieux où il n’y a rien à voir ni à faire, sinon se concentrer sur l’Histoire et se dire qu’on est ici, visitai le monastère de la Dormition qui fut une prison, puis un hôpital psychiatrique, avant d’être renvoyé à sa vocation première. Dans un petit bistrot en planches au bord du fleuve scintillant, deux popes joyeux, vêtus de noir et portant barbes rousses, s’enfilaient des grillades et des verres de bière. J’écoutais d’une oreille distraite la traduction des propos aberrants d’un historien local ou malade mental, lequel affirmait que Trotsky se livrait ici à des messes noires, et rendait un culte à Judas, auquel il avait d’ailleurs fait élever une haute statue, heureusement détruite aussitôt son départ par la population de l’île. Et, voyant que je bronchais à ces propos, il n’en poursuivait pas moins ses âneries, où se mêlaient la haine immémoriale du Juif et le souvenir des affiches de la propagande stalinienne, sur lesquelles Trotsky apparaissait en diable enflammé à sabots fendus et queue fourchue, armé d’un trident, et menant le pauvre peuple russe vers les fourneaux de l’enfer. »

Le soleil

Le Soleil

Le Soleil
de Jean-Hubert GAILLOT
ed. L'OLIVIER

Quatrième roman de Jean-Hubert Gailliot, paru fin août 2014 aux éditions de L’Olivier, «Le Soleil» est un livre éblouissant, un bonheur de lecture que je n’évoquerai que partiellement ici, pour ne rien dévoiler, ce qui serait dommageable, des méandres de l’intrigue et des manipulations dont nous sommes l’objet.

Varlop, un homme visiblement abîmé par la vie, à la mémoire et au corps en morceaux, à tel point qu’il semble avoir perdu jusqu'à son ombre, bizarrerie qui l’inquiète, recherche à Mykonos, mandaté par une amie éditrice qui souhaite le publier, les traces d’un hypothétique manuscrit, un cahier à couverture jaune dénommé «Le Soleil» qui a la réputation d’être un livre «absolu». Document vieux d’un siècle, le manuscrit aurait été offert à Man Ray par sa première femme, qui écrivait sous le nom de Donna Lecoeur, au moment de leur rencontre en 1913, puis serait passé dans les mains d’Ezra Pound et de Cy Twombly, avant d’être volé au peintre américain dans son atelier de Mykonos en 1961.

«Qu’il veuille bien se représenter la chose : ce manuscrit vieux de cent ans, s’il se révélait conforme à la légende, éclairerait le siècle passé et l’histoire de ses avant-gardes artistiques, l’avait-il vu s’enflammer, d’un jour absolument neuf.»

Alors que Varlop doute lui-même de sa propre existence, que son ombre et son corps-même semblent l’avoir abandonné, il cherche en dilettante les traces du manuscrit, et se laisse porter par dans une contemplation du paysage radieux qui l’entoure, sous cette lumière qui possède un peu de «l’or méditerranéen». Il aperçoit l'île de Délos depuis la terrasse de sa petite maison, où Léto aurait mis au monde Artémis, la déesse de la chasse, et son jumeau Apollon, dieu de la lumière, de la poésie et de la musique, traces de la mythologie qui lui apparaissent comme des encouragements dans sa quête. Déambulant souvent dans l’île jusqu’au port de Chora, il tombe sous le charme et se laisse porter par une aventure avec une photographe rayonnante, Suzanne de Miremont.

Sa recherche est plus méditative que réellement active, et, tout en se recomposant lui-même, il cherche les empreintes qu’ont laissées la lecture du Soleil dans les œuvres de Man Ray, d’Ezra Pound et de Cy Twombly, le lien avec leur création, leurs points de basculements, pour entrevoir quelle influence ce mythe littéraire aurait pu jouer dans l’œuvre d’artistes qui refusaient le déjà-vu, et quelle place les femmes ont tenu dans l’histoire du «Soleil», dans son écriture, sa transmission ou son occultation.

«Man avait qualifié l’influence de sa lecture du Soleil : «La possibilité d’un érotisme nouveau, lié au rêve, au détournement des objets.» Il l’avait également quantifiée : «Plus décisive que celle de Lautréamont ou de Sade».»

Le Soleil, mythe littéraire ou mystification ? Cette enquête dont l’objet semble parfois se dissoudre dans l’absence de méthode, rêverie fantastique où la frontière ténue entre la fiction et le réel semble s’effacer, va finalement conduire Varlop à Palerme, où le roman va prendre un autre essor, une coloration fantastique et policière, autour des quatre-vingt pages roses, choc physique et émotionnel au cœur du livre.

Ce récit au ressac hypnotique qui glisse en permanence entre passé et présent, entre jour et rêve, diffusant une impression de flottement pour dire une mémoire incertaine, rapproche Gailliot de Bolaño ou de Vila-Matas, et forme un chant d’amour à la littérature autour de laquelle se fait la révolution de nos vies, à sa nécessité profonde quand elle devient, tout comme les rêves, une part essentielle de l’étoffe de nos vies.

L'été des noyés

L'été des noyés

L'été des noyés
de John BURNSIDE
ed. MÉTAILIÉ

Liv la narratrice, une jeune femme de dix-huit ans au moment des événements, et qui raconte cette histoire dix ans plus tard, vit avec sa mère Angelika Rossdal, une artiste peintre aussi réputée pour son œuvre que pour sa beauté et la vie de recluse qu’elle a choisi de mener sur Kvaløya, une île du nord de la Norvège perdue à soixante-dix degrés de latitude nord, en tournant le dos à Oslo et au vaste monde. Une vie solitaire pour Liv, une jeune femme particulière, dans laquelle Kyrre, un voisin farfelu, obsédé par le folklore et les mythes fantastiques norvégiens, lui tient lieu d’ami et presque de père.

«Dans la maison de Kyrre, il y avait des ombres dans les plis de toutes les couvertures, des frémissements imperceptibles dans le moindre verre d'eau ou bol de crème posé sur une table, d'infimes poches d'apocalypse dans l'étoffe de la réalité, prêtes à crever et à se répandre sur nous, de même que le premier souffle d'une tempête fond sur le rameur en haute mer. Dans la maison de Kyrre, il y avait des souvenirs d’événements réels, d’écoliers et de garçons de ferme morts de longue date, sortis de chez eux aux premières lueurs du jour, cinquante ans plus tôt, et revenus dérangés – dérangés à tout jamais -, effleurés par une chose innommable, un battement d’ailes ou un courant d’air dans la tête, là où la pensée aurait dû se tenir.»

L’arrivée de l’été après la longue obscurité hivernale du cercle polaire arctique, avec la lumière toujours présente, le ciel envahissant et le calme profond, perturbe le rythme et le sommeil des hommes. Le temps et l’espace prennent alors un nouveau rythme, semblant se coaguler et se rapprocher par moments de la paralysie, et donnent à l’environnement une dose d’étrangeté et d’irréalité. Ayant achevé ses études au début de cet été là, ne sachant pas de quoi serait fait son avenir, Liv se laisse porter par l’observation de la lumière, des paysages et des gens qu’elle aime regarder.

«Je suis l’un des espions de Dieu. Je ne crois pas en Dieu, du moins pas à la manière classique, mais je pense vraiment être là pour une bonne raison, en d’autres termes pour monter la garde. Prêter attention. Voilà très longtemps, les membres d’une ancienne tribu mexicaine se relayaient à tour de rôle pour surveiller le coucher du soleil, puis attendaient toute la nuit, aux aguets, qu’il revienne… sans jamais présumer qu’il le ferait, ni jamais considérer que la lumière allait de soi.»

Visionnaire ou folle ? Liv va en tous cas être le témoin et l’interprète incertaine des événements de l’été des noyés. Deux de ses camarades d’école, Mats Sigfridsson, et quelques jours plus tard son frère Harald, sont retrouvés cet été-là de façon incompréhensible, noyés dans un canal, à proximité d’un canot qui dérive, malgré des conditions météorologiques extrêmement paisibles. Deux autres hommes vont disparaître eux aussi sans raison, ou plutôt s’évanouir littéralement dans le cas du dernier d’entre eux.

Avec ses descriptions éblouissantes de la nature sereine et de la lumière limpide du grand Nord, dans lequel des phénomènes inquiétants et surnaturels semblent toujours pouvoir surgir, le huitième roman de John Burnside se lit comme on chercherait à déchiffrer un rêve aux images incertaines, oscillant sur la frontière insaisissable entre connaissance et croyance. Un roman superbe et profondément angoissant.

«Les histoires de Kyrre n’étaient pas toutes anciennes, cependant. Pour les gens comme lui, il n’existait pas d’autrefois : tout n’était que présent, continuité. Ce qu’il advenait maintenant, en plein jour, faisait partie d’un mystère éternel, d’une histoire dans laquelle les vivants et les morts, les fous et les sains d’esprit, le tangible et le fantomatique étaient interchangeables…»

Rêves d'histoire

Rêves d'histoire

Rêves d'histoire
de Philippe ARTIERES
ed. VERTICALES

Comment travaillent les historiens ? se demande Philippe Artières en s’interrogeant sur sa propre pratique, et en nous livrant ses rêves inaboutis d’histoire, ses envies naissantes abandonnées et partagées dans ce livre afin de «faire circuler les idées, de les soumettre à la critique, de provoquer des rencontres aussi», pour «éprouver ses rêves à la réalité des lecteurs» ; ces rêves qui «déclinent une même question, suivent une identique obsession : écrire une histoire de l’infra-ordinaire.»

Ces rêves d’histoire, une trentaine de pistes évoquées en quelques pages d’une brièveté évidemment frustrante, plongent dans les traces, souvent écrites, du quotidien. Une excitation proche du vertige s’empare du lecteur curieux, en imaginant une histoire des routes, un de mes grands sujets de rêves autour de L’Odyssée et de la mythologie Nord-Américaine depuis de nombreuses années, en découvrant un embryon d’histoire des impostures, rêve dont le point de départ est les scams nigéro-ivoiriens, et qu’on pourra poursuivre en fiction en lisant le recueil collectif «Hoax» paru aux éditions Ère, le point de départ d’une histoire des navires composée à partir de leurs écritures de bord, d’une histoire de la cloison, et de l’intimité, autour de ces lieux de paroles cloisonnés que sont le confessionnal, le parloir et l’hygiaphone, ou encore d’une histoire des cartes sonores ou des biographies subies. 

«Le moment où un nouveau projet émerge est semblable à une ivresse : on se dit soudain qu’il faudrait faire l’histoire de tel ou tel événement, travailler sur telle ou telle notion, enquêter sur telle ou telle figure, entreprendre telle ou telle archéologie. Des interdits tombent, les repères s’estompent, on se laisse aller vers un ailleurs.»

Accueillant les apports de toutes les disciplines, et les traces souvent fragmentaires du quotidien, l’histoire rêvée par Philippe Artières n’est pas une matière objective et sèche, mais un objet de désir, le creuset fécond d’une pensée critique et le lieu d’un récit.

«Rêver n’est pas renoncer, bien au contraire.»

Icecolor

Icecolor

Icecolor
de Emmanuel RUBEN
ed. LE RÉALGAR EDITIONS

Lorsque la glace polaire fond, sa couleur importe, encore davantage, au monde.

Publié à l’automne 2014 aux éditions du Réalgar, largement spécialisées dans les textes étroitement associés à la peinture et à l’image, le quatrième texte d’Emmanuel Ruben parvient à nouveau à repousser un peu plus loin les frontières de son écriture magique, qui use d’une poésie diffuse comme ciment profond d’une prose affûtée, qu’elle débusque les vérités possibles d’une Algérie familiale enfouie au-delà de l’horizon de Camus (« Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu »), ou qu’elle explore avec une joyeuse férocité historique, géographique, sociale et politique les mythiques et baltiques confins est-européens (« La ligne des glaces »).

Jour après jour nous rongeons, paraît-il, nos propres glaces. On prédit que nous frôlons la catastrophe. On prédit que la banquise n’aura jamais été aussi réduite. On prédit que le passage du Nord-Ouest, que les siècles ont semé d’épaves, sera bientôt libre de glaces onze mois sur douze. Il y a sans doute du vrai dans ces prédictions. Il suffit de consulter les cartes pour s’en aviser : chaque année, c’est un peu plus de blanc qui recule à la surface de notre orange bleuâtre. Un blanc qui n’avouait pas comme autrefois notre ignorance et notre épouvante mais qui garantissait encore qu’un zeste de candeur trônait aux pôles de notre empire. Que la froidure, que la neige vierge, qu’une innocence glacée, délicieusement crevassée, tonsurait le verger de nos désirs. Mais la planète pèle. Se décalotte à vue d’avion. Elle se décalotte, elle se décalotte de ses glaces, et bientôt les icebergs, larguant les amarres de la mère Groenland, vogueront via le Gulf Stream direction l’Islande, les Féroé, les Shetlands, les Orcades, les Cornouailles, le Finistère ou le Cotentin, et viendront, petits glaçons fondus, lécher les orteils d’argile de notre Vieille Europe.
Qui n’a pas entendu, lu, vu prédire la chose est sourd, aveugle, analphabète ou mort, tant on nous rebat depuis bien cinquante ans les oreilles de ce catastrophisme. De ce réchauffement ou, qui sait, de ce dérèglement climatique. De cet effet de serre.
Seulement, nul ne sait, ou ne veut nous dire, car la science n’a pas réponse à tout, quel sera le visage de la catastrophe.

Kirkeby 2

Franchissant allègrement cette fois la ligne réelle ou imaginaire de la glaciation saisonnière, Emmanuel Ruben s’attache aux pas fort étonnants d’un esthète presque surnaturel en notre monde incertain, le peintre danois Per Kirkeby, pour en faire le complice tacite et imagé (l’ouvrage inclut dix somptueuses reproductions de ses œuvres) de son entreprise de déchiffrage géo-poétique d’une autre contemporanéité, réfugiée dans la glace au bord de la débâcle.

Amérique ! Asie ! Afrique ! Route de l’or, route de la soie, route du Nil. Comment ne pas être las de ces chemins éculés ? Qui n’a pas vu combien se sont usés ces vieux mots fléchés ? De la première route on revient blasé, bougon, mâchonnant la chique ou le chewing-gum gaga de son ennui – on en revient misanthrope. De la deuxième, on revient athée, lascif ou la barbe ringarde, un bout de réglisse pendouillant entre les dents ; pire, on en revient illuminé ! Avouons-le, nous n’avons pas pris la troisième route. L’Abyssinie n’est pour nous qu’un nom, elle demeure insondée de nos semelles, grosse encore de nos fantasmes. Reste la quatrième route, à mi-chemin de laquelle nous avons retroussé nos rêves, froussards que nous sommes ! Mais il est un homme pour lequel une année ici-bas ne vaut pas d’être vécue s’il ne prend peu importe le chemin, peu importe la saison – été, printemps, hiver, automne – cette quatrième route. Cette quatrième route qui l’aiguillonne incessamment sur ses rails désolés, c’est la route du Grand Nord. Que va-t-il faire là-bas, malheureux ? Cet homme accomplirait-il par hasard la migration des rennes ? Non, celle des rêves lui suffit, qui a des ramures infinies, qui ne dénombre pas ses bêtes, qui n’est pas marquée au fer rouge, qui ne se matricule pas encore, qui sort sans cesse du troupeau, et s’égare. Cet homme est-il de la confrérie bruyante des voyageurs plumitifs ? Cet homme pense-t-il qu’il suffit d’aller s’empoussiérer la semelle pour se ravauder la cervelle ? Non, la poussière est d’or qui le hante encore ; cet homme, que nous voudrions suivre ici, cet homme s’en va chaque année depuis ses vingt ans vers le Grand Nord, carnet de croquis à la main, quêter de sa baguette divinatoire son Graal fantôme ; après quoi il rentre au pays, dessine, grave, sculpte et peint pour de bon ; sur ce, il paraphe en bas à droite PK. Per Kirkeby.

Kirkeby 3

Rencontre née de l’échec d’un voyage, d’un avion manqué à Londres qui se transforme en visite d’exposition : la découverte (et le choc) de Per Kirkeby par Emmanuel Ruben a quelque chose d’un prélude à un autre « Éloge des voyages insensés », aux motivations bien différentes de celui de Vassili Golovanov, mais dans un esprit qui finit par converger, tandis que le contenu scandinave tellurique qui s’affirme dans la peinture du Danois comme dans la quête s’affinant progressivement du Français semble nourrie de l’énergie presque magique qui hante aussi « Cru », le recueil de nouvelles de luvan.

D’une intense densité, le parcours proposé doit néanmoins commencer par questionner certains clichés de la peinture, de la couleur, mais aussi du Grand Nord lui-même, y faire comme place nette pour développer la quête dans toute sa puissante beauté, évoquer déjà le paradoxe de Van Gogh, réalisant trop tard que la lumière qu’il cherchait toujours plus au sud se trouvait sans doute au nord, et préparer le terrain aux intuitions que la toile fera apparaître.

Rien ici de l’image galvaudée des régions polaires où règneraient soi-disant les grands silences blancs. Rien ici de la peinture et de l’aquarelle entendues comme profession des choses muettes. N’entendez-vous pas les petits cris des icebergs qui s’accouchent et se culbutent ? Ne les entendez-vous pas qui susurrent en inuktitut : Idgloulouarssouit, Siorapalouk, Narssourssouk, Savigssivik ? N’entendez-vous pas ces monuments marmoréens murmurer les complaintes des marins morts ? Ne sentez-vous pas la tonsure de globe qui craquèle sous vos paupières ? La croûte qui gémit ? Le râle du grand cormoran qui vous guette ? On rirait ici de ceux qui n’ont vu que des marines victoriennes et qui croient que l’aquarelle est plus fugitive qu’une passe, ou qu’elle a la mièvrerie d’une amourette adolescente ; à vrai dire, on n’a jamais vu d’aquarelle aussi dense, aussi compacte, aussi solide, aussi tumultueuse, on n’a jamais vu autant de volumes se mouvoir sur du papier ; c’est qu’ici on est allé graver, sculpter, modeler, racler, piocher la roche à l’aquarelle – à l’aquarelle, pure, cristalline, à l’aquarelle née des glaces.

Kirkeby 4

Le levier Kirkeby, destructeur alerte des illusions encombrantes, s’affirme bien ici comme moyen d’accès privilégié, arme de quête et de conquête, construisant son dessein sur certaines avancées de prédécesseurs, y apportant une étrange lumière de vérité non pas révélée mais patiemment dégagée de sa gangue.

Tous deux, enfin, témoignent de l’effacement séculaire de la figure. A la femme vue de dos, qui chez Hammershøi se fond sous ses cheveux impeccablement lissés, sous son tablier, dans son intérieur carcéral, répond, chez Kirkeby, le cheval disloqué, la fugitive oie des neiges, le visage s’étiolant dans le paysage, voire, suprême clin d’œil au grand peintre danois, le crâne – ou graal ? – immense, échoué tel un dirigeable et tourné vers la mer de glaces, aveugle vanité. Autre point commun : toute une série de toiles, chez l’un comme chez l’autre, s’attachent à décliner ton sur ton les différentes nuances de gris, d’ocre, de brun, d’orange ou de violet. Couleurs injustement dénommées secondaires puisqu’elles sont notre lot commun, notre premier parage. Bref, découvrir Hammershøi, c’était s’aviser que l’Extrême-Nord est d’abord intérieur, qu’il commence par vous couler dans les veines avant de vous ensorceler, l’Extrême-Nord. Découvrir Kirkeby, c’était quitter la durée pour l’étendue, l’histoire pour la géographie, la culture morte pour la nature vivante, l’intérieur hanté d’un mal inquiet pour le bout du monde ravagé, percer le cadre étroit de nos trapèzes de grisaille, courir vers la lumière nature, et comprendre pourquoi cet insatiable besoin d’écrire, de dessiner, de peindre, de s’attacher aux couleurs du monde, d’en déplorer l’évanouissement l’hiver.

Kirkeby 5

Un détour par Strindberg et son influence sur les artistes scandinaves, écrivains et plasticiens comme cinéastes, permet à Emmanuel Ruben, en quelques fulgurances volodiniennes, d’affirmer l’intuition qu’ici, il n’y a pas de frontière entre le rêve et le réel, pas de frontière infranchissable entre vivant et non-vivant, et de préparer ainsi, acceptant l’importance du hasard, la notion proprement fantastique d’un regard aiguisé, changé, muté par la pratique de l’art, invitant les objets et paysages à assumer leur inquiétante étrangeté, comme si chaque végétal pouvait devenir le hêtre du « Roi sans divertissement » de Giono. Après l’expérience artistique du Grand Nord, rien ne peut plus être pareil, et il suffira de brefs séjours, pèlerinages, ressources dans le petit Nord de Dieppe pour régénérer désormais perpétuellement cette perception, même si elle doit dès lors conjurer régulièrement la tentation de la crevasse, comme en écho à celle de Pierre Terzian.

Mais qu’est-ce que cela ? Tous ces cratères qui vous dévisagent comme des bouches voraces ? qui veulent vous avaler comme des yeux d’aveugle ? Ces fibrilles, ces ridules, ces sillons, ces strigiles, ces boursouflures, ces ruissellements, ces vallonnements, ces zigzags ? Est-ce que c’est du solide ? Du liquide ? Quelque chose entre les deux, quelque chose de visqueux, de gélatineux, une coulée de lave, un magma matriciel ? Est-ce au contraire la peau sèche d’un patriarche autour du genou, du coude, là où l’on vieillit à toute vitesse, où la chair se fait écorce ? Est-ce une langue de glacier ? Un cyclone ? Un maelström ? Un vortex ? Un épanchement de glaire cervicale ? Une tumeur cancéreuse ? Un volcan d’Islande vu d’avion ? Non, ce n’est que la souche fraîchement sciée du gros chêne de Gouvoux. (…) Oui, ce n’est que le chêne de Gouvoux, l’Yggdrasil local, qui l’été festonnait de vert le bleu du ciel, qui effleurait les chromes au passage des voitures, qui vous soufflait dans l’oreille un air de pastorale, qui faisait tant d’ombre sur la route, à percuter le père Poirier de retour du bistrot dans sa Peugeot lie-de-vin et zigzagante, le père Poirier mort l’an dernier comme est mort ce chêne, mort car il gênait la visibilité, comme on dit, des automobilistes.
Oui c’est cela : c’était un volcan d’écorce et de verdure, ce n’est plus qu’une stèle de bois mort. Une pierre plante, oui, rien qu’une pierre plante, a dit la mère Michoud en rajustant son fichu, sa canne plantée vers le chemin creux, là-bas, me laissant au pied du vieux lavoir avec mon vélo.

Récusant soigneusement toute nostalgie primale et surtout tout romantisme tentateur, traquant la lucidité que procure la peinture, de préférence à tout autre moyen, dans cette identification d’une disparition annoncée, qui va bien au-delà de quelques kilomètres cubes d’eau gelée, le géographe de formation Emmanuel Ruben nous offre un texte décisif, puissant et beau, une lecture indispensable à mon avis pour qui aime l’esthétique politique servie par une écriture exceptionnelle.

emmanuel-ruben

Dernières nouvelles d’Œsthrénie

Dernières nouvelles d'Œsthrénie

Dernières nouvelles d'Œsthrénie
de Anne-Sylvie SALZMAN
ed. DYSTOPIA

Des Balkans imaginaires pour dire la triste et belle ambiguïté du contemporain. Magnifique.

Publié en octobre 2014 aux éditions Dystopia Workshop, le troisième roman d’Anne-Sylvie Salzman réalise un croisement miraculeux, puissant, et d’une belle poésie instable, des différentes facettes que révélaient déjà « Au bord d’un lent fleuve noir » (1997) et « Sommeil » (2000), comme ses recueils de nouvelles « Lamont » (2009) et « Vivre sauvage dans les villes » (2014).

Balkanique en diable, incarnation pour ainsi dire essentielle du carrefour emblématique de l’Europe, l’Œsthrénie est pourtant impossible à situer sur une carte géographique courante : l’auteur a multiplié les indices éventuels créant l’illusion de pouvoir tenter d’ « identifier » la contrée, mais les éléments en sont sciemment et habilement contradictoires. Montagnes impressionnantes, vallées encaissées, hauts plateaux, plaine côtière : tant le littoral adriatique adossé aux Alpes dinariques que le creux bessarabien de la mer Noire, au pied des Carpathes, pourraient, avec certains aménagements, se prêter au jeu, mais dès que l’on croit discerner un repère physique, un caractère d’histoire, de culture, ou tout simplement de géographie humaine vient brouiller la piste. Comme le suggèrent Yves et Ada Rémy dans leur chaleureuse et intelligente préface, il faut accepter que cette nation si réelle et si belle, sous son indéniable rudesse, soit néanmoins comme « clandestine ».

En choisissant de conter six moments du pays, égrenés, sans marques historiques très précises, approximativement entre 1880 et 1980, saisis par six narratrices ou narrateurs différents, que lient (sauf un) le sang et l’hérédité, par des voies parfois quelque peu détournées, chacune et chacun aux destins peu communs mais venant in fine épouser le creuset du sol natal (réel ou imaginé), Anne-Sylvie Salzman nous offre un tour de force d’une rare finesse, en jouant sur toutes les tonalités d’un registre narratif particulièrement étendu pour mieux dérouter et ravir la lectrice ou le lecteur.

Extrait de Balkans

Dans l’arrière-plan de sa phrase, l’auteur dissimule tout au long de ces 293 pages des pièges différents, tous rusés, mais ne cachant jamais l’humain et le paysage, si résolument tristes et si paradoxalement beaux. Quelques mots en suspens, quelques phrases aux résonances inquiétantes suffisent à convoquer la menace de tout le fantastique du dix-neuvième siècle d’Europe centrale, et de ses versions actualisées, sans âge : des tourelles d’un château peinant à maintenir son rang et de ses parcs riches en étangs sombres et chargés d’indicible potentiel, d’un intriguant savant touche-à-tout féru de coutumes locales, mais aussi politiquement habile et indéniablement libidineux, des ruelles désertées d’une capitale angoissée, des librairies sans âge aux étagères poussiéreuses et aux tenanciers méfiants, des souterrains de châteaux populaires néo-staliniens cachant leurs rivières millénaires, des bergeries secrètes dans la montagne peut-être reconverties en lieux de culte prohibé, peuvent surgir à tout moment fantômes et spectres issus des cauchemars ténus d’un Gustav Meyrink, d’un Bram Stoker, d’un Alfred Kubin, mais sans doute plus encore, résonnant sans cesse de la possibilité de drames familiaux et de rituels enfantins ou adolescents qui se dérobent au récit, avec le grand Iain Banks de The Wasp Factory (Le seigneur des guêpes) ou de A Steep Approach to Garbadale (non traduit en français).

Old Bar Castle

Le château en ruine de Zelenka ? (Bar, Montenegro)

Dans cette atmosphère organique, menaçante dans ses intimités et le plus souvent résignée à s’inscrire du côté des perdants perpétuels de l’Histoire, Anne-Sylvie Salzman distille les clins d’œil extraits de nos imaginaires partagés, toujours en touches subtiles et sans surlignement indigeste : les révolutionnaires d’avant la première guerre mondiale comme ceux de l’immédiat après-guerre oscillent ainsi discrètement entre les moustaches de Dostoïevski et celles d’Hergé, tandis que l’érection d’un impossible palais devient comme une synthèse impossible d’histoire royalo-religieuse syldave et de socialisme dictatorial bordure, tout autant qu’une méditation sur les improbables architectures politiques nées au bord de la Save, de l’Ishëm, du Danube ou de l’Iskar, selon les époques ; une fuite dans les Hauts, sauvages et désolés, peut prendre soudainement des allures de recours aux forêts, ou aux Highlands d’une perpétuelle rébellion écossaise (ni Walter Scott ni Robert Louis Stevenson ne sont très loin à ces instants) ; le récit d’une conquête  par l’héréditaire ennemi roumain, parmi d’autres, associe Jaroslav Hašek et Ivo Andri? pour une rude plongée dans le forcené maquis des Hauts, toujours perdant mais toujours indompté ; l’inscription jamais achevée de l’histoire et de la foi entre le mythe qui cimente et le fanatisme qui détruit évoque aussi le meilleur du « Dictionnaire khazar » de Milorad Pavic, comme l’obsession des frontières et des identités résonne étrangement avec la belle « Ligne des glaces » d’Emmanuel Ruben.

Zabjlak

Un village des Hauts, de nos jours ? (Zabjlak, Montenegro)

C’est tout le sens du miracle d’équilibre en finesse qu’accomplit ici Anne-Sylvie Salzman : dans un récit qui s’ancre avant tout dans des fantômes et des démons intimes, dans un rapport charnel à la terre et au sol, dans une menace fantastique jamais formulée et dans un désenchantement résigné digne de Lampedusa, inscrire toute la vertigineuse interrogation des nationalismes passés et contemporains, de tout ce qu’implique, aujourd’hui encore, au-delà des nostalgies plus ou moins bien placées, qu’une bataille livrée en 1389 veuille conférer des droits sur un lieu pour l’éternité, que la vie d’un saint décédé en 885 puisse conserver un pouvoir d’appel à la haine religieuse, que la présence d’uranium dans une montagne puisse justifier l’écrasement et la destruction d’une nature et d’une population, que la natalité plus vigoureuse autorise à exiger des frontières plus étendues, et que la conscience de soi en tant que peuple entraîne si automatiquement et si avidement le rejet de l’autre.

Kotor 1

Souvent évoquée et jamais visitée dans le texte : la riviera œsthrénienne de Tillani ? (Perast, Montenegro)

Intemporel en apparence, nourri de traditions et d’imaginaires multiples, bénéficiant du somptueux travail de fabrication d’objet coutumier chez Dystopia Workshop, servi par une superbe couverture de Laurent Rivelaygue, c’est un très grand texte contemporain, d’une surprenante beauté dans sa grisaille revendiquée, que nous offre Anne-Sylvie Salzman.

Ayant pleine conscience de mon déshonneur et du plaisir qu’il me donne et sans doute me donnera encore, car je ne peux y renoncer, je confesse ici les actes mauvais qui m’écartent à jamais de la maison du père.
Je suis née, dernière de leurs enfants, à Zelenka, du baron Zelenka et de Catherine Oczimowa sa femme. De cela il y a vingt-deux ans ces temps-ci et dix-neuf seulement lorsque je quittai Zelenka. Naquirent avant moi Paulin, mort dans l’enfance, et Seban, frère vivant. Paulin fut enterré dans un cimetière que le baron mon père fit ouvrir sur ses terres. Avant cela les Zelenka étaient enterrés au village qui porte ce nom, et c’était une bonne chose que de reposer au milieu des autres. Quand Paulin mourut, le baron en eut un chagrin qu’il voulut cacher à tous. Ce cimetière de Paulin n’est qu’un enclos où sont aussi deux chiens de la maison, Tvor et Faj, et maintes autres bêtes que Seban, puis moi, y avons enterrées. Les murs sont de pierre grise ; la grille ne ferme plus. La tombe de Paulin est surmontée d’une stèle à la manière autrichienne, et d’un arbuste qui donne des fleurs blanches, puis des baies de la même couleur. De Paulin reste aussi un portrait que ma mère longtemps garda dans sa chambre. Paulin, qui mourut à trois ans, est en veste jaune ; il a un poupon dans les bras. Le peintre lui fit un visage de vieil enfant, comme j’en ai vu dans des cirques, et ma mère me dit un jour qu’elle s’en souvenait bien ainsi. Paulin mourut d’une fièvre qui est fréquente dans ces vallées. (« La boucle »)

cetinje2

Kurmaneh, de nos jours ? (Cetinje, Montenegro)

Kesenic souriait dans la pénombre. J’avais trouvé Kesenic seul habitant de Zelenka lorsque les barons m’avaient vendu le château et les terres, et je l’avais gardé. Puis une année, sa femme, qui était des Hauts et y passait toujours la Pâque, qu’ils appellent Résurrection, n’était pas revenue au château. Elle n’aimait que ses montagnes. Kesenic était parti la rejoindre.
– Nous nous reverrons demain, dit-il, au retour de là-haut. Je vous expliquerai.
Les aizes au fur et à mesure que le soleil baissait étaient revenues voler autour des toits. La patrouille partit vers la montagne et je crus voir d’autres ombres briller en contrebas. Je me rappelai à voir Kesenic marcher qu’il avait perdu une jambe à la guerre, en France, et n’était plus si jeune.
– Sa femme a de la parenté chez nous, dit le messager, imperturbable. Ils avaient une maison à Dombrace, bien plus bas, mais le village tombe dans la mine.
Ces mines dans les montagnes étaient des mines de plomb, de fer et d’uranium. Des soldats les gardaient et les mineurs, je crois, venaient tous de nos prisons.
(« Dans les Hauts »)

Enfin nous sommes morts et allons librement dans les montagnes, que nous avons aimées, et qui ne nous ont jamais gardés de nos ennemis. Nous dansons sur le sommet de l’Antakazh, que des ouvriers creusent nuit et jour, dans la boue, pour le plomb et l’uranium. Des trains, la nuit, traversent la grande vallée jusqu’au village que nous appelions Kurmaneh ; des soldats gardent le chemin de fer. Les aizes montent en nuées grises et rouges vers les plus hautes cimes, tous les printemps, une année sont si nombreuses qu’elles cachent le soleil ; puis disparaissent à jamais de nos montagnes.
Nos villages sont perdus ; la terre a mangé nos villages. Nous les cherchons parfois dans la montagne, dans l’espoir de retrouver nos tombes ; nos tombes elles aussi sont perdues, nos champs sont perdus, nos troupeaux sont perdus, nos richesses sont perdues. Cervenece est dans les mines et Selak n’est plus ; Komes, Falles et Bos sont sous le barrage ; Kormaneh seule reste debout. Y habitent ouvriers et soldats, qui vivent sans doute comme nous vivions, le matin regardent s’il pleut ou s’il fait brume, et soupirent. (« Enfin nous sommes morts »)

Anne-Sylvie Salzman

Le jardin des silences

Le Jardin des silences

Le Jardin des silences
de Mélanie FAZI
ed. BRAGELONNE

Douze nouvelles jouant avec puissance et subtilité de toute la gamme d’un fantastique et d’un merveilleux contemporains.

Publié en octobre 2014 chez Bragelonne, le troisième recueil de nouvelles de Mélanie Fazi, après « Serpentine » (2004) et « Notre-Dame aux écailles » (2008), confirme, s’il en était besoin, l’incroyable talent de l’auteur, qui prouve, plus encore que dans ses œuvres précédentes, nouvelles et romans confondus, à quel point elle dispose désormais d’une magie bien particulière pour extraire le fantastique – ou peut-être le merveilleux – de situations apparemment anodines et de décors quotidiens, en recourant moins que jamais à la possibilité d’un arsenal mythographique et technique du genre, arsenal qu’elle maîtrise pourtant les yeux fermés (ainsi qu’en témoignait notamment le roman « Trois pépins du fruit des morts » en 2003).

Il lui suffit en effet désormais, plus encore qu’auparavant, de quelques touches presque innocentes, un instant d’inattention en voiture (« L’autre route »), une grille de jardin jamais remarqué jusque là (« Le jardin des silences »), un arbre de Noël à décorer rituellement (« L’arbre et les corneilles »), pour ouvrir une porte et basculer vers un abîme insoupçonné mais pourtant toujours potentiellement menaçant.

— Mais y a vraiment personne, commente Cléo.
— Les gens ont dû sortir pour aller voir quelque chose. Il y a peut-être eu un accident.
Son haussement d’épaules m’apprend qu’elle n’y croit pas plus que moi. Il se passe quelque chose de plus étrange, ici.
Je la rejoins arrêtée près d’une des voitures aux portières ouvertes. Personne à l’intérieur, là encore. Un livre de poche abandonné sur un siège. Un sac à main fourré dans l’espace vide aux pieds du passager. L’autoradio allumée qui crache des parasites dans les haut-parleurs. Les clés sont encore en place. Tout semble dire : on revient dans une minute.
Mais il y a autre chose. Le livre, les sièges, le tableau de bord… Ils sont recouverts d’une fine couche grumeleuse. On dirait… du sable ? Je tends la main pour en prélever du bout du doigt. Oui, c’est bien du sable. Il y en a sur le pare-brise, aussi, à l’extérieur. Sur le capot. Sur le toit. Comme les vestiges d’une bourrasque en bord de mer.
Sauf qu’il n’y a pas de plages dans la région. (« L’autre route »)

Venise 17

Le lendemain soir, lorsque mon corps a réclamé son heure de marche, je suis retournée dans cette ruelle. L’image de ce bonnet me tournait dans la tête. Je voulais m’assurer qu’il était bien là et comprendre pourquoi. Je suis revenue sur mes pas une dizaine de fois sans retrouver le jardin de la veille. J’ai inspecté le mur à tâtons, paume à plat contre la pierre et les affiches, comme à la recherche d’un passage secret.
Et puis un autre soir, la même grille ouvragée dans une autre ruelle. Les mêmes arbres et le même silence au-delà. Je m’y suis engouffrée le cœur battant. J’ai fini par comprendre que ce serait toujours le jardin qui viendrait à moi, pas l’inverse. Il ne se manifestait jamais au même endroit, mais il avait cette manie d’apparaître sur mon chemin quand je sortais marcher le soir. On s’apprivoisait petit à petit. Il n’exigeait que ma confiance. (« Le jardin des silences »)

Quelques jours après les plumes, l’offrande d’une des corneilles me prend au dépourvu. Une tête de pirate en bois sculpté, visage stylisé, barbe noire, tricorne juché sur le crâne. Un petit anneau métallique lui perce l’oreille. Je l’accroche au sapin, près du grelot, sans trop comprendre. On ne m’a jamais offert de pirate pour Noël, sous aucune forme dont je me souvienne. C’étaient les jeux de mon frère plus que les miens. Mais je me rappelle, l’année de mes treize ans… (« L’arbre et les corneilles »)

Corneille noire

Lorsque le motif fantastique est plus direct, voire lorgne sur la tradition fantasy qu’elle a souvent également parcourue par le passé, Mélanie Fazi parvient néanmoins, à chaque fois, à déjouer l’attente, et à transporter l’émotion vers un terrain différent, intime et secret, qui surmonte les menaces enfouies pour offrir une forme d’apaisement mystérieux, ou de bienveillance émergeant de la violence contenue. Peut-être davantage qu’auparavant, la noirceur du passé des protagonistes semble ici en voie d’être maîtrisée, transformée en autre chose, vivant plutôt que mort, même si la bizarrerie doit y être acceptée pour être digérée et soumise à alchimie, psychologique plutôt que magique à proprement parler : souvenirs cuisants et morbides dans « Le jardin des silences », mutation soumise à opprobre dans « Dragon caché », amour sincère luttant avec l’envie et la jalousie  dans « Les Sœurs de la Tarasque », ou encore désir charnel et désir d’enfant fusionnant pour rendre paisible la rage succube inversée dans « Le pollen de minuit ».

Plus que quelques secondes. Il se concentra comme on avale une dernière goulée d’air avant de partir en plongée… Puis une main vigoureuse l’empoigna par la chemise et l’arracha à la terre, cassant une branche de l’arbuste au passage.
— Abel, tu es dégoûtant. Relève-toi !
On le remit debout sans lâcher sa chemise. Cette main lui avait griffé le cou, sans doute pas entièrement par accident. Janvier le secoua avec une rudesse inutile avant de lâcher prise. Abel releva les yeux vers le professeur qui fronçait les sourcils devant sa chemise et son pantalon maculés de terre. Il lui fourra chaussures et chaussettes entre les mains.
— Va te changer. Tout de suite. Et ne traîne pas, tu es en retard pour ton cours.
Un peu plus tard, alors que Janvier décrochait la ceinture de cuir pour lui imprimer la leçon dans le crâne, Abel se concentra sur un point au plus profond de lui-même, en quête de son dragon caché. (« Dragon caché »)

Avant d’arriver chez les Sœurs, je croyais que le plus difficile serait d’être privée de mails, de portable, et de ne pas pouvoir sortir les premiers mois. Mais on s’y fait vite, finalement. On a l’impression d’être ailleurs. Le dortoir, les vieilles salles de pierre avec leurs sculptures et leurs tentures, les uniformes, et même les chemises de nuit… C’est presque un autre monde. Comme si le temps s’était arrêté pour nous.
En réalité, le plus dur, c’est de ne pas être certaine que j’arriverai à aimer le Dragon.
Quand les autres en parlent, elles ont des étoiles dans les yeux. Je vois bien qu’elles comptent les jours. Elles ne pensent qu’à ça, quand elles ne pensent pas aux garçons. Mais je n’y peux rien, j’ai peur du Dragon. Et presque aussi peur que les Sœurs s’en aperçoivent. (« Les Sœurs de la Tarasque »)

Chaque fois qu’un humain s’endort, une de mes sœurs s’éveille.
Perchée sur le toit d’un immeuble, je contemple la ville assoupie. Paysage de verre, de brique et de goudron encore parcouru d’un frisson de vie. Et qui s’anime déjà d’une autre activité. J’aime cette heure où les deux mondes se frôlent sans coïncider. Chuchotis des voitures tout en bas, dans les rues. Pas furtif des couche-tard qui rentrent au bercail. Et les murs nous libèrent peu à peu.
Je passe mes jours à sommeiller dans le béton. Fondue dans la masse des bâtiments. Imbriquée dans leurs molécules, moi qui ai la densité d’un souffle de vent. Et pas de corps contre lequel la matière peut lutter. J’attends, conscience éteinte, que le sommeil d’un humain me tire de ma torpeur. Pas forcément celui que je visiterai. Rarement lui, d’ailleurs… C’est devenu un réflexe : je m’éveille toujours avant qu’il ne s’endorme. (« Le pollen de minuit » »)

Yvonne Gilbert

Yvonne Gilbert, illustration pour « Les cygnes sauvages » d’Andersen.

Même lorsque le combat est féroce, la menace immédiate et l’abîme grand ouvert, la subtilité psychologique des processus intimes mis en œuvre ne se dément pas : combattre la marâtre sorcière en revisitant Hans Christian Andersen dans « Swan le bien nommé », éprouver le vertige de la fusion dans la marionnette toujours trop humaine dans « Miroir de porcelaine », et même risquer de disparaître au monde en succombant au pouvoir du miroir dans « Née du givre », les situations potentiellement les plus violentes mises en scène dans de recueil sont drapées dans un fabuleux tissu de beauté légèrement irréelle, apaisée, où le charme mortifère prend une couleur curieusement autre que noire.

Avant même qu’Ole Ferme-l’Œil m’apprenne ce qui était arrivé à mon frère, mon cœur se serrait déjà. J’avais su, confusément, que le répit ne durerait pas. Quelque chose se tramait, et je n’allais pas aimer. L’image des trois crapauds me revenait en mémoire. Il me l’avait dit lui-même : cette femme ne tolérait pas l’échec.
Assise en tailleur sur mon matelas dans ma chambre hachurée de rayons de lune, j’ai écouté ce bonhomme aussi impressionnant que minuscule formuler ses consignes. L’impossible faisait irruption dans ma nouvelle vie et je n’avais d’autre choix que d’y croire. (« Swan le bien nommé »)

Sous la douche, faire couler l’eau un long moment pour tenter de me réchauffer. Frictionner en vain cette chair inerte. Arracher cette mue de sommeil qui me colle à la peau. Je n’y arriverai pas. L’effort est trop grand.
Dans l’atelier aussi, la lumière est trop vive. Pourtant je n’allume qu’une seule lampe, celle qui figure la lumière d’un projecteur au cœur de la pièce. Elle dévoile un champ de bataille. Fragments de porcelaine. Plumes éparpillées. Dentelles et velours déchirés. Traces de paumes sanglantes sur les murs. Manque l’essentiel. Je m’y attendais.
Et aux limites de la pénombre, l’automate assis dans le fauteuil dont il n’a pas bougé depuis des semaines. La tête légèrement penchée en avant. Ses cheveux noirs cachent la moitié de son visage lisse. Ses mains reposent sur ses genoux.
Je me laisse glisser contre le mur. Le corps lourd et pataud, engoncé sous les couches de vêtements. J’ai poussé le chauffage mais le froid me ronge du dedans. Assise à même le sol face à l’automate, pas tellement plus vivante, je lui lance :
« Volodia, mon bonhomme, y a plus que toi et moi maintenant. On ne va pas se laisser démonter pour autant ? »
Mais ça sonne faux. Ma voix est émaillée de minuscules fêlures. (« Miroir de porcelaine »)

Ce matin, au réveil, je l’ai trouvée dans le miroir. Comme découpée à même la vitre et déposée là, de l’autre côté, dans mon sommeil. Elle a englouti mon reflet. Si je me tiens devant l’armoire, c’est elle qui me fait face. Avec sa robe couleur d’hiver, ses longs doigts translucides et des flocons plein les cheveux. Ses yeux comme des lacs gelés. La peau couverte d’une pellicule de givre. Et toujours ses dents coupantes dévoilées par son rire.
Elle a commencé par calquer mes mouvements. Puis, progressivement, elle s’en est dissociée. Je l’ai regardée acquérir une vie propre, avec une élégance que la glace n’aurait pas dû posséder. Et que la chair n’atteint jamais. (« Née du givre »)

Il faut aussi souligner le soin apporté à la composition du recueil, et à l’ordre subtil proposé pour la lecture de ces douze nouvelles. La palette de sensations et d’émotions sur laquelle joue Mélanie Fazi emporte ainsi inexorablement la lectrice ou le lecteur dans un cheminement de découverte de soi par protagonistes variés interposés, d’abord de combats décidés et presque « classiques »en abîmes évités d’extrême justesse, pour aboutir, entre la septième nouvelle (la magnifique « L’été dans la vallée ») et la dernière (« Trois renards », ma préférée dans ce recueil qui place la barre très haut), à une affirmation personnelle résolue.

MeI? lanie Fazi - A?© vinciane verguethen -0905

Mélanie Fazi, 2014, par Vinciane Verguethen.

Disposer d’une volonté propre (« L’été dans la vallée »), surmonter les démons du passé (« Le jardin des silences »), résister à la tentation de l’abandon (« Née du givre »), assumer ses particularités (« Dragon caché »), accepter les soutiens sincères et inattendus en les décodant (« Un bal d’hiver »), et refuser les influences délétères ou mortifères déguisées en illusions, amoureuses ou autres (« Trois renards »), pour exister, en tant que soi, ouvert aux autres et au monde, en en lâchant le moins possible : c’est aussi à un véritable tao que convie ce recueil magnifiquement abouti.

L’été passait doucement, seulement troublé par les fantômes de l’automne imminent. La compagnie de Noé m’empêchait de ressasser. Mais une conversation revenait souvent. « Ta voix…, » commençait-il. Ma voix. Évidemment. Lui m’en parlait par réelle curiosité, par empathie même, sans trace de ces superstitions que je connaissais trop bien. Il voulait simplement savoir. Quel effet ça faisait d’être cette fille-là, comment vivre avec ça. Il écoutait patiemment et il semblait comprendre. (« L’été dans la vallée »)

La maison que je découvre derrière la haie ressemble à celle qu’occupent Judith et mon père. Mêmes murs de pierre, même modèle à peu de choses près, mais le jardin paraît négligé en comparaison. L’herbe est plus haute et rien n’indique la présence de plants de fleurs ou de légumes.
Il n’y a qu’une poignée d’arbres, en fait. Trois plus précisément, disposés en triangle dans un coin du jardin. Je trouve la voisine en train d’accrocher aux branches quelque chose de coloré. En m’approchant, je reconnais ces lanternes en papier qu’on associe plutôt aux barbecues d’été.
Je suis surprise en découvrant Bleuenn de près. D’après la description de Judith, je m’étais fait l’image d’une veuve desséchée, enfermée dans un cocon poussiéreux de deuil et de tristesse. J’attendais une vieille dame, mais la femme qui m’accueille n’a pas cinquante ans. Elle a simplement les traits tirés et les vêtements noirs de la tête aux pieds : un long manteau fourré et une jupe bouffante par-dessus ses bottes boueuses. Ses cheveux aussi sont noirs. Pour le reste, elle a le visage à peine marqué de rides et un grand sourire joyeux. Comme si le simple fait d’accrocher des lanternes à ces arbres la remplissait d’une euphorie de petite fille.
Je ne sais pas trop comment me présenter.
— Bonjour, je suis la… Enfin je… Je loge à côté. Pour quelques jours. Judith m’envoie pour les biscuits.
— Oui, bien sûr. Vous pouvez les poser là.
Bleuenn s’accroupit pour inspecter le contenu du panier. Ses jolis yeux pétillent quand elle ouvre la première boîte et en tire un biscuit qu’elle contemple dans sa paume : une étoile au contour souligné d’un trait de glaçage blanc.
— C’est pour les arbres, m’explique-t-elle comme si la chose allait de soi, avant d’ajouter : Vous pouvez m’aider si ça vous amuse.
Son sourire est déroutant. On dirait qu’elle croit m’accorder une grande faveur. Après tout, pourquoi pas ? J’ai des cadeaux à terminer, mais ça peut attendre un peu. Et puis, le temps que je rentre, Sylvain sera revenu. Ce sera plus facile en sa présence. (« Un bal d’hiver »)

liesavanderaa_itw01-667c0

Liesa van der Aa (Photo : Le Cargo)

Moi qui me représentais les harpistes comme des créatures éthérées, j’étais tombée de haut en rencontrant Zoé. Elle était tout le contraire : solide, un peu boulotte, avec un langage de charretier et une franchise qui confinait à la brusquerie. Elle portait des jeans noirs usés, des T-shirts arborant le nom de groupes de metal en lettres gothiques, et des rouges à lèvres criards qui tranchaient avec le roux de ses longs cheveux raides. Elle avait le rire contagieux, un sens de la repartie cinglant et des doigts capables d’une incroyable finesse quand elle pinçait les cordes.
Voir Zoé trimballer la housse de sa harpe dans les couloirs du métro, avec sa veste en cuir et ses allures de batteuse, était pour moi une source d’hilarité constante.
Cet après-midi-là, nous voilà en train d’installer tout le matériel pour les balances dans la salle encore vide. L’endroit ressemblait à un théâtre avec ses rideaux, ses balcons et ses rangées de sièges. Une lumière jaune et terne les recouvrait comme une couche de poussière.
Dans les sièges, en creux, le fantôme des spectateurs à venir. C’était intimidant de les imaginer là. Je me suis placée tout à l’avant de la scène pour me les représenter tels qu’ils seraient tout à l’heure. À moitié plongés dans la pénombre, masqués par les projecteurs braqués sur nous. La chaleur des lumières sur mon visage, les flaques de couleur à mes pieds, sur mes mains, les reflets sur mon violon. Et au-delà de la frontière que marquait le bord de la scène, le public dont je percevrais le regard sans vraiment le voir.
Au milieu des câbles, des amplis, du matériel pas encore entièrement déballé, j’ai sorti mon violon et mon archet pour m’échauffer. Quelques notes pour me mettre en train et tester l’acoustique des lieux. Une de mes compositions, Calliope : un thème qui va crescendo et autour duquel les instruments viennent s’ajouter un par un. J’aime l’utiliser pour me mettre dans l’ambiance : son motif hypnotique me fait l’effet d’un mantra.
La mélodie était apaisante à mes propres oreilles. Mes gestes d’abord approximatifs retrouvaient peu à peu leurs marques. Mes épaules se détendaient. Mon dos se redressait. L’assurance de mes doigts se diffusait dans tout mon corps.
Je me suis laissé emporter, comme à chaque fois. Je ne sais pas pourquoi Calliope m’a toujours fait cet effet. Un morceau composé dans la grâce, comme il m’en vient trop rarement. C’est le premier que j’aie écrit pour Caméo, dans l’euphorie de la rencontre et de l’ouverture des possibles. J’y ai trouvé une nouvelle voix sans bien savoir comment, tout étonnée qu’elle ne se soit pas révélée plus tôt.
Le motif gagnait en ampleur à mesure qu’il se répétait, et un grand calme m’envahissait. Je jouais pour les sièges vides et le fantôme des spectateurs, pour la salle, la lumière jaune, la scène et les rideaux, pour l’euphorie qui me gagnait. C’était l’archet qui guidait mes doigts, plutôt que l’inverse. Et le violon s’emballait peu à peu. Sa voix s’élevait seule dans l’espace, sans les autres instruments pour le soutenir. Calliope sonnait différemment sans eux : un chant nu et beau, lancinant, entêtant.
Quand j’ai vu passer les renards, j’ai failli tout lâcher. Si les réflexes n’avaient pas pris le dessus, j’aurais laissé violon et archet s’écraser sur la scène. Mais mes doigts ne m’obéissaient déjà plus.
Ils étaient trois qui couraient le long des sièges, dans l’allée, en direction de la scène. Trois taches rousses un peu floues que je n’ai d’abord aperçues que du coin de l’œil. Mais des renards, sans aucun doute. La lumière paraissait les traverser. Comme s’ils n’étaient qu’une projection qu’on interrompt en passant la main devant la source. Ils étaient là, pourtant. Bien vivants.
Et c’étaient mes premiers. (« Trois renards »)

Karpathia

Karpathia

Karpathia
de Mathias MENEGOZ
ed. P.O.L.

Le comte hongrois Alexandre Korvanyi vient d’hériter d’un immense domaine en Transylvanie, d’une famille qui fut si puissante au XVIIIème siècle que la région est depuis désignée comme la «Korvanya». La famille Korvanyi, exilée à Vienne, a quitté la Transylvanie, sous contrôle de l’empire des Habsbourg depuis la fin du XVIIème siècle, après la révolte sanglante des serfs valaques en 1784.

Jeune homme impérieux et rigide, récemment promu capitaine de l’armée impériale, Alexandre Korvanyi se morfond dans la carrière militaire en cette fin d’année 1833 ; «il se sentait devenir poussiéreux dans l’obscur recoin bureaucratique de l’état-major où il avait eu l’insigne honneur d’être affecté. On lui promettait une belle carrière mais, de mois en mois, son ennui se teintait d’amertume.»

Un duel avec le fils d’un général modifie le cours de sa vie, l’amenant à quitter l’armée, à épouser Cara, fille du baron von Amprecht, qu’il a intimement connue seize mois auparavant, et à partir s’installer avec elle dans la Korvanya. Au cours du lent voyage depuis Vienne, capitale animée et centre de l’Empire austro-hongrois, jusqu’aux contrées rurales reculées de Transylvanie, se diffuse la sensation d’une remontée dans le temps et dans l’histoire, et les images magnifiques et marquantes des collines, vallées et forêts transylvaines.

«La voiture de poste remonta la belle vallée au large fond plat, marqueté de champs de céréales qui, à ce moment, émergeaient péniblement du limon détrempé et luisaient comme les écailles d’un serpent vert vif venant de muer. La vallée était bordée, dès les premières pentes, de vergers en fleurs et de forêts de chênes au jeune feuillage vert amande encore tout froissé.»

L’arrivée du seigneur en Transylvanie, son attachement démesuré à cette terre et sa personnalité excessive et glaçante, son ambition de restaurer des droits féodaux sur un domaine délaissé depuis des décennies et investi par les contrebandiers, au moment où le nationalisme roumain se développe, vont entraîner une série d’événements tragiques et un affrontement sanglant, dans un contexte de tensions explosives entre les communautés valaque, magyare, saxonne et tzigane.

«Souvent, en contemplant ses domaines, ses terres, il sentait un pouvoir immense à sa portée… Si un tel pouvoir coulait dans ces vallées, presque palpable, ne pouvait-il craindre qu’il ne se manifeste et s’offre à d’autres que lui ? Il ne savait plus s’il était au seuil d’une révélation ou de la folie. Et pour reprendre pied, il ne lui suffisait plus de se concentrer sur les choses bien réelles qui l’entouraient, l’encolure mal peignée de son cheval, l’écorce des châtaigniers… Car ces choses étaient comme imprégnées de rêve ; ce qui coulait sous leur surface, ce n’était pas du sang ou de la sève, mais les secrets et les promesses de la Korvanya.»

Premier roman de Mathias Menegoz paru en septembre 2014 aux éditions P.O.L., «Karpathia» impressionne par son ambition et sa finesse, alliant avec le roman d’aventures historique très bien documenté et les passions intimes de multiples personnages.

Le Minotaure 504

Le minotaure 504

Le minotaure 504
de Kamel DAOUD
ed. SABINE WESPIESER

Ce recueil de quatre nouvelles, paru en initialement en Algérie aux éditions Barzakh, fut le premier livre de Kamel Daoud publié en France en 2011 (éditions Sabine Wespieser) : à travers les monologues de quatre hommes, dans des textes d’une force poétique impressionnante, Kamel Daoud raconte, avec en filigrane toute l’histoire algérienne du vingtième siècle, la volonté de reconnaissance et de surmonter les failles du passé d’un pays meurtri, préfigurant son magnifique roman «Meursault, contre-enquête» (Actes Sud, 2014).

La nouvelle éponyme est le soliloque d’un chauffeur de taxi, un ancien soldat qui a défendu la ville d’Alger pendant son service militaire, et qui ne supporte pas les transformations de la ville, ni l’indifférence dont il a été l’objet. Il conduit donc ses passagers sur la route d’Alger, tout en leur conseillant de ne pas s’y rendre. Se pensant transformé en monstre par cette route et sa destination fatale, l’homme fustige une attirance désastreuse pour Alger dont il fut lui-même victime, dans un soliloque halluciné et rageur contre une cité dépeinte sous les traits d’une créature sexuelle déviante.

Dans «Gibrîl au kérosène», attendant dans une foire internationale que quelqu’un vienne enfin lui parler, un officier de l’armée de l’air algérienne, ayant consacré sa vie et finalement réussi à fabriquer des avions, tente en vain de lutter contre l’indifférence envers ses machines volantes.

«Je ne suis pas un génie mais je sais fabriquer des ailes à partir de n’importe quoi. Avec du papier, du métal, des discours, des chiffres ou mêmes avec des mots. C’est donc ce peuple qui ne fonctionne pas. Il ne croit pas aux miracles. On y devient plus célèbres lorsqu’on tombe que lorsqu’on décolle. Je ne sais pas d’où ça vient. Peut-être, sûrement, du passé. Nous avons été tellement écrasés que le jour où nous nous sommes levés notre échine est restée courbée. Peut-être aussi que nous sommes allés si loin que dans l’héroïsme en combattant les envahisseurs que nous sommes tombés dans l’ennui et la banalité. Peut-être aussi que nous sommes convaincus que tous les héros sont morts et que ceux qui ont survécu n’ont pu y arriver que parce qu’ils ne sont cachés ou ont trahi.» (Gibrîl au kérosène)

«L’ami d’Athènes» est un des plus beaux textes que j’ai lu sur une course, le monologue intérieur d’un coureur algérien pendant le dix mille mètres des Jeux Olympiques d’Athènes, course qui est autant une fuite pour échapper au passé qu’une conquête de la victoire.

«J'ai compris surtout que jamais il ne fallait que je m'arrête, même si mes poumons étaient déjà deux grosses braises, qu'il me fallait aller au-delà de la ligne d'arrivée, que je ne devais pas être trompé par les applaudissements et que j'avais quelque chose à faire au bout de quelque chose à atteindre. Je me suis souvenu que je venais de trop loin pour m'arrêter ici, que je courais depuis mon enfance pour atteindre cette ville, et ma véritable course n'était pas celle des mille cinq cent mètres, ni celle des cinq mille ni celle des dix mille mètres qu'une trentaine d'autres coureurs me disputaient, chacun haletant dans son propre monde, gravissant sa propre pente, mais la course parfaite, celle que visent en secret tous les coureurs de fond, celle qui leur permet de continuer à l'infini, de ne jamais s'arrêter, de ne presque jamais mourir et dont la récompense n'était pas l'arrivée mais l'indépendance profonde, le détachement.» (L’ami d’Athènes)

La dernière nouvelle enfin, intitulée «La préface du nègre», met en scène un jeune écrivain chargé par un vieil homme analphabète de recueillir et de publier ses souvenirs, et qui les efface méthodiquement pour écrire son propre livre.
Ces quatre personnages, conscients de leurs racines, témoignent des maux du passé et des désillusions de la période postcoloniale, mais aussi de la détermination de se libérer des écrasements de l’histoire.

L'ours est un écrivain comme les autres

L'ours est un écrivain comme les autres

L'ours est un écrivain comme les autres
de William KOTZWINKLE
ed. CAMBOURAKIS

J’ai découvert la liberté d’invention et d’écriture de William Kotzwinkle, grâce aux éditrices d’Asphalte qui présentèrent «Fan Man» à la librairie Charybde en octobre 2012.
Craignant un peu une déception après ce livre hors normes, la découverte de ce nouveau roman d'un écrivain inventif et prolifique, «L’ours est un écrivain comme les autres» (1996, traduction française de Nathalie Bru aux éditions Cambourakis en 2014), a été un moment de grande jubilation.

Arthur Bramhall, neurasthénique professeur de littérature américaine à l’université du Maine en congé sabbatique, perd dans l’incendie de sa ferme le manuscrit de son roman «Désir et destinée», conçu pour plagier et devenir lui-même un best-seller, et permettre ainsi à Bramhall d’échapper au carcan du monde professionnel universitaire. Après ce drame, isolé dans le chalet qu’il a fait reconstruire, Arthur Bramhall réécrit librement son roman, sans souci cette fois-ci de plagier qui que ce soit.

«"J’ai écrit la vérité", déclara Bramhall en fermant son manuscrit, qu’il tapota tendrement. Il venait d’allumer, au cœur des ténèbres destructrices de sa dépression de toujours, un lumignon de gaieté. "Demain, tu vas conquérir le monde", annonça-t-il à son manuscrit.
Il le plaça dans une mallette et l’emporta hors de la maison. "Je vais aller nous acheter du champagne", annonça-t-il à sa mallette. L’un des problèmes auquel sont confrontés les citadins qui choisissent la campagne est qu’ils n’ont personne à qui parler hormis leur fosse septique ou, dans le cas présent, leur mallette.»

Le manuscrit déposé dans un tronc d’arbre est dérobé par un ours, forcément gourmand, qui pense découvrir dans la mallette des tartes ou autres douceurs sucrées. Déçu par son contenu, il va néanmoins lire le manuscrit, en apprécier la valeur littéraire et l’intrigue, s’en attribuer la paternité sous le nom de Dan Flakes, dérober des vêtements pour s’habiller en homme et partir à la conquête du monde pour devenir quelqu’un.

«Incroyable de voir à quel point un costume vous change un ours, se dit-il.»

Avec ses propos honnêtes et laconiques, toujours interprétés au deuxième degré par des intellectuels superficiels et narcissiques, Dan Flakes va devenir la coqueluche des media et du monde littéraire, luttant sans cesse pour dissimuler ses instincts d’ours, son obsession pour la nourriture, ses envies de marquer son territoire et de se rouler par terre, tandis qu’Arthur Bramhall, rejeté dans l’ombre, va suivre une trajectoire diamétralement opposée.

Histoire loufoque et satire extrêmement drôle du milieu littéraire, des relations publiques et de la publicité, qui tourne en dérision de manière hilarante les obsessions narcissiques, de l’argent et de la célébrité de l’Amérique contemporaine, «L’ours est un écrivain comme les autres» est un vrai bonheur de lecture.

Le septième jour

Le septième jour

Le septième jour
de Hua YU
ed. ACTES SUD

Sept jours de drames, d'une tristesse touchante et d'humour noir.

 

Par un épais brouillard, je suis sorti de la maison que je louais, et j'ai divagué dans la ville irréelle et chaotique. Je devais me rendre dans cet endroit qu'on appelle le funérarium, et qu'on appelait jadis le crématorium. On m'y avait convoqué, avec obligation de me présenter là-bas avant 9 heures du matin, ma crémation étant prévue pour 9h30.

 

Le premier jour est celui de la crémation. Puis, parce qu'il n'a pas de tombe et personne pour porter son deuil, Yang Feï erre dans les limbes, qui ressemblent parfois à des paysages de ses souvenirs, y retrouve des gens qu'il a aimés ou juste croisés... Une occasion pour l'auteur de nous peindre un portrait grinçant, terrible et burlesque de la Chine d'aujourd'hui, sur fond de pauvreté, scandales sanitaires, dédales administratifs.

 

La grande force du Septième jour c'est cette profonde émotion qui habite les personnages et sourd jusqu'au lecteur. Amour paternel et filial, passion amoureuse, amitié profonde, ces liens authentiques et solides semblent handicaper chaque personnage dans sa carrière, son avenir, ses possibilités. Chacun ne sait qu'en faire, s'isole comme il le peut, et se retrouve au moment de sa mort à porter le deuil de lui-même, sans personne pour le pleurer. De ces drames humains naît une très grande tristesse, qui remue le lecteur au fond du ventre.

 

Aux tragédies individuelles se superposent les tragédies collectives (incendie d'un centre commercial, violences policières, scandale sanitaire, etc.) qui apportent curieusement un sursaut d'humour noir et de farce.

 

Les critiques en ligne s'abattirent sur notre ville comme un tapis de bombes et l'hôpital dut alors reconnaître sa faute. La direction voulut bien admettre que les déchets médicaux n'avaient pas été traités correctement, et elle annonça que des sanctions avaient été prises à l'encontre des responsables. L'insistance de l'hôpital à traiter les bébés de déchets médicaux provoqua la fureur des internautes, et un nouveau déferlement de bombes, encore plus massif que le précédent, obligea le porte-parole de la mairie à sortir de son mutisme. Il promit que la mairie trouverait une solution appropriée pour ces vingt-sept déchets médicaux, qu'elle les traiterait de façon humaine, et qu'une fois incinérés, ils seraient enterrés.

 

Comme à son habitude, Yu Hua mêle un fantastique poétique (la très belle scène du départ de Souricette) à une critique sociale grinçante et une tranche vie (ou de mort) extrêmement touchante.

Le paradis des autres

Le Paradis des Autres

Le Paradis des Autres
de Joshua COHEN
ed. LE NOUVEL ATTILA

Rire et fabuler avec une tendre intelligence à propos de tragique : un concentré d’humour yiddish new-yorkais, déjanté au service d’une fable fantastique née d’un attentat-suicide à Jérusalem.

Le deuxième roman du New-Yorkais Joshua Cohen, écrit en 2004 et publié en 2008, traduit en français par Annie-France Mistral au Nouvel Attila pour parution le 2 octobre 2014, constitue sans doute l’un des romans les plus tendrement provocateurs que j’aie eu entre les mains ces dernières années.

Son propos apparent, lapidairement résumé, pourrait expliquer à lui seul pourquoi ce fabuleux roman, à l’instar peut-être de "La couleur de la nuit" de Madison Smartt Bell, du "Cycliste" de Viken Berberian, voire du "Oussama" de Norman Spinrad, a eu tant de difficultés à trouver un éditeur aux États-Unis (avant, enfin, d’y devenir un livre-culte, pour d’excellentes raisons à découvrir ci-après, et après aussi le véritable triomphe de son "Witz" paru en 2010), car il y a là-bas, surtout depuis 2001 sans doute, certains sujets avec lesquels "on ne joue pas".

Un jeune garçon israélien, accompagnant ses parents dans un magasin de chaussures, y est déchiqueté par un attentat-suicide, et se retrouve, par une malencontreuse "erreur d’aiguillage" (ou peut-être pour d’autres raisons à découvrir) au Paradis… des musulmans, où il va devoir errer pour tenter d’obtenir correction de "l’erreur", tout en se remémorant bon nombre de moments-clé de sa jeune existence.

Sur de pareilles prémisses, on pourrait craindre, il est vrai, une forme exacerbée de plaidoyer, prenant le lecteur en otage pour disserter des vilenies et des folies du terrorisme islamo-palestinien, des raideurs inhumaines et des jusqu’au-boutismes méprisants de la droite israélienne : il n’en est rien, bien au contraire.

Joshua Cohen, usant de son garçonnet comme d’un anti-Leopold Bloom, au monologue hallucinant et halluciné, propose une fable incroyablement rusée, s’abreuvant avec bonheur aux sources du récit fantastique moyen-oriental comme du stand-up juif de Brooklyn, des exégèses raffinées de la Torah et des sourates du Coran, d’humour yiddish et ashkenaze comme de bribes de quotidien contemporain à Jérusalem, de mythologie militaire comme d’intimité familiale.

Dans le petit monde du garçonnet, avant l’issue fatale, on entrevoit, entre la Reine et son Aba, toute une éducation, avec ses rituels et ses principes, ses mots d’ordre et son élan vital, qui évoque par moments les plus tendres pages amusées d’Alona Kimhi, dans "Lily la tigresse" comme dans "Suzanne la pleureuse", ou même certaines scènes magnifiques d’intelligence distanciée de la série télévisée "Hatufim" (tellement réussie et subtile, tellement à l’opposé de sa resucée américaine pré-mâchée à gros traits pour indigents de la réflexion personnelle, sous le nom de "Homeland").

"Et là je ne sais pas pourquoi je me retourne, mais si.
Une présence. Un souffle sur ma nuque, mon Aba aurait dit L’arrière-train de la tête.
Je me suis retourné vers le gamin qui a tourné vers moi, il courait en battant des ailes bras grands ouverts.
Il s’est retourné et le gamin lui est rentré dedans.
Sa peau, du lait de pigeon, des yeux et des cheveux noirs, peut-être le perlant précoce d’une moustache.
Picotante manne céleste, ça me chatouillait, ça m’a fait rire comme si on s’embrassait ou qu’on avait l’air de.
Il m’a pris dans ses bras je ne sais pas pourquoi mais je lui rends la pareille je le prends dans les bras moi aussi.
Tous les deux, on se serre fort. On se tombe dessus. On sent qu’on ne fait qu’un et pour les autres on fait une chute. On sent. Et on se serre.
Yeux fermés, pressés l’un contre l’autre – comme des citrons.
Et puis ils explosent.
Gaffe aux pépins.
Le nom d’un des gamins était le sien, le nom de l’autre était le sien aussi. Même âge, dix ans alors, ou pas loin. Et les deux sont à moi maintenant.
Et en même temps aucun.
Mais on est loin de la question c’est où ici, proche ou pas de là-bas, sans même aller remuer le pourquoi.
Réponse : je meurs."

Dans les creux de son texte abondant, qui prend par moments les curieuses apparences d’une irrépressible logorrhée poétique, presque chantée ou en tout cas incantée, avec ses répons et ses formules droit tissées de la Bible, de la Torah ou du Coran, Joshua Cohen questionne toutefois inlassablement et subtilement les mythologies à l’œuvre dans l’affrontement contemporain entre un certain Israël et une certaine Palestine. Mythologie du martyre terroriste islamique comme mythologie du peuple juif en armes, aveuglement religieux mêlé aux poussées d’égoïsme humain rationalisateur : ces épiphénomènes pourtant si envahissants ont ici vocation à s’effacer face à de beaucoup plus vertigineuses interrogations, conduites avec pudeur sous la couche de farce songeuse, touchant à la confrontation des fois et des croyances, quelles qu’elles soient, confrontation à l’agnosticisme cultivé qui semble seul en mesure de leur rendre justice et de leur faire entendre raison simultanément.

Cette fable enlevée et par moments logiquement chaotique est aussi celle du parcours accéléré d’un mort de dix ans, forcé d’accéder, à chaque pas, à une compréhension de plus en plus directe de ce qu’il voit et entend, à digérer à toute allure les indispensables références qui parsèment, obligatoirement, la marche au paradis, fût-ce celui "des Autres", où évidemment il n’est pas le bienvenu : comme le note fort judicieusement Daniel Elkind dans son article de la New Haven Review (voir lien ci-après), Franz Kafka, Bruno Schulz, Paul Celan, Nelly Sachs, et avec eux toute une tradition de poétique du chaos au sein de la culture juive, sont souvent au bord d’apparaître dans les creux du désert arpenté par le jeune Jonathan Schwarzstein – et cette accumulation de clins d’œil, sérieux ou rieurs, au sein d’un monologue en flux de conscience arboré, peut par moments donner, fatalement, le tournis – mais il ne me semble heureusement pas nécessaire de saisir chaque allusion dissimulée (je n’avais en ce qui me concerne absolument pas reconnu dans le "Plus jamais !", souvent répété hors contexte par l’enfant, le slogan emblématique du Yom Hazikaron, le jour israélien du Souvenir de l’Holocauste) pour goûter tout le sel de cette histoire des mille et une nuits qui auraient, comme notre monde, mal tourné.

Poétique et métaphysique, pétri de culture et baigné du plaisir de conter et de sourire, ce roman surprenant offre, en moins de cent cinquante pages, une bien singulière réflexion sur le pouvoir de la mémoire et de la littérature face au chaos et à la haine.

"Il faut savoir que le jour où Aba devait se racheter des souliers, où il était En quête de l’article chaussant de remplacement comme il avait dit ce matin-là, était un événement qui ne se produisait que deux fois peut-être dans une vie d’enfant et dans la mienne, ne se produirait qu’une seule. C’est pourquoi on se trouvait sur le lieu de ma mort, un événement ça aussi, unique dans ma vie, et le jour de mon dixième anniversaire en plus, ne l’oublions pas, mais avant le jouet comme je l’ai dit – ou est-ce que ç’aurait été, aurait pu être des jouets ? – il y avait d’abord les souliers, comme dit plus haut, parce que la veille d’hier s’était pointé un clou affamé qui avait mordu dans la chair fraîche. Une paire de plus qui irait chez les Pauvres et qui ne leur irait pas. Des centaines de centaines de boîtes de chaussures empilées en vrac au pied de ma tombe. Marche jusqu’à l’aube du deuil. Mais mes souliers sont encore vivants avait dit Aba ce matin-là devant les bols, café pour lui, thé pour la Reine, il avait dit que ses souliers Vivaient encore. Au minimum un potentiel de résurrection. Pas ces souliers, la Reine qui avait, devait avoir, Tout le Temps raison, avait dit que ses souliers étaient Moribonds, phase terminale. Électro-encéphalogramme plat, passé de bip bip biiip à un long bêêê. Voûtes effondrées, pas les en pierre, mais celles d’Aba, plantaires. Et après, au tour du mouton, agneau, veau sans taches que j’étais, le plus éclatant de santé et le plus blanc. Un mouton avec pour Aba un Aba qui marchait avec des vachettes mortes aux pieds et devait pour les achever les user à mort."

Un excellent entretien avec l’auteur, dans Artvoice de mai 2008, se trouve ici. Le passionnant article, très fouillé, que consacrait au roman Daniel Elkind, auteur, traducteur et par ailleurs ami proche de Joshua Cohen, dans la New Haven Review en 2009, est ici.

L'affaire des vivants

L'affaire des vivants

L'affaire des vivants
de Christian CHAVASSIEUX
ed. PHEBUS

Charlemagne ressent une excitation qui est une sympathie pour l'idée même de ce manège infatigable; il décrète aussi que sa carrière l'emportera ici, pas tout de suite mais dans quelques années, au milieu de sa vie peut-être, pour un départ de plus, une frénésie. Ici, dans ce tourbillon qui agite encore les quais de gare, au milieu des rouages et des grondements, parmi la foule, sous le glacis de la grande marquise à Perrache, il se trouve chez lui, plus à l'aise qu'à Saint-Elme et à Mérives. Ici est son destin, il le comprend avec une intelligence renouvelée, après l'amollissement du trajet.

 

Le Second Empire est mort, Vive Charlemagne!

Né en 1850, ainsi bizarrement (et prémonitoirement) prénommé par son grand-père, Charlemagne Persant grandit misérablement dans une famille paysanne des environs de Lyon. Bridé par cette pauvreté qui lui interdit toute éducation digne de ce nom, il fait cependant montre très tôt d'une intelligence et d'un sens des affaires hors du commun. La défaite de Sedan et la proclamation de la IIIe République vont enfin lui permettre de s'élever socialement et de bâtir son propre empire commercial...

Il fait bon se plonger dans cette Affaire des vivants. Christian Chavassieux y déploie une langue ample et gourmande, attentive aux expressions, aux paysages et ressuscitant par petites touches impressionnistes le vécu de l’époque. On y découvre ainsi l’effervescence d’un monde en plein essor industriel, les prémices des luttes sociales, le déclin du monde campagnard qui s'annonce déjà. Tout ceci au fil d'un récit humain, attentif au moindre personnage, à la plus petite silhouette et qui glisse, sans avoir l'air d'y toucher, des questionnements de société qui résonnent avec autant de force près d'un siècle plus tard.

Et puis, pivot du roman avec toutes ces contradictions et ces fulgurances, provoquant à la fois admiration et répulsion, ce Charlemagne ambigu et féroce interroge magnifiquement notre rapport à la figure du tyran. 

 

Derrière ses allures de roman populaire, L'affaire des vivants s'appuie sur  la puissance et le plaisir romanesques pour mieux sonder notre société et les rapports aux pouvoirs.

Renégat, roman du temps nerveux

Renégat, roman du temps nerveux

Renégat, roman du temps nerveux
de Reinhard JIRGL
ed. QUIDAM

En l’an 2000, en cure de désintoxication dans une clinique de Hambourg, un journaliste dépressif - prétendant écrivain tombe amoureux de sa thérapeute, et quitte donc sa femme après douze ans de mariage. Tentant de devenir vivant, de devenir adulte, il sort de cette relation morte depuis le premier jour pour suivre sa thérapeute dans la ville de Berlin.

Et tout ceci est dit dès les trois premières pages, qui font chavirer immédiatement au cœur de ce livre monstre, totalement dévorant.

«Je ne suis pas un lâche, hélas, donc je n’ai pas fui. Mais me suis enfui, des soiréezentières, dans l’alcool. Les années forcirent comme les lignes de croissance des érables devant la maison – de l’épaisseur du manche à balai en bois sec vers celle du billot : 1 vie. (Nous n’avions pas d’enfant.)

Je me suis enfui é: je suis resté. Resté dans la balance de trois fléaux portés par le couteau : l’alcool | le journal | la femme. (Nulle part où trouver refuge.) Son sérieux devenait affliction sur mon cas. – Ses phrases me couvraient, sombres & lourdes, de plus en plus pesantes chaque=jour & chaque=nuit de cette union. (Plus tard pluzaucunmot.)

J’avais l’impression d’être à côté de la plaque. De moi | du travail | du mariage. Cette union ne devait plus durer ; le-divorce : 12 ans, c’est plus qu’un bail quand les années sont devenues glaciales comme nous é les jours&nuits=en-solo… »

Reinhard Jirgl crée sa propre langue, somptueusement traduite (et même ré-écrite) ici par Martine Rémon, un véritable exploit. Les mots sont comme une pâte qu’il malaxe et affine, utilisant toutes les ressources de lettres, de signes - ponctuation qui sont réinterprétés pour donner plus de sens et de charge émotionnelle au texte, avec une invention et une liberté totales. Alors ce récit n’est plus seulement intellectuel, il en devient physique, on le lit, on le voit, on ressent ses tensions, on se fait submerger.

Deux ans plus tard, en 2002, le journaliste, qui se débat dans la lie amère de la relation amoureuse, rencontre à Berlin un chauffeur de taxi. Cet homme était garde-frontière à la frontière polonaise et devait refouler les vagues de refugiés de l’Est après la chute du mur. Plongé dans un abime de chagrin après la disparition brutale de sa femme, il avait aidé une jeune Ukrainienne à passer la frontière, voyant en elle la possibilité d’un nouvel amour. Une fois la frontière passée, elle s’était envolée ; il a rejoint Berlin dans l’espoir de la retrouver.

Avec des renvois, des liens hypertexte qui nous invitent à la déambulation, truffée de références à des auteurs multiples, l’intrigue est un millefeuille, dont Berlin est le cœur.

« - L’essence du fénomène de la ville : d’énormes masses de pierre morte bourrée de chair survivante réglée sur mesure, fourrée & entassée, qui essaie de résister à la mort. L’échafaudage-squelette de tous les mythes de la vie urbaine. »

Les entrailles d’un Berlin en dé- et re-composition en ces années 2000 sont ici déployées en une somme de toutes les souffrances et du néant de notre époque : Celles de la réunification – l’urbanisation galopante des villes d’Europe centrale, la folie de l’immobilier et l’effondrement économique après la chute du mur, les chômeurs migrants de l’Est traités comme des sous-hommes, mais aussi le rythme et le vide déments de la modernité, le pouvoir insensé de l’argent, la violence de la mondialisation. Dans ce monde moderne, la confiance en l’autre est invariablement trahie, la haine devient vitale, la communauté impossible, et l’individu est réduit en cendres par sa peur, sa solitude et son vide intérieur.

Dans cette aliénation, est-il encore possible d’aimer ? «Renégat, roman du temps nerveux» est un géant féroce, un livre déchirant sur la solitude humaine, mais aussi un grand roman d’amour.

«À l’extérieur, sur la porte, sur une plaque en laiton, votre nom : Sophia Englisch – on eût dit le nom d’une artiste, d’une rose -. Puis dessous, pour dégriser, la nature de votre spécialité : psychothérapeute. Et à l’intérieur, 1 bureau asexué, d’une clarté sans ombre & triste comme 1 phrase-en-3-mots. La porte de la salle d’attente s’était ouverte, vous étiez entrée et venue vous placer-devant-moi. Un visage ouvert me considérait, des yeux lumineux é clairs s’ouvraient grands é me fixaient – c’est à ce moment que je l’ai senti pour la première fois : le parfum doux-amer de votre peau -. La première femme, m’étais-je dit alors, que j’approchais de nouveau, depuis ?combiendetemps, autrement qu’à une distance suffisante à un regard.»

Le dernier gardien d'Ellis Island

Le dernier gardien d'Ellis Island

Le dernier gardien d'Ellis Island
de Gaëlle JOSSE
ed. NOIR SUR BLANC

Aujourd’hui transformés en musée, les services d'immigration d’Ellis Island ont fonctionné de 1892 jusqu'en novembre 1954. Ils ont vu passer, "trié" et ainsi décidé du sort de plus de 12 millions de candidats à l’immigration.

Le 3 novembre 1954, neuf jours avant la fermeture définitive du centre d’Ellis Island, le directeur du centre, dernier maître à bord de l’île et qui a passé quarante-cinq années ici, commence l’écriture d’un journal, mû par une inexplicable nécessité.

«Neuf jours et neuf nuits avant d’être rendu à la terre ferme du continent, à la vie des hommes. Autant dire au néant, en ce qui me concerne. Que sais-je aujourd’hui de la vie des hommes ? La mienne est déjà suffisamment obscure à mes yeux, comme un livre que l’on croit familier et que l’on découvre un jour écrit dans une langue étrangère. Il me reste cette surprenante urgence à écrire, je ne sais pour qui, assis à ce bureau devenu inutile, entre les dossiers cartonnés, les crayons, les règles et les tampons, ce qu’a été mon histoire

Remontant le cours de sa vie, cet homme solitaire livre ici son histoire intime, sur cet îlot où l’on voit se dérouler en arrière-plan toute l’Histoire du vingtième siècle, et son naufrage autour des souvenirs intacts de deux femmes, Liz son épouse et Nella, candidate à l’immigration originaire d’une Sardaigne rurale et archaïque, et dont le souvenir n’a jamais cessé de le hanter.

«Depuis Ellis, j’ai regardé vivre l’Amérique. La ville, si près, si loin. L’île avait fini par en constituer pour moi le poste avancé, la tour de guet, le rempart contre des invasions dont j’étais la sentinelle. Ensuite, l’activité du centre n’a cessé de décroître. Je suis aujourd’hui le capitaine d’un vaisseau fantôme, livré à ses propres ombres. Celle de Nella, arrivée sur ce maudit «Cincinnati» le 23 avril 1923, demande aujourd’hui justice

Paru en septembre 2014 aux éditions Noir sur Blanc, dans la collection Notabilia, ce quatrième roman de Gaëlle Josse est l’histoire profondément émouvante d’un homme emmuré dans un lieu et dans le souvenir douloureux de ses transgressions, pris dans cette collision tragique entre les règles administratives rigides de l’immigration américaine et l’espoir et l’angoisse des hommes débarquant sur les côtes américaines.

«Aujourd'hui, je ne commande plus qu'à des murs. L'herbe et les plantes transportées par le vent ou les oiseaux poussent librement. Il s'en faut peu pour que ce soit ici un grand parc, un parc en friche posé au ras de l'eau, surveillé au loin par une Liberté triomphale chevillée ferme à son rocher. J'ai parfois l'impression que l'univers entier s'est rétréci pour moi au périmètre de cette île. L'île de l'espoir et des larmes. Le lieu du miracle, broyeur et régénérateur à la fois, qui transformait le paysan irlandais, le berger calabrais, l'ouvrier allemand, le rabbin polonais ou l'employé hongrois en citoyen américain après l'avoir dépouillé de sa nationalité. Il me semble qu'ils sont tous encore là, comme une foule de fantômes flottant autour de moi

Le système D

Le Système D

Le Système D
de Nathan LARSON
ed. ASPHALTE

Manhattan, bibliothèque municipale de la ville de New-York. Ou du moins de ce qu’il en reste, car la ville de New-York a été ravagée, transformée en décharge et champ de ruines depuis les «événements» du 14 février aux raisons obscures, attaques terroristes et virus mortels. La population a été divisée par dix et les besoins les plus essentiels – se nourrir, se déplacer, se chauffer – sont devenus très problématiques.

Au cœur de ce chaos, le héros, vétéran amnésique, a élu domicile dans la bibliothèque municipale car il adore les livres, à tel point qu’il s’est rebaptisé Dewey Décimal et entreprend de reclasser seul tous les livres de la bibliothèque selon le système du même nom. Il se consacre à ce hobby obsessionnel quand son protecteur et employeur, un procureur corrompu du nom de Rosenblatt, ne l’emploie pas comme tueur à gages. Ainsi, lorsque Rosenblatt lui demande d’éliminer un ukrainien «gênant» et censément mafieux, pour Dewey Décimal, c’est juste la routine.

Mais cette routine-ci va s’avérer plus complexe que prévue et entraîner Dewey Décimal au cœur d’une spirale d’événements et de contrats réciproques pour lui faire éliminer diverses crapules ou criminels de guerre.

Clouant au pilori tant de clichés américains en les pastichant, la lecture du «Système D» est jubilatoire, par son humour noir et surtout son héros. Pathétique et génial, Dewey Décimal est encombré de manies obsessionnelles et hypocondriaque, convaincu d’avoir été l’objet d’expériences gouvernementales ayant modifié ses souvenirs ; il passe son temps à se désinfecter les mains et à avaler des cachets et se préoccupe surtout de l’état de son costume ou des microbes potentiels sur son épiderme alors même qu’il est encadré par des tueurs ukrainiens ou serbes sur le point de le dessouder.

On referme donc ce premier roman de Nathan Larson (publié en 2011 et traduit par Patricia Barbe-Girault aux éditions Asphalte en 2014) en espérant que les péripéties apocalyptiques et déjantées de Dewey Décimal aient une suite.

L'Education de Stony Mayhall

L'Éducation de Stony Mayhall

L'Éducation de Stony Mayhall
de Daryl GREGORY
ed. LE BÉLIAL'

En 1968, quand sort La nuit des morts vivants de Romero, il s'agit d'un documentaire sur les premiers événements. La propagation d'une infection zombie a commencé, grosse secousse pour l'Amérique, mais l'Armée a tout brûlé et l'humanité se remet lentement. Les MV sont traqués et brûlés, les vivants qui les aident, souvent des proches, emprisonnés sans procès. Les campagnes médias se succèdent pour alimenter la parano et s'assurer que les gens se souviennent du choc.
 
1970, Iowa. Wanda Mayhall trouve une jeune morte au bord de la route, tenant un bébé dans ses bras, mort lui aussi. Mais le petit mort bouge. Wanda a beau savoir qu'elle ne peut pas le garder sans mettre en danger ses voisins, ses filles et elle, elle ne peut pas non plus l'abandonner ou le livrer aux "Fossoyeurs". C'est le début de l'histoire de Stony Mayhall, le bébé mort qui a su grandir.
 
Daryl Gregory ne perd pas de temps avec les clichés du genre : ils sont clairement présents mais hors champ. Connivence avec un lecteur qui les connait forcément par coeur : "Nous avons maté et kiffé  les mêmes toiles" semble nous dire l'auteur, "regardons plutôt ce qui n'y est pas".
En effet, loin des effets pyrotechniques, le roman évoque cette Amérique qu'on connait bien, entre parano et fascination. Celle du Chemin de fer clandestin, celle de Guantanamo et du Patriot Act. Celle qui sait si bien tracer une ligne entre les vrais citoyens et les autres. Car si tous les MV se définissent par rapport à la morsure, tous les vivants se définissent par rapport à la menace : curiosité insatiable, racisme ordinaire, soutien, terreur, violence...
 
Les morts vivants de Daryl Gregory sont impossibles : aucune radiation, aucune bactérie, aucun virus ne peux expliquer le phénomène. Et plus l'on cherche, plus on bute sur l'inexplicable. Stony s'acharne à repousser ses limites, pendant que la rumeur enfle chez les MV : il paraît que Stony est un miracle, il paraît qu'il a grandi, ce serait lui le messie que tous attendent. Nativité zombie pour Apocalypse en gestation. Et la résistance MV a beau être organisée, elle n'en est pas moins divisée : divergences d'objectifs, de moyens, de définition. Au sein des querelles politiques et religieuses, Stony représente un enjeu majeur.
 
L'éducation de Stony Mayhall passe de l'humour au désespoir, de l'amertume à la paix. Les personnages, fouillés et attachants, évoluent dans des situations complexes où la "bonne solution" n'existe pas. De la très belle littérature, intelligente et bouleversante.

  1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16