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Week-end à Pripiat

Week-end à Pripiat

Week-end à Pripiat
de Patrick IMBERT
ed. CDS

Tourisme du désastre à Tchernobyl : un album photo envoûtant au service d'un projet fort.

Publié en juin 2012, ce beau livre associe 26 photographies saisissantes de Patrick Imbert et un bref texte de commentaire de Frédéric Jaccaud, pour créer une oeuvre forte d'anthropologie photographique, s'inscrivant dans le projet ambitieux de rendre compte d'un "tourisme du désastre".

Monuments militaires défraîchis, escaliers industriels aux flaques potentiellement révélatrices, balançoires ou autos tamponneuses rouillées (aux curieuses allures de scène fondatrice d'un "Terminator"), rassemblements ponctuels de touristes, de journalistes, d'enquêteurs ou de militants sur "les lieux", ... toutes ces images dévoilent une essence volatile mais désormais inoccultable de la ville de Pripiat, située aux toutes premières loges de la catastrophe de Tchernobyl.

Résonnant au gré des pages avec le "Retour de Tchernobyl - Journal d'un homme en colère" de Jean-Pierre Dupuy, ou bien avec le "Last & Lost - Atlas d'une Europe fantôme" du collectif photographique et littéraire conduit par Katharina Raabe et Monika Sznajderman, un parcours envoûtant pour un projet d'une grande force.

"Il n'y a aucune vérité à tirer des clichés du "Tourisme du désastre", aucun art - peut-être, à tout le moins, celui de la digression visuelle ou de l'anecdote - les photographies exposent, dans une économie de moyens rare, la grandeur et la décadence de petites gens précipités dans des hauts lieux qui les dépassent. L'organe photographique fixe et révèle le lieu, lui-même fixé et révélé par l'homme qui s'y tient debout. Dans ce complexe jeu de miroirs, le projet raconte l'histoire d'un oeil, un regard porté sur une part d'histoire, sur les séquelles volontaires et involontaires d'un monde tributaire de l'image."

 

L'envoleuse

L'envoleuse

L'envoleuse
de Laure DES ACCORDS
ed. VERDIER

Proches depuis si longtemps et au soir de leur vie, Romain et Guillemette évoquent leur enfance, la dureté des parents - la violence transmise, les silences effrayants -, et, cœur toujours palpitant de leurs souvenirs, leur désir commun pour Gisèle, camarade de classe au corps volumineux, à la chair attirante, maternelle et érotique.

«Je me souviens de son odeur de feuilles de poussière de nuits miellées, celles de nos banlieues loin de Paris mais loin des forêts. Je me souviens de son odeur de chaud et de peur, son front brillait de sueur, ses bras ruisselaient et c’est comme cela que je l’ai aimée, dans des plis de robe et d’eau. Jamais mon corps n’a été si grand, si vaste, jamais mes poumons n’ont accueilli autant d’air, autant de vie, jamais je n’ai senti si près de me bouche autant de cris joyeux.»

Figure de désir aux antipodes des stéréotypes adultes, avec son corps de reine blanche et placide qui semblait dès l’enfance être celui d’une femme, avec une attitude qui semblait détachée des liens qui font souffrir, Gisèle était entière. Elle n’était pas aimée de sa mère, elle n’avait pas de père, mais elle, elle était libre.

«Gisèle bâille, la bouche grande ouverte comme si elle voulait s'aspirer elle-même, toute entière dans son corps. Elle regarde la maîtresse comme on regarde une mouche, elle la chasse de son cerveau génial : un monde exprimé dans un corps, un monde qui fait un tout, un seul et qui expiré tout : la chanson des rondes, les peupliers des rondes, la craie blanche, le pain du goûter, Colette et la blouse de la maîtresse constellée de grosses fleurs bleues comme la robe de chambre de maman.»

«L’envoleuse», à paraître fin août 2014 aux éditions Verdier, résonne très fortement avec le magnifique «Césarine de nuit» d’Antoine Wauters, et réussit également la prouesse de dire, avec justesse et sans commisération, les cœurs abimés de l’enfance et le désir intact en dépit des années, dans un récit intense qui s’écoule comme un chant célébrant avant tout la force du langage.

«Je veux te faire avaler de force tous ces mots qui bouillonnent en nous depuis une éternité d’années pour que tu puisses trouver le repos. Tuons avec nos mots celle qui t’aima, qui m’aima, qui fut cruelle et belle, aimable mais fuyante comme le pain qui s’émiette faute de mieux sur les tables froides des hôpitaux.»

Dondog

Dondog

Dondog
de Antoine VOLODINE
ed. SEUIL

Treizième livre publié extrait de la bibliothèque du post-exotisme par Antoine Volodine, «Dondog» fut publié en 2003 aux éditions du Seuil, dans la collection Fiction & Cie.

Au sortir de trente ans d’enfermement dans les camps, après avoir survécu aux exterminations des Ybürs, Dondog Balbaïan sent bien qu’il va vers la fin et qu’il ne lui reste que très peu de temps avant de disparaître. Il voudrait se venger des responsables du malheur avant son extinction, mais de qui et pourquoi ? La mémoire de Dondog est défaillante, et, dans les ténèbres de son amnésie, au bout de sa vie d’Untermensch, trois noms de bourreaux le hantent, Gulmuz Korsakov, Tony Bronx et sans doute Éliane Hotchkiss.
À partir de ces noms, des lambeaux de sa mémoire, de souvenirs cauchemardesques, Dondog dit, ou parfois murmure ou grommelle des récits, et suggère l’utopie défaite, la barbarie et la mort de l’espoir.

«La silhouette d’Eliane Hotchkiss trois secondes flotta derrière ou devant ses yeux, sans chair ni étoffe, sans apparence précise. Le nom était là, lié à son désir impérieux de vengeance avant la mort, mais, en dehors du nom, l’image était illisible. C’était comme s’il avait mentionné une image secondaire d’un rêve de son enfance, ou comme s’il avait évoqué une maîtresse furtive du temps des camps, lorsque la nuit on l’enfermait au pavillon des grands blessés et des fous, ou encore comme si elle avait appartenu aux courtes années de clandestinité totale, quand jour après jour se perdait la guerre pour l’égalitarisme et le châtiment des progromistes, des mafieux et des milliardaires. Le flou entourait Eliane Hotchkiss. Comme Tony Bronx ou Gulmuz Korsakov, elle se cachait au fond d’un des abîmes décevants de sa mémoire, dont une grande quantité était à jamais clos et inexplorables. Mais elle était moins distincte que les deux autres

Dondog cherche ses bourreaux dans une cité obscure, où ne survivent plus que les insectes et quelques autres gueux ; sa mémoire et sa volonté vacillent et les personnages et les événements eux-mêmes semblent frappés d’amnésie et d’incertitude, tandis que les récits, où les personnages s’entrecroisent et changent d’identité, semblent démultiplier la parole de Dondog.

«Nuits, passé, hallucinations secrètes, expérience vécue, constructions enfantines, réalité et réalités parallèles se confondaient. Dans quelle sphère de la mémoire, par exemple, devait-il ranger les fermes à l’abandon, les hauts plateaux et les steppes qui l’obsédaient ?... Et ces temples enfumés, ces villes portuaires que la guerre civile ensanglantait ? D’où venaient ces individus qui s’adressaient à lui comme s’ils étaient de proches parents ?... Quand avait-il erré dans ces immenses labyrinthes urbains aux issues toujours closes avec des barbelés ? Et ces maisons de feutre, ces yourtes mongoles où sa famille se comportait d’une manière incompréhensible, y avait-il dormi ou non, et quand ?»

Noir et bouleversant.

«Les êtres aimés disparaissent, la révolution mondiale s’éparpille en poussière comme une bouse sèche, dans l’espace noir on ne rencontre plus les personnes qu’on aime, les golems s’effondrent les uns après les autres, le sens de l’histoire s’inverse, les passions dérivent vers le rien, la signification des mots s’évanouit, les ennemis du peuple et les mafias triomphent à jamais, les rêves trahissent la réalité, mais la vengeance subsiste, un chicot irréductible de vengeance qui n’a plus aucune justification, qui se limite à un geste de violence sur une cible très douteuse. Et ceci encore, le plus révoltant : on n’échappe pas à son schwitt

Goldberg : Variations

Goldberg : Variations

Goldberg : Variations
de Gabriel JOSIPOVICI
ed. QUIDAM

L’incroyable orchestration de trente textes résonnant entre eux à la manière de J.S. Bach pour écrire la fable des affres et du sel de la création littéraire.

Publié en 2002, traduit en français pour parution en août 2014 par Bernard Hoepffner chez Quidam, le seizième texte de fiction de Gabriel Josipovici suivait de huit ans son quatorzième, "Moo Pak", et précédait de quatre ans son dix-huitième, "Tout passe", pour évoquer les deux œuvres publiées auparavant en français chez Quidam.

Avec le brio toujours subtilement érudit qu’on lui connaît désormais, Gabriel Josipovici commence, en apparence, par transposer l’histoire (reconnue aujourd’hui comme plus légendaire qu’exacte) de la création des Variations Goldberg de J.S. Bach dans un autre contexte : la création musicale entreprise par le compositeur à la demande du claveciniste Goldberg, pour endormir chaque soir le riche mécène de Dresde, Hermann Karl von Keyserling, en 1740, devient ici lecture désespérée et vaine, se muant en création littéraire indispensable pour favoriser le sommeil du noble anglais Westfield, commandant ce travail à l’écrivain juif Goldberg qui lui a été chaleureusement recommandé.

"— J’ai lu tous les livres qui ont été écrits, Mr Goldberg, et cela me rend mélancolique. Un profond ennui s’empare de moi chaque fois que j’ouvre une fois de plus un de ces volumes ou même quand une autre voix m’en livre le contenu.
— Mais un nouveau livre ne va-t-il pas par trop éveiller votre intérêt ? lui demandai-je, n’aurait-il pas pour effet de vous tenir éveillé au lieu de l’effet désiré qui est de vous endormir ?
— Mon ami, me dit-il, vous parlez sans réfléchir. Une nouvelle histoire, une histoire qui est vraiment nouvelle et vraiment une histoire, donnera l’impression à la personne qui la lit ou l’écoute que le monde a repris vie pour lui. Voici comment je pourrais le dire : le monde recommencera à respirer pour elle alors qu’auparavant il avait paru être fait de glace ou de roche. Et ce n’est que dans les bras de ce qui respire que nous pouvons nous endormir, car ce n’est qu’alors que nous pouvons être certains que nous nous réveillerons vivants. N’ai-je pas raison, mon ami ?"

xComme Jaume Cabré dans "L’ombre de l’eunuque", structurée à la manière du Concerto pour violon et orchestre d’Alban Berg, Gabriel Josipovici a agencé les trente pièces qui composent ses propres Variations Goldberg en calquant les échos entre morceaux imaginés par J.S. Bach, et en utilisant ses résonances pour, de page en page, décaler son propos pour parvenir in fine, sous les yeux quelque peu ébahis du lecteur, à englober les affres et les pièges de la création littéraire exigeante, du point de vue de l’écrivain qui y est lui-même confronté.

"— Mr Goldberg, vous m’avez été recommandé comme un homme parmi des milliers, comme un homme de lettres aussi hautement original que tout à fait professionnel. Êtes-vous en train de me dire que ni vous ni vos collègues ne peuvent accomplir la tâche toute simple que je vous ai offerte ?
— Je ne peux pas parler pour mes collègues, monsieur. Je ne peux parler que pour moi-même.
— Parlez donc, mon ami, et défendez-vous.
— Il se peut fort bien, monsieur, qu’à l’époque de la Grèce et de Rome, et même à l’époque de notre glorieux Shakespeare, un homme de lettres aurait pu accomplir cette tâche. Les écrivains de ces époques auraient peut-être pu en une journée produire pour vous une série éblouissante de variations sur n’importe quel thème de votre choix. Il vous aurait suffi de parler, il vous aurait suffi d’esquisser, même brièvement, le sujet auquel vous auriez voulu qu’ils s’adressent et, en une heure ou deux, peut-être même moins, ils vous auraient régalé des plus délicieuses fantaisies et séquences passionnantes sur le sujet de votre choix. Mais, hélas, notre propre époque est devenue bien moins inventive et plus mélancolique, et rares sont ceux qui aujourd’hui peuvent avoir à coeur « de prendre un thème au hasard pour le tordre et le retourner à volonté, le développer un peu ou beaucoup, selon ce qui paraît le mieux pour son propre dessein », comme le dit un ancien auteur qui parlait de ces choses. Car ce que désire notre volonté est devenu obscur et difficile à définir.
— Tout cela est fort bien, Mr Goldberg, mais vous avez accepté la tâche que je vous ai donnée. N’est-il pas fort peu professionnel de votre part de ne pas tenir parole ?
— Je n’ai pas dit, monsieur, que j’avais été incapable de tenir parole."

xCes trente nuits possibles, qui en condensent et transmutent au moins mille-et-une, enchâssent au moins quatre niveaux de récit, dans lesquels l’imagination toujours à la fois proprement débordante et incroyablement maîtrisée de l’auteur convoquent tour à tour, sans aucune gratuité, l’Iliade et l’Odyssée, Shakespeare, les intrications malicieuses des miroirs chers à Borges ou à Calvino, les recherches archéologiques menées sur le néolithique aux îles Orcades, la rupture amoureuse entre un écrivain contemporain et son épouse, lors d’un voyage en Suisse (incluant comme un écho surprenant de la somptueuse "Taverne du doge Loredan" (1980) d’Alberto Ongaro), un roman épistolaire presque à part entière impliquant l’épouse de l’écrivain Goldberg – mais en est-on vraiment sûr, à l’issue ? -, les archives de Paul Klee, les jeux littéraires sophistiqués d’une cour royale, l’amour enfin et peut-être surtout.

Multipliant les catalyseurs de toute nature, là où "Moo Pak" se contentait de la déambulation dans Londres, et là où "Tout passe", dans sa synthèse ultime, ne nécessitera plus qu’une chambre d’hôpital, "Goldberg : Variations" est sans doute, en toute discrétion, l’une des plus robustes sommes romanesques du cœur de la création artistique et littéraire.

"Si séparés ils restent tels. Oui. Si séparés ils restent tels. Et sont restés ainsi depuis lors, traversant naissance et mort et séparation et toits qui fuient et manque d’argent pour payer l’homme qui pourrait les réparer et tes maux de tête et mes rhumes. Vu division se rassembler. Sans pourtant jamais se fondre en un. Vive la différence ! Comme je vous aime, Mr Goldberg."

Alternant miraculeusement entre une légèreté presque primesautière et une féroce complexité construite, ce roman musical spirale allègrement dans la difficulté de la création littéraire, propose mine de rien une très intense réflexion sur la nature profonde de la littérature, et, comme le dit François Monti, Gabriel Josipovici y apporte quasiment la preuve de "l’inépuisable fertilité de la fiction". Un livre indispensable pour toute personne qui s’intéresse au mystère de la mécanique littéraire, et pour toute personne prête à jubiler au creux des méandres apparents de l’érudition mise en scène et orientée.

029-Marie

029-Marie

029-Marie
de Franck MANUEL
ed. ANACHARSIS

Les femmes, les aliens, les choses de l'amour...
 
Dans une société qui maîtrise le voyage stellaire mais se développe sous terre, basée sur le dégoût de l'organique et la connexion permanente, les gens assourdissent leurs sens et chargent leur implant DC de filtrer/augmenter la réalité. Dans ce contexte de désincarnation et d'aseptisation maximales, une chaîne underground de media gonzo propose à une professeure de participer à une excursion « Alien Sex » en compagnie de 11 autres filles, le but étant bien sûr de filmer et commenter clandestinement l'expérience.
 
029-Marie est hantée par une faute et un spectre. Dans un monde où se frôler est un tabou, elle a laissé un homme la blesser et lui faire l'amour. Et cet homme est mort, lui laissant un réseau de cicatrices terribles et enfant qui lui ressemble trop. 029-Marie accepte, et elle est douée. Embarquée comme journaliste en immersion dans une croisière étrange sous la houlette de 006-Cindy, elle s'abandonne à des expériences de plus en plus extrêmes : la tendresse, l'orgasme, la douleur, la mort...
 
Sous terre, les vidéos font un tabac et le voyeurisme se généralise. Chanel 7 pense à l'avenir, il faut diversifier, aller plus loin. Ils embarquent 065-Marc dans un programme miroir :
 
F.A.S.
FEMALE ALIEN SEX
Des extraterrestres brûlantes de désir !
Envoûtantes, violentes, terrifiantes !
Des corps étranges, des pratiques sidérantes,
des images à couper le souffle !
Et n'hésitez pas à commander,
depuis votre tablette, en toute confidentialité
et pour 3 500 kubiks seulement, les robot-figurines des créatures de votre choix.
La figurine humaine, mâle ou femelle, est offerte
(dans la limite des stocks disponibles).
 
Sauf que 065-Marc n'est pas un saint. Pas de quête intérieure pour lui. S'il pourrissait en prison, c'est pour avoir brisé des proches en « bricolant » leur DC. Et le haker pervers a vite fait d'échapper à tout contrôle.
 
Le roman explore les multiples facettes de ces deux trajectoires, chacune impulsant des bouleversements plus ou moins profonds chez les téléspectateurs, l'une par l'abandon, l'autre par l'intrusion.
 
Si Franck Manuel utilise à très bon escient l'esthétique de la SF des années 70 (extraterrestres délirants, voyages stellaires, cryogénie, connexion permanente...) son propos n'est cependant pas dans le fonctionnement d'une société contrôlée et aseptisée, ou dans les changements qui s'annoncent en son sein (ou pas). Franck Manuel s'attache à l'intime, à l'exploration d'un corps à vif, et à cette réconciliation difficile avec soi-même.

Malgré son accroche, 029-Marie n'est pas vraiment un roman fun. Emouvant, tour à tour organique et froid, extrêmement riche, oui.

Éloge des voyages insensés - ou L'île

Eloge des voyages insensés, ou L'île

Eloge des voyages insensés, ou L'île
de Vassili GOLOVANOV
ed. VERDIER

Une extraordinaire quintessence du récit de voyage, du récit polaire et de la quête de sens à la vie.

Publié en 2002, traduit en français en 2008 dans la collection "Slovo" de Verdier par Hélène Châtelain, le premier texte long du journaliste russe Vassili Golovanov compte parmi ces œuvres surgies en apparence de nulle part pour faire date dans la littérature.

Île désolée de 5 000 km2 dans la mer de Barents, côté russe, à peu près à mi-chemin d’Arkhangelsk et de la zone militaire de Nouvelle-Zemble, Kolgouev, rattachée au district autonome de Nénetsie, se met un beau jour, fruit de circonstances et de hasards, à obséder un écrivain-journaliste russe, en quête de plus en plus désespérée de sens et d’imaginaire personnel au sein d’un monde soviétique finissant et d’un monde néo-russe qui lui succède cahin-caha sans grand enthousiasme.

Peu d’auteurs se sont penchés avec autant de détermination obsessionnelle, dans tous les creux de leur récit, sur ce qui fait naître l’envie, le besoin, la rage de voyager, et tout particulièrement de voyager aux confins, polaires ou autres. Peu d’auteurs ont poussé aussi loin l’introspection cruelle lorsque le fantasme voyageur, après avoir surmonté toutes les raisons rationnelles de tergiverser, se confronte à la réalité.

"Je saute du radeau et, prudemment, pieds nus sur le sol glacé, je m’approche de la fenêtre. À travers l’opacité sourde de la pluie : les baraques grises de Narian-Mar.
Une ville étrangère où, je ne sais pourquoi, le courant m’a poussé… Poussé ? Non. J’y suis arrivé de mon plein gré… En quête. En quête de quoi ? De sens. Du sens de la vie humaine. Cela sonne stupidement exalté, soit, mais comment faire si, en vérité, nous sommes placés face au non-sens de l’existence ?
Parce que la guerre, c’est sérieux, c’est du non-sens sérieux. Des milliers de gens tués. Exterminés les uns par les autres. Privés de sens. A Soumgaït. Au Karabagh. À Bakou… La liste va gonfler, comme une tumeur cancéreuse. La famille, la maison, l’individu, son monde, ses efforts, sa joie sont privés de sens, la mort moissonne. Il faut regarder la vérité dans les yeux : les yeux des miséreux, les yeux des réfugiés, emplis de désespoir, les yeux éteints des assassinés. "La vie humaine ne vaut pas un sou". Au juste prix. Pouvoir. Argent. Matières premières. Armes.
Au juste prix, étrangement, de tout ce qui défigure, mutile la vie, la piétine, la détruit, la retient, l’empêche de s’élever, ne laissant pas aux pierres le temps de s’ajuster, aux pousses de se raffermir. La haine a ses lois. Nous vivons à nouveau aux limites des temps…"

Kolguyev

Après plusieurs départs avortés, au cours desquels il s’approche toutefois, à certains moments, à quelques centaines de kilomètres de son but (c’est-à-dire tout près, dans ces régions de vastes distances), le narrateur finit par rejoindre Kolgouev, à partir de Narian-Mar, la principale "ville" du district autonome de Nénetsie, pour découvrir, abruptement puis plus subtilement, ce qu’un siècle de civilisation et de bureaucratie ont créé en lieu et place de l’île de chasseurs et d’éleveurs de rennes décrite par les explorateurs anglais au XIXème siècle, ce que le collectivisme a curieusement réussi, et surtout, ce qu’il a complètement raté, ici aussi.

"Dans la chambre d’hôtel glaciale. Sous deux couvertures. En caleçon de laine. Nuit. Pluie derrière la fenêtre.
Pourquoi ? Pourquoi tout cela ? Envie soudaine de manger, de prendre une douche chaude.
Qu’est-ce que je cherche ? L’Île ? Elle a été découverte bien avant moi. L’Île, mon invention saugrenue ! Pas besoin de rêver longtemps pour se représenter ce qu’il y a là-bas. Étendue plate. Toundra. Ciel gris, bas, creusé en labour de nuages sombres. Soleil terne, blafard, toujours caché. Herbes chétives tremblant dans le vent et fleurs de camomille – apothéose de la floraison estivale… Odeur d’humidité, partout des marécages, et le bord de mer qui ne sent que l’argile car l’eau, on ne sait pourquoi, ne sent rien. Jaune, glaciale…
Pour le reste, tout doit être comme ici, à Narian-Mar, en pire. Le même froid, la même misère. Depuis deux jours, à l’hôtel, il n’y a pas de chauffage et pas d’eau. Je prends l’eau dehors, à un robinet, dans une gamelle. Le matin, il y en a assez pour se laver, rincer la cuvette, faire le thé. Le soir, pour se laver, mouiller la serviette, s’essuyer, vider la cuvette, faire le thé. Au premier étage de l’hôtel, une porte avec l’inscription : "Buffet". Pas une seule fois je ne l’ai vue ouverte. Et c’est le nouvel hôtel, le plus cher de la ville… Le meilleur…
Je râle, de nouveau : la nuit, de lâches pensées me traversent, serrées, en bancs de poissons. Parfois les poissons sont nombreux, parfois moins. Parfois je perds la tête, tellement tout se met à frémir, à scintiller de mille craintes – déferlement de harengs se jetant dans les filets…"

Колгуев 1

Au cours des rencontres avec les rares officiels du lieu, ou celles et ceux qui en tiennent lieu, avec les épaves alcooliques réduites depuis longtemps au chômage et à l’oscillation sans fin au bord de la misère noire et du suicide, avec les quelques rudes chasseurs-éleveurs qui résistent, encore et toujours, à l’adversité, et s’inventent au quotidien un avenir modeste mais efficace, nourri de fières traditions, de croyances et de légendes comme d’un implacable pragmatisme éclairé, le narrateur obtient, au prix d’acrobaties tour à tour savoureuses ou tragiques, l’essentiel de ce qu’il était venu chercher, même si, consciemment et inconsciemment, sa cible a changé au cours du processus.

"Tous les voyages contemporains, avec leur côté prémédité, rappellent la promenade en bateau des trois héros de Jérôme K. Jérôme et, en ce sens, sont foncièrement littéraires. Est-ce un mal que de s’y résigner ? Né et grandi dans l’espace du livre, le voyage y retourne : c’est un genre littéraire ou cinématographique particulier qui n’a plus d’autre justification aux yeux des hommes… Tous les voyageurs contemporains le comprennent : que ce soit l’équipe de Cousteau, qui fit de son navire sa maison et dont le nom, "Calypso", résonne comme un écho d’Homère, ou Reinhold Messner, qui conquit l’Everest en solitaire, ou encore Michel Siffre, hantant les profondeurs ténébreuses des cavernes… Tous doivent rendre compte de ce qu’ils ont vécu, sans quoi les gens se détourneront d’eux comme d’usurpateurs ayant dérobé à leur profit une part de la richesse commune. Ils doivent restituer aux autres le mystère dévoilé."

Miracle d’équilibre subtil, entre exploitation décidée de toutes les sources historiques disponibles, menée sans lourdeur, récit anthropologique d’une grande finesse, conduit au plus près de l’humain, réflexion sociale et culturelle intense sur ce qui crée ou annihile l’homme contemporain, quête spirituelle sans ornementations sacrées, mise en scène personnelle à valeur réellement universelle, "Éloge des voyages insensés" est sans doute, en cinq cents pages (dont quatre vingts de précieuses annexes) sans un gramme d’inutilité, l’un des plus grands récits de voyage, d’intellect et d’humanité en mouvement qu’il m’ait été donné de lire.

"Ce qui différencie la jeunesse de l’âge adulte, c’est que l’adulte tente de donner une cohérence à tous les événements de sa vie. Puis, un beau jour, il se rend compte que, tel le roi sur l’échiquier, l’imprévisible le cerne et que pour éviter le mat, il doit accomplir un acte très précis. Partir sur une île, par exemple, avec laquelle rien, mais absolument rien, ne le lie…"

Orphelins de Dieu

Orphelins de Dieu

Orphelins de Dieu
de Marc BIANCARELLI
ed. ACTES SUD

Une tuerie !! (3)

Il faut qu'ils payent, dit-elle en baissant la voix, il faut qu'on les trouve et qu'ils payent pour le mal qu'ils ont fait. Si j'étais un homme je sais bien comment je ferais. Je les choperais, un après l'autre, je les attacherais à mon cheval, et je les traînerais dans les épineux pour les déchirer jusqu'aux os. Hélas je ne suis qu'une malheureuse, et les hommes de ma famille sont bien trop lâches pour venger mon pauvre frère.

Quatre hommes sont sortis du bois à cheval. Et parce que rien ne les en empêchait, ils ont mutilé un berger, lui coupant la langue et massacrant son visage.

Sa soeur, un petit bout de femme têtue et maigrichonne, s'en va trouver L'Infernu, dont l'aura sanglante luit encore malgré l'âge, la maladie et l'alcool. Une occasion rêvée pour lui de finir sur un baroud d'honneur et de réveiller sa jeunesse perdue pour impressionner la gamine.

Evoqué par un vieux loup sur le déclin, ce temps-là a le panache et la brutalité des épopées médiévales ou des westerns classiques. Car il fut une époque où les desperados avaient de l'honneur et la violence de ceux qui n'ont rien avait un sens. Ou peut-être que le temps a seulement enjolivé les choses, à force de broder la légende sur des corps qui pourrissent.

Marc Biancarelli emprunte au roman d'aventures, au western et au récit initiatique leurs éléments les plus classiques et les plus efficaces. Tuer pour un lancer de dés ou un regard de travers, voler du bétail, violer, se dissoudre dans la nuit. Traquer et être traqué. Dans un décor de bordels, auberges pouilleuses et montagnes arides, les soldats/rebelles/bandits oscillent entre le mythe et la boue.

Pas de "petit bijou" aux "phrases ciselées", ni même de "délicieux bonbon" ici, mais une pièce de viande sanglante, un roman brutal dont on sait dès le début qu'il finira mal.

Fermeture estivale

Charybde sera fermée du samedi 12 juillet au soir au 19 août inclus.

Plus qu'une semaine pour faire le plein !

Attention : la vente en ligne sera suspendue pendant cette période, toutes les commandes passées après le 10 juillet seront traitées à la réouverture.

 

Ouverture flash et exceptionnelle le dimanche 27 juillet.

Bon été à tous et à toutes !

Notre quelque part

Notre quelque part

Notre quelque part
de Nii Ayikwei PARKES
ed. ZULMA

Endiablé, drôle et poétique choc de l’ancien et du moderne, du respect et de la corruption, au Ghana contemporain.

Publié en 2009, traduit en français en 2014 par Sika Fakambi chez Zulma, le premier roman du Ghanéen Nii Ayikwei Parkes fut d’emblée salué par la critique et se montra un sérieux concurrent au prix Commonwealth 2010.

"Notre quelque part", aux côtés peut-être des textes du Béninois Florent Couao-Zotti (les recueils de nouvelles "L’homme dit fou et la mauvaise foi des hommes" et "Poulet Bicyclette & Cie", ou les romans "Si la cour du mouton est sale, ce n’est pas au porc de le dire" et "La traque de la musaraigne") est certainement l’un des plus beaux romans parus ces dernières années pour dire avec un étonnant mélange, quasiment parfait, d’humour et de sérieux le choc de la modernité et de la tradition, de l’avidité corrompue et du respect ancestral, du fantastique doux des contes anciens et de la rationalité techno-économique du contemporain, au sein des pays d’Afrique de l’Ouest, rejoignant aussi la belle manière de procéder de la Sénégalaise Ken Bugul dans "La pièce d’or" ou dans "Aller et retour".

Usant de la découverte "accidentelle" de restes humains dans une case villageoise du pays ashanti, Nii Ayikwei Parkes déploie une fabuleuse galerie de personnages (chasseur traditionnel sage et malicieux, jeune légiste diplômé au Royaume-Uni, policier de haut rang occidentalisé et formidablement ambitieux, gardiens de la paix loin de se limiter à la brutale épaisseur qu’ils véhiculent initialement, tenancière de maquis ayant plus d’un tour dans son sac,…) acquérant très rapidement leur épaisseur propre pour nous enchanter dans un récit à tiroirs jusqu’à l’ambiguë révélation finale, où il ne sera plus du tout question d’un éventuel McGuffin, mais au contraire d’une possible magie centrale et d’une ferveur dans la synthèse présente du passé et de l’avenir.

L’auteur utilise tout au long une merveilleuse langue contrastée et poétique (la poésie représente d’ailleurs la grande majorité de son travail en anglais) : dans la version originale, il orchestre suivant les lieux, les moments et les intentions des locuteurs l’anglais "classique", les expressions directement rendues de la langue twi, comme le savant mélange de l’anglais vernaculaire et de la structure twi – ce pour quoi il faut souligner le superbe travail de la traductrice béninoise Sika Fakambi, qui parvient à reproduire savoureusement le mécanisme en "collant" à ses équivalents en français du Bénin ou du Togo, utilisant le fon en lieu et place du twi, pour obtenir un bel effet de réalisme aux sonorités familières à tout voyageur en ces pays, ou à tout lecteur de Florent Couao-Zotti, par exemple.

Une très belle révélation, qui devrait inciter toujours davantage de lectrices et de lecteurs à se plonger dans la troublante beauté des grands textes contemporains d’Afrique.

"Un gros homme en habit de civil est descendu du Pinzgauer. Il portait un grand abomu noir pour tenir son pantalon jeans, et il mâchait des arachides.
C’est qui le chef ici ?
Les enfants ont pointé vers le kapokier géant derrière le champ du cultivateur Asare. Le chef habite dans la concession là-bas.
Les autres policemans étaient déjà descendus de leurs voitures. Tous les policemans là – un, un, un jusqu’à neuf, en habit tout noir noir dans notre village dès le jeune matin là ? Celui qui était en habit de civil a regardé de droite à gauche, et j’ai vu qu’il regardait aussi derrière l’arbre, vers la bassine sanyaa bleue de ma mère, que j’ai placée au sommet du toit de ma case, après sa mort. Je me souviens qu’elle a transporté son eau dedans jusqu’à ce que le fond se perce de petits trous, et après elle a emporté ça dans son champ pour récolter ses légumes dedans jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’un seul gros trou. J’ai placé la bassine sur les feuilles séchées de mon toit, pour voir ma case au loin quand je reviens de la forêt. Quand le policeman a regardé, j’ai regardé aussi. Et il m’a regardé, et il a pointé vers moi.
Toi là, tu parles anglais ?
Ah. J’ai pensé que l’homme là, ou bien il ne connaît pas le respect, ou bien, sebi, parce que j’ai rasé mes cheveux, il n’a pas vu mes soixante-quatorze années ? Mâcher des arachides pendant qu’il me parle ! Je n’ai même rien dit. J’ai levé ma calebasse, et j’ai bu un peu du vin de palme de Kwaku Wusu. C’était doux. Kwaku Wusu est le meilleur malafoutier des seize villages de notre chefferie et des douze villages de la chefferie de Nana Afari."

Le très beau texte que consacre Alain Mabanckou (nullement par hasard : il est lui-même l’un des grands orchestrateurs actuels de cette magie du choc, comme nous le rappellent au strict minimum ses extraordinaires "Mémoires de porc-épic") à ce roman dans Jeune Afrique est ici.

Lisbonne dernière marge

Lisbonne dernière marge

Lisbonne dernière marge
de Antoine VOLODINE
ed. MINUIT

«Lisbonne dernière marge», premier roman publié par Antoine Volodine aux éditions de Minuit (1990), après ses quatre premiers livres parus chez Denoël, est un récit extraordinaire et vertigineux, dont chaque lecture approfondit l’abime.

Se fondant dans la foule des touristes de Lisbonne, Ingrid Vogel, militante de la guérilla urbaine, est en fuite après le démantèlement de son groupe par le BKA, accompagnée de Kurt Wellenkind, qu’elle appelle son dogue, un policier allemand membre du "Sicherheitsgruppe" qui a organisé par amour sa disparition et son exil. Elle doit embarquer d’ici quelques jours, seule, sur un bateau en direction de l’Asie pour échapper à la police allemande, après la défaite et l’écrasement de son mouvement.

«Elle aimait Lisbonne, et pas seulement à cause de la lueur rouge qui s'y était allumée, lors de ce fameux été, pour d'ailleurs presque immédiatement se ternir et agoniser ; elle aimait Lisbonne, ses habitants des années trente l'avaient conquise, son atmosphère d'Atlantide passive, de ville méditerranéenne transplantée, condamnée, par un mauvais sort, à la non-exubérance et au remâchement anachronique des souvenirs

Regardant avec terreur ce qui l’attend, l’exil lointain et solitaire sous une fausse identité, la fuite vers une forme d’inexistence, et se retournant sur l’histoire du XXème siècle, elle imagine une nouvelle forme de résistance par l’écriture après le désastre de la défaite, un roman crypté pour qu’on ne puisse pas remonter jusqu'à son auteur, assemblage vertigineux d’histoires qui sont emboîtées - table des matières et récits - à l’intérieur de ce roman où la mémoire d’Ingrid et la culture de la guérilla sont transposées en littérature, une littérature hantée par la passion jusqu’au-boutiste de la lutte, l’angoisse du combattant solitaire, et par l’horreur de la propagande et de la répression.

«Rue de l'Arsenal, à Lisbonne, les potences abondent.

"Les quoi ?" demanda-t-il, s'étonna-t-il. "Qu'est-ce que tu as dit ?

- Les potences", confirma-t-elle, avec un mouvement provocant de l'épaule.

Et : J'ai toujours voulu faire démarrer ainsi mon roman, par une phrase qui les gifle. Et lui : Ton roman ? Tu as vraiment l'intention d'écrire ? Qui gifle qui ? Et elle : Qui les gifle, eux, les esclaves gras de l'Europe, et les esclaves boudinés, et les cravatés, et les patrons militarisés par l'Amérique, et les serfs du patronat, et tous ces pauvres types asservis par tous, et les sociaux-traîtres et leurs dogues, et toi aussi, mon dogue, toi aussi.»

Alors qu’elle est au bord de la folie, reflet de sa rage et de son angoisse devant la vie aux marges qui l’attend, son récit éclaté en de multiples narrateurs hétéronymes, collectif de voix qui sert à brouiller les pistes, fait surgir par fragments un monde fictif et noir, la Renaissance du IIème siècle, se situant après un désastre qui ressemble à la seconde guerre mondiale et pose cette question obsédante de la fabrique de l’histoire, tout en faisant exploser, comme autant de feux d’artifice, des visions et un imaginaire foisonnant.

«La solitude de la lune des pirates, lorsque la nuit marbrée de bleu s’engrave, étouffante et elle-même vidée de toute substance, exsangue, la solitude de la lune des pirates est infinie

La cité des saints et des fous

La Cité des saints et des fous

La Cité des saints et des fous
de Jeff VANDERMEER
ed. CALMANN-LÉVY

Tous les chemins de l’imaginaire furieux mènent à Ambregris.

Publié en 2001, réédité et significativement augmenté en 2002 et en 2004, traduit en français en 2006 par Gilles Goullet dans la bien regrettée collection Interstices de Calmann-Lévy, sous l’égide éditoriale de Sébastien Guillot, ce "recueil" (si l’on ose encore ce terme pour une pareille création) de Jeff VanderMeer regroupe plusieurs nouvelles et courts romans publiés entre 1996 et 1999, autour et à côté desquels a été ajouté un formidable amoncellement de fragments et un ciment narratif redoutable pour faire de la ville mythique d’Ambregris l’un des très hauts lieux de la création littéraire contemporaine.

"Que peut-on dire d’Ambregris qui n’ait déjà été dit ? Le moindre quartier de la ville, si superflu qu’il paraisse, a un rôle complexe, voire équivoque, à jouer dans la vie de la communauté. Et j’ai beau me promener très souvent sur le boulevard Albumuth, l’incomparable splendeur de la cité ne cesse de se rappeler à moi, avec son amour des rituels, sa passion pour la musique, son inépuisable et magnifique cruauté. (Voss Bender, Mémoires d’un compositeur, volume I, page 558, Ministère de la Presse Fantasque)"

Le texte d’ouverture (qui est aussi le plus long de l’ouvrage, et qui fut le premier publié, dès 1996), "Dradin, amoureux", nous plonge d’emblée in medias res, au cœur de cette ville protoplasmique d’Ambregris, déployée au long du large et limoneux fleuve Moss, à la veille du gigantesque, éminemment touristique et sauvagement carnavalesque Festival du Calmar d’Eau Douce, ville tentaculaire en diable à l’histoire sombre et chahutée, que l’on découvrira ensuite lorsque tous les pans de la mosaïque apparaîtront (… ou simuleront leur apparition).

Avec cet étonnant personnage de "missionnaire" de retour d’une expédition que l’on devine tragique dans la jungle non civilisée, Jeff Vandermeer semble immédiatement réussir la magie d’un alliage alchimique entre la manière de deux très grands conteurs stylistes, le méticuleux et baroque Gene Wolfe de "L’ombre du bourreau" côtoyant ici intimement le fantasque et cruellement ironique Jack Vance de "Cugel", pour nous offrir, déjà, un texte pouvant aisément se hisser parmi les plus attachants de la fantasy contemporaine.

"Dradin, amoureux, sous la fenêtre de son amour, les yeux levés vers elle tandis que la foule grouillante déferle autour de lui, multitude rouge vif aux vêtements rugueux qui le bouscule et le meurtrit sans même qu’il s’en aperçoive. Car Dradin la regarde ELLE, qui prend la dictée d’une MACHINE, un impénétrable bloc gris duquel sortent les écouteurs enserrant sa délicate tête ovale. Dradin reste abasourdi, stupéfait par ces yeux d’un bleu séraphin, ces longs cheveux d’un noir de jais cascadant sur les épaules, ce mélancolique visage pâle que masque, sur la vitre, le reflet du ciel de plus en plus gris. Elle se trouve trois étages plus haut, sertie dans la brique et le mortier, presque un monument, assise près de la fenêtre juste au-dessus de l’enseigne "Hoegbotton & Fils, distributeurs". Hoegbotton & Fils, la plus grande affaire d’import-export de toute l’anarchique Ambregris, la plus ancienne des cités, à laquelle on avait donné le nom de la partie la plus précieuse et la plus secrète de la baleine. Hoegbotton & Fils : des caisses et des caisses de perversités expédiées pour l’amusement des décadents depuis la très lointaine Surphasie et les régions inférieures de l’Occident, ces endroits qui en un rien de temps se mouillent, mûrissent et pourrissent. Et pourtant, conjecture Dradin à propos de son amour, elle semble d’extraction plus satisfaisante, non pas casanière, mais mal à l’aise à l’étranger, à moins de voyager au bras de son amant. A-t-elle un amant ? Un mari ? Ses parents sont-ils toujours en vie ? Aime-t-elle l’opéra ou les pièces de théâtre paillardes données près des quais, où des ouvriers chargent de leurs membres grinçants les caisses de Hoegbotton & Fils sur des chalands tout près de se mesurer au puissant fleuve Moss qui s’écoule, léthargique et limoneux, jusque dans le tourbillon rapide de la mer ? Si elle aime le théâtre, je peux au moins lui offrir cela, pense Dradin, bouche bée et les yeux levés vers elle, sans se soucier de ses cheveux longs qui lui tombent sur le visage. À une telle distance du fleuve, la chaleur le flétrit, mais il ignore la sueur lui enserrant le cou." ("Dradin, amoureux")

Mais il ne s’agit bien là que d’un (somptueux) hors d’œuvre : dès le deuxième texte de l’ensemble, la nature foisonnante, résolument polyphonique et potentiellement déroutante de l’entreprise s’affirme : dans une brochure publicitaire grand public, largement distribuée à l’occasion du (déjà fameux à ce stade) Festival du Calmar d’Eau Douce, un historien chenu et tout empli d’humour sarcastique et vengeur, Duncan Hurle, dresse pour nous, public ignorant attiré par la réputation d’Ambregris en cette saison, les premiers siècles de l’histoire de la cité, que vous découvrirez avec une joie et une incrédulité légèrement teintées d’horreur, en pesant peut-être déjà, à vos risques et périls, le rôle des fongi, rapidement envahissants tout au long de l’histoire, et celui des champigniens, premiers habitants de la cité, toujours aussi souterrainement mystérieux après quelques centaines d’années de cohabitation pas toujours très harmonieuse.

"2. Une note de bas de page sur le but de ces notes de bas de page : le présent texte en regorge afin d’éviter de vous infliger, touriste nonchalant, un volume de connaissances qui risquerait de vous peser et de vous empêcher d’apprécier les charmes de la ville avec votre habituelle désinvolture insouciante. Afin de contrecarrer vos prévisibles efforts – une fois découvert un sujet intéressant dans le présent récit – de sauter des passages, j’ai extirpé tous les renvois à d’autres publications Hoegbotton polluant telle une invasion de fongus les autres brochures de cette collection.
3. Il me faut ajouter à la note 2 que les informations les plus intéressantes seront uniquement incluses en notes de bas de page, que je m’efforcerai de multiplier au maximum. De plus, les informations évoquées en note seront plus tard développées dans le texte principal, ce qui plongera dans la confusion ceux d’entre vous ayant décidé de ne pas lire les notes de bas de page. Voilà ce qu’il en coûte de tirer un vieil historien du bureau d’enseignant derrière lequel il sommeillait pour le forcer à collaborer à une collection de guides de voyage populaires." ("Guide Hoegbotton de l’Ambregris des Premiers Temps, par Duncan Hurle")

Dès lors, le ton est donné, et Jeff VanderMeer déroule avec jubilation en 550 pages une mosaïque parfaite, car aux deux textes principaux du corpus (une monographie de critique artistique, "La transformation de Martin Lac", et un compte-rendu d’interrogatoire psychiatrique, "L’étrange cas de X") vont s’ajouter 300 pages d’annexes : fac-similés de courriers entre psychiatres, articles de journaux, extraits de romans, encarts publicitaires, articles de revues savantes, messages cryptés, études zoologiques ("Le Calmar royal" réussissant au passage cette rare prouesse littéraire d’offrir un texte dont la clé romanesque réside dans l’abondante bibliographie qui le termine), pour finir par un plutôt extraordinaire glossaire qui livre, comme incidemment, à la lecture attentive une bonne dizaine des clés d’interprétation qui semblaient faire défaut au monumental ensemble qui précédait. C’est dans cet agencement de miroirs déformants, bifurquants, bien peu fiables et terriblement instables (au point de faire magnifiquement douter le lecteur de la nature et de la réalité exacte de ce qui lui est ainsi raconté de sources multiples) que Jeff VanderMeer exprime avec un immense et joyeux talent toute sa connivence et son admiration pour le "Tlön, Uqbar, Orbis Tertius" de Borges (auteur dont le nom, incidemment, est aussi celui de la plus célèbre librairie / maison d’édition sise à Ambregris) et pour les "Villes invisibles" de Calvino, au moins autant que pour l’assemblage polyphonique d’un Joyce et la rudesse farceuse d’un Rabelais ou d’un Sterne.

"(9) Apprendre à quitter la chair. Même si j’ai confisqué cette histoire à X au début de son séjour dans notre délicieuse institution, je la joins au cas où elle présente un quelconque intérêt, l’ayant soigneusement séparée de la collection de X. J’ai lu plusieurs fois l’histoire, dans l’espoir de la déchiffrer. Elle contient, ai-je le sentiment, et bien davantage que les nombres tapés à la machine, des indices sur l’endroit où se trouve X. L’histoire est lumineuse… Elle semble presque rayonner de lumière quand on la lit. Je dois admettre vous l’envoyer surtout pour m’en débarrasser."

"Je fais des cauchemars, en ce moment. Pas sûr de savoir qu’en tirer. Ils suggèrent des réponses à des questions sur les chapeaux gris. Cela se passe toujours sous terre. Et il fait sombre. Il y a une machine. Sa façade est d’une rassurante matière translucide ou réfléchissante."

Encore meilleur à la relecture qu’à la première lecture, "La cité des saints et des fous" peut indiscutablement prendre place dans le panthéon somme toute restreint des très grands romans contemporains.

S’il y avait parfois davantage de logique et de justice dans un monde des lettres qui, à force de ne pas se chercher, court le risque de se perdre un peu, ce texte devrait et aurait dû provoquer la traduction et l’édition en français des autres travaux de Jeff VanderMeer, dont le sublime "Veniss Underground" (2003) dont il faudra bien vous (re)parler prochainement.

Il faut d’ailleurs souligner en passant, même si l’audace y est nettement moindre que dans les textes de fiction, l’heureuse initiative de l’éditeur Bragelonne, qui a traduit et publié récemment l’essai "La bible Steampunk", belle histoire intelligente d’un "genre littéraire à l’intérieur d’un genre", écrite en 2010 en collaboration avec  S.J. Chambers.

Politique

Politique

Politique
de Adam THIRLWELL
ed. SEUIL

La bienveillance et le sexe, inscriptions politiques de l’altruisme et de l’égoïsme ?

Publié en 2003, traduit en français en 2004 chez l’Olivier par Marc Cholodenko, le premier roman d’Adam Thirlwell connut instantanément un fulgurant succès, à la fois public et critique, matérialisé notamment par son inclusion immédiate dans la prestigieuse sélection Granta des meilleurs jeunes romanciers britanniques.

Rappelé récemment à ma mémoire par une discussion avec une amie excellente lectrice et par la parution en français de l’essai "Le livre multiple", ce roman se focalise en apparence sur le sexe, puisqu’il raconte, en changeant systématiquement et minutieusement les points de vue, les épisodes de la vie sexuelle, de l’installation en ménage à trois et de l’échec probable ultérieur d’un jeune Londonien, acteur débutant de théâtre, et de deux jeunes Londoniennes, respectivement étudiante en architecture et actrice de spots publicitaires "en attendant mieux", épisodes par ailleurs pour partie comme filtrés et décantés par le regard opportunément aveugle d’un père bienveillant.

Direct et cru, ne lésinant pas sur les descriptions parfois extrêmement précises, "Politique", comme son titre le suggère, est bien loin de se limiter à un exercice jubilatoire de nombrilisme bobo, fût-il anglais et particulièrement épicé.

Par le jeu inlassable d’un narrateur "à l’ancienne", omniscient et interventionniste, qui prend régulièrement à partie sa lectrice ou son lecteur pour feindre de le rassurer, de le guider ou de lui expliquer telle ou telle perspective, Adam Thirlwell, comme le fit peu auparavant dans un tout autre registre Nick Hornby ("La bonté, mode d’emploi" (2001) – l’un des moins bons romans de l’auteur sans doute, ce qui ne l’empêche pas du tout d’être savoureux), décortique mine de rien le rôle social et politique de la bienveillance (ou de la bonté), et engendre en riant de jouissifs paradoxes d’altercations entre altruisme et égoïsme, aux résultats souvent bien tristes, illustrant malicieusement et néanmoins très sérieusement l’immémorial "L’enfer est pavé de bonnes intentions".

"Les conceptions sont nombreuses touchant le fait de parler pendant le sexe. Il y a de nombreuses façons de parler pendant le sexe. Certains aiment crier des ordres. Par exemple, ils disent : "Suce ma queue". Les ordres peuvent devenir très paradoxaux. Par exemple parfois un garçon va dire : "Demande-moi si tu peux sucer ma queue" – ce qui est ordonner une demande. Ou une fille ou un garçon va dire : "Dis-moi de sucer ta queue" – ce qui est ordonner un ordre. Ce qui métamorphose presque l’ordre en demande. D’autres veulent que ce soit leur partenaire qui parle. Ils veulent entendre des obscénités gutturales et profuses. Ce qui est particulièrement excitant quand quelqu’un soupçonne son ou sa partenaire d’être coincé. D’un autre côté, il y a des gens pour qui la parole est simplement rassurante. En fait, parfois ils n’ont même pas besoin de la parole pour obtenir le réconfort dont ils ont besoin. Le bruit suffit amplement. Pour ces gens, le bruit est une version de la parole. L’autre extrême, je suppose, implique un certain degré de déplacement de la réalité ou de jeu de rôle. Beaucoup de gens aiment être quelqu’un d’autre pendant le sexe. Beaucoup de gens aiment imaginer que quelqu’un d’autre est quelqu’un d’autre pendant le sexe."

Même si le Michel Foucault de l’ "Histoire de la Sexualité" rôde souvent en arrière-plan (sans doute davantage que le Sade et le Stendhal que Thirlwell, joueur, se plait à citer avec force clins d’œil), c’est à Milan Kundera (que l’auteur admire profondément et qui, semble-t-il, le lui rend bien), tout particulièrement celui des "Risibles amours" (1970) et du "Livre du rire et de l’oubli" (1979), que le subtil moralisme socio-politique, ici à l’œuvre sous couvert de psychologie transfigurant certains effets de comptoir, pour notre plus grande joie, fait écho de la manière la plus manifeste, ayant également à cœur, trente ans plus tard, d’ancrer sa réflexion maligne et songeuse au creux éclatant de la futilité contemporaine.

Pour beaucoup de raisons, le slogan extrait de la recension par le Monde des Livres ("Un de ces livres que l’on a immédiatement envie d’offrir à ses proches") semble ici tout particulièrement justifié.

Reine Pokou

Reine Pokou

Reine Pokou
de Véronique TADJO
ed. ACTES SUD

Variations imaginées de l’histoire de la fondatrice mythique de la nation baoulé en Côte d’Ivoire.

Ce "concerto pour un sacrifice" (comme le nomme le sous-titre) publié en 2004 chez Actes Sud constitue un intéressant exercice mené par l’Ivoirienne Véronique Tadjo.

Revisitant l’un des mythes fondateurs de l’histoire nationale de la Côte d’Ivoire, celui de la reine Pokou, qui sacrifia son fils en le livrant aux dieux du fleuve, pour que son peuple puisse traverser et échappe à ses poursuivants, fondant ainsi la nation baoulé (de "Ba-ou-li" : l’enfant est mort), Véronique Tadjo explore à la fois le conte "officiel" (en 30 pages) et surtout de possibles alternatives (en 60 pages), spéculations bienvenues sur ce qu’aurait pu faire la reine mythique, en fonction de ses motivations réelles ou supposées, de sa bonté, de son courage, de sa soif de pouvoir, de son machiavélisme…

Variations réussies par une auteur qui se définit elle-même comme une poète avant tout, et dont l’écriture particulière rend bien compte.

"Un jour, Opokou Waré et son armée au grand complet partirent mater une rébellion dans une province reculée. Un chef vassal, refusant de continuer à payer le lourd tribut que le roi lui imposait, profita de son absence pour avancer sur la ville royale en semant terreur et dévastation sur son passage.
La nouvelle d’une menace imminente atteignit le palais.
Qui allait défendre Kumasi ?
Un Conseil d’urgence se réunit afin d’organiser la résistance. Sans se faire remarquer, Pokou s’assit dans un coin pour écouter les vieux dignitaires. Les interventions traduisaient l’affolement général. La reine mère, assurant le pouvoir en l’absence de son fils, suggéra que les quelques armes qui restaient encore dans les caches fussent distribuées aux esclaves, aux femmes et aux enfants qui se sentaient capables de combattre.
En entendant cela, Pokou se leva brusquement et demanda à soumettre une autre proposition. Un notable voulut l’en empêcher, mais la reine mère donna l’ordre de la laisser parler.
La princesse s’exprima ainsi :
"On ne peut pas demander à des innocents qui ne se sont jamais battus de prendre les armes. Ils ne pourront rien faire contre une armée de malfaiteurs.
– Viens-en au fait, que suggères-tu ? lui demanda un haut dignitaire avec irritation.
– Évacuez immédiatement la ville et allez vous cacher dans la forêt environnante après avoir mis le Trône d’or et les insignes de la royauté en sécurité. Mais laissez les coffres du trésor sur place, c’est ce qu’ils viennent chercher.
– Abandonner le trésor !? s’exclama un homme au crâne rasé. Ce serait la ruine du royaume !
– Préférez-vous sauver votre vie ou partir en grande pompe dans la mort ? répliqua Pokou avec une certaine effronterie avant de se rasseoir sans attendre de réponse."

"Le sculpteur pénétra dans la forêt à la recherche d’un arbre dont le bois pourrait traduire la noblesse et l’innocence de l’enfant. Pas un de ces bois durs qui se fendent quand on a fini de les sculpter. Difficiles à vivre. Ni un de ces bois capricieux avec un côté chaud portant chance et un côté froid portant malchance. Non, il voulait un bois tendre et d’une espèce rare.
On lui avait demandé de prendre le temps nécessaire afin de donner à l’enfant la possibilité de se manifester dans l’objet en gestation. La statuette qu’il présenta finalement était sobre et raffinée, taillée directement dans le cœur de l’arbre. Visage pur, corps plein et bien équilibré, peau d’un noir lisse, petites scarifications. Le sculpteur avait réalisé une œuvre exceptionnelle."

Plonger les mains dans l'acide

Plonger les mains dans l'acide

Plonger les mains dans l'acide
de CLARO
ed. INCULTE

Une superbe introduction, en 24 nouvelles et 3 courts essais à la magie des mots / concepts de Claro.

Malgré l’intitulé gentiment trompeur ("Essais") figurant sur la couverture, ce recueil publié en 2011 chez Inculte comporte 24 nouvelles (même si certaines font plus que flirter avec la visée théorique…) et 3 essais de Claro, dont 19 textes parus auparavant dans diverses publications relativement confidentielles.

Le leitmotiv issu du superbe essai sur Beckett ("Beckett en corps") peut s’appliquer à une bonne part de ce recueil hilarant : "C’est vraiment un texte très drôle même si on ne comprend pas tout."

Pour ne citer que mes préférés, parmi les 21 textes courts, on pourra ainsi se plonger dans l’archéologie savante – et (presque) érotique – de la machine à écrire ("Underwood Requiem"), dans une ode noire à la création de mythes ("La vérité sur Homère et les crapauds accoucheurs"), un panorama alphabétique, en forme de litanie, sur la composition musicale – qui peut aussi se lire, avec un rien de mauvaise foi, comme une authentique célébration de Frank Zappa ("Écrire la musique"), une variation éléphantine qui crée comme une résonance avec le monumental "CosmoZ" ("Jumbo en cage"), un inventaire autrement plus tranchant et coupant qu’un "à la Prévert", à partir de ce que peuvent inspirer sans doute certaines agressives affiches aéroportuaires ("Ce qu’on met dans sa valise avant de partir en Utopie"), un hommage enjoué à Edgar Rice Burroughs (même si le Lord Greystoke mis ici en scène évoque davantage celui de P.J. Farmer) et à William S. Burroughs ("Tarzan dans la jungle molle"), une démonstration de la filiation qui fit engendrer le wallpaper informatique par la mire télévisuelle ("Tout dire sur la mire"), une formidable lecture socio-politique de la saga de Pollux et de ses amis – peut-être mon texte préféré dans ce recueil, à ranger parmi les très grandes nouvelles de la littérature ("Le Manège désenchanté : Ce qui ne tourne pas rond"), et enfin, une autre manière d’envisager des injonctions contradictoires à la Kipling ("Ce qui n’est pas possible").

Suivent trois "récits retors", nouvelles sensiblement plus longues, d’où "La souffrance des choses", petit miracle alliant en un mélange détonant E.T.A. Hoffmann, Raymond Devos et le Brocanteur Errant en neuf pages, et "American Cream", ironique lecture de la mondialisation culturelle en un joli renversement d’archétypes, se détachent avec bonheur. Et attention au ketchup qui pourrait dégouliner, il peut tacher…

Les "trois usines surchauffées" qui concluent le recueil, trois essais enlevés, drôles et incisifs à la fois, sur Flaubert, Beckett et Artaud, achèvent de convaincre que l’on tient là, sous son air faussement modeste, un très grand recueil pour amoureux des mots, de la pensée critique et de la littérature.

Vermilion Sands

Vermilion sands

Vermilion sands
de James Graham BALLARD
ed. TRISTRAM

Vermilion sands ou le paysage intérieur

Vermilion sands ou le paysage intérieur
de James Graham BALLARD
ed. OPTA

Vermilion sands

Vermilion sands
de James Graham BALLARD
ed. POCKET

Vermilion sands

Vermilion sands
de James Graham BALLARD
ed. LIVRE DE POCHE

Utopie désenchantée ou parenthèse ironique, la mythique cité des arts, de la plage et du désert de J.G. Ballard.

Les neuf (ou huit, ou dix, selon les éditions) nouvelles composant « Vermilion Sands » occupent une place singulière dans l’œuvre de Ballard : écrites entre 1956 et 1970, assemblées en recueil en 1971, elles forment à la fois un rappel historique jalonnant la période des « quatre apocalypses » et une charnière vitale alors que « La foire aux atrocités » de 1969 oriente décisivement l’écriture de l’auteur vers une exploration différente, plus radicale et plus sombre, que matérialisera la célèbre "trilogie de béton" ("Crash", 1973 ; "L’île de béton", 1974 ; "I.G.H.", 1975).

S’il faut les 200 pages du recueil pour approcher l’essence de Vermilion Sands, Ballard la décrivait toutefois lapidairement, au détour de la nouvelle « Les sculpteurs de nuages de Corail D », comme « cette bizarre station touristique ancrée dans les sables, avec sa léthargie, son mal des plages et ses perspectives changeantes ». Cité balnéaire hors du temps, futuriste en diable mais curieusement comme arrêtée, figée dans une perpétuelle célébration feutrée de l’art et des anciennes avant-gardes, refuge des peintres, des sculpteurs et des poètes en douce fin de carrière, elle incarnait une stabilité langoureuse et légèrement désespérée au milieu du tourbillon des fins du monde en gestation, expression mi-figue mi-raisin, bienveillante et ironique, de cette période de rémission dans la dureté capitaliste que Ballard nommait par ailleurs "l’Intercalaire", parenthèse d’une vingtaine d’années peut-être, presque gracieuse dans un monde recherchant activement le triomphe de la folie marchande.

Utopie désenchantée, quintessence de l’inutilité précieuse de l’activité artistique, havre instable mais gentiment englué dans la somnolence, à l’écart des vagues mortifères que son ami John Brunner, à l’époque de l’écriture des dernières nouvelles de "Vermilion Sands", fait déferler sur notre monde, utilisant les trois cartouches explosives et néanmoins redoutablement précises de "Tous à Zanzibar" (1968), de "L’orbite déchiquetée" (1969) et du "Troupeau aveugle" (1972) ? : Ballard n’a pas cherché à apporter de réponse définitive à cette question, même s’il balaie plusieurs pistes dans les trois textes d’accompagnement que la récente édition française de Tristram offre enfin au lecteur d’ici. C’est sans doute cette ambiguïté fondamentale, comme celle d’ailleurs d’une autre utopie exploratoire ouverte, "Les dépossédés" (1974) d’Ursula K. Le Guin, qui donne à l’œuvre sa stature d’authentique mythe contemporain, comme en témoigne par exemple, avec respect et inspiration, le magnifique hommage récemment rendu à la cité des arts, de la plage et du désert par Manuel Candré dans son deuxième roman, "Le portique du front de mer".

"La femme allait et venait dans son salon, changeant les meubles de place, presque nue à l’exception d’un grand chapeau en métal. Même dans la pénombre, les lignes sinueuses de ses cuisses et de ses épaules avaient un reflet doré scintillant. C’était la lumière incarnée des galaxies. Vermilion Sands n’avait jamais rien vu de pareil.
"Les travaux d’approche doivent être subtilement équivoques, poursuivit Harry en contemplant son verre de bière. Il faut de la timidité, une attitude presque mystique. Rien de précipité, rien de vorace."
La femme se pencha pour défaire une valise, et les ailettes métalliques de son chapeau palpitèrent, masquant son visage. Elle vit que nous l’observions, regarda un instant autour d’elle puis baissa les stores.
Nous nous renfonçâmes dans nos fauteuils et nous regardâmes pensivement comme trois triumvirs réfléchissant à la meilleure façon de diviser un empire, sans dire un mot de trop, chacun guettant la moindre chance de doubler les autres." ("Prima Belladonna")

Peu d’œuvres aussi résolument inscrites à l’intérieur des frontières du genre science-fictif (la consécration de Ballard en "littérature générale" ne se produira que vingt ans plus tard), même en pleine révolution thématique et stylistique conduite par la revue New Worlds de Michael Moorcock entre 1964 et 1971, ont su avec autant de puissance allier intensité poétique, questionnement socio-politique subtil et discrète influence quotidienne de la technologie en progrès.

" "Robert, puis-je faire votre portrait ? me demanda-t-elle un matin. Je vous vois sous les traits du Vieux Marin, avec une raie blanche enroulée autour du cou."
Je couvris mes pieds bandés avec une robe de chambre à dragons d’or – oubliée chez elle, supposais-je, par un de ses amants. "Hope, vous voyez en moi un personnage de légende. Je suis navré d’avoir tué l’une de vos raies, mais croyez-moi, je l’ai fait sans réfléchir.
– Tout comme le Vieux Marin quand il a tué l’albatros."
Elle tourna autour de moi, une main sur la hanche, l’autre me palpant les lèvres et le menton, comme si elle étudiait les linéaments d’une statue antique. "Je vais vous peindre en train de lire Les Chants de Maldoror." " ("Cri d’espoir, cri de fureur")

Peu d’œuvres également, à l’époque comme plus récemment, ont osé, fût-ce sous le couvert d’une éventuelle insouciance balnéaire (on peut songer toutefois aux belles et cultivées scènes du Wessex des surfers et des galeristes, discret hommage au sein du "Futur intérieur" (1977) de Christopher Priest), entremêler de manière aussi étroite et significative Coleridge, Lautréamont, Dali, Beethoven, Wagner, Tchaïkovski, Bach, Schubert, Giacometti, John Cage, de Chirico, parmi les dizaines d’artistes habitant ces paysages intérieurs, au jeu de go cybernétique, aux synthétiseurs de poésie, aux maisons sensorielles évolutives, à la transformation pilotée de nuages, aux sculptures vivantes, et à bien d’autres merveilles technologiques à la futilité revendiquée et au merveilleux conquérant.

"Qui était Aurora Day ? Je me le demande souvent à présent. Traversant comme une comète d’été la voûte placide d’un ciel hors saison, elle semble être apparue dans des rôles différents à chacun des membres de notre petite colonie aux Étoiles. Je la pris d’abord pour une belle névrosée jouant les femmes fatales, mais Raymond Mayo voyait en elle une des madones explosives de Salvador Dali, une énigme capable de chevaucher sereinement l’Apocalypse. Pour Tony Sapphire, comme pour le reste de ses admirateurs d’un bout à l’autre de la plage, elle était la réincarnation d’Astarté elle-même, une fille du temps aux yeux de diamant, vieille de trente siècles.
Je me rappelle très bien comment je découvris le premier de ses poèmes. Un soir, après dîner, je me reposais sur la terrasse – ma principale occupation à Vermilion Sands -, lorsque je remarquai une sorte de banderole traînant sur le sable en contrebas de la balustrade. À quelques mètres de là, il s’en trouvait plusieurs autres et, pendant une demi-heure, je les observai qui volaient çà et là, légèrement, parmi les dunes. Les phares d’une voiture brillèrent dans l’allée menant à l’atelier n°5 et j’en conclus qu’un nouveau locataire s’était installé dans la villa, inoccupée depuis plusieurs mois." ("Numéro 5, Les Étoiles")

Ces neuf nouvelles irriguent tant d’œuvres contemporaines, sous forme de clins d’œil, de fugaces échos, de discrètes résonances ou d’hommages audacieux (bien peu étant aussi décidés et puissants, dans ce domaine, que celui de Manuel Candré précédemment cité), alors même que les travaux postérieurs de J.G. Ballard, avec leur puissante aura cinématographique, qu’elle soit due à Cronenberg ou à Spielberg, sont en général beaucoup plus connus du public, que l’on peut sans grande difficulté postuler leur nature de source mythologique secrète, inspirant en sourdine, dans les profondeurs, une grande part de la littérature contemporaine (voire de l’art contemporain en général), dès qu’elle se préoccupe un tant soit peu de la place de l’art et de l’artiste dans la société capitaliste, et de la nature du conflit potentiel entre "morale" et "efficacité" qui nourrit tant de tensions actuelles.

Gouverneurs de la rosée

Gouverneurs de la rosée, suivi de Jacques Roumain vivant

Gouverneurs de la rosée, suivi de Jacques Roumain vivant
de Jacques ROUMAIN, Jacques Stephen ALEXIS
ed. ZULMA

Gouverneurs de la rosée

Gouverneurs de la rosée
de Jacques ROUMAIN
ed. TEMPS DES CERISES (LE)

Magnifique roman haïtien de l’union des paysans pauvres contre l’adversité et l’oppression.

Publié en 1944 dans une relative indifférence, quelques mois avant la mort de son auteur, à 37 ans, réédité il y a quelques mois par Zulma (après une première redécouverte par le Temps des Cerises) après avoir été introuvable pendant des années, "Gouverneurs de la rosée", le troisième roman de l’activiste infatigable (en particulier contre la féroce occupation américaine des années 1915-1934) Jacques Roumain, est devenu depuis un grand classique de la littérature haïtienne moderne.

Sous la plume du fondateur du Parti Communiste haïtien, en 1934, des personnages et une histoire prennent rapidement forme et se donnent rapidement les moyens d’accéder à un statut quasi-mythique.

Lorsque le jeune Manuel revient de Cuba, où il a passé quinze ans comme ouvrier agricole dans les plantations de sucre, et participé de près à l’éveil d’une conscience socio-politique chez les prolétaires de la plus grande île caraïbe, il découvre son village natal haïtien au bord du gouffre, terrassé à la fois par une terrible sécheresse qui, ruinant les cultures vivrières des paysans pauvres, les met à la merci des riches marchands, qui rachètent leurs lopins à vil prix, et de leurs cohortes d’intermédiaires et fonctionnaires corrompus, qui les saignent de prêts usuraires et de tracasseries arbitraires, et par une sombre vendetta qui divise les forces vives des travailleurs de la terre, déjà amoindries, en deux clans apparement irréconciliables.

Il faudra toute l’abnégation de Manuel, arpentant inalssablement les mornes et les ravines à la recheche d’une source, et tout son amour partagé pour Annaïse, belle jeune fille du clan d’en face et complice de son rêve d’unité et de liberté, pour que, peut-être, les choses changent…

En forme de fable, dans une langue magnifique où les dialogues font mouche et tapent fort, où les personnages ne sont jamais caricaturaux, où les descriptions, pourtant tout en retenue, font vivre la beauté, où transparaît comme le souffle d’un Giono qui aurait disposé d’une conscience socio-politique, un très grand roman.

"Il touchait le sol, il en caressait le grain :
– Je suis ça : cette terre-là, et je l’ai dans le sang. Regarde ma couleur : on dirait que la terre a déteint sur moi et sur toi aussi. Ce pays est le partage des hommes noirs et toutes les fois qu’on a essayé de nous l’enlever, nous avons sarclé l’injustice à coups de machette.
– Oui, mais à Cuba, il y a plus de richesse, on vit plus à l’aise. Icitte, il faut se gourmer dur avec l’existence et à quoi ça sert ? On n’a même pas de quoi remplir son ventre et on est sans droit contre la malfaisance des autorités. Le juge de paix, la police rurale, les arpenteurs, les spéculateurs en denrées, ils vivent sur nous comme des puces. J’ai passé un mois de prison, avec toute la bande des voleurs et des assassins, parce que j’étais descendu en ville sans souliers. Et où est-ce que j’aurais pris l’argent, je te demande, mon compère ? Alors qu’est-ce que nous sommes, nous autres, les habitants, les nègres-pieds-à-terre, méprisés et maltraités ?
– Ce que nous sommes ? Si c’est une question, je vais te répondre : eh bien, nous sommes ce pays et il n’est rien sans nous, rien du tout. Qui est-ce qui plante, qui est-ce qui arrose, qui est-ce qui récolte ? Le café, le coton, le riz, la canne, le cacao, le maïs, les bananes, les vivres, et tous les fruits, si ce n’est pas nous, qui les fera pousser ? Et avec ça nous sommes pauvres, c’est vrai. Mais sais-tu pourquoi, frère ? A cause de notre ignorance : nous ne savons pas encore que nous sommes une force, une seule force, tous les habitants, les nègres des plaines et des mornes réunis. Un jour, quand nous aurons compris cette vérité, nous nous lèverons d’un point à l’autre du pays et nous ferons l’assemblée générale des gouverneurs de la rosée, le grand coumbite des travailleurs de la terre pour défricher la misère et planter la vie nouvelle."

Du hérisson

Du hérisson

Du hérisson
de Eric CHEVILLARD
ed. MINUIT

L’écrivain seul et industrieux à sa table de travail, prêt à l’abdication de son ambition littéraire, est sur le point de démarrer l’écriture d’un roman réaliste et autobiographique - sous le savoureux titre de Vacuum extractor - dans lequel il dévoilera tous ses petits secrets. Alors il aperçoit, dans l’angle de cette même table, un hérisson naïf et globuleux.

Et donc tout en brûlant ses manuscrits inédits dans l’antre de sa cheminée, au lieu de suivre son projet initial, Eric Chevillard nous sert "Du hérisson", petit animal forcément affublé des adjectifs naïf et globuleux. Et donc le hérisson naïf et globuleux, objet et pensée perturbatrice, et l’histoire personnelle que l’auteur voulait écrire, se disputent l’énergie de l’écrivain et l’espace de la page, dans un texte d’une intelligence, d’une fantaisie et d’une drôlerie sans limites, où l’ensemble du monde tout à coup se mesure, à l’aulne d’un hérisson naïf et globuleux.

«Mon hérisson naïf et globuleux me regarde sans peur. On connait mal sa tête. C’est dommage. Comme si on ne le voyait que de dos, ou de haut. Les Celtes le nommaient l’affreux (gráineóg). Tant pis pour eux. Son histoire est celle de Peau d’Âne. Sous la pelisse grossière se trémousse une belette souple et fluette. L’homme fait sans cesse affront à l’animal, ainsi par exemple au crabe, nettoyeur des plages, multiple comme une main de coiffeur dans la frange de la mer, pacifique habitant des eaux calmes

devenu le symbole du cancer. On me permettra aussi de déplorer que le virus de l’immunodéficience humaine affecte plus ou moins dans nos représentations la forme du hérisson naïf et globuleux. Certes, ce dernier aspire à se rendre effrayant et cette modélisation prouve qu’il y parvient au-delà de ses espérances. Mais ne symboliserait-il pas mieux encore la santé, le triomphe d’un système défensif et immunitaire à toute épreuve ? C’est à peine si le venin de la vipère trouble son sang. Il faut le frapper avec une pelle pour le contusionner et si l’on ne disposait pas de témoignages, fort peu nombreux au demeurant, émanant de chauffeurs de poids lourds, on pourrait croire qu’il ne saigne jamais du nez.»

Le hérisson est tour à tour petite chose, forteresse et titan, fantaisie métaphysique et rempart infranchissable contre le réalisme et l’ennui d’une œuvre littéraire qui raconterait une vie vide de sens.

Lors d’une soirée magique à la librairie Charybde, Pierre Jourde qui officiait ce soir-là comme libraire invité, a parlé d’ Eric Chevillard comme de l’écrivain absolu. Je veux donc rendre grâce à Pierre Jourde, qui au-delà de l’auto fictif m’a fait plonger avec jubilation dans le monde enchanté du langage de Chevillard.

«Écrire, je croyais que c’était cela

pourtant, précipiter le monde dans une formule, tenir le monde dans une formule, court-circuiter les hiérarchies, les généalogies, ce faisant produire des éclairs, recenser les analogies en refusant la comparaison trop facile du hérisson naïf et globuleux et de la châtaigne dans sa bogue malgré la tentation permanente et sa démangeaison insupportable, créer du réel ainsi en modifiant le rapport convenu entre les choses ou les êtres, élargir le champ de la conscience, en somme, au lieu de le restreindre à nos préoccupations d’amour et de mort ou comment se porte mon corps

ce matin ? Mais non, décidément, je suis seul sans doute à penser cela. Me serais-je trompé sur la nature et l’enjeu de la littérature ?»

Eric Chevillard n’est pas totalement seul mais ils sont tout de même assez peu nombreux, à refuser ainsi toute banalité, à faire preuve d’une exigence absolue, d’une telle puissance de la fantaisie et de l’imagination, et à nous donner une telle jubilation.

La langue d'Altmann

La langue d'Altmann

La langue d'Altmann
de Brian EVENSON
ed. LE CHERCHE-MIDI

Ces mots en exergue de Julia Kristeva - «… de plus en plus sec, précis, fuyant la séduction pour la cruauté… » - accompagnent celui qui pénètre dans le monde implacable de «La langue d’Altmann».

Dans les vingt-six textes de ce premier livre de Brian Evenson (publié en 1994 et brillamment traduit par Claro en 2014), les personnages poussent la violence absurde, physique ou verbale, la perversion et la folie fanatique dans ses retranchements ultimes, agissant à contresens de tout code moral, et sans en général, ne susciter ni émotion forte ni révolte chez les protagonistes, à l’encontre de tous les attendus.

De «Elle : ses autres corps. Un récit de voyage», fuite hallucinée et sanglante d’un tueur psychopathe au volant de son camion, sur les routes des États de l’Ouest américain, à «La fenêtre de Munich. Une persécution» où un père, dans un registre qui rappelle Franz Kafka ou Thomas Bernhard, use envers sa fille du langage comme une arme d’une perversion et d’une précision sans faille, en passant par cette trilogie - «Le vide», «Une mort lente» et «Extermination» -, l’attente d’un groupe d’hommes retranchés dans un fort qui suivent les ordres absurdes d’un chef invisible, une histoire aux accents de Volodine qui allie l’horreur à l’humour, Brian Evenson explore jusqu'à l’extrême et dans des directions multiples, la violence nue, gratuite et sans échappatoire, avec des personnages souvent impassibles, sans remords et sans émotions, qui ne laissent au lecteur aucun autre choix que celui d’être puissamment ébranlé.

«Le suicide de la mère comme la tentative de suicide de la fille avaient été accomplis sans la moindre once de «désintéressement» – élément le plus indispensable à tout suicide esthétiquement réussi. Ma fille s’était jetée par la fenêtre (la première fois, pas la seconde) par pure méchanceté, pour me forcer à me soumettre à sa volonté, pour me forcer à venir la voir à Munich. Elle s’était dit qu’après cette démonstration excessive je n’aurais pas le choix. Bien sûr, entre nous, une simple tentative de suicide ne suffit pas à ébranler un homme de ma trempe. Une simple tentative de suicide est une occurrence quotidienne pour un homme de ma trempe, indigne du moindre intérêt que ce soit – en particulier quand ladite tentative poursuit le but unique de me manipuler, ce qui était certainement son cas. Je n’allais pas me laisser berner par de telles ruses de novice, lui écrivis-je. Je lui écrivis qu’elle déshonorait grandement sa mère en feignant de vouloir se suicider, au lieu de le faire pour de bon. Je l’encourageai à considérer l’acte de se suicider avec autant de sérieux que l’avait fait sa mère.» (La fenêtre de Munich – Une persécution)

«Utah. Il passa la frontière, s’enfonça dans les étendues désertes du nord de l’Utah. Au bout de cinq kilomètres, il tua sa première, lui défonça les yeux avec son démonte-pneu. À l’arrière de sa camionnette, il lui grava trente-cinq étoiles dans le dos, par rangées de sept et de huit. Entamer la peau au canif n’était pas facile, trouva-t-il, ça posait des problèmes très différents du chêne et du pin. Il bâcla ses premières tentatives, recommença sur ses cuisses.» (Elle : ses autres corps. Un récit de voyage)

Une expérience vertigineuse, comme une plongée dans l’œil d’un cyclone de violence.

La convergence des alizés

La Convergence des alizés

La Convergence des alizés
de Sébastien LAPAQUE
ed. ACTES SUD

Après la disparition d’Helena Bohlmann, étudiante en climatologie fascinée par les turbulences nées au dessus de l’Equateur de la convergence des alizés, disparue soudainement en ne lui laissant pour trace qu’un unique mot d’amour, Zé débarque en janvier 2004 de Belém à Rio de Janeiro, se laissant guider par ses rêves et par son intuition pour retrouver la femme qu’il aime.

Quatrième roman de Sébastien Lapaque, publié en 2012 chez Actes Sud, «La convergence des alizés» est son troisième livre consacré au Brésil et en particulier à la ville de Rio, à son généreux désordre qui semble être un miroir de l’âme brésilienne, une âme torsadée marquée par le «triple héritage de l’incompatibilité des Indiens, de l’irraison des Africains et de l’intranquillité des Portugais».

Autour de cette enquête amoureuse aussi désordonnée que le plan de Rio, qui va mener Zé jusqu’en Argentine, Uruguay et même le conduire à traverser à nouveau l’Atlantique, les personnages du roman sont autant de découvertes des multiples facettes de la société brésilienne, Ricardo Accacio, présentateur vedette de la télé brésilienne et idole des jeunes filles, Octavio et Luiz Cardero soi-disant hommes d’affaires, héritiers devenus des truands véreux, Maria Mercedes prostituée en bout de course et rêvant d’ailleurs, Euclides Pigossi, volubile patron du bar Garrincha et passionné de football, Pepe Bernardo ancien homme politique et vieillard attachant témoignant du passé de Rio capitale du Brésil, et tant d’autres.

«Les deux hommes vidèrent leur verre d’un trait. Dehors, la lumière sur la ville était très jaune. Euclides et Zé ne s’en rendirent pas compte, mais à l’ instant où ils reposèrent leurs verres devant eux, ils étaient amis. Alors ils burent d’autres verres de «cachaça» et refirent l’histoire de Botafogo et celle de Garrincha encore une fois. «Le football, c’est fait pour ça. Se souvenir et apprendre à se souvenir», songea Zé. Surtout à Rio, où l’on adorait ruminer les gloires passées.»

Comme Sébastien Lapaque, Zé a gardé de ses années d’enfance en Europe – au Portugal – l’amour de cet entre-deux entre Europe et Brésil, il est familier du chant des oiseaux, des stades de football, de la poésie, attiré par le charme des lieux au lustre passé comme l’île de Paquetá, il se laisse guider sur la trace des derniers feux du Rio d’autrefois, dans un Brésil en voie de disneylandisation, envahi par le tourisme aux normes internationales, les publicités et la marchandise globale.

«Il avait expliqué à son fils que, lorsqu’il était revenu à Belém au début des années 1960 et qu’il avait eu le loisir de s’intéresser au corps et à l’âme de ce pays auquel il n’avait cessé de rêver après son retour au Portugal, il avait été frappé à la fois par l’immensité et la quiétude du Brésil exprimées par les paroles de l’hymne. C’était quelque chose de contradictoire et de parfaitement cohérent. « Il faut sans doute avoir grandi en Europe pour ressentir cela ».»

Lire «La convergence des alizés» allie les plaisirs d’une enquête policière aux multiples avenues et d’une flânerie carioca, qui donne envie de s’envoler vers le Brésil.

La ligne des glaces

La ligne des glaces

La ligne des glaces
de Emmanuel RUBEN
ed. RIVAGES

Samuel Vidouble, jeune géographe, est envoyé pendant neuf mois comme volontaire international à l’Ambassade de France, dans un petit pays aux confins de l’Europe, marqué par les influences de tout le continent, nordiques, germaniques, russes et même italiennes, au bord de la mer Baltique.

Là, l’ambassadeur, qui semble surgir d’un autre siècle, lui confie la mission de proposer une délimitation des frontières maritimes du pays, ligne rouge objet d’un délicat contentieux.

Malgré toutes ses recherches, la mission reste au point mort. Samuel Vidouble visite, sort et s’amuse, séduit et boit beaucoup, mais tandis que l’hiver et le gel recouvrent et figent le pays, il est gagné par un sentiment d’irréalité et en vient à douter de tout, de l’existence de la frontière et même de celle de ce pays, miette d’Europe au nom romanesque et d’un autre âge, La Grande-Baronnie.

«Journées de plus en plus brèves. Neiges de plus en plus abondantes. Novembre avive le sentiment de vivre nulle part. Sentiment doublé bientôt de celui de vivre hors du temps. Les Anciens jugeaient que le temps s’écoule différemment sur une île. Ce pays – permettez ce sophisme – serait donc une île. Mettons des îles, oui, une espèce d’archipel chimérique inventé par un idiot et situé dans un angle mort de l’Europe.»

La quête géographique s’enlise, mais des replis de cette quête infructueuse et de l’exploration du pays surgissent des fragments d’une Histoire sombre, comme de mystérieux avertissements, chiffres bleus tatoués sur un poignet entrevus, exploration de l’ancien ghetto, et leurs résurgences contemporaines avertissant d’une proximité toujours possible de la catastrophe.

«la seule vraie frontière n’était pas sur les cartes, n’était ni naturelle ni arbitraire, n’était pas une ligne rouge imaginaire mais une ligne rouge bien réelle, une frontière profonde historique, mémorielle, corporelle, qui n’avait pas tranché l’Europe car il n’y avait jamais eu d’Europe mais qui avait tranché des bras et des jambes, des cous, des cœurs, des langues et des cerveaux.»

Après la dissolution du sens dans cet hiver monochrome blanc où tout se fige, le dégel est comme une débâcle, les coulées de boue extérieures reflets d’un véritable à-vau-l’eau intérieur ; tandis que ses amis s’amusent, le narrateur se heurte à la difficulté d’écrire, de comprendre vraiment ce dont il est le témoin, renvoyé à ses propres chimères et à sa propre fuite, à moins que cette cécité ne soit une protection contre une trop grande lucidité.

Un récit énigmatique entre rêve et cauchemar, comme si les confins de l’Europe, plaque de glace trop mince, menaçait à nouveau de rompre et de nous précipiter dans le chaos.

Meursault, contre-enquête

Meursault, contre-enquête

Meursault, contre-enquête
de Kamel DAOUD
ed. ACTES SUD

Dans ce roman paru en 2013 en Algérie (aux éditions Barzakh, et chez Actes Sud en 2014), confondant l’auteur et l’assassin de «L’étranger», Camus et Meursault, Kamel Daoud, écrivain et journaliste algérien d’expression française, se met dans la peau d’Haroun, le frère cadet de «l’Arabe» assassiné par Meursault à qui il donne enfin un nom, Moussa, cet homme mort dans un livre depuis soixante-dix ans et resté dans l’anonymat et l’insignifiance, au cœur des pages d’un des romans les plus lus de la littérature française.

«Un point me taraude en particulier : comment mon frère s’est-il retrouvé sur cette plage ? On ne le saura jamais. Ce détail est un incommensurable mystère et donne le vertige, quand on se demande ensuite comment un homme peut perdre son prénom, puis sa vie, puis son propre cadavre en une seule journée. Au fond, c’est cela, oui. Cette histoire – je me permets d’être grandiloquent – est celle de tous les gens de cette époque. On était Moussa pour les siens, dans son quartier, mais il suffisait de faire quelques mètres dans la ville des Français, il suffisait du seul regard de l’un d’entre eux pour tout perdre, à commencer par son prénom, flottant dans l’angle mort du paysage.»

Racontant cette histoire du fond d’un des rares bars où l’on peut encore boire de l’alcool en Algérie aujourd’hui, le narrateur nous dit l’envers d’un roman célébré par tous, parfois avec humour - dès l’incipit : «Aujourd’hui M’ma est encore vivante» - poussant au départ un cri de colère contre la barbarie de la colonisation, la désespérante banalité de ce meurtre au cadavre anonyme, la négation de la culture et de l’identité des colonisés. Il raconte l’autre face de l’histoire afin de rétablir un équilibre, ce qui ne fut jamais fait, même après l’Indépendance de l’Algérie.

«Meursault, contre-enquête» rend aussi hommage à la littérature de langue française, la langue de l’autre, cette langue parfaite d’Albert Camus «qui donne à l’air des angles de diamant», que le narrateur s’est approprié pour se détacher de l’héritage d’un deuil interminable et pour ordonner son propre monde.

«Le meurtrier est devenu célèbre et son histoire est trop bien écrite pour que j’aie dans l’idée de l’imiter. C’était sa langue à lui. C’est pourquoi je vais faire ce qu’on a fait dans ce pays après son indépendance : prendre une à une les pierres des anciennes maisons des colons et en faire une maison à moi, une langue à moi. Les mots du meurtrier et ses expressions sont mon bien vacant

Utilisant l’arme du langage et de l’écriture, il évoque en filigrane l’histoire de l’Algérie depuis l’Indépendance, toutes ses ombres pesantes, son absence de retour sur le passé, la relation difficile aux femmes dans la société algérienne, et une soumission folle à la religion et à ses intolérances ; il condamne ainsi ceux qui se soumettent aveuglément à et aux écritures – négligeant la vie et le réel, oubliant de voir la barbarie du monde, et il dit l’impossibilité d’aimer pour celui qui refuse la réalité de la condition humaine.

«As-tu remarqué que les vendredis, généralement, le ciel ressemble aux voiles affaissées d’un bateau, les magasins ferment et que, vers midi, l’univers entier est frappé de désertion ? Alors, m’atteint au cœur une sorte de sentiment d’une faute intime dont je serais coupable. J’ai vécu tant de fois ces affreux jours à Hadjout et toujours avec cette sensation d’être coincé pour toujours dans une gare désertée. J’ai, depuis des décennies, du haut de mon balcon, vu ce peuple se tuer, se relever, attendre longuement, hésiter entre les horaires de son propre départ, faire des dénégations avec la tête, se parler à lui-même, fouiller ses poches avec panique comme un voyageur qui doute, regarder le ciel en guise de montre, puis succomber à d’étranges vénérations pour creuser un trou et s’y allonger afin de rencontrer plus vite son Dieu

S’appuyant contre un livre célèbre et tabou comme peut l’être une religion, Kamel Daoud réussit un grand roman, questionnement magistral sur la littérature et le poids de l’histoire, une lecture indispensable ces jours-ci.

Libraires du mois : La Volte

Robert GRAVES, La toison d'or (par David Calvo)

Yoko OGAWA, Le musée du silence (par Philippe Curval)

Sylvie LAURENT / Thierry LECLERE, De quelle couleur sont les Blancs ? (par Marie Surgers)

Gilles DELEUZE / Félix GUATTARI, Mille plateaux (par Alain Damasio)

Christine DELPHY, Classer, dominer : qui sont les autres ? (par Léo Henry)

Alessandro BARICCO, Océan, mer (par Stéphane Beauverger)

Raphael Aloysius LAFFERTY, Autobiographie d'une machine ktistèque (par Jacques Barbéri)

Le service Kraft de Charybde

Le service Kraft de Charybde propose à ses abonnés un choix personnalisé entre deux livres-mystère emballés sous kraft. Un prix, une phrase de présentation, ce sont vos seuls indices.

Pour s'inscrire, il suffit d'envoyer un mail à Charybde 1 en précisant :
 
- livre de poche ou livre grand format
 
- si c'est juste une fois ou une périodicité qui vous convient (mensuelle, trimestrielle, etc.)
 
- un mot gentil pour Charybde 1

D'acier

D'acier

D'acier
de Silvia AVALLONE
ed. LIANA LEVI

Publié en 2010, et en 2011 en français (traduction de Françoise Brun chez Liana Levi), «D’acier» est l’impressionnant premier roman de Silvia Avallone ; il se déroule en 2001, année des attentats du 11 septembre à New-York et du retour au pouvoir de Silvio Berlusconi, dans un quartier populaire de Piombino, ville industrielle où l’auteur a grandi.

Dans les barres d’immeubles construites face à la mer pour les ouvriers des aciéries à l’époque du boom des logements sociaux, dans des appartements plombés par la fournaise estivale, les violences conjugales et une télévision qui diffuse à longueur de journée des programmes avilissants, Anna et Francesca, deux adolescentes de treize ans, se retrouvent pour échapper ensemble à l’enfermement et à la violence de leurs foyers, en échafaudant des rêves de fuite, de séduction et d’avenir lumineux, en forme d’illusions.

«Ça veut dire quoi, grandir dans un ensemble de quatre barres d’immeubles d’où tombent des morceaux de balcon et d’amiante, dans une cour où les enfants jouent à côté des jeunes qui dealent et des vieilles qui puent ? Quel genre d’idée tu te fais de la vie, dans un endroit où il est normal de ne pas partir en vacances, de ne pas aller au cinéma, de ne rien savoir du monde, de ne pas feuilleter les journaux, de ne pas lire de livres, où la question ne se pose même pas ?»

Rappelant le «Corniche Kennedy» de Maylis de Kerangal, Silvia Avallone raconte avec force et précision l’exaltation des corps adolescents sur une plage aussi délabrée que les barres HLM, «cette espèce de furie qui accompagne l’éclosion du corps», et l’énergie des aciéries qui cuisent le métal, polluent, et aspirent les vies des hommes de la cité.

«Il jeta un coup d’œil à la blonde du calendrier Maxim. L’envie de baiser, constante, là-dedans. La réaction du corps humain dans le corps du Titan industriel : bien plus qu’une usine, c’était la matière elle-même en transformation.»

«D’acier» est surtout un roman puissant qui dénonce les vies laminées par la dureté du travail à l’usine, le manque d’argent et d’ouverture au monde, malgré la présence d’une mer idyllique et d’un ciel presque toujours bleu, qui dénonce les transformations de l’Italie de l’ère Berlusconi, la bêtise et la «pornographie» des programmes de la télévision italienne et les images stéréotypées de la femme qu’ils véhiculent, l’écrasement des femmes dans ces vies sordides, la domination et le pouvoir de l’argent, et la cruauté de la désindustrialisation.

L’île d’Elbe qu’on aperçoit des fenêtres des barres de la cité rappelle cruellement qu’un autre monde existe, mais qu’il est aussi inaccessible qu’une lointaine planète.

«Pour beaucoup, cette plage était nulle parce qu'il n'y avait pas de cabines, que le sable s'y mêlait à la rouille et aux ordures, que les égouts passaient au milieu, il n'y avait que la racaille pour y aller, et ceux de la via Stalingrado. Partout de grands tas d'algues, qu'à la mairie personne ne donnait l'ordre de ramasser.

En face, à quatre kilomètres, les plages blanches de l'île d'Elbe brillaient comme un paradis impossible. Le royaume préservé des Milanais, des Allemands, des touristes à la peau satinée, en lunettes de soleil et Porsche Cayenne noire. Mais pour les jeunes qui vivaient dans les barres, pour les fils de personne qui suaient leur sueur et leur sang dans les aciéries, la plage devant soi c’était déjà le paradis. Le seul vraiment vrai.»

Congo

Congo

Congo
de Eric VUILLARD
ed. ACTES SUD

Du grotesque à l’effroi, le sixième livre d’Eric Vuillard (Actes Sud, 2012) raconte, dans une langue poétique qui avance en se chargeant d'émotion, le partage de l’Afrique par les nations européennes, avec la deuxième «vague» de colonisation à la fin du XIXe siècle amorcée par la conférence de Berlin, qui démarrât en novembre 1884 sous la houlette du chancelier Bismarck, où les représentants de quatorze nations européennes vont dépecer un continent, et où le Congo va devenir la propriété privée du roi Leopold II de Belgique.

Dans le décor dégoulinant de petites monstruosités de plâtre du palais de Radziwill, les marchandages de ces représentants pathétiques de pays qu’on dit puissants, «hommes en costume assis sur leur cul de singe» se retrouvant pour se partager l’Afrique car ils «s’emmerdent» tellement, membres de dynasties dont on croise toujours les descendants dans les allées du pouvoir cent trente ans plus tard, ces marchandages seraient presque comiques, si l’assouvissement de leur soif de puissance, si l’ambition personnelle et démesurée du roi de la petite Belgique qui se démène pour devenir pharaon, ne débouchait sur les atrocités hallucinantes de la colonisation.

Avec Charles Lemaire ou Léon Fiévez, sous-traitants du pillage, exécuteurs des basses œuvres de Leopold II au Congo, Eric Vuillard nous plonge au cœur des ténèbres, l’horreur des villages incendiés, des meurtres et des mutilations de masse, tout cela pour l’accaparement des richesses, et en particulier de l’ivoire et du caoutchouc, par un roi hideux.

«En 1884, le palais Radziwill vient d'être rénové. La conférence de Berlin sera sa crémaillère. Le palais est un vaste ensemble rococo, style fleuri et ludique, où la décoration enveloppe la vie comme si la coquille ou la peau étaient l'expression de l'âme elle-même. Tout y est raffiné, fantaisiste. Et c'est entre les anges joufflus et les courbes de "shell", dans cette superficialité étouffante, parmi une prolifération de stucs, lianes de plâtre, flammes de verre, au milieu de cette prospérité monstrueusement légère, de cette inexpression foisonnante, de ce désir inouï de ne rien dire mais de ruminer, de racasser, de remuer sa paille dans son verre, avec toute cette sexualité qui s’ignore et s’expose ingénument, vases chinois, mandarines, fouillis de branches et de griffes, rondes de satyres, espiègleries hideuses de petits monstres, qu’on va se pencher sérieusement sur le destin du monde et chuchoter d’énormes calculs

Vie animale

Vie animale

Vie animale
de Justin TORRES
ed. SEUIL

Vie animale

Vie animale
de Justin TORRES
ed. L'OLIVIER

Publié en 2011 («We the animals», traduit en 2012 en français aux Éditions de l’Olivier par Laetitia Devaux), le premier roman de l’américain Justin Torres, en grande partie autobiographique, est un choc intense et poignant.

«On en voulait encore. On frappait sur la table avec le manche de nos fourchettes, on cognait nos cuillères vides contre nos bols vides ; on avait faim. On voulait plus de bruit, plus de révoltes. On montait le son de la télé jusqu'à avoir mal aux oreilles à cause du cri des hommes en colère. On voulait plus de musique à la radio ; on voulait du rythme ; on voulait du rock. On voulait des muscles sur nos bras maigres. On avait des os d'oiseaux creux et légers, on voulait plus d'épaisseur, plus de poids. On était six mains qui happaient et six pieds qui trépignaient ; on était des frères, des garçons, trois petits rois unis dans un complot pour en avoir encore

En chapitres courts – tels les vignettes d’une chronique familiale -, le narrateur, le plus jeune des trois frères, né d’un père d’origine portoricaine et d’une mère blanche comme l’auteur, rend compte de la pauvreté, de la souffrance, de la sauvagerie mais aussi de la tendresse qui règnent dans cette famille très pauvre, et de l’énergie féroce et collective des trois frères pour se défendre et grandir, malgré la faim, la violence et la confusion d’une mère et d’un père trop pauvres et devenus parents si tôt. Dans ce chaos affectif et matériel, les trois frères collés les uns aux autres comme de petits animaux guidés uniquement par leur instinct, sont toujours prêts à tout recevoir, l’obscurité, la folie ou l’amour, et de temps en temps de quoi subsister.

«Ma s’est penchée pour murmurer à mon oreille, elle m’a répété qu’elle avait besoin que je reste à six ans. Elle m’a chuchoté ce besoin si immense, l’absence totale de douceur avec Paps et les garçons qui devenaient des Paps. Ce n’étaient pas simplement des mots chuchotés, mais la profondeur de sa voix mêlée de souffrance, la proximité chaude de ses bleus, qui m’ont électrisé. En me tournant vers elle, j’ai vu les bosses sur ses joues et la peau violette bordée de jaune. Ces bleus avaient l’air si sensibles, si doux, si pleins de douleur, qu’une excitation, un courant a jailli de mon ventre, s’est répandu dans ma poitrine, un sale chatouillis, a gagné mes bras puis mes mains. Je l’ai attrapée par les deux joues et je l’ai attirée à moi pour un baiser. La douleur est montée à ses yeux et a transformé ses pupilles en deux grands ronds noirs. Elle a écarté son visage du mien et m’a jeté à terre. Elle m’a maudit, elle a maudit Jésus, ses larmes ont coulé, et j’ai eu sept ans

Enfant différent, plus sensible et efféminé, et amoureux des livres, le narrateur réussit à raconter de façon très singulière, éblouissante et poétique, son parcours vers l’âge adulte et son détachement violent de son milieu d’origine et de cette fratrie fusionnelle.

L'homme qui savait la langue des serpents

L'homme qui savait la langue des serpents

L'homme qui savait la langue des serpents
de Andrus KIVIRAHK
ed. TRIPODE (LE)

L'homme qui savait la langue des serpents

L'homme qui savait la langue des serpents
de Andrus KIVIRAHK
ed. ATTILA

"- Et, tu lis quoi en ce moment ?

- Un roman très original, excessivement drôle, qui se dévore, «L’homme qui savait la langue des serpents»

- Marrant, ce titre. Qu’est-ce que c’est ?

- C’est l’histoire du dernier homme qui vit dans la forêt et qui parle la langue des serpents, qui lui permet de communiquer avec les animaux sauvages, pendant que tous les hommes quittent la forêt, s’installent dans un village et se convertissent au Christianisme. C’est un roman estonien, d’Andrus Kivirähk."

Parfois, le silence serait préférable, si vous n’êtes pas d’humeur à affronter un regard d’incompréhension teinté d’une pointe de commisération, qui n’est pas sans rappeler la tête que font les villageois estoniens lorsque Leemet, le dernier habitant de la forêt, évoque son monde devant eux. Le problème est que vous ne connaissez pas la langue des serpents et vous ne pouvez donc pas appeler une vipère royale ou une louve à la rescousse pour, au choix, empoisonner l’incrédule ou vous enfuir à dos de louve.

Dans ce roman, donc, malgré les ours galants (néanmoins totalement grotesques) qui séduisent les jeunes filles en leur apportant des airelles, malgré l’abondance du gibier car les animaux sauvages deviennent obéissants comme des agneaux en entendant les sifflements de la langue des serpents, les habitants de la forêt, séduits par les sirènes de la modernité, la désertent pour s’installer au village, s’abrutir derrière la charrue et s’aliéner dans l’adoration de Jésus-Christ et une admiration sans limites pour les chevaliers qui les méprisent. Mais ceux qui restent envers et contre tout dans la forêt sont loin d’être idéalisés, attachés à des traditions qu’ils ne connaissent même plus, terroristes envers ceux qui délaissent les croyances païennes, sombrant dans une cruauté aveugle ou dans l’alcoolisme.

Si vous aimez les fables et les satires, vous allez adorer ce roman paru en 2007 en Estonie et traduit en Français en Janvier 2013. Ce livre est un récit empreint de tristesse et un pamphlet férocement drôle, satire estonienne mais d’une portée universelle, avec une postface tres éclairante du traducteur, Jean-Pierre Minaudier.

« Il y avait encore Pirre et Rääk, les anthropopithèques, sauf qu’ils ne vivaient plus dans leur vieille caverne : Ils avaient déménagé en haut d’un arbre. Dans leur soif d’antiquité, ils en étaient arrivés à un point où même habiter dans une grotte leur semblait d’une absurde modernité. Ils voulaient remonter le temps autant que possible, car ils croyaient que toute vérité est ancestrale ; ils tenaient l’ensemble de l’évolution de l’humanité depuis l’aube des temps pour un long dérapage qui la menait tout droit au marécage. »

« "Tu rêves d’être valet ?" J’étais sidéré. "Bien sûr ! Ce serait super ! Pouvoir vivre dans un château et parler avec des chevaliers qui viennent de l’étranger. Mais c’est très difficile d’y arriver : tout le monde veut devenir valet mais ils en prennent rarement parmi leurs paysans, ils préfèrent les importer : nous sommes trop nigauds et nous risquerions de leur faire honte lorsqu’ils sont en fine compagnie." »

Annulation

ATTENTION, ATTENTION : à notre grand regret, hélas, Florent Couao-Zotti vient d'être obligé d'annuler sa petite tournée en France pour des raisons personnelles, sine die. La rencontre de mardi n'aura donc pas lieu.

Ce soir-là, vous pourrez néanmoins nous retrouver à la projection de Malevil au ciné club de l'Institut Poincaré, avec une sélection de romans post-apocalyptiques. (entrée gratuite sur inscription)

A propos d'un thug

À propos d'un thug

À propos d'un thug
de Tabish KHAIR
ed. SONNEUR (EDITIONS DU)

À Phansa dans l’état du Bihar en Inde, dans une vieille maison blanche et fantomatique, demeure qui appartenait à son grand-père disparu, le narrateur relate et invente une histoire, qui se déroule à Londres à l’époque du couronnement de la Reine Victoria (1837), à partir de documents retrouvés dans la bibliothèque de cet aïeul passionné d’histoires.

Au cœur de cette intrigue, Amir Ali, originaire d’une province reculée de l’Inde, prétendument un thug maintenant repenti, est arrivé à Londres avec le capitaine William T. Meadows qui recueille ses confidences - Notes à propos d’un thug -, afin de les publier. Qu’est-ce qu’un thug ? Tabish Khair nous enseigne dès la première page qu’il s’agit d’un «membre d’une secte active en Inde du XIIIe au XIXe siècle […] Le thugisme était une confrérie parfaitement organisée, un culte héréditaire, dont les membres étaient aussi bien musulmans qu’hindous, et pratiquaient le vol et le meurtre par strangulation, actes qu’ils considéraient comme des rituels religieux.»

Explicitant pourquoi dans des lettres en persan qu’il adresse à Jenny, une servante anglaise dont il est amoureux, Amir Ali déforme son histoire et dit à Meadows ce qu’il souhaite entendre, confirmant ainsi ses préjugés sur l’infériorité des Indiens et la barbarie des thugs. C’est alors que, dans ce Londres Dickensien et brumeux, dans des bas-quartiers envahis par la misère, la prostitution et les fumeries d’opium, quelques décennies seulement avant Jack L’éventreur, un tueur en série attaque et laisse derrière lui des cadavres mutilés, tous décapités. À cause de son prétendu passé et de sa peau trop sombre, Amir Ali est rapidement suspecté.

«Un individu comme le thug ramené dans notre pays par notre bon ami le capitaine Meadows… Je dois avouer qu’avec sa moustache pointue, ses mèches flottantes et ses yeux sombres, fuyants, il a tout l’air d’un meurtrier vindicatif, d’un praticien d’inqualifiables rites barbares. Je m’étonne que le capitaine, si érudit, puisse ainsi l’héberger.»

Dans ce roman formidablement subtil, l’auteur déploie une narration polyphonique, puzzle des documents exhumés chez le grand-père du narrateur, le manuscrit du capitaine Meadows, les lettres persanes d’Amir Ali, des articles de presse sur le tueur en série, et voix du narrateur assembleur de l’histoire, hanté par les fantômes de ses personnages, et qui comblera certains blancs lorsque les traces écrites viendront à manquer.

Dénonçant le racisme et le comportement abusif des classes dominantes, tournant en ridicule les préjugés barbares envers les immigrés débarqués des terres lointaines de l’empire colonial britannique, montrant comment ceux-ci déploient des trésors de ruse pour survivre et se rendre justice dans ce milieu profondément injuste, Tabish Khair démontre une fois de plus ses talents de conteur et son habileté de joueur, dans ce deuxième roman de 2010 (2012 pour la traduction française de Blandine Longre aux éditions du Sonneur), avec une intrigue construite comme un millefeuille, qui peut être abordée par chacune de ses couches, le roman policier, la critique sociale et du colonialisme et, au-delà, par son questionnement incessant sur le rapport du roman au réel.

«Lorsque je repense aux heures passées en prison, je me vois en train de fixer un miroir dans lequel se reflète un individu qui est moi sans l’être. Si je ne suis pas le thug engendré par mon imagination, je me retrouve incapable de dire qui je suis véritablement. Ne sommes-nous alors rien d’autre que les jouets du langage ? À quel moment racontons-nous des histoires, et à quel moment celles-ci nous racontent-elles ? Oh mon amour, j’aimerais que tu sois déjà de retour, que je puisse te toucher et me dispenser de mots.»

Charybde en un mot

Merci à toutes celles et tous ceux qui se sont prêtés à notre jeu,

à Paul Lê pour son talent vidéo et sa bienveillance,

à Dead Rock Machine et Volvox Music pour leur musique gracieusement confiée.

L'alphabet de flammes

L'alphabet de flammes

L'alphabet de flammes
de Ben MARCUS
ed. EDITIONS DU SOUS-SOL

Le témoignage d'une apocalypse par le verbe. Magnifique. Terrible. Puissant.

L'épidémie commence lentement, les symptômes sont mal interprétés. Les parents ou les adultes s'occupant d'enfants connaissent une lente décrépitude physique : fatigue, peau fanée, perte de cheveux, d'appétit, de vitalité. Une zombification progressive et irréversible. La parole des enfants leur est devenue toxique.

Les foyers d'activité se multiplient.

On accuse les enfants juifs. Puis on accuse tout le monde.

Le langage devient une menace, quelle que soit sa forme. Seuls les enfants sont immunisés.

Le monde s'enfonce progressivement dans le chaos. On établit des zones de quarantaine. On déplace les adultes. On fait des tests.

Samuel, le narrateur, et sa femme Claire ont une fille qui les rend malades. D'adolescente en guerre contre ses parents, elle est devenue le poison qui les ronge. Mais, comme beaucoup, ils ne peuvent se résoudre à l'abandonner ou à la chasser.

Samuel et Claire sont des "juifs sylvestres", une secte basée sur l'isolement du savoir et le secret. Dans leur synagogue à la technologie étrange, les prêches des rabbins semblent détenir des clefs, ou en tout cas des pistes.

Samuel se lance alors dans des recherches absurdes, kafkaïennes, d'abord d'un traitement pharmaceutique puis d'alphabets non léthaux.

L'alphabet de flammes est le récit magnifique et terrible d'une lente perte d'humanité, symptôme par sympôme, palier par palier. Renonçant au langage, les adultes renoncent au sens et aux sentiments ; leurs visages rétrécissent, leurs langues durcissent. Certains meurent, les autres sont transformés en zombies, qui continuent à mener une lente parodie de quotidien, enfermés dans des routines insensées.

Activité était le mot qu'on utilisait pour parler des gens qui durcissaient irrémédiablement dans leurs lits, captifs de leurs membres figés par la parole et ses dérivés. Activité était le mot qu'on employait pour désigner, par euphémisme, son exact contraire.

Tous ceux qui conjecturaient le faisaient avec une force désespérée, et il fallait être fou pour ne pas les croire. Mais lorsque l'on mélangeait les différentes opinions afin de forger un savoir collectif, on obtenait un venin total qui se déversait de toute créature parlante. Le fil commun à toutes les théoriesétait que, peu importe le coupable, les enfants seuls étaient résistants.

Cette évidence n'échappa pas à ces derniers.

Théorie de Rio de Janeiro

Théorie de Rio de Janeiro

Théorie de Rio de Janeiro
de Sébastien LAPAQUE
ed. ACTES SUD

«Pourquoi l’impression, qui remontait à son premier voyage au Brésil, s’obstinait-elle en lui de connaître cette ville depuis toujours ?»

Familier du Brésil, sujet de trois de ses précédents livres dont "La convergence des alizés" paru en 2012, Sébastien Lapaque nous offre cent pages de bonheur consacrées à Rio de Janeiro ; il raconte en flânant une ville toujours irrationnelle et poétique, partiellement insoumise, pour un moment encore, au divertissement et à l’empire de la marchandise.

Sa "Théorie de Rio de Janeiro" prend la ville à revers des itinéraires des touristes, retournant inlassablement dans des lieux aimés que ceux-ci ignorent. Sébastien Lapaque passe ses journées à se promener seul, et «plonge dans l’estomac de Rio comme Jonas dans celui de la baleine», collectionnant les images et bien sûr les cartes postales. À travers les balades, l’évocation des innombrables statues parsemées dans la ville, de la musique et de la peinture, les témoignages des écrivains occidentaux qui furent fascinés par la ville, il fait palpiter les veines de cet organisme vivant qu’est Rio de Janeiro, dans un texte qui contient la désinvolture du carioca et la fantaisie, l’imagination, l’érudition et la culture populaire.

«Apprendre à regarder une ville : ses photographes ; apprendre à l’écouter : ses musiciens ; apprendre à l’aimer : ses habitants. Et s’y perdre enfin : ses poètes.»

On plonge dans cette rêverie teintée de beauté et de nostalgie, pour visiter les lieux où les temps anciens sont encore palpables, une plage isolée qui rappelle le Brésil avant l’arrivée des Européens ou au tournant du XXe siècle, lorsque Marc Ferrez photographiait une baie de Rio encore presque vierge de constructions, pour entendre Claude Lévi-Strauss, qui, débarquant en 1935, compare, désenchanté, le relief de la baie de Rio à l’intérieur d’une bouche édentée, pour rêver avec l’auteur de ce Brésil émancipé des pesanteurs et douleurs de l’Europe des années vingt jusqu’à 1964, se construisant un avenir divergent de la «civilisation» du monde occidental, pour en arpenter inlassablement les traces avant qu’elles ne soient totalement effacées, et, s’éloignant du centre de gravité de la ville, pour ressentir la profonde tristesse de la disparition en visitant la maison de Petrópolis où Stefan Zweig se donna la mort en février 1942.

«En 1924, 1926 et 1927, Blaise Cendrars visita à trois reprises le Brésil. Ebloui par les lumières de Rio, "la métropole la mieux éclairée du monde [...] la seule grande ville de l'univers où le seul fait même d'exister est un véritable bonheur", l'écrivain né en Suisse et devenu français après s'être engagé dans la Légion étrangère durant la Première Guerre mondiale en revint mordu jusqu'à la fin de ses jours.»

Flâneur selon la phrase de Walter Benjamin indiquée en épigraphe - «S'égarer dans une ville comme on s'égare dans une forêt demande toute une éducation » -, Sébastien Lapaque fait éclore un portrait de Rio aux multiples fragments dans lequel on rêve de se perdre.

Sylvia

Sylvia

Sylvia
de Antoine WAUTERS
ed. CHEYNE EDITEUR

«I am lame in the memory» (Sylvia Plath)

Dans sa poésie, Antoine Wauters invoque, avec une mémoire forcément parcellaire, la fin de vie et la disparition de ses deux grands-pères Charles et Armand, le corps et la mémoire qui redeviennent légers comme une plume et puis cendres, une vie de fin qui ramène l’homme à ses balbutiements, et ceux qui restent au temps qui est compté et à la nécessité de vivre.

«Maintenant que vous êtes nus, feu au feu, en la cendre la cendre, tu me viens par grâce, Sylvia. Arquée comme petite. Et tout ce que tu parviens à saisir de moi, en moi, ou à toucher entre les points jamais comblés du corps, et que tu entends et qui s'écrit ou même s'essouffle, considère-le comme la plus mince parcelle encore, mon bruissement, la poussière

Avec l'évocation de ces disparitions, des traces qu’il reste des deux hommes dans leurs maisons, dans leurs vêtements, et dans la mémoire comme des dépôts de fumée, l’auteur est atteint par l’écho des vers de Sylvia Plath, en particulier ceux d’"Ariel", de "La traversée" et d’"Arbres d’hiver", émaillant sa poésie de leur éclat noir si profond.

«"La douleur qui me réveille n’est pas la mienne", dis-tu. Et t’entendre le dire m’apaise, en ce treizième jour de deuil. Et peu à peu je le dépose, le cœur, ou métal saccadé et strié, bleu aux pointes de tristesse qu’il tient entre les veines. À l’utopie d’avoir des veines. De déposer quelqu’un, ou soi, chez soi, au fond d’une maison vide, les os qui craquent dans le métal, le fauteuil ou la chaise vide du cœur. À l’utopie d’en avoir un, Sylvia.»

Je veux encore entendre et lire la voix d’Antoine Wauters.

«Corps que tu veux simplement quitter, d’où tu veux simplement sortir, comme d’un sablier triste dans lequel depuis toujours tu étoufferais. Sortir lentement, par la soif et la faim, kilo après kilo et grain de sable après grain de sable, jusqu'à retrouver la parfaite transparence. Ou corps que tu veux lisse, lavé, vieille masse que tu veux voir absoute de ses excès – de colère et de rage – et de ses manques aussi – de tendresse et d’amour.»

Césarine de nuit

Césarine de nuit

Césarine de nuit
de Antoine WAUTERS
ed. CHEYNE EDITEUR

«La nuit point. Césarine ouvre l’œil. Où elle dort à demi et touche quelques objets : chaque pierre petite, piétinée par oubli, un peu de sève, un minuscule chardon. Dans le cru, la crudité de l’aube, la lumière blanche qui la tient au plus près, sa voix lève laines, lins rêveurs, souvenirs muets. Césarine de nuit, sœur cœur du tendrement laissé, de l’assis rendant l’âme, de Fabien l’aigrelet

«Césarine de nuit» nous plonge dans l’atmosphère inquiétante d’un conte sombre pour enfants, où Césarine, petite Cendrillon vivace comme un lutin quand elle trotte et bondit dans la campagne avec son frère, devient petit Poucet lorsque ses parents l’abandonnent un jour avec Fabien, ce jumeau aussi singulier qu’elle.

Cet abandon, à moins que ce ne soit uniquement leur différence, fera de Césarine et de Fabien des êtres inadaptés, vivant dans la rue et la crasse sous un toit de tôle, Fabien aimant Césarine et lisant Césaire et Artaud, avant d’être tous deux successivement capturés, enfermés dans une cellule d’hôpital ou d’asile, loin des yeux d’une société qui rejette tous ceux qui sont hors du moule.

«Après le vent, la cage. Et Fabien des barreaux. Après la valse des neiges et les rêves en joues libres, Césarine des loques, des ourlets, et des balades en ville gentiment promenée. Mords-toi les doigts. Mords-toi les dents, la queue, le têtard à douze membres, rogne-toi les ongles, polis. Après la berge, les fouets d’un vent rouge. Mort de Fabien léger. Naissance de Fabien cuit. Du jumeau écroué

Ce récit poétique à la chronologie chamboulée n’a ni la linéarité ni la fin heureuse du conte. Les blocs de texte qui le constituent, histoires d’une dizaine de lignes, sont durs et enfermant comme des cellules, d’où s’échappent parfois des bulles douces ou crues de rêves ou de souvenirs, issues de leur enfance au plus près de la terre, si loin des quatre murs.

«On les découvre dans leur premier mouvement, la primesautière enfance, sauvageons de toujours, longs d’haleine et de jeu. Césarine et Fabien, comme chienne et chien, comme enfants des ravines trotteurs et bien crottés, fuyant la suffocante fermette des petits parents pingres, dans les box, occupés à gaver les oies, nourrir les porcs et se vautrer et se pourlécher de longues heures vraiment, dans le crottin et la paille, la plupart du temps en gloussant

De l’innocence du lait à la violence du rejet et de l’enfermement. Magnifique.

Apaiser la poussière

Apaiser la poussière

Apaiser la poussière
de Tabish KHAIR
ed. SONNEUR (EDITIONS DU)

Mosaïque de destins et de trajectoires, le premier roman de Tabish Khair, publié en 2004 (et en 2010 en France aux éditions du Sonneur, traduit par Blandine Longre), reconstruit par morceaux un petit monde en mouvement, autour du trajet d’un bus reliant en une journée, Patna à Phansa, dans l’état du Bihar.

Enchaînant des chapitres très courts, fragments poétiques d’un puzzle, Tabish Khair assemble en artisan virtuose le kaléidoscope des trajectoires des voyageurs et de tout ce qui gravite autour du bus, microcosme perméable, marqué par les destins et pensées de ses passagers, par le spectacle des routes et les incidents émaillant le trajet, en particulier au moment des arrêts. Deux voix nous guident dans ce voyage, celle de Mangal Singh, le chauffeur du bus toujours en mouvement, écrivain raté et observateur insatiable des passagers, et celle d’un second narrateur, évoquant la maison de son enfance et ceux qui l’habitaient, les destins passés de personnages qu’on recroisera parfois, comme une métaphore des fondations de la mémoire et de ce qui y est stable.

Rasmus le danois aux origines indiennes monté dans le bus après la panne de sa voiture avec chauffeur s’agrippe à sa mallette remplie de billets de banque, le jeune Chottu a pris la fuite, recherché pour vol et peut-être pour un délit plus grave, Mme Mirchandani, vieille femme richement vêtue est pleinement consciente de sa position, Parvati, un ancien eunuque, tente de devenir une jeune femme convenable, Zeenat la très belle domestique a sans doute été une ancienne prostituée ; chaque destin progressivement se dévoile, révélant aussi la complexité des codes et le cloisonnement social de la société indienne.

«Quelques uns des passagers somnolent […] Quand un cahot les réveille en sursaut, ils ont parfois des marques sur leur visage, les plis qu’ont dessinés le bord de la fenêtre ou le revêtement du siège, encore à moitié pris dans les rets du sommeil. Mangal Singh remarque les motifs que forment ces plis quand l’autocar est à l’arrêt et qu’il peut se retourner afin d’examiner ceux qu’il conduit vers différentes destinations, leurs nombreuses histoires séparées se mêlant les unes aux autres durant ces quelques instants seulement, pour ne plus former qu’un unique récit de sommeil et de voyage, un roman de voyage, pense-t-il, et il se met à rire, ce qui surprend de nouveau les femmes, qu’il rassure cette fois en bouchant l’une de ses narines d’un doigt et en se mouchant sur la route qui défile à toute allure

Dans ce récit où tout est mouvement, on entraperçoit par les vitres du car des images de l’Inde, les champs morcelés, les villages en bord de route, un graffiti incongru exhortant à lire Proust et la vision de ce commerçant qui répand de l’eau devant sa boutique de confiseries pour «apaiser» la poussière.

«Un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un banyan blanc et d’un lungi à carreaux, sortit de la boutique, un seau en inox à la main. De l’eau débordait du récipient. Avec des gestes habiles, l’homme plongea ses mains dans le seau et les agita pour répandre des arcs d’eau autour de lui. Les gouttes tombèrent sur la poussière sèche du bord de la route, d’abord en l’éclaboussant, puis en formant de véritables lassos, des lassos d’eau qui, espérait l’homme, obligeraient la poussière à rester au repos pendant les premières heures de la circulation matinale

Mouvement et apaisement, le lecteur a le sentiment d’être un passager privilégié au cœur de ce labyrinthe de destins.

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