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Apaiser la poussière

Apaiser la poussière

Apaiser la poussière
de Tabish KHAIR
ed. SONNEUR (EDITIONS DU)

Mosaïque de destins et de trajectoires, le premier roman de Tabish Khair, publié en 2004 (et en 2010 en France aux éditions du Sonneur, traduit par Blandine Longre), reconstruit par morceaux un petit monde en mouvement, autour du trajet d’un bus reliant en une journée, Patna à Phansa, dans l’état du Bihar.

Enchaînant des chapitres très courts, fragments poétiques d’un puzzle, Tabish Khair assemble en artisan virtuose le kaléidoscope des trajectoires des voyageurs et de tout ce qui gravite autour du bus, microcosme perméable, marqué par les destins et pensées de ses passagers, par le spectacle des routes et les incidents émaillant le trajet, en particulier au moment des arrêts. Deux voix nous guident dans ce voyage, celle de Mangal Singh, le chauffeur du bus toujours en mouvement, écrivain raté et observateur insatiable des passagers, et celle d’un second narrateur, évoquant la maison de son enfance et ceux qui l’habitaient, les destins passés de personnages qu’on recroisera parfois, comme une métaphore des fondations de la mémoire et de ce qui y est stable.

Rasmus le danois aux origines indiennes monté dans le bus après la panne de sa voiture avec chauffeur s’agrippe à sa mallette remplie de billets de banque, le jeune Chottu a pris la fuite, recherché pour vol et peut-être pour un délit plus grave, Mme Mirchandani, vieille femme richement vêtue est pleinement consciente de sa position, Parvati, un ancien eunuque, tente de devenir une jeune femme convenable, Zeenat la très belle domestique a sans doute été une ancienne prostituée ; chaque destin progressivement se dévoile, révélant aussi la complexité des codes et le cloisonnement social de la société indienne.

«Quelques uns des passagers somnolent […] Quand un cahot les réveille en sursaut, ils ont parfois des marques sur leur visage, les plis qu’ont dessinés le bord de la fenêtre ou le revêtement du siège, encore à moitié pris dans les rets du sommeil. Mangal Singh remarque les motifs que forment ces plis quand l’autocar est à l’arrêt et qu’il peut se retourner afin d’examiner ceux qu’il conduit vers différentes destinations, leurs nombreuses histoires séparées se mêlant les unes aux autres durant ces quelques instants seulement, pour ne plus former qu’un unique récit de sommeil et de voyage, un roman de voyage, pense-t-il, et il se met à rire, ce qui surprend de nouveau les femmes, qu’il rassure cette fois en bouchant l’une de ses narines d’un doigt et en se mouchant sur la route qui défile à toute allure

Dans ce récit où tout est mouvement, on entraperçoit par les vitres du car des images de l’Inde, les champs morcelés, les villages en bord de route, un graffiti incongru exhortant à lire Proust et la vision de ce commerçant qui répand de l’eau devant sa boutique de confiseries pour «apaiser» la poussière.

«Un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un banyan blanc et d’un lungi à carreaux, sortit de la boutique, un seau en inox à la main. De l’eau débordait du récipient. Avec des gestes habiles, l’homme plongea ses mains dans le seau et les agita pour répandre des arcs d’eau autour de lui. Les gouttes tombèrent sur la poussière sèche du bord de la route, d’abord en l’éclaboussant, puis en formant de véritables lassos, des lassos d’eau qui, espérait l’homme, obligeraient la poussière à rester au repos pendant les premières heures de la circulation matinale

Mouvement et apaisement, le lecteur a le sentiment d’être un passager privilégié au cœur de ce labyrinthe de destins.

Lutte des classes

Lutte des classes

Lutte des classes
de Ascanio CELESTINI
ed. NOTAB/LIA

Roman publié en 2009 en Italie, «Lutte des classes» d’Ascanio Celestini a été magnifiquement traduit par Christophe Mileschi et publié en 2013 en français aux éditions Notablia.

Héritier du théâtre de narration en Italie, Ascanio Celestini met en scène des narrateurs aux personnalités singulières, et dénonce par leurs voix toutes les formes d’aliénation de nos sociétés contemporaines.

Partant ici du cas de travailleurs sous-payés d’un immense centre d’appel de la banlieue de Rome, il met en scène ici quatre narrateurs, Salvatore jeune adolescent très intéressé par le sexe et le mystère de la disparition de ses parents, Marinella jeune femme solitaire à cause de son bec de lièvre et employée du centre d’appel, Nicola le grand frère de Salvatore et soutien de famille, qui travaille jour et nuit dans le centre d’appel, et enfin Patrizia, jeune femme plus traditionnelle, subissant encore davantage l’écrasement, jusqu'au point de rupture.

Dénonçant les injustices et la précarité, la violence de l’entreprise et des petits kapos, la violence envers les femmes et ceux qui sont différents, les dégâts de la mondialisation, de la consommation de masse et le désastre écologique qui s’ensuit, le contrôle des media par les pouvoirs politiques et financiers, la bêtise de la doctrine religieuse, Celestini est, malgré la dimension tragique de ses récits, toujours extrêmement ironique et drôle. Et c’est avec cette ironie mordante qu'il pointe du doigt que la lutte des classes est bien une réalité.

«Le jour où on a protesté contre la pénalité de cinq centimes, nous regardions les chefs qui nous regardaient. Ils auraient bien aimé pouvoir nous démonter pour comprendre quel mécanisme s’était cassé à l’intérieur de leurs poupées, pour nous renvoyer à l’usine et faire jouer la garantie. Mais voilà, Barbie se fout en rogne et défonce sa parfaite petite maison. Elle fait cuire une queue de bœuf dans ses petites casseroles et elle empuantit la chambre à coucher de sa petite maitresse en faisant revenir des oignons. Elle chie et elle pisse pour de vrai dans ses petites toilettes roses, elle a besoin d’eau pour tirer la chasse et du tout-à-l’égout municipal pour ne pas attraper le choléra. Elle veut un salaire décent pour s’acheter des vêtements décents au lieu de ses loques décorées de faux diamants. Des sous à dépenser comme ça lui chante, pour un livre ou un morceau de pain, un vin millésimé ou une bière médiocre, un voyage à Lourdes ou une pastille de drogue synthétique. Elle veut être engagée en CDI et elle ne veut plus mesurer vingt centimètres d’exquise beauté pour mendier un peu de pitié affectueuse auprès d’une gamine gâtée qui pue le bonbon à la fraise. Elle exige le treizième mois et les congés payés pour pouvoir aller en Inde ou passer deux semaines enfermée à choisir des divans chez IKEA. Elle réclame le droit d’être soignée quand elle est malade, quand son fidèle Ken lui tient les cheveux pour l’aider à vomir dans une bassine à côté du lit.»

Avec une fantaisie et une vivacité d’enfant, une capacité intacte à questionner le monde et à se révolter pour la cause d’une humanité menacée d’écrasement, Ascanio Celestini déploie une langue très poétique qui rappelle Ian Monk, des textes jubilatoires qu’on a aussi envie d’entendre sur la scène, dits à la face du monde.

Jours fériés de mai

Charybde sera fermée jeudi 1er mai.

Elle sera ouverte les jeudi 8 et 29 mai, de 12h à 19h30 (horaires habituels).

 

ATTENTION : Henrietta Rose-Innes ayant dû rentrer en Afrique du Sud pour des raisons familiales, la rencontre de lundi prochain est malheureusement annulée, à notre grande tristesse.

Les jardins statuaires

Les Jardins statuaires

Les Jardins statuaires
de Jacques ABEILLE
ed. ATTILA

Les jardins statuaires

Les jardins statuaires
de Jacques ABEILLE
ed. FOLIO

Les jardins statuaires

Les jardins statuaires
de Jacques ABEILLE
ed. ATTILA

«On n'est jamais assez attentif.»

Les Jardins statuaires est un livre à savourer lentement, à relire, pour le plaisir du texte, des symboles et des métaphores. «Les signes pullulent. Il faut que le regard s'abîme

Le narrateur est un voyageur, un étranger au pays des jardins statuaires.

C'est l'austérité, le repli, et une forme de dénuement qui se dégagent de ce pays des l'entame du livre. On imagine un pays presque sans couleurs, à l'instar des dessins de Schuiten, les couleurs de pierre des murailles des domaines, des statues, le bois des rares chariots qui circulent sur les routes austères, les frondaisons et les toits des demeures sombres ou noirs.

On rencontrera la couleur en découvrant ou et comment vivent les femmes au pays des jardins statuaires, avec les arbres fruitiers du jardin des femmes, les voiles colorés qu'elles portent, les fresques, les broderies, les rosiers grimpants.

Le voyageur va explorer le pays des jardins statuaires jusqu'à ses confins et même au-delà, dans les steppes et à la périphérie du pays, au gouffre, dans un voyage onirique.

«Un matin, enfin, je me mis en route vers l'ultime domaine. Il pleuvait depuis trois jours. C'était un matin de brume. La marche était épuisante car je risquais a tout instant de perdre ma route, a peine marquée sur cette terre have. Je devais, pour garder ma direction, me fier a des rocs érodés et nus, qui surgissaient soudain devant moi comme autant de sentinelles oubliées, austères dans leur mutisme.»

Le voyageur, le guide, l'hôtelier, les doyens, la cavalière, le conquérant, la fillette, le gardien, les personnages sans nom, à l'exception de Vanina, la femme aimée, ajoutent à l'étrangeté de ce récit envoûtant, qui se déroule dans une époque et dans un lieu indéfini.

Le printemps du guerrier

Le printemps du guerrier

Le printemps du guerrier
de Beppe FENOGLIO
ed. CAMBOURAKIS

Un étudiant en littérature anglaise originaire du Piémont, surnommé Johnny, est mobilisé en 1943 et suit l’instruction des élèves officiers à Moana, à mi-chemin entre Turin et Rome, avant d’être affecté avec son bataillon à Rome, au milieu de cette année cruciale, 1943.

Au sein d’une armée royale italienne sinistre et misérable, au bout du rouleau, alors que l’issue de la guerre ne fait d’ores et déjà plus aucun doute pour les soldats, l’instruction, menée par des sous-officiers bornés, est bestiale, insupportable, tout autant qu’inutile.

«Il fallait marcher encadré et chanter à gorge déployée derrière un commandant déséquilibré, entouré de subalternes serviles et idiots

Le titre original du roman, «Primavera di Bellezza», fragment de l’hymne fasciste Giovinezza (Jeunesse), dénonce déjà l’absurdité de cette guerre, le gâchis humain, en même temps que l’hypocrisie de la propagande fasciste. Beppe Fenoglio (1922-1963), lui-même engagé dans la résistance contre les fascistes en 1944, nous dépeint ici cette armée italienne en guenilles, bien loin de l’image glorieuse des militaires de 1940, troupe sous-alimentée, souffrant de dysenterie, une armée en débandade dans laquelle tous sont antifascistes à de rares exceptions, prenant les fascistes pour des bouffons sadiques ou pour des criminels.

«Sur le terrain de sport, et presque uniquement là, se manifestait le chef du bataillon d’instruction, le commandant Di Leva signor Augusto. Cigarette au coin de la bouche, badine à la main pour frotter ou fouetter ses bottes jaunes, malingre mais électrique, des yeux saillants dans une petite figure vicieuse, sur sa poitrine gris-vert le rouge distinctif, impudemment incongru, de l’ordre du Saint-Sépulcre.»

«Le printemps du guerrier», une des rares œuvres publiées du vivant de l’auteur, en 1959, est, on l’aura compris, un réquisitoire violent contre le fascisme et la guerre, avec comme un lointain écho du roman de Dalton Trumbo. Émaillé de descriptions somptueuses et romantiques de la nature, du désœuvrement et du questionnement existentiel de Johnny, qui tente d’échapper à son sort malheureux en fumant et en regardant au loin, c’est surtout une galerie de portraits phénoménale, un grand roman dans lequel les assemblages de mots viennent surprendre le lecteur au détour de chaque page, caisse de résonance de cette absurdité.

On comprend donc les mots d’Italo Calvino : «Ce fut le plus solitaire de tous qui réussit à écrire le roman dont nous avions tous rêvé».

«Johnny reçut sur la joue une goutte énorme, colossale, absurde. Le soleil brillait encore mais avec des rayons sulfureux, pourris, et dans cet éventail la pluie subite édifia une diagonale palissadique. Un murmure d’incrédulité et d’appréhension monta de la terre vers le ciel et des centaines de corps frémirent sur l’herbe. Johnny vit le commandant se contorsionner, hésiter entre plusieurs solutions car le ciel était vertigineusement changeant. De larges gouttes s’écrasaient sur la saharienne de Girardi en y faisant des taches démesurées. C’était le plus violent et le plus traître orage d’été que les garçons aient jamais vu, les gouttes géantes atterrissaient sur la peau et sur l’étoffe comme des crapauds sautant à pieds joints. Il y eut un piétinement général, le ciel était devenu violet, le fleuve de zinc, jusqu’au disque du soleil qui paraissait poisseux et sur la terre le commandant Borgna, plus noir que toute cette noirceur, gesticulait et blasphémait comme un fou. Des centaines d’hommes étaient en déroute, en direction des fermes, loin de la campagne nue, terrifiante.»

N'appelle pas à la maison

N'appelle pas à la maison

N'appelle pas à la maison
de Carlos ZANON
ed. ASPHALTE

N'appelle pas à la maison, Sakespeare se pique dans une pissotière de Barcelone.
 
Bruno, Raquel et Cristian ont monté une arnaque. Bruno et Raquel sont amants, Raquel et Cristian, frère et soeur. Ou le contraire. De ce trio naît la trahison, pour le fric, pour le cul, par vengeance.
Max et Mersche sont amants. Lui a divorcé, pas elle. De ce duo, naît la trahison, pour l'amour, pour l'avenir, par vengeance.
 
C'est un plaisir pervers de retrouver le Barcelone de Soudain trop tard. Le Barcelone des bars pourris, du béton, des drames terribles en arrière-plan. Et ces personnages vidés d'eux-mêmes, creux, écartelés entre une époque sans rêve et des destins tragiques. Après tout, que reste-t-il sur scène quand il n'y a plus d'honneur, d'héroïsme ou d'idéal ? L'amour non partagé, les trajectoires brisées, la came et le sexe sans capote.
 
Une fois un type avait appris que son fils avait eu un accident de moto. Bruno ne se souvenait plus par quel moyen, mais les autres joueurs l'avaient convaincu de continuer à jouer malgré tout, et de faire confiance aux médecins. C'était, d'une certaine façon, comme s'il jouait la vie du gosse. Le type avait fini par sortir pour téléphoner. Il était revenu avec une mine de déterré : de mauvaises, de très mauvaises nouvelles. Désormais, il n'avait plus rien à perdre du tout.
 
Chez Carlos Zanon, les femmes sont des sorcières malades, les hommes des coquilles vides. L'amour était au centre de tout, dans cette histoire, et personne ne l'a reconnu. Chacun s'acharne à chercher des portes de sortie qui n'existent pas, à se construire un avenir sur le malheur des autres. Symptôme d'une époque de merde.
 
N'appelle pas à la maison c'est ta dose de désespoir. De la bonne et non coupée. Attention à la redescente.

Maîtres et serviteurs

Maîtres et serviteurs

Maîtres et serviteurs
de Pierre MICHON
ed. VERDIER

«Qu’est ce qu’un grand peintre, au-delà des hasards du talent personnel ?»

Dans ce récit publié en 1990, Pierre Michon, comme il l’avait fait pour Van Gogh dans Vie de Joseph Roulin (1988), évoque indirectement trois peintres célèbres, Francisco de Goya, Jean-Antoine Watteau et Piero della Francesca, vus par les yeux de ceux, demeurés anonymes, qui les ont côtoyés : Les possibles témoins de l’ambition de Goya ; Lorentino d’Angelo, obscur disciple de Piero della Francesca rendant une ultime visite à son maître vieillissant et devenu aveugle - ou comment passer de serviteur à maître - ; et le curé de Nogent, à la figure immortalisée par Watteau en Pierrot, spectateur du désir insatiable de peinture et de chair du maître.

«Dans sa jeunesse, ne pas avoir toutes les femmes lui avait paru un intolérable scandale. Qu’on m’entende bien – lui, on ne peut plus l’entendre : il ne s’agissait pas de séduire ; il avait plu, comme tout un chacun, à ces deux, sept, trente ou cent femmes qui à chacun sont imparties, selon sa taille et sa figure, son esprit. Non, ce dont il enrageait, dans la rue, dans les coulisses et les échoppes, à la table de tous ceux qui l’accueillirent, chez les princes et dans les jardins, partout enfin où elles passent, c’était de ne pouvoir arbitrairement décider de disposer d’une, épouse du mécène, fillette ou vieille catin, de l’index la désigner, qu’à ce geste elle vint et tout aussitôt s’offrît, et que la jetant là ou l’emportant ailleurs, tout aussitôt il en jouît. Qu’on m’entende encore : il n’était pas question de les y contraindre, qu’une loi ou quelque autre violence les y contraignît ; non, mais qu’elles le voulussent comme il les voulait, indifféremment et absolument, que ce désir leur ôtât tout discours comme à lui-même il l’ôtait, que d’elles-mêmes enfin elles courussent au fond du bois et muettes, allumées, sans le souffle, s’y disposassent pour qu’il les consommât, sans autre forme de procès

Avec ses phrases qui ont l’air d’hésiter et se construisent par couches, des mots agencés par un écrivain coloriste en recherche d’absolu, le texte de Pierre Michon semble reproduire les attentes et les gestes du peintre, qui, touche après touche, cherche à atteindre le plus-haut, comme si l’écrivain devait en passer par la peinture pour approcher au plus près l’énigme de sa propre création.

«Je n’ai pas envie de davantage le dépeindre au travail ; qu’on sache seulement qu’il effleurait la toile à petits coups brusques ; qu’il peignait court ; qu’il n’était pourtant pas un pouce de son corps qui ne participât à ce presque rien ; que ses grands mouvements de tout le bras, de tout le jarret, de loin jetés comme pour fouetter violemment la toile et jouir de cet éclat, se résolvaient dans un attouchement furtif, une caresse exaspérée, empêchée : il fomentait dans l’air un paraphe despotique et signait d’une petite croix tremblée ; il préparait une gigantesque gifle et ne posait qu’une mouche sur la joue d’une Colombine»

Habité des désirs futiles et dérisoires d’une petite vie d’homme, visant à la hauteur extrême d’un art sacralisé, à cet instant où «l’art confine à la métaphysique», mais toujours conscient que son art n’est qu’une falsification, le grand artiste est toujours entre-deux, allant de l’un à l’autre, maître et serviteur.

«Elles se demandaient un instant pourquoi il avait choisi de peindre, si peindre à la fois était un pensum et une plaisanterie, le navrait jusqu’aux larmes et le tordait de rire ; pour avoir pignon sur rue et rouler carrosse, pensaient-elles ; peut-être aussi pour souffrir et se moquer de tout, tant l’homme est curieux

Pierre Michon, je suis votre serviteur.

Après l'orage

Après l'orage

Après l'orage
de Selva ALMADA
ed. MÉTAILIÉ

Dans le nord de l’Argentine, au milieu de nulle part, la voiture du Révérend Pearson est tombée en panne. Conduit dans le garage isolé tenu par El Gringo Bauer et son fils Tapioca, ce prêcheur aux discours et aux yeux ensorcelants, qui parcourt les routes délaissées du fin fond de l’Argentine pour accomplir son ministère, attend avec sa fille Leni la réparation de la voiture. El Gringo Bauer était une force de la nature mais il décline et manque maintenant de souffle ; «Mes poumons sont pourris» avoue t-il au début du roman.

Peu de choses se passent, l’air est lourd et statique, comme si la chaleur étouffante du désert, que seules quelques bières rafraîchissent, ralentissait toute action. Tandis qu’elle El Gringo sonde les entrailles du moteur, les destins en creux des deux adolescents privés de mère se dévoilent, et le révérend profite de ce temps mort pour tenter de convertir Tapioca, en qui il place le souffle d’un nouvel espoir.

«Tapioca, en revanche, était aussi pur qu’un nouveau-né. Ses pores étaient béants, prêts à absorber Jésus avant d’en remplir ses poumons

La tension monte entre Pearson et Bauer, pour convertir le jeune homme ou au contraire le conserver dans une trajectoire et une éducation hors de toute croyance religieuse, tension qui atteint son paroxysme alors que l’orage va éclater au-dessus du désert. Talentueux, mais sans grande découverte, dans la lignée de romans nord-américains du XXème siècle, en particulier Erskine Caldwell, ce premier livre de l’argentine Selva Almada, a un titre original «El viento que arrasa» (le vent qui balaie) qui éclaire son intention de nous montrer ces trajectoires statiques soudain balayées par un souffle.

«L’œil du Révérend se mit à briller. Il se leva et avança jusqu'à Tapioca. Il se pencha légèrement, cherchant à voir son visage.

- Tu as été baptisé ?

Tapioca leva la tête et le Révérend se vit dans ses grands yeux sombres, aussi humides que ceux d’un chevreuil. Les pupilles du jeune homme se rétractèrent avec une pointe de curiosité.

- Tapioca ! cria Bauer. Viens voir ! J’ai besoin de toi.

Le jeune homme tendit le verre au Révérend et il partit en courant pour rejoindre son patron. Pearson leva le verre graisseux et esquissa un sourire. C’était sa mission sur terre : récurer les esprits sales, les rendre à leur pureté originelle et les remplir de la parole de Dieu

Corniche Kennedy

Corniche Kennedy

Corniche Kennedy
de Maylis de KERANGAL
ed. FOLIO

Tolérance zéro. Le maire de la ville de Marseille, le tout-puissant «Jockey», veut prouver son efficacité politique en débarrassant la corniche Kennedy des bandes d’adolescents des cités qui y ont établi leur base. Sur la plate-forme de pierre devenue leur quartier général, la bande d’Eddy, Mario et les autres, vit une aventure quotidienne, grimpant et plongeant du haut des promontoires de la corniche, chutes en forme de défis d’une jeunesse désœuvrée et sans illusions.

Nul ne sait comment cette plate-forme ingrate, nue, une paume, est devenue leur Carrefour, le point magique d’où ils rassemblent et énoncent le monde, ni comment ils l’ont trouvée, élue entre toutes et s’en sont rendus maîtres ; et nul ne sait pourquoi ils y reviennent chaque jour, y dégringolent, haletants, crasseux et assoiffés, l’exubérance de la jeunesse excédant chacun de leurs gestes, y déboulent comme si chassés de partout, refoulés, blessés, la dernière connerie trophée en travers de la gueule ; mais aussi ça ne veut pas de nous tout ca déclament-ils en tournant sur eux-mêmes, bras tendu main ouverte de sorte qu’ils désignent la grosse ville qui turbine, la cité maritime qui brasse et prolifère, ça ne veut pas de nous, ils forcent la scène, hâbleurs et rigolards, enfin se déshabillent, soudain lents et pudiques, dressent leur camp de base, et alors ils s’arrogent l’espace."

Dans une ville de Marseille qui n’est jamais nommée, «un putain de cloaque et belle à frémir», Opéra Sylvestre, commissaire et directeur de la sécurité du littoral, les observe chaque jour. Là, derrière sa lunette, on dirait qu’il canalise sa vitalité dévorante, embarrassée de son corps trop lourd et diabétique, en fixant ces «petits cons de la corniche» qu’il finit par connaître par cœur, décryptant le théâtre quotidien qu’ils jouent sur cette langue de pierre.

Même si elle semble maintenir à distance les émotions profondes, en décrivant les êtres de l’extérieur, l’écriture de Maylis de Kerangal possède une densité très particulière, alliant précision chirurgicale et intensité poétique ; ainsi ce plongeon au cœur de la fureur de vivre de cette bande d’adolescents, et leur face à face avec un commissaire colosse aux pieds d’argile, personnage fascinant, tour à tour rusé, violent ou nostalgique, est une belle réussite.

Là


de Ian MONK
ed. CAMBOURAKIS

Imaginez un poète oulipien, un auteur anglais qui écrit en français, et pour qui la langue est un instrument avec lequel il fait des gammes virtuoses, comme si les contraintes qu'il se donne étaient une fenêtre vers la liberté.

Imaginez que cet homme nous parle de la sous-France et de l’autre France, celle qui la regarde de haut. Imaginez encore que dans son récit se télescopent, le sport à la télé et les «Feux de l’Amour», les têtes vidées par le petit écran, les désirs insatiables de consommation et de sexe, la collision entre tous ses fantasmes et une vie glauque, les adultes qui boivent, les enfants qui trinquent, le manque de sens et le manque d’argent, les pauvres valeurs qui ne veulent plus rien dire, et des vies vidées devenues tromperies. Imaginez que quand il évoque une vieille femme en maison de retraite, ça soit aussi fort que B.S. Johnson et son inoubliable R.A.S. Infirmière-chef.

Imaginez que ce soit de la poésie jubilatoire, que ca se lise d’une traite, et surtout à voix haute.

C’est inimaginable, donc il faut le lire.

 

« je veux des étreintes à la prison des femmes je

veux un dos de saumon au beurre rhum-coco je

veux les références musicales de la publicité de Nescafé Nespresso

dans un monde de tasses à café vivantes je veux

de la justice à Monaco à tolérance zéro je veux

en finir avec la terrible monotonie des mercredis je veux

dévaler la moindre surface capable de faire glisser mes roues

dans un terrain de jeu immense je veux qu’on

range la vaisselle putain je veux du boulot je veux

une blague comme dans une imprimerie un ouvrier a les

dix doigts sectionnés par un massicot à l’hôpital le

chirurgien lui dit on va pouvoir recoudre donnez moi vos

doigts mais ils sont restés par terre dans l’imprimerie

ah là vous auriez du les ramasser immédiatement oui mais

avec quoi je veux que les tricolores triomphent du pays

de Galles 21 à 16 mais alors pendant

ce temps-là Victoria accuse Diego de monter Sharon contre

Nick et Phyllis met tout en œuvre pour que Diane

obtienne la garde de Kyle je veux enchaîner les sauts

et les figures les plus improbables pour remporter des défis

contre des adversaires coriaces je veux des minettes vicieuses

je veux aller à la médiathèque je m’emmerde je…»

Mexico Noir

Mexico Noir

Mexico Noir
de Paco Ignacio TAIBO II, Eugenio AGUIRRE, Eduardo Antonio PARRA, Bernardo FERNANDEZ, Oscar DE LA BORBOLLA, Rolo DIEZ, Victor Luiz GONZALES, F. G. HAGHENBECK, Juan HERNANDEZ LUNA, Myriam LAURINI, Eduardo MONTEVERDE, Julia RODRIGUEZ
ed. ASPHALTE

Mexico Noir

Mexico Noir
de Eugenio AGUIRRE, Oscar DE LA BORBOLLA, Rolo DIEZ, Juan HERNANDEZ LUNA, Eduardo MONTEVERDE, Eduardo Antonio PARRA, Paco Ignacio TAIBO II, Julia RODRIGUEZ, Myriam LAURINI, Bernardo FERNANDEZ
ed. FOLIO

L’introduction de Paco Ignacio Taibo II à cette anthologie est précieuse car elle fait entrer le lecteur de plein pied dans la noirceur de ce monstre urbain qu’est Mexico : désespoir engendré par la misère économique, criminalité, trafic de drogue et violences en tous genres, et une corruption de la police qui est sans égal, bienvenue dans les ténèbres de Mexico DF.

«J’ai souvent dit que les statistiques révélaient une ville surprenante, une capitale dans laquelle on compte plus de ciné-clubs qu’à Paris, plus d’avortements qu’à Londres et plus d’universités qu’à New-York. Une ville où la nuit est devenue dangereuse, sauvage. Le royaume de quelques rares élus. Où la violence qui règne vous accule, vous enferme dans l’autisme. Une sauvagerie qui vous retient chez vous, planté devant la télé, qui crée un cercle vicieux où règne la solitude et où on ne peut s’en remettre qu’à soi-même. Voilà la situation, pour la majorité des cas.» (Paco Ignacio Taibo II).

La première nouvelle du recueil, «J’suis personne» d’Eduardo Antonio Parra, justifierait à elle seule l’achat de l’anthologie, la marche dans les rues derrière son caddie et le monologue intérieur en boucle d’un clochard psychotique, qui a assisté à une scène, au mauvais endroit au mauvais moment, et qui pressent dans le brouillard de ses pensées abîmées par la rue et l’alcool, que les conséquences vont être terribles pour lui.

Un autre de mes coups de cœur est la nouvelle de F.G. Hagenbeck, «Le comique qui ne souriait jamais», dans la lignée de Marlowe, une histoire de privé embauché à la fin des années soixante par une star de cinéma pour faire cesser un chantage, un classique transposé dans la noirceur tortueuse de Mexico DF : Un très beau condensé en quelques pages de violence, d’humour corrosif et de mélancolie sur fond de la grande histoire mexicaine, qui donne envie de lire davantage cet auteur.

«Je me trouvais face à l’acteur le plus célèbre du Mexique. Il n’était pas plus grand que moi. Ce n’est pas peu dire car à Los Angeles on me prenait pour le huitième nain de Blanche Neige. Il portait une veste en daim couleur lie de vin qui crissait, une chemise blanche à manches courtes col Mao et des lunettes de soleil de la taille d’un pare-brise. Il avançait lentement. Délicatement. À mesure qu’il s’approchait de moi, j’ai estimé qu’il devait avoir la cinquantaine mais qu’une récente opération de chirurgie esthétique lui faisait paraître dix ans de moins. Il portait encore quelques bandages. Sur son visage tiré, il y avait comme une légère patine qui rappelait la couleur de l’argent : celle des dollars gringos.» (F.G. Haghenbeck, Le Comique qui ne souriait jamais)

On retiendra aussi tout particulièrement «Le brasier des judas» d’Eugenio Aguirre, un récit qui s’ouvre sur des crimes atroces, annonciateurs d’une chute brutale, et «Derrière la porte» d’Oscar de Borbolla qui illustre de façon simple et brillante le propos de Paco Ignacio Taibo II en introduction, l’impuissance des citoyens face aux crimes et l’impunité.

Merci aux éditions Asphalte de nous plonger au cœur du noir des mégalopoles. On en redemande.

Noir Equateur

Noir Equateur

Noir Equateur
de José de la CUADRA
ed. L'ARBRE VENGEUR

Neuf très beaux textes réalistes, sociaux et poétiques de l’Équateur des années 1930.

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Publié en 2008 à l’Arbre Vengeur, ce recueil supervisé par Robert Amutio (qui a traduit certaines des nouvelles encore inédites en français, pour les ajouter à celles déjà traduites par Eudes Labrusse, et à celles travaillées pour l’occasion par Denis Amutio et Catherine Echezarreta) présente en neuf textes la quintessence de l’œuvre en forme courte de l’écrivain équatorien José de la Cuadra, produite entre 1931 et 1938.

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Membre du "groupe de Guayaquil", José de la Cuadra est en général considéré comme l’un des pères de la littérature équatorienne moderne, et comme l’un des inspirateurs décisifs du renouveau de la littérature sud-américaine des années 1950 et 1960, parfois abusivement résumé sous le terme de "réalisme magique".

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Pas de magie ou de fantastique chez de la Cuadra : chasseurs de caïmans, endurcis et obsessionnels, latifundiaires indécents et madrés, simples d’esprit adultérins et néanmoins rusés, voleurs de bétail forts en gueule, en plaisir et en générosité, femmes de fer gérant leur vie d’un poing d’acier sous l’ombre portée de la pire superstition, les protagonistes de ces nouvelles portent sur chaque centimètre de leur chair la marque d’une condition sociale assignée, dans une nation particulièrement imperméable aux mouvements, où la pauvreté menace alors sans cesse, où l’oppression permanente, si elle provoque de temps à autre quelque soulèvement, est le plus souvent noyée dans l’acceptation d’une certaine fatalité, le rire, le chant, la danse, le sexe et l’alcool.

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Un réalisme cru, certainement, qui se nimbe toutefois au détour de bien des phrases d’un étrange halo poétique, surgi du quotidien, du décor, de la joie de vivre dans l’adversité, et qui explique encore magnifiquement, soixante-dix ans plus tard, à partir de ces campagnes reculées environnant pourtant la gigantesque ville portuaire de Guayaquil, une bonne partie de l’Équateur contemporain.

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" "Si nous n’avions pas de légendes, il faudrait les inventer", dit José de la Cuadra, qui ajoute que cette dimension poétique et mythique est la base nécessaire de la revendication politique d’une identité montuvia jusqu’alors caricaturée et trahie. De cette revendication, qui fait appel à l’anthropologie, à la sociologie, et parcourt l’ensemble des textes, témoignent, par exemple, les récits qui se présentent comme des vies de hors-la-loi et font l’éloge du "crime social" que l’injustice pousse à commettre. C’est ce panthéisme à la fois brutal et poétique sur lequel passe un souffle politique que j’ai voulu donner à lire" (Préface de Robert Amutio)

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"Pita et Vizuete étaient des chasseurs professionnels de caïmans. Ils vouaient à leur métier un amour pareil à celui que l’on pourrait vouer à une religion cruelle et sauvage, mais bienveillante avec ses fidèles. Pour ces hommes, le prédateur vert sombre des fleuves, le caïman des chaudes eaux tropicales, n’était pas un vulgaire gibier. C’était un ennemi certes rusé, en dépit de sa réputation de brute impulsive, mais également courageux. La chasse au caïman était pour eux comme une course de taureaux pour un torero : tout un art qu’ils jugeaient digne et noble, et qui, de plus, leur permettait de vivre." ("Guásinton, le seigneur du fleuve")

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"C’était arrivé justement le jour où le patron Jiménez leur avait augmenté le salaire mensuel. Ah ! le patron Jiménez, si charitable, qui leur donnait argent et logement rien que pour qu’ils soient là, dans ce coin de la jungle ! (La vérité, c’est que les gens affirmaient que le propriétaire de l’hacienda, rien que parce qu’ils habitaient sur ces terres en son nom, allait devenir, au bout de quelques années, propriétaire d’une énorme partie de la montagne environnante. La vérité, c’est qu’on assurait aussi que Jiménez avait été l’homme de ña Nicolasa et que maintenant il engraissait pour son lit la fille, Refugio. Mais ça, c’était sûrement les mauvaises langues…)" ("Terres chaudes")

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"Au milieu de l’après-midi, Juan Quishpe arriva avec son convoi de bêtes de somme, des mules. Le jeune garçon était fatigué, plus que les bêtes. Il avait chaud. L’air épais et brûlant l’étouffait. À ce moment précis, il aurait aimé se trouver sur les hauts plateaux désertiques et froids, où les vents violents coupaient sa peau comme de minuscules morceaux de verre. Il regrettait les montagnes difficiles, aux chemins pentus, où chaque pas se transforme en un prodige d’équilibre. Ici le sentier était plat, large, sûr… mais il ne pouvait pas respirer… Chaque bouffée qui pénétrait dans sa poitrine était comme une gorgée d’eau bouillante. Il transpirait énormément. Son corps baignait dans un liquide tiède, abondant, qui ne le rafraîchissait même pas. Les mules aussi… Leurs robes mouillées par la sueur brillaient, luisantes et trempées… Juan Quishpe les regardait avancer… Elles semblaient avoir perdu leur rythme de marche. Elles allaient légères, faisaient résonner leurs sabots. Elles s’arrêtaient brusquement. Puis reprenaient un trot saccadé. Faisaient des faux-pas. Tombaient. Se relevaient. Paraissaient désorientées en terrain plat." ("Sang expiatoire")

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"Ils mangeaient, tandis que les ombres s’étendaient sur la campagne, et que le soleil se noyait – rouge et vert au loin – entre les profonds marécages où des sauriens affamés le dévoreront. La nuit, il y avait un tour de garde. Un homme armé faisait la ronde. En plus, on lâchait trois dogues furieux comme des panthères, que Máximo Gómez avait rapportés de chez son beau-frère Doile. Il y avait des dangers dans les collines rouges de Cabuyal. Les ocelots particulièrement, qui s’y étaient réfugiés en grand nombre, fuyant l’inondation. Ils étaient affamés et poussaient des hurlements de panique à tout bout de champ. Les hommes de Palo’e Balsa essayaient d’en finir avec eux. Comme il ne fallait pas gaspiller de cartouches, les ocelots étaient piégés puis achevés à la hache po ur que leur chair serve d’aliment aux chiens ; mais ceux-ci, repus, délaissaient l’abondante viande (on tuait, en effet, plusieurs ocelots par jour) et c’était les fauves qui dévoraient les restes de leurs congénères. Les hommes ne consommaient pas cette viande, non en raison de sa saveur médiocre, mais parce qu’on disait que sa consommation provoquait des flatulences." ("Palo’e Balsa – Vie et miracles de Máximo Gómez, voleur de bétail")

La brebis galeuse

La Brebis galeuse

La Brebis galeuse
de Ascanio CELESTINI
ed. SONNEUR (EDITIONS DU)

«début

Je suis mort cette année.

Tout le monde voulait mourir cette année.

Quand on a vécu jusqu'à aujourd’hui, on a vu tout ce qu’on pouvait voir.

On a vu les chiens dans l’espace, les hommes sur la Lune et un robot à roulettes sur Mars. On a vu exploser New York, Londres et Madrid et pas seulement Kaboul et Bagdad. On a vu l’œuf Kinder transformer chaque jour de l’année en des Pâques infinies. On a vu le lait en poudre, le vin en tetrapak et les fraises au vinaigre.»

Ascanio Celestini auteur et dramaturge italien nous fait entendre le monologue d’un homme simple, né dans les «fabuleuses» années soixante, et enfermé depuis son enfance, c’est à dire depuis trente-cinq ans, dans un asile psychiatrique des Abruzzes.

Cet asile, qu’il appelle l’institut, est géré par des sœurs, et les malades y sont traités aux électrochocs, un «asile électrique» où le courant sert à «remettre de la lumière dans le cerveau des résidents».

«"Ta mère aussi ils ont essayé de la soigner avec le courant électrique. L’électricité est une espèce de claque, comme celle qu’on donne à la radio quand elle ne marche pas bien. C’est comme un coup dans le mange-disque quand le disque est rayé". Ma mère, elle est rayée à l’intérieur.»

La voix du narrateur est celle d’un adulte demeuré un enfant, qui mêle dans ses fantasmes Nesquik et pornographie, et qui entre les murs de l’asile, dont il ne sort que pour accompagner une religieuse pétomane et sourde au supermarché, a perdu jusqu’au sens de son identité.

Par les yeux de cet homme à l’innocence d’un enfant, l’aliénation de l’enfermement est dénoncée en même temps que celle de la société de consommation, lorsque le narrateur évoque son enfance et ces «fabuleuses» années soixante, celles où il était dehors, et qui ont vu la transformation d’un monde rural et agricole devenant boulimique de consommation et de divertissement.

"Puis le 31 décembre est arrivé et dans le monde entier les gens attendaient le début des fabuleuses années soixante. Dès que minuit a sonné, les miracles sont arrivés en chaîne. Un chauve s'est vu pousser des cheveux de hippy. Les vieilles avec le chignon et les sandales de paysan ont commencé à avoir des boucles blondes comme Marilyn Monroe et sous leurs pieds calleux sont apparues des chaussures à talon comme des plantes rampantes."

Drôle et profondément tragique, «La brebis galeuse» (la pecora negra) a été adapté pour le théâtre et porté à l’écran par son auteur en 2011.

Ailleurs

Ailleurs

Ailleurs
de Julia LEIGH
ed. SEUIL

Fuyant l’Australie et ce que l’on devine être un mari violent, une femme revient après de nombreuses années avec ses deux enfants à la grille de l’immense château de sa mère, quelque part dans la campagne française.

«Ils se tenaient devant le grand portail. Autour d’eux, à perte de vue, une campagne sans relief, laide, la platitude de champs boueux labourés. Ce matin-là, le ciel était doux, d’un bleu pâle et laiteux. Le femme portait une jupe de tweed droite, un chemisier de soie grise et ses cheveux noirs étaient retenus dans un chignon non serré, comme celui que sa mère lui faisait autrefois

Dans ce château immense où les relations humaines semblent empreintes de règles et d’une froideur venues d’un âge ancien, Marcus, le frère de cette femme franchit aussi la grille avec sa femme Sophie, arrivée dramatique car ils annoncent alors qu’elle vient de mettre au monde une petite fille mort-née. Attendue comme une fête, la réunion de famille avec le retour du frère devient un drame morbide étrangement statique, qui se cristallise autour du refus de Sophie d’enterrer son enfant.

Le malaise et l’étrangeté du récit naissent de la juxtaposition d’une nature luxuriante, du raffinement désuet de ce château immense aux dizaines de portes, semblant comme un décor où se jouent les drames humains, celui de Sophie qui sombre dans la folie, miroir des violences et abandons subies par la femme et ses enfants, qui comme la grand-mère restent des personnages sans nom, comme si les drames passés ne pouvaient être dits.

«Sa chambre … n’avait jamais été sa chambre. Il s’agissait d’une autre chambre d’amis meublée de la même façon. Elle ouvrit les rideaux, détacha ses cheveux et libéra son bras de l’écharpe. Elle se déshabilla en laissant tomber ses vêtements en tas sur le plancher. Elle rampa sur le lit. Elle s’allongea sur le ventre, le visage sur l’oreiller. Le temps tourna en circuit fermé ; elle était déjà morte. Puis elle dut sentir les enfants debout à la porte car – avec un très grand effort, en tournant la tête et en ouvrant un œil – elle vit, dans le miroir, que, oui, les enfants l’avaient espionnée, elle ne savait pas depuis combien de temps, mais ils avaient sans doute vu leur mère allongée sur le lit, l’étendue blanche de son dos couverte de bleus et de marques jaunâtres

«Ailleurs» («Disquiet» pour le titre original) est le deuxième roman de la romancière australienne Julia Leigh, qui est également scénariste et réalisatrice ; et de fait l’atmosphère prenante et morbide du récit rappelle « La leçon de piano » de Jane Campion mais aussi le fascinant «Providence» d’Alain Resnais, autour de cette question centrale : Peut-on enterrer la douleur ?

Côté cour

Côté cour

Côté cour
de Leandro ÀVALOS BLACHA
ed. ASPHALTE

Tout le monde est sous la coupe des antennes de Phonemark dans «Côté cour», société omnipotente dans les télécommunications, les media, le divertissement et la sécurité. Ça ne vous rappelle rien ?

Producteur de séries télé, (sans doute pour «rendre le cerveau du téléspectateur disponible, le détendre entre deux messages publicitaires»), installateur de cellules de prisons chez des particuliers qui ont besoin d’arrondir leurs fins de mois pour pouvoir survivre et aussi continuer à envoyer le nombre minimum de SMS requis pour ne pas être radié du registre, Phonemark est partout, et ses antennes dominant la ville émettent des radiations aux pouvoirs surnaturels.

Dans ce roman-nouvelles en cinq chapitres, on suit par exemple Magda, une femme dotée d’un sens féroce des affaires, qui, avec son mari prétendument décédé et reclus dans la cave, entraîne en sous-sol des chiens d’attaque et quelques autres bêtes, en faisant montre d’un sadisme tout à fait méthodique, pour organiser des combats de gladiateurs et des paris, opposant ses animaux aux prisonniers du quartier.

«Magda n’avait jamais vu son mari heureux de toute son existence conventionnelle d’employé au service comptable de Phonemark. Du jour où un ami lui avait vendu un certificat de décès, Elmer avait connu une véritable renaissance. Quelle que soit l’heure à laquelle Magda se rendait au sous-sol, elle le trouvait en train de faire des bonds comme un animal parmi les autres. Il était devenu un homme actif, entreprenant et sportif. C’est à peine s’il dormait. Il ne regrettait rien de son ancienne vie : personne ne le dérangeait plus, il n’était plus forcé d’assister à d’interminables réunions de travail et, de son studio bien insonorisé, nul écho ne lui parvenait des conversations de Magda avec le voisinage.»

Plus loin le docteur Braille, avec Dinastía, son employée fidèle, récupère des femmes ou des fillettes atteintes de la rage, les enchaîne dans sa cave et exerce sur leurs cadavres ses talents de réducteur de tête. Jusqu\'à ce qu’il ne modifie sa routine pour éduquer l’une d’entre elles, la petite Clara…

Sans nous assommer de pourquoi ni de comment, Leandro Avalos Blacha nous immerge avec talent dans ce monde fantastique et terriblement familier. Ces cinq nouvelles aux chutes souvent brutales sont reliées entre elles, comme peuvent l’être ces pavillons de banlieue tous ressemblants et soumis aux mêmes déviances. Là, les vieilles femmes qui s’entraident, sont les seules capables de réelle empathie envers les prisonniers et souvent celles qui donnent de l’affection aux enfants, tandis que les adultes dévorés par le système ne distinguent absolument plus ce qu’est la barbarie.

Dans une veine de série Z déjà jubilatoire dans «Berazachussetts» et qui rappelle les «Dernières nouvelles de l’enfer» de Jérôme Leroy, on sourit beaucoup, mais le plus souvent jaune, à la lecture de ces récits qui nous montrent une humanité glaçante tant elle nous est proche, focalisée par l’argent et le divertissement poussé dans ses retranchements monstrueux et ultimes.

Mort et vie de Lili Riviera

Mort et vie de Lili Riviera

Mort et vie de Lili Riviera
de Carole ZALBERG
ed. ACTES SUD

«Ce serait un conte.

On retrouverait le corps sans vie de Lili Riviera. Son visage et ses reliefs improbables, œuvre folle des bistouris, luisant comme une cire tiède dans la pénombre. Ses seins énormes flottant bêtement ; non plus des masses chaudes qu'on aurait voulu caresser, masser, soupeser, mais deux ballons perdus sur l'océan satin des draps.»

Inspirée par la vie de Lolo Ferrari, Carole Zalberg raconte, dans ce roman de 2005, le destin au départ terriblement banal d’une enfant mal aimée, la trajectoire tragique d’une femme transformée en objet sexuel à coups de bistouri, créature «charcutée» pour provoquer le désir – devenue monstre de foire suscitant à la fin surtout écœurement et rejet.

Ce roman qui démarre aux deux bornes de la vie de Lili Riviera, sa mort et son enfance, est au départ pesant : les traits outrés de l'histoire sont posés d'entrée de jeu. Et puis, touche par touche, à la façon d’un peintre, Carole Zalberg donne de la profondeur, de la subtilité à ses personnages, évoquant les démons intérieurs de Lili, l’absence du père, cet homme presque invisible, ses amours destructrices, et aussi l’amitié qui la lie à Cédric, son ami depuis le collège, au destin parallèle moins voyant mais tout aussi fatal.

Au cœur du voyeurisme sans en avoir aucun, «Mort et vie de Lili Riviera» renoue les fils de cette trajectoire entre sa fin et son enfance, et les failles de l’enfant rejoignent le gouffre ultime quand Lili Riviera, entraînée par sa volonté d’être absorbée dans le désir des autres, se laisse disparaître dans son corps méconnaissable.

«Lili, elle, n’a plus d’idée précise de ce que lui renvoie son reflet. Ce qui la prend à la gorge, elle, quand, pour se préparer, elle est obligée de se regarder, c’est seulement cette impression, non, cette certitude de n’être personne, de ne ressembler à rien de vivant. Dès sa deuxième opération du visage elle a eu ce sentiment. Elle n’en a rien dit parce qu’il était trop tard et qu’il fallait maintenir l’illusion. Mais surtout, elle aimait cela : la destruction de ses traits, leur transformation, ce masque greffé sur sa chair, la dissimulaient.»

Une soirée à réécouter

Une nouvelle rencontre est en ligne ! 

En octobre dernier, Jean-Yves Jouannais venait évoquer à Charybde son Encyclopédie des guerres et son roman L'usage des ruines (Verticales). Une très belle soirée animée par Charybde 7.

La prise de son de la rencontre sur la page de l'événement.

Promotions

Comme la semaine du Salon du Livre est LA semaine de l’année (hors "grandes" vacances) durant laquelle Charybde n’organise pas de rencontre, nous avons préparé une petite promotion, à saisir en magasin ou en ligne.

http://www.charybde.fr/pages/promo

Et Charybde 2 vous propose 24 premiers conseils sur son blog.

Et 17 nouveaux choix sur le blog de Charybde 2.

Danse avec Nathan Golshem

Danse avec Nathan Golshem

Danse avec Nathan Golshem
de Lutz BASSMANN
ed. VERDIER

«L’exotisme, c’est le centre de l’empire qui regarde ses marges, du point de vue des gagnants et des vainqueurs.

Mes personnages eux décrivent le monde depuis l’extérieur, loin des capitales et de ceux qui ont la parole et qui décrivent le monde de façon impériale et impérialiste ; ils prennent la parole à partir de leur défaite qui est celle du vingtième siècle, obsédés par cette idée de défaite et de perte, des personnages écrasés qui racontent leur rêve de vaincre pour l’humanité et de construire quelque chose de beau pour cette planète.» (Antoine Volodine, dont Lutz Bassmann est un des hétéronymes, à propos du post-exotisme)

Djennifer Goranitzé, «une des reines du dortoir ouest», entreprend chaque année à la lune d’automne, un long et périlleux pèlerinage sur la tombe de celui qui fut son mari pendant vingt ans, Nathan Golshem, «un camarade qui leur avait appris à ne pas plier, à ne rien accepter et à continuer à se battre alors qu’aucune victoire n’était en vue.» Cette tombe n’est en réalité qu’un monticule de pierres au milieu d’une décharge, sous lequel ne reposent que quelques restes, os de chien et de chèvre, ailes de mouettes.

Pour faire revenir Nathan Golshem de parmi les morts, Djennifer Goranitzé se livre à une cérémonie codée et étrange, rites chamaniques, danses et récits, et quand il est revenu, leurs récits s’entremêlent, construisant une toile d’histoires et d’images, portraits de combattants autodidactes, de vieilles femmes délabrées, de guerrières transformées en vieillardes monstrueuses.

«Ils se réunissaient à tout moment, au début de façon fugitive mais ensuite plus durablement. Ils échangeaient leurs corps, leurs noms et leurs voix. Et peu à peu renaissaient leurs ombres comme à l’intérieur de souvenirs indissociables, et s’affirmait leur volonté de survivre et de plaisanter tendrement ensemble jusqu'à la fin, de se moquer d’eux-mêmes et de leurs camarades, de rire de l’inconcevable naufrage du monde et du destin catastrophique qui leur était échu, un destin de révoltes matées et d’écrasement des rêves, un sous-destin.»

De ces combattants aux noms fabuleux émane, malgré les haillons et malgré la défaite, une force supérieure ; cette chose qui les dénonce à leurs ennemis est sans doute les braises de leur rêve d’une société égalitaire. Survivant au-delà des guerres perdues aux marges de l’Empire, par la force de l’amour et la rage de durer, ces récits, racontant les batailles et défaites qui se sont succédées sur un temps infiniment long, ont la profondeur des mythes, la beauté d’une lumière qui ne s’éteint jamais.

Et dans ces récits il y a aussi l’humour, arme de résistance contre le désespoir, comme cette longue liste de chefs d’inculpation absurdes inventée pour faire enrager l’ennemi - «Dépose de cadavres devant une sortie de secours», «Lavage de cerveaux avec produits interdits», «récolte d’ananas en zone de combat», «confection d’amulettes en zone pénitentiaire»…

Sur une terre irrémédiablement abîmée, Djennifer Goranitzé et Nathan Golshem ont une volonté radicale et le sens de l’humour d’hommes qui, en dépit de leur défaite ne sont pas abattus. Dans l’étrange beauté de ce monde en ruines, Danse avec Nathan Golshem avec Lutz Bassmann est une voix poignante dans l’œuvre de Volodine, une image bouleversante de grandeur malgré une défaite qui n’a rien enlevé à la capacité de résister, de rire et d’aimer.

Les aigles puent

Les Aigles puent

Les Aigles puent
de Lutz BASSMANN
ed. VERDIER

«Nous avions perdu sur toute la ligne depuis plusieurs générations. Aucune lutte n’avait abouti. De temps en temps, pour respecter à la fois la tradition et notre instinct, nous lancions des offensives politico-militaires depuis nos camps, nos centres psychiatriques ou nos ghettos. Elles se terminaient systématiquement en déroute.

La défaite était notre seconde nature. Nous l’avions intégrée à nos comportements, et, lorsque par hasard nous échappions à la captivité, nous préférions habiter les maisons vides, les ruines et les souterrains.»

Lorsque Gordon Koum revient aux portes du ghetto où il (sur)vit avec sa famille, la ville a été transformée en montagne de débris suite à une attaque d’une horreur inconcevable, une attaque de plus dans une guerre aussi interminable qu’incompréhensible des "barbares officiels" contre cette collectivité de "sous-hommes", de ceux qui vivent aux marges. De la ville il ne reste qu’une plaine charbonneuse d’une laideur infinie, que des ruines noirâtres sous un ciel gris plomb, entièrement recouvertes d’un glacis goudronneux, paysage de désastre d’une noirceur absolue. Dans cette attaque, Maryana, la femme de Gordon Koum, Sariyia, Ivo et Gurbal, ses enfants, ont brûlé.

Tandis qu’il agonise, irradié à son tour par les armes effrayantes de ceux qui ont vaincu, Gordon Koum, ventriloque, prête ses voix à un rouge-gorge mazouté et à une poupée grotesque trouvés dans les débris. Pour distraire les morts, il raconte des histoires sur les disparus, des récits pour sortir ces petits de l’anonymat, pour conserver des traces de la mémoire collective et mettre à distance l’horreur du réel. Dans une atmosphère crépusculaire, ces histoires cruelles prennent parfois une tournure absurde ou risible mais elles sont toujours profondément émouvantes, par ce qui s’en dégage : une immense empathie et une très grande solitude face à la puissance, à la propagande et à une inhumanité désespérément écrasante.

Le temps semble s’étirer dans les narrats de Gordon Koum, récits d’après la défaite, posthistoires qui ont l’air de rejoindre la préhistoire, récits d’hommes terrés, de gueux qui survivent dans les cavernes à l’oppression de la barbarie dominante, écrasés par une guerre permanente qu’ils subissent sans comprendre.

Un choc noir.

«J’avais rêvé que sur le champ de foire, déguisée en femme malpropre, une magicienne anarchiste s’adressait à moi, me prenait la main et m’attirait dans des broussailles pour m’embrasser. Une fois les embrassades terminées, elle me confiait une peau de belette qu’il fallait agiter sept fois quarante-neuf minutes sous la lune si l’on voulait rejoindre la révolution mondiale et assister enfin à l’avènement d’une civilisation égalitariste. Ce rêve m’avait fait forte impression. De ma vie je n’avais étreint ni même rencontré de chamane anarchiste, du moins en songe

Volodine, porte-parole de ses écrivains hétéronymes dont Lutz Bassmann, est vraiment lui aussi un ventriloque de génie.

Les insoumises

Les Insoumises

Les Insoumises
de Celia LEVI
ed. TRISTRAM

Celia Levi avait à peu près l’âge de ses héroïnes lorsque fut publié en 2009 son premier roman – roman épistolaire et d’apprentissage inspiré de la littérature du XIXème siècle, la correspondance entre deux amies très proches Renée et Louise, l’une contemplative, l’autre combattante, toutes deux portées par des rêves de justice et de grandeur.

Renée quitte Paris pour s’installer en Italie et y poursuivre ses études. Rêveuse, frivole et velléitaire, elle jette sans cesse des ponts entre les scènes de sa vie et ses lectures des classiques, s’imagine devenir une grande artiste peintre ou une réalisatrice de cinéma reconnue, mais n’aime rien tant que de flâner et rester dans son lit pour lire, découvrir les ruelles ou encore la cuisine italienne, profiter de la douceur de la vie tant qu’on peut la saisir.

Louise, restée à Paris, est une idéaliste combative et enragée de son impuissance, méprisant et puis haïssant la société marchande et l’exploitation, un monde qu’elle veut à tout prix changer en le dynamitant de l’intérieur.

«Ceux qui contestaient profondément la société spectaculaire marchande et qui ont vu leur révolution échouer ne s’en sont pas remis. Ils se sont tués. Ils se sont reclus. Les autres étaient des opportunistes. Ils ont dévoyé Mai 68. Ils se souviennent honteux ou nostalgiques. Mai 68 est devenu une image d’archive. C’est un souvenir confectionné, surgelé et prêt à servir, une madeleine de Proust sous vide.»

D’une forme très classique comme les œuvres qu’admirent Renée et Louise, «Les insoumises» émeut par la palette des émotions, la langueur, la rage et la naïveté brute des deux jeunes femmes, qui empruntent des voies multiples à l’issue incertaine, un récit imprégné de la profonde tristesse de la désillusion.

«Ne plus avoir de travail ne m’inquiète pas. Se rendre compte que rien ne changera est autrement plus pénible. Je reste dans mon trou. Le ciel bleu et l’odeur de l’été me sont insupportables.»

Le théoriste

Le Théoriste

Le Théoriste
de Yves PAGES
ed. VERTICALES

«Je suis né dans l’exposition permanente d’un muséum comprenant deux chambres, un living-room, un bureau, deux couloirs-bibliothèques, une cuisine, une salle d’eau et un water-closet séparé. J’y ai été hébergé à plusieurs titres : pièce maîtresse de la collection, gardien et visiteur quelconque. C’est mon histoire naturelle.»

Au fil des années et des documents retrouvés dans l’appartement de ses parents, le narrateur du livre (un double fictionnel d’Yves Pagès) comprend - à moins qu’il n’imagine - qu’il a été étudié dans sa jeunesse comme un primate ou une souris de laboratoire, par un père zoologue qui épiait et notait ses gazouillis et ses moindres mimiques, par des parents qui communiquaient entre eux en langues étrangères ou sabirs créés de toutes pièces, pour échanger des informations qu’ils voulaient cacher à leur fils.

Son environnement familial est un monde étrange, un appartement-dédale encombré de paperasses, de tombereaux d’objets amassés par des parents obsédés de stockage, par un père éthologue collectionneur de tout et toujours absorbé dans des discours théoriques, un appartement qui ne compte pas moins de sept bibliothèques inaccessibles dissimulées dans des recoins secrets. Dans cet univers familial chaotique et bizarre qui ressemble davantage au monde de Lewis Caroll qu’à la réalité, le narrateur, qui découvre à dix ans son amnésie précoce, est persuadé d’avoir été manipulé par son père et sa mère complice, figures machiavéliques cherchant à le façonner.

«J’avais tant vécu déjà et pour rien, comme un panier percé, une cruche fêlée, une boite crânienne déversant à mesure sa matière grise par la fontanelle jamais refermée. J’avais grandi cul par-dessus tête en surplomb d’un abîme cérébral, sans souffrir jusque-là de vertige.»

Voulant échapper à cet appartement labyrinthe, à l’oppression de la surveillance et des théories du père, à cette enfance qu’il subit comme une dépossession du moi, il va conquérir sa liberté contre cette surveillance et cette servitude que, pense-t-il, lui imposent ses parents, en fuguant, en manifestant, et en découvrant la résistance par les mots.

«Les bousculades, bris de vitrines, pillages, début d’incendie qui allaient s’en suivre m’ont évidemment marqué, mais c’était peu de choses, confronté à ma première expérience physique d’une insurrection verbale.

Tous ces mots majuscules, se moquant d’eux-mêmes pour mieux prendre au sérieux une colère à laquelle, sans en comprendre toutes les subtilités, j’adhérais épidermiquement, comme on dit du motif d’un Malabar qui, humecté d’un peu de salive, vous colle à la peau quelques heures durant.»

Par un narrateur non fiable dans un environnement qui ne l’est pas davantage, "Le théoriste" oscille entre farce et drame, avec un humour qui est toujours là même au cœur du sinistre, témoignant du sort d’une humanité devenue cobaye – cette humanité qu’on retrouvera dans "Portraits crachés" ou "Petites natures mortes au travail".

Dans ce roman logiquement imparfait et très intéressant, on assiste à la découverte d’une mémoire faillible, angoissée et drôle, qui va sans cesse à la recherche de ses propres souvenirs, avec une inventivité langagière jamais démentie, et dans laquelle on replongera avec jubilation, grâce à "Souviens-moi", un récit d'Yves Pagès paru en mars 2014.

Portraits crachés

Portraits crachés/Répétition générale

Portraits crachés/Répétition générale
de Yves PAGES
ed. VERTICALES

«Ce sont des portraits crachés, comme ça, en l’air, et qui devaient un jour me retomber dessus.»

Les portraits crachés d’Yves Pagès sont comme des pièces détachées, silhouettes esquissées en seulement quelques lignes, des micro-fictions aux chutes souvent brillantes, des portraits qu’on pourrait insérer dans des histoires plus vastes. Dans cet effeuillage, avec Elisa, Ulrich, Alexis, Charlotte et tant d’autres, on parcourt les failles et les déraillements de trajectoires individuelles biscornues, obsessionnelles, tristes ou drôles mais très souvent fragiles.

Dans la continuité de "Petites natures mortes au travail", on y croise les habitués des boulots précaires, des individus pris dans des routines absurdes, des gênes ou des psychoses familiales, les prisonniers mentaux de la marchandise à l’image Elisa, ancienne caissière dans un magasin hard discount et dont l’espace mental est resté encombré des codes des 800 produits du supermarché, les individus vivant aux marges dont le portrait prend sous la plume d’Yves Pagès la coloration d’un humour désespéré, comme avec Lucien, désargenté structurel, clochard qui, en cas d’aumône humiliante, «ne manque jamais de sortir sa propre carte bleue. Arrivée à expiration il y a vingt-deux ans, jamais avalée depuis.»

«Rentrée de septembre oblige, le collégien Michel remplissait sa énième fiche de renseignement, une par matière enseignée. Profession de la mère ? rien de plus simple : "néant". Quant au père, ça dépendait des fois : "Docteur des facultés", "Haut factionnaire", "PéDéGé", "Cadre extérieur", "Marchand de Bien", "Général contrôleur"… et même, en dernier choix, l’imagination venant à lui manquer, mettons, euh : "Chef de famille". Il eut été facile d’acculer l’élève à dire la vérité, mais conciliabule dans la salle des professeurs, on pressentit dans son cas spécial quelque événement traumatique – un divorce en cours, un licenciement sec, sinon un deuil récent -, bref un lourd secret qui poussait cet élève à mentir par élucubration.

Difficile pour Michel d’avouer que son père n’était que "palefrenier aux écuries de la Garde Républicaine" et qu’après chaque sortie équestre, sous les fenêtres du collège où excellait son fils, il trainait en queue de cortège pour ramasser à la pelle les kilos d’excréments de ses protégés. »

Yves Pagès ressemble à Judith, qui jouit d’un odorat surdéveloppé, et qui est dégoûtée par ceux qui «ne sentent rien». Grâce à sa plume, il décrypte ces trajectoires curieuses, avec des bifurcations en coude, des abimés de la vie dans un monde en décomposition, mais leur redonne souvent un charme distancié, comme dans cet autoportrait où il se dédouble en deux versions de lui-même, tous les deux exemptés du service militaire, l’un l’ayant voulu, et l’autre absolument pas.

August

August

August
de Christa WOLF
ed. CHRISTIAN BOURGOIS

À l’été 2011, quelques mois seulement avant sa disparition, Christa Wolf écrivit ce texte court d’une simplicité lumineuse. Unique texte de l’auteur centré autour d’un homme, August, il est dédié à son mari Gerhard qui partageât la vie de Christa Wolf pendant six décennies.

À plus de soixante cinq ans, August, conducteur d’un grand car de tourisme qui ramène un groupe de Prague jusqu'à Berlin, revisite sa vie en empruntant l’escalier de sa mémoire. Il évoque sa rencontre avec Lilo lorsque, orphelin de huit ans suite à un bombardement, il fut hébergé dans un château transformé en sanatorium à la fin de la guerre. Indifférent aux bavardages des passagers de son car, des souvenirs très vifs lui reviennent en mémoire, souvenirs de ceux qu’il côtoyât alors, et surtout le visage et les comtes de Lilo, son amour pour elle et sa jalousie, plus nets et vivaces que tout ce qu’il vécut ensuite, dans le fleuve tranquille d’une vie apaisée, aux côtés de sa femme Trude, parcourant le pays au volant de son car.

Inspiré à Christa Wolf par sa rencontre avec un petit garçon qui s’appelait August à la fin de la guerre, déjà évoqué dans «Trames d’enfance», ce récit pudique et dépouillé de seulement quarante pages ne dit que l’essentiel, sur la force des émotions de l’enfance et leur mémoire intacte malgré l’écume des années.

«August se souvient : comme à tous ces enfants qui, à la fin de la guerre, arrivaient sans parents dans cette gare du Mecklenbourg, on lui avait demandé où et quand il avait perdu sa mère. Mais bien sûr il ne le savait pas. Si le raid aérien sur le convoi de fugitifs avait eu lieu avant ou après la traversée de l’Oder. Cela non plus il ne le savait pas. Il avait dormi. Quand cet horrible fracas a commencé et que les gens ont crié, une femme inconnue, pas sa mère, l’a empoigné par le bras pour le faire descendre du train. Derrière le remblai, il s’est jeté dans la neige, où il est reste allongé jusqu'à ce que le vacarme cesse et que le chef de train crie que tous ceux qui étaient encore en vie devaient immédiatement remonter dans les wagons. August n’a plus jamais revu sa mère, ni cette femme inconnue

Théorie de la carte postale

Théorie de la carte postale

Théorie de la carte postale
de Sébastien LAPAQUE
ed. ACTES SUD

«Il ne s’agissait pas de célébrer les lueurs d’un mourant paysage en rédigeant un livre plein d’images nocturnes, mais d’en proposer une théorie générale à l’usage de tous. Et non pas tant sous forme de spéculations abstraites que de consignes universelles. Il songeait aux anciennes instructions pour les prises d’armes, à ces vieux livres qui enseignaient les principes de la manœuvre dans le domaine militaire.»

Finalement loin du projet ambitieux visé initialement, le petit livre de Sébastien Lapaque est une flânerie, un égarement poétique qui n’échappe pas à la nostalgie, un lâcher de mots aux éclats multicolores, un livre à la légèreté d’une bulle qui s’envole et qui bientôt éclate parce qu’ «on n’est pas sérieux quand on écrit des cartes postales».

Sous cette apparence de fantaisie légère, c’est l’amour d’un langage si souvent foulé aux pieds aujourd’hui, que célèbre Sébastien Lapaque, la saveur de l’écriture, la profondeur, l’émotion ou l’imperfection des mots tracés par des anonymes oubliés, au recto d’une carte postale de Quiberon, de Bruxelles ou des îles Kerguelen.

Pas de théorie, pas de documentation, mais des cartes postales chinées et les vers d’Aragon ou de Paul-Jean Toulet, pour avancer avec élégance dans une vie dont les cartes postales seraient les cailloux blancs.

«Il faisait ainsi des rêves pleins d’étranges pays et de grammaire légère. Ecartelé entre le sommeil et la veille, il ne savait plus s’il devait vivre pour continuer à songer ou songer pour continuer à vivre. Il écrivait sa "Théorie" en dormant ; et des cartes postales en rêve ; et des cartes postales avec ses rêves.»

A des années-lumière

A des années-lumière

A des années-lumière
de Marcel COHEN
ed. FARIO

Au début de la première guerre mondiale, en 1915, Eugenio Montale, alors officier de l’armée italienne, invite un officier autrichien, fait prisonnier et féru comme lui de poésie, de musique et d’opéra, à passer une soirée en sa compagnie à la Scala de Milan, avant de le raccompagner à sa prison.

Partant de cette anecdote bouleversante, «parce qu’elle se situe à des années-lumière de nous», Marcel Cohen se livre à un exercice de lucidité salutaire, pour souligner la disparition d’un monde, cet abîme qui s’est ouvert entre 1914 et 1918, puis avec les meurtres de la Shoah et des bombes atomiques, la révélation que l’homme dans ce siècle de l’industrie de masse en est arrivé aussi maintenant «à produire industriellement des cadavres par millions.» (Günther Anders).

Sur les traces de Günther Anders dans «L’obsolescence de l’homme», Marcel Cohen souligne le décalage entre ce que l’homme est devenu capable de produire et ce qu’il est capable d’imaginer, après Auschwitz et Hiroshima, ces meurtres de masse dont il souligne, reprenant les mots de Benjamin Fondane à propos du national-socialisme, qu’ils sont comme « une glace déformante qui nous renvoie, grossis, les traits même de notre culture».

«C’est la qualité d’homme qui est visée et atteinte». (Jean-Luc Nancy)

Que peuvent l’art et la littérature, quand la réalité est devenue inexprimable, comment représenter un monde en décomposition sans renoncer, même si ce que l’on peut exprimer se réduit à la conscience de tout ce qui a été perdu, ou à donner forme «au vide immense à quoi peut se résumer une vie» ? 

Lecture indispensable pour sa clairvoyance et comme appel pour que les écrivains et les artistes conservent la volonté d’aborder les sujets les plus profonds et les plus graves.

Haïkus de prison

Haïkus de prison

Haïkus de prison
de Lutz BASSMANN
ed. VERDIER

Laissons parler Antoine Volodine sur son hétéronyme Lutz Bassmann, écrivain emprisonné, un des porte-voix du post-exotisme (dans son essai "Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze") : "Les derniers jours, Lutz Bassmann les passa comme nous tous, entre la vie et la mort. Une odeur de pourri stagnait dans la cellule, qui ne venait pas de son occupant, encore que celui-ci fut à l’article de et se négligeât, mais du dehors […] Bassmann, lui n’attendait rien. Il s’asseyait en face de nos visages abîmés et il les regardait. Il contemplait les photographies mal lisibles, spongieuses, les portraits obsolètes de ses amis hommes et femmes, tous défunts, et il se remémorait on ne sait de quoi de trouble et, en même temps, de merveilleusement scintillant, qu’il avait vécu en leur compagnie."

Poème en trois chapitres, les«Haïkus de prison» de Lutz Bassmann, racontent la prison, la déportation et l’enfer des camps, dans ce chant lancinant de 489 haïkus qui tend vers l’hiver et la noirceur absolue.

Voix des dominés, des minoritaires, de ceux qui sont aux marges, ce sont les récits des Tadjiks, du Mandchou, du boucher moldave, du boxeur fou ou du bonze, de tous ceux qui tentent de survivre dans le chaos de l'enfermement, de raccommoder ensemble des morceaux de vie au milieu des suicides et des meurtres, de tous ceux qui succombent.

Quelle est cette prison ? Où sont-ils et pourquoi ? Après quelles défaites ? Cela restera obscur. Certains tentent en prison de reconstituer une organisation pour résister mais elle est vouée à la défaite dès le premier haïku.

 

"L’organisation s’est constituée

on attend que les chefs surgissent

pour les haïr"

 

Malgré la puanteur de la cellule, la barbarie de l’enfermement, de la déportation et du camp, une poésie visionnaire et un humour étonnamment juste se dégagent de ces vers hallucinés, de ces lambeaux de vie qui se désagrègent, de cette voix qui tend vers l’évanouissement.

 

"Personne ne s’est inscrit pour la chorale

l’animateur

est anthropophage"

 

"Pour instaurer la discipline

le commandant

tue quelqu’un au hasard dans le fossé"

 

"Le vétéran parle de l’été

j’ai du mal à me rappeler

de quoi il s’agit"

L'impasse-temps

L'Impasse-temps

L'Impasse-temps
de Dominique DOUAY
ed. MNÉMOS

Serge Grivat est un homme petit : créatif frustré, amant jeté, conjoint materné... Le jour où il trouve dans sa poche un briquet qui lui permet de geler le temps, il y voit l'occasion de fuir sa vie étriquée et se saisir de ce qui lui manquait. 

La première incursion de Serge dans le temps figé rappelle au lecteur d'aujourd'hui ces flash mob Freeze Paris. Sauf que la création n'est pas du côté des innombrables figurants immobilisés sur un instant, mais dans l'oeil de Serge, dont l'esprit rationnel devant l'incompréhensible peut rappeler celui du Budaï d'Epépé.

Dans le temps figé, tout lui devient possible. Les mises en scène grotesques, les revanches puériles. L'argent à portée de main, le sexe à sens unique. Le pouvoir, l'impunité, la déshinibition. Seul être mouvant dans un monde arrêté, il peut prendre ou faire ce qu'il veut, sans aucune conséquence à assumer.

Et Serge Grivat se révèle être un homme hideux. A chacune de ses escapades, il perd un peu du lien qui le relie aux autres, et fait un pas vers la monstruosité tant mentale que physique, sans qu'on sache s'il doit ce glissement à sa propre nature ou à ses passages répétés dans le temps figé.

C'est un vrai plaisir de se replonger dans la science fiction française des années 80, sans clinquant mais à l'ambiance très particulière. L'impasse-temps ne parle pas de décalages temporels, de mutations ou même de superpouvoirs.  C'est un roman qui parle avant tout du pouvoir et de la corruption qui l'accompagne, dans un décor de plus en plus dystopique.

Souviens-moi

Souviens-moi

Souviens-moi
de Yves PAGES
ed. L'OLIVIER

Je me souviens que j’ai eu envie de faire du vélo en voyant Sami Frey pédaler sur scène en 1989, tandis qu’il disait, totalement détendu, les éclats de mémoire de Georges Pérec.

Yves Pagès, lui, est attentif aux blancs, au gouffre de la mémoire où tout vient s’engloutir. Et il tente d’extraire d’un océan d’oubli des fragments de souvenirs, 270 aperçus de quelques lignes, récents ou très anciens, qui s’étaient échappés, tels des galets emportés dans cet océan, et qui soudain reviennent, après plusieurs années, marquer d'une trace furtive le sable d’une mémoire sans cesse prise en défaut. «Souviens-moi» est une tentative pour dissiper le blanc, et pour contrer l’oubli.

«De ne pas oublier qu’à l’âge de huit ans, face à une petite cousine d’à peine vingt-quatre mois, il paraît que j’ai touché le haut de son crâne en posant cette drôle de question aux oracles familiaux : "Y a déjà de la mémoire, là-dedans ?"»

De ces fragments qui souvent se font écho, il ressort des évocations poétiques du monde d’avant, l’ombre nostalgique des années 1970, et surtout le portrait attachant d’un homme qui a le goût de l’insolence et de l’insubordination, un sens de l’humour qui lui ne doit pas être souvent pris en défaut, une conscience aigüe de la chose politique et de la collectivité.

«De ne pas oublier que la première apparition publique d’un drapeau noir date de 1883 et qu’elle ne doit rien au pavillon corsaire, ni à quelque symbole satanique ou rituel de deuil, mais à l’obscur jupon brandi au bout d’un manche à balai par Louise Michel lors d’une marche de chômeurs, ce haillon de hasard étant censé contourner l’interdiction faite depuis l’insurrection communarde d’agiter le moindre chiffon rouge.»

Ce très beau texte attachant d’un amoureux des mots qui repêche et polit ces galets de mémoire avec tant de fantaisie et autant d’acuité, donne envie de relire les récits fragmentaires de Felix Fénéon, le «Précis de médecine imaginaire» d’Emmanuel Venet, quand l’auteur évoque sa mère, les idiosyncrasies de son père ou encore les appellations impénétrables des maladies infantiles, et aussi la «Physiologie des lunettes noires» de Jérôme Leroy pour son évocation des années englouties dans les brouillards du temps et de la modernité.

«De ne pas oublier que Véronique, la jeune femme qui m’a tendrement dépucelé, avait dû faire exception à ses préférences homosexuelles, sans m’en rien confier avant, sans y rien changer après.»

Les insoumises

Les insoumises

Les insoumises
de Celia LEVI
ed. TRISTRAM

Celia Levi avait à peu près l’âge de ses héroïnes lorsque fut publié en 2009 son premier roman – roman épistolaire et d’apprentissage inspiré de la littérature du XIXème siècle, la correspondance entre deux amies très proches Renée et Louise, l’une contemplative, l’autre combattante, toutes deux portées par des rêves de justice et de grandeur.

Renée quitte Paris pour s’installer en Italie et y poursuivre ses études. Rêveuse, frivole et velléitaire, elle jette sans cesse des ponts entre les scènes de sa vie et ses lectures des classiques, s’imagine devenir une grande artiste peintre ou une réalisatrice de cinéma reconnue, mais n’aime rien tant que de flâner et rester dans son lit pour lire, découvrir les ruelles ou encore la cuisine italienne, profiter de la douceur de la vie tant qu’on peut la saisir.

Louise, restée à Paris, est une idéaliste combative et enragée de son impuissance, méprisant et puis haïssant la société marchande et l’exploitation, un monde qu’elle veut à tout prix changer en le dynamitant de l’intérieur.

«Ceux qui contestaient profondément la société spectaculaire marchande et qui ont vu leur révolution échouer ne s’en sont pas remis. Ils se sont tués. Ils se sont reclus. Les autres étaient des opportunistes. Ils ont dévoyé Mai 68. Ils se souviennent honteux ou nostalgiques. Mai 68 est devenu une image d’archive. C’est un souvenir confectionné, surgelé et prêt à servir, une madeleine de Proust sous vide.»

D’une forme très classique comme les œuvres qu’admirent Renée et Louise, Les insoumises émeut par la palette des émotions, la langueur, la rage et la naïveté brute des deux jeunes femmes, qui empruntent des voies multiples à l’issue incertaine, un récit imprégné de la profonde tristesse de la désillusion.

«Ne plus avoir de travail ne m’inquiète pas. Se rendre compte que rien ne changera est autrement plus pénible. Je reste dans mon trou. Le ciel bleu et l’odeur de l’été me sont insupportables.»

Intermittences

Intermittences

Intermittences
de Celia LEVI
ed. TRISTRAM

Après Les insoumises et avant le très beau Dix yuans un kilo de concombres, ce deuxième roman de Celia Levi (2010) est un véritable envol, le journal sur une année, au rythme de saisons de durée très inégale puisque l’automne et l’hiver en occupent la plus grande partie, d’un jeune homme sérieux, plutôt routinier, qui cherche à obtenir par des rôles de figuration au cinéma le statut d’intermittent du spectacle, afin de pouvoir peindre - sa véritable vocation - entre ses périodes d’emploi. Mais sa bonne volonté se heurte aux difficultés de décrocher des cachets, à l’exploitation des figurants sur les plateaux de tournage, à la complexité difficilement surmontable des textes régulant le statut des intermittents et aux pièges tendus pour limiter le nombre d’individus obtenant effectivement ce statut.

Sur les plateaux de cinéma face aux autres acteurs, sous les yeux du chat Belzébuth adopté par son amie Pauline, et sous le regard de "La folle" de Soutine, tableau dont la reproduction est accrochée au-dessus de son bureau, il se sent perdu et inadapté, par contraste avec l’insouciante Pauline, mobile et brillante comme une petite flamme qu’on ne peut attraper. D’ailleurs tout semble échapper à cet homme, lui glisser entre les doigts, non seulement Pauline, son statut d’intermittent, la possibilité de peindre, entravé par les barrières administratives sans visage auxquelles il est confronté dans les agences pour l’emploi, et en proie à une angoisse qui dérive vers la folie.

«Ce journal avait pour but d’ordonner ma pensée.»

Cette tentative d’ordonner devient le témoignage de la dissolution d’un homme sensible, désarçonné par le mouvement du monde contemporain et par son inhumanité.

Avec une écriture très simple, le journal de cet homme dont l’égarement et l’exclusion se creusent, face aux procédures absurdes des agences pour l’emploi et aux désordres du monde, rappelle (parmi ses contemporains) la nouvelle "Avant Cuba !" dans Brûlons tous ces punks pour l’amour des elfes de Julien Campredon, ou encore les Extraits des archives du district de Kenneth Bernard.

«En bas de l'immeuble, les ouvriers ouvrent le sol avec leur marteau piqueur, je ne m'entends plus penser. Ils se fondent dans la morosité du demi-jour, ce ne sont que des silhouettes courbées, enchaînées au bitume, à leur machine infernale, à ce monde des ténèbres qui repousse la vie vers des profondeurs insondables, maléfiques. Ils doivent détester leur vie, peut-être eux aussi ont-ils eu affaire aux Assedic. Soutine a bien compris ce qu’était le contraire de la vie, il a fait apparaître au grand jour ce que l’on enfouit dans ses viscères, les secrétions, les os, les tourments du corps. À la première occasion, les voilà qui sont expulsés de leur cachette, incontrôlables, ils s’emparent de nous, ils gangrènent notre fluide vital, nous portant à la mélancolie puis à la psychose. Les ouvriers sondent la terre, les entrailles de la ville, ils ne la débarrasseront pas si aisément de ses humeurs.»

Extraits des archives du district

Extraits des archives du district

Extraits des archives du district
de Kenneth BERNARD
ed. TRIPODE (LE)

Encore un objet littéraire unique qui a atterri dans mes mains reconnaissantes grâce à son éditeur inspiré, sans être toutefois exactement un ovni car les filiations avec George Orwell, Terry Gilliam (Brazil) et surtout Franz Kafka sont frappantes.

«Mon espace personnel, comme le corps des lépreux, s’est amenuisé au fil des années. D’une façon ou d’une autre, j’ai été découvert, on a empiété sur mon territoire, la pourriture m’a colonisé.»

John, surnommé La Taupe, a décidé de prendre des notes sur sa vie … pour se distraire. Le titre du roman suggère que celles-ci, comme tout écrit produit dans cette société future, ont été versées aux Archives du district, organe de recensement et de contrôle de tous les actes et opinions des citoyens.

Les distractions justement, sont devenues rares, ou en tout cas sont initiées par l’autorité du district, tyrannique et omniprésente, et totalement soumises à ses règles et contrôles incessants. Les notes initiales de La Taupe mêlent des comptes-rendus d’activités quotidiennes (présence à un match de football, visite à la Poste, à la banque ou au supermarché), et des rencontres avec ses voisins en butte à une violence apparemment arbitraire. Comme les autorités, La Taupe analyse les moindres faits et gestes du quotidien à la loupe, les disséquant avec une précision clinique et obsessionnelle.

Dans cette société désenchantée, sans enfants et sans joie, les relations sociales non contrôlées ont disparu. Les seuls humains avec lesquels le narrateur a une interaction ont soit une fonction utilitaire (guichetier, caissière…), soit sont des voisins croisés dans l’escalier, soit un ami imposé par l’administration. L’horreur de cette tyrannie exercée à tout instant sur des vies non seulement coupées de relations sociales, mais aussi d’une nature supposément devenue toxique pour l’homme, se révèle au fur et à mesure des chapitres, en particulier lorsqu’on aborde le sujet des clubs d’enterrement. Chaque habitant, au-delà de 55 ans, doit appartenir à un club d’enterrement, en vue - officiellement - de préparer pour chacun des conditions dignes pour son futur enterrement.

«Un des points forts des clubs d’enterrement est le système du binôme, une rémanence des jours de piscine de l’enfance, quand c’était une précaution contre la noyade. Chacun doit avoir un copain. Un copain est donc assigné à chaque membre, qui doit le contacter au moins une fois par jour, un peu comme lever les mains jointes à la piscine lors de l’appel.»

«Le district décourage la satisfaction des pulsions tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du club, mais propose bel et bien un service d’assistants sensuels, aussi bien mâles que femelles, avec un calendrier et une liste de prestations. Le district interdit formellement certaines formes de plaisir, comme par exemple : tout ce qui est anal, privant ainsi une partie, marginale mais indéniable, de la population, de satisfactions légitimes.»

La Taupe, enfermé dans un morne quotidien et dans l’acceptation du système, gagne en lucidité au fur et à mesure de ses observations et de ses notes, et par ses contacts avec des résistants, rapidement identifiés et écrasés par le système.

Décrivant une société à la fois monstrueuse et très proche de la nôtre, «Extraits des archives du district» est une lecture indispensable, en plus d’être un très grand livre.

On n'a pas toujours du caviar

On n'a pas toujours du caviar

On n'a pas toujours du caviar
de Johannes Mario SIMMEL
ed. ROBERT LAFFONT

Énorme et foisonnant : un gentleman espion, entre 1940 et 1960 : la cuisine comme un sport de combat

Ce roman de 1960, son huitième, est sans doute l'œuvre la plus connue de Johannes Mario Simmel, auteur autrichien bien singulier, ayant perdu ses parents dans les camps de concentration nazis, tout en étant lui-même forcé au travail sur les V1 et V2, en tant qu'ingénieur chimiste talentueux, avant de devenir traducteur pour l'armée américaine, et, enfin, journaliste et écrivain.

"On n'a pas toujours du caviar" fait partie de ces grands romans foisonnants qui ne se racontent pas "vraiment". Disons seulement que son héros, Thomas Lieven, en effet qualifié à l'époque d' "hybride entre James Bond et Arsène Lupin", parcourt la scène de la seconde guerre mondiale et des débuts de la guerre froide, entre 1939 et 1957, fréquentant tous les services secrets, résolvant des mystères et en créant lui-même, dans un tourbillon d'ironie distanciée, de précision narrative, et de brutales irruptions d'un sympathique "nonsense". Le tout parsemé d'articles de journaux, réels ou inventés, de notices explicatives et... de (nombreuses) recettes de cuisine ! Car le héros, anticipant ainsi de plus de 20 ans Carvalho le Barcelonais et Montalbano le Sicilien, est lui-même un immense amateur de bonne chère, et un cuisinier émérite qui n'hésite pas à utiliser l'art de la table comme un sport de combat.

"Nous autres, Allemands, ma chère Kitty, sommes capables de faire un miracle économique, mais non pas la salade, dit Thomas Lieven à la fille aux cheveux bruns et aux formes agréables.
- Oui, monsieur", fit Kitty.
Elle parlait d'une voix un peu essoufflée, car elle était terriblement éprise de son séduisant patron. Et c'est avec des yeux enamourés qu'elle regardait Thomas Lieven à côté d'elle dans la cuisine.
Par-dessus son smoking - bleu nuit, à revers étroits - Thomas Lieven portait un tablier de cuisine. Il tenait une serviette à la main. La serviette contenait les feuilles tendres de deux superbes laitues."

 

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