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Réparer les vivants

Réparer les vivants

Réparer les vivants
de Maylis de KERANGAL
ed. VERTICALES

À la manière des œuvres de Christian Boltanski, et en particulier de ses «Archives du cœur», «Réparer les vivants» témoigne de la fragilité de la vie, et explore la frontière entre présence et disparition.

Simon Limbres a vingt ans et un cœur de sportif, il est devenu adepte du surf, prêt à tout pour saisir l’ondulation de la vague, partir dans la nuit, se mesurer au cœur froid de l’hiver.

Le titre est un présage, cette nuit finira mal. «Réparer les vivants» entraîne le lecteur, avec une écriture qui avance comme une onde, dans une plongée incroyablement réaliste dans un outremonde, un espace insondable entre la vie et la mort. Cet espace est un lieu et une communauté, autour du service de réanimation de l’hôpital, et il est métaphorique, dans le cœur de parents qui «transpercent la membrane fragile qui sépare les damnés des vivants».

« Au sein de l’hôpital, la réa est un territoire à part qui accueille les vies tangentielles, les comas opaques, les morts annoncées, héberge ces corps exactement situés entre la vie et la mort. Un domaine de couloirs, de chambres, de salles, que régit le suspense. Révol évolue là, au revers du monde diurne, celui de la vie continue et stable, celui des jours qui s’enquillent dans la lumière vers des projets futurs, œuvre au creux de ce territoire comme on trafique à l’intérieur d’un grand manteau, dans ses plis sombres, dans ses cavités. »

Cette exploration physique et métaphorique des arcanes du cœur, muscle cardiaque et siège des émotions, est impressionnante de maîtrise. Maylis de Kerangal tour à tour amplifie et apaise l’onde de tension qui parcourt le roman, et par les mots nous projette au-delà du langage, dans un lieu où l’espace et le temps changent de poids, de rythme, avec ceux qui viennent pour toujours côtoyer le royaume des ombres.

«Sans doute dut-il croire que l’écho de la mer à l’étroit dans la darse brouillait son écoute, sans doute dut-il confondre la friture sur les ondes, et la bave, la morve, les larmes tandis qu’elle se mordait le dos de la main, tétanisée par l’horreur que lui inspirait brusquement cette voix tant aimée, familière comme seule une voix sait l’être mais devenue soudain étrangère, abominablement étrangère, puisque surgie d’un espace-temps où l’accident de Simon n’avait jamais eu lieu, un monde intact situé à des années-lumière de ce café vide ; et elle dissonait maintenant, cette voix, elle désorchestrait le monde, elle lui déchirait le cerveau : c’était la voix de la vie d’avant.»

L'Autre Rive

L'Autre rive

L'Autre rive
de Georges-Olivier CHÂTEAUREYNAUD
ed. LIVRE DE POCHE

«Écorcheville ou l’ultime bout du monde. Au-delà, il n’y avait plus que l’Au-delà ; rien d’étonnant à ce que les visiteurs ne s’y bousculent pas. Les rives du Styx, celles-ci et l’autre, on les verrait bien assez tôt.»

"L’Autre Rive" est un monde clos, comme peut l’être une ville endormie et isolée de province. Morose et recluse, Écorcheville vit sur les restes de sa splendeur passée, tout aussi inexplicable que son déclin. Une brume enveloppe le passé de la ville comme les rives du fleuve infranchissable qui la traverse, et qui n’est autre que le Styx.

«Les origines des grandes fortunes écorchevilloises baignaient dans une pénombre que nul historien ne se souciait de dissiper.»

L’ambiance est très étrange à Ecorcheville mais elle est pour la plupart de ses habitants le seul monde connu. Parfois des créatures jaillies du Styx, sirène, satyre, centaure ou autre monstre, viennent s’échouer sur ses grèves malodorantes, exhibées ensuite par la montreuse de monstres locale. Tout ce qu’on a essayé de tirer de ce fleuve, matériaux de construction, et toutes les tentatives pour le traverser ont tourné au désastre. Et la météo a aussi des caprices bizarres puisqu‘on voit parfois pleuvoir des vers de terre vivants, des averses de salamandre, des rafales de crapauds-buffles qui maculent les murs et rendent les chaussées sanglantes et visqueuses.

Dans cette ville baignée dans la pénombre et les non-dits, le héros du roman, le jeune Benoît Brisé cherche à éclaircir le mystère de ses origines. Abandonné par sa mère, il a échappé à une enfance triste entre les quatre murs de l’orphelinat local, grâce à son adoption par Louise et Antoine Brisé, à qui il ne doit que ce nom ridicule et marqué du sceau de l’infortune. Timide et incertain, se sentant ignoré et étranger à tout, il rêve d’une liberté insouciante ou rebelle qui toujours lui échappe, et cherche surtout à découvrir enfin qui est son père, tout en s’inventant un destin de musicien adulé avec sa lyre électrique. Crépusculaire, l’environnement d’Écorcheville et de Benoit Brisé est aussi très fantaisiste et drôle ; sa mère adoptive Louise, ancienne chirurgienne aux ongles trop sales devenue embaumeuse et taxidermiste l’élève avec les vieilles Toupies, une ancienne actrice, Lenya Orbison, et Cindy Christie, prostituée retraitée et increvable lubrique.

«De son vrai nom Ginette Morcif, Cindy Christie n’avait plus l’air que d’une gentille mémé-bonbons replète et souriante, mais elle avait longtemps fait claquer le fouet du plaisir sur l’échine de ses concitoyens, et aussi, chuchotait-on, de quelques unes de ses concitoyennes

Au fur et à mesure de la quête de Benoît, on découvre des dizaines de personnages, les familles de notables sous la figure tutélaire de Superbe Propinquor, Maire et maître de la ville, Lordurin le poète tout enflé de son importance, Onagre Propinquor et Cambouis Bussetin, rejetons désœuvrés des familles dominantes, et puis Fille-de-Personne l’orpheline indomptable à l’air pas sage du tout, dans l’ombre de laquelle on risque toujours de croiser son frère Krux le prédateur, la bête noire du commissaire Dupassé, qui voit en lui "l’ongle incarné de l’humanité", ou encore Faunet, le satyre malicieux, qui sème le désordre et dévie le destin.

Miracle de l’écriture, « L’Autre Rive » est un monde jubilatoire, foisonnant de bizarrerie, d’étrangeté et d’humour. Un grand bonheur.

«"J’explore. Je cherche." Mais quoi ? Il ne le savait pas. Il cherchait. Il était pourtant trop jeune pour avoir déjà devine qu’un principe cryptique régissait Ecorcheville c'est-à-dire l’univers. Il n’avait pu que le pressentir : s’il existait une chose digne d’être sue, cette chose était forcement cachée.»

Charybde 2 a un blog !

 
Un lecteur, un libraire, entre autres...
 
Infatigable et éclectique, Charybde 2 a ouvert son blog ! Déjà riche de quelque 200 billets de lectures, le blog comprendra aussi des focus sur un thème, un univers, des résonances. Vous allez voir, ça va être chouette.
 

Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu

Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu

Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu
de Emmanuel RUBEN
ed. SONNEUR (EDITIONS DU)

Emmanuel Ruben part avec sa seule plume à la recherche de son grand-père, juif pied-noir, matelot inconnu, homme parti trop tôt d’un seul coup de feu – PAN, à bout portant – et qui fit de lui un étranger à jamais.

Malgré l’absence de traces de la vie de cet homme, Emmanuel Ruben refuse la fiction ; il ne veut pas inventer la vie de son grand-père, mais le faire sortir de la nuit et du songe.

«Tu ne seras pas non plus l’alibi d’un roman. Tu n’as pas laissé suffisamment d’indices derrière toi pour que puisse s’élever à la place d’une tombe introuvable ce genre d’échafaudage amidonné

Alors il puise dans une mémoire noire, et dans le parcours et les mots de son contemporain Albert Camus, pour tracer son ombre sur le papier. Sur les lambeaux de cette vie inachevée, avec en filigrane les livres de Camus, il évoque la vie et l’Algérie de légende du grand-père, marquée par l’intime – la disparition de sa mère – et par la grande histoire, elle aussi si souvent oubliée : la misère du peuple algérien en 1945, les massacres de Sétif et de Guelma, ville natale de son aïeul, et les tourments de la guerre d’Algérie, superbement évoqués par un homme qui n’a pourtant jamais vu Alger.

Ce texte extraordinaire est un envol dès les premières phrases, ce que peut la littérature quand, sur le terreau d’un grand classicisme, elle emmène le lecteur en territoire inconnu. Ainsi, Emmanuel Ruben éclaire les bordures du noir, et nous livre un texte magnifique, né de cette souffrance et de cette histoire qui ne pouvaient pas être dites mais simplement écrites.

«J\'imagine, oui, si tu étais communiste ou compagnon de route, que tu devais en avoir assez de cette Troisième République qui n\'était pas celle de tes ancêtres berbères ou livournais. Et j\'imagine que tu ne regrettas guère la disparition de cette Troisième République revancharde et barbichue, née sur un massacre, bâtie sur le dos des coolies, défendue sur toutes les mers, cannoneuse de l\'Amman et du Tonkin, maniant le sabre et le goupillon, mais qui se saignerait bientôt devant Verdun et finirait par se suicider à 569 voix contre 80 devant Pétain. Non, je m’égare. Mettons que tu versais des larmes sur le sort de cette Troisième République, lorsque te parvenaient via les ondes courtes des nouvelles de la Quatrième, qui était revancharde elle aussi, et versatile, et va-t-en-guerre. Seulement tu n’as pas eu le temps d’assister au suicide prématuré de celle-ci, et j’imagine que la Cinquième, que tu n’as pas vu naître, et qui ne veut pas mourir, et qui guerroie encore, tu la maudirais tout autant, si tu savais comme elle peine à reconnaitre les crimes des précédentes.»

Nos mères

Nos mères

Nos mères
de Antoine WAUTERS
ed. VERDIER

«Enfant, quand je faisais référence à toi dans les histoires que j’inventais pour me tenir compagnie, je ne disais jamais maman, ni ma mère, mais bien plutôt nos mères. Comme si j’étais plusieurs enfants et toi plusieurs mères à la fois, et comme si tout ce que je souhaitais finalement c’était ça : diluer nos souffrances en fragmentant nos vies.»

C’est au Proche-Orient, sans doute au Liban, au milieu de la guerre. Le père a été tué, le grand-père dépérit, et la mère fait ce qu’elle peut, pour vivre malgré cette perte, malgré le désespoir et le chaos. Pour protéger son fils Jean, pour pouvoir travailler, au loin dans la grande ville sur les bords de la Méditerranée, elle l’enferme au grenier, dans cette maison de village au sommet d’une montagne.

Alors l’enfant se parle et se raccroche aux mots, il s’invente une fratrie pour garder la raison, se dédouble en Charbel, en Moukhtar, Tarek, Pierre et Abdel Salam, cependant que sa mère le recouvre d’amour, de baisers, de folie et de nuit noire. Et l’enfant créateur, bien plus fort que l’adulte, imagine aussi Luc, une petite fille triste et magnifique, pour surmonter la douleur et partager l’amour.

«Nos mères ont des soucis terribles, le cœur brisé en deux parties de deuil, broyé, envolé dans les odeurs pistache propres à ce pays dont les habitants disent qu’il est le plus beau du monde, et la guerre n’y change rien. Elles ont le cœur perdu, nos mères, dans les odeurs de pain au sésame et au thym, dans les essences de rose et la fleur d’oranger, écrasé leur bon cœur, en bouillie, en tas, déclassé sous le balcon de couleur des maisons de la ville.»

Finalement l’enfant sortira du grenier, et la démultiplication de la mère deviendra réelle lorsqu’il partira en Europe, pour y être adopté. «Nos mères» est un texte qu’on a envie de lire à voix haute, au-delà de barrières, devenues sans objet, entre roman, poésie et théâtre, pour entendre cette écriture radicale d’une force incroyable, son mouvement et ses voix qui affluent comme des vagues de mots. Et d’une mère à l’autre, Antoine Wauters arrive à transmettre l’indicible, l’obsession de la guerre, la dévastation intime et la force d’un enfant.

Jeune vieillard assis sur une pierre en bois

Jeune vieillard assis sur une pierre en bois: Nouvelles

Jeune vieillard assis sur une pierre en bois: Nouvelles
de Georges-Olivier CHÂTEAUREYNAUD
ed. GRASSET

Huit nouvelles sont réunies dans ce recueil paru en cet automne 2013, huit ans après «Singe savant tabassé par deux clowns» (2005, et 2013 chez Zulma).

Autour de vies ordinaires, parfois précaires, souvent à proximité d’une brocante ou d’un marché aux Puces, tant les objets semblent ici vivants ou chargés d’émotions, Georges-Olivier Châteaureynaud nous conte des moments mystérieux de la vie où l’étrange apparaît, comme les mémoires de cet homme qui a eu par trois fois la chance de s’envoler (Les intermittences d’Icare).

«C’est là que c’est arrivé, un jour d’été semblable aux autres. L’était-il vraiment ? Plus tard, j’y ai réfléchi, j’ai retourné le tiroir de mes souvenirs, j’ai tenté d’en trier le fatras. Je n’ai rien trouvé qui mérite d’être associé au prodige. Pas un signe annonciateur, aucun rêve prémonitoire, nulle concomitance. C’est venu comme ça. Mais faut-il une cause aux miracles ? Un instant j’étais soumis au joug de la pesanteur, et l’instant d’après j’en étais libéré. Une seconde mes pieds nus s’enfonçaient dans le sable grossier, et la suivante ils en étaient dégagés et flottaient une dizaine de centimètres au-dessus de leurs empreintes.»

Georges-Olivier Châteaureynaud écrit ses nouvelles au fil des années. Empreintes de nostalgie, elles racontent les détours et retours insolites de la vie ou bien leurs ultimes feux d’artifice, comme dans «Diorama», où M. Benjoin, artisan fabricant de figurines, revient vivre sur le tard dans un appartement hérité de sa mère, au sommet d’une tour aux portes de Paris, sur une place où trône bizarrement un manège abandonné. Lors de ses insomnies, il croit reconnaître dans les silhouettes traversant la place, des personnes qui ont compté autrefois.

Pas de frisson de peur dans ce fantastique-là mais des créatures animales inquiétantes traversent ses nouvelles, comme dans «Escargot, pie, furet», les nuits perturbées et étranges d’un petit professeur, habitant dans une chambre de bonne, après  l’installation dans une chambre voisine d’un prestidigitateur de seconde zone et de son assistante, ou encore dans la très belle «Une route poudreuse», le séjour d’un conférencier qui se rend dans une petite ville, talonné dans les rues par deux lionnes superbes et menaçantes.

«Qu’on n’aille pas s’imaginer que j’écris pour être cru. Je m’en moque, rendu où je suis de ma vie.» (Les intermittences d’Icare).

Et pourtant ces moments de magie nostalgique nous relient à la vie et au passage du temps.

La très bouleversante confession de l'homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait porté

La très bouleversante confession de l'homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait porté

La très bouleversante confession de l'homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait porté
de Emmanuel ADELY
ed. INCULTE

Que doit-on imaginer aujourd’hui dans la tête d’un soldat des forces spéciales américaines ? Énorme.

Publié en janvier 2014 chez Inculte, ce nouveau texte d’Emmanuel Adély, encore une fois caractéristique de son écriture en flux de conscience génialement logorrhéique, s’attaque aux pensées qui germent, foisonnent et s’entrechoquent au creux ombré des cerveaux de soldats contemporains à la fois bien particuliers et potentiellement emblématiques, ceux des deux escouades de forces spéciales américaines qui réalisèrent en mai 2011 le raid héliporté sur Abottabad, la capture et l’exécution d’Oussama Ben Laden.

On pourra trouver ce flot puissant et terrible, issu d’une vingtaine de cerveaux et de moelles épinières militaires, excessif, emporté, et chargeant sauvagement sabre au clair, si on le compare aux images ô combien plus policées qui furent jadis celles des unités d’élite du type GIGN en France, ou, pour rester aux États-Unis, du type SEALS des années 80, souvent cités pour leur relatif "intellectualisme" et leur indéniable équilibre psychologique et nerveux. Cet excès apparent ne relève toutefois pas de la caricature anti-militariste, mais du signal sociétal fort et clair : là aussi, le monde a changé.

Ces monologues intérieurs à peine conscients, gorgés de testostérone, de christian metal, de clips de gangsta rap ou de bribes de productions hollywoodiennes à grand spectacle, fournissent en réalité la bande-son intérieure, précisément, des images, colportées à longueur d’écrans, du triomphant guerrier impérial contemporain, gardien du Bien évidemment, mais aussi et peut-être surtout, héros de clips, de films et de jeux vidéo. Noyant le fait guerrier sous cet arsenal de décibels et de fragments visuels à haute intensité, les soldats eux-mêmes se sont appropriés l’imagerie propagée sur eux, et la culture dans laquelle ils baignent avec ravissement, toute d’obsession sexuelle, de surpuissance machiste et de haine toujours justifiable et justifiée, autorisant ce miracle de "self-righteousness" jusque dans le viol et l’assassinat.

Extrait Adely 1

Le texte d’Emmanuel Adély enregistre la victoire du mythe impérial populaire américain sur la réalité, comme l’avaient fait à l’écran le "Démineurs" de Kathryn Bigelow, après les points d’interrogation semés sans doute, mais aussitôt intégrés et assimilés dans le mental officiel, par "La chute du faucon noir" de Ridley Scott (comme le mentionne d’ailleurs l’un des protagonistes). C’est aussi qu’entre les moments saisis par Francis Ford Coppola en 1979 (le concert offert à la soldatesque droguée et défaitiste dans "Apocalypse Now") et par Sam Mendes en 2005 (la terrifiante scène de "décompression de l’attente" dans "Jarhead", sur les airs de "Gonna Make You Sweat" et de "Mambo Sun"), l’Amérique a vécu l’introspection, la honte mal assumée, la prise d’otages de son ambassade iranienne, certes, mais aussi le reaganisme, le démantèlement social et le renforcement de la culture du "chacun pour soi, la tête et le sexe hauts", qui domine nettement désormais.

Sous son air résolument sauvage et déjanté, sous cette approche "Take no prisoners" (pun totalement intended), Emmanuel Adély nous donne probablement à lire le texte de fiction le plus cinématographique et le plus sombrement réaliste de la guerre impériale contemporaine et de ses terrifiantes ramifications psychologiques.

Le dernier communiste

Le Dernier Communiste

Le Dernier Communiste
de Valery ZALOTOUKHA
ed. ACTES SUD

Ilya Petchonkine, fils de l'oligarque Vladimir Ivanovitch Petchonkine, revient en Russie dans sa ville natale, Pridonsk, après six ans d'études dans une école huppée de Suisse.

Comment Vladimir Petchonkine, autodidacte grossier, qui n'écoute personne, et qui a réussi à mettre la main sur tout Pridonsk, a-t-il pu engendrer un tel fils, qui rêve de rétablir le communisme dans un pays qui n'a plus d'idéologie ?

«Je dois te dire quelque chose, tu vas être triste mais je te le dirai quand même, commença Vladimir Ivanovitch d'une voix vigoureuse et décidée. Ici, il n'y a ni communistes, ni démocrates ! Au Kremlin, quand on m'a décerné le prix du "chevalier du business russe", tu sais ce que je leur ai dit : "On n'est ni blanc ni rouge, on est de Pridonsk !" Cinq minutes d'applaudissements, d'ovations même !»

Totalement burlesque au départ, depuis la Rolls Royce rose et les gardes du corps qui attendent Ilya à l'aéroport, la conversation des parents assis sur un banc étroit qui regardent leur fils dormir comme s'il n'avait que quelques mois, la fierté du père Petchonkine pour les connaissances en latin de son fils, «Le dernier communiste» prend ensuite une tournure plus pathétique.

A la suite de ce que le fils va oser pour renverser le pouvoir de son père et rétablir le communisme, les proches et les hommes de main de l'oligarque vont faire leur coming-out, et tout va s'effondrer comme un château de cartes.

«Il est ... terrible ! continua Pribylovski d'une voix à peine audible. Il porte sous sa veste un Beretta à vingt coups, mange du poisson avec les mains et les essuie sur le tapis, sur lequel il s'allonge pendant les repas.»

Ponctué de références aux classiques de la littérature russe, « Le dernier communiste » prolonge cette idée qu'il y a un don des auteurs russes pour déranger et attirer, pour l'invention et pour dire de façon indirecte, par le loufoque et l'absurde.

Les souffrances du jeune ver de terre

Les souffrances du jeune ver de terre

Les souffrances du jeune ver de terre
de CLARO
ed. ACTES SUD

Virtuose de l’assemblage des mots, Claro invente un genre nouveau, le comique dépressif et hilarant. Pas la peine d’en parler beaucoup ici, le verbe de Claro est juste irrésistible, le mieux c’est de le citer…

Juste quelques mots de contexte sur le personnage central, une sorte d'antihéros passé au laminoir : Frédéric Léger occupe la fonction indigne de correcteur pour les pathétiques éditions en livres de management fumeux CTI (de la Convivialité Transactionnelle Interpreneriale).

«11h05… Il me reste encore quatre-vingt-neuf pages à écoper et, ostensiblement, l’auteur, l’éditeur et l’imprimeur ont du fêter ensemble quelque réforme de l’orthographe inconnue de nous autres, les travailleurs de l’ombre, les fossoyeurs d’alinéa, les bourreaux de la virgule, les sodomiseurs de muscidés, les… les payés-au-signe.»

Il est aussi "négociant en pathos", ayant le crâne encombré d’un "noir compost mental", affligé, tout comme le jeune Werther, d’un attachement aussi douloureux qu’inutile pour son ex-femme Agnès.

«Il faut dire que je suis fait d’un alliage particulier, à base de boue, de gravier, de cœurs d’artichaut et de ficelles de rôti. Un vrai arcimboldo de pacotille.»

Dans ce contexte minable, notre antihéros (parce que vite, on s'attache à ce ver de terre parisien perclus de doutes) se retrouve, à cause d’un jeu d’épreuves qu’il devait corriger et à son corps défendant, brutalement molesté et impliqué jusqu’au cou dans une intrigue politique puante aux relents néo-nazis.

«Coups de bottes, gifles exécutées avec le poing fermé, quolibets vexatoires. Bref, l’atteinte aux droits de l’homme dans tout ce qu’elle a d’irréversible. L’espace d’une mandale, je faillis protester, mais il m’aurait fallu pour cela recouvrer l’usage de la parole, lequel est largement tributaire d’un bon fonctionnement des maxillaires et des cavités respiratoires. Or j’avais tout d’un aspirateur Hoover à la von Stroheim. Esthétique mais inopérant.»

Claro sait donc tout faire ! Je n’ai rien de plus à dire, si ce n’est, lisez-le : vous rirez.

Les lois de la frontière

Les lois de la frontière

Les lois de la frontière
de Javier CERCAS
ed. ACTES SUD

Démythifier sauvagement le romantisme du braqueur tout en rendant justice à sa genèse, sans simplifier : du très grand art.

Publié en 2012, traduit en français en janvier 2014 par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic chez Actes Sud, le sixième roman de Javier Cercas reste fidèle à une méthode que, dans ses grandes lignes, il s’est donnée dès "Les soldats de Salamine" en 2001, mais la pousse cette fois, pour notre bonheur de lecteur, à une puissance et une cohérence qu’il n’avait pas encore atteintes jusqu’ici.

Pour écrire le roman qu’il a en tête – et dont à nouveau le "making of", la quête de la littérature en train de se faire, avec ses doutes et ses questions en suspens, est ce que le lecteur a in fine sous les yeux -, un écrivain interroge longuement un témoin-clé de la vie de Zarco, braqueur devenu en une quinzaine d’années une icône médiatique à part entière. Cette source, tout sauf anodine, est au véritable cœur du récit, puisqu’Ignacio, avocat pénaliste de renom, en charge des ultimes demandes de liberté conditionnelle du grand bandit, fut vingt ans plus tôt, au cours d’un – pour lui, mais peut-être pas uniquement pour lui – mythique "été 1978", un adolescent petit-bourgeois de Gérone, entraîné durant quelques semaines, par le charisme de Zarco mais peut-être plus encore par les yeux rieurs et la bouche habile de la belle Tere, dans la brutale escalade de délinquance d’une bande de jeunes issus des bas quartiers de la ville catalane.

Confronté en un patient contrepoint de romancier amassant sa documentation aux souvenirs d’un policier ayant conduit l’enquête à l’époque du crime primitif du grand braqueur et au témoignage d’un directeur de prison ayant dû plus récemment "gérer" l’encombrant personnage qu’est devenu Zarco au fil des évasions, des internements en haute sécurité et des remises de peine aussitôt mises à profit pour replonger, Ignacio se livre à un récit en spirale, où il découvre lui-même, auprès de cet auteur prenant alors des allures de psychanalyste, certaines bribes de réalité longtemps ignorées, cachées ou mal comprises, en apprenant ainsi, fort logiquement, davantage sur lui-même que sur Zarco ou Tere, qui ont accompagné et accompagnent mentalement toute sa vie depuis cet intense été fondateur.

Javier Cercas maîtrise de bout en bout les détails, petits et grands, qui environnent et nourrissent son diable de roman : horizons sociaux bouchés, bars mal famés, ségrégation sociale et spéculation immobilière poussées jusqu’à l’absurde cauchemardesque, système policier gangrené, organisation judiciaire à bout de souffle, mais aussi palinodies des médias, engouements inconséquents des bien-pensants, pulsions de célébrité de tout un chacun, orgueils et peurs intimes qui minent les êtres – tous les éléments de ce décor contribuent à donner le sens du récit et des personnages, sans pouvoir, à aucun moment, les y réduire ou épuiser.

Jusqu’au bout du récit, jusqu’aux révélations, aux erreurs coupables, aux malentendus insolvables, aux questions sans réponse finale, Javier Cercas nous donne un roman intense, poignant, qui, à l’instar de ses travaux précédents, prend autant de plaisir et de talent à miner en leur centre des mythes – le romantisme social du braqueur au grand cœur, dans ses variantes espagnoles comme dans ses archétypes hollywoodiens, ici, après s’en être pris au romantisme nietzschéen de la droite franquiste et aux poncifs du combat dévoyé dans "Les soldats de Salamine" – qu’à guider pas à pas un être humain qui se révèle à lui-même, élaborant enfin des certitudes tout en acceptant ses doutes essentiels – et sans le secours maïeutique de l’emblématique Roberto Bolaño, cette fois.

Chroniques de Koudougou : Burkina Faso

Chroniques de Koudougou : Burkina Faso

Chroniques de Koudougou : Burkina Faso
de Stéphanie JOUAN
ed. L'HARMATTAN

"Sans eux pas de Koudougou, sans eux, pas d'Afrique. Simplement, ils sont."

Enseignante ayant effectué à titre associatif de nombreux séjours à Koudougou (Burkina Faso), Stéphanie Jouan nous livrait ces patientes chroniques en 2007. Articulées autour du mystère de l'intimité révélée, au-delà de la banalité apparente de la troisième ville du pays, dépourvue d' "attractions" touristiques, et des contradictions surgissant de ce contact prolongé, ces 270 pages enchantent le voyageur conscient...

"On ne peut nier l'évidence. Koudougou est une ville miroir, qui renvoie à celui, blanc ou noir, qui s'y observe, "une vérité qui rougit les yeux", comme la décrit si bien cette expression d'ici. Chacun y projette sa perception de la misère. Celle de son quotidien dans un des pays les plus pauvres du monde ou celle d'un continent qui blesse le vingt et unième siècle. Et les images affectent, forcément, les uns et les autres."

"C'est donc ça, Koudougou. Des chiffres accablants, et des preuves tangibles de réussites individuelles et collectives. Les silences et les palabres. Des gamins en loques et qui jouent comme les autres. Une cohorte de maladies dévastatrices et les fêtes colorées. Les greniers à mil vides et le bissap rosé. La débrouille miséreuse et les soirées ambiancées. Les femmes harassées et l'optimisme d'Angèle. Du contraste, en permanence ; la toile de fond d'histoires toutes singulières et pourtant identiques. Car au-delà des apparences, au-delà de la mécanique théorie qui jette sur les pays les moins avancés le même constat d'impuissance alarmiste, ceux qui confèrent à cette ville une identité qu'on ne lui prête jamais, ce sont ses habitants."

"Sans eux pas de Koudougou, sans eux, pas d'Afrique. Simplement, ils sont. Une diversité de caractères, de comportements. Il y a ceux qui renoncent, qui subissent, qui arnaquent. Il y a ceux qui luttent, qui relativisent, qui créent, qui rient. Il y a ceux qui profitent, ceux qui gueulent, ceux qui travaillent. Ceux qui réfléchissent, qui aiment, qui détestent, qui pleurent, parfois. Il y a tous les habitants de Koudougou qui nous regardent passer, nous les Nassara, venus comprendre un peu cette Afrique et qui ne nous demandent rien, si ce n'est une poignée de main. Y a-t-il parfois une lueur d'envie, de supplication dans le regard ? Oui, parfois, mais rarement... Chacun restera digne et fier. La commisération et le misérabilisme ne trouvent pas leur place ici ; on veut bien discuter de ce qui va et ne va pas, envisager des solutions, voire demander un coup de main, mais pour le reste, chaque Koudougoulais reste ce qu'il est, un individu, c'est tout."

L'étrange destin de Wangrin

L'Etrange destin de Wangrin

L'Etrange destin de Wangrin
de Amadou HAMPATE BA
ed. UGE (UNION GÉNÉRALE D'ÉDITIONS)

La vie d'un interprète indigène malien, son succès et sa chute. Beau, poignant et drôle.

Paru en 1973, ce récit largement inspiré de faits authentiques (l'auteur le présente même avec insistance comme la simple retranscription à peine enjolivée des récits qu'il a recueilli auprès du protagoniste principal, et recoupé auprès d'autres personnes impliquées) est peut-être l'œuvre la plus aboutie et la plus agréable d'Amadou Hampaté Bâ, mondialement célèbre principalement pour son autobiographie "Amkoullel, l'enfant peul", publiée juste après sa mort en 1991.

Le personnage surnommé Wangrin, qui a donc réellement existé, construit son extraordinaire succès entre 1910 et 1930, s'élevant à partir de sa réussite scolaire à l'école "des Otages" (où les enfants des chefs coutumiers étaient prudemment rassemblés par le colonisateur) du Soudan français, pour devenir d'abord un incontournable interprète administratif officiel (rôle d'interface qui tend à être un véritable "n*2" pour tout administrateur colonial de l'époque), puis un très riche marchand, avant de finir ruiné... : voleur habile avec les riches et les puissants, bienfaiteur des pauvres et des laissés pour compte, un destin en effet extraordinaire.

Complexe mélange d'intelligence débridée, de ruse sournoise, de courage, de magnanimité, de générosité, d'implacabilité et d'ambition forcenée, Wangrin prend ici une stature pleinement mythique, largement aux côtés d'un Robin des Bois, proposant une fin autrement belle, en un sens, que le terrible "Timon d'Athènes" de Shakespeare, dans un récit tout en saveurs corsées, linéairement mais subtilement mené à la manière d'un griot, chère à Amadou Hampâté Bâ.

Un très beau livre.

"- Je te suis très mal. Explique-toi plus clairement, mon cher Wangrin.
- C'est clair, pourtant. Je trouve qu'un ancien conducteur de mulets, bien qu'il soit successivement devenu sergent de tirailleurs sénégalais, brigadier-chef de gardes et finalement interprète, ne cessera jamais d'être un valet. Il serait inconvenant qu'un "goujat" se pavanât dans un paradis, y assourdissant tout le monde avec les accents de son "forofifon naspa", alors que des hommes lettrés, sur qui doivent descendre bénédiction et miséricorde du ciel et de la France, peinent dans l'enfer de la pauvreté.
C'est pourquoi j'ai décidé de revenir ici comme interprète. Je sais que tu ne voudras pas partir de ton plein gré. C'est pourquoi je te compare à Adam et moi à l'ange-gendarme. Mais sois tranquille, je ne me servirai pas de flammes pour te chasser d'ici. je n'aurai besoin que de quelques lignes d'écriture couchées sur un papier de format 21/27. Cela s'appelle, au cas où tu ne le saurais pas, une décision.
Romo Sibedi fut complètement hébété par cette déclaration si inattendue. N'était-ce pas là le plus grand témoignage d'ingratitude qu'un étranger pût exprimer à son logeur ?"

 

Au royaume d'Abomey

Au Royaume d'Abomey

Au Royaume d'Abomey
de Christian DEDET
ed. ACTES SUD

Talent ethnographique et prodigieuse culture africaine pour décrire les traditions actuelles.

Médecin de profession, célébré pour son grand roman africain "La mémoire du fleuve" en 1984, Christian Dedet publiait en 2000 ce récit-essai, fruit d'un long séjour au Bénin dans les années 1993-1995, durant lequel il se penchait sur le puissant mouvement de "revival" du vodoun et de la royauté (pas uniquement cérémoniale) d'Abomey, sous le régime Soglo, après la fin du "marxisme-léninisme" de Kérékou.

Avec un réel talent ethnographique, et une affectation de distance voire de cynisme plutôt bienvenue, l'auteur sait aussi bien entrer dans les détails du vu et du vécu, souvent bien étonnants, que dans les comparaisons et réflexions astucieuses, nourries d'une prodigieuse culture africaine.

Pour finir par quelques professions de foi sur la nature de son engagement dans ce continent :

"On me demande parfois ce qui m'attire, tout près de l'équateur. Médecine ou littérature, j'avance des arguments raisonnables. Comment faire admettre à des gens bien programmés que l'on poursuit, au-delà des limites permises, un rêve adolescent ? Loin des utilités et des calculs qui nous enchaînent à milles lieues de nous-même, je m'y promène depuis vingt ans dans la jubilation d'un retour aux émotions primordiales.
Il y a tellement d'Afriques ! Elles sont si pleines de couleurs, de rumeurs, de bigarrures, de musiques envoûtantes, d'odeurs vigoureuses et superbes, de rythmes qui courent dans les hanches et dans les voix ! Afrique des anges tutélaires, soudain surgie de n'importe quelle banlieue, quand j'entends Angélique Kidjo, ce petit diamant de la chanson noire, cette sombre et profonde flamme en transe perpétuelle lancer en langue fon, comme si elle s'adressait aux foules de Cotonou : "Je suis partie depuis si longtemps que je me demande si le son des tambours possède le même pouvoir."
Afriques des grands espaces, de la savane, des forêts, de la plongée dans les masses, des épopées imprévisibles, des sociétés métissées, des anciens empires du Mali, des vaudous sages ou turbulents, des fantômes de l'hémisphère austral, des beautés somaliennes, souriantes ou impavides, des chefferies, des riyautés de sang et d'or ayant survécu aux envahisseurs et se perpétuant à la barbe du siècle... C'est ce foisonnement qui m'aura entraîné - péché capital ? - à recomposer après coup, sans grande méthode, ni fil conducteur trop astreignant, la part béninoise de mes fééries.
À moins que ce soit l'âge, lui encore, qui incite à une autre sagesse et me donne à penser que ce ne sont décidément pas les Africains qui déraisonnent ?"

 

Le vice-roi de Ouidah

Le Vice-Roi de Ouidah

Le Vice-Roi de Ouidah
de Bruce CHATWIN
ed. GRASSET

À peine romancée, la vie d'un négrier brésilien, frère de sang du roi d'Abomey et fondateur mythique du Bénin moderne.

Publié en 1980, ce livre du romancier-voyageur anglais Bruce Chatwin (mondialement célèbre pour son "En Patagonie" de 1977) narre avec vigueur l'une de ces extrêmes bizarreries de l'histoire que peut parfois découvrir le curieux attentif : librement adaptée au cinéma à partir du roman par Werner Herzog ("Cobra Verde"), voici donc la vie de Francisco Manuel da Silva, métis brésilien de basse extraction mais redoutablement déterminé, qui deviendra au début du XIXème siècle capitaine de navire négrier, avant d'obtenir, installé à Ouidah au Dahomey (actuel Bénin), plus grand port négrier d'Afrique à l'époque, au prix de terribles aventures, vexations, inconforts et retournements de situation, en vrai "entrepreneur", le monopole de la traite d'esclaves au Dahomey avec la "bénédiction" du roi d'Abomey, devenu son frère de sang, et de fonder, grâce à une très abondante descendance d'enfants naturels l'une des grandes "dynasties" dirigeantes du Bénin d'aujourd'hui !

N'ayant pu à l'époque combler tous les interstices de l'histoire (réelle) de la famille De Souza (dont fait partie notamment la femme de l'actuel président du Bénin), Bruce Chatwin prit le parti d'imaginer ces quelques vides, et d'appeler son héros Da Silva, ce qui ne l'empêcha pas d'avoir quelques démêlés avec les autorités locales de l'époque... à propos d'une histoire vieille de plus de 150 ans... Mais encore aujourd'hui, certains paradoxes tenaces n'aiment pas être rappelés de manière trop crue...

Un livre passionnant, légèrement desservi toutefois par un style alternant parfois trop violemment une certaine fadeur et un lyrisme excessif...

"Un soir où l'harmattan soufflait, elle rencontra un agent anglais qui remontait de la plage. Il lui parla d'un navire marchand ancré dans la rade. À bord il y avait un professeur venu pour recueillir les plantes et les animaux du Dahomey.
Cette nuit-là elle ne put trouver le sommeil et tenta d'imaginer les traits du professeur. À l'aube elle enfila une robe de mousseline blanche brodée de fleurs bleues. Elle noua un ruban à son chapeau de paille et accompagna Mr. Townsend jusqu'au rivage.
Des crabes s'enfuirent précipitamment devant eux quand ils descendirent le talus de sable blanc. À travers la brume se profilaient la coque et les vergues agitées par le roulis : puis, comme le temps s'éclaircissait, ils aperçurent le rouge du pavillon et les points noirs que formaient les passagers et l'équipage.
Mais le ressac était trop fort. Aucun passager ne put débarquer et les kroumans s'en retournèrent dans leurs cases.
Cinq jours plus tard, la mer se calma. Mr. Townsend envoya le signal "Paré". Elle regarda l'avant de la pirogue se dresser au milieu de l'écume et le dos des kroumans sous le soleil changeant.
Des requins passaient entre les lignes extérieures et intérieures des brisants, au cas où l'embarcation chavirerait : on disait qu'ils avaient une préférence pour la chair des Blancs. Le sorcier debout dans l'eau faisait cliqueter son chapelet à l'arrivée de la première pirogue. Elle priait également. Elle supportait difficilement le spectacle de ces hommes qui pagayaient pour maintenir leur embarcation en droite ligne."

 

Kampuchéa

Kampuchéa

Kampuchéa
de Patrick DEVILLE
ed. SEUIL

Kampuchéa

Kampuchéa
de Patrick DEVILLE
ed. SEUIL

Fascinant voyage au Cambodge, et autour de lui, du XIXème siècle au temps présent.

Publié en 2011, le neuvième ouvrage de Patrick Deville se sortait plutôt brillamment de l'un des grands défis auxquels est confronté le roman dit (souvent abusivement) "d'écrivain voyageur" : proposer un contenu qui ne soit pas uniquement fulgurance anecdotique, et disposer d'un fil conducteur qui permettre d'irriguer la géographie visée en en traversant les époques sans (trop) d'artifice.

Pour nous inviter à parcourir à ses côtés Cambodge, Laos, et dans une moindre mesure, Vietnam, l'auteur a su habilement utiliser le procès international à grand spectacle alors en cours à Pnomh Penh, celui des Khmers Rouges, donnant ainsi immédiatement au propos à la fois épaisseur et tragique, et a choisi intelligemment de structurer le voyage autour du Mékong, seul véritable axe de circulation de la région, et formidable frontière naturelle qui, chamboulée par le heurt des colonialismes français et anglais à la fin du XIXème siècle, ne put finalement jamais jouer ce rôle...

On apprécie donc dans le périple le style sec et toujours subtilement ironique, parfois à la limite du décharné et du moqueur, adopté par Patrick Deville, ses sauts référentiels qui savent ici rester discrets et pertinents (y compris ses fétiches personnels, Savorgnan de Brazza - sujet de son précédent opus, "Equatoria" - et Arthur Rimbaud), et sa froide sagesse dans l'appréciation d'événements historiques parfois singulièrement embrouillés.

Aux côtés de Pierre Loti et d'André Malraux, bien sûr, mais aussi des explorateurs / militaires / aventuriers Doudart de Lagrée et Francis Garnier, et surtout des innombrables personnalités politiques, souverains et dictateurs ayant précédé l'innommable, le régime honni des idéalistes jusqu'au boutistes Khmers Rouges, et leurs 3 ans et demi de pouvoir ayant tenté de démontrer jusqu'où pouvait aller la folie politique, aux côtés de leurs rares dénonciateurs précoces comme de leurs soutiens bien peu éclairés (surtout rétrospectivement, toutefois - ce que ne manque pas de noter l'auteur avec sa sombre malice...), ou encore de ceux qui choisirent, las de 20 ans de guerres indochinoises et encore prisonniers de leur grille de lecture "Spéciale Guerre Froide" (e.g. "mieux vaut des illuminés pro-chinois que de redoutables expansionnistes vietnamiens pro-soviétiques"), de détourner quelque peu le regard durant ces trois années de malheur...

Suffisamment étonnante, brillamment cultivée, toujours efficace, une belle réussite dans ce genre parfois risqué...

"Ponchaud [NDC : le missionnaire catholique présent à l'époque au Cambodge qui fut le tout premier à dénoncer la folie des Khmers Rouges, ici interviewé en 2010] lève les bras au ciel. Les luttes sont sociales et environnementales. C'est le désastre naturel et l'impossibilité de toute contestation. "Que restera-t-il du Cambodge dans dix ans ? Les autorités cambodgiennes ont vendu toutes les forêts, ont bradé des concessions énormes aux étrangers. Les Cambodgiens sont dépossédés de leurs propres terres, avec le cortège de spoliations, d'expulsions. Les affres du présent comptent bien plus pour les Khmers que les tragédies d'il y a trente ans." Toute dénonciation des injustices est impossible à cause du passé khmer rouge. Devant la moindre revendication d'équité, on brandit la menace du retour au communisme. "On peut dénoncer les massacres et exactions en tous genres des Khmers rouges, mais à part Ieng Sary, aucun d'entre eux ne s'est enrichi, ni n'a placé un magot à l'étranger. C'étaient des nationalistes intransigeants et utopiques. On ne peut en dire autant des dirigeants actuels, qui dépècent le pays à leur propre profit." Ces dirigeants sont en majeure partie d'anciens cadres khmers rouges ayant appliqué les préceptes de l'Angkar. Ponchaud soutient l'idée de Sihanouk : il faut en finir, incinérer les ossements des deux musées, organiser une cérémonie bouddhiste. La gestion du charnier de Choeung Ek est aujourd'hui sous-traitée à une société japonaise qui vend des billets pour la visite. Ponchaud semble se dire qu'il faudrait ici une bonne révolution."

 

Dux yuans un kilo de concombres

Dix yuans un kilo de concombres

Dix yuans un kilo de concombres
de Celia LEVI
ed. TRISTRAM

Celia Levi a séjourné un an à Shanghai pour améliorer son chinois, la langue de sa mère. De ce séjour est né ce roman, un récit sur la disparition de la Chine d’avant et sur la cruauté de nos sociétés contemporaines entièrement soumises au pouvoir de l’argent.

Xiao Fei vit avec sa vieille mère, qui devient attachante en devenant sénile, ses deux sœurs Mei Mei et Bei Bei, et son neveu, rivé jour et nuit à son ordinateur, dans un quartier insalubre de Shanghai voué à la destruction.

Xiao Fei, rêveur désœuvré et immobile, est incapable d’agir dans ce monde qui lui échappe ; alors il échafaude des rêves de grandeur ou d’amour -être reconnu comme un lettré, admiré pour ses calligraphies ou en tant que héros résistant face aux spéculateurs qui menacent le quartier, être aimé de sa cousine exilée en Amérique et qui revient en Chine pour étudier la langue-, et il oscille entre ses fantasmes et la colère ou l’humiliation de ne rien accomplir.

"Il ne savait pas de quoi il faisait partie, de rien sûrement, il n’était ni un prolétaire ni un bourgeois. Il sentait pourtant son âme tendre à de grandes actions, à de grandes idées."

Avant l’arrivée des communistes au pouvoir, ses parents étaient des lettrés, déchus au moment de la Révolution culturelle. Xiao Fei se rêve en grand homme de cette Chine d’avant imprégnée de culture et respectueuse de la nature, le pays de son enfance et de la grandeur de son père, tandis qu'il en voit les dernières traces disparaître sous ses yeux.

"Tandis qu'il rêvait Xiao Fei aurait voulu être sur la barque de son enfance, une longue barque fine qui l'aurait ramené sur cette rivière intacte, il aurait regardé les poissons, les algues, la nature lui souriant. Aujourd'hui se disait-il, il ne devait rien en rester, si ce n'était une rive boueuse où les usines pétrochimiques et les incinérateurs crachaient leurs déchets radioactifs."

Alors que ce monde s’émiette, encerclé par les pelleteuses et les spéculateurs, le dernier rempart de la tradition reste la cuisine, jusqu'à ce que même les aliments deviennent inaccessibles (Dix yuans le kilo de concombres), au fur et à mesure de l’écrasement des plus modestes par la société marchande.

"Les raviolis étaient particulièrement réussis, le jus était abondant, il brûlait la langue et se répandait délicieusement dans la gorge. La pâte était délicate, elle glissait entre les baguettes. C'est cela le bonheur, manger de bons xiaolongbao, le reste n'a pas d'importance. Il pensa à la peinture, aux stèles, à l'Histoire, et se souvint que son père lui avait appris que le bonheur ne pouvait venir des parties basses du corps mais du cœur et de l'esprit."

Xiaolongbao : raviolis à la vapeur, spécialité shanghaienne.

Dans la brume électrique

Dans la brume électrique

Dans la brume électrique
de James Lee BURKE
ed. RIVAGES

L'orage n'est jamais loin à New Iberia, en Louisiane, dans les marais qui bordent le golfe du Mexique, et les rêves, la folie, l'apathie ou la mélancolie des hommes semblent être intimement liés aux humeurs de la nature.

Dave Robicheaux, super-flic, au passé néanmoins chargé en coups durs et en alcool, y enquête sur le meurtre d'une jeune femme. Un autre corps va resurgir, celui d'un noir assassiné 35 ans auparavant dans le bayou. Est-ce le corps de l'homme qu'il a vu être lynché autrefois ? Y a-t-il un lien entre ces meurtres et lequel ? Témoin impuissant d'un nouveau meurtre qui le visait, un moment mis en cause par la police, Dave Robicheaux est en proie à des hallucinations de plus en plus fréquentes et réalistes avec des soldats confédérés, hallucinations pendant lesquelles les batailles confédérées et son enquête s'entremêlent dans une sorte de continuum.

« Lorsque je m'éveillai de mon rêve, la grisaille du ciel était pleine d'une douzaine de ballons à air chaud, peints aux couleurs criardes des chariots de cirque, leurs ombres indistinctes venant zébrer toits de grange, chemins de terre, maisons en bardeaux, bazars, groupes de vaches, bayous en méandres, jusqu'à ce que les ballons eux-mêmes ne soient plus que de petites taches dans le lointain au-dessus de l'horizon d'un vert estival aux abords de Lafayette. »

Une ambiance très particulière, qui laisse une trace durable.

2666

2666

2666
de Roberto BOLANO
ed. FOLIO

Lire 2666 de Roberto Bolaño est un petit défi.

Écrire sur 2666 est un défi beaucoup plus grand, tant ce livre est un monde, comme s'il avait l'ambition et réussissait à englober l'humanité et la littérature en un seul livre.

A travers la recherche de l'écrivain invisible Benno von Archimboldo par quatre universitaires européens qui lui ont consacré leur vie, on aboutit au Mexique, à Santa Teresa, ville où des centaines de crimes de femmes sont commis et non élucidés, inspirés par les crimes réels de Ciudad Juarez.

Santa Teresa est le centre de gravité de ce livre, le lieu vers lequel tous les personnages convergent.

2666 est l'humanité. Comme dans la vie, certains personnages restent et d'autres passent, et on ne le sait pas quand on les croise pour la première fois. Ni pour la dernière fois. 2666 nous fait parcourir le vingtième siècle européen avec la vie d'Archimboldi, nous emmène d'Europe au Mexique, nous fait errer. 2666 contient en lui l'errance, le désœuvrement et le spectacle de la folie. Avec la longue litanie des crimes de Santa Teresa décrits de façon froide, clinique, on est dans la déshumanisation des crimes qui ouvre la porte de l'horreur.

2666 est la littérature, et on a parfois le sentiment que le livre ne parle que de lui-même.

« ... son ancien collègue autrichien, qui préférait nettement, sans discussion, l'œuvre mineure à l'œuvre majeure. Il choisissait "La métamorphose" plutôt que "Le Procès"..., "Un cœur simple" plutôt que "Bouvard et Pécuchet"... Quel triste paradoxe, pensa Amalfitano. Même les pharmaciens cultivés ne se risquent plus aux grandes œuvres imparfaites, torrentielles, celles qui ouvrent des chemins dans l'inconnu. Ils choisissent les exercices parfaits des grands maîtres. Ou ce qui revient au même : ils veulent voir les grands maîtres dans des séances d'escrime d'entraînement, mais ne veulent rien savoir des vrais combats, ou les grands maîtres luttent contre ça, ce ça qui nous terrifie tous, ce ça qui effraie et charge cornes baissées, et il y a du sang et des blessures mortelles et de la puanteur. »

2666 est un continent, un océan, un grand livre.

Zone de combat

Zone de combat

Zone de combat
de Hugues JALLON
ed. VERTICALES

Intense travail fictionnel sur le langage de la peur au quotidien, lénifiant ou violent.

Publié en 2007, le second texte d'Hugues Jallon poursuit un remarquable travail de subversion et de retournement de la langue. Après avoir ainsi "traité" le vocabulaire et la syntaxe des "rapports" des services secrets et autres officines à propos du développement incontrôlé des paradis fiscaux dans "La Base. Rapport d'enquête sur un point de déséquilibre majeur en haute mer" en 2004, il s'attaque ici avec un talent déroutant au vocabulaire de la peur quotidienne et médiatisée.

Ces 25 "semaines" de préceptes, de méditations et de prescriptions s'adressent à un lecteur inconnu, qui hésite selon les moments, ou selon les mots, entre assumer le rôle d'un combattant victime de stress post-traumatique, d'un consommateur lambda exposé à d'éventuels attentats dans des centres commerciaux, d'un cadre supérieur ou dirigeant surmené, sentant venir le licenciement en même temps que le "burn-out", ou encore d'un simple couple parental devant à tout prix "protéger" sa progéniture, ou d'oligarques réfugiés dans leurs bunkers plus ou moins métaphoriques et assistant à la montée inexorable des périls...

La langue se fait tour à tour technicienne, doucereuse, rassurante, ou au contraire violente, impérative et incantatoire, sur un mode pas si éloigné des "Slogans" de Maria Soudaïeva / Antoine Volodine. Un texte parfois déroutant mais extrêmement fort.

"DANS LA ZONE DE COMBAT

nous le savons

quelques consignes claires assureront une prolongation significative de votre activité quand bien même le suivi régulier des procédures, l'observation rigoureuse d'instructions personnalisées, la reprise des exercices inscrits au programme, la remontée de l'indice de confort général, le redressement significatif des profits personnels

s'achèveraient en tuerie générale."

"LAISSER PARLER SON FOR INTÉRIEUR.
SE RASSURER.

Seulement voilà.
Bien à l'abri dans les étages supérieurs
les yeux fixés sur le paysage
c'est ça
bien à l'abri dans les étages supérieurs
nous avons observé
la mise sous protection de nos intérêts vitaux
les efforts accomplis dans la surveillance des filières
l'amélioration sensible de notre capacité de réaction.

SE PROJETER DANS L'AVENIR.
DÉFINIR DES OBJECTIFS.
MÊME LES PLUS MODESTES."

 

Vies minuscules

Vies Minuscules

Vies Minuscules
de Pierre MICHON
ed. FOLIO

"Vies minuscules" est comme l'ascension d'une paroi rocheuse. L'ascension est lente, demande un effort, mais la paroi offre de multiples prises pour l'esprit, et des plateaux où l'on peut reprendre son souffle, et cheminer paisiblement dans le texte.

Puis, quand on a parcouru l'ensemble, on peut revenir, s'y attarder, en jouir sans effort.

"Vies minuscules" nous montre une France archaïque, paysanne, catholique. Même si certaines histoires se déroulent dans la deuxième moitié du 20ème siècle, le monde qui apparait sous nos yeux appartient encore au 19ème siècle.

Avec un matériau romanesque souvent très mince, un fragment d'histoire réel ou imaginé, Pierre Michon nous fait voir un monde ; telle la vie d'André Dufourneau, orphelin hébergé comme garçon de ferme chez ses arrière grands-parents pendant dix ans et parti en Afrique faire fortune, dont le destin et la mort sont un morceau de la légende familiale.

Mais, le sujet central du livre, ce sont les mots, l'écriture et les doutes de celui qui a la prétention de devenir écrivain.

"On me disait ainsi qu'à Paris m'attendait peut-être une manière de guérison ; mais je savais, hélas, que si j'allais y proposer mes immodestes et parcimonieux écrits, on en démasquerait aussitôt l'esbroufe, on verrait bien que j'étais, en quelque façon «illettré»".

Des vies minuscules transfigurées par une écriture majuscule.

La minute prescrite pour l'assaut

La Minute prescrite pour l'assaut

La Minute prescrite pour l'assaut
de Jérôme LEROY
ed. MILLE ET UNE NUITS

Annoncée, évidente depuis plusieurs années pour Kléber, le héros du livre, la fin du monde est là - attentats et guerre nucléaire, fièvre hémorragique tueuse de masse, enfants accros aux jeux vidéos qui deviennent des assassins sanguinaires, forces spéciales de sécurité qui tuent sans sommation... - une fin du monde causée par la marchandisation, les pavillons de banlieue et les centres commerciaux et surtout par l'acceptation de ce monde.

« Elle se redressa, se cambra pour voir le plan de travail de la cuisine. Il n'y avait plus de cheverny. Qu'est-ce-qu'elle picolait tout de même. Oui, mais elle savait l'Odyssée par cœur. Kléber lui avait souvent dit qu'une fille qui savait l'Odyssée par cœur, tenait l'alcool comme elle et de plus connaissait le sens des mots « procrastination » et « obsidional », tout ça alors qu'elle était née après le premier choc pétrolier, eh bien, une fille comme ça n'avait rien à craindre, même si elle souffrait précisément, d'après lui, de procrastination obsidionale. »

Dans ce chaos, « La minute prescrite pour l'assaut » est un mode d'emploi pour la fin du monde, une ode à la littérature, à Proust, Chateaubriand, à l'Odyssée, au sexe, au plaisir, aux bons vins, au Bollinger vieilles vignes, aux séries B des années 70, à Richard Fleischer et à Amy Winehouse. L'éloge du plaisir, du contre-courant et de ce qui est inutile.

Un vrai coup de cœur, drôle et tragique.

L'activité frénétique de février

Mercredi 29 janvier, nous sommes fiers de recevoir Valentine Goby et David M. Thomas pour une rencontre croisée autour de la littérature concentrationnaire, à travers leurs romans respectifs : Kinderzimmer (Actes Sud) et Nos yeux maudits (Quidam). + d'infos.
 
Vendredi 31 janvier, Hugues Jallon, l'auteur de Zone de combat et Le début de quelque chose (Verticales) évoquera avec nous sa critique implacable des dérives, des phobies et de l’endoctrinement à l’œuvre dans nos sociétés occidentales contemporaines. + d'infos.
 
Du 31 janvier au 9 février, la librairie Scylla fête se 10 ans de l'autre côté du détroit ! Promotion de 50% sur tout son stock d'occasion, ouvertures exceptionnelles et apéro, à retrouver sur www.scylla.fr.
 
Jeudi 6 février, l'auteur et metteur en scène Jean-François Peyret jouera notre libraire d'un soir et présentera une sélection de livres qu'il aime. + d'infos.
 
Mercredi 12 février, nous aurons la joie d'accueillir Laird Hunt, écrivain célébré, professeur de littérature et d'écriture à l'Université du Colorado, à l'occasion de la parution de son dernier roman Les bonnes gens (Actes Sud). + d'infos.
 
Jeudi 20 février, après sa lecture musicale de La France tranquille qui nous avait ravis en 2011, Olivier Bordaçarre revient en Charybde pour évoquer son nouveau roman Dernier désir (Fayard). + d'infos.
 
Mardi 25 février, vous pourrez nous retrouver comme librairie volante au ciné-club de l'Institut Henri Poincaré pour la projection du Voyage fantastique de Richard Fleischer (entrée libre mais sur inscription : www.ihp.fr)
 
Mercredi 26 février, nous avons le plaisir de recevoir Mamadou Mahmoud N'Dongo à l'occasion de la parution de son dernier roman Les corps intermédiaires (Gallimard). + d'infos.
 
Vendredi 28 février, passez une soirée avec les éditions Zulma : George-Olivier Chateaureynaud présentera Épépé de Ferenc Karinthy. + d'infos.
 
A très bientôt, en Charybde ou en ligne !

Epépé

Épépé

Épépé
de Ferenc KARINTHY
ed. ZULMA

Ferenc Karinthy, auteur hongrois prolixe et à ce jour peu traduit en français, publia Épépé, qu’il considérait lui-même comme son œuvre majeure, en Hongrie en 1970.

Budaï, un linguiste hongrois en partance pour un congrès à Helsinki, s’est endormi dans l’avion. À son arrivée, un bus le conduit au centre de la ville, où il se rend compte qu’il a par erreur (mais laquelle ?) débarqué dans un pays inconnu. Malgré sa connaissance exceptionnelle des langues, son esprit rationnel et extrêmement logique, son approche méthodique, son opiniâtreté, la langue de ce pays reste pour lui totalement hermétique. Et toutes ses tentatives pour repartir, tous ses questionnements pour comprendre, ne serait-ce qu’un mot, se heurtent à des regards indignés, torves, ou tout simplement vides.

Comment se faire entendre dans cette ville envahie par la foule, où se pressent partout des files d’attente monstrueuses ? Budaï est en proie à l’oppression et l’enfermement intellectuel et physique, totalement isolé dans une foule tentaculaire en perpétuel mouvement, «une masse gris noirâtre indifférente et impersonnelle, une chair à saucisse vivante et houleuse».

«Dans la rue, la circulation ne faiblit pas par rapport au soir précédent, toujours autant de véhicules et autant de piétons, klaxonnades, bousculades : il n’arrive pas à saisir où court et d’où afflue tout ce monde à cette heure-ci, du travail ou vers leur travail, ou dans quel but, et simplement qui sont tous ces gens, d’où jaillissent-ils constamment en un tel flot intarissable ?... Personne ne se soucie de lui, on ne daigne même pas le regarder, et si une seule seconde il cesse de se concentrer ou s’il rêvasse, il est aussitôt poussé d’un grand coup, propulsé dans n’importe quelle direction, il est laborieux de se maintenir debout. Il commence à constater que lui aussi doit se comporter violemment, jouer des épaules et des coudes s’il veut progresser ou atteindre un but quelconque.»

Grâce à son acharnement, il trouve le métro, réussit à se nourrir, à faire soigner une rage de dents, mais ne peut entrer en communication avec personne… ou presque. Bientôt son argent s’épuise, il est à la rue, et «ne possède plus rien, en dehors des quelques centimètres cubes de son crâne*».

Est-il dans un pays étranger, sur une autre planète ? Sa conscience s’effiloche dans ce cauchemar éveillé, il se fond dans le mouvement et en vient par moments à douter qu’un autre pays existe en dehors de son imagination. Vision totalitaire, métaphore de l’oppression en Hongrie après 1956, Épépé est un livre totalement captivant dans lequel on avance avec fièvre, comme Budaï, pour trouver une sortie.

*1984, George Orwell

En finir avec Eddy Bellegueule

En finir avec Eddy Bellegueule

En finir avec Eddy Bellegueule
de Edouard LOUIS
ed. SEUIL

"De mon enfance je n'ai aucun souvenir heureux. Je ne veux pas dire que jamais, durant ces années, je n'ai éprouvé un sentiment de bonheur ou de joie. Simplement la souffrance est totalitaire : tout ce qui n'entre pas dans son système, elle le fait disparaître."

Un jeune homme, étudiant normalien et issu d’un milieu très pauvre dans un village du Nord de la France, auquel sa délicatesse, ses manières efféminées et son attirance, alors refoulée, envers les hommes, n’ont valu que brimades, insultes et coups pendant toute son enfance et son adolescence, écrit et publie à seulement vingt-deux ans ce roman autobiographique.

Et c’est un livre remarquable, au ton juste, échappant pour l’essentiel aux écueils qui le menaçaient, et qui permet de toucher du doigt les barrières quasiment infranchissables de la pauvreté, de l’éducation et du langage, par le témoignage de celui, être exceptionnel, qui a réussi à franchir ce mur.

Le titre, «En finir avec Eddy Bellegueule», et la cohabitation dans le récit de la parole de l’auteur, devenu Edouard Louis, et des mots des parents et des habitants du village, font s’ériger ce mur du langage, entre ceux qui sont exclus et les autres.

"Bellegueule est un pédé puisqu’il reçoit des coups."

La violence, verbale ou physique, est omniprésente au village, envers le narrateur, les femmes, les immigrés, et les habitants, impuissants face à leur vie sans perspective et face à ce qui est la cause réelle de leurs maux (le manque d’argent, le travail harassant à l’usine, le chômage, l’exclusion), trouvent toujours, avec l’aide de la télévision constamment allumée, et que les enfants regardent six à huit heures par jour, d’autres cibles à stigmatiser : ceux, plus pauvres qu’eux, montrés du doigt comme des fainéants qui abusent du système, les noirs ou les arabes.

"Mais alors tu fous quoi de tes journées si tu n’as pas la télé ?"

En devenant pensionnaire à Amiens à son entrée en seconde, l’auteur réussit à s’extraire de son milieu, à briser l’enchaînement de vies identiques qui se succèdent d’une génération à l’autre, et nous livre ce récit vécu de l’intérieur et qui rappelle le mémorable «Quai de Ouistreham» de Florence Aubenas.

"Des années après, lisant la biographie de Marie-Antoinette par Stefan Zweig, je penserai aux habitants du village de mon enfance et en particulier à ma mère, lorsque Zweig parle de ces femmes enragées, anéanties par la faim et la misère, qui, en 1789, se rendent à Versailles pour protester et qui, à la vue du monarque, s'écrient spontanément "Vive le roi !" : leurs corps - ayant pris la parole à leur place - déchirés entre la soumission la plus totale au pouvoir et la révolte permanente."

Dachau Arbamafra

Dachau Arbamafra

Dachau Arbamafra
de LE GOLVAN
ed. LES DOIGTS DANS LA PROSE

De quoi le prénom Dachau peut-il être le nom ? 130 pages échevelées et fortes pour y répondre.

Publié en 2012 aux Doigts dans la Prose, ce premier texte de Nicolas Le Golvan, paru six mois avant son roman « Reste l’été » chez Flammarion, porte, sous des dehors d’abord gouailleurs, la marque des grandes œuvres.

En 130 pages échevelées, voici donc la naissance, l’enfance et l’adolescence d’un mystérieux jeune homme, né à Gien d’un couple âgé, après le passage de trois sordides rois mages, que la crainte de leur retour vérificateur, promis pour l’année suivant la conception, contraint ses parents à prénommer Dachau.

Si le flot de l’écriture magnifique, tour à tour drôle, incisive et curieusement poétique, engloutit en effet, comme cela a été joliment dit par ailleurs, une étonnante anti-éducation sentimentale où une vieille dame indigne à force d’être trop digne, une petite amie ignorante et une routarde salvatrice se relaient pour faire de Dachau ce qu’il doit devenir, il est surtout mis au service, culminant dans un final hallucinant, d’une mise en perspective rageuse et audacieuse du devoir de mémoire du génocide, de sa récupération marchande, de ses cycles parfois impensables, associant selon la conjoncture ou la marche du temps, oubli et ignorance, négation perverse, culpabilité collective impossible à racheter, ou bien disneylandisation.

Cherchant avec fougue le sens de sa vie et de son nom, le jeune Arbamafra permet à Nicolas Le Golvan de nous donner un texte qui résonne fort, entre formules qui valent beaucoup plus que leur emporte-pièce apparent et réflexions hautes en couleurs sur un devenir mémoriel bien incertain.

Création purement littéraire qui pense pourtant savamment l’horreur, voici un texte qui vient aussi télescoper presque joyeusement les excellents « Kinderzimmer » de Valentine Goby et « Nos yeux maudits » de David M. Thomas, qui résonne avec les impensables images, d’une paisible noirceur, du « Week-end à Oswiecim » de Patrick Imbert, et qui pourrait s’insérer aisément dans le piège narratif total construit par Paul Verhaeghen avec son énorme « Oméga mineur ».

« On m’a donné le prénom des enfants incroyables, de ceux qui sont une promesse de vie opiniâtre, des poids plume à la naissance, aussi flasques qu’un rôti cru, sans ficelle ni barde et qui feront suer leur monde toute leur vie, assidus comme la pluie, fidèles au lever de chaque jour, corrosifs, pas possibles, increvables. Moi.

Moi, parce que ma mère avait ri dans ses larmes à l’annonce d’un fils. Moi pour ne pas dire franchement Isaac, une sorte de référence douce, un clin d’œil biblique. Non pas. C’était la Bible. Quelque chose de messianique est venu sourdre et gaver l’air d’une odeur prégnante d’épandage. Quelque chose a secoué l’espace, ici à Gien, où rien n’a jamais fait écho que les bombes de 40. »

« Justement, ce soir-là, ils étaient venus à trois, des étrangers, trois jeunes branleurs frappant à la porte postformée du pavillon de chez moi. Ils étaient trois et sont entrés par-dessus le paillasson. L’homme sage les a accueillis en résignation, espérant éteindre ce feu monstrueux qui les avait poussés chez lui sans hasard. Il connaît bien cette énergie qui roule les abrutis terreux, comme le bousier sa boule, jusque chez le vieux et sa femme, presque aussi vieille. »

 

Kinderzimmer

Kinderzimmer

Kinderzimmer
de Valentine GOBY
ed. ACTES SUD

Quand elle retournera dans cette classe, au lycée, Suzanne Langlois dira exactement cela : il faut des historiens pour rendre compte des événements ; des témoins imparfaits, qui déclinent l'expérience singulière ; des romanciers, pour inventer ce qui a disparu à jamais : l'instant présent.

 

C'est bien à ce dernier défi que se frotte Valentine Goby dans Kinderzimmer. Raconter, imaginer l'expérience concentrationnaire sous un angle totalement déstabilisant : celle d'une captivité vécue au quotidien, vue sous l'angle des sensations, des sentiments qui vous assaillent en foule. La peur, la désorientation des premiers heures, la promiscuité, la découverte des règlements et du langage créé de toutes pièces par des détenues venues des quatre coins de l'Europe. Le corps qui se transforme et souffre au fil de la faim, des brimades, de la folie et du sadisme des tortionnaires.

 

Et puis, aussi, les menus actes de résistance face à l'ennemi, preuve qu'on existe encore, malgré tout. Les amitiés qui se nouent pour pouvoir se raccrocher à  un espoir d'humanité. Les nouvelles qu'on essaie de glaner, de voler presque pour savoir si, enfin, la guerre va prendre fin.

 

Et surtout, pivot, point focal du récit, ce corps dont à 20 ans on ne sait presque rien, et qui va donner la vie.

 

Devenir mère à Ravensbruck...

 

Loin, forcément et heureusement très loin des oeuvres autobiographiques qu'ont laissé Charlotte Delbo, Primo Levi ou autres Jorge Semprùn, Valentine Goby emprunte les chemins de traverse de la fiction et réussit un petit miracle d'équilibre : évoquer l'insoutenable sans jamais oublier l'espoir et la lumière.

Un plat de sang andalou

Un plat de sang andalou

Un plat de sang andalou
de David M. THOMAS
ed. QUIDAM

Narration affûtée d'une tranche de guerre d'Espagne. De la belle chaleur sous les bombes.

Gallois né en Angleterre, fils d'ouvrier et longtemps militant syndical, écrivant en français et vivant à Limoges, David M. Thomas est un singulier écrivain.

Publié en 2010 par le formidable Quidam Éditeur, ce premier tome d'une trilogie dédiée aux Républicains espagnols donne peut-être à lire le travail en français qui se rapproche le plus, avec bonheur, du "New Italian Epic" cher aux Wu Ming, à Valerio Evangelisti ou à Giuseppe Genna : exceptionnel travail de documentation en amont, utilisation des codes du roman historique ou du thriller historique, mais "transfigurés" par une savante utilisation de ressources narratives pointues (voix multiples et inversions de points de vue, dialogues entrecoupés de monologues intérieurs, parenthèses sarcastiques ou explicatives distanciées), puissante politisation du propos, protagonistes terriblement incarnés.

À l'issue de ce travail d'une grande intelligence, cette tranche de guerre d'Espagne (dans laquelle quelques militants combattants isolés dans l'andalouse Almeria par les offensives fascistes, vivent guerre, amour et fraternité internationaliste au plus haut degré, constatant avec dépit et rage, mais sans pessimisme fondamental, que les monstrueuses rivalités internes orchestrées par les staliniens avec la molle complicité des dirigeants "bourgeois" de la République, à l'encontre des communistes libertaires, trotskystes et anarchistes, sous l'oeil torve des "démocraties occidentales", sont en train de perdre la guerre beaucoup plus sûrement que tous les assauts des unités franquistes, des divisions mussoliniennes ou de la légion Condor...) prend une vie étrange, rehaussée de quelques figures d'anthologie telles le salvateur consul anglais, et nous donne un moment de chaleur et d'humanité rares, sous les bombes, la mort et l'exil qui se profilent. Une lecture hautement recommandable.

"Et on attend toujours cette fameuse offensive tant claironnée aux environs de Madrid. Toute l'Espagne républicaine l'attend, ce qui signifie que toute l'Espagne fasciste l'attend aussi. Et l'élément de surprise alors ? Quels stratèges ! Ah mais non hein, quelle brillance ! Epatante. Encore un abattoir annoncé à l'avance. Lions led by donkeys, c'est ce qu'on a dit de vous, Papa, de toi et de tes camarades de la Grande Guerre, des lions commandés par des ânes.
Une cigarette, oui, pour calmer un peu les nerfs mais putain de merde, commandés par Trotski ou quelqu'un de son talent, on n'en serait pas là, c'est sûr. En moins d'un an et partant de rien, il a su organiser une armée capable d'opérer sur onze fuseaux horaires, et non seulement il avait toutes les forces tsaristes rangées contre lui, tous les Kornikov, les Youdenich, les Koltchak, tous les généraux de l' Ancien régime, mais pas moins de dix-neuf armées étrangères. Et il en est sorti vainqueur. Et nous, qu'est-ce qu'on a ? Des simplets, des vaniteux, des ambitieux, des aveugles, des cigales. Des troufignons. Nothing but fucking wankers."

 

Les bonnes gens

Les bonnes gens

Les bonnes gens
de Laird HUNT
ed. ACTES SUD

Comme le Beloved de Toni Morisson, Les bonnes gens s'ouvre sur la mort d'un bébé et son empreinte sur la maison, les gens. Une malédiction.
 
Les bonnes gens est un roman à plusieurs voix, chacune chargée de sa propre douleur, marquée par sa propre obsession. Il y a l'homme au puits, Ginny Lancaster, la tante Z, Prosper à deux voix, Lucious qui aurait dû s'appeler Joseph... Ginny tient la majeure partie du récit. Ginny est vieille comme elle était jeune alors, et son esprit ressasse des boucles dans le temps. L'éblouissante naïveté de la jeune fille côtoie la mortification de la vieille dame.
 
La jeune Ginny quitte ses parents, séduite par homme qui lui promet le paradis. Et même si la bicoque n'est pas la demeure qu'il a décrite, même si son domaine n'est rien encore, il la conduit effectivement dans un coin de paradis du Kentucky.
 
Mais les porcs souillent les couronnes de fleur, et l'anathème de la vieille Ginny rappelle en permanence que quelque chose de malsain était à l'oeuvre alors, dont on découvre morceau par morceau l'étendue des dégâts. Les porcs vaquent en liberté sur le terrain et transforment la prairie en boue. L'obscénité de la viande, les cris des porcs que chacun doit égorger tour à tour et la vieille Ginny rappellent que la jeune fille a été/sera victime puis bourreau, puis victime... dans le cercle infernal et ordinaire de la violence.
 
Une ombre a tout recouvert à présent.
Il y avait déjà une ombre suffisamment profonde pour qu'on s'y noie, alors.
Pour me noyer, moi et ces filles. Noyer le petit Alcofibras. Noyer ces pâquerettes. Cette prairie. Ces tomates. Ce soleil.
Cleome et Zinia m'aidèrent à m'installer dans la maison de Linus Lancaster, elles m'aidèrent quand il commença à me faire venir dans sa chambre. 
Elles m'aidèrent, mais jamais je ne les aidai.
 
Difficile de parler des livres de Laird Hunt sans les déflorer.
Comme dans Indiana, Indiana, les narrateurs tournent autour d'une vérité simple et terrible. Les mots pour la dire arrivent tard ou n'arrivent jamais. L'ingénuité, vraie ou fausse, l'incompréhension, le remords ou la mémoire qui refuse sont autant d'obstacles au dévoilement cru. Laird Hunt ensevelit les faits sous un échevau d'histoires qui prennent vie, les morcelle et les disperse parmi des souvenirs heureux.
 
Et comme dans Indiana, Indiana, l'effet est poétique et puissant, onirique et douloureux. Beau.
 

Ultimo

Ultimo

Ultimo
de Charles ROBINSON
ed. ERE

Hilarant jeu textuel à contraintes, d'où surgissent poésie barbare et effets surprenants.

Publié en 2012 aux éditions ère, en marge de ses deux premiers romans "Génie du proxénétisme" et "Dans les Cités", ce texte de Charles Robinson constitue un redoutable exercice de style, cherchant à créer de baroques assemblages dans la lignée de prédécesseurs prestigieux impliquant des tables de dissection, des machines à coudre et des parapluies, en s'appuyant sur un arsenal de contraintes avec lequel certains des mathématiciens de l'Oulipo familiarisèrent jadis le lecteur.

Ainsi en est-il de ces 92 définitions recomposées à partir d'un dictionnaire : chaque page ciblée voit ses définitions brisées en menus morceaux, avant d'être recomposée en une nouvelle notule au service du premier mot de la page. Un résultat savoureux et nimbé d'une subtile ironie, grâce au polissage discret mais efficace que fait subir l'auteur aux mots ainsi pré-agencés.

"ANTHONOME (n.m.)
La théorie cosmologique stipulant que l'univers a été créé pour que l'homme puisse l'observer et qui fait de l'humanité la cause finale de toutes choses est une page brillante, digne de figurer dans une radiation atomique, un extrait de goudron de houille, une souche de bactéries due à l'inhalation d'un champignon, un amas de plusieurs furoncles avec nécrose de la partie centrale. Sa larve détériore les encéphales volumineux s'appuyant pour marcher sur le dos des phalanges des mains et ses oeufs aux effets nocifs infiltrent les institutions, les techniques, des diverses sociétés."

"ROMAN (n.m.)
Pièce poétique simple, assez populaire, sur un sujet sentimental et attendrissant, caractérisé par le développement d'une iconographie idéalisée, d'aventures macabres, de brigands, de fantômes. "Ca se lit comme un roman : c'est invraisemblable" (BARBEY). Tendance à succès récusant la narration traditionnelle, négligeant tout à fait le néoclassicisme ("la technique romanesque"), pour courir après les appareils de perfection et les formes sauvages.
- Le romancier (PAR EXT. vagabond, personne sans domicile fixe), déformant plus ou moins les faits, transcrit en caractères qui forment des idées une langue écrite différemment. Il substitue au latin les langues locales des pays conquis."

 

Nos yeux maudits

Nos yeux maudits

Nos yeux maudits
de David M. THOMAS
ed. QUIDAM

Deuxième tome de "l'Iliade" des Républicains espagnols. Raid fou et désespéré sur Mauthausen en 1944.

Publié en 2010, toujours chez le remarquable Quidam Editeur, le deuxième tome de la trilogie de l'inclassable David M. Thomas (gallois, ouvrier et militant, écrivant en français et vivant à Limoges) poursuit ce que l'éditeur appelle fort justement "l'Iliade des Républicains espagnols".

Toujours dans cet esprit si proche du "New Italian Epic" des Wu Ming, le petit groupe fraternel et internationaliste, échappé de justesse du piège d'Almeria, en Andalousie, à la fin du tome précédent, s'est réfugié dans l'Irlande neutre lors du second conflit mondial. Inactif car profondément dégoûté par la veulerie des "démocraties" face à Franco. Pourtant, lorsqu'ils apprennent que leur camarade italien, arbitrairement interné en France au début du conflit, est désormais captif et mort en sursis dans le camp de concentration autrichien de Mauthausen, ils concçoivent un plan, éblouissant d'audace et de risque assumé, pour aller le délivrer. Un raid fou, au coeur du Reich moribond mais encore pourvu de crocs acérés, en septembre 1944, servi par un sens du récit tout en multiples subjectivités et en voix dissonantes, et par une documentation effrayante dans son détail inexorable.

Dans une tonalité nettement différente de celle du premier tome, un magnifique récit et une construction littéraire subtile pour un "roman d'aventure" pas comme les autres. Et l'on y croisera à nouveau, avec bonheur, le personnage hors normes, échappé d'une farce russe, qu'est l'ex-consul britannique qui avait déjà sauvé la mise des protagonistes en 1937...

"Solena montre aux autres comment gonfler les vessies de porc que j'ai moi-même achetées chez le boucher Dlugacz de Dorset Street, mais à leurs yeux, je suis devenu invisible, parce que bien sûr que j'y arriverai, parce qu'il n'y a pas de quoi s'en faire, parce que c'est facile, enfin. Facile pour eux qui nagent bien. Je suis seul à savoir que ces eaux sont trop fortes pour moi, que je serai pris dans le courant, asphyxié, poussé vers le fond encore et encore, et je me débattrai, mais ce sera en vain, je paniquerai comme toujours, étouffé, et serai balayé comme un fétu de paille, les poumons plombés, inondés par un fleuve autrichien, noyé.
"Non, sérieux, je leur dis, je n'y arriverai pas. Vous avez vu ce courant ?"
Solena me passe une vessie gonflée que j'enfourne machinalement dans un sac à dos en attendant une réaction. Elle me tourne le dos, s'occupe d'une autre vessie, celle qui va se charger de Marco, qui nage quand même mieux que moi. Ils se disent que je vais surmonter ma peur, qu'on ne peut pas changer de plan maintenant pour une simple histoire de trouille. Non, j'emprunterai le pont, tout seul.
"J'emprunterai le pont."
"Tu ne peux pas emprunter le pont", dit Dartmann, comme à un enfant.
"Allez, ça ira, tu verras", dit Solena, lamentable devin.
"Je crois qu'il a vraiment peur, là", dit Marco.
"Je sais ce que tu ressens", me dit Eleuterio.
"Oui ?"
"Quand j'étais au bord de la carrière de Mauthausen, dit-il, à peine avais-je vu le fond que ça m'a fait comme un immense aimant. Et tu m'as attrapé. À mon tour maintenant." "

 

Black Fez Manifesto

Black Fez Manifesto

Black Fez Manifesto
de Hakim BEY
ed. ERE

La fulgurante poésie pirate de Hakim Bey

Sans doute davantage connu en France pour son inlassable activité d'enquêteur contre-culturel, de créateur de l’anarchisme ontologique, du terrorisme poétique, des utopies pirates, des zones d’autonomie temporaire, du post-soufisme de terrain, et comme inspirateur depuis trente ans d’une part importante du techno-anarchisme et des communautés de hackers, Peter Lamborn Wilson (aka Hakim Bey) est aussi - et peut-être surtout - un formidable poète contemporain.

Publié en 2008 chez Autonomedia à New York, traduit en français en janvier 2014 par Émilie Notéris aux éditions ère, Black Fez Manifesto rassemble l’essentiel de la poésie concoctée par l’inclassable gourou.

Comprenant une cinquantaine de textes poétiques courts (allant d’un paragraphe à quelques pages) et quelques magnifiques communiqués du Front de Libération de Cro-Magnon, le recueil propose un voyage touffu et même ardu par moments, tant le corpus dans lequel Hakim Bey puise son inspiration et ses références est foisonnant et varié, associant sans hésiter les thèmes issus des nombreux essais écrits depuis les années 80, mêlant littérature anarchiste, exploration technologique, faits bruts issus d’une actualité sociale et politique, mysticisme oriental, ésotérisme universel, reportage industriel, bribes de science-fiction, ou encore méditation échappant au désenchantement.

Dans ce dense réseau d’images et de résonances qui ne se dévoilent pas toujours immédiatement, des fulgurances surgissent très régulièrement, parvenant alors à ce miracle d’équilibre, fatalement instable mais incroyablement juste, entre émotion irrépressible et intelligence aiguë, entre introspection solitaire du lecteur et encouragement à l’action collective. Comme l’écrivait fort joliment Louise Landes Levi lors de la sortie américaine, « Hakim Bey est un chaman, il joue son tambour et son rôle partout et chaque fois qu’il le peut ».

Sous une forme quelque peu déroutante, indéniablement l’un de ces livres vers lesquels on sait, dès la première lecture, que l’on reviendra souvent, en de nombreux temps et de nombreux lieux.

« BIBLIOMANCIE
"Contre le culte des livres" - Mao Tsé-Toung

Ce livre a changé ma vie, mais
malheureusement, personne d'autre ne l'a jamais
lu peut-être quelques solitaires
cow-boys avec leurs guitares emersoniennes
une fois annoté écorné souligné
marges éclaboussées par des exclamations & des étoiles
dans une sorte d'omniomancie ou
de sortilège sur absolument tout ou
les deux à la fois, autoportrait
social-réaliste avec pipe chien & coudières
pour colportage dans les régions
au-delà du pôle en espérant toujours
atteindre le
lecteur parfait. »

Le vin de longue vie

Le vin de longue vie

Le vin de longue vie
de N. D. COCEA
ed. CAMBOURAKIS

Au début de sa carrière, un jeune juge auxiliaire est nommé dans une bourgade de la campagne moldave, dans le district de Cotnar, dominée par la vigne de Maître Manole Arcasch. Cet homme de quatre-vingt dix ans, immensément riche, érudit, d’une longévité d’autant plus suspecte qu’il se tient à l’écart de la communauté de notables de cette petite ville, est la cible de toutes les rumeurs et calomnies perfides de la part de ces vautours lorgnant sur son héritage.

Le jeune magistrat, féru de lecture et curieux de nature, finit par se lasser des «grouillements de cette vermine affamée autour d’un cadavre présumé», et passe ses après-midis à parcourir les sentiers, le long des vignes et des champs idylliques, loin de la médiocrité de ce petit groupe, en rêvant de pouvoir accéder à la bibliothèque de Maître Manole.

C’est le long de ses sentiers qu’il rencontre le vieil homme, un épisode magnifique autour de la lecture d’un poème de Baudelaire. Cherchant à découvrir le secret de sa longévité, il apprend à connaître et à aimer cet homme, amoureux de la nature et de la littérature, un athée féroce, et surtout un homme dont la curiosité et la recherche d’un idéal égalitaire sont restées intactes malgré les années.

Œuvre militante publiée en 1931 par N.D. Cocea (1880-1949), «Le vin de longue vie» est, au-delà de la dénonciation des travers de la Roumanie et de la religion, une fable épicurienne intemporelle dédiée à la nature, au vin et à l’amour.

«Élevant un verre au niveau de la bougie, il me demanda : -Que t’en semble ? Ce qu’il me semblait ? Dans le verre, ce n’était pas du vin mais de l’ambre. Des ondes cramoisies, phosphorescentes, dansaient en irisations infinies dans la masse compacte de ce vin qui avait presque la consistance de l’huile. Ce n’était pas du Cotnar rouge. C’était du Cotnar blanc. Et pourtant, dans la coupe de cristal, sous l’éclat des bougies, ce Cotnar blanc avait des reflets de pourpre et de sang.»

Le chemin des morts

Le chemin des morts

Le chemin des morts
de François SUREAU
ed. GALLIMARD

Dès 1979, et suite à la mort de Franco et au retour de la démocratie en Espagne, le gouvernement de Valery Giscard d’Estaing retirât le statut de refugié aux militants basques espagnols exilés en France, entraînant les premières expulsions au début des années 1980, tandis que les polices politiques continuaient d’être actives sur le sol espagnol et que les commandos du GAL (Groupe antiterroriste de libération) commettaient des attentats sur le territoire français ; vingt-trois assassinats commis en France leur ont été attribués entre 1983 et 1987.

Après l’élection de François Mitterrand, une vingtaine de militants basques déposèrent des dossiers devant la commission des recours de l’OFPRA (Office français de protection des refugiés et des apatrides). Fraîchement émoulu de l’ENA, et dans cette ambiance «entre deux mondes» des années 1980, le narrateur siège depuis quelques mois au sein de cette commission, un poste peu envié de ses condisciples mais auquel il s’attache, emporté dès le départ par les enjeux humains, au moment où les dossiers de recours des basques y sont examinés.

«Lire ces rapports était toujours une épreuve. C’est que j’y devinais des vies sans pouvoir vraiment les comprendre, craignant toujours d’imaginer trop ou pas assez, souffrant pour finir de devoir les faire entrer par force dans les catégories du droit. Mais c’était mon métier, et je l’aimais malgré tout.»

Lecture brève et intense, «Le chemin des morts» est le témoignage saisissant d’un narrateur intègre qui, sans se justifier, veut simplement reconnaître une erreur de jugement, et éveiller la conscience du lecteur sur la distinction entre justice et droit.

«Trente ans ont passé [...] Plusieurs personnes que j'aimais sont mortes et leur apparence, malgré tous mes efforts, s'est effacée de ma mémoire. Javier Ibarrategui y est resté, comme pris dans des glaces éternelles. La faute a des pouvoirs que l'amour n'a pas.»

Le portique du front de mer

Le portique du front de mer

Le portique du front de mer
de Manuel CANDRE
ed. JOËLLE LOSFELD

Dans la station balnéaire de R., «tombée en désuétude bien que d’inspiration moderne», les journées de M., le narrateur, et de ses amis, Joao, Ray Mayo et Lucio, semblent s’enliser dans des heures trop chaudes, dans un espace connu qui brutalement se dissout, entre l’océan et le désert dont soudain semblent sourdre des menaces diffuses.

Accablés de chaleur, ils partent dans le désert chasser les raies des sables, et se retrouvent en ville, égarés et flottants, se rassemblant toujours au café «Zanzibar», devant des bières et des fritures de poulpe – le seul espace familier et stable du récit. A l'instar des mirages aux apparitions de plus en plus fréquentes aux limites de la ville, dont ils sont les témoins, les projets de M. - écrire, lancer une revue de poésies électroniques – lui coulent entre les doigts comme des poignées de sable.

«J’ai l’écho diffus d’une anesthésie qui me gagne moi aussi pas à pas. Je ne sens pas que quelque chose est tapi qui va découdre l’univers plaque à plaque.»

Visions nées de la rencontre avec «Vermilion Sands» de James Graham Ballard, Manuel Candré fait se lever dans ses lignes un univers aux dimensions instables, une succession de somptueuses peintures mentales. Et dans l’égarement de ces rêves éveillés, même les couleurs du monde semblent désorientées.

«J’ouvre les rideaux, éloignant les pans jumeaux, et prends aussitôt le souffle mandarine en secousses alternées. La pièce – je me retourne à cet instant après avoir récupéré – baigne en majesté pourrie. Je regarde par la fenêtre, les arbres, tout a pris la couleur de l’air saturé. Au loin, l’océan tire sur le violet, respire calmement son chant sombre.»

Il faut accepter de s’abandonner à cette narration hypnotique. "Le portique du front de mer" semble se dissoudre dans sa propre lecture, un livre évanescent, semblable à un mirage.

«J’entends le vent. Mes amis. Ils sont encore là pour la plupart. Mais ils vont bien finir par disparaître car c’est ce que je fais toujours. Je fais disparaître mes amis. Je les dissous dans des récits. En posant des univers que je regarde s’effondrer.»

Le dernier mot

Le dernier mot

Le dernier mot
de Hanif KUREISHI
ed. CHRISTIAN BOURGOIS

Harry Johnson, trentenaire britannique blanc cherchant le chemin de la réussite, accepte de tenter d’écrire la biographie de Mamoon Azam, écrivain britannique vieillissant, musulman d’origine indienne, qu’il admire depuis l’adolescence, et dont la grande aura s’est fanée avec les ans et ne suffit plus à couvrir les dépenses compulsives et la soif de reconnaissance de son extravagante épouse italienne, Liana.

L’éditeur veut du sensationnel, une biographie controversée pour créer un big-bang et relancer les ventes des livres de l’écrivain à l’étoile pâlissante. Maniant les menaces et les arguments pervers, il souligne les défauts de Mamoon et la médiocrité de la vie qui attend le jeune biographe s’il ne réussit pas dans cette entreprise. Chargé de ces lourdes consignes, extrêmement tendu et instable, Harry part donc vivre dans la maison recluse à la campagne de Mamoon, pour tenter dans un face-à-face avec l’écrivain de lui extirper le matériau nécessaire pour écrire la biographie, dont il espère retirer argent, célébrité et reconnaissance paternelle.

Provocateur et colérique, ulcéré du manque de talent du biographe – ou de son incapacité à le raconter -, Mamoon vit en réalité une existence beaucoup plus banale que l’image diabolique qu’on veut bien lui prêter. Le face-à-face se transforme rapidement en un affrontement verbal, mais aussi physique sur les courts de tennis et sur le terrain de la séduction.

«J’aimerais bien que vous arrêtiez de chercher à m’éplucher comme si j’étais un oignon. Vous savez, comme tout le monde, j’ai une passion pour l’ignorance. J’ai envie de travailler dans l’obscurité : c’est le meilleur endroit pour moi, pour n’importe quel artiste. Tout jaillit spontanément, aussi dense que dans un rêve.»

Sixième roman de l’auteur paru en 2013, où l’on reconnait bien les talents d’Hanif Kureishi dramaturge et scénariste, «Le dernier mot» est un livre à multiples facettes (et parfois difficile à suivre, semblant trop léger et inconséquent de ce fait), vibrant des échanges d’idées et des conflits incessants entre les protagonistes, un récit très divertissant et sérieux à la fois, sur la concurrence entre ces deux hommes, le désir et le sexe, le retour incontournable d’un homme vieillissant sur son parcours, un livre très drôle sur l’indécence de la littérature faite uniquement pour vendre, la dramatisation du statut de l’écrivain, la médiocrité et le mensonge, avec un arrière-plan tout aussi savoureux sur la coexistence des milieux sociaux et la société "multiraciale" anglaise.

«Le vieil homme a été frappé par une histoire qu’il a entendue à propos d’Ingmar Bergman : alors qu’il était mourant, le réalisateur avait revu tous ses films dans l’ordre chronologique. Ce qui avait forcé l’admiration de Mamoon, qui voulait expliquer, dans un dernier souffle d’intégrité, ce que c’était qu’être vieux, ce que ça signifiait d’examiner sa vie sans ciller. Il était stupéfait de constater à quel point le passé peut être labile, comment on peut le réécrire et écrire par-dessus encore, indéfiniment.»

Comment lutter contre le terrorisme islamiste dans la position du missionnaire

Comment lutter contre le terrorisme islamiste dans la position du missionnaire

Comment lutter contre le terrorisme islamiste dans la position du missionnaire
de Tabish KHAIR
ed. SONNEUR (EDITIONS DU)

L’histoire se déroule à Aarhus, deuxième ville la plus importante du Danemark et la ville danoise la plus multiculturelle. Le narrateur est un pakistanais d'éducation musulmane et devenu athée, professeur comme Tabish Khair de littérature anglaise à l’université d’Aarhus.

Ce roman est une jubilation de la première à la dernière page, et en même temps formidablement rusé. Au début - dans un premier chapitre intitulé "Prolégomènes à une intrigue"-, le narrateur se masturbe désespérément au volant de sa Hyundai pour tenter de récupérer un échantillon de son sperme dans un récipient de plastique pour une procréation médicalement assistée. Ça ne fonctionne pas car il est trop pressé (il n’a que dix minutes car il doit prononcer une conférence une heure plus tard loin de là) et trop stressé (notamment car le récipient est d’une taille très imposante et car il est perturbé par l’apparition d’une voiture de police dans la brume matinale qui, pense-t-il, ne va pas manquer de venir voir ce qu’un individu apparemment musulman fait à cette heure matinale dans une voiture dont le moteur tourne).

À la suite de cet échec, et de son refus de continuer ces tentatives de masturbation déprimantes, son mariage va imploser et il va s’installer en colocation avec Ravi, un indien hindouiste de la grande bourgeoisie, écrivain thésard au charme dévastateur, dans l’appartement de Karim Bhai, un chauffeur de taxi, indien lui aussi, un musulman orthodoxe et rigide, dénué de tout humour. L’auteur est particulièrement doué pour brosser avec ses personnages la complexité des trajectoires et des personnalités humaines, ici avec ces trois personnages, trois immigrés pris entre leurs repères culturels d’origine et leur expérience du Danemark.

Mais ce n’est pas tout, pour les prolégomènes. Le narrateur, écrivain-professeur malicieux ou tout du moins absolument non fiable, nous dit aussi comment on devrait raconter une histoire, selon les canons de la théorie littéraire, en même temps qu’il fait dans son roman exactement l’inverse : En annonçant d’emblée, et au fil du récit, que des événements dramatiques à forte portée médiatique vont nous être révélés, que cet appartement fut celui mentionné dans tous les tabloïds lorsque "la chose" est arrivée, qu’il aurait dû se méfier…, il va, par la construction de la narration elle-même, questionner les préjugés sur la création littéraire et nous montrer comment nos préjugés se forgent en général.

La cohabitation des trois indopakistanais, leurs échanges, leur voisins et collègues, et leurs histoires d’amour – des rencontres via Internet à l’histoire d’amour de Ravi avec Lena, une danoise superbe mais manquant totalement de spontanéité -, forment un roman passionnant à multiples intrigues, qui questionne avec beaucoup d’humour les préjugés et soulève de très nombreuses questions : Cette société danoise (et occidentale) qui se dit permissive et tolérante l'est-elle vraiment ? Pouvons-nous appréhender la complexité de l’autre dans un environnement simplificateur, dans lequel nous sommes matraqués sans cesse d’images préfabriquées ? Quelles sont les conséquences éventuelles de la peur et de la menace terroriste, toujours identifiée comme islamiste, qui est amplifiée en permanence par les media ? Comment peut-on – ou peut-on seulement – ne pas être envahi par les préjugés et les idées reçues, y compris pour des individus ayant évolué dans un milieu «multiculturel», et qui se croient ou se veulent tolérants et ouverts ?

Avec son titre provocateur (la première fausse piste d’un écrivain apparemment très joueur), en hommage à Dany Laferrière, «Comment lutter contre le terrorisme islamiste dans la position du missionnaire» est une lecture jubilatoire et profonde, avec des questions qui résonnent pendant longtemps.

«Ravi se l'expliquait ainsi : "Presque tous les Angliches et les Yankees titulaires dans les facultés d'anglais du Danemark, qui sont ici au fond parce qu'ils sont américains ou angliches, et tous les Danois, qui sont ici parce qu'ils sont Danois - ce qui me semble déjà beaucoup plus logique -, adorent la littérature multiculturelle, bâtard. Tu le sais bien. Nous le savons bien. Cela leur rappelle leurs arrière-grands-parents aux colonies. Evidemment ils aiment Rushdie et Naipaul. Naipaul, Kureishi, Rushdie : enfin, ces types sont tellement indiens qu'ils parlent même avec un accent anglais ! Voilà pourquoi les gens comme nous devraient écrire des romans, "yaar" ; imagine tes collègues se tortillant dans tous les sens, partagés entre leur désir d'être ouverts d'esprit et la crainte souterraine que nous leur chapardions leur langue de pain et de beurre, et ceci avec notre accent délibéré de "roti" et de "ghee".»

Lexique (dans le glossaire à la fin du roman) :

"Yaar" : Mon vieux, mon pote (argot hindi)

"Roti" : Pain plat de farine complète, sans levure

"Ghee" : Beurre clarifié

Le clan Boboto

Le clan Boboto

Le clan Boboto
de Joss DOSZEN
ed. LOUMETO

Surprenante et réjouissante saga franco-africaine en banlieue parisienne.

Publié en 2009 en auto-édition par le « griot junior » franco-congolais Joss Doszen, « Le clan Boboto » surprend et réjouit.

Loin des clichés complaisants véhiculés à longueur d’année par les séries télévisées de TF1 (mais trop souvent aussi par celles d’autres chaînes pourtant réputées plus exigeantes), le roman donne vie à une famille franco-africaine étendue, avec ses cousins « adoptés », ses voisins devenus partie prenante et ses partenaires de cœur et de rapine, plongée dans l’authentique dureté socio-économique d’une cité de banlieue déshéritée aux horizons bouchés.

Jouant avec une étonnante maturité de points de vue successifs qui dévoilent dans un efficace clin d’œil faulknérien ce que chaque protagoniste sait des autres, croit savoir, ou ignore purement et simplement, l’auteur nous entraîne avec brio et dans une langue maîtrisée et savoureuse dans les méandres d’une incroyable « volonté de s’en sortir », cimentée par des valeurs morales en quelque sorte « recomposées », hésitant en permanence entre individualisme et sens du collectif, sans illusions romantiques surestimant la force mythique d’une solidarité « africaine », mais sans mépris ni aveuglement face à toute la légèreté vive et dansante qu’elle peut introduire dans la grisaille des existences trop vite condamnées…

Sans misérabilisme, sans morale conventionnelle, sans étalage gratuit de spectacles épicés ou mortifères, le « Clan » dessine les contours d’une saga qui vibre paradoxalement des meilleures composantes du « Parrain » de Mario Puzo – et l’on se prend à songer qu’un cinéaste talentueux se saisisse de ce puissant canevas franco-africain comme Francis Ford Coppola le fit pour le mythe italo-américain plus ancien.

Quelques (petites) scories et coquilles toujours difficiles à éviter en auto-édition ne gâchent guère le plaisir intense et bien songeur ressenti à la lecture de ce texte, dont on s’explique mal qu’il n’ait pas jusqu’ici trouvé d’éditeur classique. Ou que l’on s’explique trop bien hélas, pour un roman écrit avec grâce, vigueur et redoutable franc-parler par un Franco-Africain, et refusant de se couler dans les « canons acceptés et recherchés » de la littérature écrite en France par des Noirs…

« Tiens il va falloir que je chambre le bonhomme d’ailleurs. Quand je le vois comme ça de profil à papoter avec Arléna je me rends compte qu’il commence à prendre du bidon. Ce confort de bourgeois qui nous gère depuis un moment ne fait du bien à aucun d’entre nous. Quand je pense qu’il jouait au dictateur pour que nous soyons physiquement toujours au top ! Il disait toujours que vu le bouge dans lequel nous vivions nous ne pouvions pas nous permettre d’être faibles. Il fallait se débrouiller pour faire toujours partie des plus forts afin d’éviter les emmerdes.
Mina nous a baladés dans toutes les salles de sport, de la natation à la musculation et surtout au taekwondo où lui, Scotie et moi sommes très vite devenus les meilleurs de nos générations respectives. Même Andriy qui a échappé aux compétitions de taek n’a pu échapper aux séances de muscu hebdo et de self-défense. Mina a fait de cette famille une bande de guerriers à qui il était interdit de combattre. Pour lui c’était au général de combattre et pas aux soldats, mais sur ce point-là il s’est complètement ramassé. Comment aurait-il pu faire pour nous éviter à tous de rentrer dans la mêlée quand on vit dans un ghetto pareil ? Nous avons tous failli y rester, chacun affrontant ses propres démons et chacun cherchant à s’accrocher au premier ange qui lui tendrait un bout d’aile. Moi j’ai mis des gnons au mien mais j’ai tout de même reçu la perche. Et l’ange s’est chargé de me mettre le coup de bâton au cul pour m’empêcher de sombrer dans le chaos qu’était mon univers familial. »

 

Dans les Cités

Dans les cités

Dans les cités
de Charles ROBINSON
ed. SEUIL

Magnifique, poétique, drôle et tragique odyssée d'une immersion ethnologique en banlieue.

Publié en 2011 chez Fiction & Cie au Seuil, le deuxième roman de Charles Robinson nous offre, en 520 pages denses, hautes en couleur, en poésie et en surprises, une véritable odyssée d’une « cité » de grande banlieue parisienne.

Mandaté par un cabinet d’architecture, à la fois posément cynique et gentiment post-moderne, le narrateur, jeune ethnologue à peine sorti des études, entreprend une enquête aussi approfondie que possible, à la rencontre méthodique des habitants des Pigeonniers, ex-cité urbanistiquement radieuse dont il est lui-même originaire – mais qu’il a quittée il y a fort longtemps -, alors qu’elle est secrètement promise à une destruction prochaine avant d’être rebâtie « à neuf ».

Le regard ethnologique, magnifique position narrative, permet de rencontrer un maximum d’acteurs locaux – conformément au cahier des charges de l’étude – et de retranscrire leurs perceptions dans leur propre langage, rodomontades et provocations comme passions et désirs, bâtissant une ample fresque sous nos yeux de lecteur de moins en moins incrédule : GTA le « fixer », 666 ou No Life les bio-goths, M l’entreprenant entrepreneur des vices tous azimuts, Jizz et Craps les musclées petites mains des micro-empires en gestation, Goune la joueuse de poker en ligne, Booz et Mooz les obèses intellectuels autodidactes et prophétiques, Gerberine le passe-muraille qui sait tout des secrets de la cité, la Grenouille infatigable responsable locale de Pôle Emploi, Mister Gaulois le concierge jadis vilipendé reconverti en garde-champêtre informel et néanmoins reconnu, et tant d’autres mutants plus ou moins prononcés produits par les lieux… jusqu’à l’Opossum, la propre sœur enseignante du narrateur.

Tandis que remontent à la surface, conscience et mémoire du narrateur, les souvenirs d’enfance et d’adolescence, des amours de l’époque avec la surdouée Bach Mai et de la complicité contrariée avec le « meilleur ami », l’enquête verra surgir le sans doute inévitable : la violence sourde, nourrie de légendes urbaines et de rêves impossibles à maîtriser, qui peut jaillir sans prévenir, geyser de préjugés et de fatalité.

Un grand livre, qui mérite d’être mis en résonance avec le très beau et si surprenant « Clan Boboto » du « griot junior » Joss Doszen.

« - Dans un village, des tas d'occasions existent pour tisser des liens, les gens ne font pas que se gêner mutuellement. C'est un peu baguette & tradition, bien sûr. Mais ça marche, ça fermente. Là, l'incubateur était tellement stérile que seules des formes mutantes ont pu survivre. À la marge. Des bricolages existentiels. »

« Elle repart vers l'entrée du magasin, franchit cet étrange corridor qui sert en général à préparer l'assassinat des vachettes, et qui sert ici à désigner à la ville et au monde les salopards SORTIS SANS ACHAT, elle passe entre les portiques qui ne se donnent même pas la peine de l'électrocuter. »

« En fait, cette imbécillité qu'on nomme l'adolescence, il ne faut pas la juger à ces pousses désordonnées et répétitives, mais à la profondeur des racines qu'elle fore.
Ne vous fiez pas aux feuilles jobardes, ses fruits sont sous la terre. L'adolescence, c'est des patates. »

 

Le désordre Azerty

Le désordre Azerty

Le désordre Azerty
de Eric CHEVILLARD
ed. MINUIT

L'île enchantée d'Eric Chevillard

RENTRÉE

«Le monde littéraire entre en ébullition des le début de l’été. Combien va-t-on publier de romans à la rentrée ? Passionnante énigme, il est vrai, car sitôt la réponse connue, une rapide soustraction permettra de chiffrer précisément l’augmentation par rapport à l’année précédente. L’information met en émoi les rédactions des journaux et magazines qui s’empressent de la relayer. Ces statistiques succèdent opportunément aux estimations concernant le nombre d’hectares de forêt incendiées pendant l’été qui n’intéressaient plus personne – cependant, le lecteur avisé se demandera s’il n’est pas question en d’autres termes de la même tragédie.»

547 titres en Janvier 2014 … et un Chevillard, un exercice de style qui se moque du réel, et de la littérature qui le plagie, et en oublie sa fantaisie et ses bestiaires.

De cet abécédaire de vingt-six chapitres, d’"ASPE" à "NUIT NEIGE NOËL", surgit une image de la machine à écrire d’Eric Chevillard comme une île enchantée, sur les plages de laquelle se croisent en désordre, le phacochère et la tarentule, le balbuzard et l’alligator, tous les rabat-joies qui contestent l’utilité de la littérature, foule de meurtriers efficaces de l’imagination (« les encadreurs supérieurs, les savonneurs de maîtres, les exportateurs d’importateurs délocalisés, … les anticipateurs grégaires, les assortisseurs de chaussettes, les agents immobiles… »), mais aussi une petite fille magnifique, une sorcière hideuse qui sent la rose, ou encore une marquise capricieuse.

Lorsque l’homme est devenu écrivain, qu’il a trouvé son style et s’est extirpé «de la gangue de la langue commune» (ce fut dans la nuit du 15 février 1985 pour l’auteur), il peut sortir de l’ennui ordinaire du quotidien et venir pour toujours habiter cette île. L’auteur se décrit comme un asocial qui déteste être mis en joue par le photographe, mais le lecteur entre ici à l’intérieur de son crâne, et tombe amoureux, une fois de plus, de son style, ce capharnaüm apparent et jubilatoire.

J’ai abordé un jour par hasard sur l’île d’Eric Chevillard. Ne venez surtout pas me secourir, je reste. Moi non plus, je n’aime pas la rentrée.

«Voici Septembre et notre cœur se noue. Tristesse des longs jours et des mois à venir. La fermeture à glissière des trousses neuves coulisse comme si tout allait de soi, la gomme est encore un parallélépipède parfait, marmoréen – ce savon sera vite entamé, rogné, aboli – on nous en passera d’autres -, tandis que les crayons interminables et les épais cahiers de liasses vierges donnent la mesure de la besogne à accomplir.»

Brève histoire de pêche à la mouche

Brève histoire de pêche à la mouche

Brève histoire de pêche à la mouche
de Paulus HOCHGATTERER
ed. QUIDAM

Week-end de pêche en Autriche, suspense insoutenable. Dans l'imagination du lecteur uniquement ?

De même qu'il m'avait enchanté par sa remarquable subversion du "thriller à serial killer" que constituait son enneigé "La douceur de la vie" de 2007 (publié en français chez Quidam en 2011), le romancier-psychiatre autrichien Paulus Hochgatterer prouve avec ce bref roman (110 pages) de 2003 (publié en français, déjà par Quidam, en 2010) qu'il excelle aussi à jouer avec les codes du "nature writing" et du suspense potentiellement horrifique.

Le week-end de pêche à la mouche de ces trois psychiatres autrichiens se transforme sous sa plume en une expérience insolite, où le soin apporté par chacun, les deux pêcheurs confirmés comme le néophyte désireux d'être à la hauteur, au choix de la "mouche" adaptée au moment et à la situation, les considérations sur tel ou tel poisson, les dialogues évidemment pétris de possibles "mauvaises" interprétations, et certains monologues in petto pour le moins troublants, se lient et s'assemblent pour engendrer une atmosphère lourde et inquiétante, qui fait songer aux premières minutes du "Délivrance" de John Boorrman, et qui ne nous quitte pas jusqu'au bout de ces pages : des choses terribles peuvent se passer, vont se passer, ou peut-être se sont déjà passées...

Une belle réussite.

 

Défaut d'origine

Défaut d'origine

Défaut d'origine
de Oliver ROHE
ed. ALLIA

D'une superbe écriture maîtrisée, régler son compte au romantisme de l'origine et de l'exil.

Publié en 2003 chez Allia, le premier roman d'Oliver Rohe impressionne d'emblée.

Dans un monologue intérieur véhément, durant le temps d'un trajet en avion, simplement entrecoupé des bribes de tentatives de dialogue anodin de la part d'un encombrant et alcoolisé voisin de siège (dans une situation qui plairait donc immanquablement aux amatrices et amateurs du "Zone" de Mathias Énard), le narrateur - se référant sans discontinuer aux paroles, rappelées au fil d'années de fréquentation, d'un ami d'enfance (qui ne s'appelle peut-être pas Roman par hasard) qu'il part rejoindre dans son pays d'origine, non spécifié, dévasté depuis des années par les guerres civiles, les invasions étrangères qui osent à peine dire leur nom, les fléaux religieux, les seigneurs de la guerre perpétuellement auto-proclamés, mais aussi par les grandes réconciliations imposées dans le culte de l'oubli, de la croissance et du profit - règle aussi sauvagement qu'in petto ses comptes avec ses origines, sa famille, son père disparu, sa mère étouffante, mais aussi et peut-être surtout, dans une saisissante spirale inversée, avec la notion même d'origine, et la bêtise monumentale qu'y attachent à foison ceux qui "sont nés quelque part".

Repoussant avec une rage maîtrisée la nostalgie, la complaisance de l'exil et la mémoire enjolivée de "la terre qui nous a vu naître", le narrateur réalise ici un formidable exorcisme de toutes les tentations romantiques de tous les LIbans, toutes les ex-Yougoslavies, tous les Rwandas du monde. Bâtissant sur les ruines réelles des conflits comme sur celles de la mémoire, Oliver Rohe résonne superbement avec les récents travaux de Jean-Yves Jouannais ("L'usage des ruines"), met incidemment singulièrement en perspective "Le quatrième mur" de Sorj Chalandon, et ravive la flamme perpétuelle de Claude Simon.

Ambitieux et réussi, un roman dont la nécessité est intacte, dix ans après sa parution.

"Elle était au courant et elle m'a tout bonnement intimé l'ordre, car à cet âge-là on ne peut pas distinguer un ordre d'un conseil, de mentir effrontément en remplissant ces fiches de renseignements. Dis-leur qu'il est homme d'affaires international mondialement introduit me conseillait ma mère, dis-leur qu'il s'absente souvent pour affaires mondiales, dis-leur aussi que ce sont ces affaires internationalement répandues qui le poussent à voyager très souvent et que les affaires mondiales et internationales passent avant tout, voilà ce qu'elle m'enseignait ma mère. Ne leur dis surtout pas ce qu'il fait en vérité, ce qu'il fait est ici jugé honteux comme tu l'apprendras plus tard, d'ailleurs laisse-moi te dire mon fils que ce qu'il fait il ne le fait qu'en parfait dilettante, voilà ce qu'elle jugeait bon de rajouter. Il faut que tu apprennes à garder un secret me répétait toujours ma mère, ce qui se passe à la maison n'a tout de même pas besoin d'être divulgué à tous, le plus important dans la vie d'une famille bien soudée est de savoir garder un secret car un secret bien gardé est la garantie d'une famille bien soudée. Ce qu'il fait ou ne fait pas doit donc rester un secret connu de nous uniquement, les autres n'ont pas besoin de la savoir, voilà comment ma mère me préparait à l'épreuve des fiches de renseignements."

 

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