Actualités

Défaut d'origine

Défaut d'origine

Défaut d'origine
de Oliver ROHE
ed. ALLIA

D'une superbe écriture maîtrisée, régler son compte au romantisme de l'origine et de l'exil.

Publié en 2003 chez Allia, le premier roman d'Oliver Rohe impressionne d'emblée.

Dans un monologue intérieur véhément, durant le temps d'un trajet en avion, simplement entrecoupé des bribes de tentatives de dialogue anodin de la part d'un encombrant et alcoolisé voisin de siège (dans une situation qui plairait donc immanquablement aux amatrices et amateurs du "Zone" de Mathias Énard), le narrateur - se référant sans discontinuer aux paroles, rappelées au fil d'années de fréquentation, d'un ami d'enfance (qui ne s'appelle peut-être pas Roman par hasard) qu'il part rejoindre dans son pays d'origine, non spécifié, dévasté depuis des années par les guerres civiles, les invasions étrangères qui osent à peine dire leur nom, les fléaux religieux, les seigneurs de la guerre perpétuellement auto-proclamés, mais aussi par les grandes réconciliations imposées dans le culte de l'oubli, de la croissance et du profit - règle aussi sauvagement qu'in petto ses comptes avec ses origines, sa famille, son père disparu, sa mère étouffante, mais aussi et peut-être surtout, dans une saisissante spirale inversée, avec la notion même d'origine, et la bêtise monumentale qu'y attachent à foison ceux qui "sont nés quelque part".

Repoussant avec une rage maîtrisée la nostalgie, la complaisance de l'exil et la mémoire enjolivée de "la terre qui nous a vu naître", le narrateur réalise ici un formidable exorcisme de toutes les tentations romantiques de tous les LIbans, toutes les ex-Yougoslavies, tous les Rwandas du monde. Bâtissant sur les ruines réelles des conflits comme sur celles de la mémoire, Oliver Rohe résonne superbement avec les récents travaux de Jean-Yves Jouannais ("L'usage des ruines"), met incidemment singulièrement en perspective "Le quatrième mur" de Sorj Chalandon, et ravive la flamme perpétuelle de Claude Simon.

Ambitieux et réussi, un roman dont la nécessité est intacte, dix ans après sa parution.

"Elle était au courant et elle m'a tout bonnement intimé l'ordre, car à cet âge-là on ne peut pas distinguer un ordre d'un conseil, de mentir effrontément en remplissant ces fiches de renseignements. Dis-leur qu'il est homme d'affaires international mondialement introduit me conseillait ma mère, dis-leur qu'il s'absente souvent pour affaires mondiales, dis-leur aussi que ce sont ces affaires internationalement répandues qui le poussent à voyager très souvent et que les affaires mondiales et internationales passent avant tout, voilà ce qu'elle m'enseignait ma mère. Ne leur dis surtout pas ce qu'il fait en vérité, ce qu'il fait est ici jugé honteux comme tu l'apprendras plus tard, d'ailleurs laisse-moi te dire mon fils que ce qu'il fait il ne le fait qu'en parfait dilettante, voilà ce qu'elle jugeait bon de rajouter. Il faut que tu apprennes à garder un secret me répétait toujours ma mère, ce qui se passe à la maison n'a tout de même pas besoin d'être divulgué à tous, le plus important dans la vie d'une famille bien soudée est de savoir garder un secret car un secret bien gardé est la garantie d'une famille bien soudée. Ce qu'il fait ou ne fait pas doit donc rester un secret connu de nous uniquement, les autres n'ont pas besoin de la savoir, voilà comment ma mère me préparait à l'épreuve des fiches de renseignements."

 

Corps à l'écart

Corps à l'écart

Corps à l'écart
de Elisabetta BUCCIARELLI
ed. ASPHALTE

Très belle fable de la décharge publique comme creuset mythique contemporain.

Publié en 2011, traduit en français en janvier 2014 par Sarah Guilmault chez Asphalte, le sixième roman de la Milanaise Elisabetta Bucciarelli réussit l’un de ces rares miracles d’équilibre entre deux pôles thématiques, grâce à une écriture inventée en profondeur pour l’occasion.

Dans un coin de Lombardie, sans doute dans le triangle industriel Bergamo-Brescia-Piacenza, gît à ciel ouvert une gigantesque décharge, rassemblant en un seul lieu intense, nouvelle terra incognita potentielle d’une société en crise de nerfs permanente, trois réalités contemporaines cherchant toujours et encore l’enfouissement. La décharge y est d’abord le lieu de l’écume épaisse de la consommation tous azimuts et de l’obsolescence programmée. Elle y incarne ensuite le si profitable business de la déchetterie, sous sa forme légale déjà fort rémunératrice comme sous sa forme illégale de l’élimination à bon compte de déchets qui demanderaient « normalement » un onéreux traitement spécifique (et l’on songe au portrait implacable de l’investissement consenti par le grand banditisme dans le domaine, si bien rendu par Roberto Saviano et son étonnant narrateur de « Gomorra » en 2006). Elle y est enfin le refuge de la communauté désemparée et hasardeuse de quelques laissés pour compte, d’origines bien diverses, qui s’y inventent une vie précaire et néanmoins libre, faite de récupération, de bricolage et de revente – les spectres atroces de la vie sans issue du « Rafael, derniers jours » de Gregory McDonald (1991) ne sont pas loin, heureusement ajustés et tempérés par une solidarité quotidienne qui évoque aussi les bidonvilles d’Eric Miles Williamson, et particulièrement de son « Bienvenue à Oakland » (2009).

Sur cette scène qui a tout pour s’affirmer définitivement sinistre et blafarde, mais que pourtant illuminent les ferveurs d’un gamin en rupture de ban, d’un fuyard irakien ou d’un inventif réparateur africain, un incendie criminel servira de révélateur ponctuel à la noirceur qui rôde partout, traquée en l’espèce par un jeune pompier subtil, bienveillant et pudique. Une histoire simple, en 200 pages et 90 brefs fragments jetés à la face de ces « cités mortes » et « paradis infernaux » dépeints et analysés par Mike Davis, mais une histoire transfigurée et rendue puissante par l’invention d’un langage rare, celui de ces humbles jetés ou réfugiés là, à la parole souvent économe et sibylline, à la capacité hors du commun, justement, à « serrer les dents » sur la peine, la douleur et le malheur, à exprimer leur vie en de curieuses paraboles agrégeant légendes urbaines, bribes poétiques spontanées et création de leurs propres mythes quotidiennement salvateurs.

Une magnifique fable, terriblement contemporaine, qui extrait de la bienveillance, de la solidarité et de la poésie du plus improbable et mortifère des matériaux glacés de la modernité.

« À présent, il s’arrête. Tu vois que c’est un chien, un mâle, facile à désosser : il suffirait d’un couteau qui coupe bien, ceux pour la viande. Un chien côtelette, oreille, cou. Un chien queue effilée, droite. Il arrache quelque chose du sol, il tire dessus comme si c’était un bout de tissu, un chiffon, un jeu. Tu observes plus attentivement, il continue de tirer sur l’objet, de le lacérer avec ses dents blanches. Il déchiquette, se démène, éclaboussures jaunes et museau gras. Tu le vois chien, mais tu le sens homme. Pas tant dans l’apparence que dans ses prédispositions. Cette façon qu’il a de chercher sans arrêt. Seul et silencieux. Tu t’approches doucement, de sorte qu’il ne t’entende pas. Il s’arrête et, sans même avoir bougé les yeux, il t’a déjà perçu. Il a senti ton odeur parmi les odeurs. C’est dans sa nature, qui ne plie pas, ne succombe pas face aux décombres, aux ruines, aux gravats, aux déchets, aux restes et aux rebuts qui t’entourent. La faim est encore là. Ça n’a servi à rien, ce bout de repas arraché à la terre, à ce tas indistinct, pas même à remplir un peu ce ventre besace, ni à réveiller son odorat. Son instinct lui ordonne de chercher encore de la nourriture. Pas d’aller se mettre à l’abri ni de trouver un partenaire sexuel. »

 

Feu pour feu

Feu pour feu

Feu pour feu
de Carole ZALBERG
ed. ACTES SUD

Intense et beau roman de la fuite, de la fissure intime, de l'horreur passée tuant aussi le présent.

Publié en janvier 2014 dans la belle collection « Un endroit où aller » d’Actes Sud, ce court roman (70 pages) de Carole Zalberg impressionne par sa sensibilité et par la précision de son langage, apte à rendre compte en toute poésie de deux expériences radicalement différentes du même réel tragique, portées par deux voix à la complicité disparue.

Celle, dominante, du père africain qui, son épouse tuée dans l’incendie de leur village, après que leur fils les ai trahis et quittés pour un destin trompeur d’enfant-soldat, bandit précoce aspirant à « davantage » de richesse, de consommation et de plaisir, raconte la fuite éperdue, la longue course à pied dans la brousse pour d’abord échapper, de justesse, aux soubresauts des atrocités d’une guerre civile, avant d’entamer, tétanisé par la mémoire de l’horreur, le périlleux voyage de l’immigration clandestine, comme un réflexe salvateur qui ignore les voies « officielles » du statut de réfugié… pour y être confronté ensuite, une fois sur place, au creux du « Continent Blanc », de ses pièges, de ses exploitations et de ses quelques solidarités diaphanes.

Celle de sa petite fille ensuite, longtemps silencieuse, nourrisson éperdument cramponné au dos de son père durant la longue fuite – et principal moteur de la course de celui-ci -, puis devenue adolescente dans la cité, au langage rare, mais échevelé et tristement obsessionnel (mode, look, statut, amours adolescentes), raconte la glissade qui conduit, trop naturellement, à déclencher accidentellement un terrible et mortel incendie dans un immeuble, en ayant voulu venger une copine bafouée par un petit ami indélicat.

La terrible boucle incendiaire dévore le père d’incompréhension et attise la remontée du récit, de l’enfoui de la fuite, avec un rythme narratif qui surprend aussi de la part d’une auteure d’origine européenne (comme c’était le cas récemment aussi avec Arno Bertina et son étonnant « Numéro d’écrou 362573 »), dans sa capacité intime à saisir un rythme, un phrasé, une scansion, que l’on trouvait jusqu’ici plutôt chez Boubacar Boris Diop, Kossi Efoui ou Véronique Tadjo.

Un court et beau roman de l’exil forcé par la guerre civile, du bien peu tolérable « accueil » réservé aux populations en fuite par un Occident toujours prompt à considérer en geignant son propre nombril défraîchi, et du drame intime du passé qui refuse de disparaître, et pèse de tout son poids sur présent et avenir…

« Or le monde, cette nuit, te retient, te mâche, te digère, et que recrachera-t-il ? Que restera-t-il de toi ? Je t’imagine enfermée, ma valeureuse, mon enfant poussée au crime par quoi ? L’ennui ? Ta nature combative ? L’imbécile vœu d’être encordée à tes amies quels que soient la cause et le danger, quelles que soient l’ineptie de l’enjeu et la profondeur du gouffre sous vos pieds ?
Je vous ai vues si souvent aboyer comme une seule, jeune animal aux trois gueules déployées pour la défense ou l’attaque avec toujours cette témérité théâtrale, parfois chargée de hargne, qui, je l’avoue, me rassurait. Je ne l’avais pas anticipée, cette hargne, avant qu’elle ne s’exprime, ni vraiment comprise, mais je pensais : Adama n’a pas peur, Adama saura mordre avant d’être mordue, Adama a de l’appétit et pense que la vie, une autre vie, ailleurs que dans la cité, plus généreuse, lui est due. Elle ira la chercher. Elle réussira. J’ignorais quoi mais je répétais cela la nuit, elle réussira. »

 

Dernier Désir

Dernier Désir

Dernier Désir
de Olivier BORDACARRE
ed. FAYARD

Magnifique recréation du mythe du vampire, sous le signe de la marchandise triomphante.

Publié en janvier 2014, le quatrième roman d’Olivier Bordaçarre est un choc, magnifique, inquiétant, tendu à rompre, subtilement interrogatif, et surprenant jusqu’en ses toutes dernières pages.

Un couple de trentenaires, et leur enfant de dix ans, vivent paisiblement au bord d’un canal berrichon désaffecté, dans une ancienne maison d’éclusier qu’ils ont patiemment retapée depuis leur fuite de la capitale quelques années plus tôt, cherchant à échapper à la frénésie de travail et de consommation tous azimuts qui les y habitait comme tout un chacun. Tout va bien, jusqu’à l’arrivée d’un voisin, venu habiter la maison jumelle de la leur, à quelques centaines de mètres…

Semblable au Harry qui vous veut du bien incarné en 2000 au cinéma par le grand Sergi Lopez, mais beaucoup plus élégant et beaucoup plus riche, le voisin s’appelle Vlad (comme le comte Dracula), et entreprend rapidement de copier au millimètre la vie de Jonathan et de Mina (qui portent en effet les mêmes prénoms que le couple Harker de Bram Stoker), tissant autour d’eux une toile mortifère de généreuse bienveillance apparente. Distillant rapidement les indices au lecteur, Olivier Bordaçarre ne nous laisse très vite guère de doute : les mots ne sont jamais mentionnés, mais le nouveau voisin est bien un vampire –un vampire résolument contemporain qui ne convoite ses cibles ni par ni pour le sang, mais bien par et pour la consommation effrénée, la marchandise fétiche, « dernier désir » triomphant du capitalisme.

Bien que nettement averti de ce qui se trame, le lecteur impuissant, rongé d’angoisse, voit se dérouler sous ses yeux une implacable mécanique, où chaque pion avancé par le méticuleux et calculateur Vlad tombe bien en place et produit soigneusement l’effet recherché… Suspense glaçant, corruption progressive de l’innocence qui s’était crue retrouvée, mise à nu des vulnérabilités de chacun, dissipation des illusions dans un questionnement redoutable de précision… jusqu’aux ultimes rebondissements qui relèvent du très grand art de l’inattendu.

Poursuivant et amplifiant le travail de réécriture de nos mythes déjà à l’œuvre dans « La France tranquille » (2011), Olivier Bordaçarre nous offre une fable qui effleure le fantastique sans s’y plonger, pour mettre à nu la fragilité de nos combats les plus chers, qui secoue sauvagement nos certitudes pour nous permettre, peut-être, des les retrouver à l’issue de cette lecture, plus solides et plus déterminées. Une rencontre littéraire terriblement nécessaire, en tout cas.

« - J’ai eu tellement peur tout à l’heure… affirma-t-elle sans vouloir dévoiler toutes les causes de sa frayeur.
- Oui, j’ai bien vu. Difficile d’avoir un enfant, n’est-ce pas ?
- Oui. On peut dire ça. Oui… fit Mina, songeuse.
- C’est vrai, on les rêve, on les conçoit, on les attend, on les élève… Un malheur arrive si vite. C’est pour ça qu’il faut les gâter. Sans compter. Les gâter le plus possible. Profiter de ce temps qu’on a avec eux pour leur offrir tout ce qu’ils veulent.
- Bien sûr, mais on ne peut quand même pas en faire des enfants-rois, des gosses qui ont tout… réagit la mère sans beaucoup de conviction.
- Et pourquoi pas ?
- Ben… parce qu’à force de tout avoir, on ne désire plus rien, répondit-elle sur l’air de la récitation d’un thème rebattu.
- À quoi sert un désir, si on ne l’assouvit pas ? La vie, ce n’est pas accumuler des désirs sans rien obtenir ! Il faut les satisfaire. Les enfants ont besoin d’immédiateté. Pourquoi les faire attendre ? Pour les entraîner à la frustration ? Et pour nous, les adultes, c’est pareil, Mina.
- Je ne suis quand même pas tout à fait d’accord avec toi. Je n’ai pas tellement envie que Romain devienne un accro de la consommation. Je pense que ça ne lui donnerait pas des satisfactions très intéressantes.
- Peut-être que tu as raison, dit Vladimir Martin en se levant de sa chaise, mettant ainsi fin à la conversation.
Mais il pensa : « Tu changeras, Mina. Je sais que tu changeras. Tu te soumettras à l’évidence. » »

 

Big Fan

Big Fan

Big Fan
de Fabrice COLIN
ed. INCULTE

Biographie rock et névrose apocalyptique du fan. Tour de force. Un régal.

Publié en janvier 2010 chez Inculte, sous-titré « Radiohead, la fin du monde et moi », ce roman de Fabrice Colin réalise une réelle triple prouesse : proposer une décapante biographie du rapidement mythique groupe de Thom Yorke (jusqu’à l’album « In Rainbows » inclus), réaliser un portrait d’une certaine jeunesse britannique, au démonte-pneu davantage qu’à l’emporte-pièce, que ne renieraient certainement ni Nick Hornby, ni Roddy Doyle, ni Richard Milward, et enfin – surtout ? – échafauder une étonnante mise en abyme du rock à la fois comme « pièce essentielle » du monde et comme prétexte aux théories apocalyptiques et complotistes les plus sophistiquées, pour le meilleur et pour le pire – avec une subtilité qui résonne tant avec le déjà monumental « Pop Yoga » de Pacôme Thiellement qu’avec la si magnifique « Planet of Sound », nouvelle de SF de Laurent Queyssi mettant en scène au premier chef les Pixies.

« Big Fan » raconte, de trois points de vue distincts qui iront peu à peu fusionnant, la trajectoire de télescopage entre le groupe Radiohead, et la merveilleuse pâte à mystère existentiel que contiennent ses textes comme ses musiques, et un fan, un « gros » fan, exclusif, absolu, boulimique, - que l’on imagine volontiers, par moments, sous les traits narquois, faussement violents, mais réellement sans compromis musical, du Barry de « High Fidelity » (le film, où il est interprété par Jack Black, plutôt que le livre de Nick Hornby, justement) -, qui, de molle galère professionnelle en triste et tragique histoire d’amour, découvrira l’horrible vérité que recouvre le « Kid A », et dont Thom Yorke et ses collègues de Radiohead sont devenus les complices, otages ou victimes…

Véritable et réjouissant tour de force, s’adressant à toutes et à tous, bien au-delà des fans de Radiohead.

« Quand es-tu censé sortir ?
Je ne sais pas. Ils disent dans huit mois, mais ça dépend de –
OK. Tes disques sont chez toi ? Tes CD ?
Il hoche la tête.
Détruis-les.
Je –
Détruis-les. La vie est absolument courte.
À ce moment-là, mec, je pressens la nécessité d’un léger cours de rattrapage. Récapitulons, dis-je. Quand arrive Pablo Honey, Thom Yorke ne sait rien : lui et les siens sont persuadés de composer des chansons normales dans un groupe de rock comme les autres. Plus le temps passe, néanmoins, plus leurs intuitions s’affinent : à cet égard, OK Computer peut être lu comme l’album de l’anté-révélation. Le monde qu’il décrit est le deuxième monde, celui qui nous attend. Une majorité des titres présente une vision angoissante et doucement futuriste de notre propre environnement. « Karma Police », « Fitter Happier » ou « Exit Music (for a Film) » doivent être interprétées à l’aune de ces intentions prophétiques. Toutes les chansons de l’album, d’ailleurs, et la plupart de celles de « The Bends ».
Le type opine, ébahi. Aussi, appuyé-je, réfléchis bien à ceci : si la musique ne te transporte pas, si la musique ne te rend pas meilleur, alors n’en écoute pas. Je pourrais admettre que tu sois fan de Portishead, à la rigueur. Je pourrais accepter Of Montreal, voire American Music Club. Je serais même prêt à tolérer Grandaddy, Midlake ou les Flaming Lips – c’est dire à quelles frontières s’étend ma mansuétude. Mais The Cure ? As-tu déjà essayé d’écouter Bloodflowers dans son intégralité, ô frère de misère ? Wild Mood Swings ? Je veux croire que tu t’es égaré. Je veux croire que tu n’as pas la moindre idée de ce dont nous sommes en train de discuter. La musique, bon Dieu. Pas seulement trois ou quatre connards en studio : la MUSIQUE, au sens révélateur du substantif.
Le type acquiesce, sonné. Impossible de savoir s’il est sincère, si mes paroles se sont véritablement frayé un chemin jusqu’aux territoires marécageux qui lui tiennent lieu de conscience. Moi, dis-je, je ne sais pas quand je sors. Mais personne ne reste ici éternellement. Et je te retrouverai, tu comprends ça ?
Ouais.
Je te retrouverai. Je viendrai te rendre visite. J’ai accès aux fichiers de chacun des pensionnaires de Grendon – toutes les adresses. Je me pointerai chez toi un beau jour. Ta discothèque a intérêt à être en ordre. »

 

Terra Nostra

Terra nostra 1

Terra nostra 1
de Carlos FUENTES
ed. FOLIO

Terra Nostra 2

Terra Nostra 2
de Carlos FUENTES
ed. FOLIO

Immense roman : réinvention à portée universelle de la légende noire de l'Espagne.

Publié en 1975, traduit en 1979 par Céline Zins chez Gallimard, le huitième roman du Mexicain Carlos Fuentes, après les coups de tonnerre que furent « La plus limpide région » (1958), « La mort d’Artemio Cruz » (1962) et « Zone sacrée » (1967), était à la fois, indéniablement, son plus ambitieux à date, et celui de la consécration, avec l’obtention du prix Romulo Gallegos, généralement considéré comme la plus haute récompense littéraire en Amérique hispanophone.

Le Seigneur, roi d’Espagne fictif créé à partir de Philippe II en y intégrant des touches de certains de ses prédécesseurs, descendant d’une dynastie ô combien dégénérée, se lance dans la construction du palais mausolée de l’Escurial, dans les solitudes désolées des hauts plateaux madrilènes, au service d’une foi aussi glacée, absolue et mortifère que résolument contre-réformiste, tout en parachevant les vexations et persécutions à l’égard des Musulmans et des Juifs du Royaume, engloutissant sa richesse personnelle - et le crédit qui lui restait après plusieurs décennies de guerres religieuses aux quatre coins de l’Europe - dans cette construction monumentale aux allures de folie grandiose, précipitant ainsi par l’accroissement des impôts et du mécontentement l’émergence des classes même qu’il méprise.

Sous l’ombre de son « fidèle » Guzman, grand ordonnateur des chasses royales, maître des faucons et des lévriers, le Seigneur, en proie aux affres de la mortification au sein d’une famille repue d’inceste et de mort, voit surgir, au prix d’un subtil anachronisme enchevêtré dans le miroir des éventualités, la possibilité d’un nouveau monde, à l’ouest, non pas du fait d’une expédition commanditée par tel ou tel souverain, mais par la navigation hasardeuse d’un vieillard, suffisamment désespéré pour avoir cherché au-delà de l’océan un lopin de terre où il pourrait, enfin, échapper à l’officieux esclavage post-féodal.

Lorsque se lèvent les symboles et les mythes portés par de mystérieux jeunes hommes à six doigts et à la croix rouge inscrite à même la chair de leur dos, une tempête dévastatrice se lève sur cette Espagne prématurément vieillie et prête pour la mort lente, alors même que la conquête de l’Amérique se profile à peine, convoquant tour à tour les figures essentielles de Don Juan, de scientifiques secrets, de moines comploteurs pour le plus grand bien de l’humanité, de récits de l’auguste Rome sous Tibère (déclin et chute d’un empire dans et par la folie préfigurant déjà, avant même l’essor de l’empire espagnol, sa dissolution misérable), le tout sous l’œil aigu d’un chroniqueur manchot rescapé de la bataille de Lépante…

Roman « total », comme il fut dit dès son apparition, chronique hallucinée et férocement imaginative de la mort d’un Empire au moment même de sa naissance, brassage forcené de deux mille ans de cultures plurielles confrontées à leur anéantissement dans la folie religieuse, saisie mythographique d’un instant clé de la lutte pour la possibilité de l’amour, de la bienveillance et du pluralisme (comme le lit magnifiquement Vincent Message dans son récent « Romanciers pluralistes »), ce chef d’œuvre emblématique propose à la fois une réinvention de portée universelle de la légende noire de l’Espagne, une recréation des mythes fondateurs du Mexique et de l’Amérique métissée et une fenêtre abyssale sur le fait religieux lorsqu’il devient absolutiste et mortifère.

« Fray Julian se rappela son ami perdu, le Chroniqueur. Il aurait aimé lui dire en ce moment : « Laisse à d’autres le soin d’écrire les événements apparents de l’histoire : les guerres et les traités, les querelles héréditaires, la concentration ou l’éclatement du pouvoir, la lutte des Etats, l’ambition territoriale, toutes choses qui continuent de nous rattacher à l’animalité. Toi, ami des fables, écris l’histoire des passions sans laquelle l’histoire de l’argent, du travail et du pouvoir demeure incompréhensible. » »

 

Le western

Le western

Le western
de Raymond BELLOUR
ed. GALLIMARD

Les mythologies du western passionnément décryptées. Un must réjouissant.

Publié en 1966, revu et légèrement augmenté en 1994 (mais non "actualisé" à proprement parler), cet ouvrage collectif réalisé sous la direction de Raymond Bellour propose une captivante approche thématique et mythologique du western des années 30, 40, 50 et 60, avec quelques incursions, donc, dans les années 70 et 80. Présentant à la fois une somme de motifs, de personnages, de figures, d'objets, une filmographie extrêmement complète (mais n'hésitant pas à passer rapidement sur certains films connus pour, au contraire, en détailler d'autres thématiquement plus riches), cette lecture est un régal.

Les articles rassemblés dans la première partie ("Approches", que ce soit "Le grand jeu" de Raymond Bellour, "L'ouest et ses miroirs" de Roger Tailleur (qui accomplit de plus un réjouissant travail de mises à jour de sources et de résonances littéraires, picturales et musicales), "La nostalgie de l'épopée" de Bernard Dort, ou encore "Les aventures de la tragédie" d'André Glucksmann, rivalisent d'érudition, d'imagination et de culture pour offrir des significations à la trame serrée du genre.

La deuxième partie, "Mythologies", passe en revue alphabétique un nombre impressionnant de symboles du western, en une bien réjouissante mosaïque qui voit juxtaposés "Alcoolique", "Armée" et "Armes à feu", ou "Bande", "Banque" et "Bétail", ou encore "Caravane", "Cheval" et "Cimetière".

La dernière partie, "Dictionnaire des auteurs, des acteurs et des dix meilleurs westerns", ne se contente pas d'une simple liste, mais fournit de précieux éléments critiques originaux.

Une lecture passionnante, et pas du tout uniquement pour les amateurs de western.

 

Césaire, Perse, Glissant : Les liaisons magnétiques

Césaire, Perse, Glissant : Les liaisons magnétiques

Césaire, Perse, Glissant : Les liaisons magnétiques
de Patrick CHAMOISEAU
ed. PHILIPPE REY

Un essai poétique et politique d'une rare puissance, avec Césaire, Perse, Glissant et... René Char.

Publié en octobre 2013 chez Philippe Rey, ce nouvel « essai poétique » de Patrick Chamoiseau pousse encore plus loin qu’à l’accoutumée sa capacité à jongler en virtuose entre le pensé et le ressenti, au service d’un double projet cher bien entendu à feu Édouard Glissant, dont il fut si proche, intellectuellement et humainement.

Il s’agit ici de assembler les forces intelligemment incantatoires des trois poètes et écrivains peut-être les plus puissants de l’antillanité française, malgré les paradoxes apparents, d’une part, et de réaffirmer toute la pertinence et le devenir-monde de la créolisation et du Tout-Monde, justement, face à la mondialisation libérale, tâche plus que jamais nécessaire hélas, à une heure où la désunion et l’impuissance semblent partout l’emporter.

Aux côtés de Patrick Chamoiseau lui-même, et de sa parfaite connaissance, intime, de l’œuvre des trois géants, quel bonheur et quelle inspiration de sa part d’avoir choisi comme deuxième guide le poète du combat et du doute surmonté, par excellence, qu’est René Char, dont les « Feuillets d’Hypnos », tout particulièrement, accompagnent chacun des chapitres de ces « Liaisons magnétiques » (plus incisives, donc, on s’en doutait, que de simples « Champs magnétiques », n’en déplaise à André Breton et à Philippe Soupault).

Rythmé par le défilé des saisons, observé depuis Saint-Pierre très certainement, dont les indices retrouvent logiquement les accents occasionnels de Césaire comme du Perse d’ « Éloges », ce parcours dans les œuvres soigneusement mêlées, en se replongeant régulièrement dans la cale infecte du bateau négrier, creuset d’une transformation que Césaire – nous dit Chamoiseau – sous-estima longtemps en s’arc-boutant sur la notion trop parcellaire (même si historiquement nécessaire) de négritude, et à l’atroce culpabilité de laquelle Perse ne put échapper, au fond – et c’est là hypothèse forte et hardie de la part de l’auteur des « Neuf consciences du Malfini »… -, qu’en se jetant à cœur et à esprit perdus dans la poésie la plus « grande » possible… Tandis qu’in fine, moins éclatante peut-être, moins forte en apparence en couleurs et en sensations, c’est à la subtile mais volontariste sagesse de Glissant, celui de « La cohée du Lamentin » tout spécialement, que Chamoiseau comme Char semblent nous ramener pour agir, une fois puisé le souffle épique aux sources de l’esclave rebelle et du planteur peut-être repentant.

Un essai qui allie beauté intérieure, courage politique et culturel jamais rassasié, profonde intelligence du monde et de la littérature, qui, coïncidence sans doute, paraît presque en même temps que le « Romanciers pluralistes » de Vincent Message, travail intense de littérature comparée, utilisant lui aussi une intime connivence avec l’imagination des plus grands écrivains pour proposer des pistes d’action humaine au fond très concrètes, pour peu que la lectrice ou le lecteur y attache un peu d’attention et d’effort.

Une lecture dont on sort grandi et plein de cette joie paradoxale que Char, dès la première page des « Feuillets » désignait peut-être ainsi : « Conduire le réel jusqu’à l’action comme une fleur glissée à la bouche acide des petits enfants. Connaissance ineffable du diamant désespéré (la vie). »

« Relire et relire Feuillets d'Hypnos. C'est comme mon oxygène. En ce moment, je ne quitte Char que pour Perse, Césaire ou Glissant. Feuillets d'Hypnos... Poèmes ? Char les appelait "notes". Ce n'était pas le poète qui les écrivait, mais le capitaine Alexandre. Le poète était devenu un guerrier durant la seconde guerre dite mondiale, rôdant dans l'ombre, la mort, la fuite, la peur, les hommes à tenir, les trahisons à prévenir. Guerre de chaque jour, mais poésie quand même. Char se retrouvait en lutte contre la démence humaine. Tous les résistants ont des poètes en eux. Tout vrai poète a la fibre du rebelle. Char et le Capitaine Alexandre habitent la même insurrection : ... "Nous avons recensé toute la douleur qu'éventuellement le bourreau pouvait prélever sur chaque pouce de notre corps : puis, le cœur serré, nous sommes allés et avons fait face". »

 

Hitler in love

Hitler in love

Hitler in love
de Florencia EDWARDS
ed. CHRISTOPHE LUCQUIN ÉDITEUR

Déroutant recueil, enfants en floraison, terrifiantes sources fantastiques, victimes ou bourreaux.

Publié en 2010 au Chili, traduit en 2013 par Brigitte Jensen chez Christophe Lucquin, ce premier et court recueil de Florencia Edwards a de quoi légitimement dérouter, et secréter chez la lectrice ou le lecteur l'un de ces malaises souvent précieux.

Ces quatre nouvelles en effet, sous leur air de narration nettement incisive et largement elliptique, livrent, en conte, en fable ou en anecdote, des tableaux qui ne sont guère inoffensifs : de l'oncle Adolf (Hitler) jouant derechef le déniaiseur réel ou irréel de sa nièce, de bord de lac bucolique en dirigeable antarctique ("Hitler in love"), au docteur Jürgen sûr de ses décisions de soins expérimentaux sur enfants imprudents ("Histoire terrifiante pour enfants"), en passant par le jeune Daniel ému jusqu'au difficilement avouable par son institutrice ("L'homme-sac") ou par l'enfant malade Enrico que ses parents logent très normalement à l'intersection de l'hôpital et de l'atelier de mécanique ("Enrico"), il y a là en effet une mise en scène de l'éducation et de la sexualisation des enfants qui ne peut, sous la poésie manifeste de l'écriture, que gratter plutôt férocement. Une expérience étonnante que l'on trouvait, en plus d'un sens, l'an dernier, chez Anne Serre et sa "Petite table, sois mise !", où l'assaut était toutefois mené de manière bien plus directe.

Comme le dit fort justement, en achevant sa postface, le romancier Felipe Becerra Calderon, "je suis persuadé qu'en refermant leur exemplaire, de nombreux lecteurs de cette traduction de "Hitler in love" ne sauront que faire de ce livre. Le défi réside justement dans la manière dont ils pourront cohabiter avec son mystère et adhérer à la déroute qu'il provoque."

Si cette expérience n'atteint sans doute pas encore son plein développement, nul doute en revanche qu'elle mérite de l'attention.

"Le lendemain, Adolf avait tout préparé pour le voyage. Elle était de nouveau retournée au lac, et il devait donc l'attendre. Elle pouvait revenir à tout moment. Il n'avait jamais planifié une telle excursion, et l'appréhension de la réaction de sa nièce le poussa à appeler la presse :
- Allô ?
- Allô, ici Adolf Hitler. Je vous prie de publier dans votre journal la déclaration suivante. Prenez des notes : "Je suis à la montagne, et c'est précisément parce que je suis à la montagne que je suis vivant. Je suis vivant, et le reste des humains qui peuplent cette planète sont morts."
Il raccrocha précipitamment, rappelant le geste d'un enfant, et s'aperçut que Geli l'observait d'un air moqueur.
- Que fais-tu, Onkel ?
Il rougit.
- Rien, Geli. Je t'attendais. Nous allons faire le voyage en bateau dont je t'ai parlé, un bateau spécial, comme tu n'en as jamais vu."

 

The Sunday Books (Les livres du dimanche)

The Sunday Books (Les Livres du dimanche)

The Sunday Books (Les Livres du dimanche)
de Michael MOORCOCK, Mervyn Lawrence PEAKE
ed. DENOËL

Textes de Moorcock sur les dessins de Peake à ses enfants, bel hommage à un maître disparu.

Le mythique Mervyn Peake est principalement connu en France pour son écriture, à travers sa fabuleuse trilogie "Gormenghast", sommet du gothique inclassable et de la tendresse cruelle à l'égard de ses personnages. Au Royaume-Uni, tout en étant un auteur culte, admiré, entre autres, par Alasdair Gray, Iain Banks, Michael Moorcock, ou encore Irvine Welsh, fut aussi un peintre et illustrateur renommé. L'exposition qui lui a été consacrée aux Utopiales 2012, à Nantes, rappelait la richesse de son oeuvre graphique autour de ses illustrations pour "Alice au Pays des Merveilles", tout particulièrement.

Lors de son long séjour sur l'étonnante île anglo-normande de Sercq, alors que ses enfants étaient tout jeunes, il avait l'habitude, entre ses fréquentes absences liées à ses travaux à Londres, de consacrer ses dimanches à peindre pour ses enfants puis à improviser des histoires pour accompagner les dessins. Histoires de pirates, de fantômes, de fantastique, nourries de Lewis Carroll et de James Barrie comme de Walter Scott ou de Robert Louis Stevenson, ces histoires n'ont jamais été retranscrites. Mais lorsque les tableaux et dessins de cette période ont été retrouvés en 2009 par les enfants de Mervyn Peake, Michael Moorcock, vieil ami de la famille, a accepté d'écrire des textes pour les accompagner. Ces "Livres du dimanche", magnifique album cartonné et donc richement illustré, sont le résultat de cet hommage inattendu.

Mettant en scène un imaginaire baroque et farfelu dans lequel les pirates traditionnels, confrontés au quotidien de la modernité, doivent plus ou moins s'adapter, en gardant leurs brutalités ripailleuses, rebelles et cruelles comme leur capacité à incarner les rêves d'enfance, leur fantastique naturel et leur baroque fondamental, ces histoires courtes témoignent à la fois de la tendresse complice entre des enfants et leur père disparu, entre un écrivain âgé et son jeune disciple de l'époque, et d'une persistance thématique toujours apte à conquérir les imaginations, fût=ce en ce début de XXIème siècle pas toujours rêveur ou chaleureux.

 

Soap apocryphe

Soap Apocryphe

Soap Apocryphe
de Pacôme THIELLEMENT
ed. INCULTE

Le roman drôle et débridé de l'exégèse pop-culturelle qui se fourvoierait somptueusement.

Publié en 2012 chez Inculte, ce premier roman du remarquable essayiste exégète de pop culture qu’est Pacôme Thiellement (dont j’avais beaucoup apprécié « Les mêmes yeux que Lost », et tout récemment, la formidable somme « Pop Yoga ») réussit le pari d’ouvrir un bel et vertigineux abyme, rempli de verve et d’humour, sous le projet même de l’auteur.

Le roman narre, débridé et comme sous un savant mélange d’excitants et de cocktails chers aux soirées branchées, les (més)aventures d’un ex-enfant prodige musicien, désormais bien décidé à révolutionner le monde par la glose savante et mystique, qu’il entend voir déferler depuis sa forteresse soigneusement underground et néanmoins mondaine, à partir d’un mystérieux manuscrit décrivant la joyeuse ascension du canular créé au départ plutôt innocemment en Palestine par un certain Jésus et ses amis, il y a environ 2 000 ans, tandis que son ex-petite amie entame une redoutable ascension politique…

Charge bariolée, peut-être parfois un peu bavarde, à dessein ou non, sur la genèse des rock stars, la manipulation à grande échelle, les joies perverses de la confidentialité politique et les risques de l’exégèse à tout crin lorsqu’elle manque de recul, d’humour et de curiosité authentique, « Soap apocryphe » constitue une belle illustration des propos de Pacôme Thiellement dans ses essais, associée à une habile mise en garde contre l’abus d’esprit de sérieux, ou contre l’esprit de sérieux qui n’a pas les moyens de sa politique, ce qui revient sensiblement au même.

« Léon avait encore plaqué Lucie contre un mur de la pièce la plus excentrée de l’appartement sous le prétexte fallacieusement mystique d’embrasser le grain de beauté magnétique de son cou, et après avoir essuyé un simple refus de la part de cette suave muse hiératique au teint très mat, il s’était rabattu sur l’alcool, la danse, casser des vitres et les filles un peu grosses. Alors que Mme Tarpelin flirtait outrageusement dans leurs toilettes recouvertes de hiéroglyphes avec un vidéaste heideggérien (ne le sont-ils pas tous ?), histoire de bien faire dégénérer les choses, le jeune Tzinmann rappela à Pierre-André qu’un indien Crow, trompé par sa femme, lui taillade le visage, tandis que, sans se départir de son calme, un Hopi, victime de la même infortune, fait retraite et prie, pour obtenir que la sécheresse et la famine s’abattent sur son village. Devant une assistance littéralement accablée, son intervention ne fit rire que son ami Mark, des commentaires gênés fusèrent de toute part, et Lucie en profita pour le mépriser de manière encore plus cinglante et déprimante. »

 

Singe savant tabassé par deux clowns

Singe savant tabassé par deux clowns

Singe savant tabassé par deux clowns
de Georges-Olivier CHÂTEAUREYNAUD
ed. ZULMA

Depuis plus de trente-cinq ans, Georges-Olivier Châteaureynaud écrit des nouvelles au fil de l’eau et au fil de ses rêves, une centaine à ce jour.

La première des nouvelles de ce recueil (Bourse Goncourt de la nouvelle en 2005, réédité par Zulma en 2013), «La seule mortelle» est à mon goût un chef d’œuvre du genre. Le narrateur a passé sa petite enfance dans un camp de refugiés avant d’hériter d’une immense fortune. Solitaire eternel protégé par son argent, il reste hanté par l’histoire inoubliable que lui a conté une nuit, Mathilde, une prostituée de palace au front dissimulé sous un turban, un conte magnifique sur les illusions cruelles d’une vie de mortel.

«Je dépense sans compter, à certains moments avec fièvre, avec fureur, comme on jette du lest, en ballon, pour se déhaler ou pour remonter, éviter à tout prix le contact brisant du sol et regagner les hauteurs paisibles et glacées du ciel. Ou comme, pour l’étouffer, on jette du sable sur un feu qui se déclare. Décidément, l’analogie entre l’argent et le sable me plaît. Ce sont à mes yeux deux matières brutes, inertes, inépuisables, qu’on peut amonceler en dunes protectrices entre le monde et soi. Car j’ai peur du monde. Rien ne me fera jamais oublier la révélation panique de mes cinq ans : Le monde est un camp de personnes déplacées.»

Au fil des nouvelles, on devient familier des territoires de l’auteur, et de la découverte - à partir d’un quotidien banal, et de héros qui sont le plus souvent du côté des perdants - de personnages et de lieux étranges, énigmatiques, d’univers oniriques teintés de nostalgie, marqués par le destin et le passage du temps.

De ce livre de onze rêves, j’aimerais tout partager. Une de mes préférées, et d’abord pour son titre, est «Tigres adultes et petits chiens», une fantastique nouvelle sur l’alliance mortelle des pouvoirs de nuisance de l’argent et de la séduction. Au tournant du XXème siècle, tandis que la tuberculose fait des ravages à Paris, Jean-Marie Vicennes-Dolprecht, jeune homme phtisique et menacé d’une mort certaine, est admis, par la grâce de la fortune familiale, dans l’établissement de soins du Docteur Gorbius au fin fond de l’Aubrac, qui n’admet que quelques patients mais les guérit tous, pour peu qu’ils en aient les moyens financiers …

On retrouve Gorbius en directeur de cirque (dans « Singe savant tabassé par deux clowns ») ou encore en Monsieur Loyal d’une terrifiante attraction de fête foraine (dans « La sensationnelle attraction »), dans les mondes fantastiques de Georges-Olivier Châteaureynaud, des univers de quelques pages dont on ne s’échappe pas facilement.

Les soldats de Salamine

Les soldats de Salamine

Les soldats de Salamine
de Javier CERCAS
ed. ACTES SUD

Javier Cercas brouille les cartes avec ce roman de 2001, objet inhabituel qui raconte une histoire tout autant que sa genèse, le destin de Rafael Sanchez Mazas à la fin de la guerre d’Espagne, un récit historique fondé sur des faits réels, tandis que sa genèse est elle, au moins en partie, une fiction.

L’auteur se dépeint en écrivain reconverti en journaliste, qui devient obsédé par Rafael Sanchez Mazas, poète et théoricien des phalangistes espagnols. Il imagine la personnalité de l’homme, enquête sur sa vie, et en particulier sur cet épisode où il réchappe par miracle à son exécution par des soldats républicains en déroute en Catalogne, à Collell, en 1939.

Au moment où il doit être fusillé, Rafael Sanchez Mazas réussit à s’enfuir ; il croise dans sa fuite un soldat républicain anonyme qui le fixe un moment et lui laisse la vie sauve. L’histoire se cristallise donc autour de ce moment, du regard du soldat au bord de la défaite mais qui tient encore le sort de Mazas entre ses mains, autour du renversement du sort du vaincu qui redevient le vainqueur.

 

«-Il y a quelqu’un par là ?

Le soldat regarde Sánchez Mazas ; celui-ci fait de même, mais ses yeux embués ne comprennent pas ce qu’ils voient : sous les cheveux mouillés, le large front et les sourcils perlés de gouttes, le regard du soldat n’exprime ni compassion ni haine, pas même de mépris, mais une espèce de joie secrète et insondable. Il y a en lui quelque chose qui confine à la cruauté et résiste à la raison mais qui n’est pas pour autant l’instinct, quelque chose qui vit là avec la même persévérance aveugle que le sang qui s’obstine dans ses veines ou que la terre dans son immuable orbite ou tous les êtres dans leur immuable condition d’êtres, quelque chose qui échappe aux mots de la même manière que l’eau du ruisseau esquive la pierre, car les mots ne sont faits que pour se dire eux-mêmes, que pour dire le dicible, c'est-à-dire tout hormis ce qui nous gouverne ou nous fait vivre ou nous touche ou ce que nous sommes ou ce qu’est ce soldat anonyme et vaincu qui regarde à présent cet homme dont le corps se confond presque avec la terre et l’eau brune du fossé, et qui crie en l’air avec force sans le quitter des yeux :

-Par ici, il n’y a personne !»

 

"Les soldats de Salamine" c’est le renversement du sort des deux camps en cette fin de guerre d’Espagne, à l’instar de celui des Perses et des Grecs à Salamine, mais aussi celui de la narration : le livre ne prend forme finalement, que lorsque le narrateur, suite à une rencontre providentielle avec Roberto Bolaño, réussit enfin à l’écrire en donnant un nom, un corps et une voix – bref une mémoire - au soldat anonyme.

"Il est plus difficile d'honorer la mémoire des sans-noms que celle des gens reconnus. À la mémoire des sans-noms est dédiée la construction historique". (Walter Benjamin, 1940).

«Sanchez Mazas gagna la guerre, mais perdit une place dans l’histoire de la littérature.» Le soldat républicain a perdu la guerre mais gagné l’immortalité dans un grand roman.

Dernières nouvelles de 2013

Un grand merci à tous et à toutes pour ces rencontres, ces échanges et ces beaux moments de 2013 !  
 
L'année n'est pas tout à fait finie, et vous pouvez encore profiter des derniers jours de la gigantesque promotion de 40% sur tout le stock d'occasion, qui se terminera au 31 décembre
 
C'est aussi le sprint final pour les horaires aménagés de décembre : nous sommes encore ouverts 7/7 jours jusqu'au mardi 31 inclus.
 
Charybde sera ensuite fermée du 1er au 7 janvier.
Attention, les commandes passées sur le site après le 30 décembre seront envoyées le mercredi 8 janvier.
 
Les événements reprennent dès le vendredi 10 janvier avec notre désormais très traditionnel libraire d'un soir : c'est Catherine Dufour qui se pliera à l'exercice cette fois-ci. + d'infos
 
Vendredi 17 janvier, nous aurons le plaisir d'accueillir Emmanuel Venet pour un parcours au fil de ses trois romans : Précis de médecine imaginaire, Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud et Rien (éd. Verdier). + d'infos
 
Jeudi 23 janvier, nous fêterons la parution du Black Fez Manifesto de Hakim Bey avec les éditions èRe, en présence d'Eric Arlix et Michel Valensi. + d'infos
 
Samedi 25 janvier, nous accueillons une nouvelle fois les Palabres autour des arts, l'équipe de chroniqueurs de choc et leur invité Gaston Kelman, pour une soirée autour du thème : « Gérontocratie : les vieux ont-ils toujours raison ? » + d'infos
 
Mercredi 29 janvier, nous sommes fiers de recevoir Valentine Goby et David M. Thomas pour une rencontre croisée autour de la littérature concentrationnaire, à travers leurs romans respectifs : Kinderzimmer (Actes Sud) et Nos yeux maudits (Quidam). + d'infos
 
Vendredi 31 janvier, Hugues Jallon, l'auteur de Zone de combat et Le début de quelque chose (Verticales) évoquera avec nous sa critique implacable des dérives, des phobies et de l’endoctrinement à l’œuvre dans nos sociétés occidentales contemporaines. + d'infos
 
Et 2014 ne fait que commencer... une très bonne année à tous et à toutes !

Les hommes-couleurs

Les hommes-couleurs

Les hommes-couleurs
de Cloé KORMAN
ed. SEUIL

La superbe inventivité d'un conte mexicain du heurt entre tradition, technique et avidité.

Publié en 2010 au Seuil, le premier roman de Cloé Korman, aussitôt couronné par le prix France Inter et par le prix Valéry Larbaud, est une intrigante révélation.

Un couple d’ingénieurs employés par la multinationale américaine Pullman, dont les intérêts, en ces déjà emblématiques années 60, vont bien au-delà des seuls wagons ferroviaires, se voit assigner l’étrange mission du percement d’un tunnel semi-officiel, destiné à accueillir un pipeline à la frontière désertique entre Mexique et États-Unis. Si le pétrole prévu n’y semble pas devoir couler, le chantier pharaonique devient pourtant, sous les influences entremêlées de forces mystérieuses, mercantiles, sociales, politiques ou légèrement fantastiques, et sous la direction des deux étonnants rêveurs techniciens, un fructueux atelier de production à grande échelle de faux objets d’art ancien pour le plus grand profit des dirigeants de la multinationale, et une filière potentielle d’immigration clandestine, où les espoirs désordonnés s’amassent dans le souterrain en attendant l’achèvement libérateur…

Mêlant savamment et sans aucune affectation la description en subtil surplomb d’une certaine réalité économique et technique qui évoque aussi bien le « Gains » d’un Richard Powers que le « Naissance d’un pont » d’une Maylis de Kerangal, et la mise en jeu d’un imaginaire mexicain nourri de réminiscences aztèques comme de souffles révolutionnaires récurrents, avec le brio d’un Paco Ignacio Taibo II ou d’un Valerio Evangelisti (dans sa « Coulée de feu » principalement), Cloé Korman écrit une étonnante histoire de tendresse familiale et de douce ferveur utopique confrontées aux amères réalités précoces d’un monde de sacralisation du profit et d’érection de frontières nationalistes et racistes imperméables à tout, sauf à l’intérêt économique bien pensé… Un premier roman qui fournit aussi une belle illustration, en seulement 300 pages, d’un « pluralisme romanesque » analysé et décrypté par Vincent Message dans son récent et captivant essai (« Romanciers pluralistes », septembre 2013), où les visions du monde des différents protagonistes s’entrechoquent pour produire un réel plus riche sans que la moindre synthèse hégélienne n’y soit envisageable…

Une très belle réussite.

« À cette époque, Georges aurait tout donné pour provoquer un sourire de Niño. Il avait beau le promener, lui parler, faire des grimaces et des pitreries, rien n’y faisait : l’enfant était grave comme un vieux gorille, et la tristesse continuait de régner dans la maison toujours trop grande. Mais un jour qu’une nouvelle nourrice avait claqué la porte, et que Georges faisait lui-même griller un épi de maïs desséché dans une casserole, sous l’œil sévère de Niño qu’il avait calé tant bien que mal au milieu des coussins d’un fauteuil, un miracle se produisit : dans une minute de distraction où il buvait à gorgées lentes une bouteille de bière, le maïs fur trop cuit, le couvercle de la casserole s’arracha de son socle pour aller heurter le plafond dans un bruit de cymbales et les grains jaillirent en une grappe de pétarades retombant dans toute la cuisine en petits bonds ouatés. Georges eut à peine le temps de constater qu’il avait fabriqué du pop-corn sans le savoir et de vérifier que le petit n’avait pas reçu de projectile brûlant sur le coin de la figure : Niño s’était redressé dans le fauteuil et pour la première fois de sa vie, les bras tendus, la tête rejetée en arrière et la bouche, les yeux écarquillés, les pieds battants, son corps ouvert comme une étoile, il riait à n’en plus finir. Et ce qui le faisait rire, Georges en fut tout de suite certain, n’était pas le spectacle des grains éparpillés ou la vue de la casserole retournée, mais le bruit, la musique de l’explosion et de ses soubresauts qui avaient triomphé de l’énorme barque et desserré l’étau mortel du silence. Dès ce jour, Georges sifflota, chanta, renversa et cassa la vaisselle, et mit entre les mains de Niño les objets les plus intolérables aux oreilles de parents normaux, crécelles tapageuses, joujoux à percussions, oursons péteurs ou diables à klaxons. Il mit Niño au solfège et à la musique comme tout bon fils de bourgeois, et c’est ainsi que Florence puis Suzanne avaient débarqué dans une maison tonitruante, auprès de deux garçons non seulement assoiffés d’amour, mais totalement époumonés. »

 

Exemplaire de démonstration

Exemplaire de démonstration

Exemplaire de démonstration
de Philippe VASSET
ed. FAYARD

Roman puissant, enjoué et glaçant, sur la mort industriellement inéluctable de la création.

Publié en 2003, le premier roman de Philippe Vasset, à l'époque connu uniquement au sein de l'univers feutré des journalistes spécialisés en intelligence économique, frappait d'emblée par sa cohérence minutieuse, son ambition fondamentale fort habilement enveloppée dans une belle apparence de dilettantisme, et sa qualité d'écriture légèrement vertigineuse.

Preuve présentée en abyme, indiquée clairement dès le titre, cet "Exemplaire de démonstration" est le roman d'une quête archétypale, mettant en scène un "héros", ingénieur spécialisé dans l'industrie minière et l'Afrique, apprenant par hasard l'existence d'un sublime McGuffin ("objet de la quête"), le ScriptGenerator©®™, produit absolument secret destiné à industrialiser définitivement les activités de création, en s'affranchissant du caractère financièrement bien peu productif des "artistes", et des "péripéties" nombreuses, même si elles sont condensées avec subtilité en 140 pages, des trafics incessants d'un port africain aux officines de trading londoniennes, des diamantaires d'Anvers aux halls zenifiés des hôtels montagnards suisses.

Évoquant déjà avec bonheur des développements littéraires ultérieurs, que ce soient les arcanes lucides et glacés du Hugues Jallon de "La base" (2004) ou du "Début de quelque chose" (2011), l'élégante et rude vérité au sein des clichés mondialisés du Paolo Bacigalupi de "La fille automate" (2009), ou encore le calme sibyllin de ceux qui vont gagner quoiqu'il arrive du Nick Barlay de "La femme d'un homme qui" (2011), impressionnant de maîtrise logicielle de bout en bout, Philippe Vasset déroule avec brio et intelligence son terrifiant argumentaire commercial.

 

La guerre dans la BD

La guerre dans la BD

La guerre dans la BD
de Mike CONROY
ed. EYROLLES

Somptueux tour d'horizon des comics anglo-saxons liés aux guerres de toutes époques.

Publié en 2009 au Royaume-Uni, traduit en français en 2011 par Jérôme Wicky chez Eyrolles, ce « La guerre dans la BD » propose un captivant – et magnifiquement illustré – tour d’horizon de la manière dont le neuvième art a su s’emparer de cet aspect déterminant de l’humanité pour en fournir, selon les époques traitées et selon les contextes d’écriture, un compte rendu parfois très singulier, comparé à ceux des autres formes artistiques. Le titre français est toutefois légèrement trompeur, sans malice, par rapport au titre anglais plus précis (« War Comics »).

On trouvera ainsi, toujours assortis de planches et de couvertures de superbe facture, classés par conflit ou type de guerre, les travaux tant des pionniers des années 1930 que de leurs successeurs de l’énorme essor du genre durant la Seconde Guerre Mondiale et ensuite.

Les époques les plus éloignées tout d’abord (péplums antiques, combats de chevalerie, marine à voile, guerres napoléoniennes,…) comprennent aussi un gros chapitre entièrement dédié aux comics de la « guerre sur le sol américain » : guerre d’Indépendance, guerres indiennes, guerre de Sécession, conquête de l’Ouest. On y distingue notamment « Max Bravo, the Happy Hussar », « Tomahawk », ou la grande revue « Two Fisted Tales ».

Les comics liés à la première guerre mondiale, écrits bien après coup, sont l’occasion d’un zoom sur le seul auteur non-anglophone largement représenté ici, avec Jacques Tardi, son Brindavoine et sa guerre des tranchées, ses héros aux gueules cassées et ses officiers patibulaires (dont on ne redira jamais assez, au passage, tout ce que le récent prix Goncourt lui doit…). On y note l’intégration massive, le cas échéant, des images de propagande, travail qui date en réalité de 1939-1945, mais aussi l’apparition de l’aviation et des combats entre as de la chasse. Les héros de la période sont sans doute la revue « Battle » et toute sa remarquable postérité, et l’extraordinaire album « La mort blanche » publié en 1998 par Robbie Morrison et Charlie Adlard.

La seconde guerre mondiale qui voit le moment historique « réel » lors duquel la BD s’empare de la guerre, associe d’abord à l’effort de guerre aussi bien propagande pure et dure que création ou intégration de super-héros ad hoc, y compris avec un racisme avéré (les figures des Japonais, y compris les civils, dans les BDs d’époque, sont particulièrement redoutables). Alors que la fameuse BD « Mademoiselle Marie » indique un sommet difficile à dépasser dans l’illustration des combats de résistance, le « Sergent Rock » apparaît, et avec lui, déjà, une certaine distance ou autonomie par rapport au seul mélange propagande + aventure, avant d’ouvrir la voie aux BDs désenchantées et ouvertement critiques qui vont apparaître ensuite, et qui se généraliseront à partir de la guerre du Vietnam (à l’image du fameux « Vietnam Journal », sans doute l’une des BDs les plus violentes jamais écrites, d’après l’auteur Mike Conroy).

Parmi les créations récentes ou contemporaines, une belle part est accordée à la BD de reportage qui se développe fortement, comme à celles traitant d’ex-Yougoslavie, d’Afghanistan ou d’Irak.

Le livre s’achève par une belle galerie de couvertures, concluant ainsi un effort captivant, nécessairement incomplet, et presque exclusivement anglo-saxon, mais dont les 185 pages sont nettement dignes de figurer dans la bibliothèque de l’amateur, et même dans celle du simple curieux.

 

L'ombre de l'eunuque

L'ombre de l'eunuque

L'ombre de l'eunuque
de Jaume CABRE
ed. CHRISTIAN BOURGOIS

Une narration sophistiquée et rare pour ce qui est peut-être LE roman de Barcelone 1936 -1986.

Publié en 1996 (et traduit en français en 2006 par Bernard Lesfargues chez Christian Bourgois), le huitième roman de Jaume Cabré est sans doute celui où se développent pour la première fois à pleine puissance, quinze ans avant "Confiteor", sa singulière maîtrise des techniques narratives sophistiquées et sa capacité à s'appuyer sur une structure de fond directement issue de la musique (ici, la trame suit le Concerto pour violon et orchestre d'Alban Berg - qui joue aussi un rôle romanesque important, que vous découvrirez le moment venu...).

Histoire d'une famille d'industriels du textile barcelonais, entre la fin de la guerre civile, le long règne de Franco et les premières années de la "transition", ce roman est aussi - peut-être surtout - celui du lien particulier unissant le narrateur, fils de famille ayant rejeté sans hargne mais fermement le mode de vie ancestral pour rejoindre durant de longues années la clandestinité de la lutte armée communiste anti-franquiste, et un oncle, greffon maudit de l'arbre généalogique, par qui transitent toutefois toute l'histoire et tous les secrets de la famille jadis puissantissime...

Au fil d'une histoire où, pour se présenter de manière feutrée, les rebondissements n'en sont pas moins spectaculaires, dans un jeu tourbillonnant de voix dont les origines et les locuteurs se confondent parfois, sans aucune part au hasard ou à la facilité, la difficulté de vivre face au mal, le poids du passé, la consolation possible par l'art, et le redoutable et extraordinaire pouvoir de la narration font leur entrée dans les univers de Cabré, vraisemblablement pour ne plus les quitter.

Un très grand roman, déjà, que "Confiteor" amplifiera et confirmera, en un sens, quinze ans plus tard.

"Et si j'avais été une bête sauvage j'aurais flairé la peur, Barcelone était à moitié recroquevillée sous un linceul de méfiance et de frousse parce que, depuis plusieurs semaines, nous, les étudiants, nous avions envahi les rues, et tout l'Eixample, le jour, était virtuellement occupé par les blindés des flics, par les chevaux des flics, par la haine des flics, les rues étaient un champ de bataille, et la nuit c'était pire, quatre membres de la secrète pouvaient sortir sous votre nez d'une bouche d'égout et vous demander vos papiers, qu'est-ce que tu fais, où vas-tu, d'où viens-tu, ou Marx ou Weber."

 

Pop Yoga

Pop yoga

Pop yoga
de Pacôme THIELLEMENT
ed. SONATINE

Somme provisoire et formidable exégèse de la mythologie contemporaine issue de la pop culture.

Publié chez Sonatine à l’automne 2013, ce recueil de textes et d’articles de Pacôme Thiellement, publiés entre 2000 et 2013, incluant 7 inédits, constitue certainement l’une des plus formidables plongées et tentatives d’éclairage de bon nombre de mythes contemporains, de leurs racines parfois anciennes, occultes et gnostiques ou non, et surtout de leur ancrage décidé dans une pop culture qui continue, malgré tout, d’être encore trop largement ignorée ou méprisée en France par la littérature « noble » et par le monde académique, contrairement à ce que l’on observe massivement depuis une quinzaine d’années en Espagne, en Italie, en Russie, au Japon ou aux États-Unis…

Pacôme Thiellement parcourt ici inlassablement, avec la passion et la vaste culture d’un passeur tous azimuts, comme il nous l’avait déjà montré, notamment, dans le magnifique « Les mêmes yeux que Lost », un terrain d’une rare richesse, où sont convoqués, disséqués et enrichis tour à tour, pour ne citer que quelques exemples frappants, Freud et Jung confrontés au président Schreber, David Lynch effectuant son saut à partir de « Twin Peaks », créant une onde de choc qui ira progressivement s’amplifiant, jusqu’à provoquer le « Lost » d’Abrams et Lindelof, cherchant ce que la pop star et la rock star peuvent vouloir nous dire, avec Elvis, les Beatles, les Rolling Stones ou Nirvana, bien entendu, mais aussi avec Pink Floyd, Bob Dylan, David Bowie, les Residents, Joy Division, le Velvet Underground, Mike Patton, ou encore et peut-être surtout Frank Zappa.

L’article focalisé sur Zappa (« Oncle Jihad », inédit) est l’un de ceux qui expriment le mieux la substance de ce recueil, où le recours aux quêtes mystiques et gnostiques n’occulte jamais la nature profondément sociale et politique de ce qui est mis en jeu dans cette reformation permanente de nos mythes. L’inattendue et passionnante lecture de l’ensemble des « Philémon » de Fred, en dehors d’un hommage fervent à l’essence même de la BD, réussit aussi ce petit miracle de mise à jour englobante d’un sens extrêmement fort.

Inséparable pour Pacôme Thiellement – ce qui fait à mon sens une de ses grandes forces par rapport à d’autres approches – d’une sociologie de la réception, fût-elle implicite, la résonance de cette pop culture se nourrit d’une audience de masse (d’autant plus lorsqu’elle se crée ou se révèle « populaire », de bas en haut, et non uniquement fabriquée en « mass entertainment », de haut en bas), et les grandes rock stars comme les séries à forte audience dans la durée (« Buffy », et la révolution souvent mésestimée qu’elle représente, singulièrement) peuvent ainsi voisiner avec les sources plus cachées, plus confidentielles certainement, mais qui irriguent en profondeur l’art et la pratique de leurs émules à succès public (et c’est ici que l’auteur fait intervenir avec beaucoup de vista des auteurs comme José Lezama Lima, James Joyce ou Malcolm Lowry, des musiciens comme Secret Chiefs 3, ou des cinéastes comme Jacques Rivette, aux côtés d’un Joseph Heller ou d’un Philip K. Dick davantage lus, d’une Amy Winehouse davantage écoutée, ou d’un Roman Polanski davantage vu ).

Un recueil foisonnant donc, indéniablement, dont on peut évidemment contester certaines des liaisons établies entre les œuvres et les sociétés qu’elles expriment, particulièrement lorsque l’occultisme envahit par instants la scène, mais surtout passionnant de bout en bout, ouvrant des dizaines de perspectives le plus souvent insoupçonnées, ou confortant des rapprochements de prime abord surprenants. L’un de ces grands et beaux livres, donc, terribles aussi par le nombre de lectures supplémentaires vers lesquelles ils pointent d’un sourire engageant.

 

La fin de l'homme rouge

La fin de l'homme rouge

La fin de l'homme rouge
de Svetlana ALEXIEVITCH
ed. ACTES SUD

Polyphonie bouleversante des âmes rouges perdues

«Quand Gorbatchev est arrivé au pouvoir, nous étions tous fous de joie. On vivait dans des rêves, des illusions. On vidait nos cœurs dans nos cuisines. On voulait une nouvelle Russie… Au bout de vingt ans, on a enfin compris : d’où aurait-elle pu sortir cette Russie ? Elle n’existait pas, et elle n’existe toujours pas. Quelqu’un a fait remarquer très justement qu’en cinq ans, tout peut changer en Russie et en deux cent ans, rien du tout.»

Svetlana Alexievitch est une oreille et une plume. Après nous avoir fait entendre les témoignages des soldats soviétiques engagés dans la guerre en Afghanistan dans «Cercueils de Zinc» et ceux des habitants de la région de Tchernobyl dans «La supplication», elle nous livre ici les voix du désenchantement des russes qui ont vu leur monde brusquement disparaître avec l’effondrement de l’URSS.

Des hommes et des femmes éduqués pour placer le sacrifice et l’héroïsme militaire au dessus de tout, nourris de la grandeur de leur patrie construite sur la victoire sur le fascisme et la conquête spatiale, victimes des déportations et des tortures, lecteurs infatigables de classiques russes et de samizdat échafaudant chaque nuit des rêves d’idéal et de liberté dans les cuisines, descendus dans les rues en 1991 en croyant à la liberté, sont devenus des étrangers dans leur propre pays, sidérés par la dissolution de leur culture, l’effacement de leur mémoire et l’abîme qui s’est brutalement ouvert entre les générations, sidérés par la spéculation, la misère soudaine côtoyant les appétits de consommation les plus démesurés, et par le pouvoir de corrosion de l’argent.

«Alors la voilà, cette liberté ! Nous attendions-nous à ce qu’elle soit comme ça ? Nous étions prêts à mourir pour nos idéaux. À nous battre pour eux. Mais c’est une vie "à la Tchékhov" qui a commencé. Sans histoire. Toutes les valeurs se sont effondrées, sauf celles de la vie. De la vie en général. Les nouveaux rêves, c’est de se construire une maison, de s’acheter une voiture, de planter des groseilliers… Il s’est avéré que la liberté était la réhabilitation de cet esprit petit-bourgeois que l’on avait pris l’habitude d’entendre dénigrer en Russie. La liberté de Sa Majesté la Consommation. L’immensité des ténèbres. Des ténèbres remplies d’une foule de désirs, d’instincts – d’une vie humaine secrète dont nous n’avions une idée qu’approximative. »

«Avant on allait en prison pour «L’Archipel du Goulag». On le lisait en secret, on le tapait à la machine, on le recopiait à la main. Je croyais, j’étais sûre que si des milliers de gens le lisaient, tout serait différent. Que viendrait le temps du repentir et des larmes. Et que s’est-il passé ? On a publié tout ce qui s’écrivait en secret, on a dit à voix haute tout ce qu’on pensait tout bas. Et alors ? Ces livres se couvrent de poussière chez les bouquinistes. Les gens n’y font plus attention…»

La "fin de l'homme rouge" est une lecture fondamentale, bouleversante. Les souffrances et les idéaux de l’homme soviétique ont été engloutis sans mémoire et, de la décomposition du grand corps soviétique, il n’est resté que le dénuement des anciens, les rêves vides d’idéal des nouvelles générations, la violence folle du grand-banditisme et du capitalisme nu, la résurgence des massacres ethniques, et la douleur d’une illusion mort-née.

Maison des autres

Maison des autres

Maison des autres
de Silvio D'ARZO
ed. VERDIER

Le silence miraculeux des mots.

Né en 1920, Silvio d’Arzo, de son vrai nom Ezio Comparoni, publia « Maison des autres » en 1948 dans une revue, et ne cessa ensuite de retravailler ce texte jusqu'à sa mort en 1952 ; il n’avait alors que trente-deux ans.

En plein néoréalisme italien, «Maison des autres» semble détaché de l’histoire du vingtième siècle, situé dans un monde ancestral et rude, où la succession monotone des jours est uniquement interrompue par les fêtes religieuses et les enterrements.

L’histoire de cette nouvelle d’une soixantaine de pages se réduit à très peu : dans un village de montagne isolé des Apennins, un prêtre rencontre une vieille femme qui a visiblement quelque chose à dire. Il cherche à connaître la question que celle-ci hésite à livrer.

«C’était la première fois que je pouvais la voir de près et je me mis à la regarder attentivement. Elle avait une peau sombre et rêche, des cheveux couleur gris pigeon, des veines plus dures et saillantes que celles d’aucun homme. Et si un arbre peut de quelque façon servir à évoquer un humain, eh bien c’était un vieil olivier des fossés qui lui convenait. À la voir ainsi, il me semblait que ni la fatigue ni l’ennui ne pourraient désormais rien contre elle : elle se laissait vivre et cela suffisait, voilà tout.»

L’hiver de ce récit est glacial et, dans ce monde archaïque, le temps et les hommes semblent eux aussi comme paralysés par le gel, dans cette vie dépourvue de tout événement. Et finalement seule cette femme, avec sa question que l’on va découvrir, est prête à s’affranchir de la succession fatale de ces jours tous semblables. Et seule elle est vivante.

Précédé d’une belle préface d’Attilio Bertolucci, «Maison des autres» est un texte intemporel, qui a fait couler une larme gelée dans le coin de mon œil.

Romanciers pluralistes

Romanciers pluralistes

Romanciers pluralistes
de Vincent MESSAGE
ed. SEUIL

Passionnante, ambitieuse, profonde et vivante lecture d'auteurs phares parfois réputés difficiles.

Publié à l’automne 2013, cet ample essai de Vincent Message, après son roman « Les veilleurs » de 2009, est sans doute l’un des plus intéressants, réjouissants, ambitieux et néanmoins abordables qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années.

Professeur de littérature comparée à l’université Paris-VIII, l’auteur réussit à la fois une lecture particulièrement riche et pertinente de la notion de « pluralisme » dans le roman, mais y ajoute avec brio d’audacieux « ponts » avec cette même notion en philosophie et en politique.

S’appuyant de manière détaillée sur cinq romans emblématiques pour son propos (« Terra Nostra » de Carlos Fuentes, « Tout-monde » d’Édouard Glissant, « L’homme sans qualités » de Robert Musil, « L’arc-en-ciel de la gravité » de Thomas Pynchon, et « Les versets sataniques » de Salman Rushdie), mais convoquant lorsque nécessaire, avec la même vigueur, Hermann Broch, Italo Calvino, Umberto Eco, Doris Lessing, Orhan Pamuk ou encore Milorad Pavic, Vincent Message s’attelle – et parvient – à une sérieuse réactualisation du travail de Mikhaïl Bakhtine autour de la polyphonie dans le roman, en allant à la fois sensiblement plus profondément, en élucidant le halo de flou et d’imprécision qui finit par entourer le travail du Russe à force de galvaudage ces dernières années, et en lui rendant un bel et justifié hommage.

Travaillant sur les points de vue de narration, le traitement des opinions exprimées et les voix des protagonistes, l’auteur décrypte les liens existants – ou pouvant être légitimement établis – entre ces romanciers foisonnants par excellence, et les impacts philosophiques et politiques d’une mondialisation ayant pris des caractéristiques bien particulières et pas toujours « démocratiques » depuis le milieu des années 1930. Par un savant détour impliquant les philosophes pragmatistes connaissant un véritable renouveau d’intérêt depuis une dizaine d’années (et tout particulièrement William James), il propose une passionnante lecture des faits (et des ambiguïtés potentielles) que sont multi-culturalisme et métissage, mais aussi pluralisme religieux et pluralisme scientifique, en dégageant avec sérieux et enthousiasme l’apport crucial de la littérature (et bien entendu, au premier chef, des romanciers « pluralistes » les plus ambitieux en son sein) en la matière.

Une lecture passionnante de 460 pages, fournissant à la fois, d’une formidable clarté, une grille de lecture et d’approche d’auteurs réputés parfois « difficiles », et une enthousiasmante envie de lectures, centrales et complémentaires. À recommander aux passionné(e)s exigeant(e)s de littérature sans la moindre hésitation.

 

Tu reviendras à Région

Tu reviendras à Région

Tu reviendras à Région
de Juan BENET
ed. MINUIT

Monstrueux roman de 1967, coup d'envoi d'une œuvre exceptionnelle.

Écrit dans sa première version en 1951, publié en 1967, traduit en 1989 en français aux éditions de Minuit dans une version remaniée intégrant les derniers éléments encore censurés auparavant par le régime franquiste, le premier roman de l’Espagnol Juan Benet, Tu reviendras à Région, appartient au club pas si fourni que cela des romans contemporains fondamentaux, posant d’emblée, au plus haut niveau d’exigence littéraire, les fondations d’une œuvre majeure, en seulement 400 pages.

« Région » est un terroir fictif d’Espagne, sauvage et mal dompté, élaboré au fil de l’ensemble des huit romans de l’auteur, à partir du cadre ici initialement tracé. La carte détaillée au 1 :150 000 en sera d’ailleurs fournie en 1983, avec le premier tome des Lances rouillées. Le lecteur, même lorsqu’il croira avoir acquis quelques repères fugaces, ira toujours de découverte en découverte dans « Région », à la fois immuable et arriérée, engoncée dans son climat si rude, ses montagnes si inhospitalières, ses innombrables secrets fuyant aux limites du fantastique (depuis ses bergers mercenaires offrant contrôle et renseignement… - à quels maîtres ? – jusqu’à Numa, énigmatique gardien d’un maquis sacré, réputé immortel, dont le fusil tonne rapidement et définitivement sur l’audacieux ou l’imprudent), malmenée, rompue et transformée par la Guerre Civile, puis par ses longues séquelles, peinant toujours et encore à se hisser dans une modernité qu’elle ne devine pas nécessairement désirable.

L’écriture est ici d’une rare densité. Les narrateurs multiples, grands maîtres en digressions insensées et emboîtées, virevoltent, personnages ou auteur, ne semblant pas toujours se soucier les uns des autres, pour charger leur discours, leur pensée, ou même leur dialogue apparent, de précisions, de technicités, de réalités épaisses et crues, dont l’ingénieur des Ponts et Chaussées Benet, concepteur et réalisateur de barrages et autres ouvrages hydrauliques pendant trente ans, féru de géologie, de géographie, de biologie, d’histoire et d’art militaire, a le secret, et n ‘hésite jamais à mobiliser pour des effets déroutants, subtils et profondément jouissifs.

Dans Tu reviendras à Région, la remarquable traductrice et exégète de Benet, Claude Murcia, n’hésite pas à préciser le fil chronologique du roman dans sa préface, tant il est vrai que l’auteur enveloppe les récits de ses principaux personnages, brillant docteur de campagne qui fut amoureux transi et audacieuse jeune femme qui disparut soudainement, jadis, comme par magie, dans des nuages fumigènes que parcourent à loisir et à mystère officiers républicains improvisés, mineurs taciturnes, joueurs de cartes effrénés, batelières charonesques en diable, ou encore militaires rebelles et néanmoins méthodiques…

Une fresque complexe et magnifique, déroutante et précieuse. Et une énorme et belle révélation.

« Et, en haut des montagnes noires qui entourent le village, les fumées isolées qui dénoncent la présence de ces ennemis du paysan, cachés, inconnus et omniprésents – les bergers -, lesquels, très certainement, profitent de leur position stratégique et de leur apparence pacifique pour surveiller nuit et jour l’activité du village et susciter auprès d’une lointaine capitale l’avis d’éviction dès qu’un paysan lève les yeux du sillon de sa charrue. Car ils sont le bras séculaire du propriétaire foncier d’Estrémadure ou de Castille ; montés sur de petits ânes et juchés sur une pyramide de matelas, de paquets et de poêles (aujourd’hui, ils ont même la radio), au milieu d’un troupeau malodorant et poussiéreux – flanqué de ces chiens de berger qui semblent avant tout surveiller la ségrégation des sexes -, ils reviennent chaque année au début du mois de mai, avec cette expression outrée, maligne, endormie, incertaine et énigmatique d’un Tamerlan qui, après avoir parcouru et conquis toutes les steppes asiatiques, entrouvre à peine des yeux malicieux devant les verts paysages des rivages européens. »

 

Fin d'année 2013 : sélection de Beaux Livres

Horaires de fin d'année
 
Jusqu'au 31 décembre, la librairie est ouverte 7/7 (fermeture le 25décembre) :
du lundi au vendredi de 12h à 19h30
le samedi de 10h à 19h30
le dimanche de 11h à 17h
 
N'hésitez pas à passer nous voir, nous serons heureux de vous conseiller pour vos achats de Noël !
 
 
Une partie de notre sélection de beaux livres, disponibles à la librairie :

Mythiq27 de Collectif (coup de coeur de Charybde 2)

Périphérique, terre promise  de Léo Henry, Luc Gwiazdzinski, Eric Besnier, Marie-Pierre Dieterle, Pieter Jan Louis, Thomas Louapre, Ludovic Maillard et Sébastien Sindieu

Ulysse ou les constellations de Franck Pourcel & Gilles Mora (coup de coeur de Charybde 7)

Taxi driver de Steve Shapiro

Jack London photographe de Jeanne Campbell Reesman, Sara S. Hodson, Philip Adam

Opus IX, La Demeure du chaos de Thierry Ehrmann & collectif

Permanent error de Pieter Hugo (coup de coeur de Charybde 2)

Steampunk : de vapeur et d'acier de Didier Graffet & Xavier Mauméjean (coup de coeur de Charybde 1)

Mondes et voyages de Didier Graffet

Le bestiaire imaginaire de Julie Delfour (coup de coeur de Charybde 7)

Kadath : le guide de la cité inconnue de Nicolas Fructus, David Camus, Mélanie Fazi, Raphaël Granier de Cassagnac et Laurent Poujois

Un an dans les airs de Nicolas Fructus, Johan Heliot, Raphaël Granier de Cassagnac et Jeanne-A Debats

Pinocchio de Winshluss

Transperceneige de Jacques Lob, Benjamin Legrand, Jean-Marc Rochette

2001 nights stories de Yokinobu Hoshino

La guerre dans la BD de Mike Conroy (coup de coeur de Charybde 2)

R. Crumb, catalogue d'exposition de Robert Crumb

Trésors de l'Institut national de recherche et de sécurité de Collectif (coup de coeur de Charybde 4)

Ligatura de Steve Tomasula

La mariée mécanique de Marshall McLuhan

La ville magique de Collectif

Cuba New-York, un voyage en peinture d'Emmanuel Michel

The Weird de Jeff & Ann Vandermeer (en VO)

Des livres à mettre sous le sapin

A l'approche des fêtes, Charybde vous propose une liste de livres qui nous ont énormément plu parmi nos lectures de cette année, et que nous jugeons "parfaits pour offrir".
 
Charybde 1 a les yeux qui brillent pour l'aventure :
- Palabres d'Urbano Moacir Espedite : une fable politique entre le Berlin des années 30 et une Amérique latine fantasmée. Drôle drôle drôle !
- Victus d'Albert Sanchez Pinol : un magnifique récit historique, et un très beau roman d'aventures. Somptueux.
 
Charybde 2 vous recommande ces fleuves terribles, qui emportent tout sur leur passage :
- Sur le fleuve de Léo Henry et Jacques Mucchielli : un fort beau roman, qui joue avec Aguirre et l'Eldorado, d'une écriture riche et subtile.
- Et quelquefois j'ai comme une grande idée de Ken Kesey : huit cent pages de très grand art du caractère et du récit, qui vivront en vous bien des jours après avoir refermé l'ouvrage.
 
Charybde 3, notre caution sensibilité, vous recommande de l'émotion, belles plumes et poésie :
- Dans le silence du vent de Louise Erdrich : un superbe roman d’apprentissage au cœur des réserves indiennes.
- La parabole du failli de Lyonel Trouillot : la mélancolie rageuse d'une adresse à l'ami poète suicidé. Brutal, tendre, et combatif.
 
Charybde 4 a déniché pour vous ces deux perles improbables :
- Ours de Diego Vecchio : un vrai conte pour les adultes, cruel et onirique.
- American gothic de Xavier Mauméjan : l’odyssée d’un paumé devenu un des piliers fondateurs de la culture populaire américaine moderne (dans le sens le plus noble du terme).
 
Charybde 7 aurait voulu vous en proposer six, huit, dix, mais ceux-là sont ses préférés :
- L'homme qui savait la langue des serpents d'Andrus Kivirak : un récit empreint de tristesse et un pamphlet férocement drôle, satire estonienne mais d’une portée universelle.
- Histoire de l'argent d'Alan Pauls : magnifique exploration, à travers le destin d’une famille argentine, de la dépendance et du rapport à l’argent. 
 
Et Charybde au complet insiste, s'il n'y avait qu'un seul livre à offrir cet hiver, ce serait l'un de ces deux-là :
- Confiteor de Jaume Cabré : CHEF-D'ŒUVRE ! (clament-ils en chœur)
- Les soldats de la mer de Yves et Ada Rémy : CHEF-D'ŒUVRE ! (en canon, chantent-ils)
 
Heureusement, on peut en choisir plusieurs, n'est-ce pas ?
 

Bestiaire imaginaire

Bestiaire imaginaire

Bestiaire imaginaire
de Julie DELFOUR
ed. SEUIL

Inspiration des rêves et fantasmagories, Julie Delfour dresse dans ce livre un bestiaire poétique des créatures fantastiques que les écrivains, savants, naturalistes et dessinateurs ont décrites et dessinées au fil des siècles, du Mahâbhârata jusqu'à l’Histoire naturelle de Buffon ou aux légendes indiennes.

Oiseaux démesurés ou créatures volantes côtoyant les astres et les mystères célestes, comme l’oiseau Roc ou encore le sîmorgh, créatures terrestres comme le kikomba, grand primate aux humeurs facétieuses ou cruelles ou bien sûr l’homme loup, créatures souterraines, sous-marines ou encore monstres, chimères ou falsifications, chacune des dizaines de créatures recensées dans ce bestiaire est magnifiquement illustrée par des œuvres de William Blake, d’Odilon Redon, de Gustave Moreau, des miniatures perses ou turques, ou encore des gravures de tous les continents …

Même si l’homme a foulé tous les continents, il reste à découvrir des bêtes ignorées. Alors on rêve de chevaucher le fulgurant hippogriffe, d’observer, mais de loin, la course de la manticore mangeuse d’hommes, ou encore la nage du serpent de mer à crinière.

Ce beau livre, source presque inépuisable d’histoires et d’imaginaire, donne aussi envie de lire, relire ou d'offrir le roman-nouvelles «Six photos noircies» de Jonathan Wable.

[Le lièvre lunaire] « Contrairement aux Occidentaux qui voient dans les taches couvrant la surface de la lune la silhouette d’un homme, les Chinois y devinent celle d’un lièvre. Car selon une légende chinoise, un lièvre se jeta dans le feu pour nourrir Bouddha affamé, lequel le récompensa en envoyant son âme sur la lune. Certains conteurs affirment que le lièvre en personne, et pas uniquement son âme, y vivrait encore. Très affairé, il y préparerait un élixir d’immortalité, d’où son surnom de "Docteur"… »

[Le poisson-évêque] « Cet hybride mi-homme mi-poisson arbore de larges écailles en forme de mitre au sommet de la tête et, sur les flancs, des nageoires tombantes rappelant la robe portée par les évêques à l’office. Quelques spécimens repêchés en mer auraient, selon les témoins, tenu fermement une crosse au bout de leurs nageoires. De quoi apporter de l’eau au moulin de la légende selon laquelle ce poisson remplit son rôle d’évêque au sein d’églises sous-marines, face à un public de sirènes et de tritons… »

Belém

Belém

Belém
de Edyr AUGUSTO
ed. ASPHALTE

Un très grand roman noir, sans aucune concession à la légèreté virevoltante des écoles de samba.

Publié en 1998, traduit en français en octobre 2013 par Diniz Galhos chez Asphalte, le premier roman du Brésilien Edyr Augusto, marque l'apparition dans le roman noir contemporain d'une voix originale, issue du journalisme, ancrée dans la grande ville de Belém, capitale de l'état du Pará à l'embouchure de l'Amazone, commodément située à un important carrefour potentiel de tous les trafics sud-américains.

Enquêtant sur le décès brutal et suspect d'un coiffeur de la jet set de Belém, l'inspecteur Gilberto Castro, brillant policier de la nouvelle génération, séducteur, séparé de sa femme par quelques problèmes récurrents d'alcoolisme, nous montre d'abord, loin de tout exotisme frelaté, avec une jolie et presque paisible finesse, à quel point les forces policières contemporaines sont désormais, elles aussi, en pleine mondialisation : confrontées à des problèmes voisins de Stockholm à Baltimore, de Barcelone à Porto Empedocle, de Paris à Belém, leurs investigations tendent de plus en plus à se ressembler, et ce vaste "procedural" global développe en soi quelque chose de légèrement glaçant...

L'art particulier d'Augusto se révèle lorsque l'enquête banale, "de droit commun" pourrait-on dire, se ramifie dans le "très gros" trafic, celui où d'un coup peut se révéler toute la corruption organisée par l'argent massif, celui où les mafieux rencontrent les intérêts d'une très haute société, brésilienne ou autre, dont le confort, les plaisirs et la transformation des autres en objets de leur avidité ne connaît plus guère de limites. Mise en œuvre avec un paisible machiavélisme, la noirceur de la tragédie envahit alors le roman avec une brutalité inexorable qui laisse le lecteur pantelant à l'issue.

Un très grand roman noir. Vraiment noir et sans rémission, sous son rythme et ses couleurs faussement virevoltantes de la légèreté des écoles de samba qui parcourent la ville.

"Maintenant, Bode, on est sûrs.
- Sûrs que c'est ce type qui a commandité l'orgie, Gil. Rien de plus.
- Putains de richards. Ce mec a une épouse qui l'attend à la maison, la belle vie, une belle baraque, télévision, voiture étrangère, et il faut en plus qu'il paye pour se taper des femmes. Excuse-moi, même pas des femmes. Des gamines qui sentent encore le lait, des filles qu'ils dévorent comme des lions...
- Eh ouais. Monde de merde.
- Leur monde de merde.
- Le nôtre aussi, parfois.
- Uniquement si tu l'acceptes.
- Question épineuse.
- Babalu ne méritait pas de mourir comme ça.
- Tu l'aimais vraiment ?
- C'est pas ça. C'est juste qu'elle était vraiment belle, tu vois ? Dieu fait les choses bizarrement. Toutes ces bourges qui se tuent à la tâche pour devenir belles, gym, chirurgie esthétique, sapes, et puis apparaît une gamine venue du trou du cul du monde, et elle est naturellement belle, tu vois ce que je veux dire ? Cette fille-là était vraiment spéciale. Je suis sortie avec elle et elle m'a fait une sacrée impression...
- Tu te l'es tapée.
- Je voulais, oui. Je voulais. Mais pas elle. Ce qu'elle voulait, c'était une relation, une vraie, tu vois ? Je l'ai déposée chez elle et je lui ai dit que je la rappellerai. Mais avec cette vie qu'on mène..."

 

Complications

Complications

Complications
de Nina ALLAN
ed. TRISTRAM

Des nouvelles comme les rouages imbriqués d'une mystérieuse machine à explorer le temps

« Il plongea la main dans la poche de son blazer et en retira la Smith. "Une belle montre n’est pas seulement un instrument de mesure. Une montre particulière comme celle-ci peut ouvrir certaines portes." »

Impressionnante mécanique que les rouages subtils de ce roman-nouvelles paru en 2011 sous le titre original de "The silver Wind" : Pièces distinctes mais qui assemblées fonctionnent comme par magie, les six récits courts de "Complications" sont des variations autour de quelques personnages, dans lesquels horloges et montres jouent un rôle central, mystérieuses machines à explorer le temps, qui peuvent soit arrêter le temps, soit nous transporter dans des mondes parallèles mais étrangement reliés.

Martin Newland, personnage de fiction puis protagoniste, est fasciné par le passage du temps, et par les montres qui ponctuent des étapes importantes de sa vie. Ou plutôt de ses vies car au fil des nouvelles, il se démultiplie, hanté par la perte de sa sœur, de son épouse à moins que ce ne soit de son frère.
L’autre personnage central, le pivot est Andrew Owen (qui se transforme en Owen Andrews dans une des nouvelles), un nain habillé en Monsieur Loyal, un personnage au physique invariable, horloger inventeur et savant, celui qui fabrique et comprend les montres et les horloges, obscures et fascinantes machines transtemporelles.

«Je crois que c’est à ce moment que je pris ma décision de rechercher Owen Andrews et de découvrir la vérité sur lui. Je me dis que c’était parce que cette petite horloge avait été la seule chose à susciter mon intérêt depuis la mort de ma femme. Mais ce n’était pas tout. Quelque part au tréfonds de mon être je nourrissais le délirant espoir qu’Owen Andrews soit l’homme capable de faire revenir le temps en arrière.»

Et si le temps n’était pas un trait continu mais comportait des lésions, les traces qu’il laisse dans son sillage, les pertes des êtres chers ? Ou alors s’il formait un ensemble de possibilités simultanées, comme un tissage de fils aux intersections changeantes dont les motifs varient selon l’angle de vision ? Mais ne vous y trompez pas, le livre de Nina Allan est sans complications. On a simplement envie de ne rien en révéler.

Dans la première nouvelle, "Chambre noire", une jeune femme, Lenny, construit une maison de poupée sur mesure, fascinée par l’une d’elles, célèbre, et dont les pièces escamotables ne sont accessibles qu’une à une. Et le lecteur justement est celui qui a la chance, de pouvoir embrasser du regard tout le récit comme une maison de poupées magique, aux pièces interchangeables, et dont les petits habitants n’appréhenderaient pas l’ensemble, sauf peut-être un nain plus habile, plus rusé.

«Je trouvai une familiarité déconcertante dans certains détails de ses récits, et à plusieurs reprises j’eus la même impression qu’un peu plus tôt – que tout avait un sens plus vaste, mais qui m’échappait de justesse.»

Nina Allan nous prouve avec ce coup de maître que les livres peuvent être les plus belles machines transtemporelles.

Ulysse ou les constellations

Ulysse ou les constellations

Ulysse ou les constellations
de Franck POURCEL, Gilles MORA
ed. LE BEC EN L'AIR

Odyssée photographique sur les traces d'Ulysse en Méditerranée

Photographe installé à Marseille, enraciné dans le bassin méditerranéen, Franck Pourcel a entrepris un périple photographique sur les rives de la Méditerranée, de Marseille à Gibraltar, de Lampedusa à Beyrouth, de Thessalonique à Ramallah, couvrant des dizaines de lieux, quinze pays et trois continents.
Tourmenté par le mythe d’Ulysse et sur les traces de son odyssée, Franck Pourcel a pris des photographies frappantes et superbes, et qui mettent en lumière l’histoire et les enjeux contemporains, les conflits armés, la pêche, l’émigration, l’exil ou encore comment l’homme dénature l’environnement, avec le mythe comme borne, comme référent essentiel pour regarder le monde.

Avec ses images en noir et blanc ou en couleurs, Franck Pourcel tisse des liens, forme une cartographie de l’errance et des désirs des hommes, dans ce livre organisé en constellations : la constellation d’Ulysse comme fil d’Ariane, autour des étapes de son odyssée, puis la constellation des portes, des paysages horizontaux, des corps, des conflits, des dieux et des héros, de la pêche, de la vie ordinaire, de l’environnement, des insularités, des mobilités, des murs, et enfin la constellation heureuse.

En complément à ce livre-épopée, et parce que les images appellent des histoires, on a envie de lire ou d’offrir «Rue des voleurs» de Mathias Énard.

 

 

Terreur Apache

Terreur apache

Terreur apache
de William Riley BURNETT
ed. ACTES SUD

Terreur apache

Terreur apache
de William Riley BURNETT
ed. ACTES SUD

Toriano a pris les armes et s'est autoproclamé chef. Il a entraîné ses jeunes fanatiques sur le sentier de la guerre et sème la terreur en Arizona. Walter Grein, dit l'Apache blanc, se lance à sa poursuite.

C'est tout.

C'est puissant.

300 pages de cavale à travers les montagnes et le désert, et une escale à Mesa Encantada.

Grein est un tueur d'Apaches. Un mysogyne. Une brute épaisse. Ou pas du tout en fait. Quelqu'un qui sait la différence entre un Navajo et un Apache, qui les connait et est connu d'eux. Qui parle leur langue et sait leurs coutumes. Un romantique, aussi. Un homme d'honneur.

Watler Grein, c'est l'Ouest et ses paradoxes. Une équipe d'éclaireurs composée d'indiens renégats, d'un alcoolique, d'un muet difforme. Rebuts de la société blanche, ils évoluent à la frontière entre les mondes : la civilisation que représentent ces messieurs de Washington, la discipline représentée par l'armée, et enfin l'Ouest sauvage que représentent les indiens et le désert. Grein n'appartient clairement pas aux deux premiers et lutte férocement contre le troisème.

W. R. Burnett peint ici des paysages splendides, un soir qui tombe ou une aube qui se lève sur la roche rouge, une arrivée en ville ou une visite de nuit à la Réserve qui marquent les rétines avec une puissance cinématographique.

"Je vais attraper Toriano, reprit Grein. Je te le promets.
- Non, dit Coyote Rusé. Il ne faut pas l'attraper. Il ne faut pas le ramener. Meme si vous le mettez en prison, il aura encore une mauvaise influence sur les N'De. Un martyr, il deviendra. Il doit être tué."
Grein ne répondit pas.Il contemplait les herbes aromatiques posées sur le feu, qui se consummaient dans une pâle flamme bleue.
Et pourtant, reprit Coyote Rusé d'un air pensif, quand il mourra, ce sera notre mort à tous." Il se frappa la poitrine. "Nos esprits mourront. Le corps n'est rien, l'esprit est tout. Nous deviendrons des esclaves. Le peuple N'De peut-il devenir esclave, mon fils, et continuer à vivre ainsi ?
- Vivre en paix, ce n'est pas être esclave.
- Vivre perpétuellement en paix est un esclavage, dit Coyote Rusé. Ne pas pouvoir faire la guerre du tout est un esclavage. Mais d'après les signes et les augures du Faucon, tel est notre destin."

Une fin d'année qui pétille

Suite et fin du programme pour 2013.

Jeudi 21 novembre, nous aurons la joie de recevoir l'Américaine Vanessa Veselka, pour son premier roman Zazen. + d'infos

Jeudi 28 novembre, nous fêtons avec les éditions Antidata le lancement de leur nouveau recueil collectif, Jusqu'ici tout va bien, 12 nouvelles sur la phobie. + d'infos

Samedi 30 novembre, nous accueillons pour la quatrième fois l'équipe de choc des Palabres autour des arts. + d'infos

Vendredi 6 décembre, Julien Campredon, sera notre libraire d'un soir. + d'infos

Samedi 7 décembre en après-midi, Didier Graffet viendra dédicacer son superbe Steampunk. + d'infos

Jeudi 12 décembre, soirée Romanciers pluralistes avec Vincent Message. + d'infos

Jeudi 19 décembre, Pacôme Thiellement viendra nous parler de Pop Yoga, son dernier livre, et de pop culture au sens large. + d'infos

 

A noter qu'à partir du 9 décembre, la librairie sera ouverte 7/7 :

du lundi au vendredi de 12h à 19h30

le samedi de 10h à 19h30

le dimanche de 11H à 17h

N'hésitez pas à passer nous voir, nous serons heureux de vous conseiller pour vos achats de Noël.

 

A très bientôt, en Charybde ou en ligne !

Trois tristes tigres

Trois tristes tigres

Trois tristes tigres
de Guillermo CABRERA INFANTE
ed. GALLIMARD

Une formidable mosaïque pour dire le Cuba des années 50, dire le langage, dire la littérature.

Publié en 1966, le premier roman de Guillermo Cabrera Infante fut d'emblée un choc. Ce journaliste littéraire et cinéphile cubain né en 1929, de parents communistes,emprisonné deux fois sous le régime Batista, fut de la révolution castriste de 1959 à 1962 à la tête de l'Institut du Cinéma et d'une grande revue littéraire, avant que la déception, la disgrâce et le rejet du régime ne l'exilent d'abord comme attaché culturel à Bruxelles, avant de quitter définitivement Cuba en 1965.

Traduit en 1970 par Albert Bensoussan chez Gallimard, qu’est donc ce « Trois tristes tigres » (à part un terrible exercice de prononciation pour un Français) ? Tels des mousquetaires, les tigres sont en fait quatre (un écrivain, un acteur, un photographe et un musicien), associés à un mystérieux cinquième larron surnommé Bustrofedon. Quatre pour dire La Havane des années 50, son ambiance, ses bars, ses musiques, ses soirées enfumées jusqu’au petit matin, sa misère, ses touristes américains conquérants et méprisants, ses oppressions économiques et sociales… Quatre pour errer, se chercher et peut-être (ou pas) se trouver, à ces âges encore jeunes (mais plus adolescents) où l’on rêve de se forger un destin individuel, mais où l’on pense et sent le besoin – si l’on a un peu de cœur - d’une aventure collective. Quatre surtout, pour mettre en scène, autour du secret Bustrofedon, les deux véritables héros de « Trois tristes tigres » que sont le langage et la littérature.

Le langage d'abord : d'une grande admiration pour Joyce (à qui il sera souvent comparé), Cabrera Infante extrait une volonté d’échantillonner très largement l’ensemble des composantes dialectales, argotiques ou régionales de l’espagnol cubain, en profitant des acrobaties permises par sa trame, dans laquelle virevoltent de nombreux narrateurs occasionnels autour des principaux protagonistes, et de la figure de Bustrofedon, bien sûr, personnage qui, largement par accident, a voué sa vie aux jeux de langage quasiment oulipiens.

La littérature ensuite : parce qu’au fond, c’est d’elle dont il s’agit tout au long, et singulièrement de son apport au réel et à l’action. Les références cachées dans le texte, visibles ou plus discrètes, sont innombrables. Lorsque le même récit de la visite d’un couple de touristes américains est repris trois fois dans des tonalités différentes, ce n’est pas seulement le clin d’œil au Rashômon de Ryunosuke Akutagawa, c’est toute l’objectivité du point de vue et son impossible réalisation du fait des limites du langage de chacun qui sont mises en exergue. Et de même, avec un brio monumental, lorsque le récit de l’assassinat de Trotsky au Mexique est repris sept fois en pastichant sept grands écrivains cubains du XXème siècle.

"Trois tristes tigres" n’est pas un roman au sens encore un peu classique du terme, c’est une formidable mosaïque émouvante de tout ce qu’on peut faire en littérature lorsque l'on a imagination et talent…

"A la manière de José Marti, « Les petits coups de hache de rose » : « On raconte que l’inconnu ne demanda pas où l’on mangeait ou buvait, mais où était la maison fortifiée et sans secouer la poussière du chemin, il se rendit à sa destination, c’est-à-dire l’ultime refuge de Léon Fils-de-David Bronstein : le vieil éponyme, prophète d’une religion hérétique : messie et apôtre et hérétique tout à la fois. Le voyageur, le rusé Jacob Mornard, s’approcha avec sa haine magnifique du destin remarquable du grand Hébreu, au nom en pierre de bronze et au noble visage fulgurant de rabbin rebelle. Ce vieillard biblique avait un regard lointain et comme de presbyte, le geste de l’homme antique, le sourcil sévère et ce tremblement dans la voix qui révèle les mortels que le fatum destine aux éloquences profondes. Le futur assassin avait un regard trouble et la démarche incertaine de la malveillance : des ébauches jamais complétées, dans l’esprit dialectique du Saducéen, l’empreinte historique d’un Cassius ou d’un autre Brutus. // Ils furent bientôt maître et disciple et tandis que le noble amphitryon oubliait ses soucis et sa prudence, et laissait l’affection ouvrir une brèche de feu d’amour jusqu’à son cœur autrefois gelé de retenues, dans l’air creux et comme de noire nuit que portait le pervers à la gauche de son sein, se nichait, sinistre, lent, tenace, le fœtus de la trahison la plus ignoble – ou de vengeance maligne, car il y eut toujours, dit-on, au fond de son regard comme une secrète offense contre celui auquel, avec une simulation achevée, il disait parfois Maître avec la majuscule des grandes rencontres. On les vit souvent ensemble et bien que le brave Lev Davidovitch – ainsi pouvait l’appeler maintenant celui qui en réalité déguisait son nom de Mercader sous des lettres de créance mercantiles – multipliât les précautions - car il ne manquait pas, comme dans la tragédie romaine d’autrefois, le mauvais augure, l’éclair révélateur des prémonitions ou l’éternelle habitude de la méfiance – il accordait toujours audience seul à seul au visiteur taciturne et parfois, comme en ce jour funeste, suppliant et solliciteur. Il portait dans ses mains livides les papiers trompeurs et sur son corps et céruléen et maigre et tremblant, un macfarlane qui l’aurait dénoncé ce soir de canicule à un regard plus soupçonneux : la méfiance n’était pas le fort du révolté non plus que le doute systématique, la malveillance n’était pas dans ses habitudes. Au-dessous, la crapule portait un ciseau traître, l’herminette magnicide, la hache, et plus bas, son âme de hallebardier effectif du nouveau tsar de Russie. L’hérésiarque examinait confiant les prétendues écritures, quand l’autre assena son coup perfide et la hallebarde acérée alla se planter dans la noble tête neigeuse. // Un cri retentit dans l’enceinte claustrale et voilà qu’accourent les sbires (Haïti n’avait pas voulu envoyer ses noirs éloquents) dans la hâte et l’ardeur de l’arrêter. « Ne le tuez pas », a encore le temps de dire l’Hébreu magnanime et les partisans insolents respectent, cependant, la consigne. Quarante-huit heures de veille et d’espoir dure la formidable agonie du noble chef qui meurt en luttant, comme il avait vécu. La vie et l’agitation politique lui échappaient maintenant. La gloire et l’éternité historique lui appartenaient désormais. »

 

Jusqu'ici tout va bien - 12 nouvelles sur la phobie

Jusqu'ici tout va bien

Jusqu'ici tout va bien
de Laurent BANITZ, Olivier BOILE, Bertrand BONNET, Hélène FRANK, Marie LELIEVRE, Gilles MARCHAND, Stéphane MONNOT, Ludmila SAFYANE, Christophe SEGAS, Frédérique TRIGODET
ed. ANTIDATA

Audacieuse, intelligente, enjouée : l'anthologie Antidata sur la phobie.

Publiée en novembre 2013, fidèle à une formule ayant désormais largement fait ses preuves, enchantant depuis plusieurs années les amateurs de forme courte, à la fois audacieuse, intelligente et enjouée, cette anthologie collective des éditions Antidata est consacrée à la phobie.

Après la maison (« CapharnaHome », 2010), la nuit (« Tapage nocturne », 2011), la musique (« Douze cordes », 2011), le football (« Temps additionnel », 2012) et le cinéma (« Version originale », 2013), voici le temps de la peur, sous toutes ses formes, en douze nouvelles roboratives en diable.

Sébastien Gendron (« Merci de composer votre code à l’abri des regards ») montre avec une noire malice les dégâts que peut causer la défiance vis-à-vis des distributeurs automatiques. Stéphane Monnot (« Foby chien fidèle »), dont on appréciait déjà énormément le beau recueil « Noche triste » chez le même éditeur, et coutumier des discrets hommages à Hubert-Félix Thiéfaine (ici, en exergue), explore la tentation de l’animal familier comme déversoir de nos névroses, et en exhume avec bonheur amitié et amour. Olivier Boile (« Le vengeur du peuple »), dans l’un de ces paradoxes que ne renieraient sûrement ni le Goscinny d’ « Astérix et les Normands » ni le Michel Folco de « Dieu et nous seuls pouvons », insinue la peur du sang au sein d’une bien respectable famille de bourreaux et en constate joyeusement les effets. Christophe Ségas (« Une Cléopâtre de Monoprix ») trouve un détour original pour confronter une surprenante phobie à la « simple » fièvre accumulatrice et consommatrice. Laurent Banitz (« Ciel dégagé sur l’ensemble du trajet ») réussit à donner – mieux que bien des films à sensation et gros budget – du corps et du nerf à la « banale » angoisse ressentie par certains au moment de prendre l’avion. Frédérique Trigodet (« Vide et interstices ») démonte la peur du vide et démontre sa nature profondément sociale, en une subtile et drôle pirouette qui mobilise joliment les dancefloors de nos adolescences et de nos jeunesses. Bertrand Bonnet (« Blanc néon »), dont on suit avec une certaine ferveur depuis longtemps les critiques littéraires sous le nom de Nébal, fait du sommeil l’ennemi, du Red Bull une bien insignifiante barrière protectrice in fine, et nous prouve en un flash éblouissant que les raisons d’avoir peur étaient sans doute bien réelles. « X » n’aura finalement pas produit pour ce recueil, mais nous fait néanmoins sourire sans difficulté. Hélène Frank (« Chez ces gens-là »), en un exceptionnel hommage à Jacques Brel, parvient à inscrire les phobies au rang des biens matériels et immatériels dignes d’être jalousement accumulés par la bourgeoisie capitaliste, et rate d’un cheveu mon podium personnel dans cette anthologie.

Mes trois préférées du recueil ne comptent donc, exceptionnellement, aucune nouvelle de Malvina Majoux, puisqu’elle ne participait pas à cette aventure-ci.

Marie Lelièvre (« Trois jours ») crée un choc à la fois tendre et atroce, dans lequel le silence n’est résolument pas d’or. « Les jours étaient passés, tout était redevenu calme mais la fillette sentait une tension latente. Elena avait entrepris un rangement, ou plutôt un tri, assez conséquent. Le beurrier avait été placé dans un grand carton, en compagnie de toutes sortes d’objets susceptibles d’être renversés, cassés, ou de faire du bruit, puis mis à la benne devant la maison. »

Ludmila Safyane (« Parking ») imagine avec un brio effroyable ce qui peut se nicher dans la peur des araignées, et les dangers potentiellement mortels, quoiqu’inattendus, qu’elle peut engendrer. « Elle tâtonne, cherche l’interrupteur, elle sent que toutes les araignées du parking sont là, autour d’elle, qu’elles l’épient, qu’elles se foutent de sa gueule, qu’elles s’apprêtent à tomber sur sa robe légère, sur ses jambes nues, dans ses cheveux. ».

Gilles Marchand (« Le premier tour »), en huit pages, réussit un véritable miracle d’équilibre, de malice, d’ambition, de jeu littéraire et de poésie subtile, en comblant les failles nécessaires de l’imaginaire de l’île déserte, en utilisant les notes de bas de page comme une arme de guerre littéraire, et en changeant résolument le sens de ce que peut être le « manège de la vie ». « Être allongé en plein soleil sur une plage déserte peut revêtir tous les aspects du fantasme. Les cocotiers, le rythme des vagues, quelques cris d’oiseaux marins, aucun doute le décor de rêve est en place. Sauf que 1) j’ai mal 2) je ne suis ni sur une chaise longue, ni sur un transat, ni même sur une serviette étalée sur la grève. Pour être tout à fait précis, j’ai les pieds dans l’eau, du sable dans la bouche et je ne me souviens pas avoir prévu à un moment ou à un autre de me retrouver allongé ici, à cette heure. Pire encore : 3) je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où se situe « ici ». »

Un recueil très réussi, prenant place d’emblée parmi les meilleurs d’Antidata, alliant en une subtile instabilité le rire et les larmes, sans complaisance, avec une vigueur d’écriture bien réelle. Ce qui ne doit nullement empêcher la lectrice ou le lecteur qui découvriraient seulement à présent cette magie bien particulière de se précipiter aussi, sans attendre, sur les précédentes anthologies, « Version originale », « Temps additionnel » ou encore « Douze cordes ».

Permanent Error

Permanent error

Permanent error
de Pieter HUGO
ed. PRESTEL

45 photos intenses des lieux et des êtres d'Agbobloshie, l'immense décharge d'ordinateurs du Ghana.

Publié en 2011, cet album du photographe sud-africain Pieter Hugo regroupe 45 clichés pleine page tous réalisés à la gigantesque décharge d'Agbobloshie, au Ghana, l'une des plus grandes d'Afrique et du monde en ce qui concerne les matériels électroniques usagés...

Associant des objets, des espaces et des personnes, sur lesquelles se voient à l'oeil nu du photographe, c'est le cas de le dire, les dégâts occasionnés par les innombrables substances librement relâchées dans cet endroit qui n'est pas, hélas, hors du monde, et s'affirme ici bien digne de l'enfer de Dante.

Accompagné d'un bref et saisissant avant-propos de Federica Angelucci ("Harvest"), qui associe en grinçant l'acte de "moissonner" réalisé par les écumeurs de la décharge, et la faux de la mort qui les guette plus encore de ce fait, et par une songeuse et angoissée postface de Jim Puckett ("A Place Called Away") qui tente de décrire et d'expliquer la possibilité de l'existence de cette île niant notre humanité.

Un livre magnifique, fort en images comme en sens, pour soi ou pour offrir.

 

Compagnie K

Compagnie K

Compagnie K
de William MARCH
ed. GALLMEISTER

Vision panoptique de la Grande Guerre par les voix de 113 soldats américains. Lecture indispensable.

Engagé volontaire dans les Marines en 1917, William March quitta l’Alabama pour Verdun en février 1918. Son premier roman, "Compagnie K", du nom de son unité dans l’armée, fut publié en 1933. Il eut un succès immédiat aux Etats-Unis, et est enfin édité en français, quatre-vingts ans plus tard, grâce aux éditions Gallmeister.

En 113 brefs chapitres, qui expriment les points de vue d’autant de soldats de la compagnie K, ce récit hors normes livre une vision panoptique de la guerre et de l’expérience des soldats, dépouillée de tout pathos, authentique, terrifiante.

"J’aimerais que les types qui parlent de la noblesse et de la camaraderie de la guerre puissent assister à quelques conseils de guerre. Ils changeraient vite d’avis, parce que la guerre est aussi infecte que la soupe de l’hospice  et aussi mesquine que les ragots d’une vieille fille."

"Compagnie K" est la guerre dans la tête, les tripes et le cœur des soldats. On est confronté aux manques, de nourriture, de souliers confortables, de bain, qui progressivement deviennent des obsessions, à l’idée de l’héroïsme et à la désillusion, au courage, à la chance, aux contacts, souvent complexes, avec des civils français subissant l’horreur de la guerre depuis déjà quatre ans, au sifflement des obus qui rend fou, à la peur qui génère les actes les plus horribles, à l’horreur nue, aux mauvaises décisions, aux erreurs de jugement et à leurs conséquences irrattrapables, à la culpabilité, à la fin de la guerre quand d’un coup les tirs cessent, aux blessures, aux séquelles, à l’impossibilité de se réintégrer, à la reconnaissance des soldats avec des médailles et des discours mais si peu par les actes, à la fiction sur le champ de bataille pour supporter la guerre.

"J’ai jamais vu les tranchées aussi calmes que cette fois-là à Verdun. […]
Les gars ont inventé une histoire comme quoi il y avait personne devant nous, rien qu’un vieux qui avait une bicyclette, et sa femme qui avait une jambe de bois. Le vieux roulait sur les caillebottis et sa femme transportait la mitrailleuse en courant derrière lui. Et puis l’homme s’arrêtait, il lançait une fusée pendant que la vieille envoyait la mitraille. Et après ils remettaient ça, jusqu’au matin.
Les gars ont tant parlé du vieil Allemand et de sa femme à la jambe de bois qu’au bout d’un moment tout le monde s’est mis à croire qu’ils étaient vraiment là."

Certaines situations, terribles, comme la fusillade de prisonniers de guerre allemands, sont racontées par les voix de plusieurs soldats, condensé d’humanité du pire jusqu’au meilleur. Enfin, même au cœur du pire, on croise parfois l’humour, un combat au déroulement négocié entre américains et allemands, ou encore le sort du pire soldat de tous, celui qui n’a jamais réussi à apprendre à tirer.

Comme ce soldat qui, mourant, efface toute trace de son identité, pour que son nom ne serve jamais à glorifier la guerre, "Compagnie K" est, porté par 113 voix, un livre sans héros pour une guerre sans héroïsme.

En quoi la guerre nous concerne-t-elle ? "Compagnie K" permet d'approcher une réponse à cette insondable question.

 

Sur le fleuve

Sur le fleuve

Sur le fleuve
de Léo HENRY, Jacques MUCCHIELLI
ed. DYSTOPIA

Fort beau roman, se jouant de et relisant, d'une écriture riche et subtile, Aguirre et l'Eldorado.

Publié en 2013 chez Dystopia, le roman de Léo Henry et du si regretté Jacques Mucchielli quitte l’univers de Yirminadingrad, au sens le plus large, que se partageaient leurs trois recueils de nouvelles (les magnifiques « Yama Loka Terminus », « Bara Yogoï » et « Tadjélé : Récits d’exil ») pour rejoindre la jungle sud-américaine du seizième siècle, le long d’un fleuve, Amazone, Orénoque, ou encore Rio Negro, vecteur privilégié – voire unique possible, face à la selve équatorienne quasi-impénétrable – pour conquistadors de toutes espèces…

Comme dans le film référence de Werner Herzog, « Aguirre – La colère de Dieu » (1972), exploitant lui aussi les chroniques du dominicain Gaspar de Carvajal, l’expédition en quête d’Eldorado est rapidement en proie aux inquiétudes, aux hésitations et aux dissensions, magnifiées par les difficultés « techniques » rencontrées, les contraintes logistiques et l’atmosphère de plus en plus délétère qui semble sourdre de la forêt elle-même.

Grâce à un superbe travail sur le langage (le Volodine du « Nom des singes », auteur fétiche du duo, et son exploration d’une taxinomie indienne propre à ce qui se passe sous la canopée, au plus près du courant, ne sont pas si loin), et à une rigoureuse – sous ses faux airs de rêves d’aventuriers dilettantes – exploitation des points de vue narratifs de la plupart des membres de l’expédition, la déliquescence attendue – car le « sujet » de l’histoire n’est pas ici vraiment le propos – s’infiltre bien insidieusement, créant peu à peu le malaise chez le lecteur, hanté qui plus est, lui, par les bouffées poétiques, lyriques mais néanmoins meurtrières d’une « créature » que l’on peine soigneusement à identifier, mais qui, indéniablement, traque le groupe pour son plus grand malheur, jusqu’aux chutes et aux révélations finales… Car la jungle et ses esprits animaux, ici aussi, plus encore que chez Conrad ou Herzog, viennent fouailler la moindre crevasse dans la détermination apparente de ces hommes et de cette femme, et l’exploitent jusqu’au bout et jusqu’à leur ruine, qu’ils soient hidalgos en quête de revanche, mercenaires blanchis sous le harnais mais ne croyant plus à la guerre, marins fins techniciens mais aisément superstitieux, prêcheurs militarisés et déjà aveuglés par la gloire insondable de leur Dieu, prêtres relaps vaincus par l’alcool, chasseurs se prenant à rêver d’un soudain retour à l’état de nature, ou même potentielles princesses indigènes précocement arrachées à leur peuple…

Court et très beau roman, qui se lit d’une traite dans une joie admirative et inquiète.

« C'est une autre question que Francisco se posait. Pourquoi, quand au crépuscule il avait découvert leur nouveau campement, était-il resté à les observer pendant des heures ? Il les avait épiés, caché par l'épaisse végétation et, au fil du temps, avait commencé à se sentir comme un animal, un fauve guettant ses proies. Puis Espina avait perdu le sens commun et cette impression avait disparu. Il se souciait peu de leur sort mais s'était senti obliger d'intervenir, de rejoindre le groupe à nouveau. Il devait les suivre.
Quelque chose allait se passer. Bientôt. »

 

Cru

Cru

Cru
de LUVAN
ed. DYSTOPIA

Cru c'est le bruit que fait un glacier quand il craque. C'est une fissure qui s'ouvre dans la glace, et qui dit que ça bouge en dessous.
 
Cru c'est la Suède, des paysages froids, statiques. C'est la braise sous la neige : un déséquilibre, une angoisse, une étrangeté ou un ailleurs. Une petite poche de chaud qui fait se fêler la surface. Des filles fêlées, aussi. Surtout des filles fêlées.
 
Possession, succubes. Thème et variations. Le fantastique est léger, très léger, mais omniprésent.
Que ce soit dans les cris étranges sur un brise-glace en pleine mer, cette morsure fatale en Afrique, la disparition de Maria du côté de Kiruna, les loups les ours, les morts qui attendent dans les bois, le... courbe dans le noir, ou encore ce jeu de l'oie bizarre auquel joue Selma, à la recherche de son anneau dans Paris, et qui finit toujours par tomber dans le puits.
 
Les images de luvan sont des motifs de kaléidoscope qui résonnent d'un texte à l'autre, des échos du monde dans des coins oubliés de celui-ci.
 
Les filles de luvan n'ont pas beaucoup de chair, mais elles ont un corps. Elles évoluent sur un fil, qui ne les mène nulle part puisqu'elles en tombent toutes. Mais la chute n'est pas rude, elle est... étrange. Et cruelle.
 
"luvan écrit bien", dit Léo Henry dans la postface. luvan écrit bien et elle me parle de moi. Et je ne comprends pas mais j'aime ça.

Le crépuscule des chimères

Le Crépuscule des chimères

Le Crépuscule des chimères
de Jacques BARBÉRI
ed. LA VOLTE

Du panache ! Du nawak ! Le crépuscule des chimères, ou un mille-feuille de niveaux de lecture et d'humour au degré X.

Un univers pré-Narcose, très pulp, dont l'anti-héros joue son rôle à fond sans vraiment agir, rebondissant comme les autres personnages, vers leur destin ou leur perte. Anjel passe aussi son temps à rattraper les bombasses qui lui tombent dans les bras les unes après les autres : la flic Marbella, la psypute Alice, Eva la journaliste... Et, si les appendices animaliers de Narcose n'en sont qu'aux premières expérimentations, on se plugue déjà un poulpe dans le cou pour échanger des infos.

Wow.

Et puis les chimères. Fantasmes. Images flamboyantes propres à l'imaginaire de Barbéri. Dieux, déesses, monstres. Bulles d'univers qui sont autant d'hommages à la littérature, au space opéra, aux mythes. Moult références, aussi, avec de vrais morceaux de pastiches dedans.

Et là c'est festival : des grappes d'univers explosent les unes après les autres, passées au lance-flamme, des mondes sont en guerre, les portes en sont les clefs. Jacques Barbéri joue. Et quand il s'éclate, nous aussi.

Si Narcose était "un cocktail speed entre Alice au pays des merveilles et Tex Avery", on retrouve ici la même jubilation, le même imaginaire qui pulse sans considération pour la vraissemblance et pulvérise tout réalisme. 

Quand au lecteur arachnophobe, comme moi, il éprouvera en plus cet étrange plaisir d'évoluer à la limite de son angoisse. Serpents et araignées luttent sans fin dans ce récit, et on en oublie même qu'on tient entre les mains un magnifique spécimen signé Stéphane Perger.

"Je ne suis pas fou mais je suis dément, et j'en suis fier. La folie essaye d'organiser le chaos ; moi je me contenterai de peupler le néant. Je serai un de ces prophètes issus des crevasses noires et humides du genre humain. Mais pour l'instant je me dois d'être patient. Je sais que l'instant approche. Jour après jour, une étrange tiédeur glisse sur ma peau. Je sens l'avenir comme s'il s'agissait d'une énorme bête gesticulante, un dragon rouge et or dont les ailes noires claquent dans l'air bouillant du temps. Et le vent brûlant vient, après plusieurs années d'un voyage à rebours, caresser la peau du prophète.

Araignée, ma douce araignée qui tisse sa toile sous mon oreiller, je ne t'écraserai pas du poids de ma tête mais dans tous mes orifices tu pourras venir nicher..."

  1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16