Coups de coeur de Charybde 7

L'instant décisif

L'instant décisif

L'instant décisif
de PABLO MARTIN SANCHEZ
ed. LA CONTRE ALLÉE

Chaque jour peut contenir toute une vie : Comme Rafael Chirbes l’avait fait avant lui dans «La chute de Madrid», Pablo Martín Sánchez concentre l’action de son roman en une unique journée de mars 1977, qui se trouve être le jour de sa naissance, et réussit à brosser une fresque de la société espagnole en pleine effervescence avant l’organisation des premières élections démocratiques – cette période dont Javier Cercas a formidablement décortiqué les convulsions dans «Anatomie d’un instant».

«Aujourd’hui tu vas naître. Tu ne devrais pas, mais tu vas naître. Tu ne devrais pas parce que là, dehors, c’est l’enfer. Des manifestations tous les jours. Les gens parlent d’élections. D’attentats. D’amnistie. Et tu es si bien dans ta grotte. Bien au chaud. En apesanteur. Pas besoin de respirer, ni de manger, ni de pleurer. A quoi bon, puisque personne ne t’entend ? Gigoter, oui. Donner des coups avec les mains. Comme un boxeur ou un karatéka. Démontrer que tu es prêt à affronter la vie. Un milieu hostile. La vie te donne beaucoup, disent les gens. Mais la première chose qu’elle te donne, ce sont deux claques sur les fesses. Comme celles qu’on entend dans la pièce d’à côté, suivies de pleurs déchirants.»

La suite sur le blog Charybde 27 :

https://charybde2.wordpress.com/2017/10/22/note-de-lecture-linstant-decisif-pablo-martin-sanchez/

 

 

Le grand vivant

Le grand vivant

Le grand vivant
de Patrick AUTREAUX
ed. VERDIER

«Après tout, qu’est-ce qu’un cyclone, sinon une immense tristesse qui n’arrive pas à se dire ?»

Un homme isolé dans sa maison assiste au déferlement progressif d’un ouragan. L’arrivée de cette tempête vient réveiller ses turbulences intérieures, liées au deuil d’un grand-père qu’il a «suivi au bord de la mort», et à des terreurs familiales évoquées pudiquement, comme un œil du cyclone qu’on ne pourrait atteindre.

«La tempête s’est renforcée d’heure en heure. L’image passe en boucle sur les chaînes. Elle est explicite. Nuages et vents se sont enroulés autour d’une turbine géante.
Une force aveugle s’est donné à elle-même un œil, qui regarde fixement. Des cernes l’auréolent déjà. […]
Celle-ci me bouleversera moins que le fantôme dont je n’ai parlé à personne.
Seul le vieil arbre devant les fenêtres de ma chambre aura été jusqu’ici mon confident.
Une turbulence d’une nature bien différente s’est formée en moi. Depuis des mois, presque chaque nuit, j’ai affaire à son œil terrible.»

Arbre rouge

Nicolas de Staël, L’arbre rouge

Cet homme a pris l’habitude de confier les turbulences affleurant dans ses cauchemars à un vieil orme rouge, présence imposante à rassurante face à sa maison, arbre fort, fatigué et doux qu’il compare à Baku, cette chimère japonaise entre fauve et tapir qui dévore tous les rêves.

Tandis que l’œil du cyclone se rapproche, et que le vent forcit et tourne, l’homme comprend soudain que le vieil orme est menacé par la tempête, sans savoir comment mettre le grand corps de cet arbre à l’abri du vent.
La tempête qui menace l’arbre-bouclier de ses peurs libère un chagrin insondable et les tremblements d’une angoisse écrasante, dont le pouvoir de nuisance demeuré intact ressurgit avec le tumulte du vent.

Le danseur Thierry Thieû Niang et le récitant Vincent Dissez dans «Le grand vivant»

«Et soudain, je comprends. Ce ne sont pas seulement ses branches qui s’agitent, mais les débris de mes cauchemars, de tous ceux qu’a dévorés Baku. Le ventre du mangeur de rêves a dû se crever. Les voici à l’assaut, fantômes libérés. Je sens leur férocité, leur rage. Crient-ils vengeance ? Se ruent-ils contre la maison pour trouver un refuge ?

Je ferme les yeux et je te vois, Baku. Gueule ouverte, tu te débats et tu vomis. Tu n‘as plus de visage. Seulement deux yeux affolés. Tu ne peux rien faire pour les retenir. Ils déferlent.»

L’ouverture d’une brèche intérieure qui fait ressurgir les absents était déjà le thème de son roman «Les irréguliers». Dans ce texte écrit pour le théâtre, créé au Festival Hors Limites en mars 2015, et à paraître en Janvier 2016 aux éditions Verdier, qui évoque le texte poétique et fort de Gabriel Josipovici, «Tout passe», Patrick Autréaux réussit à saisir, à nouveau, un instant de déséquilibre intérieur, le dévoilement pudique d’une souffrance intime.

Kannjawou

Kannjawou

Kannjawou
de Lyonel TROUILLOT
ed. ACTES SUD

Chronique d’un quartier populaire dans un Haïti occupé et dépossédé de son avenir.

«Un pays occupé est une terre sans vie.»

Depuis son bout de trottoir d’un quartier populaire d’une ville haïtienne, le narrateur de «Kannjawou» regarde et témoigne, sous forme de chronique des gens et des lieux, de la violence de l’exclusion sociale et de l’érosion des espoirs, dans un pays occupé et contrôlé par les forces militaires américaines et les organisations internationales depuis tant d’années. La rue de l’Enterrement qui se termine au grand cimetière où il loge, un «quartier habité par autant de morts que de vivants», apparaît comme un lieu aussi réel que symbolique du poids de cette occupation interminable et du cloisonnement social, qui minent tout espoir d’un projet collectif d’avenir.

«Dans le groupe, je suis le petit dernier. Et le scribe. Man Jeanne m’encourage. Écris la rage, le temps qui passe, les petites choses, le pays, la vie des morts et des vivants qui habitent la rue de l’Enterrement. Écris, petit. J’écris. Je note. Mais ce n’est pas avec les mots qu’on chassera les soldats et qu’on fera venir l’eau courante. Hier, ils ont encore attaqué des manifestants avec des balles en caoutchouc et des lacrymogènes. Peut-être qu’un jour c’est eux qui nous chasseront.»

La voix du narrateur donne vie à une galerie de personnages issus de classes défavorisées – une bande d’amis d’enfance, devenus jeunes adultes, qui tentent de se battre pour plus de justice sociale, avec peu de moyens et surtout peu d’espoir. Autour de Wodné, révolté embourbé dans une pensée radicale, en proie à un ressentiment qui s’est transformé en haine, de Popol, le frère du narrateur, dont le silence trahit peut-être déjà la résignation, autour de personnages féminins magnétiques, et soumis à des pressions économiques et sociales écrasantes, Joëlle et Sophonie, il y a aussi man Jeanne, doyenne de la rue de l’Enterrement et mémoire du quartier, des joies passées, des famines et de la première Occupation, et le petit professeur, intellectuel plus âgé originaire d’un quartier un peu plus haut placé, dans cette ville où la géographie reflète les inégalités, poussées à l’extrême, entre riches et pauvres.

 

Ce qui relie ces personnages c’est le pouvoir des mots, qu’ils ont eu la chance de découvrir très tôt, qui les protège, leur permet de questionner et de décrire le monde, dans une société où littérature et parole politique semblent intimement liées, mais qui souligne aussi leur impuissance à transformer ce monde.

«Je sais aussi que, depuis l’enfance, tous mes pas me ramènent au bord du trottoir, devant la maison de man Jeanne. Mon lieu de méditation où, sentinelle des pas perdus, je passe mon temps à cogiter sur la logique des parcours. Sentinelle des pas perdus. C’est le petit professeur qui m’appelle ainsi. Pourtant il est comme moi, avec trente ans de plus. Ou je suis comme lui, avec trente ans de moins. Sentinelle des pas perdus. Sans pouvoir rien y changer, nous passons beaucoup de temps à deviser sur les itinéraires. Et le soir, nous nous posons des questions qui restent sans réponse. Quel chemin de misère et de nécessité a emprunté un garçon né dans un village du Sri-Lanka ou dans un bidonville de Montevideo pour se retrouver ici, dans une île de la Caraïbe, à tirer sur des étudiants, détrousser les paysannes, obéir aux ordres d’un commandant qui ne parle pas forcément la même langue que lui ? Quel usage est fait de la part de sa solde qu’il envoie dans son pays à une mère ou à une épouse ?»

Kannjawou évoque l’idée d’une grande fête, cette fête dont rêve un des personnages à la fin de sa vie, une fête rêvée et dans cesse ajournée, dans une terre d’Haïti où les lieux et les choses comme les espoirs sont bancals et dégradés, à cause de cette occupation qui ne dit pas son nom, des inégalités de richesse et du cloisonnement social.
Mot lui-même détourné, par un occupant s’est approprié le pouvoir et les joies, Kannjawou est le nom du bar à la mode où travaille Sophonie, un bar fréquenté par les experts et les consultants, cette élite en perpétuel transit qui, tels les enfants gâtés d’un monstre avide, secondée par la bourgeoisie et les technocrates locaux, décide du sort d’un pays sans vraiment le connaître, avant de s’envoler ailleurs pour une nouvelle mission.

Comment être soi-même quand on est occupé ? Comment avoir des désirs et un corps collectif et souverain, comment faire la fête quand on est soumis à la pauvreté et à l’arbitraire ?

«Peut-être n’y a-t-il rien de pire que d’atteindre l’âge adulte dans une ville occupée. Tout ce qu’on fait renvoie à cette réalité. L’amitié a besoin d’un fond de dignité, quelque chose comme une cause commune. Nous avons perdu ce bien commun, toujours virtuel, qui s’appelle l’avenir. Nous sommes dans un présent dont nous ne sommes pas les maîtres. Chaque uniforme, chaque démarche administrative que nous devons entreprendre, chaque bulletin de nouvelles, tout nous rappelle à notre condition de subalternes.»

En s’inscrivant directement dans l’actualité pour son dixième roman, qui paraît en janvier 2016 aux éditions Actes Sud, Lyonel Trouillot prouve, une fois de plus, avec un souffle rageur puissamment poétique, évocateur du «Meursault contre-enquête» de Kamel Daoud, qu’il a le pouvoir de posséder la vérité de son pays, selon l’expression de René Philoctète.

Avaler du sable

Avaler du sable

Avaler du sable
de Antônio XERXENESKY
ed. ASPHALTE

Le western spaghetti, -zombie et métafictionnel d’un écrivain brésilien à suivre.

À son retour dans sa ville natale de Mavrak, un trou ensablé du Far West où les conflits se règlent à coups de colts, Juan, l’intellectuel de la famille Ramírez, est pris dans la lutte ancestrale et sanglante entre sa famille et les Marlowe, une rivalité nourrie par les conflits territoriaux et les soupçons de son père sur le secret que les Marlowe dissimuleraient dans leur cave.

Brutes épaisses, saloon, vengeance, duel, prostituées, mère maquerelle influente et humour, tous les ingrédients d’un western spaghetti sont présents ici, et même un shérif, puisqu’à la suite du meurtre de Miguel Ramírez, le shérif Thornton, un incorruptible totalement sobre, est appelé à Mavrak pour rétablir l’ordre.

«Juan était allé étudier dans les grandes villes, dans les universités du Nord, le Nord qui prêchait la liberté pour les esclaves pendant la guerre. Cependant, d’obscurs désirs l’avaient ramené à la poussiéreuse Mavrak, la Mavrak inerte, tellement au sud, tellement loin des concepts audacieux de justice qu’on lui avait enseignés. Juan avait appris toutes les disciplines qui peuvent transformer un homme de cœur doué de sentiments en un homme de science doté de logique et de raison, mais il ne s’était pas laissé convaincre. Oubliant toute pensée cohérente, il s’était soumis à son intuition : son destin était de retourner dans sa ville natale, et sa famille, les Ramírez, avait besoin de lui. Et quand il avait recouvré la raison, il s’était rendu compte qu’il était monte sur son puissant cheval et avait fait route vers Mavrak, s’émerveillant de choses simples comme un coucher de soleil dans le désert, des squelettes de bœufs et d’autres animaux énormes enfouis sous la poussière.
Pendant son voyage de retour, Juan avait remarqué quelque chose d’alarmant : le sable devenait de plus en plus rugueux et rouge à mesure qu’il s’approchait de Mavrak et, bien qu’un tel fait n’ait aucune importance pour le reste des êtres humains, le changement de couleur et de texture des êtres humains, le changement de couleur et de texture du sable affectait directement les sentiments de Juan.»

Mais ce n’est pas tout : Antônio Xerxenesky est un authentique maverick, et ne se contente pas de se conformer aux codes du western. Changeant de genre narratif à chaque chapitre, l’intrigue de son roman caméléonesque, où l’horizon western spaghetti va être envahi par les zombies qui semblent sortis d’un film de série Z, est aussi perturbée les irruptions dans le récit du narrateur.
On comprend ainsi que cet homme vieillissant, qui ne sait pas grand chose de ses ancêtres, entreprend, entre deux verres de tequila et visites de son fils, d’écrire un livre sur eux en s’inspirant de Sergio Leone, de Sam Peckinpah et de George Romero. Avec ce narrateur hanté par sa relation à son fils, sa famille et ses propres fantômes, «Avaler du sable» forme aussi, l’air de rien, une réflexion sur les racines, le passage du temps et le pouvoir de renaissance de l’écriture.

«Car ce que je raconte, c’est l’histoire de mes ancêtres, des tensions qui se sont progressivement amplifies et qui ont culminé avec le retour des morts. Non. Je mens. J’écris sur une ville, la bourgade où mes ancêtres ont vécu, celle ou les Ramirez et les Marlowe ont existé et ont cessé d’exister. De cet endroit, il reste peu de chose. Cherchez sur une carte ou dans un atlas : vous ne trouverez rien.
Chaque fois que le soleil pénètre à travers les rideaux, annonçant la résurrection attendue du jour, je me lève et je regarde le monde se mettre en branle – voitures qui déchirent les avenues, travailleurs en retard qui courent. Je me dis que l’époque de mes ancêtres devait être pire. Je ressasse des passages de l’histoire dans ma tête. Nous vivons dans un monde meilleur. La mort, aujourd’hui, ne se trouve pas dans le moindre souffle d’air. Ni dans le moindre grain de sable.»

Querelle de famille dans le Far West mexicain et attaques de morts-vivants, ce premier roman du jeune écrivain Antônio Xerxenesky, paru en 2010 au Brésil, et traduit en 2015 par Mélanie Fusaro, s’inscrit dans la lignée des découvertes transgressives que l’on adore aux éditions Asphalte.

«Une personne chuchota à une autre que le nom de la ville avait bien été Maverick, environ deux cent ans auparavant, mais que quelques lettres sur l’enseigne avaient été mangées par le temps et un habitant, pour des questions de sonorité, avait ajouté la lettre « a » au milieu.»

La bombe

La bombe

La bombe
de Frank HARRIS
ed. LA DERNIÈRE GOUTTE

«Je m’appelle Rudolph Schnaubelt. C’est moi qui ait lancé la bombe qui tua huit policiers et en blessa soixante à Chicago, en 1886.»

La bombe, premier roman de l’écrivain et journaliste américain d’origine irlandaise Frank Harris, paru en 1908 et traduit en 2015 aux éditions la dernière goutte par Anne-Sylvie Homassel, raconte de manière simple et vivace la lutte pour la survie des nouveaux immigrants aux Etats-Unis, l’ostracisme dont ils sont frappés, l’exploitation et les conditions de travail souvent très dangereuses, le désir d’égalité et les luttes pour une protection sociale, culminant autour des événements du 4 mai 1886 à Haymarket Square, apogée de la lutte pour la journée de travail huit heures, à l’origine de la fête des travailleurs du 1er mai.

Présenté par Frank Harris comme le lanceur de la bombe à Haymarket Square, Rudolph Schnaubelt témoigne des événements alors qu’il a réussi à s’enfuir des Etats-Unis et se meurt d’une phtisie en Allemagne.
Originaire des environs de Munich, ambitieux et idéaliste, Rudolph Schnaubelt a sombré dans la misère malgré tous ses efforts pour apprendre l’anglais et trouver du travail pendant son premier hiver à New-York, alors qu'il venait de débarquer aux Etats-Unis plein d'espoir.

«J'avais pour moi la jeunesse et l'orgueil, de même que l'absence de tout vice coûteux : si tel n'avait pas été le cas, je n'aurais pas survécu à cet amer purgatoire. Plus d'une fois, j'arpentai les rues jusqu'à l'aube, hébété, abruti par le froid et la faim ; plus d'une fois, la bonté d'une femme ou d'un ouvrier me ramena à la vie et à l'espérance. Seules les pauvres aident les pauvres. Je suis descendu dans les bas-fonds et je n'en ai pas rapporté certitude plus ferme que celle-là. On n'apprend pas grand-chose en enfer, hormis la haine : et le chômeur étranger est, à New York, dans le pire enfer que l'homme puisse connaître.»

Son engagement pour plus d’égalité, qui trouve ses racines dans la lecture de Heine et dans les souffrances de ce premier hiver, prend une tournure plus politique bientôt irréversible avec ses rencontres à Chicago avec des militants politiques et syndicalistes, et en particulier le flamboyant militant anarchiste Louis Lingg, d’origine allemande comme lui.

«Je compris ces deux choses en même temps : mes expériences d’émigrant avaient fait de moi un homme ; et mes douze ou quinze mois d’efforts souvent vains à me procurer du travail m’avaient transformé en réformateur, si ce n’est encore en rebelle.»

Dans cette œuvre de Frank Harris (1855-1931), qui suivit les événements depuis l’Angleterre avant d’aller enquêter lui-même à Chicago, témoignage et fiction sont indémêlables. La peinture de cette époque, du sort des travailleurs immigrés surexploités et sous-payés, du développement de ce qui aboutit à une explosion sociale, et enfin les portraits des accusés de Haymarket, en particulier August Spies, Albert Parsons et surtout Louis Lingg sont saisissants de réalité et d’intensité.

Passionnant de bout en bout, La bombe est un roman d’une actualité impressionnante, sur la stigmatisation des travailleurs immigrés, la partialité des journaux, toujours du côté du pouvoir, leurs prises de positions racoleuses qui incitent à la peur et attisent le scandale, et sur l’oppression et le cynisme sans limites qui peuvent conduire des hommes farouchement habités par leur idéal à la violence.

«Et puis, comme ceux qui ont semé le vent, nous finîmes par récolter l’ouragan. Il y avait eu une accalmie ; la tempête, pour ainsi dire, avait repris son souffle avant de s’emporter en un dernier effort. Certains prétendent avoir décelé dans cette horrible histoire un crescendo constant. Nous qui vivions dans l’œil du cyclone ne le remarquâmes pas, peut-être parce que nous avions d’autres choses, plus importantes, à faire et à penser. Comprenez-vous la situation ? D’un côté, les Américains avides et intolérants, qui s’accommodaient tout à fait de leur société d’escroquerie concurrentielle, où la norme était : vole qui tu peux ; de l’autre, des foules de travailleurs étrangers, la tête farcie d’idées de justice, de droit, d’équité et le ventre plus ou moins vide.»

Or noir

Or noir

Or noir
de Dominique MANOTTI
ed. GALLIMARD

Mars 1973, le jeune commissaire Daquin débarque à Marseille en pleine succession sanglante pour le contrôle du milieu marseillais entre Zampa et Francis le Belge, après la chute des frères Guérini et le démantèlement de la French Connection, la filière de l’héroïne qui approvisionnait les Etats-Unis depuis la France, en particulier depuis la cité phocéenne.

Lorsque Maxime Pieri, un ancien lieutenant des Guérini devenu un homme d’affaires en vue de Marseille, est abattu par un tireur d’élite en sortant d’un casino de Nice, l’enquête est confiée à Daquin et à sa nouvelle équipe. Pieri était accompagné ce soir-là d’Emily Frickx, petite-fille d’un magnat des mines d’Afrique du Sud mariée à un important trader de minerais, et qui reste introuvable.

«Pieri, un personnage. Massif, complexe, comme je les aime. Je ne le tiens pas encore, mais je m’approche. Ne pas aller trop vite. Garder l’esprit ouvert à toutes les surprises, il y en aura encore.»

Alors que des indices flagrants semblent  valider la thèse du règlement de comptes dans la guerre de succession entre clans marseillais, Daquin et son équipe, soumis à des intimidations multiples sur le déroulement de leurs investigations et les mœurs de ce commissaire hors normes, démêlent peu à peu les fils d’une enquête qui ressemble de plus en plus à un labyrinthe impliquant le milieu marseillais, le SAC, des services secrets français en pleine restructuration, au moment où la libéralisation du commerce du pétrole fait naître des appétits démesurés pour de nouvelles formes de contrebande.

«Daquin quitte l’Évêché, direction la gare Saint-Charles et l’agence Eurauto. A pied, pour se donner du temps pour respirer. Il traverse le Panier, le vieux Marseille. Ruelles étroites, entre de hautes façades rongées par la pauvreté que la perspective resserre sur les passants comme les parois d’un étau. Très haut, très loin, une mince bande de ciel. Un quartier replié sur son folklore et ses réseaux mafieux. Pieri-Simon, un nœud d’embrouilles. Simon, l’ombre d’un inconnu qui semble prospérer dans les officines. Pieri, une présence écrasante, mais un personnage dont il ne sait toujours rien. Le Santa Lucia, une promesse d’orage. Un ou plusieurs tireurs d’élite dans la nature. Le couple intrigant que forment Emily et son cousin. Frickx, le grand absent. Et ce sentiment oppressant, sans doute lié à la configuration du quartier, que le pire est à venir, et que l’étau des murs lépreux des rues du Panier va finir par le broyer.»

Remarquablement documenté et efficace, entremêlant trafics et coups tordus de toutes natures et origines, "Or noir" éclaire un moment fondamental de basculement vers un nouveau monde, et le cynisme et les ambitions sans limites qui vont naître de la libéralisation du commerce du pétrole et de l’économie.

Rimbaud à Java

Rimbaud à Java : Le voyage perdu

Rimbaud à Java : Le voyage perdu
de Jamie JAMES
ed. SONNEUR (EDITIONS DU)

Sous-titré «Le voyage perdu», cet essai de l’Américain Jamie James, remarquablement traduit par Anne-Sylvie Homassel pour les Éditions du Sonneur, explore l’épisode le plus obscur de l’existence de Rimbaud : son voyage à Java en 1876, une année de basculement du cours de sa vie, proche du moment où il renonça à son incroyable talent poétique, après le décès de sa sœur Vitalie et sa rupture violente avec Verlaine.

«Toutefois, il est fort probable qu’à l’époque de son voyage à Java – un peu avant, sans doute -, il perdit simplement foi en la puissance des mots et préférai s’engager dans une vie nouvelle, une vie d’action qui culmina avec son séjour africain. La fascination qu’exerce encore Rimbaud ne tient pas seulement aux faits et gestes déjà fort intéressants par eux-mêmes que rapporte la chronique, mais bel et bien – et avant tout – à cet anti-événement. Est-il concevable – et particulièrement du point de vue de l’écrivain – qu’un être aussi splendidement doué ait pu rester sourd à ses besoins d’expression et renoncer aux privilèges de son talent ? Comme tous les actes de Rimbaud, ce renoncement est une merveille et une menace

Rimbaud qui ne tenait jamais en place, s’était engagé pour cinq ans dans l’armée coloniale hollandaise, «cuisante ironie» pour un ancien communard ; il embarqua en juin 1876 sur le Prins van Oranje pour aller combattre à Java. Peu de temps après son arrivée sur place, il déserta et s’évanouit dans la nature, jusqu'à son retour à Charleville à la fin de cette même année. De ce voyage et de sa désertion, quasiment pas de traces car Rimbaud dissimula son passé de poète à ses compagnons de troupe, et n’en a rien écrit.

Ancien critique d’art et écrivain installé à Bali depuis une quinzaine d’années, Jamie James, porté par l’attrait magnétique que suscitent Rimbaud et son œuvre, écrit un essai limpide, un récit de voyage sur les traces invisibles de «L’homme aux semelles de vent», une enquête qui ne résout rien mais fascine, convoquant les ouvrages des rimbaldiens sérieux ou fantaisistes, comme son beau-frère posthume Paterne Berrichon qui imagine Rimbaud se cachant dans la jungle avec les orangs-outans, convoquant également ses grands contemporains, ceux qui écrivirent sur les Indes néerlandaises ou qui photographièrent Java à la même époque, avec pour liant les écrits de Rimbaud, cités et commentés «aussi souvent et aussi exhaustivement que les convenances le permettent».

«On ne peut rien dire de Rimbaud dont le contraire ne soit également vrai. Il fut athée et catholique, classique et révolutionnaire, esthète et barbare, mystique et matérialiste. Il fut intact et souillé, il vécut pour l’art et y renonça : la seule constante de Rimbaud, c’est le paradoxe

Une très belle découverte que je dois en particulier à Zoé Balthus qui présenta ce livre chez Charybde en avril 2014, et à Jérôme Lafargue qui l’évoque au cœur de l’intrigue de son dernier roman («En territoire Auriaba», Quidam Éditeur, Mars 2015).

En territoire Auriaba

En territoire Auriaba

En territoire Auriaba
de Jérôme LAFARGUE
ed. QUIDAM

Le quatrième roman de Jérôme Lafargue, publié début mars 2015 par Quidam éditeur, évoque l’histoire singulière d’une famille, l’histoire d’une lignée d’hommes solitaires qui trouve ses racines dans un drame survenu le 20 octobre 1854, évoquée cent soixante ans plus tard lors d’une traque en forêt.

Apres le brutal décès de son père, le petit Aupwean, graine de surfer légendaire âgé de seulement dix ans, s’est enfui de chez lui et le passé de sa famille a resurgi par la porte de la mémoire, des récits et des rêves.

«Plusieurs rêves ainsi qu’un acte de désobéissance et de renoncement d’un garçonnet de dix ans, mon neveu Aupwean, commis la semaine passée, nous ont conduit ici, dans cet univers immense et flamboyant, aux trousses du fugitif le plus recherché depuis des lustres. Mais les raisons qui justifient ce que nous faisons sont bien plus ancestrales, elles puisent dans un temps qui se dérobe à nous

Cette traque mystérieuse dans la forêt landaise est menée par l’oncle d’Aupwean, surfeur et solitaire comme tous les hommes de sa lignée, et par son vieil ami La Serpe, un franco-colombien à l’allure d’un indien taiseux et infatigable, qui veulent à tout prix atteindre le fugitif avant la police et les autres poursuivants.

«Nous savons pourtant au fond de nous que nous ne dormirons pas, nous marcherons et courrons jusqu'à être sur ses talons, jusqu'à sentir sa peur. Je n’éprouve nul plaisir à cette traque. Le temps presse, il nous faut arriver avant les gendarmes, faire ce que nous avons à faire et disparaître

Au cœur de la nature, non loin du littoral sauvage et fragile, dans cet univers inquiétant de la forêt, les origines énigmatiques d’une famille, de leur attachement à ce territoire, et les haines locales recuites depuis des décennies se dévoilent peu à peu, dans un récit dont les ramifications se déploient comme les branches d’un arbre au feuillage trop fourni - peut-être ce liquidambar fétiche qu’on croise souvent dans les romans de Jérôme Lafargue.

«Quelque chose nous rattache à ce lieu, quelque chose de plus grand que les mesquineries de ces petites gens, quelque chose de plus grand que nous. Et j’ai le sentiment que, là, sur les talons du fugitif, nous en apprendrons bientôt beaucoup plus

L’auteur brouille les pistes avec l’habileté d’un illusionniste, rendant troubles les frontières entre visions, fiction et expérience vécue, entre fable merveilleuse et poids de l'héritage de combats sanglants, à la lisière d’un monde fantastique. Beaucoup de pistes resteront ouvertes en refermant ce livre, appelant une ou même plusieurs suites...

«J’ai toujours pensé que ce monde-ci est trop petit, ou plutôt que ce que l’on nous donne pour réalité ne constitue qu’une infime partie de l’infinité du monde. Nos rêves, la force et l’inventivité de notre imaginaire le déploient déjà dans des directions inattendues mais il y a davantage

Lorraine connection

Lorraine Connection

Lorraine Connection
de Dominique MANOTTI
ed. RIVAGES

Ce sixième roman de Dominique Manotti (Rivages, 2006) est précédé d’un avertissement significatif : «Ceci est un roman. Tout est vérité, tout est mensonge».
Et de fait l’auteur, avec son expérience d’historienne et de militante syndicale, construit un roman noir d’une efficacité redoutable, à partir de faits réels, la décision par le gouvernement d’Alain Juppé en 1996 de privatiser (brader serait sans doute plus juste) Thomson, un groupe alors encore présent dans l’électronique grand public et de défense, et l’attribution initiale du dossier à Matra allié au coréen Daewoo, mettant ici en scène les manœuvres du rival Alcatel déterminé par tous les moyens à ne pas se laisser faire.

«Ne vous découragez pas, mon cher Pierre. Entrez dans le monde enchanté des marchands de canons. Comme disait la marquise du Deffand : il n’y a que le premier pas qui coûte.»

Le roman démarre au cœur de l’usine Daewoo dans une petite ville de Lorraine appelée Pondange, où l’emploi industriel est déjà quasiment mort. Daewoo y produit des tubes cathodiques pour téléviseurs, et rien ne semble tourner rond sur ce site : problèmes de sécurité dramatiques et multiplication des accidents du travail, abus de biens sociaux des cadres coréens, chasse sans scrupules aux subventions européennes et opérations financières suspectes, trésorerie tellement serrée que l’assurance incendie a été résiliée. Les tensions s’accumulent, jusqu'au déclenchement d’une grève à l’issue dramatique, l’incendie de l’usine et le décès suspect d’un ouvrier.

Admiratrice de James Ellroy, Dominique Manotti assemble un puzzle saisissant et nerveux, une fiction qui souligne les liens entre crime et argent, l’impuissance ou la corruption des services de police, l’opacité des décisions publiques, et les prises de décisions d’hommes de pouvoir uniquement guidés par leur propre ambition. Il faut aussi souligner la présence – et ce n’est pas si fréquent – d’un très beau personnage féminin, celui de Rolande l’ouvrière courageuse et respectée de tous et prête ici à saisir aussi sa chance.

L'occasion

L'occasion

L'occasion
de Juan José SAER
ed. SEUIL

Humilié par les positivistes dans une salle de spectacles parisienne, Bianco, télépathe aux pouvoirs divinatoires, qui se prétendait capable de soumettre la matière à la volonté de son esprit, a émigré depuis quelques années en Argentine afin de changer d’air, de reconstruire sa vie, et de prouver leurs torts à ses détracteurs.

Personnage central de ce roman publié en 1988, et qui se déroule un siècle auparavant, vers 1870, cet apatride aux origines brumeuses, qui s’est fait autrefois appeler aussi Burton, apparaît comme un condensé de l’émigré blanc européen dans l’immensité du Nouveau Monde, ce que symbolisent son nom, ses origines européennes multiples et sa nouvelle richesse.

«Lorsque, six ans plus tôt, il avait vu la pampa pour la première fois, aux alentours de Buenos Aires, dans la semaine qui avait suivi son arrivée, il lui était aussitôt apparu qu’à cause de sa monotonie silencieuse et déserte, elle était un lieu propice à la réflexion, non pas pour les pensées rougeâtres et rugueuses, de la couleur de ses cheveux, comme celles qu’il a maintenant, mais pour les lisses et les incolores surtout, lesquelles s’encastrant les unes dans les autres en des constructions inaltérables et translucides, devraient lui servir à libérer l’espèce humaine de la servitude de la matière

Après plusieurs années, Bianco se retrouve riche et marié avec Gina, une femme superbe, mais néanmoins seul avec sa colère, son humiliation toujours vive, et les mirages obsédants de sa perception, dans ce pays et en particulier dans la cabane qu’il s’est fait construire pour réfléchir au cœur de ce paysage ascétique de la pampa, étendue plate qui «représente mieux qu’aucun autre endroit le vide uniforme».

«La première maison qu’il possède est cette cabane précaire et flambant neuve, délibérément pauvre et vide pour en faire surgir, et de ses alentours déserts et silencieux, comme des coups feutrés et glacés, la pensée, dans sa double expression de pensée pure et pragmatique. A vrai dire, il se juge lui-même avec trop de bienveillance, depuis le soir de Paris et presque sans qu’il en soit conscient, se mêlent au fond de lui, et peut-être jusqu'à sa mort, l’aveuglement sur soi-même, l’humiliation enfouie qui le trouble encore de ses secousses mortelles et le ressentiment. A force de vouloir brouiller les pistes à propos de ses origines, il finit par embrouiller lui-même ses origines, et ce qui est brumeux pour le monde l’est aussi pour lui, de sorte que les masques successifs qu’il a porté depuis les commencements incertains dans un lieu incertain – il ne sait déjà plus bien lequel -, les masques de La Valette, de l’Orient, de Londres, de la Prusse, de Paris, de Buenos Aires se pressent, visqueux, contre son visage et le déforment, l’effacent, le rendent simple matière périssable et résiduelle, le transforment en la preuve vivante de ceux qu’il hait, de ceux qui, en lui arrachant le masque à Paris, croyant découvrir son visage véritable, ont laissé à la place un trou noir qu’il comble peu à peu avec des titres de propriété, du bétail, avec cette cabane au seuil de laquelle il observe à présent comment Garay Lopez, au rythme de son cheval, devient de plus en plus petit sur l’horizon et finit par disparaître tout à fait.»

Son premier ami Garay Lopez, issu d’une riche famille de possédants, lui a ouvert les portes de la société argentine et ainsi facilité la nouvelle réussite matérielle de Bianco. Mais, du fait de la complicité sensuelle que ce dernier croit déceler entre Garay et son épouse Gina, ils vont devenir les objets de sa jalousie obsessionnelle, de ses soupçons d’infidélité impossibles à vérifier et qui pèsent sur l’identité de l’enfant que porte Gina.

Précédé d'une très belle préface de Jean-Didier Wagneur, "L'occasion" est une roman étourdissant à multiples facettes, où Juan José Saer mêle avec un talent immense la question des origines et de l’identité d’un individu et d’un pays, un roman qui sans cesse tourne autour du vide, de cette impossible vérité qui se dérobe dans les plis insondables de l‘autre et les tromperies de l’interprétation, et dans une mémoire historique faillible.

«Depuis qu’il a connu Gina, quelque chose murmure en Bianco de façon constante, accompagnant ses actes jour et nuit, que c’est une alliance contre nature et que chaque pas qu’il fait l’expose un peu plus à la bourrasque aveugle d’une force inconnue, un danger oublié en quarante ans de machinations étranges et complexes destinées à manipuler, en toute autonomie et dédain, la matière adverse du monde. Cette intuition secrète l’a poussé à considérer l’union avec Gina comme un défi, une lutte avec cette force qu’il se représente comme un piège que lui tend la matière, piège dont ses propres sentiments pour Gina sont les prolongements ou les réseaux les plus subtils