Coups de coeur

Neverhome

Neverhome

Neverhome
de Laird HUNT
ed. ACTES SUD

On ne traverse jamais deux fois la même rivière (surtout si dans cette rivière, avec de l'eau jusqu'à la taille, vous avez tué un homme de vos mains).

Neverhome c'est Pénélope qui a enfilé un pantalon et plaqué sa petite ferme de l'Indiana pour partir à la guerre (de Sécession). Et qui en revient, difficilement. Je dis Pénélope, mais en réalité dans cette Odyssée-là, elle s'appelle Constance et elle a changé son nom en Ash Thompson (Gallant Ash) en rejoignant un bataillon de soldats de l'Union.

Ash est un bon tireur et un bon soldat. Entre ces longues marches et ces moments de camaraderie quotidiens, la peur d'être découverte et la jubilation de surpasser les autres au tir, on entrevoit le feu et la violence des combats. Mais comme dans New-Yord N°2 ou Les bonnes gens, Laird Hunt ancre son récit dans un épisode marquant, tragique, violent de l'histoire américaine pour nous parler résolument d'autre chose : toucher du doigt des démons intérieurs, gommer la frontière entre songe, mensonge et réalité, faire surgir des fantômes dans la forêt.

Constance est habitée par quelque chose qui veut éclore et qui la perd. Des fantômes ? Des convictions ? Le besoin d'être forte ? D'être libre ? De voir du pays ? De tuer ?
Têtu et taciturne, Gallant Ash parle peu, se méfie de l'écrit. Narrateur/trice de moins en moins fiable, il/elle dissimule, ment, revient sur ses propres affirmations.

La violence, comme une boussole cassée, l'égare à la recherche de son bataillon puis de sa ferme. A l'instar des Enfants perdus des Soldats de la mer, d'Yves et Ada Remy, Constance semble perdue dans un temps ou un monde qui n'est pas exactement le sien, qui serait celui du mythe et du conte. De rencontres étranges en incidents tragiques, d'accueil chaleureux en séquestration, le chemin du retour boucle sur lui-même, semé d'embûches, de faux-semblants et de coïncidences étonnantes.

Neverhome est un superbe point d'entrée dans l'œuvre de Laird Hunt. Plus accessible dans sa forme que les romans précédents, mais tout aussi riche, évoquant une nature omniprésente, se jouant de la porosité entre récit et mythe, rêve et réalité, et réveillant pour nous ce terrible rouage de la violence qui brise tout sur son passage une fois qu'il a été amorcé.

A manger de la terre vous faites d'étranges rêves. Des rêves de retour chez vous, des rêves dans lesquels vous essayez de traverser votre propre champ fraîchement labouré mais en vain ; dans lesquels, enfin rentré, vous essayez d'ouvrir le loquet de votre propre porte sans parvenir à la faire bouger d'un pouce. A manger du ragoût d'écureuil divinement préparé que vous envoie votre colonel, nul rêve ne vous vient. C'est ce dont je fis l'expérience.

Monostatos

Monostatos

Monostatos
de Fabien HILDWEIN
ed. LES ATELIERS IMAGINAIRES

« Séduis ou détruis. »

2 à 4 joueurs. 2h à 4h. 

Monostatos, dieu de l'Humanité, a vaincu les anciens dieux et protège désormais les hommes de la violence et du chaos venus du désert. Monostatos, dieu d'oppression et de bienveillance.

Dans une société où la résistance et la rébellion sont réduites à néant ou condamnées à être récupérées pour la plus grande gloire de Monostatos, des héros se lèvent pour apporter un peu de vie et secouer le joug d'une servitude consentante. 

Le jeu nous invite à incarner ces héros plus grands que nature, sortes d'Avengers babyloniens mus par une souffrance et une volonté extraordinaires, qui vont semer le désordre, réveiller les consciences et accomplir des exploits.

En quelques pages, Fabien Hildwein esquisse un univers superbe et triste, fait de déserts, de plaines de sel, de ruines perdues et de villes grouillantes. A la flamboyance d'anciennes guerres, d'anciens artistes, ou d'anciennes gloires, ont succédé le conformisme et l'obéissance, et les volontés se sont éteintes.

Le jeu se séquence en tableaux où chaque joueur met en scène son personnage et prend en charge les décors, les figurants, la narration. Les règles incitent à la construction d'un récit épique, mettant en valeur les apports des joueurs et la dimension mythique de leur héros ou héroïne.

Un très très chouette jeu, inspiré et inspirant, qui propose un cadre technique rassurant, idéal pour faire le grand saut et découvrir la narration partagée en jeu de rôle.

Perdus sous la pluie

Perdus sous la pluie

Perdus sous la pluie
de Vivien FEASSON
ed. LES ATELIERS IMAGINAIRES

Jouer un conte cruel.

2 à 5 joueurs. 45min à 1h15.

Pas besoin d'avoir déjà joué à un jeu de rôle pour se lancer dans Perdus sous la pluie. C'est un jeu extrêmement accessible et facile à mettre en place. Pas de préparation, pas d'imaginaire particulier à maîtriser, pas de codes, pas de poignée de main secrète.

Perdus sous la pluie invite à incarner tour à tour des enfants terrifiés et leurs pires craintes qui prennent vie.

Sur un imaginaire très enfantin et des attitudes très naïves (mes cauchemars, mes parents, mon doudou) le mécanisme nous pousse à retrouver ce plaisir pervers du tous contre un seul de la cour de récréation, et il nous rappelle en même temps la piqûre d'injustice du seul contre tous de la même cour.

C'est du Stephen King égrenant une comptine, dont on sait qu'à la fin elle désignera une victime. Et si dans l'histoire les enfants peuvent faire preuve d'une méchanceté sans nom, les joueurs retrouvent ensemble le frisson délicieux d'un conte de Grimm qui finit mal.

« Et ainsi disparut Charybde 1, elle ne retrouva jamais ses parents. »

Avaler du sable

Avaler du sable

Avaler du sable
de Antônio XERXENESKY
ed. ASPHALTE

Le western spaghetti, -zombie et métafictionnel d’un écrivain brésilien à suivre.

À son retour dans sa ville natale de Mavrak, un trou ensablé du Far West où les conflits se règlent à coups de colts, Juan, l’intellectuel de la famille Ramírez, est pris dans la lutte ancestrale et sanglante entre sa famille et les Marlowe, une rivalité nourrie par les conflits territoriaux et les soupçons de son père sur le secret que les Marlowe dissimuleraient dans leur cave.

Brutes épaisses, saloon, vengeance, duel, prostituées, mère maquerelle influente et humour, tous les ingrédients d’un western spaghetti sont présents ici, et même un shérif, puisqu’à la suite du meurtre de Miguel Ramírez, le shérif Thornton, un incorruptible totalement sobre, est appelé à Mavrak pour rétablir l’ordre.

«Juan était allé étudier dans les grandes villes, dans les universités du Nord, le Nord qui prêchait la liberté pour les esclaves pendant la guerre. Cependant, d’obscurs désirs l’avaient ramené à la poussiéreuse Mavrak, la Mavrak inerte, tellement au sud, tellement loin des concepts audacieux de justice qu’on lui avait enseignés. Juan avait appris toutes les disciplines qui peuvent transformer un homme de cœur doué de sentiments en un homme de science doté de logique et de raison, mais il ne s’était pas laissé convaincre. Oubliant toute pensée cohérente, il s’était soumis à son intuition : son destin était de retourner dans sa ville natale, et sa famille, les Ramírez, avait besoin de lui. Et quand il avait recouvré la raison, il s’était rendu compte qu’il était monte sur son puissant cheval et avait fait route vers Mavrak, s’émerveillant de choses simples comme un coucher de soleil dans le désert, des squelettes de bœufs et d’autres animaux énormes enfouis sous la poussière.
Pendant son voyage de retour, Juan avait remarqué quelque chose d’alarmant : le sable devenait de plus en plus rugueux et rouge à mesure qu’il s’approchait de Mavrak et, bien qu’un tel fait n’ait aucune importance pour le reste des êtres humains, le changement de couleur et de texture des êtres humains, le changement de couleur et de texture du sable affectait directement les sentiments de Juan.»

Mais ce n’est pas tout : Antônio Xerxenesky est un authentique maverick, et ne se contente pas de se conformer aux codes du western. Changeant de genre narratif à chaque chapitre, l’intrigue de son roman caméléonesque, où l’horizon western spaghetti va être envahi par les zombies qui semblent sortis d’un film de série Z, est aussi perturbée les irruptions dans le récit du narrateur.
On comprend ainsi que cet homme vieillissant, qui ne sait pas grand chose de ses ancêtres, entreprend, entre deux verres de tequila et visites de son fils, d’écrire un livre sur eux en s’inspirant de Sergio Leone, de Sam Peckinpah et de George Romero. Avec ce narrateur hanté par sa relation à son fils, sa famille et ses propres fantômes, «Avaler du sable» forme aussi, l’air de rien, une réflexion sur les racines, le passage du temps et le pouvoir de renaissance de l’écriture.

«Car ce que je raconte, c’est l’histoire de mes ancêtres, des tensions qui se sont progressivement amplifies et qui ont culminé avec le retour des morts. Non. Je mens. J’écris sur une ville, la bourgade où mes ancêtres ont vécu, celle ou les Ramirez et les Marlowe ont existé et ont cessé d’exister. De cet endroit, il reste peu de chose. Cherchez sur une carte ou dans un atlas : vous ne trouverez rien.
Chaque fois que le soleil pénètre à travers les rideaux, annonçant la résurrection attendue du jour, je me lève et je regarde le monde se mettre en branle – voitures qui déchirent les avenues, travailleurs en retard qui courent. Je me dis que l’époque de mes ancêtres devait être pire. Je ressasse des passages de l’histoire dans ma tête. Nous vivons dans un monde meilleur. La mort, aujourd’hui, ne se trouve pas dans le moindre souffle d’air. Ni dans le moindre grain de sable.»

Querelle de famille dans le Far West mexicain et attaques de morts-vivants, ce premier roman du jeune écrivain Antônio Xerxenesky, paru en 2010 au Brésil, et traduit en 2015 par Mélanie Fusaro, s’inscrit dans la lignée des découvertes transgressives que l’on adore aux éditions Asphalte.

«Une personne chuchota à une autre que le nom de la ville avait bien été Maverick, environ deux cent ans auparavant, mais que quelques lettres sur l’enseigne avaient été mangées par le temps et un habitant, pour des questions de sonorité, avait ajouté la lettre « a » au milieu.»

La bombe

La bombe

La bombe
de Frank HARRIS
ed. LA DERNIÈRE GOUTTE

«Je m’appelle Rudolph Schnaubelt. C’est moi qui ait lancé la bombe qui tua huit policiers et en blessa soixante à Chicago, en 1886.»

La bombe, premier roman de l’écrivain et journaliste américain d’origine irlandaise Frank Harris, paru en 1908 et traduit en 2015 aux éditions la dernière goutte par Anne-Sylvie Homassel, raconte de manière simple et vivace la lutte pour la survie des nouveaux immigrants aux Etats-Unis, l’ostracisme dont ils sont frappés, l’exploitation et les conditions de travail souvent très dangereuses, le désir d’égalité et les luttes pour une protection sociale, culminant autour des événements du 4 mai 1886 à Haymarket Square, apogée de la lutte pour la journée de travail huit heures, à l’origine de la fête des travailleurs du 1er mai.

Présenté par Frank Harris comme le lanceur de la bombe à Haymarket Square, Rudolph Schnaubelt témoigne des événements alors qu’il a réussi à s’enfuir des Etats-Unis et se meurt d’une phtisie en Allemagne.
Originaire des environs de Munich, ambitieux et idéaliste, Rudolph Schnaubelt a sombré dans la misère malgré tous ses efforts pour apprendre l’anglais et trouver du travail pendant son premier hiver à New-York, alors qu'il venait de débarquer aux Etats-Unis plein d'espoir.

«J'avais pour moi la jeunesse et l'orgueil, de même que l'absence de tout vice coûteux : si tel n'avait pas été le cas, je n'aurais pas survécu à cet amer purgatoire. Plus d'une fois, j'arpentai les rues jusqu'à l'aube, hébété, abruti par le froid et la faim ; plus d'une fois, la bonté d'une femme ou d'un ouvrier me ramena à la vie et à l'espérance. Seules les pauvres aident les pauvres. Je suis descendu dans les bas-fonds et je n'en ai pas rapporté certitude plus ferme que celle-là. On n'apprend pas grand-chose en enfer, hormis la haine : et le chômeur étranger est, à New York, dans le pire enfer que l'homme puisse connaître.»

Son engagement pour plus d’égalité, qui trouve ses racines dans la lecture de Heine et dans les souffrances de ce premier hiver, prend une tournure plus politique bientôt irréversible avec ses rencontres à Chicago avec des militants politiques et syndicalistes, et en particulier le flamboyant militant anarchiste Louis Lingg, d’origine allemande comme lui.

«Je compris ces deux choses en même temps : mes expériences d’émigrant avaient fait de moi un homme ; et mes douze ou quinze mois d’efforts souvent vains à me procurer du travail m’avaient transformé en réformateur, si ce n’est encore en rebelle.»

Dans cette œuvre de Frank Harris (1855-1931), qui suivit les événements depuis l’Angleterre avant d’aller enquêter lui-même à Chicago, témoignage et fiction sont indémêlables. La peinture de cette époque, du sort des travailleurs immigrés surexploités et sous-payés, du développement de ce qui aboutit à une explosion sociale, et enfin les portraits des accusés de Haymarket, en particulier August Spies, Albert Parsons et surtout Louis Lingg sont saisissants de réalité et d’intensité.

Passionnant de bout en bout, La bombe est un roman d’une actualité impressionnante, sur la stigmatisation des travailleurs immigrés, la partialité des journaux, toujours du côté du pouvoir, leurs prises de positions racoleuses qui incitent à la peur et attisent le scandale, et sur l’oppression et le cynisme sans limites qui peuvent conduire des hommes farouchement habités par leur idéal à la violence.

«Et puis, comme ceux qui ont semé le vent, nous finîmes par récolter l’ouragan. Il y avait eu une accalmie ; la tempête, pour ainsi dire, avait repris son souffle avant de s’emporter en un dernier effort. Certains prétendent avoir décelé dans cette horrible histoire un crescendo constant. Nous qui vivions dans l’œil du cyclone ne le remarquâmes pas, peut-être parce que nous avions d’autres choses, plus importantes, à faire et à penser. Comprenez-vous la situation ? D’un côté, les Américains avides et intolérants, qui s’accommodaient tout à fait de leur société d’escroquerie concurrentielle, où la norme était : vole qui tu peux ; de l’autre, des foules de travailleurs étrangers, la tête farcie d’idées de justice, de droit, d’équité et le ventre plus ou moins vide.»

Or noir

Or noir

Or noir
de Dominique MANOTTI
ed. GALLIMARD

Mars 1973, le jeune commissaire Daquin débarque à Marseille en pleine succession sanglante pour le contrôle du milieu marseillais entre Zampa et Francis le Belge, après la chute des frères Guérini et le démantèlement de la French Connection, la filière de l’héroïne qui approvisionnait les Etats-Unis depuis la France, en particulier depuis la cité phocéenne.

Lorsque Maxime Pieri, un ancien lieutenant des Guérini devenu un homme d’affaires en vue de Marseille, est abattu par un tireur d’élite en sortant d’un casino de Nice, l’enquête est confiée à Daquin et à sa nouvelle équipe. Pieri était accompagné ce soir-là d’Emily Frickx, petite-fille d’un magnat des mines d’Afrique du Sud mariée à un important trader de minerais, et qui reste introuvable.

«Pieri, un personnage. Massif, complexe, comme je les aime. Je ne le tiens pas encore, mais je m’approche. Ne pas aller trop vite. Garder l’esprit ouvert à toutes les surprises, il y en aura encore.»

Alors que des indices flagrants semblent  valider la thèse du règlement de comptes dans la guerre de succession entre clans marseillais, Daquin et son équipe, soumis à des intimidations multiples sur le déroulement de leurs investigations et les mœurs de ce commissaire hors normes, démêlent peu à peu les fils d’une enquête qui ressemble de plus en plus à un labyrinthe impliquant le milieu marseillais, le SAC, des services secrets français en pleine restructuration, au moment où la libéralisation du commerce du pétrole fait naître des appétits démesurés pour de nouvelles formes de contrebande.

«Daquin quitte l’Évêché, direction la gare Saint-Charles et l’agence Eurauto. A pied, pour se donner du temps pour respirer. Il traverse le Panier, le vieux Marseille. Ruelles étroites, entre de hautes façades rongées par la pauvreté que la perspective resserre sur les passants comme les parois d’un étau. Très haut, très loin, une mince bande de ciel. Un quartier replié sur son folklore et ses réseaux mafieux. Pieri-Simon, un nœud d’embrouilles. Simon, l’ombre d’un inconnu qui semble prospérer dans les officines. Pieri, une présence écrasante, mais un personnage dont il ne sait toujours rien. Le Santa Lucia, une promesse d’orage. Un ou plusieurs tireurs d’élite dans la nature. Le couple intrigant que forment Emily et son cousin. Frickx, le grand absent. Et ce sentiment oppressant, sans doute lié à la configuration du quartier, que le pire est à venir, et que l’étau des murs lépreux des rues du Panier va finir par le broyer.»

Remarquablement documenté et efficace, entremêlant trafics et coups tordus de toutes natures et origines, "Or noir" éclaire un moment fondamental de basculement vers un nouveau monde, et le cynisme et les ambitions sans limites qui vont naître de la libéralisation du commerce du pétrole et de l’économie.

CosmoZ

CosmoZ

CosmoZ
de CLARO
ed. ACTES SUD

CosmoZ

CosmoZ
de CLARO
ed. ACTES SUD

Oz nourri pour incarner la moitié du XXème siècle en un chef d’œuvre foisonnant et infiniment rusé.

Publié en 2010 chez Actes Sud, « CosmoZ », le dixième roman de Claro apparaît sans doute (et c’est encore plus manifeste à la relecture, et avec deux autres romans publiés depuis, « Tous les diamants du ciel » et « Dans la queue le venin ») comme l’impressionnante clé de voûte d’une œuvre qui se déploie depuis quelques années dans plusieurs directions cardinales.

« CosmoZ » poursuit – treize ans après sa première phase – un projet dont l’on pourrait tenter de définir l’une des lignes maîtresses comme la synthèse multi-mythologique des époques, continues ou discontinues, qui ont constitué notre présent, synthèse qui suppose de ne pas se contenter d’aligner les témoignages mythiques, mais de les distiller dans quelque cornue littéraire pour en extraire le véritable suc, évident ou dissimulé. « Livre XIX » (1997) traçait le chemin d’un certain XIXème siècle (1795-1885, environ) à l’aune de vignettes subtilement agencées, dont le caractère hétéroclite apparent révélait pourtant, par le jeu de leurs juxtapositions et de leurs superpositions partielles, un fil secret dans le désordre des contingences.

« CosmoZ » démontre irrésistiblement – et pour l’immense plaisir, un tantinet pervers, de la lectrice ou du lecteur – qu’en ce qui concerne le « premier » XXème siècle (1890-1955, environ), ce fil conducteur peut être celui de la mythologie, apparemment à destination des enfants, créée ex nihilo ou presque, à l’orée de la période, par L. Frank Baum et son « Magicien d’Oz » (1900) – mythologie qui développera toute sa puissance, déjà respectable alors, avec le film MGM de 1939, « film le plus connu » par les Américains jusqu’en 1990.

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Tu t’appelles Dorothy, tu es une petite fille et tu vis au Kansas, au milieu des grandes plaines grises, avec ton oncle et ta tante, eux aussi gris, et seul ton petit chien Toto n’est pas gris, son poil est noir et soyeux, il te fait rire, d’un rire dont tu aurais du mal à déterminer la couleur, mais qui, correctement nuancé, devrait pouvoir t’aider à surmonter tout ce gris. Tu portes une robe chasuble sur une blouse à bavette en gaze crème avec des manches bouffantes taillées dans un ricrac bleu. Tu vis au Kansas avec ta tante et ton oncle.
Tante Em est une femme grise qui a engrangé les années dans les rides de son front et les volutes de son chignon, elle ferme les portes d’un coup de hanche, calme la pâte du battant de sa paume et lève les yeux au ciel dès qu’une pensée en amène une autre sans l’avoir consultée auparavant. Oncle Henry et elle forment un couple qui ne produit aucune force, à eux deux ils semblent au contraire absorber le peu d’énergie que leurs mouvements dégagent, et l’espace qu’ils entament se referme sur eux avec un naturel déconcertant. leurs vieillesses conjointes s’additionnent, et l’affection qui les lie dépasse de beaucoup le peu d’égards que chacun a pour soi-même. Tu espères ne jamais devenir comme eux, rester à jamais une unité réfractaire aux opérations, aussi séduisantes soient-elles.
Tu t’appelles Dorothy et le gris est une nuance dont tu ne veux pour rien au monde, ni dans tes cheveux ni dans tes projets.

Comme dans « Livre XIX », et comme plus tard dans « Tous les diamants du ciel » (qui peut largement se lire, à bien des égards, comme une « suite » de « CosmoZ », s’attachant à la période 1950-1990, environ), le décodage monolithique d’un tissu mythique unique, ou même sa réécriture, aussi subtile soit-elle, ne pourraient suffire à la tentative menée ici. Il s’agit bien d’insuffler dans le creuset du mythe d’origine les éléments nécessaires à l’accomplissement complet de sa mission, qu’il faudra aller glaner dans un en-dehors infiniment réel, qu’il soit littéraire et culturel, ou bien, très rapidement, historique, militaire, concentrationnaire et nucléaire.

Grâce au potentiel métaphorique de la tornade, qui secoue et disperse, les personnages essentiels du « Magicien d’Oz », Dorothy, Toto, les Munchkins, l’Épouvantail, le Bûcheron de fer blanc, le Lion, et bien d’autres, vont pouvoir acquérir, directement ou indirectement, projections fantastiques ou émanations à nouveau métaphoriques, leurs doubles physiques, émissaires lâchés dans le réel pour y collecter, à leur corps défendant et à leur âme saignante (sans parler de leurs gencives), les compléments indispensables à la pleine réalisation de ce que L. Frank Baum ne pouvait savoir qu’il devait exprimer.

Après avoir reçu l’assentiment du coude paternel entre les côtes, l’enfant dégage, docile, sa main de l’étau maternel et s’avance vers le Dr Bergfield, lequel, auréolé d’un parfum d’éther et de nicotine (et d’autre chose, aussi), a encore les pensées tout occupées par les seins de son assistante, Miss Glinda – celle-ci se tient en retrait derrière lui, vibratile, tel un orgasme indécis.
Le petit Baum grimace et déglutit, embarrassé par la tumeur nichée dans les alvéoles à vif de sa langue, raison de sa présence en ces lieux. Cela fait onze jours et onze nuits qu’il la sent croître et durcir – s’il boit de l’orgeat il souffre, mastiquer l’élance, quant à parler autant sucer des orties. (La tumeur – le sait-il seulement ? – est ancienne, elle anticipe sa naissance et a dû hanter le suc maternel ou la semence paternelle avant d’investir l’utérus puis de remonter par le gras conduit de l’ombilic jusqu’au fœtus ignare, scrutant et testant la moindre différenciation cellulaire, et ce afin d’élire son domicile nécrosant dans l’appendice lingual, la muqueuse hôte, sa cible.) Il est temps de crever l’abcès, a décrété le père, aussitôt gratifié d’un regard creux de son épouse.

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La figure centrale restera bien ainsi celle de Dorothy, fillette trop vite grandie, héroïne malgré elle et comme par inadvertance, gentille, courageuse et résolue parfois, mais ne saisissant guère les tenants et les aboutissants de ce qui se passe autour d’elle, ni dans l’œuvre de L. Frank Baum, ni dans les péripéties que lui impose Claro, pour la compléter, démiurge spinoziste, dans son être véritable, que ce soit en infirmière de la première guerre mondiale, assistant au rafistolage d’Oscar Crow l’épouvantail et de Nick Chopper le bûcheron, en ouvrière d’une fabrique de montres découvrant les joies alors inconnues du radium donnant leur luminescence aux aiguilles, ou en doublure absence de lumière de Judy Garland sous la houlette du machiavélique entrepreneur Léo Singer.

C’est un très long voyage, une migration vers d’autres états de conscience, d’autres conditions de déperdition. D’autres pulsions, aussi. Dorothy reste Dorothy mais elle devient également toutes sortes de femmes possibles, la voilà infirmière au chevet d’invalides de guerre, le visage penché sur des corps décousus, diminués, furieux d’être encore ; puis Dorothy s’envole, elle laisse passer sous elle l’océan susceptible ; elle est désormais ouvrière dans un atelier d’horlogerie, occupée à sucer la pointe de pinceaux nimbés de radium, mais les aiguilles tournent, déjà un orage remodèle le paysage des rues et des champs, elle perd des amis, gagne des soucis, travaille dans la quincaillerie familiale et vend des aspirateurs, du grillage pour poulailler, du barbelé au mètre, elle prolonge son avenir au-delà du raisonnable, fait exploser le monde et puis meurt, renaît et oublie, accomplit des milliers de gestes en un seul mouvement et échafaude cent stratégies d’une seule décision.
Toto l’accompagne partout, il mord son ombre chaque fois qu’elle court un danger pour réveiller en elle cette vigilance qui est comme l’armature de son être. S’est-elle jamais demandé pourquoi les chiens tournaient toujours au moins une fois sur eux-mêmes avant de s’allonger ? Pense-t-elle qu’ils s’assurent ainsi qu’aucun prédateur ne menace leur territoire ? Faux. Les chiens tournent sur eux-mêmes dans le sens contraire de la rotation terrestre, afin de contrebalancer cette entropie qui nous entraîne vers le chaos. Ils reculent d’un tour, par une sorte de prudence horlogère, et de la sorte sont en avance, et non en retard, sur la catastrophe à laquelle nous vouons tous nos espoirs.

Singer's Midgets

Ce qui permet à ce projet romanesque d’une folle ambition de tenir, de se développer, et de contraindre le réel de ces cinquante années à entrer dans « Oz », au-delà de l’imagination de Claro, qui force le respect et la joie au long de ces 480 pages, au-delà de sa capacité, exceptionnelle, à traquer les ingrédients à inclure (parmi lesquels il faut citer, un peu en désordre, mais tous d’une nécessité sans faille, les tranchées de la première guerre mondiale, les folies eugénistes américaines et allemandes de l’entre-deux-guerres, les freak shows de l’industrie du divertissement de masse, les camps de concentration nazis, ou encore la révélation partielle du pouvoir de l’atome) pour donner à « Oz » sa réalité idéologique et pratique, c’est bien son écriture : aussi à l’aise dans les récits oniriques inspirés par le pavot de L. Frank Baum que dans des traversées atlantiques, verniennes en diable,  en aérostat, dans la recension parodique du « Freaks » de Tod Browning que dans la compilation savante des travaux maladifs d’hygiène sociale et raciale de Charles Davenport, dans la transcription d’un interrogatoire par le F.B.I. que dans la description d’un avant-poste et d’une tranchée, dans le journal intime d’un interné psychiatrique que dans les souvenirs bizarrement presque amusés de survivants de l’Holocauste, Claro extrait de chaque phrase, jouant des ressources de la langue – et notamment des doubles (ou triples) sens – en maître, un mélange détonant d’humour et de tragédie, de noirceur et de légèreté, pour offrir à la lectrice et au lecteur un déconcertant et précieux cocktail vital de ces heures sombres de l’inhumanité affleurant alors sous chaque paillette hollywoodienne et sous chaque ukase pseudo-scientifique.

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Baum-ratata-baum ! La tranchée absorbait tout – la pluie, les cris des blessés, le sifflement des obus, le claquement des tirs et jusqu’à l’espoir de revoir le jour. Les flancs de boue, insuffisamment étayés par des planches de bois et même quelques cadavres roides, ruisselaient d’une terre rougie qui charriait de tout, des doigts, des briquets, des boutons, lesquels disparaissaient aussitôt dans les trente centimètres d’eau que la terre suçait régulièrement en crachotant. La dernière offensive allemande avait été repoussée cinq heures plus tôt et les hommes du sergent Drane s’efforçaient de ne pas trop compter les absents, comme s’ils risquaient de s’apercevoir, contre toute raison, qu’ils en faisaient eux-mêmes partie. L’horizon avait été remplacé depuis des semaines par l’ingrate portée des barbelés et, quand le ciel tentait quelques simagrées pyrotechniques, il était vite ridiculisé par les tirs de mortier et les giclées livides des projecteurs de casemate.

Avec « CosmoZ », Claro prouve aisément au lecteur que la littérature française contemporaine compte bien en son sein au moins un auteur jouant nettement dans la cour des plus grands Américains contemporains, qu’ils soient le Pynchon de « L’arc-en-ciel de la gravité », le Gass du « Tunnel » ou du « Musée de l’inhumanité », ou encore le Vollmann de « Central Europe », pour ne citer que quelques géants. Il reste à souhaiter que toujours davantage de lectrices et de lecteurs s’en emparent avec délices, et que les travaux universitaires pointus que mérite indéniablement cette œuvre se déroulent sans tarder.

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Dans la queue le venin

Dans la queue le venin

Dans la queue le venin
de CLARO
ed. L'ARBRE VENGEUR

Conte érotique à la fausse légèreté, flamboyante démonstration du travail poétique possible sur cliché et métaphore.

Publié en février 2015 chez l’Arbre Vengeur, le douzième roman de Claro réussit à nouveau cette démonstration de véritable platine à double action (voire triple action, si cela existait pour les armes de combat) qui est l’une de ses passionnantes marques de fabrique depuis déjà un moment.

En première et réjouissante lecture, « Dans la queue le venin » nous offre un conte érotique enjoué, audacieux, décapant, riche en scènes de sexe, tendre et physique, assumées le sourire aux lèvres, entre Paris et Istanbul, et dans l’avion qui joint les deux cités le temps d’un transport, alliant la jouissance procurée par un environnement à découvrir – dont il s’agit de profiter pleinement – à celles issues du corps sensible et du cerveau rêveur. Cette écriture-là, parvenant à se tenir à distance tant de la pornographie que de la mièvrerie, n’est déjà pas une mince affaire.

Dans l’avion qui l’emporte, que dis-je, qui la transporte jusqu’aux portes d’Istanbul, la fringante Pomponette Iconodoule – et je te jure, lecteur, que c’est là son véritable alias ! – s’interroge. Et par là même interroge en elle tout locataire d’ici-bas voué aux errances. Elle se demande bien, se demande mal aussi, pourquoi elle a choisi, en guise de destination, pour ne pas dire de destinée, Istanbul plutôt que Culmont-Chalandrey ou Chicago, quand soudain ! cliqueti cliqueta ! un bruit de glaçons qui dansent, de bouteilles riquiquis qui cliquettent (tels de tintinnabulesques clitoris, pense, musicale, Pomponette), le frou-frou celluloïdal de micro sandwiches emballés, les puissants bâillements des journaux internationaux déployant leurs ailes mouchetées de caractères noirs et boursiers, bref, une symphonie qu’aucune baguette ne saurait dompter et qui s’accompagne d’une ola d’affamés humains entassés dans l’habitacle de l’avion : les têtes sortent de la haie des rangées, gîtent comme sous l’effet d’une brise, puis se superposent dans la perspective qui mène au chariot attendu : c’est l’heure de la collation, et le personnel navigant, telle une mère pélican prenant conscience mais comme à regret de ses devoirs, s’en va nourrir, avec une régularité métronomique, l’ensemble de sa couvée ceinturée, se voûtant se relevant avec cette grâce qu’on sait fortuite et nécessaire.

Avion Istanbul

Immédiatement sous cette première lecture, l’accompagnant peut-être à chaque pas et à chaque halètement, un éclat émancipateur vibre déjà, joliment dévastateur, parvenant à inscrire, paradoxalement en un lieu largement décoré de minarets et où chantent puissamment les muezzins – les religions du Livre n’étant le plus souvent guère portées à la joyeuse gaudriole qui détourne de tâches adoratrices jugées plus nécessaires et plus conformes -, les libertés de penser, d’agir et de jouir (beaucoup), parmi les alertes pérégrinations de l’héroïne, légère et court-vêtue, ardente instigatrice de l’action à coup sûr, mais ne se souciant visiblement ni de probité candide ni de lin blanc. Être une femme libérée serait ainsi plus facile – il s’agit d’un conte, le ton enjoué et les contingences tenues à distance ne nous le laissent pas oublier.

Les trous d’air sont là pour nous rappeler que l’atmosphère terrestre est un vide mal entretenu, truffé d’invisibles nids-de-poule et sujet à d’inconfortables dérapages aériens. Aucun amortissage moelleux à espérer du côté des couettes pâlottes qu’ils survolent actuellement. La couverture nuageuse est comme la tendresse humaine : de loin elle rassure, mais à peine éprouve-t-on sa résistance qu’elle se disperse en lâches lambeaux. leur avion doit survoler l’Italie, ou la Bulgarie, peu importe, Paris n’est déjà plus qu’un pois chiche à l’ouest de l’Occident, une bourgade livrée aux touristes et aux désœuvrés, une cité étanche à l’amour et rétive aux minarets. Et sweet Pomponette de soupirer comme on souffle une bougie d’anniversaire en trop : elle ne connaît en effet de la Turquie que l’ombre virtuelle de la Corne d’Or, entrevue sous des draps tendus, à même le cuir enivrant d’un amant provisoire, le peu loquace Soliman Rastaquouère. C’est dire si son ignorance est torride.

La troisième balle tirée par ce roman pourtant ramassé, avec ses 150 pages, est pourtant sans doute la plus décisive : Claro donne toute sa puissance d’écriture lorsque percent, dans sa trame minutieusement agencée sous ses airs cavaliers, les défis intellectuels et les contraintes langagières domptées au fil des pages.

Déterminer le nombre d’anecdotes apparentes et le degré de torsion à exercer sur elles pour faire émerger un sens neuf et complet du XIXème siècle (« Livre XIX »), inventer le langage propre de la fée électricité confrontée à sa plus atroce mission (« Chair électrique »), confronter, loin des parapluies, des machines à coudre et des tables de dissection, les innombrables grains de sable – solidifié en béton ou non – du bunker du sniper aux innombrables serpents de la chevelure de Méduse (« Bunker anatomie »), extraire d’un magique coup de sonde spatiale l’architecture intime d’une culture musicale (« Black Box Beatles »), imaginer le roman flaubertien se mettant à vivre et parler de lui-même, sans le secours direct de ses personnages (« Madman Bovary »), insérer l’exact tissu de mythes supplémentaires à l’intérieur d’un mythe américain moderne, fondateur, pour parvenir à décrire l’intégralité du premier XXème siècle (« CosmoZ »), tester à ses limites la capacité d’une même phrase à absorber, en superposition, le nombre le plus élevé possible de registres lexicaux, pour lui donner son abyssale résonance interne et toute la substance du deuxième XXème siècle (« Tous les diamants du ciel ») : ce sont ces défis proposés – avoués ou non – et relevés qui permettent à Claro d’atteindre cette écriture d’une justesse poétique si rarissime.

L’auteur se garde de tout manifeste littéraire, ne revendique ni école ni chapelle, mais la vigueur et la clarté avec lesquelles il expose ses goûts et ses dégoûts dans l’indispensable « Cannibale lecteur » l’en dispense aisément, lui, vis-à-vis du lecteur curieux. Dans cette perspective, « Dans la queue le venin » se livre à chaque page à une impitoyable et salutaire démonstration : derrière chaque cliché (langagier ou touristique), derrière chaque métaphore apparemment usée jusqu’à la corde, derrière chaque comparaison potentiellement abusive, présentées ici par joueurs et drôles wagons entiers, l’écrivain maîtrisant son art et digne de sa quête peut détecter, extraire, puis faire discrètement et subtilement briller, un sens véritable, un jeu différent avec les mots, une idée neuve, un écho qui désarçonne l’habitude et le réflexe conditionné.

Loin de la bouillie stomacale, digérée avant même d’avoir pu effleurer le palais, à laquelle se réduit une toujours trop grande part de la littérature dite « à succès », loin d’un ésotérisme gratuit et obscur qu’une autre littérature revendique trop aisément pour masquer son absence d’ambition et de pensée, la contrainte dissimulée et l’obstacle apparent créent une fois de plus ici l’authentique poésie, indépendamment du sujet mais néanmoins en étroite résonance avec lui. Une fois soigneusement tordus et redressés, les moindres clichés de l’amour, du sexe et du voyage prennent ici l’éclat neuf de la vraie écriture en action, et justifient pleinement notre enthousiasme de lectrice ou de lecteur.

Les villes, les vraies villes, celles qui n’ont pas encore succombé aux purifications techniques, sont pareilles aux corps livrés aux visitations du stupre, elles sentent, et sentent fort, elles sont senteurs et même âcretés, elles marient le paprika et le moisi, l’urine et l’essence, la pierre froide et le fer rouillé, la merde et le lilas, comme nous elles se laissent aller et en font trop, vieillissent en résistant, s’épanouissent au milieu des effluves de cocaïne et de menstrues, de paille roussie et de laine imbibée, ivres de couleurs et d’éjaculations sonores, et tant pis si parfois ça pue, tant si tout n’est ni hommage aux roses de Saadi ni souvenirs d’encens, car les villes ne se lavent guère et nous trimballent du lupanar des espoirs à l’abattoir des regrets sans prendre la peine de nous essuyer la mémoire.

Le musée de l'inhumanité

Le Musée de l'Inhumanité

Le Musée de l'Inhumanité
de William GASS
ed. LE CHERCHE-MIDI

Terriblement musical, soigneusement explosif, parfaitement vertigineux : un chef d’œuvre.

Publié en 2013, traduit en français en 2015 par Claro dans la collection Lot 49 du Cherche-Midi, « Le musée de l’inhumanité » est le troisième roman de William H. Gass, dix-huit ans après « Le tunnel » et quarante-sept ans après « La chance d’Omensetter ».

Si « Le tunnel » déployait sa formidable fleur vénéneuse en passant en revue approfondie, orientée et subreptice – quand cela semblait pouvoir arranger son narrateur si délétère -, « la culpabilité et l’innocence dans l’Allemagne d’Hitler », « Le musée de l’inhumanité » se sert de la deuxième guerre mondiale et de l’horreur nazie comme d’un simple mais puissant marchepied pour nous projeter dans une narration beaucoup plus organisée en apparence que le soliloque piégeux et ô combien retors de William Frederick Kohler, mais s’attaquant cette fois à une culpabilité humaine d’un ordre de magnitude encore supérieur (prouvant ainsi que cela était possible), proposant un cadre familier, presque toujours volontairement banal, effacé ou anodin, pour mieux nous saisir par l’irruption de certains personnages décapants dans leur redoutable variété (même lorsque leur acidité est d’abord imperceptible), et mieux nous imposer un vertige presque insoutenable, que seuls l’humour et l’incongru qui hantent ces 570 pages nous permettent d’assimiler pleinement.

Les nouvelles conféraient un poids moral à Ray : les progrès victorieux de la guerre – ou son issue catastrophique, selon Nita, qui ne reniait rien de ses attaches autrichiennes -, des nouvelles qui justifiaient ses pressentiments, qui étayaient de plus en plus ses sévères jugements et rendaient l’étrange exode de sa famille aussi extralucide que les dires d’une sibylle. Tu as peut-être l’air pure parce que tu sens le savon, disait-il, mais je suis pur des deux côtés de ma conscience ; tes mains sont peut-être ridées à force de lessives, mais les miennes sont plus lisses et plus blanches que du papier. Il exposa ses paumes. On peut voir à travers. Le travail accompli par ces mains n’a rien de honteux ; par conséquent, je ne puis être autrichien ; les mains d’un Autrichien devraient être avalées par ses manches. Et toi aussi tu peux jouir d’un cœur serein. Nita opina sans acquiescer. Son mari pensa si fort « grâce à moi » qu’elle crut l’entendre. Mon cœur a été kidnappé, dit-elle, emporté avec mes bébés dans un monde de désastres. J’aurais pu vivre dans mon village une vie paisible et inoffensive… et tendre ma main au premier venu. Ray grimaça sans démentir. Tu aurais serré des mains qui s’enrichissent, insista-t-il, qui fabriquent des engins de guerre ; qui rapportent à la police ; qui aident les rafles ; qui commettent des meurtres ; les mains d’un oncle qui ravitaille des troupes, les mains d’un cousin qui conduit un camion, d’un neveu qui vend des habits. Tu n’en saurais rien : rien du fils du voisin qui a abattu des gitans, des homos, des Juifs, et du dentiste qui a arraché l’or de leurs dents. Les nazis cultivaient tant d’alliés sournois. Tu aurais rencontré dans une rue de Graz où tu serais allée acheter un chapeau – untel, celui-ci. Tu te serais assise sur une banquette dans le même train. Tu n’aurais pas regardé par la fenêtre mais feint de lire alors que le train passait devant des barbelés, des arbres abattus, un camp. Tu aurais souri à un homme qui a fabriqué ce barbelé, qui a parlé dans un mégaphone, qui a abusé de femmes emprisonnées. Ça souillerait même des mains bien propres et réduirait à néant le penchant qu’a la nature pour les mains pâles, puisque même les paumes d’un Nègre sont roses. Tes doigts gracieux ne seraient pas noueux du fait d’un labeur honnête ; ils prendraient lentement l’aspect de serres. Désirer la nationalité autrichienne, c’est accepter les actes des assassins, adhérer tacitement – mon Dieu – au meurtre et au massacre. Maintenant que tu n’es plus Nita, te voilà affranchie de ces répugnantes contaminations. Ne les laisse pas devenir comme le lichen sur ces pierres en pleine forêt, qu’on ne voit ni ne remarque, ou qui ne choque plus comme l’humidité persistante sur les pierres de Vienne, ses kiosques recouverts d’affiches, ses rues grises. Pour le pur, pour l’apatride, ma Nita, tout est possible.

Londres Blitz

Joseph Skizzen a émigré aux États-Unis, enfant, après la deuxième guerre mondiale, en compagnie de sa mère Miriam et de sa sœur Deborah. Leur père Rudi a fait fuir toute la famille d’Autriche avant-guerre, sous l’impulsion d’une extraordinaire et paradoxale intuition, anticipant avec force la culpabilité qui s’étendrait sur les acteurs et les spectateurs passivement complices des atrocités nazies. Ils se sont ainsi fait passer pour Juifs afin d’obtenir un statut modeste mais réel de réfugiés en Angleterre, où ils vivent le Blitz de 1940 comme celui des V1 puis des V2. Démasqués par leur communauté juste après la fin du conflit, ils sont contraints de se reconvertir d’urgence en « Anglais moyens », quoique se retrouvant apatrides de fait, avant que Rudi ne disparaisse dans la nature après un gain miraculeux aux paris hippiques. Joseph, Miriam et Deborah, abandonnés, finissent par être acceptés par les États-Unis, et échouent au fin fond de l’Ohio. C’est là que le récit de William H. Gass commence véritablement, les faits exposés servant de prologue et de multi-traumatisme fondateur.

Schoenberg-Arnold-04

Arnold Schönberg (1874-1951)

Épousant chaque pensée de son narrateur, sous ses deux incarnations Joey (jeune) et Joseph (adulte), dont les combinaisons et substitutions peuvent être plus complexes qu’il n’y paraît d’abord, William H. Gass nous propose la fusion et l’entrelacement de trois œuvres : le roman d’apprentissage du jeune Joey apprenant à devenir un Américain le plus discret possible et à trouver une place dans cet univers, tandis que sa mère Miriam broie de noirs regrets et que sa sœur Deborah, a contrario, devient très vite la pom pom girl idéale ; le quotidien du professeur universitaire de musique qu’il est « miraculeusement » devenu, la manière dont il vit à l’intérieur de ce système à la fois spécifique et emblématique (qui constituait déjà une partie essentielle de la trame embrumée du « Tunnel »), et ce que sa spécialisation autodidacte en musique classico-contemporaine lui transmet en termes de vision du monde ; et enfin, l’infinie ratiocination d’une métaphysique du crime qui est sa véritable occupation, et sa motivation profonde, sous la double forme de la constitution, par collages d’articles et superpositions d’images dans son grenier (décor évoquant d’ailleurs, par la bouche même de Joseph, celui de l’antre de quelque serial killer hollywoodien), du « musée de l’inhumanité » qui donne son titre français à l’œuvre, et de la réécriture sans fin, du perfectionnement permanent, de la phrase « La crainte que la race humaine ne survive pas a été remplacée par la crainte qu’elle perdure », chaque nouvelle tentative amenant son nouveau lot d’éléments et de réflexions pour justifier le choix retenu.

La pensée que l’humanité puisse ne pas perdurer a été remplacée par la peur qu’elle s’en sorte.
Traversant le terrain d’un bout à l’autre, le Jugement dernier faillit presque remporter le match autrefois. Ce fut un demi-cataclysme – un clysme, donc. Un essai non transformé. Un tiers du monde tomba malade au cours des trois années où sévit la peste noire : 1348, 1349, 1350. Et la peste abattit quatre fois sa faux, réduisant au final l’Europe à la moitié de ce qu’elle avait été au siècle précédent : en 1388, 1389, 1390. On pensait alors que la maladie était le Malin devenu armée. On disait que c’était le siècle de Satan. Diabolus in musica. C’était avant la troisième bataille d’Ypres. La population de la planète diminua d’un cinquième.
Ceux qui contractèrent la peste et survécurent : ils indiquaient à Joseph Skizzen la fâcheuse éventualité que l’homme pût se défiler à l’heure de l’Apocalypse, un mort par seconde ne suffisant pas, et réchapper au carnage, esquiver les meutes de météores, croupir dans des bunkers pendant tout le temps d’une guerre totale tandis que les canons râlaient pour saluer notre dernier souffle comme si l’horreur était une cérémonie, puis en sortir pour chanter les bombes qui explosent, supporter les rafales de millions d’armes aux détentes amoureusement pressées jusqu’à complet épuisement des munitions de toutes les nations, quand toutes les balles domestiques auront détruit jusqu’au dernier voisin en vie, et dans le silence qui suivrait la saignée on entendrait seulement s’écrouler, pierre après pierre, les palais de la finance, d’innombrables aspirateurs, obéissant à leurs propres commandements, avalant les mensonges officiels, les contrats hurlant telles des salades qu’on cisèle, les hauts cris des crucifixions bienveillantes portés par le vent comme une ode, le grincement de toutes les roues qu’on désinvente, les brèves protestations des néons qui s’éteignent, des fils dénervés ; le ralentissement de toutes les fonctions se ferait pourtant en silence, la merde récoltée dans les rues afin d’être réchauffée dans d’aberrants fours à micro-ondes, les maladies proliférant et se disputant les victimes, les machines s’épuisant puis calant sans même soupirer, jusqu’à ce que le calme pesant de la guerre achevée soit brisé par… par quoi ? Pouvons-nous imaginer des furoncles fermenter et fuser de chaque œil survivant… le pus accumulé de la perception ? Une pétarade, mais laquelle ? Celle de trompettes recrachant vingt siècles de bruit inepte à la face d’un monde déjà assourdi… Quel serait ce son, exactement ? Une vocifération faisant frémir les clous déjà fichés dans la fente du bois, puis… puis, alors que ce son leur parvient par la fenêtre, les maisons qui se soulèvent et s’affaissent sur elles-mêmes, libérées de leur socle telle la chair d’un corset ; mais de chaque tas de gravats, des ruines fumantes, des fossés remplis de cadavres consanguins, pourrait ramper alors un survivant – il était ce survivant, Joseph Skizzen, diafoirus et musicien – quelqu’un né des ruines comme les mouches de l’ordure ; et d’une grotte ou d’un bosquet d’arbres châtrés émergerait une créature capable de survivre à un régime de soupe visqueuse, voire de ses propres entrailles, et malgré toutes les catastrophes imaginables de sauver au moins un vestige de sa race avec la force, l’intérêt, le cran, de continuer à niquer, à niquer comme un croisé chrétien, la bite encore bien roide, et assez de sperme pour engendrer, niquer encore, même amputé d’une jambe, même boiteux, niquer toujours, la langue tranchée, niquer, un œil en moins, niquer, afin de se multiplier, d’abord pour se répandre puis pour se rassembler, conférer, s’interroger, inventer, philosopher, accumuler, comploter – et s’interroger, pourquoi ce châtiment ? Se demander : pourquoi cette douleur ? Pourquoi avons-nous – parmi les nous qui furent – survécu ? Qu’a-t-il été accompli qui n’aurait pu l’être autrement ? À quoi bon des bébés si c’est pour les emballer brutalement dans la terre ? Qui d’entre nous a trahi notre foi ? Comment expliquer notre déveine ? Quel plan divin fut accompli par ce désastre ? Pourquoi les anciens ont-ils été torturés par les morts qu’ils étaient sur le point de pleurer ? Pourquoi ?… Mais n’étions-nous pas spéciaux ? Nous autres, les rescapés, sans un arbre où grimper, nous qui avons été épargnés, sauvés en vue d’un instant de splendeur ! Se voir remettre le trophée, accorder un prix ; parce que le Livre des Livres, en lequel nous avions foi, nous autres pauvres fous, affirmait que quelques-uns seraient sauvés ; parce que les bons, les grands, les bien nés et les mieux introduits, les riches et les gloires de ce monde, s’en sortiraient, et… et… nous y croyions, nous le savions, Dieu veille à notre heureux dénouement, il y veille, y veillera, s’il n’est pas déjà repu, s’il ne décide pas de nous plumer le dos, la tête et le bec, à nous autres pathétiques alouettes.

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Brueghel, La Peste Noire

 

De cette matière d’une densité historique, culturelle et philosophique éblouissante, William H. Gass parvient à extraire, miracle de l’écriture, un roman à la fois vertigineux et confondant de légèreté comme d’humour. Autour de ce « do central », ce « Middle C » du titre anglais dont même la superbe traduction, d’une invraisemblable habileté, construite par Claro, ne pouvait rendre toute la subtile ambiguïté, touche du milieu du clavier du piano, pierre de touche de la gamme diatonique, évoquant pourtant nettement la classe moyenne, fantomatique « middle class » et humanité moyenne qui est bien l’un des enjeux essentiels du roman, aussi bien que, sous son autre nom de « C4?, l’un des plus puissants explosifs non nucléaires existants, autour de cette note résonnant tout au long des 573 pages (et fournissant plus que le prétexte à deux extraordinaires leçons de musique, glissées savamment au moment opportun), l’auteur convoque une galerie restreinte de personnages qui sont loin de n’être que les faire-valoir comiques de Joseph Skizzen : propriétaire obèse de trois casses automobiles léguées par son mari et par ailleurs aussi brillante que caustique soprano de la paroisse, bibliothécaire en chef aux allures ambiguës d’adjudant-chef et de harceleuse sexuelle, disquaire paternaliste se laissant rouler dans la farine par un bien mauvais sujet, doyen d’université confit dans sa rigueur religieuse et son auto-justification permanente, bibliothécaire adjointe capable aussi bien de ressusciter des livres que l’on croyait abîmés au point d’être morts que de laisser subodorer des sortilèges dignes de sorcières ancestrales, et enfin mère du héros, devenue sur le tard jardinière émérite, sur qui reposera le mot de la fin malicieusement adressé par William H. Gass à une humanité qui vit depuis bien longtemps au cœur des ténèbres d’un cataclysme dépassant de loin n’importe quel tremblement de terre de Lisbonne.

La lectrice ou le lecteur pouvait à bon droit se demander s’il serait possible à l’auteur de nous offrir un roman à la fois encore plus puissant et vital que « Le tunnel », tout en étant, d’une certaine manière, un peu plus aisé à aborder : c’est chose faite avec ce « Musée de l’inhumanité », indiscutable chef d’œuvre.

Rimbaud à Java

Rimbaud à Java : Le voyage perdu

Rimbaud à Java : Le voyage perdu
de Jamie JAMES
ed. SONNEUR (EDITIONS DU)

Sous-titré «Le voyage perdu», cet essai de l’Américain Jamie James, remarquablement traduit par Anne-Sylvie Homassel pour les Éditions du Sonneur, explore l’épisode le plus obscur de l’existence de Rimbaud : son voyage à Java en 1876, une année de basculement du cours de sa vie, proche du moment où il renonça à son incroyable talent poétique, après le décès de sa sœur Vitalie et sa rupture violente avec Verlaine.

«Toutefois, il est fort probable qu’à l’époque de son voyage à Java – un peu avant, sans doute -, il perdit simplement foi en la puissance des mots et préférai s’engager dans une vie nouvelle, une vie d’action qui culmina avec son séjour africain. La fascination qu’exerce encore Rimbaud ne tient pas seulement aux faits et gestes déjà fort intéressants par eux-mêmes que rapporte la chronique, mais bel et bien – et avant tout – à cet anti-événement. Est-il concevable – et particulièrement du point de vue de l’écrivain – qu’un être aussi splendidement doué ait pu rester sourd à ses besoins d’expression et renoncer aux privilèges de son talent ? Comme tous les actes de Rimbaud, ce renoncement est une merveille et une menace

Rimbaud qui ne tenait jamais en place, s’était engagé pour cinq ans dans l’armée coloniale hollandaise, «cuisante ironie» pour un ancien communard ; il embarqua en juin 1876 sur le Prins van Oranje pour aller combattre à Java. Peu de temps après son arrivée sur place, il déserta et s’évanouit dans la nature, jusqu'à son retour à Charleville à la fin de cette même année. De ce voyage et de sa désertion, quasiment pas de traces car Rimbaud dissimula son passé de poète à ses compagnons de troupe, et n’en a rien écrit.

Ancien critique d’art et écrivain installé à Bali depuis une quinzaine d’années, Jamie James, porté par l’attrait magnétique que suscitent Rimbaud et son œuvre, écrit un essai limpide, un récit de voyage sur les traces invisibles de «L’homme aux semelles de vent», une enquête qui ne résout rien mais fascine, convoquant les ouvrages des rimbaldiens sérieux ou fantaisistes, comme son beau-frère posthume Paterne Berrichon qui imagine Rimbaud se cachant dans la jungle avec les orangs-outans, convoquant également ses grands contemporains, ceux qui écrivirent sur les Indes néerlandaises ou qui photographièrent Java à la même époque, avec pour liant les écrits de Rimbaud, cités et commentés «aussi souvent et aussi exhaustivement que les convenances le permettent».

«On ne peut rien dire de Rimbaud dont le contraire ne soit également vrai. Il fut athée et catholique, classique et révolutionnaire, esthète et barbare, mystique et matérialiste. Il fut intact et souillé, il vécut pour l’art et y renonça : la seule constante de Rimbaud, c’est le paradoxe

Une très belle découverte que je dois en particulier à Zoé Balthus qui présenta ce livre chez Charybde en avril 2014, et à Jérôme Lafargue qui l’évoque au cœur de l’intrigue de son dernier roman («En territoire Auriaba», Quidam Éditeur, Mars 2015).

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