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Glose

Glose

Glose
de Juan José SAER
ed. TRIPODE (LE)

Les éditions Le Tripode rééditent en janvier 2015 ce roman de Juan Jose Saer en reprenant son titre original (Glosa), dans la traduction originelle exceptionnelle de Laure Bataillon, un roman qui réussit la prouesse, à partir d’un événement anecdotique qui constitue le cœur du récit - une fête d’anniversaire -, à dire la fragmentation du réel, la fragilité de l’expérience humaine, dans un récit où tout est mouvement.

Le 23 octobre 1961, Angel Leto, sur un coup de tête, décide d’aller se promener en ville plutôt que de se rendre à son bureau. Il rencontre alors une vague connaissance, le Mathématicien. Tout en cheminant ensemble dans les rues, ils vont évoquer la fête d’anniversaire organisée pour les soixante-cinq ans de Washington Noriega, à laquelle ni l’un ni l’autre n’ont assisté, le Mathématicien étant alors en voyage en Europe et Leto n’ayant pas été invité.

Dans le mouvement de la promenade, au milieu de la circulation et de l’activité des rues, au récit initial détaillé de la fête d’anniversaire, relatée par le Mathématicien qui l’a entendu d’un dénommé Bouton, vont se superposer de nouvelles versions du même événement, la version d’un certain Tomatis, rencontré également ce matin-là, celle qu’un autre ami racontera au Mathématicien dix-huit ans plus tard dans les rues de Paris, cet événement n’étant finalement qu’un prétexte pour montrer que la vérité est toujours multiple et que le réel ne saurait être figé, alors que l’environnement, et les flammèches imprévisibles de la mémoire et des émotions viennent sans cesse assaillir les représentations humaines.

«Maintenant, depuis qu’ils se sont mis à parcourir ensemble la rue droite sur le trottoir à l’ombre, un nouveau lien, impalpable également, les apparente : les souvenirs faux d’un endroit qu’ils n’ont jamais vu, d’événements auxquels ils n’ont jamais assisté et de personnes qu’ils n’ont jamais rencontrées, d’une journée de fin d’hiver qui n’est pas inscrite dans leur expérience mais qui émerge, intense dans la mémoire, la tonnelle éclairée, la rencontre du Chat et de Bouton aux Beaux-Arts, Noca revenant de la rivière avec ses corbeilles de poissons, le cheval qui trébuche, Cohen qui remue les braises, Beatriz qui roule toujours une cigarette, la bière dorée avec un col d’écume blanche, Basso et Bouton bêchant au fond du jardin, ombres qui bougent confuses dans la tombée du jour et qu’ensuite la nuit engloutit

Rapporté par un narrateur distant, spectateur souvent ironique de ce que se joue, le roman se déploie, comme le flux de multiples courants de pensées, émotions et interactions qui s’entrecroisent, autour des différents récits de l’anniversaire, des incidents qui émaillent la promenade, et de la vie des protagonistes, révélant avec une infinie subtilité l’écart entre les événements et leurs représentations, les sensations de perturbation et de perfection fugaces qui se succèdent, et l’instabilité de la vie, permanente et chaotique dérive.

«Glose» est organisé en trois parties, découpage mathématique de la distance parcourue par les marcheurs (Les premiers sept cent mètres, Les sept cent mètres suivants, Les derniers sept cent mètres), clin d’œil qui donne l’illusion d’une promenade linéaire tandis que le roman, au fil des digressions sur le passé et l’avenir des personnages, s’assombrit en évoquant l’histoire de l’Argentine, la répression et la torture.

Construction littéraire parfaite et récit bouleversant, «Glose» est une joie et une expérience de lecture rarissime, comme le dit magnifiquement Jean-Hubert Gailliot dans la préface.
«Car attention, lectrice ou lecteur, l’objet qui est à présent entre tes mains appartient à cette infime minorité de livres capables, une fois qu’on les a lus, non seulement d’influer la suite de notre existence, mais de modifier rétrospectivement ce qu’on pensait avoir vécu «avant de les avoir lus». Jusqu’alors, peu de lectures avaient eu sur moi cet effet, et aucun avec cette force