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Le jardin des silences

Le Jardin des silences

Le Jardin des silences
de Mélanie FAZI
ed. BRAGELONNE

Douze nouvelles jouant avec puissance et subtilité de toute la gamme d’un fantastique et d’un merveilleux contemporains.

Publié en octobre 2014 chez Bragelonne, le troisième recueil de nouvelles de Mélanie Fazi, après « Serpentine » (2004) et « Notre-Dame aux écailles » (2008), confirme, s’il en était besoin, l’incroyable talent de l’auteur, qui prouve, plus encore que dans ses œuvres précédentes, nouvelles et romans confondus, à quel point elle dispose désormais d’une magie bien particulière pour extraire le fantastique – ou peut-être le merveilleux – de situations apparemment anodines et de décors quotidiens, en recourant moins que jamais à la possibilité d’un arsenal mythographique et technique du genre, arsenal qu’elle maîtrise pourtant les yeux fermés (ainsi qu’en témoignait notamment le roman « Trois pépins du fruit des morts » en 2003).

Il lui suffit en effet désormais, plus encore qu’auparavant, de quelques touches presque innocentes, un instant d’inattention en voiture (« L’autre route »), une grille de jardin jamais remarqué jusque là (« Le jardin des silences »), un arbre de Noël à décorer rituellement (« L’arbre et les corneilles »), pour ouvrir une porte et basculer vers un abîme insoupçonné mais pourtant toujours potentiellement menaçant.

— Mais y a vraiment personne, commente Cléo.
— Les gens ont dû sortir pour aller voir quelque chose. Il y a peut-être eu un accident.
Son haussement d’épaules m’apprend qu’elle n’y croit pas plus que moi. Il se passe quelque chose de plus étrange, ici.
Je la rejoins arrêtée près d’une des voitures aux portières ouvertes. Personne à l’intérieur, là encore. Un livre de poche abandonné sur un siège. Un sac à main fourré dans l’espace vide aux pieds du passager. L’autoradio allumée qui crache des parasites dans les haut-parleurs. Les clés sont encore en place. Tout semble dire : on revient dans une minute.
Mais il y a autre chose. Le livre, les sièges, le tableau de bord… Ils sont recouverts d’une fine couche grumeleuse. On dirait… du sable ? Je tends la main pour en prélever du bout du doigt. Oui, c’est bien du sable. Il y en a sur le pare-brise, aussi, à l’extérieur. Sur le capot. Sur le toit. Comme les vestiges d’une bourrasque en bord de mer.
Sauf qu’il n’y a pas de plages dans la région. (« L’autre route »)

Venise 17

Le lendemain soir, lorsque mon corps a réclamé son heure de marche, je suis retournée dans cette ruelle. L’image de ce bonnet me tournait dans la tête. Je voulais m’assurer qu’il était bien là et comprendre pourquoi. Je suis revenue sur mes pas une dizaine de fois sans retrouver le jardin de la veille. J’ai inspecté le mur à tâtons, paume à plat contre la pierre et les affiches, comme à la recherche d’un passage secret.
Et puis un autre soir, la même grille ouvragée dans une autre ruelle. Les mêmes arbres et le même silence au-delà. Je m’y suis engouffrée le cœur battant. J’ai fini par comprendre que ce serait toujours le jardin qui viendrait à moi, pas l’inverse. Il ne se manifestait jamais au même endroit, mais il avait cette manie d’apparaître sur mon chemin quand je sortais marcher le soir. On s’apprivoisait petit à petit. Il n’exigeait que ma confiance. (« Le jardin des silences »)

Quelques jours après les plumes, l’offrande d’une des corneilles me prend au dépourvu. Une tête de pirate en bois sculpté, visage stylisé, barbe noire, tricorne juché sur le crâne. Un petit anneau métallique lui perce l’oreille. Je l’accroche au sapin, près du grelot, sans trop comprendre. On ne m’a jamais offert de pirate pour Noël, sous aucune forme dont je me souvienne. C’étaient les jeux de mon frère plus que les miens. Mais je me rappelle, l’année de mes treize ans… (« L’arbre et les corneilles »)

Corneille noire

Lorsque le motif fantastique est plus direct, voire lorgne sur la tradition fantasy qu’elle a souvent également parcourue par le passé, Mélanie Fazi parvient néanmoins, à chaque fois, à déjouer l’attente, et à transporter l’émotion vers un terrain différent, intime et secret, qui surmonte les menaces enfouies pour offrir une forme d’apaisement mystérieux, ou de bienveillance émergeant de la violence contenue. Peut-être davantage qu’auparavant, la noirceur du passé des protagonistes semble ici en voie d’être maîtrisée, transformée en autre chose, vivant plutôt que mort, même si la bizarrerie doit y être acceptée pour être digérée et soumise à alchimie, psychologique plutôt que magique à proprement parler : souvenirs cuisants et morbides dans « Le jardin des silences », mutation soumise à opprobre dans « Dragon caché », amour sincère luttant avec l’envie et la jalousie  dans « Les Sœurs de la Tarasque », ou encore désir charnel et désir d’enfant fusionnant pour rendre paisible la rage succube inversée dans « Le pollen de minuit ».

Plus que quelques secondes. Il se concentra comme on avale une dernière goulée d’air avant de partir en plongée… Puis une main vigoureuse l’empoigna par la chemise et l’arracha à la terre, cassant une branche de l’arbuste au passage.
— Abel, tu es dégoûtant. Relève-toi !
On le remit debout sans lâcher sa chemise. Cette main lui avait griffé le cou, sans doute pas entièrement par accident. Janvier le secoua avec une rudesse inutile avant de lâcher prise. Abel releva les yeux vers le professeur qui fronçait les sourcils devant sa chemise et son pantalon maculés de terre. Il lui fourra chaussures et chaussettes entre les mains.
— Va te changer. Tout de suite. Et ne traîne pas, tu es en retard pour ton cours.
Un peu plus tard, alors que Janvier décrochait la ceinture de cuir pour lui imprimer la leçon dans le crâne, Abel se concentra sur un point au plus profond de lui-même, en quête de son dragon caché. (« Dragon caché »)

Avant d’arriver chez les Sœurs, je croyais que le plus difficile serait d’être privée de mails, de portable, et de ne pas pouvoir sortir les premiers mois. Mais on s’y fait vite, finalement. On a l’impression d’être ailleurs. Le dortoir, les vieilles salles de pierre avec leurs sculptures et leurs tentures, les uniformes, et même les chemises de nuit… C’est presque un autre monde. Comme si le temps s’était arrêté pour nous.
En réalité, le plus dur, c’est de ne pas être certaine que j’arriverai à aimer le Dragon.
Quand les autres en parlent, elles ont des étoiles dans les yeux. Je vois bien qu’elles comptent les jours. Elles ne pensent qu’à ça, quand elles ne pensent pas aux garçons. Mais je n’y peux rien, j’ai peur du Dragon. Et presque aussi peur que les Sœurs s’en aperçoivent. (« Les Sœurs de la Tarasque »)

Chaque fois qu’un humain s’endort, une de mes sœurs s’éveille.
Perchée sur le toit d’un immeuble, je contemple la ville assoupie. Paysage de verre, de brique et de goudron encore parcouru d’un frisson de vie. Et qui s’anime déjà d’une autre activité. J’aime cette heure où les deux mondes se frôlent sans coïncider. Chuchotis des voitures tout en bas, dans les rues. Pas furtif des couche-tard qui rentrent au bercail. Et les murs nous libèrent peu à peu.
Je passe mes jours à sommeiller dans le béton. Fondue dans la masse des bâtiments. Imbriquée dans leurs molécules, moi qui ai la densité d’un souffle de vent. Et pas de corps contre lequel la matière peut lutter. J’attends, conscience éteinte, que le sommeil d’un humain me tire de ma torpeur. Pas forcément celui que je visiterai. Rarement lui, d’ailleurs… C’est devenu un réflexe : je m’éveille toujours avant qu’il ne s’endorme. (« Le pollen de minuit » »)

Yvonne Gilbert

Yvonne Gilbert, illustration pour « Les cygnes sauvages » d’Andersen.

Même lorsque le combat est féroce, la menace immédiate et l’abîme grand ouvert, la subtilité psychologique des processus intimes mis en œuvre ne se dément pas : combattre la marâtre sorcière en revisitant Hans Christian Andersen dans « Swan le bien nommé », éprouver le vertige de la fusion dans la marionnette toujours trop humaine dans « Miroir de porcelaine », et même risquer de disparaître au monde en succombant au pouvoir du miroir dans « Née du givre », les situations potentiellement les plus violentes mises en scène dans de recueil sont drapées dans un fabuleux tissu de beauté légèrement irréelle, apaisée, où le charme mortifère prend une couleur curieusement autre que noire.

Avant même qu’Ole Ferme-l’Œil m’apprenne ce qui était arrivé à mon frère, mon cœur se serrait déjà. J’avais su, confusément, que le répit ne durerait pas. Quelque chose se tramait, et je n’allais pas aimer. L’image des trois crapauds me revenait en mémoire. Il me l’avait dit lui-même : cette femme ne tolérait pas l’échec.
Assise en tailleur sur mon matelas dans ma chambre hachurée de rayons de lune, j’ai écouté ce bonhomme aussi impressionnant que minuscule formuler ses consignes. L’impossible faisait irruption dans ma nouvelle vie et je n’avais d’autre choix que d’y croire. (« Swan le bien nommé »)

Sous la douche, faire couler l’eau un long moment pour tenter de me réchauffer. Frictionner en vain cette chair inerte. Arracher cette mue de sommeil qui me colle à la peau. Je n’y arriverai pas. L’effort est trop grand.
Dans l’atelier aussi, la lumière est trop vive. Pourtant je n’allume qu’une seule lampe, celle qui figure la lumière d’un projecteur au cœur de la pièce. Elle dévoile un champ de bataille. Fragments de porcelaine. Plumes éparpillées. Dentelles et velours déchirés. Traces de paumes sanglantes sur les murs. Manque l’essentiel. Je m’y attendais.
Et aux limites de la pénombre, l’automate assis dans le fauteuil dont il n’a pas bougé depuis des semaines. La tête légèrement penchée en avant. Ses cheveux noirs cachent la moitié de son visage lisse. Ses mains reposent sur ses genoux.
Je me laisse glisser contre le mur. Le corps lourd et pataud, engoncé sous les couches de vêtements. J’ai poussé le chauffage mais le froid me ronge du dedans. Assise à même le sol face à l’automate, pas tellement plus vivante, je lui lance :
« Volodia, mon bonhomme, y a plus que toi et moi maintenant. On ne va pas se laisser démonter pour autant ? »
Mais ça sonne faux. Ma voix est émaillée de minuscules fêlures. (« Miroir de porcelaine »)

Ce matin, au réveil, je l’ai trouvée dans le miroir. Comme découpée à même la vitre et déposée là, de l’autre côté, dans mon sommeil. Elle a englouti mon reflet. Si je me tiens devant l’armoire, c’est elle qui me fait face. Avec sa robe couleur d’hiver, ses longs doigts translucides et des flocons plein les cheveux. Ses yeux comme des lacs gelés. La peau couverte d’une pellicule de givre. Et toujours ses dents coupantes dévoilées par son rire.
Elle a commencé par calquer mes mouvements. Puis, progressivement, elle s’en est dissociée. Je l’ai regardée acquérir une vie propre, avec une élégance que la glace n’aurait pas dû posséder. Et que la chair n’atteint jamais. (« Née du givre »)

Il faut aussi souligner le soin apporté à la composition du recueil, et à l’ordre subtil proposé pour la lecture de ces douze nouvelles. La palette de sensations et d’émotions sur laquelle joue Mélanie Fazi emporte ainsi inexorablement la lectrice ou le lecteur dans un cheminement de découverte de soi par protagonistes variés interposés, d’abord de combats décidés et presque « classiques »en abîmes évités d’extrême justesse, pour aboutir, entre la septième nouvelle (la magnifique « L’été dans la vallée ») et la dernière (« Trois renards », ma préférée dans ce recueil qui place la barre très haut), à une affirmation personnelle résolue.

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Mélanie Fazi, 2014, par Vinciane Verguethen.

Disposer d’une volonté propre (« L’été dans la vallée »), surmonter les démons du passé (« Le jardin des silences »), résister à la tentation de l’abandon (« Née du givre »), assumer ses particularités (« Dragon caché »), accepter les soutiens sincères et inattendus en les décodant (« Un bal d’hiver »), et refuser les influences délétères ou mortifères déguisées en illusions, amoureuses ou autres (« Trois renards »), pour exister, en tant que soi, ouvert aux autres et au monde, en en lâchant le moins possible : c’est aussi à un véritable tao que convie ce recueil magnifiquement abouti.

L’été passait doucement, seulement troublé par les fantômes de l’automne imminent. La compagnie de Noé m’empêchait de ressasser. Mais une conversation revenait souvent. « Ta voix…, » commençait-il. Ma voix. Évidemment. Lui m’en parlait par réelle curiosité, par empathie même, sans trace de ces superstitions que je connaissais trop bien. Il voulait simplement savoir. Quel effet ça faisait d’être cette fille-là, comment vivre avec ça. Il écoutait patiemment et il semblait comprendre. (« L’été dans la vallée »)

La maison que je découvre derrière la haie ressemble à celle qu’occupent Judith et mon père. Mêmes murs de pierre, même modèle à peu de choses près, mais le jardin paraît négligé en comparaison. L’herbe est plus haute et rien n’indique la présence de plants de fleurs ou de légumes.
Il n’y a qu’une poignée d’arbres, en fait. Trois plus précisément, disposés en triangle dans un coin du jardin. Je trouve la voisine en train d’accrocher aux branches quelque chose de coloré. En m’approchant, je reconnais ces lanternes en papier qu’on associe plutôt aux barbecues d’été.
Je suis surprise en découvrant Bleuenn de près. D’après la description de Judith, je m’étais fait l’image d’une veuve desséchée, enfermée dans un cocon poussiéreux de deuil et de tristesse. J’attendais une vieille dame, mais la femme qui m’accueille n’a pas cinquante ans. Elle a simplement les traits tirés et les vêtements noirs de la tête aux pieds : un long manteau fourré et une jupe bouffante par-dessus ses bottes boueuses. Ses cheveux aussi sont noirs. Pour le reste, elle a le visage à peine marqué de rides et un grand sourire joyeux. Comme si le simple fait d’accrocher des lanternes à ces arbres la remplissait d’une euphorie de petite fille.
Je ne sais pas trop comment me présenter.
— Bonjour, je suis la… Enfin je… Je loge à côté. Pour quelques jours. Judith m’envoie pour les biscuits.
— Oui, bien sûr. Vous pouvez les poser là.
Bleuenn s’accroupit pour inspecter le contenu du panier. Ses jolis yeux pétillent quand elle ouvre la première boîte et en tire un biscuit qu’elle contemple dans sa paume : une étoile au contour souligné d’un trait de glaçage blanc.
— C’est pour les arbres, m’explique-t-elle comme si la chose allait de soi, avant d’ajouter : Vous pouvez m’aider si ça vous amuse.
Son sourire est déroutant. On dirait qu’elle croit m’accorder une grande faveur. Après tout, pourquoi pas ? J’ai des cadeaux à terminer, mais ça peut attendre un peu. Et puis, le temps que je rentre, Sylvain sera revenu. Ce sera plus facile en sa présence. (« Un bal d’hiver »)

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Liesa van der Aa (Photo : Le Cargo)

Moi qui me représentais les harpistes comme des créatures éthérées, j’étais tombée de haut en rencontrant Zoé. Elle était tout le contraire : solide, un peu boulotte, avec un langage de charretier et une franchise qui confinait à la brusquerie. Elle portait des jeans noirs usés, des T-shirts arborant le nom de groupes de metal en lettres gothiques, et des rouges à lèvres criards qui tranchaient avec le roux de ses longs cheveux raides. Elle avait le rire contagieux, un sens de la repartie cinglant et des doigts capables d’une incroyable finesse quand elle pinçait les cordes.
Voir Zoé trimballer la housse de sa harpe dans les couloirs du métro, avec sa veste en cuir et ses allures de batteuse, était pour moi une source d’hilarité constante.
Cet après-midi-là, nous voilà en train d’installer tout le matériel pour les balances dans la salle encore vide. L’endroit ressemblait à un théâtre avec ses rideaux, ses balcons et ses rangées de sièges. Une lumière jaune et terne les recouvrait comme une couche de poussière.
Dans les sièges, en creux, le fantôme des spectateurs à venir. C’était intimidant de les imaginer là. Je me suis placée tout à l’avant de la scène pour me les représenter tels qu’ils seraient tout à l’heure. À moitié plongés dans la pénombre, masqués par les projecteurs braqués sur nous. La chaleur des lumières sur mon visage, les flaques de couleur à mes pieds, sur mes mains, les reflets sur mon violon. Et au-delà de la frontière que marquait le bord de la scène, le public dont je percevrais le regard sans vraiment le voir.
Au milieu des câbles, des amplis, du matériel pas encore entièrement déballé, j’ai sorti mon violon et mon archet pour m’échauffer. Quelques notes pour me mettre en train et tester l’acoustique des lieux. Une de mes compositions, Calliope : un thème qui va crescendo et autour duquel les instruments viennent s’ajouter un par un. J’aime l’utiliser pour me mettre dans l’ambiance : son motif hypnotique me fait l’effet d’un mantra.
La mélodie était apaisante à mes propres oreilles. Mes gestes d’abord approximatifs retrouvaient peu à peu leurs marques. Mes épaules se détendaient. Mon dos se redressait. L’assurance de mes doigts se diffusait dans tout mon corps.
Je me suis laissé emporter, comme à chaque fois. Je ne sais pas pourquoi Calliope m’a toujours fait cet effet. Un morceau composé dans la grâce, comme il m’en vient trop rarement. C’est le premier que j’aie écrit pour Caméo, dans l’euphorie de la rencontre et de l’ouverture des possibles. J’y ai trouvé une nouvelle voix sans bien savoir comment, tout étonnée qu’elle ne se soit pas révélée plus tôt.
Le motif gagnait en ampleur à mesure qu’il se répétait, et un grand calme m’envahissait. Je jouais pour les sièges vides et le fantôme des spectateurs, pour la salle, la lumière jaune, la scène et les rideaux, pour l’euphorie qui me gagnait. C’était l’archet qui guidait mes doigts, plutôt que l’inverse. Et le violon s’emballait peu à peu. Sa voix s’élevait seule dans l’espace, sans les autres instruments pour le soutenir. Calliope sonnait différemment sans eux : un chant nu et beau, lancinant, entêtant.
Quand j’ai vu passer les renards, j’ai failli tout lâcher. Si les réflexes n’avaient pas pris le dessus, j’aurais laissé violon et archet s’écraser sur la scène. Mais mes doigts ne m’obéissaient déjà plus.
Ils étaient trois qui couraient le long des sièges, dans l’allée, en direction de la scène. Trois taches rousses un peu floues que je n’ai d’abord aperçues que du coin de l’œil. Mais des renards, sans aucun doute. La lumière paraissait les traverser. Comme s’ils n’étaient qu’une projection qu’on interrompt en passant la main devant la source. Ils étaient là, pourtant. Bien vivants.
Et c’étaient mes premiers. (« Trois renards »)