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Les hommes-couleurs

Les hommes-couleurs

Les hommes-couleurs
de Cloé KORMAN
ed. SEUIL

La superbe inventivité d'un conte mexicain du heurt entre tradition, technique et avidité.

Publié en 2010 au Seuil, le premier roman de Cloé Korman, aussitôt couronné par le prix France Inter et par le prix Valéry Larbaud, est une intrigante révélation.

Un couple d’ingénieurs employés par la multinationale américaine Pullman, dont les intérêts, en ces déjà emblématiques années 60, vont bien au-delà des seuls wagons ferroviaires, se voit assigner l’étrange mission du percement d’un tunnel semi-officiel, destiné à accueillir un pipeline à la frontière désertique entre Mexique et États-Unis. Si le pétrole prévu n’y semble pas devoir couler, le chantier pharaonique devient pourtant, sous les influences entremêlées de forces mystérieuses, mercantiles, sociales, politiques ou légèrement fantastiques, et sous la direction des deux étonnants rêveurs techniciens, un fructueux atelier de production à grande échelle de faux objets d’art ancien pour le plus grand profit des dirigeants de la multinationale, et une filière potentielle d’immigration clandestine, où les espoirs désordonnés s’amassent dans le souterrain en attendant l’achèvement libérateur…

Mêlant savamment et sans aucune affectation la description en subtil surplomb d’une certaine réalité économique et technique qui évoque aussi bien le « Gains » d’un Richard Powers que le « Naissance d’un pont » d’une Maylis de Kerangal, et la mise en jeu d’un imaginaire mexicain nourri de réminiscences aztèques comme de souffles révolutionnaires récurrents, avec le brio d’un Paco Ignacio Taibo II ou d’un Valerio Evangelisti (dans sa « Coulée de feu » principalement), Cloé Korman écrit une étonnante histoire de tendresse familiale et de douce ferveur utopique confrontées aux amères réalités précoces d’un monde de sacralisation du profit et d’érection de frontières nationalistes et racistes imperméables à tout, sauf à l’intérêt économique bien pensé… Un premier roman qui fournit aussi une belle illustration, en seulement 300 pages, d’un « pluralisme romanesque » analysé et décrypté par Vincent Message dans son récent et captivant essai (« Romanciers pluralistes », septembre 2013), où les visions du monde des différents protagonistes s’entrechoquent pour produire un réel plus riche sans que la moindre synthèse hégélienne n’y soit envisageable…

Une très belle réussite.

« À cette époque, Georges aurait tout donné pour provoquer un sourire de Niño. Il avait beau le promener, lui parler, faire des grimaces et des pitreries, rien n’y faisait : l’enfant était grave comme un vieux gorille, et la tristesse continuait de régner dans la maison toujours trop grande. Mais un jour qu’une nouvelle nourrice avait claqué la porte, et que Georges faisait lui-même griller un épi de maïs desséché dans une casserole, sous l’œil sévère de Niño qu’il avait calé tant bien que mal au milieu des coussins d’un fauteuil, un miracle se produisit : dans une minute de distraction où il buvait à gorgées lentes une bouteille de bière, le maïs fur trop cuit, le couvercle de la casserole s’arracha de son socle pour aller heurter le plafond dans un bruit de cymbales et les grains jaillirent en une grappe de pétarades retombant dans toute la cuisine en petits bonds ouatés. Georges eut à peine le temps de constater qu’il avait fabriqué du pop-corn sans le savoir et de vérifier que le petit n’avait pas reçu de projectile brûlant sur le coin de la figure : Niño s’était redressé dans le fauteuil et pour la première fois de sa vie, les bras tendus, la tête rejetée en arrière et la bouche, les yeux écarquillés, les pieds battants, son corps ouvert comme une étoile, il riait à n’en plus finir. Et ce qui le faisait rire, Georges en fut tout de suite certain, n’était pas le spectacle des grains éparpillés ou la vue de la casserole retournée, mais le bruit, la musique de l’explosion et de ses soubresauts qui avaient triomphé de l’énorme barque et desserré l’étau mortel du silence. Dès ce jour, Georges sifflota, chanta, renversa et cassa la vaisselle, et mit entre les mains de Niño les objets les plus intolérables aux oreilles de parents normaux, crécelles tapageuses, joujoux à percussions, oursons péteurs ou diables à klaxons. Il mit Niño au solfège et à la musique comme tout bon fils de bourgeois, et c’est ainsi que Florence puis Suzanne avaient débarqué dans une maison tonitruante, auprès de deux garçons non seulement assoiffés d’amour, mais totalement époumonés. »