Le Paradis des Autres

de Joshua COHEN

Le Paradis des Autres

Prix éditeur : 15,00 €

Collection : Le nouvel Attila

Éditeur : LE NOUVEL ATTILA

EAN : 9782371000063

Parution : 2 octobre 2014

Poids : 223 g.

Coup de coeur de Charybde 2

Rire et fabuler avec une tendre intelligence à propos de tragique : un concentré d’humour yiddish new-yorkais, déjanté au service d’une fable fantastique née d’un attentat-suicide à Jérusalem.

Le deuxième roman du New-Yorkais Joshua Cohen, écrit en 2004 et publié en 2008, traduit en français par Annie-France Mistral au Nouvel Attila pour parution le 2 octobre 2014, constitue sans doute l’un des romans les plus tendrement provocateurs que j’aie eu entre les mains ces dernières années.

Son propos apparent, lapidairement résumé, pourrait expliquer à lui seul pourquoi ce fabuleux roman, à l’instar peut-être de "La couleur de la nuit" de Madison Smartt Bell, du "Cycliste" de Viken Berberian, voire du "Oussama" de Norman Spinrad, a eu tant de difficultés à trouver un éditeur aux États-Unis (avant, enfin, d’y devenir un livre-culte, pour d’excellentes raisons à découvrir ci-après, et après aussi le véritable triomphe de son "Witz" paru en 2010), car il y a là-bas, surtout depuis 2001 sans doute, certains sujets avec lesquels "on ne joue pas".

Un jeune garçon israélien, accompagnant ses parents dans un magasin de chaussures, y est déchiqueté par un attentat-suicide, et se retrouve, par une malencontreuse "erreur d’aiguillage" (ou peut-être pour d’autres raisons à découvrir) au Paradis… des musulmans, où il va devoir errer pour tenter d’obtenir correction de "l’erreur", tout en se remémorant bon nombre de moments-clé de sa jeune existence.

Sur de pareilles prémisses, on pourrait craindre, il est vrai, une forme exacerbée de plaidoyer, prenant le lecteur en otage pour disserter des vilenies et des folies du terrorisme islamo-palestinien, des raideurs inhumaines et des jusqu’au-boutismes méprisants de la droite israélienne : il n’en est rien, bien au contraire.

Joshua Cohen, usant de son garçonnet comme d’un anti-Leopold Bloom, au monologue hallucinant et halluciné, propose une fable incroyablement rusée, s’abreuvant avec bonheur aux sources du récit fantastique moyen-oriental comme du stand-up juif de Brooklyn, des exégèses raffinées de la Torah et des sourates du Coran, d’humour yiddish et ashkenaze comme de bribes de quotidien contemporain à Jérusalem, de mythologie militaire comme d’intimité familiale.

Dans le petit monde du garçonnet, avant l’issue fatale, on entrevoit, entre la Reine et son Aba, toute une éducation, avec ses rituels et ses principes, ses mots d’ordre et son élan vital, qui évoque par moments les plus tendres pages amusées d’Alona Kimhi, dans "Lily la tigresse" comme dans "Suzanne la pleureuse", ou même certaines scènes magnifiques d’intelligence distanciée de la série télévisée "Hatufim" (tellement réussie et subtile, tellement à l’opposé de sa resucée américaine pré-mâchée à gros traits pour indigents de la réflexion personnelle, sous le nom de "Homeland").

"Et là je ne sais pas pourquoi je me retourne, mais si.
Une présence. Un souffle sur ma nuque, mon Aba aurait dit L’arrière-train de la tête.
Je me suis retourné vers le gamin qui a tourné vers moi, il courait en battant des ailes bras grands ouverts.
Il s’est retourné et le gamin lui est rentré dedans.
Sa peau, du lait de pigeon, des yeux et des cheveux noirs, peut-être le perlant précoce d’une moustache.
Picotante manne céleste, ça me chatouillait, ça m’a fait rire comme si on s’embrassait ou qu’on avait l’air de.
Il m’a pris dans ses bras je ne sais pas pourquoi mais je lui rends la pareille je le prends dans les bras moi aussi.
Tous les deux, on se serre fort. On se tombe dessus. On sent qu’on ne fait qu’un et pour les autres on fait une chute. On sent. Et on se serre.
Yeux fermés, pressés l’un contre l’autre – comme des citrons.
Et puis ils explosent.
Gaffe aux pépins.
Le nom d’un des gamins était le sien, le nom de l’autre était le sien aussi. Même âge, dix ans alors, ou pas loin. Et les deux sont à moi maintenant.
Et en même temps aucun.
Mais on est loin de la question c’est où ici, proche ou pas de là-bas, sans même aller remuer le pourquoi.
Réponse : je meurs."

Dans les creux de son texte abondant, qui prend par moments les curieuses apparences d’une irrépressible logorrhée poétique, presque chantée ou en tout cas incantée, avec ses répons et ses formules droit tissées de la Bible, de la Torah ou du Coran, Joshua Cohen questionne toutefois inlassablement et subtilement les mythologies à l’œuvre dans l’affrontement contemporain entre un certain Israël et une certaine Palestine. Mythologie du martyre terroriste islamique comme mythologie du peuple juif en armes, aveuglement religieux mêlé aux poussées d’égoïsme humain rationalisateur : ces épiphénomènes pourtant si envahissants ont ici vocation à s’effacer face à de beaucoup plus vertigineuses interrogations, conduites avec pudeur sous la couche de farce songeuse, touchant à la confrontation des fois et des croyances, quelles qu’elles soient, confrontation à l’agnosticisme cultivé qui semble seul en mesure de leur rendre justice et de leur faire entendre raison simultanément.

Cette fable enlevée et par moments logiquement chaotique est aussi celle du parcours accéléré d’un mort de dix ans, forcé d’accéder, à chaque pas, à une compréhension de plus en plus directe de ce qu’il voit et entend, à digérer à toute allure les indispensables références qui parsèment, obligatoirement, la marche au paradis, fût-ce celui "des Autres", où évidemment il n’est pas le bienvenu : comme le note fort judicieusement Daniel Elkind dans son article de la New Haven Review (voir lien ci-après), Franz Kafka, Bruno Schulz, Paul Celan, Nelly Sachs, et avec eux toute une tradition de poétique du chaos au sein de la culture juive, sont souvent au bord d’apparaître dans les creux du désert arpenté par le jeune Jonathan Schwarzstein – et cette accumulation de clins d’œil, sérieux ou rieurs, au sein d’un monologue en flux de conscience arboré, peut par moments donner, fatalement, le tournis – mais il ne me semble heureusement pas nécessaire de saisir chaque allusion dissimulée (je n’avais en ce qui me concerne absolument pas reconnu dans le "Plus jamais !", souvent répété hors contexte par l’enfant, le slogan emblématique du Yom Hazikaron, le jour israélien du Souvenir de l’Holocauste) pour goûter tout le sel de cette histoire des mille et une nuits qui auraient, comme notre monde, mal tourné.

Poétique et métaphysique, pétri de culture et baigné du plaisir de conter et de sourire, ce roman surprenant offre, en moins de cent cinquante pages, une bien singulière réflexion sur le pouvoir de la mémoire et de la littérature face au chaos et à la haine.

"Il faut savoir que le jour où Aba devait se racheter des souliers, où il était En quête de l’article chaussant de remplacement comme il avait dit ce matin-là, était un événement qui ne se produisait que deux fois peut-être dans une vie d’enfant et dans la mienne, ne se produirait qu’une seule. C’est pourquoi on se trouvait sur le lieu de ma mort, un événement ça aussi, unique dans ma vie, et le jour de mon dixième anniversaire en plus, ne l’oublions pas, mais avant le jouet comme je l’ai dit – ou est-ce que ç’aurait été, aurait pu être des jouets ? – il y avait d’abord les souliers, comme dit plus haut, parce que la veille d’hier s’était pointé un clou affamé qui avait mordu dans la chair fraîche. Une paire de plus qui irait chez les Pauvres et qui ne leur irait pas. Des centaines de centaines de boîtes de chaussures empilées en vrac au pied de ma tombe. Marche jusqu’à l’aube du deuil. Mais mes souliers sont encore vivants avait dit Aba ce matin-là devant les bols, café pour lui, thé pour la Reine, il avait dit que ses souliers Vivaient encore. Au minimum un potentiel de résurrection. Pas ces souliers, la Reine qui avait, devait avoir, Tout le Temps raison, avait dit que ses souliers étaient Moribonds, phase terminale. Électro-encéphalogramme plat, passé de bip bip biiip à un long bêêê. Voûtes effondrées, pas les en pierre, mais celles d’Aba, plantaires. Et après, au tour du mouton, agneau, veau sans taches que j’étais, le plus éclatant de santé et le plus blanc. Un mouton avec pour Aba un Aba qui marchait avec des vachettes mortes aux pieds et devait pour les achever les user à mort."

Un excellent entretien avec l’auteur, dans Artvoice de mai 2008, se trouve ici. Le passionnant article, très fouillé, que consacrait au roman Daniel Elkind, auteur, traducteur et par ailleurs ami proche de Joshua Cohen, dans la New Haven Review en 2009, est ici.

Quatrième de couverture

Le jour de ses onze ans, Jonathan, un Israélien de Jérusalem, arrive par erreur après un attentat suicide au Paradis des musulmans. Là commence un voyage à la Marco Polo, à la fois poétique et métaphysique, à la recherche de son propre dieu. Mais Dieu existe-t-il ?

Auteur juif américain prodige comparé à Pynchon et à Foster Wallace, Joshua Cohen, qui n'a que 33 ans, a mis dix ans à trouver un éditeur à ce texte sublime, d'une profonde oralité, inspiré par la mort d'un de ses cousins dans un attentat à Jérusalem.

Imprégné de la tradition et de la poésie yddish, jouant volontiers sur l’absurde et sur les mot sans hésiter à mettre à mal la syntaxe, Joshua Cohen décrit la vision fantasmagorique d'un Paradis recomposé d'après les mythes, la Tradition, les proverbes, tout en soulignant les différences et aussi les points communs entre les cultures juive et islamique.

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