Un chant de pierre

de Iain M. BANKS

et Anne-Sylvie HOMASSEL (Traducteur), Frédéric COCHÉ (Illustrateur (couverture)), Frédéric COCHÉ (Illustrateur (intérieur))

Collection : L'OEIL D'OR

Éditeur : L'OEIL D'OR

EAN : 9782913661752

ISBN : 978-2-913661-75-2

Poids : 274 g.

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Coup de coeur de Charybde 2

Le songeur protocole de fer d’une guerre civile imaginaire et révélatrice.

Publié en 1997, traduit en français en 2016 par Anne-Sylvie Homassel chez L’Œil d’Or, le neuvième roman « mainstream » de Iain Banks tranche, de son aveu même, avec le reste de son œuvre, achevée par la mort de l’auteur en 2013 avec douze romans dits de science-fiction (signés Iain M. Banks) et quinze romans dits de littérature générale (signés simplement Iain Banks).

Comme l’auteur le racontait dans un entretien avec John Brown pour Scottish TV, l’année de la sortie, cette transposition dans une atmosphère « ouest-européenne » d’un contexte de guerre civile et de déliquescence étatique que la lectrice ou le lecteur aurait plus volontiers associé, via la profusion d’images télévisées, au Liban, à l’ex-Yougoslavie, au Rwanda, voire désormais à la Côte d’Ivoire ou à la Libye, est en fait née d’un poème écrit par Iain Banks quelques années auparavant, long poème narratif qui contenait déjà presque toute l’intrigue cruelle d’ « Un chant de pierre ». Cette lointaine origine poétique est ici déterminante, car – comme avec « Efroyabl Ange1 » dans le champ directement science-fictif -, le langage est ici l’un des enjeux-clé du roman, à la fois objet d’une lutte qui ne s’avoue pas et révélateur d’une terrible réalité sous-jacente.

Autour de nous, nos compagnons de débâcle piétinent la route grasse de boue en marmonnant. Nous sommes, ou nous étions, un flot d’humanité, une hémorragie de bannis, artérielle et vive dans ce paysage paisible ; pourtant quelque chose désormais nous retient. Le vent retombe de nouveau et, lorsqu’il se retire, je flaire la sueur des corps sales et le fumet des deux chevaux qui tirent notre berline improvisée.
Tu lèves la main derrière moi et me prends le coude, que tes doigts serrent.
Je me retourne vers toi et chasse de ton front une mèche de cheveux d’un noir de jais. Autour de toi sont entassés les sacs et coffres que nous avons songé à emporter, remplis de tout ce qui, pensions-nous, pouvait nous servir sans induire d’autres en tentation. Quelques objets de prix sont cachés dans le chariot et sous son armature. Tu es restée assise, dos à moi dans cette voiture découverte, regardant vers l’arrière, t’efforçant peut-être de distinguer la maison que nous avons quittée ; à présent, cependant, tu pivotes sur le siège et essaies de voir au-delà de mon corps, un pli soucieux troublant l’expression de ton visage comme un défaut dans un front de marbre.
— Je ne sais pas pourquoi nous nous sommes arrêtés, te dis-je. (…)

La fumée devant nous est maintenant plus proche et plus épaisse. Je songe qu’une âme plus possessive, moins protectrice que la mienne aurait, ce matin, incendié le château avant notre départ. Mais je n’ai pas pu. Sans doute, nous aurions eu quelque plaisir à priver ceux qui nous menacent de cette récompense mal acquise ; malgré tout, je n’ai pas pu.

Aristocrate fuyant avec sa compagne le piège et l’abcès de fixation que semble être devenu leur château décati, le narrateur est l’un des plus étonnants jamais mis au jour par Iain Banks, qui pourtant a été souvent – ou sera par la suite – redoutable en la matière. Tout au long de ces 210 pages, c’est par lui  et par sa langue – que l’auteur a voulue « satisfaite d’elle-même » et « utilisée au fond comme une arme dans une guerre de classes » – que, de moins en moins subtilement distordue, la réalité de ce qui se produit ici nous parvient. Il y a quelque chose de la perversité s’affirmant candide des « Mémoires posthumes de Brás Cubas » de Joaquim Maria Machado de Assis – et c’est une belle prouesse de la traductrice que d’avoir su rendre à la perfection le jeu mortel du narrateur dans le maniement des niveaux de langue, dans l’usage des armes de la préciosité et de l’ellipse, précisément  – dans ce récit d’une rencontre, sur le chemin de la débâcle, avec une unité irrégulière disparate, ex-militaires hâtivement reconvertis en semi-pillards organisés sous l’égide du Lieutenant, forçant le noble couple formé par Abel et Morgan à revenir les accompagner à leur château, à leur en fournir les clés, puis à rendre les services d’éclaireurs familiers du terrain local lorsqu’il s’agit de se débarrasser d’une autre bande voisine, tout en assistant au spectacle de la mise à sac des trésors de famille.

Puis, au-delà de la fumée, des flammes et du toit incliné de la camionnette, là où la galerie s’est détachée, répandant sacs, fûts et caisses sur l’herbe rêche et les buissons faméliques, quelque chose remue.
C’est là que nous est apparue pour la première fois le lieutenant, se dressant par-delà les flammes amples et sanglantes de l’accident ; son visage tremblait dans la chaleur ascendante comme en une eau partagée : un roc qui trouble le courant. (…)

Le lieutenant donne aux soldats dans les camions des ordres que je n’entends pas puis prends place dans la jeep, au volant. Le type assis près d’elle tient un tube d’un mètre cinquante de long environ, couleur olive, gros comme un tuyau de canalisation. Un lance-roquettes, me dis-je. Je m’installe comme je peux à l’arrière, coincé entre le trépied de la mitrailleuse et un soldat pâle et gras qui sent le renard mort depuis une semaine. Derrière nous, sur le rebord arrière de la jeep, un quatrième soldat est accroupi, qui soutient la lourde mitrailleuse. (…)

— Quoi qu’il en soit, nous resterons.
— Et si l’on nous attaque avec des blindés ?
— Dans ce cas nous partirions.
Elle boit un peu de champagne qu’elle fait tourner un moment dans sa bouche avant de l’avaler.
— Abel, sachez cependant que les blindés se font rares de nos jours par ici, de même que ce qui ressemble de près ou de loin à une armée organisée, rebelles ou autres. La situation est particulièrement instable, après toute cette mobilisation, ces mouvements de troupe, cette usure et (elle esquisse un geste de la main, aérien)…Cette déroute généralisée, j’imagine.
Elle penche la tête sur le côté.
— Abel, quand avez-vous vu un tank pour la dernière fois ? Ou un avion, ou un hélicoptère ?
Je réfléchis quelques secondes puis hoche la tête, acquiesçant.

On ne dévoilera certainement pas la manière dont évolue cette confrontation plus ou moins feutrée, ce mélange détonant de « Château d’Argol » et de « Balcon en forêt » qui, torturant les codes gracquiens en y introduisant un soupçon néo-gothique détourné (dont on pourrait trouver un écho aussi dans le récent « Notre château » d’Emmanuel Régniez) , ferait sentir de bout en bout à la lectrice ou au lecteur, dans les fioritures du narrateur comme dans ses silences révélateurs, que, à tout moment, les choses peuvent vraiment mal tourner. Si l’on retrouve ici, bien présents, certains des thèmes chers à l’auteur, et notamment ce passé toujours à découvrir qui hante résolument le présent, et qui ne découvre que progressivement toute l’ampleur des dégâts, qu’elle ait été ignorée du narrateur ou qu’il ait voulu la cacher le plus longtemps possible au lecteur, « Un chant de pierre », de l’aveu de Iain Banks lui-même, prend place parmi ses romans les plus « méchants », aux côtés du « Seigneur des Guêpes » (1984) ou de « Un homme de glace » (1993), par opposition à ses romans les plus « sympathiques », tels « The Crow Road » (1992), « Espedair Street » (1987) ou « Whit » (1995).

Du geste, elle désigne les alentours.
— Et j’ai toujours eu un faible pour les châteaux. Vous pourrez me faire faire une visite guidée, si vous voulez. Enfin, soyons francs : si je veux. Et tel est le cas. Ça ne vous ennuie pas, Abel, n’est-ce pas ? Non, bien sûr que non. Ça vous fera le plus grand plaisir à vous aussi. Vous devez avoir des tas d’histoires merveilleuses à me raconter sur ces lieux : ancêtres fascinants, visiteurs de marque, anecdotes excitantes, legs exotiques de terres lointaines… Ah ! Et si ça se trouve, vous avez même un fantôme !
Elle se rassied ; la fourchette dans sa main virevolte, une baguette magique.
— Est-ce le cas, Abel ? Avez-vous un fantôme en ces murs ?
Je me rassieds.
— Pas encore.
Elle s’esclaffe.
— Ah, nous y voici. Ce qui vous est vraiment cher n’intéressait pas les pillards. Les lieux eux-mêmes, leur histoire, la bibliothèque, les tapisseries, les coffres anciens, les vieux costumes, les statues, les immenses et lugubres tableaux… rien de tout cela n’a été détruit, à quelques babioles près. Vous pourriez peut-être, tant que nous sommes au château, inculquer quelque éducation à mes hommes, leur donner le goût des belles choses. Rien qu’en vous parlant, j’ai déjà aiguisé ma perception esthétique, j’en suis sûre.
Elle repose la fourchette sur le plateau d’argent, avec bruit.
— Vous comprenez, le problème, il est là : les gens comme moi, on a tellement peu l’occasion de parler à des gens comme vous, de passer du temps dans des endroits comme celui-ci.
Je hoche lentement la tête.

CDP 1

Le ton parfois délibérément lyrique du narrateur Abel donne volontiers par moments à « Un chant de pierre » l’allure déconcertante d’un creuset cosmique, d’un vrai-faux huis clos dans lequel les éléments naturels seraient venus s’incarner, apportant leur touche d’éternité impavide à la déliquescence ambiante, dans une hallucinante scène de chasse, dans une rêverie noire au bord de l’eau, ou dans une communion délétère avec les éléments naturels.

J’ouvre l’une des meurtrières qui donnent sur les douves et lance les oiseaux ; ils tombent. Je soulève les poissons et les rends à l’élément liquide ; ils flottent. C’est, j’imagine, la révélation de l’élément supplémentaire : la vitalité que l’on trouve dans les êtres vivants, ingrédient supérieur et qui donne l’impression que le feu, l’air, la terre et l’eau sont plus proches les uns des autres que de ce composant-là.

Plus que jamais, Iain Banks aime à viser au moins trois ou quatre cibles différentes avec la même pierre, et à toutes les atteindre par un parcours complexe de ricochets rusés, sous la simplicité apparente du conte gris ou noir. Fable philosophique d’un moment de bascule où les rambardes du contrôle tremblent et s’effondrent, fable politique d’une inversion brutale des rapports de force, fable érotique d’un désir cruel qui s’avance désormais crûment, fable sociale d’une déliquescence des élites que le discours tente désespérément de masquer sous le raffinement, « Un chant de pierre » frappe la lectrice ou le lecteur de tous côtés, l’enserrant dans une danse macabre et perverse, dans un carnaval hésitant entre jouissance échevelée mais sans danger et  « Jour des Fous » furieusement revanchard. On comprend à l’issue du parcours que l’auteur l’ait considérée comme l’une de ses œuvres les plus atypiques, et l’une de celles auxquelles il fut le plus attaché.

Sans doute devrais-je entreprendre quelque chose de plus dynamique, m’affirmer : m’enfuir, essayer d’acheter le silence des soldats restés au château, organiser la résistance de la domesticité, fomenter une révolte des réfugiés… Mais je crains de ne pas avoir le tempérament qu’exigent ces actions d’éclat. Mes talents sont d’une autre espèce. Si la lutte n’exigeait que quelques commentaires ironiques, je partirais à l’assaut et, qui sait, en sortirais victorieux. Pour l’heure, je ne vois qu’une multiplicité de choix, de possibilités, discutables à l’infini – trop d’objections, trop d’alternatives. Perdu dans un palais des glaces stratégique, je vois toutes les solutions et n’en perçois aucune ; je perds mon chemin dans ces représentations. Le fer de l’ironie corrode les intentions et contamine les âmes des hommes de même métal. (…)

Retenir, comme la terre ; coopérer, comme le fermier ; observer et attendre, comme le chasseur. Mes plans doivent rester dissimulés sous d’autres apparences, tels ces traits géologiques qui ne font qu’affleurer à la surface du monde. C’est là, sous l’arche palatale et durcie de la pierre souterraine, que se décident les vraies destinées des histoires et des continents. Enterrés sous la frontière indéfinie que pressent et tourmentent les mouvements d’en deçà, obéissant à leurs propres trajectoires, à leurs propres règles, gisent les pouvoirs confinés qui donneront sa forme au monde ; crispation aveugle et rude de chaleur et de pression fluides et ténébreuses, retenant, domptant son propre contingent de puissance rocheuse. Et le château, tiré du roc, ciselé dans cette dure-mère par la chair et le cerveau et les os et par les forces contraires des intérêts des hommes, est un poème gravé sur cette puissance ; un courageux, un délicieux chant de pierre.

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Quatrième de couverture

L’HIVER a toujours été ma saison favorite. Sommes-nous déjà en hiver ? Je ne sais pas. Il existe une définition technique qui repose sur les calendriers et la position du soleil, mais je crois que lorsque les saisons s’écoulent et changent inexorablement, on s’en rend compte, tout simplement ; je crois que l’animal en nous perçoit l’odeur de l’hiver. Sans égard pour le cadre imposé de notre chronologie, l’hiver est une calamité infligée à notre moitié du monde, que le ciel froid, de plus en plus froid et le soleil bas, de plus en plus bas, extraient de la terre ; quelque chose qui pénètre l’âme et rentre dans l’esprit par le nez, entre les dents, franchit la barrière poreuse de la peau.

Conte cruel à l’élégance fabuleuse, Un chant de pierre nous décrit une guerre improbable, interminable, aux causes devenues secondaires, qui ravage un pays de landes et de forêts. Convoquant les échos du Rivage des Syrtes, du Désert des Tartares et du roman gothique, Iain Banks nous offre ici un texte noir, magnifiquement écrit, ou la glaise, la terre et le sang se mêlent à l’or des mots.

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