Coups de coeur

Annihilation

Annihilation

Annihilation
de Jeff VANDERMEER
ed. AU DIABLE VAUVERT

Explorer la Zone et son dangereux inconnu, explorer le pouvoir des mots et du récit.

Traduite en français début 2016 par Gilles Goulet chez Au Diable Vauvert, « Annihilation » est le premier volume de la « Trilogie du Rempart Sud », publiée en trois tomes aux États-Unis, tous trois au cours de l’année 2014. Première incursion hors de l’extraordinaire univers d’Ambregris de « La cité des saints et des fous » (« Shriek » et « Finch », non traduits en français, y prenaient place) depuis « Veniss Underground » (2003, non traduit en français), ce roman avait su engendrer de significatives attentes, durant ces années où Jeff VanderMeer animait, anthologiste et conférencier, l’émergence du « New Weird » comme un phénomène littéraire réellement important de ce début de XXIème siècle.

La tour, qui n’était pas censée être là, s’enfonce sous terre tout près de l’endroit où la forêt de pins noirs commence à abandonner le terrain au marécage, puis aux marais avec leurs roseaux et leurs arbres rendus noueux par le vent. Derrière les marais et les canaux naturels, se trouve l’océan et, un peu plus bas sur la côte, un phare abandonné. Toute cette région était désertée depuis des décennies, pour des raisons qui ne sont pas faciles à raconter. Notre expédition était la première à entrer dans la Zone X depuis plus de deux ans et la majeure partie de l’équipement de nos prédécesseurs avait rouillé, leurs tentes et leurs abris ne protégeant plus de grand-chose. En regardant ce paysage paisible, je ne pense pas qu’aucune d’entre nous n’en voyait encore la menace. (…)

Arrivées au camp, nous nous sommes mises à remplacer le matériel obsolète ou endommagé par celui que nous avions apporté. Nous avons aussi planté nos propres tentes. Nous reconstruirions les abris plus tard, une fois sûres que la Zone X ne nous avait pas affectées. Les membres de l’expédition précédente avaient fini par s’éclipser, l’un après l’autre. Au fil du temps, ils avaient retrouvé leur famille, si bien qu’ils n’avaient pas disparu à proprement parler. Ils avaient simplement cessé d’être présents dans la Zone X pour réapparaître par des moyens inconnus dans le monde de l’autre côté de la frontière. Sans pouvoir donner le moindre détail sur ce voyage. Ce transfert avait pris place sur une période de dix-huit mois et ne s’étaient pas produits avec les expéditions antérieures. Mais il existait d’autres phénomènes capables eux aussi de conduire à « une dissolution prématurée des expéditions », comme disaient nos supérieurs, aussi devions-nous tester notre résistance à cet endroit.

Une géomètre, une anthropologue, une biologiste et une psychologue composent une expédition, la douzième, dans la Zone X, bizarrerie physique et écologique, apparue suite à on ne sait trop (et en tout cas, les membres de l’expédition ne le savent guère) quelle catastrophe passée. Territoire revenu plus ou moins brutalement à l’état de nature (Jeff VanderMeer s’est énormément inspiré, pour lui donner sa texture et sa saveur, du parc naturel de St. Marks, au nord-ouest de la Floride, territoire qu’il a arpenté en long et en large au cours de très nombreuses randonnées), où l’on sait que des choses bizarres se passent, sans que l’expérience accumulée par les diverses expéditions jusque là ne parvienne à donner une idée claire de ce dont ils s’agit au juste, la Zone inquiète, perturbe et semble devoir justifier moult précautions et une intense paranoïa, ce dont la narratrice – la biologiste – se fait incidemment plus que l’écho, parfaitement honnête dans l’absence presque totale de fiabilité que l’on subodore dès les premières pages, alors qu’elle résume le peu d’informations solides confiées par leurs supérieurs, et qu’elle commence à raconter.

Je continuais à observer l’animal à la jumelle, et plus il approchait, plus sa face devenait étrange. On l’aurait dite crispée sous l’effet d’un prodigieux tourment intérieur. Si ni sa gueule ni sa longue et large face ne présentaient de caractéristiques inhabituelles, j’avais malgré tout l’impression saisissante  d’une présence dans la manière dont son regard semblait tourné vers l’intérieur et sa tête délibérément tirée vers la gauche comme par une bride invisible. Dans ses yeux a pétillé une espèce d’électricité que je n’ai pu croire réelle. Je me suis dit que ce devait être le résultat dans les jumelles du léger tremblement apparu dans mes mains.

Livrés pieds et poings liés, par la grâce d’une écriture qui sait se faire tour à tour subtilement diffuse ou curieusement acérée, à une atmosphère qui associe comme fort rarement le banal et l’inquiétant, le peut-être normal et le potentiellement pathologique, par une infinité de petites touches suggérant glissement progressif et emballement inexorable au cœur des mots et des phrases, lectrices et lecteurs songeront inévitablement à une autre zone réputée pleine de dangers incompréhensibles et de récompenses inimaginables, celle du « Stalker » d’Arkadi et Boris Strougatsky (et, extraordinaire aussi, d’Andreï Tarkovski au cinéma), ou à une autre « île déserte » qui ne l’est peut-être pas vraiment, celle de la série « Lost » de J.J . Abrams, Jeffrey Lieber et Damon Lindelof (tout particulièrement lorsqu’un sanglier apparaîtra). Ils déambuleront avec la narratrice parmi des paysages somptueux, silencieux, et lourds de menaces impossibles à appréhender, comme dans le jeu « Myst » de Robyn et Rand Miller, et auront même parfois ce curieux sentiment d’être observés que rendait sourdement le « Predator » de John McTiernan, ou même de deviner l’impensable comme le héros de « La peau froide » d’Albert Sanchez Piñol (tout particulièrement lorsque le phare, connu au préalable de l’expédition, devra être à son tour exploré).

Je dissimulais désormais non pas un, mais deux secrets, ce qui voulait dire que progressivement, irrévocablement, je prenais mes distances avec cette expédition comme avec ses buts.

Certaines particularités de la technique narrative utilisée, des rapports de dissimulation, de théâtre psychologique et de compulsion nécessaire existant entre les membres de l’expédition (« Elle pensait sans doute comme moi : nous avions le choix, à présent. Nous pouvions accepter ou non son explication de la disparition de l’anthropologue. ») pourront même évoquer avec force les caractéristiques englobantes et puissamment immersives des jeux de rôle dit narratifs (pour en savoir plus, on consultera avec profit ce blog). Même lorsque la narratrice découvre, peu à peu – ou croit découvrir, le sait-on ? – des choses qu’ailleurs l’on qualifierait d’indicibles -, tout reste ici question d’atmosphère, de déliquescence et d’affûtage simultanés des perceptions, véhiculés par un langage qui ne dort jamais – ce qui est suffisamment relativement rare en science-fiction ou en fantasy (mais l’est-ce vraiment davantage qu’en littérature dite générale, nous oblige à nous demander la loi de Sturgeon) pour mériter d’être souligné :

Même si aucune menace ne s’était fait jour, il semblait important d’éliminer le moindre instant de silence possible. (…)

Que ce nous que avions vu en dessous puisse coexister avec cette banalité nous déconcertait. (…)

Fouiller encore et toujours la même zone autour de la tour a fini par devenir pathologique, mais pendant près d’une heure, nous avons été incapables de nous arrêter. (…)

Je me suis méfiée de cette impression. Je sentais qu’on me mentait de bien des manières. (…)

Mais autre chose en lui, ou peut-être seulement l’étrange manière dont la poussière encadrait son visage, m’a fait penser qu’il était le gardien du phare. Ou peut-être avais-je déjà passé trop de temps dans cet endroit : mon esprit cherchait une réponse même aux questions les plus simples. (…)

Lentement, l’histoire de l’exploration de la Zone X pouvait être considérée comme se transformant en Zone X. (…)

Connaître aussi intimement la signification des mots pouvait être trop pesant pour n’importe qui, je m’en aperçois, maintenant.

« Annihilation » nous propose un singulier voyage, l’apprentissage patient et filtré d’une réalité résolument autre, sans que nous ne parvenions, pas plus que les protagonistes, à mettre le doigt sur ce qui cloche – au point que même les manifestations physiques apparemment les plus indiscutables en deviennent soupçonnables.

Il faut que vous compreniez ce que je ressentais à ce moment-là, ce que la géomètre devait sûrement ressentir : nous étions des scientifiques, formées à l’observation des phénomènes naturels et des conséquences des activités humaines. Pas à une rencontre avec ce qui ressemblait à l’étrange.

C’est que cette exploration, ce dénoyautage, cet enfouissement, qui évoque aussi la terrifiante ordinarité surnaturelle de « La maison des feuilles » de Mark Z. Danielewski, est avant tout une exploration de mots, de phrases, de récits, et de narrations. La multiplication des supports, des rapports, des lettres, des récits de récits, des remémorations et des interprétations de fragments langagiers jamais aussi immédiats qu’ils ne le semblent : cette exploration de l’étrangeté radicale dissimulée en permanence dans le peut-être anodin est aussi, déjà, une exploration du pouvoir du mot et de la littérature. Je ne saurai dire à quel point, peut-être sous l’effet de quelque suggestion post-hypnotique, j’ai hâte désormais de lire la suite de cette trilogie.

Là où gît le fruit étrangleur venu de la main du pécheur je ferai apparaître les semences des morts pour les partager avec les vers qui se rassemblent dans les ténèbres et cernent le monde du pouvoir de leurs vies…

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Un chant de pierre

Un chant de pierre
de Iain M. BANKS
ed. OEIL D'OR (L')

Le songeur protocole de fer d’une guerre civile imaginaire et révélatrice.

Publié en 1997, traduit en français en 2016 par Anne-Sylvie Homassel chez L’Œil d’Or, le neuvième roman « mainstream » de Iain Banks tranche, de son aveu même, avec le reste de son œuvre, achevée par la mort de l’auteur en 2013 avec douze romans dits de science-fiction (signés Iain M. Banks) et quinze romans dits de littérature générale (signés simplement Iain Banks).

Comme l’auteur le racontait dans un entretien avec John Brown pour Scottish TV, l’année de la sortie, cette transposition dans une atmosphère « ouest-européenne » d’un contexte de guerre civile et de déliquescence étatique que la lectrice ou le lecteur aurait plus volontiers associé, via la profusion d’images télévisées, au Liban, à l’ex-Yougoslavie, au Rwanda, voire désormais à la Côte d’Ivoire ou à la Libye, est en fait née d’un poème écrit par Iain Banks quelques années auparavant, long poème narratif qui contenait déjà presque toute l’intrigue cruelle d’ « Un chant de pierre ». Cette lointaine origine poétique est ici déterminante, car – comme avec « Efroyabl Ange1 » dans le champ directement science-fictif -, le langage est ici l’un des enjeux-clé du roman, à la fois objet d’une lutte qui ne s’avoue pas et révélateur d’une terrible réalité sous-jacente.

Autour de nous, nos compagnons de débâcle piétinent la route grasse de boue en marmonnant. Nous sommes, ou nous étions, un flot d’humanité, une hémorragie de bannis, artérielle et vive dans ce paysage paisible ; pourtant quelque chose désormais nous retient. Le vent retombe de nouveau et, lorsqu’il se retire, je flaire la sueur des corps sales et le fumet des deux chevaux qui tirent notre berline improvisée.
Tu lèves la main derrière moi et me prends le coude, que tes doigts serrent.
Je me retourne vers toi et chasse de ton front une mèche de cheveux d’un noir de jais. Autour de toi sont entassés les sacs et coffres que nous avons songé à emporter, remplis de tout ce qui, pensions-nous, pouvait nous servir sans induire d’autres en tentation. Quelques objets de prix sont cachés dans le chariot et sous son armature. Tu es restée assise, dos à moi dans cette voiture découverte, regardant vers l’arrière, t’efforçant peut-être de distinguer la maison que nous avons quittée ; à présent, cependant, tu pivotes sur le siège et essaies de voir au-delà de mon corps, un pli soucieux troublant l’expression de ton visage comme un défaut dans un front de marbre.
— Je ne sais pas pourquoi nous nous sommes arrêtés, te dis-je. (…)

La fumée devant nous est maintenant plus proche et plus épaisse. Je songe qu’une âme plus possessive, moins protectrice que la mienne aurait, ce matin, incendié le château avant notre départ. Mais je n’ai pas pu. Sans doute, nous aurions eu quelque plaisir à priver ceux qui nous menacent de cette récompense mal acquise ; malgré tout, je n’ai pas pu.

Aristocrate fuyant avec sa compagne le piège et l’abcès de fixation que semble être devenu leur château décati, le narrateur est l’un des plus étonnants jamais mis au jour par Iain Banks, qui pourtant a été souvent – ou sera par la suite – redoutable en la matière. Tout au long de ces 210 pages, c’est par lui  et par sa langue – que l’auteur a voulue « satisfaite d’elle-même » et « utilisée au fond comme une arme dans une guerre de classes » – que, de moins en moins subtilement distordue, la réalité de ce qui se produit ici nous parvient. Il y a quelque chose de la perversité s’affirmant candide des « Mémoires posthumes de Brás Cubas » de Joaquim Maria Machado de Assis – et c’est une belle prouesse de la traductrice que d’avoir su rendre à la perfection le jeu mortel du narrateur dans le maniement des niveaux de langue, dans l’usage des armes de la préciosité et de l’ellipse, précisément  – dans ce récit d’une rencontre, sur le chemin de la débâcle, avec une unité irrégulière disparate, ex-militaires hâtivement reconvertis en semi-pillards organisés sous l’égide du Lieutenant, forçant le noble couple formé par Abel et Morgan à revenir les accompagner à leur château, à leur en fournir les clés, puis à rendre les services d’éclaireurs familiers du terrain local lorsqu’il s’agit de se débarrasser d’une autre bande voisine, tout en assistant au spectacle de la mise à sac des trésors de famille.

Puis, au-delà de la fumée, des flammes et du toit incliné de la camionnette, là où la galerie s’est détachée, répandant sacs, fûts et caisses sur l’herbe rêche et les buissons faméliques, quelque chose remue.
C’est là que nous est apparue pour la première fois le lieutenant, se dressant par-delà les flammes amples et sanglantes de l’accident ; son visage tremblait dans la chaleur ascendante comme en une eau partagée : un roc qui trouble le courant. (…)

Le lieutenant donne aux soldats dans les camions des ordres que je n’entends pas puis prends place dans la jeep, au volant. Le type assis près d’elle tient un tube d’un mètre cinquante de long environ, couleur olive, gros comme un tuyau de canalisation. Un lance-roquettes, me dis-je. Je m’installe comme je peux à l’arrière, coincé entre le trépied de la mitrailleuse et un soldat pâle et gras qui sent le renard mort depuis une semaine. Derrière nous, sur le rebord arrière de la jeep, un quatrième soldat est accroupi, qui soutient la lourde mitrailleuse. (…)

— Quoi qu’il en soit, nous resterons.
— Et si l’on nous attaque avec des blindés ?
— Dans ce cas nous partirions.
Elle boit un peu de champagne qu’elle fait tourner un moment dans sa bouche avant de l’avaler.
— Abel, sachez cependant que les blindés se font rares de nos jours par ici, de même que ce qui ressemble de près ou de loin à une armée organisée, rebelles ou autres. La situation est particulièrement instable, après toute cette mobilisation, ces mouvements de troupe, cette usure et (elle esquisse un geste de la main, aérien)…Cette déroute généralisée, j’imagine.
Elle penche la tête sur le côté.
— Abel, quand avez-vous vu un tank pour la dernière fois ? Ou un avion, ou un hélicoptère ?
Je réfléchis quelques secondes puis hoche la tête, acquiesçant.

On ne dévoilera certainement pas la manière dont évolue cette confrontation plus ou moins feutrée, ce mélange détonant de « Château d’Argol » et de « Balcon en forêt » qui, torturant les codes gracquiens en y introduisant un soupçon néo-gothique détourné (dont on pourrait trouver un écho aussi dans le récent « Notre château » d’Emmanuel Régniez) , ferait sentir de bout en bout à la lectrice ou au lecteur, dans les fioritures du narrateur comme dans ses silences révélateurs, que, à tout moment, les choses peuvent vraiment mal tourner. Si l’on retrouve ici, bien présents, certains des thèmes chers à l’auteur, et notamment ce passé toujours à découvrir qui hante résolument le présent, et qui ne découvre que progressivement toute l’ampleur des dégâts, qu’elle ait été ignorée du narrateur ou qu’il ait voulu la cacher le plus longtemps possible au lecteur, « Un chant de pierre », de l’aveu de Iain Banks lui-même, prend place parmi ses romans les plus « méchants », aux côtés du « Seigneur des Guêpes » (1984) ou de « Un homme de glace » (1993), par opposition à ses romans les plus « sympathiques », tels « The Crow Road » (1992), « Espedair Street » (1987) ou « Whit » (1995).

Du geste, elle désigne les alentours.
— Et j’ai toujours eu un faible pour les châteaux. Vous pourrez me faire faire une visite guidée, si vous voulez. Enfin, soyons francs : si je veux. Et tel est le cas. Ça ne vous ennuie pas, Abel, n’est-ce pas ? Non, bien sûr que non. Ça vous fera le plus grand plaisir à vous aussi. Vous devez avoir des tas d’histoires merveilleuses à me raconter sur ces lieux : ancêtres fascinants, visiteurs de marque, anecdotes excitantes, legs exotiques de terres lointaines… Ah ! Et si ça se trouve, vous avez même un fantôme !
Elle se rassied ; la fourchette dans sa main virevolte, une baguette magique.
— Est-ce le cas, Abel ? Avez-vous un fantôme en ces murs ?
Je me rassieds.
— Pas encore.
Elle s’esclaffe.
— Ah, nous y voici. Ce qui vous est vraiment cher n’intéressait pas les pillards. Les lieux eux-mêmes, leur histoire, la bibliothèque, les tapisseries, les coffres anciens, les vieux costumes, les statues, les immenses et lugubres tableaux… rien de tout cela n’a été détruit, à quelques babioles près. Vous pourriez peut-être, tant que nous sommes au château, inculquer quelque éducation à mes hommes, leur donner le goût des belles choses. Rien qu’en vous parlant, j’ai déjà aiguisé ma perception esthétique, j’en suis sûre.
Elle repose la fourchette sur le plateau d’argent, avec bruit.
— Vous comprenez, le problème, il est là : les gens comme moi, on a tellement peu l’occasion de parler à des gens comme vous, de passer du temps dans des endroits comme celui-ci.
Je hoche lentement la tête.

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Le ton parfois délibérément lyrique du narrateur Abel donne volontiers par moments à « Un chant de pierre » l’allure déconcertante d’un creuset cosmique, d’un vrai-faux huis clos dans lequel les éléments naturels seraient venus s’incarner, apportant leur touche d’éternité impavide à la déliquescence ambiante, dans une hallucinante scène de chasse, dans une rêverie noire au bord de l’eau, ou dans une communion délétère avec les éléments naturels.

J’ouvre l’une des meurtrières qui donnent sur les douves et lance les oiseaux ; ils tombent. Je soulève les poissons et les rends à l’élément liquide ; ils flottent. C’est, j’imagine, la révélation de l’élément supplémentaire : la vitalité que l’on trouve dans les êtres vivants, ingrédient supérieur et qui donne l’impression que le feu, l’air, la terre et l’eau sont plus proches les uns des autres que de ce composant-là.

Plus que jamais, Iain Banks aime à viser au moins trois ou quatre cibles différentes avec la même pierre, et à toutes les atteindre par un parcours complexe de ricochets rusés, sous la simplicité apparente du conte gris ou noir. Fable philosophique d’un moment de bascule où les rambardes du contrôle tremblent et s’effondrent, fable politique d’une inversion brutale des rapports de force, fable érotique d’un désir cruel qui s’avance désormais crûment, fable sociale d’une déliquescence des élites que le discours tente désespérément de masquer sous le raffinement, « Un chant de pierre » frappe la lectrice ou le lecteur de tous côtés, l’enserrant dans une danse macabre et perverse, dans un carnaval hésitant entre jouissance échevelée mais sans danger et  « Jour des Fous » furieusement revanchard. On comprend à l’issue du parcours que l’auteur l’ait considérée comme l’une de ses œuvres les plus atypiques, et l’une de celles auxquelles il fut le plus attaché.

Sans doute devrais-je entreprendre quelque chose de plus dynamique, m’affirmer : m’enfuir, essayer d’acheter le silence des soldats restés au château, organiser la résistance de la domesticité, fomenter une révolte des réfugiés… Mais je crains de ne pas avoir le tempérament qu’exigent ces actions d’éclat. Mes talents sont d’une autre espèce. Si la lutte n’exigeait que quelques commentaires ironiques, je partirais à l’assaut et, qui sait, en sortirais victorieux. Pour l’heure, je ne vois qu’une multiplicité de choix, de possibilités, discutables à l’infini – trop d’objections, trop d’alternatives. Perdu dans un palais des glaces stratégique, je vois toutes les solutions et n’en perçois aucune ; je perds mon chemin dans ces représentations. Le fer de l’ironie corrode les intentions et contamine les âmes des hommes de même métal. (…)

Retenir, comme la terre ; coopérer, comme le fermier ; observer et attendre, comme le chasseur. Mes plans doivent rester dissimulés sous d’autres apparences, tels ces traits géologiques qui ne font qu’affleurer à la surface du monde. C’est là, sous l’arche palatale et durcie de la pierre souterraine, que se décident les vraies destinées des histoires et des continents. Enterrés sous la frontière indéfinie que pressent et tourmentent les mouvements d’en deçà, obéissant à leurs propres trajectoires, à leurs propres règles, gisent les pouvoirs confinés qui donneront sa forme au monde ; crispation aveugle et rude de chaleur et de pression fluides et ténébreuses, retenant, domptant son propre contingent de puissance rocheuse. Et le château, tiré du roc, ciselé dans cette dure-mère par la chair et le cerveau et les os et par les forces contraires des intérêts des hommes, est un poème gravé sur cette puissance ; un courageux, un délicieux chant de pierre.

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Le grand vivant

Le grand vivant

Le grand vivant
de Patrick AUTREAUX
ed. VERDIER

«Après tout, qu’est-ce qu’un cyclone, sinon une immense tristesse qui n’arrive pas à se dire ?»

Un homme isolé dans sa maison assiste au déferlement progressif d’un ouragan. L’arrivée de cette tempête vient réveiller ses turbulences intérieures, liées au deuil d’un grand-père qu’il a «suivi au bord de la mort», et à des terreurs familiales évoquées pudiquement, comme un œil du cyclone qu’on ne pourrait atteindre.

«La tempête s’est renforcée d’heure en heure. L’image passe en boucle sur les chaînes. Elle est explicite. Nuages et vents se sont enroulés autour d’une turbine géante.
Une force aveugle s’est donné à elle-même un œil, qui regarde fixement. Des cernes l’auréolent déjà. […]
Celle-ci me bouleversera moins que le fantôme dont je n’ai parlé à personne.
Seul le vieil arbre devant les fenêtres de ma chambre aura été jusqu’ici mon confident.
Une turbulence d’une nature bien différente s’est formée en moi. Depuis des mois, presque chaque nuit, j’ai affaire à son œil terrible.»

Arbre rouge

Nicolas de Staël, L’arbre rouge

Cet homme a pris l’habitude de confier les turbulences affleurant dans ses cauchemars à un vieil orme rouge, présence imposante à rassurante face à sa maison, arbre fort, fatigué et doux qu’il compare à Baku, cette chimère japonaise entre fauve et tapir qui dévore tous les rêves.

Tandis que l’œil du cyclone se rapproche, et que le vent forcit et tourne, l’homme comprend soudain que le vieil orme est menacé par la tempête, sans savoir comment mettre le grand corps de cet arbre à l’abri du vent.
La tempête qui menace l’arbre-bouclier de ses peurs libère un chagrin insondable et les tremblements d’une angoisse écrasante, dont le pouvoir de nuisance demeuré intact ressurgit avec le tumulte du vent.

Le danseur Thierry Thieû Niang et le récitant Vincent Dissez dans «Le grand vivant»

«Et soudain, je comprends. Ce ne sont pas seulement ses branches qui s’agitent, mais les débris de mes cauchemars, de tous ceux qu’a dévorés Baku. Le ventre du mangeur de rêves a dû se crever. Les voici à l’assaut, fantômes libérés. Je sens leur férocité, leur rage. Crient-ils vengeance ? Se ruent-ils contre la maison pour trouver un refuge ?

Je ferme les yeux et je te vois, Baku. Gueule ouverte, tu te débats et tu vomis. Tu n‘as plus de visage. Seulement deux yeux affolés. Tu ne peux rien faire pour les retenir. Ils déferlent.»

L’ouverture d’une brèche intérieure qui fait ressurgir les absents était déjà le thème de son roman «Les irréguliers». Dans ce texte écrit pour le théâtre, créé au Festival Hors Limites en mars 2015, et à paraître en Janvier 2016 aux éditions Verdier, qui évoque le texte poétique et fort de Gabriel Josipovici, «Tout passe», Patrick Autréaux réussit à saisir, à nouveau, un instant de déséquilibre intérieur, le dévoilement pudique d’une souffrance intime.

Sous la Colline

Sous la Colline

Sous la Colline
de Sabrina CALVO
ed. LA VOLTE

La mention du Corbu fait chavirer les cœurs. Toujours, cette romance du créateur suprême, celui par qui tout a été possible. Le Gris. Qui peut aujourd’hui prétendre savoir ce qu’il y avait en lui ? Une âme torturée, rationnelle jusqu’à la nausée, qui n’avait jamais exclu l’impossible désir de se tromper. Un homme de contradictions. Un homme qui avait passé sa vie au chevet de son œuvre, persuadé de pouvoir changer le monde en le réduisant, lui imposant une norme idéale qu’il avait déduite de ses études, de son instinct. Un visionnaire borgne – amblyope – qui voulait refaire l’humanité à son image.

Début 2012, un incendie frappe la cité Le Corbusier à Marseille. Une fois le sinistre maîtrisé, on découvre un étrange placard non répertorié sur les plans : les habitants appellent donc l’INRAP (Institut national de recherches archéologiques préventives) pour voir de quoi il retourne. C’est Colline, membre de l’institut, qui prend le coup de fil et se rend sur les lieux. Elle y fait une découverte étonnante qui réveille des secrets et des forces enfouis depuis fort longtemps…

Etrange et fascinant. Voilà les deux mots qui viennent à l’esprit à la lecture de Sous la Colline. David Calvo immerge son héroïne (et le lecteur) dans un lieu a priori parfaitement balisé. Mais il en sourd une atmosphère tout à fait particulière où l’esprit de son génial et controversé créateur semble avoir convoqué des puissances millénaires. Le Corbu s’y transforme peu à peu en un creuset où les mythes grecs et chrétiens se conjuguent aux forces de la Nature. Où les principes féminins immémoriaux semblent avoir imprégné l’esprit de l’architecte.


L’écriture de David Calvo, toute en contrastes et fulgurances, tour à tour précise et flottante, poétique et elliptique rend magnifiquement cette ambiance onirique. Ce quasi huis-clos au sein de la cité, véritable visite guidée de ses coutumes et de ses mystères, n’a rien à envier aux plus étranges fantasy urbaines. N’y manque presque qu’une traditionnelle carte que Colline – et c’est bien là le cœur du roman – ne peut qu’essayer de deviner pour accéder à l’essence du lieu.


Une deuxième quête vient ici se greffer aux mystères de la cité. Celle, plus personnelle, plus intime, de Colline, personnage à la recherche de son identité, de sa féminité récemment assumée mais pas encore conquise. Tout en délicatesse et en pudeur, David Calvo décrit la naissance de cette personnalité, son épanouissement qui va faire étrangement écho aux forces qui se réveillent… 

Roman troublant, inclassable, Sous la Colline exsude une atmosphère unique qui imprègne durablement ceux qui  acceptent de s’y abandonner.

Kannjawou

Kannjawou

Kannjawou
de Lyonel TROUILLOT
ed. ACTES SUD

Chronique d’un quartier populaire dans un Haïti occupé et dépossédé de son avenir.

«Un pays occupé est une terre sans vie.»

Depuis son bout de trottoir d’un quartier populaire d’une ville haïtienne, le narrateur de «Kannjawou» regarde et témoigne, sous forme de chronique des gens et des lieux, de la violence de l’exclusion sociale et de l’érosion des espoirs, dans un pays occupé et contrôlé par les forces militaires américaines et les organisations internationales depuis tant d’années. La rue de l’Enterrement qui se termine au grand cimetière où il loge, un «quartier habité par autant de morts que de vivants», apparaît comme un lieu aussi réel que symbolique du poids de cette occupation interminable et du cloisonnement social, qui minent tout espoir d’un projet collectif d’avenir.

«Dans le groupe, je suis le petit dernier. Et le scribe. Man Jeanne m’encourage. Écris la rage, le temps qui passe, les petites choses, le pays, la vie des morts et des vivants qui habitent la rue de l’Enterrement. Écris, petit. J’écris. Je note. Mais ce n’est pas avec les mots qu’on chassera les soldats et qu’on fera venir l’eau courante. Hier, ils ont encore attaqué des manifestants avec des balles en caoutchouc et des lacrymogènes. Peut-être qu’un jour c’est eux qui nous chasseront.»

La voix du narrateur donne vie à une galerie de personnages issus de classes défavorisées – une bande d’amis d’enfance, devenus jeunes adultes, qui tentent de se battre pour plus de justice sociale, avec peu de moyens et surtout peu d’espoir. Autour de Wodné, révolté embourbé dans une pensée radicale, en proie à un ressentiment qui s’est transformé en haine, de Popol, le frère du narrateur, dont le silence trahit peut-être déjà la résignation, autour de personnages féminins magnétiques, et soumis à des pressions économiques et sociales écrasantes, Joëlle et Sophonie, il y a aussi man Jeanne, doyenne de la rue de l’Enterrement et mémoire du quartier, des joies passées, des famines et de la première Occupation, et le petit professeur, intellectuel plus âgé originaire d’un quartier un peu plus haut placé, dans cette ville où la géographie reflète les inégalités, poussées à l’extrême, entre riches et pauvres.

 

Ce qui relie ces personnages c’est le pouvoir des mots, qu’ils ont eu la chance de découvrir très tôt, qui les protège, leur permet de questionner et de décrire le monde, dans une société où littérature et parole politique semblent intimement liées, mais qui souligne aussi leur impuissance à transformer ce monde.

«Je sais aussi que, depuis l’enfance, tous mes pas me ramènent au bord du trottoir, devant la maison de man Jeanne. Mon lieu de méditation où, sentinelle des pas perdus, je passe mon temps à cogiter sur la logique des parcours. Sentinelle des pas perdus. C’est le petit professeur qui m’appelle ainsi. Pourtant il est comme moi, avec trente ans de plus. Ou je suis comme lui, avec trente ans de moins. Sentinelle des pas perdus. Sans pouvoir rien y changer, nous passons beaucoup de temps à deviser sur les itinéraires. Et le soir, nous nous posons des questions qui restent sans réponse. Quel chemin de misère et de nécessité a emprunté un garçon né dans un village du Sri-Lanka ou dans un bidonville de Montevideo pour se retrouver ici, dans une île de la Caraïbe, à tirer sur des étudiants, détrousser les paysannes, obéir aux ordres d’un commandant qui ne parle pas forcément la même langue que lui ? Quel usage est fait de la part de sa solde qu’il envoie dans son pays à une mère ou à une épouse ?»

Kannjawou évoque l’idée d’une grande fête, cette fête dont rêve un des personnages à la fin de sa vie, une fête rêvée et dans cesse ajournée, dans une terre d’Haïti où les lieux et les choses comme les espoirs sont bancals et dégradés, à cause de cette occupation qui ne dit pas son nom, des inégalités de richesse et du cloisonnement social.
Mot lui-même détourné, par un occupant s’est approprié le pouvoir et les joies, Kannjawou est le nom du bar à la mode où travaille Sophonie, un bar fréquenté par les experts et les consultants, cette élite en perpétuel transit qui, tels les enfants gâtés d’un monstre avide, secondée par la bourgeoisie et les technocrates locaux, décide du sort d’un pays sans vraiment le connaître, avant de s’envoler ailleurs pour une nouvelle mission.

Comment être soi-même quand on est occupé ? Comment avoir des désirs et un corps collectif et souverain, comment faire la fête quand on est soumis à la pauvreté et à l’arbitraire ?

«Peut-être n’y a-t-il rien de pire que d’atteindre l’âge adulte dans une ville occupée. Tout ce qu’on fait renvoie à cette réalité. L’amitié a besoin d’un fond de dignité, quelque chose comme une cause commune. Nous avons perdu ce bien commun, toujours virtuel, qui s’appelle l’avenir. Nous sommes dans un présent dont nous ne sommes pas les maîtres. Chaque uniforme, chaque démarche administrative que nous devons entreprendre, chaque bulletin de nouvelles, tout nous rappelle à notre condition de subalternes.»

En s’inscrivant directement dans l’actualité pour son dixième roman, qui paraît en janvier 2016 aux éditions Actes Sud, Lyonel Trouillot prouve, une fois de plus, avec un souffle rageur puissamment poétique, évocateur du «Meursault contre-enquête» de Kamel Daoud, qu’il a le pouvoir de posséder la vérité de son pays, selon l’expression de René Philoctète.

Inflorenza

Inflorenza

Inflorenza
de Thomas MUNIER
ed. LES ATELIERS IMAGINAIRES

Une immense forêt a recouvert l'Europe. Paysage post-apocalyptique ou mythique, peuplé comme les contes de Grimm de bêtes sauvages, de brigands, de fantômes...

Par où Millevaux a commencé ? Quand les choses se sont accumulées en douce. On en a perdu le contrôle. Puis le monde s'est refermé sur nous.

Dans un monde où la société et la technologie se sont effondrées, les humains subissent quatre fléaux qui caractérisent l'enfer forestier de Millevaux : le Syndrome de l'oubli qui efface tout souvenir au-delà de trois ans, l'Emprise qui transforme les hommes et les bêtes en bêtes ou en hommes, l'Egrégore qui donne forme et vie aux passions humaines, et les Horlas qui naissent de l'égrégore et des angoisses intimes.

Le plus dur, c'est pas la forêt, les dangers ou les horlas. Le plus dur, c'est de voir que la mort est partout et qu'il est vain d'aimer.

Dans cet environnement flamboyant et torturé, Inflorenza nous invite à jouer des héros, des salauds ou des martyrs, des personnages dont les parcours connaîtront des torsions violentes et les trajectoires des virages inattendus. Western crépusculaire, road movie post-apocalyptique, cape et d'épée, post-exotisme ou pèlerinages tragiques, le jeu permet une très belle variation d'univers, de genres et d'histoires autour des motifs de la forêt, de la transformation, de la poésie et du cauchemar.

Il s'envole avec un mouvement douloureux alors que l'arbre de vie lui pousse dans le dos dans une vaste extase. L'ange aux ailes en branche.

C'est en outre une impressionnante boîte à outils pour les joueurs qui veulent s'emparer de leur partie, proposer leur univers, jouer avec des variations de règles… tout en s'appuyant sur un flot d'inspirations et un système extrêmement intéressant qui permet de vriller des destins entre les mains des joueurs.

Le jour de Lazare, nous reviendrons, purs et innocents. Lavés de nos péchés, drapés de chair putride, nous tituberons sur la Terre Promise.

Forestier, terrible et envoûtant. A jouer. Rejouer. Rerejouer. Et jouer encore.

Roman dormant

Roman Dormant

Roman Dormant
de Antoine BREA
ed. LE QUARTANIER

Subtil, joueur et décapant, un incroyable anti-bréviaire d’oniromancie pour temps difficiles.

xPublié en avril 2014 au Quartanier ce roman du poète explorateur Antoine Brea, son cinquième texte de fiction chez cet éditeur, se jette avec une fougue malicieuse dans une interprétation « islamique » des rêves qui pourrait bien constituer un chapitre inédit d’un certain post-exotisme volodinien particulièrement acéré, sous les figues et le miel.

Imam très renommé pour sa science de l’interprétation des rêves, ayant vécu aux VIIe et VIIIe siècles de l’ère chrétienne (entre 34 et 110 de l’Hégire), Muhammad Ibn Sîrîn (Mohamed Ibn Sirine pour le wikipedia français), surgit « par une chaude après-midi de l’été 2009 » dans le songe de Mahmoud, boucher et imam à Belleville, pour lui dicter ce nouveau traité d’oniromancie qu’est « Roman Dormant », devant être ainsi intitulé « car il est d’or mais par endroits il ment ».

Il y a le rêveur il y a le rêve et il y a ces bêtes qu’il doit nourrir et caresser. Le rêve est plein de bêtes dont il faut prendre soin. En rêve cinq bêtes seulement sont immorales. Évite les corbeaux-mâles les scorpions-à-deux-pointes les couleuvres-faux-corail les chevals-cornus et les chiens-en-nage. Ne rêve pas à ces bêtes. Ne donne pas à ces bêtes le rêve en pâture. N’interprète pas les rêves secoués de reniflements de telles bêtes. En rêve le rêveur est puissant mais il est affaibli. En rêve le rêveur tremble comme un main. En rêve on peut mourir si l’on surprend les bêtes que j’ai dites accrochées aux rideaux. Bêtes qui feraient voir le dessin du Visage de Dieu.

Convoquant théologie revisitée et décapante, fantastique peu avare en bestiaires d’animaux fabuleux, débats éthiques de haute tenue, ou encore dilemmes mesquins de la vie quotidienne, « Roman dormant » s’immisce dans toutes les failles de l’humain, tel qu’il apparaît, nu ou fort mal habillé, au cœur de la nuit du songe. Fouillant situations concrètes et fantasmes avérés d’un fer souvent rougi au feu et néanmoins toujours joueur, le texte interprète, guérit, guide et punit en un tourbillon incantatoire qui oscille à haute fréquence, développant aussi bien une mécanique d’injonction et de salut dans l’échec comme en écho aux « Slogans » de Maria Soudaïeva, qu’une mélopée récitative de sourates soufies impitoyablement trafiquées au kérosène du contemporain – qui, comme on le sait avec Vanessa Veselka et Claro, ne permet pas toujours de rester immobile quand on est en feu.

On raconte que qui voit Dieu en fureur tomber d’un ciel élevé ne passera pas la nuit. Qui voit Dieu sur un mur ou sur une montagne se trompe d’animal. La fureur est forcément tournée contre lui. Cela Dieu l’a écrit dans le Livre des Colères. Qui prend Dieu pour un rapace perché sur une potence il lui reste peu de temps. Il mourra pâle et amaigri. Dieu déteste que l’on s’abuse sur Ses natures divine ou bestiale. Qui prend Dieu pour un charognard effondré du ciel qui s’effrite au sol s’expose à la fureur de Dieu. Cela indique qu’il sera mutilé. Cela indique l’apparition de maladies dans l’endroit où il passe. Dieu est une bête du ciel a cou abîmé mais coriace. Qui ne se laisse pas tuer. C’est une bête au cou coulé de sang comme un fromage. Qui rend colère pour colère. Nuit pour nuit. Hurlement pour hurlement.

Jouant à merveille d’une codification imaginaire qui sait emprunter chaque fois que nécessaire aux branches idoines de l’Islam historique, aux bréviaires borgésiens, aux correspondances lexicales pouvant surgir du tressautement des monothéismes, aux contes et aux fables d’un Orient arpenté ou rêvé, « Roman dormant » crée un authentique et paradoxal corridor de choc à la Samuel Fuller, inventant à chaque paragraphe une poésie ad hoc dont la langue subtile, informée et irrévérencieuse en diable, s’immisce dans la prescription irrationnelle toujours à l’œuvre – on serait tenté de se dire : « plus que jamais à l’œuvre » -, et démonte en riant sous cape les mécanismes moyenâgeux qui continuent à opérer en chacun de nous, lectrices et lecteurs plus en mal de directions de conscience que nous ne souhaiterions peut-être nous l’avouer.

Il y a aussi celui qui voit en rêve des anges à table qui lui tendent un plateau de fromages. Celui-là doit prendre garde. Un choureur pourrait tenter de rentrer chez lui. Celui-là devrait s’efforcer de conjurer le sort. La science des rêves lui conseille de coucher avec une arme sous l’oreiller. La science des rêves lui conseille de garder la nuit près de l’oreille comme un couteau El Baraka orné d’une croix d’Agadès comme on peut en acheter sur les marchés aux trucideurs de chèvres. Avec un tel talisman coupe-rasoir ça peut marcher. On soigne le couteau par le couteau.

En une poésie décapante, songeuse et habilement farceuse, Antoine Brea nous offre ainsi, mine de rien, un magnifique bréviaire pour temps de doute, et une somptueuse amulette à repousser le formatage de la pensée et de l’action.

Crash-test

Crash-test

Crash-test
de CLARO
ed. ACTES SUD

Éros et Thanatos asservis par Mammon dans le fracas feutré des tôles froissées et des corps esclaves que rien ne sauve.

Publié le 20 août 2015 chez Actes Sud, le nouveau roman de Claro (son treizième) poursuit la pénétrante exploration des composantes mythographiques qui informent notre présent et notre futur, comme il le fait avec toujours davantage de puissance, depuis « Livre XIX » (1997), « Bunker anatomie » (2004), « CosmoZ » (2010) et « Tous les diamants du ciel » (2012), pour ne citer que quatre cairns majeurs de cette entreprise, ô combien passionnante, et potentiellement décisive.

Convoquant à la barre, dans un dessein subtil et d’abord bien mystérieux, le crash automobile industriellement simulé, Claro met naturellement en piste J.G. Ballard et son « Crash » de 1973 (et dans une moindre mesure David Cronenberg pour le film qui en est issu en 1996), mais c’est pour habilement et rapidement s’en démarquer : le propos ici n’est pas, ou plutôt ne se limite absolument pas, à la mise en scène des fantasmes contournés d’une libido de l’âge du béton précontraint triomphant, et de l’urbanisme automatisé qui l’accompagna, faisant succéder dans la geste du « Visionnaire de Shepperton » les apocalypses relatives et nettement mortifères aux apocalypses absolues et presque poétiques des premiers temps de son œuvre.

AU COMMENCEMENT ÉTAIT L’ACCIDENT. Il le sait, l’a toujours su, et ce depuis sa naissance dans les entrailles d’une clinique d’abattage où, à toute heure du jour et de la nuit, sous des traînées de néons, les ventres béaient et se contractaient au rythme du sang pulsé, les matrices saturant l’air d’ondes et de cris qu’aussitôt recrachés les avortons aspiraient goulûment, leurs yeux d’agoutis brûlés par l’incandescence des lampes, avant d’être secoués, rincés, palpés, intubés pour certains, cajolés pour d’autres, carambolés de salle en salle dans l’urgence de leur salvation ou bien chrysalidés dans du linge empestant le dakin, la scène se répétant inexorablement tandis qu’au-dehors, là où vivre était devenu coutume et châtiment, hurlaient les sirènes, celles des ambulances piaffant au seuil des urgences, et celles de la ville célébrant une fois par mois la possibilité du chaos.

(…)

IL TRAVAILLE DEPUIS AOÛT 72 pour un fabricant d’automobiles. Il teste la résistance des habitacles, au gré des heurts, à l’aide de cadavres. Il dirige le département crash-test et touche un smic et demi.
Les crash-tests, c’est l’enfer à la merci du millimètre.
Le temps ? l’espace ? les échappées belles ? l’ivresse de la vitesse ?
Oublie. Tes chances de survie sont désormais très très faibles, car tu es né à même l’accident, et dans l’accident tu disparaîtras, tel un Spartiate à l’heure thermopyles.
Son travail : recréer artificiellement les conditions du désastre. Emboutir, broyer, déformer, puis détacher, détailler, analyser et, autant que possible : remédier. Mesurer tout ce qui rompt, gicle, s’embosse, cède. Recommencer, des dizaines, des centaines de fois, en modifiant systématiquement les paramètres du choc. De la chorégraphie, ou presque. Éprouver les variables. Contrarier les élans. Bref.
Le crash-test, c’est :
• l’étude du comportement de l’habitacle et de ses spectres.
Autrement dit :
• l’étude du monde et de ses particules.
Une physique de l’enfermement, quand le corps tressaute et absorbe la vitesse au cours d’un bing bang de métal, d’isorel et de chair.
Il convient d’ausculter la destruction et ses lois, pour mieux les saisir, les dompter. L’accident est un défi, la mort un malus. Les plaies diront qui a eu tort.

C’est en intégrant patiemment à la cuisine des corps morts à torturer pour la sécurité et l’assurance des corps (encore un peu) vivants deux autres dimensions que l’on pourrait d’abord croire érotiques que Claro développe ici l’alchimie qui fait de lui l’un des plus robustes mythographes contemporains, allant creuser loin sous les images à la surface vaguement séduisante ou scandaleuse desquelles s’arrêtent tant d’auteurs. L’adolescent utilisant le papier glacé de bandes dessinées pornographiques pour accéder à la masturbation – mais n’est-ce pas avant tout pour fuir la cellule familiale désespérément mortifère qui semble l’environner en ces trente glorieuses ? – comme la strip-teaseuse dardant depuis son piédestal offert un regard acéré tentant tout aussi désespérément de neutraliser l’accablant désir de domination qui lui fait face : deux vecteurs, deux narrateurs, deux trajectoires que résumerait et télescoperait dérisoirement et tragiquement le personnage de Linda Lovelace, l’héroïne fameuse du film « Gorge profonde » (1972), exploitée par son maquereau de mari et broyée in fine par une industrie avant de l’être par un accident automobile, précisément, un soir de 2002.

Vous aviez des projets ? Vous rêviez d’instants qui soient comme des privilèges, d’omoplates que laque et dore la claque du soleil ?
Tirez un trait ————————— et sur ce trait n’essayez même pas de marcher. Le monde envahit votre viande, débusque les os, les libère. Sud Radio vous annonce un remaniement, ça tombe bien. Vous êtes remanié. Adieu le repos et adieu la lecture du journal au café, la serveuse aux talons qui cliquent ne viendra plus, le café dans la tasse jamais ne tiédira, il n’y aura pas de jour de marché, pas de baiser sous les lampions, vous avez choisi la route, or la mort fait de l’auto-stop, et son pouce est un pieu sur lequel s’empaler. N’espérez pas survivre, prenez le temps de mourir, pensez à tout et à rien, laissez flétrir vos devenirs dans ce tambour de machine à laver qu’est devenue votre Peugeot ou votre Simca, regardez ! le ciel se dérobe ! les champs s’interposent ! et voilà qu’un arbre, dans sa générosité de bois, désigne déjà du bout de sa branche le nid de votre crâne. Comment rester immobile quand on est en feu ?

À travers un hommage, renouvelé tout au long du roman, à Vanessa Veselka et à son premier roman « Zazen », que Claro a édité en français, et bien entendu à J.G. Ballard, qui tôt discerna le potentiel des tôles froissées, nous assistons ainsi, légèrement incrédules initialement, à une aussi formidable que discrète actualisation, à un travail subtil, fureteur et décisif, qui décèle la manière dont Éros et Thanatos, une fois décryptés tout au long des années 1970-1980 par Marcuse, Deleuze, Guattari et Foucault, se sont révélés in fine quelque peu inoffensifs, avant que le banc-test des années 1990 ne leur adjoigne avec Mammon (qui chez les Grecs est d’ailleurs éclaté entre Hermès et Hadès, semble-t-il), triomphateur, muni d’une virulente cohorte d’adorateurs, et autrement conquérant, le troisième larron leur redonnant tout leur potentiel de destruction et de domination, redonnant un sens violemment neuf à l’idée de domination masculine sans doute trop vite enterrée alors.

Elle était autre chose, n’en doutons pas, et sa légende la précédait afin qu’elle n’en soit que l’insolente confirmation. Ceux qui l’admiraient de près, cravate dénouée, poches retournées, se sentaient plus seuls qu’un sexe d’homme dans la poigne d’une femme qui vous sent favorable à l’idée de viol et cache une lame de rasoir entre ses dents. Ceux qui l’avaient aimée de leurs phalanges crispées, de leurs gros doigts bourgeois, ceux qui avaient mouillé du gland et des yeux quand, aux accents du saxo qui pourtant n’avaient rien de salace, elle s’avançait du pas de celle qui piétine, à chaque baiser-semelle, la main du mâle, ceux-là sentaient bien qu’elle ne les aimait pas, pas comme ils l’auraient voulu. Et ils comprenaient à l’instant t de sa disparition, quand les ronds de couleur cessaient de batifoler sur sa silhouette telle de la sonnaille, qu’elle venait en ces lieux pour détruire ce secret qu’ils croyaient si bien gardé – à savoir que leur désir n’était que frousse. Et s’ils avaient eu l’ouïe fine, ils auraient entendu le claquement de son G-string en coulisse, sa manière à elle de leur dire adieu, le son d’une fronde venu parapher leur éviction hors du monde – ce monde que pendant onze minutes elle avait fait semblant de respecter, de magnifier. Elle crevait leurs nuits comme si ces dernières étaient des cerceaux de foutre, dont ils recueillaient, tard le soir, les débris scintillants dans leur mouchoir, tandis que leur épouse souriait en feignant de feuilleter un catalogue de mode. Ils se sentaient alors complices de cette jouissance nauséabonde qui rappelle au maître que, parfois, la trique est boomerang.

Sur un parcours authentiquement brûlant, où le politique et l’intime s’entrechoquent en un étonnant contraste de violence extrême et de douceur feutrée, Claro ne joue à aucun moment à l’essayiste, aussi tentants que soient ses puissants matériaux, mais, poursuivant une trajectoire d’écriture que l’on suit chez lui depuis un certain temps, et que l’on a vue s’accentuer entre « CosmoZ », « Tous les diamants du ciel » et « Dans la queue le venin » (dans un contexte plus frivole, pour ce dernier, en apparence), il atteint un sommet de grâce poétique, se permettant un usage rusé et éclairant de la typographie et de la mise en page, en de bien stratégiques moments, pour nous offrir, à la place d’un désespoir glaçant qui menacerait aisément, un très grand roman de quête personnelle et collective sous le signe de la beauté.

Il est temps de se poser cette question dont seuls, paraît-il, les dieux et les éphémères ont la réponse : est-il possible ::: de disparaître dans la nuit ? En une nuit ? De se trancher les ailes, et non les veines, avec le seul recours des dents, langue rentrée, loin des dernières volontés de la salive, et de faire taire pour ainsi dire le moteur du corps, de défaire ces grappes de noeuds qui n’étranglaient qu’eux-mêmes, d’écraser ce pouls maladroitement greffé au poignet comme si c’était une banale punaise de métal qu’on chercherait à enfoncer dans du noir capiton, les yeux définitivement clos sans que pèse sur eux ne serait-ce que la menue monnaie des regrets

Boussole

Boussole

Boussole
de Mathias ENARD
ed. ACTES SUD

Envers et contre tout, sublime et rusée,  la belle résonance plutôt que l’infâme prétendu choc entre civilisations.

Publié chez Actes Sud le 20 août 2015, le neuvième texte de Mathias Énard propose à la fois le flamboyant contrepoint et le rusé complément de son « Zone » de 2008.

Réussissant à nouveau l’art subtil du décalage, de l’invention d’une position de narration curieusement excentrée, pour nous parler de nous et de notre monde à chacun, un musicologue autrichien, spécialiste des influences orientales dans la musique classique, succède ainsi à l’agent secret franco-croate de « Zone » ou au jeune Marocain féru de polars de « Rue des voleurs ».

Je lui ai rafraîchi la mémoire, oui, je suis Franz Ritter, nous nous sommes déjà vus à Damas avec Sarah – ah bien sûr, le musicien, et j’étais déjà tellement habitué à cette méprise que je répondis par un sourire un peu niaiseux. Je n’avais pas encore échangé plus de deux mots avec la récipiendaire, sollicitée par tous ses amis et parents que j’étais déjà coincé en compagnie de ce grand savant que tout le monde, en dehors d’une salle de classe ou d’un conseil de département, souhaitait ardemment éviter. Il me posait des questions de circonstance sur ma propre carrière universitaire, des questions auxquelles je ne savais pas répondre et que je préférais même ne pas me poser ; il était néanmoins plutôt en forme, gaillard, comme disent les Français, pour ne pas dire paillard ou égrillard, et j’étais loin de m’imaginer que je le retrouverais quelques mois plus tard à Téhéran, dans des circonstances et un état bien différents, toujours en compagnie de Sarah qui, pour l’heure, était en grande conversation avec Nadim – il venait d’arriver, elle devait lui expliquer les tenants et aboutissants de la soutenance, pourquoi n’y avait-il pas assisté, je l’ignore ; lui aussi était très élégant, dans une belle chemise blanche à col rond qui éclairait son teint mat, sa courte barbe noire ; Sarah lui tenait les deux mains comme s’ils allaient se mettre à danser. Je me suis excusé auprès du professeur et suis allé à leur rencontre ; Nadim m’a aussitôt donné une accolade fraternelle qui m’a ramené en un instant à Damas, à Alep, au luth de Nadim dans la nuit, enivrant les étoiles du ciel métallique de Syrie, si loin, si loin, déchiré non plus par les comètes, mais par les missiles, les obus, les cris et la guerre – impossible, à Paris en 1999, devant une coupe de champagne, de s’imaginer que la Syrie allait être dévastée par la pire violence, que le souk d’Alep allait brûler, le minaret de la mosquée des Omeyyades s’effondrer, tant d’amis mourir ou être contraints à l’exil ; impossible même aujourd’hui d’imaginer l’ampleur de ces dégâts, l’envergure de cette douleur depuis un appartement viennois confortable et silencieux.

Bien loin en apparence du fracas historique des combats, des coups tordus et des atrocités qui rythmaient si étrangement et si diaboliquement « Zone », « Boussole » évoque au contraire la douceur cultivée qui parvint durant des siècles, contre les vents et les marées des invasions et des croisades réciproques, à irriguer la musique et les arts, de part et d’autre de la Méditerranée orientale et du Bosphore, la ville de Vienne n’ayant certainement pas été choisie par hasard, pointe extrême de l’avance militaire ottomane en Europe, pour résonner, avec Paris dans un autre registre, face aux trois cités emblématiques d’Istanbul, de Damas et de Téhéran, au fil d’un chahut apparent que décryptent ici non pas diplomates et militaires – ou en tout cas, pas au premier chef – mais archéologues, anthropologues, peintres, musiciens et historiens d’art.

La question qui hantait Sarah après notre visite du Musée juif, c’était celle de l’altérité, de quelle façon cette exposition éludait la question de la différence pour se centrer sur des « personnalités éminentes » qui ressortissaient au « même » et une accumulation d’objets dénuée de sens qui « désamorçait », disait-elle, les différences religieuses, cultuelles, sociales et même linguistiques pour présenter la culture matérielle d’une civilisation brillante et disparue. Cela ressemble à l’entassement de scarabées fétiches dans les vitrines en bois du musée du Caire, ou aux centaines de pointes de flèches et de grattoirs en os d’un musée de la Préhistoire, disait-elle. L’objet remplit le vide.

Au fil de ce formidable conte à tiroirs – présence secrète des « Mille et une nuits » oblige -, les amatrices et amateurs du grand « Quatuor de Jérusalem » d’Edward Whittemore reconnaîtront, sans recours au fantastique diffus ici, la trame intense qui lace et entrelace néanmoins, à chaque étape de l’histoire, le politico-militaire et l’artistico-culturel, comme en témoigne entre bien d’autres la haute figure d’Aloïs Musil, explorateur, écrivain, agent secret, archéologue et cousin de Robert Musil.

Il gagnait beaucoup d’argent, arpentait la Syrie dans un 4×4 blanc impressionnant, passait de chantiers de fouilles internationaux à la prospection de sites hellénistiques inviolés, déjeunait avec le directeur des Antiquités nationales syriennes et fréquentait de nombreux diplomates de haut rang. Nous l’avions accompagné, une fois, sur l’Euphrate, dans une visite d’inspection au milieu du désert derrière l’atroce ville de Raqqa, et c’était merveille de voir tous ces Européens suer sang et eau au milieu des sables pour diriger des commandos d’ouvriers syriens, véritables artistes de la pelle, et leur indiquer où et comment ils devaient creuser le sable pour en faire renaître les vestiges du passé. Dès l’aube glacée, pour éviter la chaleur de la mi-journée, des indigènes en keffieh grattaient la terre sous les ordres de savants français, allemands, espagnols ou italiens dont beaucoup n’avaient pas trente ans et venaient, gratuitement le plus souvent, profiter d’une expérience du terrain sur un des tells du désert syrien. Chaque nation avait ses sites, tout au long du fleuve et jusque dans les terres mornes de Jéziré aux confins de l’Irak : les Allemands Tell Halaf et Tell Bi’a qui recouvrait une cité mésopotamienne répondant au doux nom de Tuttul ; les Français Doura Europos et Mari ; les Espagnols Halabiya et Tell Haloula et ainsi de suite, ils se battaient pour les concessions syriennes comme des compagnies pétrolières pour des champs pétrolifères, et étaient aussi peu enclins à partager leurs cailloux que des enfants leurs billes, sauf quand il fallait profiter de l’argent de Bruxelles et donc s’allier, car tous se mettaient d’accord quand il s’agissait de gratter non plus la terre, mais les coffres de la Commission européenne.

C’est en associant le supplice de Tantale amoureux, ici au très long cours, d’un roman universitaire digne de David Lodge (fort justement cité par le narrateur) et le labyrinthe qu’aurait tissé un Roberto Bolaño moyen-oriental ou balkanique (là aussi, l’auteur qualifiant au détour d’une phrase son héroïne Sarah de « détective sauvage » nous distille les indices justement nécessaires) que Mathias Énard développe pour nous cette spirale hypnotique, ni glose ni exposition gratuite, mais bien conduite forcée – comme l’eau à extraire de sous le désert – vers une sublime résonance entre civilisations, preuves et espoirs à l’appui, revendication ô combien cruciale en une époque qui se laisse convaincre peu à peu d’un choc réel et inéluctable, en y distinguant hélas de moins en moins le masque ricanant de la prophétie auto-réalisatrice entonnée par quelques idéologues moisis de tous bords.

Notre désir est sans remède

Notre désir est sans remède

Notre désir est sans remède
de Mathieu LARNAUDIE
ed. ACTES SUD

De quoi un ange hollywoodien déchu est-il vraiment le nom ?

Publié en août 2015 chez Actes Sud, le septième texte de Mathieu Larnaudie démontre avec un singulier éclat à quel point cet auteur compte résolument parmi les quelques contemporains, finalement assez peu nombreux, capables d’extraire avec acuité et élégance la substance même de figures emblématiques de notre présent, qu’elles surgissent du passé ou de l’actualité, qu’elles soient conscientes ou non de leur statut d’icône potentielle de quelque chose d’essentiel.

« Les effondrés » (2010), à partir de quelques dizaines de financiers – flamboyants ou discrets – des années 1990 et 2000, confrontés à la Crise de 2008, saisissait comme rarement l’avidité trop souvent insatiable et la terrifiante fragilité morale et cérébrale du capitalisme contemporain. « Acharnement » (2012), à partir d’un zoom impitoyable sur un écrivain, « plume » à louer, traquait sans ménagements la disparition du sens de la parole politique – et partant, de l’action -, mort de se jeter sans cesse dans le vide. « Notre désir est sans remède » s’appuie avec une extrême intelligence sur la figure déjà (relativement) connue de l’actrice hollywoodienne Frances Farmer pour remonter à l’une des racines essentielles de ces phénomènes contemporains : ces années 1930-1950 où le spectacle s’affirme industrie, où la révolte cède le pas au conformisme fondamental, où l’honnêteté intellectuelle se voit contrainte de s’effacer devant le faux patriotisme du vrai argent organisé.

La lumière n’exauce pas les corps, elle les massacre.
La main de l’éclairagiste qui agrippe la poignée du projecteur et, pour préparer l’entrée dans le champ de l’actrice dont il va illuminer le mouvement, fait pivoter sur son axe la caisse de métal d’où  jaillit le faisceau aveuglant, cette main n’est pas moins cruelle que celle du tueur à gages qui pointe une arme à feu ou qui abat une arme blanche, ni moins impitoyable que celle du bourreau qui actionne le courant de la chaise électrique. Elle est l’instrument assermenté d’une loi sauvage : elle livre un être en pâture à notre regard.
Ni partenaire ni décor, rien ; le plus extrême dénuement ; l’image décharnée – réduite, comme on dit à sa plus simple expression : il nous faudrait ainsi imaginer une femme seule avec sa robe noire, les épaules et le visage diaphanes, préparés à scintiller, qui s’avance au centre du plateau, dans la crudité géométrique de l’espace découpé pour elle par la lumière. Elle se fige à l’emplacement exact que le metteur en scène lui a désigné, attribué, où il a pensé sa présence ; et les rayons comme des lames lacèrent sa peau fardée.

Pour nous conter et nous éclairer le tragique destin de l’actrice en ascension puis déchue, et pour nous décanter les représentations qu’elle incarne, Mathieu Larnaudie se tient à distance aussi bien du voyeurisme finalement assez vide de sens de Kenneth Anger et de son « Hollywood Babylone », que de la drôlerie malicieuse et décapante de James Lever et de son « Moi, Cheeta », pour venir serrer au plus près la réalité symbolique, sociale à coup sûr, mais plus encore politique, de cette rébellion, de ce refus d’obéissance passager à une loi incarnée dans la stupidité du blackout de la fin 1942, entraînant ce qui fut pudiquement appelé des « difficultés juridiques », avant de se muer purement et simplement, dans l’Amérique triomphante de l’après-guerre, en internement forcé et en traitement psychiatrique lourd.

C’est ici que les films sont écrits, négociés, tournés, montés, retouchés, et d’où ils partent à la conquête de la Nation, à la rencontre d’un peuple pour en irriguer les consciences et y véhiculer la bonne parole, celle bienfaitrice, qui commande aux bonheurs de l’american way of life et raconte les récits qui la fondent. Cette même année – l’homme au cigare connaît les chiffres – plus de cent millions de citoyens se sont massés dans ces salles noires qui, serties au cœur battant de chaque ville, sont alors, dit-on, les nouvelles cathédrales de l’humanité. La foule des spectateurs y vient pour son édification aduler la geste de saints dont une bonne partie est remplacée chaque saison, canonisée de neuf pour les besoins de la cause et pour la multitude, autrement dit pour nous qui trouvons notre extase à n’être plus rien d’autre qu’un simple regard, avidement dardé sur les icônes façonnées au secret du gigantesque sanctuaire où œuvre une armée de scribes, d’artisans, de casuistes et de peintres d’un genre nouveau, et dont l’homme au cigare et au borsalino est quelque chose comme, à la fois, l’intendant, l’ingénieur et l’archimandrite.

Dans un jeu absolu de pouvoir – quand bien même il cherche à se dissimuler sous des paillettes et des slogans confortables -, l’actrice dévoile, dans le travail puissant et curieusement poétique de Mathieu Larnaudie, l’essence globale du rêve hollywoodien, de la contrepartie carcérale du miroir aux alouettes tendu à une nation entière, puis au monde.

Il commente à l’emporte-pièce les nouvelles du monde (le monde restant généralement circonscrit à quelques kilomètres alentour), les ragots du jour amplifiés à sa guise et tordus selon les besoins de son éloquence particulière – mais, après tout, faire subir des torsions à la réalité est son métier. Les autres studios, un par un, en prennent pour leur grade. Quand il rit, son corps est secoué par un tressautement qui fait crisser le cuir de son fauteuil et l’oblige à s’agripper aux accoudoirs. Il dispense à la ronde ses anathèmes et ses congratulations ; dans l’assistance, il compte bien sûr ses souffre-douleurs et ses favoris, qui tous connaissent leur partition, le personnage dont ils se doivent d’endosser les attributs, et s’en acquittent avec la docilité calculatrice dont est tissé le quotidien de toutes les cours – puisque les empires sont des théâtres : celles et ceux qui essuient ses remontrances ou ses sarcasmes savent aussi qu’ils ne sont pas les moins nécessaires ni les moins chers au cœur du patron qui, ainsi, assied son pouvoir à leurs dépens et, grâce à eux, rappelle chaque soir à ses visiteurs, aux réalisateurs, aux stars même que, s’il accepte volontiers sur les plateaux d’être relégué au second plan et de s’effacer derrière d’autres volontés que la sienne, ici, au cœur du sanctuaire, là où se prennent les décisions, dans l’œil du cyclone du spectacle, il est bien l’unique maître de la loi sauvage.

Dans une langue sans doute plus accessible et moins torturée que celle, magnifique, des « Effondrés », Mathieu Larnaudie signe ici un très grand roman, d’une lucidité presque terrifiante sous ses apparences de récit calme et comme apaisé par le temps qui passe, qui nous inclinerait subrepticement à croire que le sens politique de cette vie écrasée et domptée, presque lobotomisée (même si ce traitement-là fut évité de justesse à Frances Farmer), se serait effacé dans la joie béate de la consommation d’image et de loisir. Citant, avec le Javier Cercas de « L’imposteur » (qui fait de cet extrait de « Requiem pour une nonne » l’un des leitmotivs de son texte saisissant), William Faulkner, on peut ainsi, au contraire, se souvenir que « le passé ne meurt jamais et qu’il n’est même pas le passé ».

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