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Carénage

Carénage

Carénage
de Sylvain COHER
ed. ACTES SUD

Carénage

Carénage
de Sylvain COHER
ed. ACTES SUD

De cette incursion dans le mental obsessionnel d'un motard de haut vol, Sylvain Coher a su faire une expérience littéraire de toute première force.

Non seulement le rendu de la vitesse, de la route, des sensations et de l'extrême attention indispensable à ce niveau, en véritable mode "caméra subjective", est-il particulièrement impressionnant, mais la construction du personnage, toute en flashbacks simples et très efficaces, a aussi une bien fière allure.

Derrière la rivalité apparente entre la moto ("L'Élégante") et l'amante ("La Passagère") dans le cœur et l'esprit du héros Anton, ce qui nécessite presque à soi seul le déplacement jusqu'à ce livre est une prouesse qui vous saisira à la page 100, et vous scotchera littéralement. J'ai rarement observé une telle audace, et de telles conséquences, dans le renversement brutal du point de vue de la narration... Là où l'on croit longtemps avoir affaire à une obsession, on en découvre brutalement une autre, de couleur bien différente...

Écrit comme une poésie tragique, avec un souffle insensé, ce roman à 100 chevaux ne doit pas être ignoré plus longtemps. Et ce n'est pas par hasard qu'il figurait aussi sur la liste de Claro, libraire invité chez Charybde pour octobre 2011.
 

[ ... et Charybde 1 approuve. ]

Le dragon Griaule

Le Dragon Griaule

Le Dragon Griaule
de Lucius SHEPARD
ed. LE BÉLIAL'

Lucius Shepard crée cet assemblage romanesque à partir d'une nouvelle de 1984, L'homme qui peignit le dragon Griaule, dans laquelle un dragon extrêmement puissant, long de plusieurs kilomètres, a été paralysé au cours d'une ancienne bataille, quasiment dans la nuit des temps, devenant ainsi peu à peu à la fois un très encombrant élément du paysage (sur lequel poussent arbres, fleurs ou mousses) et une source pernicieuse d'influence, psychologique ou magique, sur les habitants voisins.

La métaphore, si elle peut effrayer de prime abord (et particulièrement le lecteur non aficionado de "fantasy à dragons"), est superbement conduite et écrite par Shepard (et traduite avec finesse et justesse par Jean-Daniel Brèque). Un peu comme chez Yves et Ada Rémy, une fois la prémisse fantastique installée, elle devient toujours plus discrète, laissant le récit se concentrer sur situations et personnages. On explorera ainsi la faune qui vit dans le dragon, et les curieux adorateurs humains qui y évoluent, dans La fille du chasseur d'écailles (1988), au style encore plus abouti que dans la nouvelle initiale, puis la manière dont l'influence du dragon se développe dans les esprits des humains avoisinants et peut même "être utilisée", dans Le Père des pierres (1989) (qui constitue aussi une nouvelle policière au brio machiavélique), avant de revenir sur les desseins et les plans de ce dragon emprisonné, dans La Maison du Menteur (2003) et dans L'Écaille de Taburin (2010). Le Crâne (2011), conclusion - provisoire ? - de cette histoire au très long cours, renoue, dans un Guatemala contemporain cher à l'auteur et à peine dissimulé, avec la fable politique incisive du début du cycle, en forme d'apothéose cette fois.

En tant que nouvelles isolées, Le Père des pierres et Le Crâne (et dans une légèrement moindre mesure, L'homme qui peignit le dragon Griaule) seraient déjà des réussites majeures. La continuité subtile, les effets de contraste et de résonance à travers le temps et les personnages, permis par l'assemblage des six longues nouvelles, construisent un grand roman à facettes.

Il justifie a posteriori l'ambition de Shepard, dévoilée dans une postface fouillée : "L'idée d'un gigantesque dragon paralysé (...), dominant le monde qui l'entoure grâce à ses pouvoirs mentaux, un monstre vicieux irradiant ses pensées vengeresses et faisant de nous les jouets de sa volonté... voilà qui m'apparaissait comme une métaphore appropriée pour l'administration Reagan, qui s'affairait alors à proclamer qu'un jour nouveau se levait sur notre patrie, à dévaster l'Amérique centrale et à réduire en pièces notre constitution. Cela explique le contenu politique qu'on pourra lire en filigrane dans ces récits. Dans un sens, le cycle de Griaule tourne autour de deux bestioles, un dragon et un président mentalement handicapé dont l'avatar est un monstre immortel... ou vice versa."

La couleur de la nuit

La couleur de la nuit

La couleur de la nuit
de Madison SMARTT BELL
ed. ACTES SUD

Paru presque simultanément aux Etats-Unis et en France en 2011, ce nouveau livre de Madison Smartt Bell a eu un peu de mal à trouver sa place dans son pays d'origine : sa première phrase garde en effet là-bas des allures de tabou puissant : "Comme mon cœur a chanté quand les tours sont tombées ! Une telle poussée de force pure, se tordant, se désagrégeant, s'épanouissant en ce gigantesque astre de ruines avant de jeter au sol toute sa substance... Ces escarbilles semblables à des moucherons qui tournoyaient tout autour s'avéraient être des mortels jaillissant des flammes. Drapés dans le linceul de leurs cris, ils descendaient. Si j'avais su que la mort pouvait en détruire un tel nombre !"

Mae, l'héroïne, a passé plusieurs années au sein d'une secte hippie déjantée dans les années 1970. Musique rock, substances illicites, expériences mystiques, emprise d'un gourou dionysiaque,... l'adolescente y a été durablement transformée, et l'on n'apprendra que peu à peu à quel point, à travers les souvenirs et les actes de la Mae de 2002, prédatrice affûtée dissimulée sous la croupière de Las Vegas, quittant la nuit sa caravane pour tenir les créatures du désert dans la lunette de visée de son fusil... et qu'une image fugitivement entrevue à la télévision le 11 septembre 2001 va relancer dans un processus qu'elle avait oublié.

Les 230 pages de cette étonnante trajectoire d'exorcisme personnel constituent une intense expérience de lecture, durant laquelle, bien souvent, on aura le sentiment que le Riau du Soulèvement des âmes, premier tome de la monumentale trilogie haïtienne du même auteur, oscillant entre raisonnement et abandon aux puissances du vaudou, se tient à nos côtés et à ceux de la narratrice... Smartt Bell poursuit ici, et avec quelle force, son exploration des ressorts du mal, de la sauvagerie et de l'aliénation au sein de nos psychismes...

 

[... et Charybde 1 et 4 approuvent.]

Lanark

Lanark

Lanark
de Alasdair GRAY
ed. MÉTAILIÉ

L'extraordinaire double récit de l'effondrement d'un homme et d'une civilisation par incapacité à aimer.

Publié en 1981 (et en 2000 en français chez Métailié), le premier roman d'Alasdair Gray est de ces œuvres "coups de tonnerre" qui marquent l'histoire de la littérature. Mosaïque complexe, mêlant des registres narratifs extrêmement différents, et pourtant gardant toute sa lisibilité, Lanark se compose de quatre livres, présentés dans l'ordre 3-1-2-4, d'un interlude et d'un épilogue (situé... 65 pages AVANT la fin).

Le livre 3, récit aux confins du fantastique et de l'onirique, a pour protagoniste Lanark, amnésique se découvrant soudain dans la ville d'Unthank, sombre et désenchanté démarquage du Glasgow des années 70, dont les habitants, pourtant soutenus par un welfare state absurde par moments et sans doute déjà presque exténué, développent d'étranges maladies métaphoriques, qui les tuent pourtant tout à fait réellement. Affligé de la "peau de dragon" (dans laquelle le malade se recouvre progressivement d'une carapace jusqu'à mourir à l'intérieur de celle-ci, coupé du monde), Lanark parvient à atteindre l'Institut, gigantesque hôpital en charge du traitement de ces affections, avec un faible taux de succès il est vrai. Sauvé malgré tout, un "oracle", financier repenti, tente alors de lui rendre le récit de son passé...

Lanark n'arrivait pas à dormir. Allongé à la limite de l'éclat lumineux qui entourait l'homme malade, il tourna le dos à la tête osseuse et fit fonctionner la radio sous l'oreiller. Munro avait dit que son institut manquait de personnel, mais celui-ci semblait très nombreux. En dix minutes, Lanark entendit appeler quarante médecins différents, sur un ton indiquant l'urgence, pour leur demander de se rendre dans des lieux et d'exécuter des tâches qu'il était absolument incapable de se représenter. L'une d'elles disait : "Le Dr Gibson est prié de se rendre au cloaque. Il y a résistance sur le bord nord." Une autre disait : "La chambre R-60 demande un ostéopathe. Cas de gazouillis. Que tout ostéopathe libre se rende immédiatement à la chambre de détérioration R-60." Lanark fut fortement décontenancé par un appel qui disait : "Ceci est un avertissement aux ingénieurs de la part du Professeur Ozenfant. Une salamandre explosera en chambre 11 à approximativement 15 h 15." Il finit par éteindre la clameur et tomber dans un demi-sommeil agité.

Les livres 1 et 2 composent le récit de l'oracle, racontant la vie du jeune Duncan Thaw (qui POURRAIT donc être Lanark - sans qu'il y ait certitude) sous la forme d'un "classique" et passionnant roman d'apprentissage, dans lequel l'enfant écossais de la Seconde Guerre Mondiale tente de devenir un artiste reconnu, avant d'échouer plutôt misérablement.

Le livre 4, récit fantasmagorique du retour de Lanark, de l'Institut à Unthank, le voit tenter désespérément d'atteindre une sorte de bonheur personnel tout en sauvant la ville d'Unthank du sombre destin qui lui semble promis, alors que désormais la "créature" (le capitalisme libéral débridé) se déchaîne partout...

Soixante-cinq pages avant la fin, donc, l'extraordinaire épilogue voit la rencontre de Lanark avec son auteur, qui lui expliquera à la fois certains tenants et aboutissants de son histoire, tout en indiquant avec précision ses sources, ses emprunts, ses plagiats et ses "non-plagiats", pour un moment vertigineux de technique littéraire, renvoyant d'ailleurs explicitement au Kurt Vonnegut du Breakfast du champion...

- Je croyais que les épilogues venaient après la fin.
- En général, mais le mien est trop important. Même s'il n'est pas essentiel à l'intrigue, il procure une distraction comique à un moment où la narration en a douloureusement besoin. Et il me permet de faire passer de bons sentiments que je pourrais difficilement confier à un simple personnage. Et il contient des notes critiques qui épargneront aux chercheurs universitaires des années de labeur.


Résonnant puissamment de Kafka, de Cortazar, de Joyce, de Vonnegut, ou encore de Mervyn Peake et de William Blake, influence majeure reconnue par Iain Banks, cette œuvre essentielle d'un romancier qui est aussi un grand artiste plasticien nous confie avec magie le double récit et le feu d'artifice métaphorique de l'effondrement d'un homme et d'une civilisation par incapacité profonde à aimer.

Saturne

Saturne

Saturne
de Serge QUADRUPPANI
ed. LE MASQUE

Saturne

Saturne
de Serge QUADRUPPANI
ed. FOLIO

J'apprécie beaucoup Serge Quadruppani, et pas uniquement parce qu'il est le talentueux traducteur des Wu Ming et de Camilleri et le responsable de la superbe Bibliothèque Italienne aux éditions Métailié.

Romancier trop rare (car il écrit aussi de nombreux essais), il signe en 2010 avec Saturne un admirable thriller désenchanté. Comme le note sur son blog le très souvent pertinent Jean-Marc Laherrère : "il prouve ici qu'on peut écrire un thriller politique, mêlant de très nombreux thèmes d'actualité, sans pour autant être obligé de pondre un pavé de 600 pages." J'ajouterai qu'un bon moyen pour cela est notamment de se refuser à considérer son lecteur comme un idiot semi-analphabète, péché un peu trop souvent familier à certains auteurs de thrillers à succès et au kilomètre...

Un attentat dans une station thermale italienne, à quelques jours d'un sommet du G8 devant avoir lieu à proximité, donne le coup d'envoi d'une spectaculaire partie de billard, dans un univers où l'intérêt (financier) l'emporte sur à peu près tout autre mobile possible... Personnages brossés rapidement, mais tenant fort bien la route (comme dans le meilleur de D.O.A. ou de Dominique Manotti, d'ailleurs), multiples hommages discrets aux maîtres de la littérature italienne contemporaine, incluant la présence d'Andrea Camilleri lui-même, les sources de jubilation ne manquent pas... Le personnage de la commissaire Simona Tavianello dispose également de tous les atouts pour devenir une figure classique dont on ne se lassera pas.


Un succès d'écriture, qui fait encore plus regretter que Serge Quadruppani se consacre autant aux autres... Mais bon, il faut aussi poursuivre la traduction de tous les Wu Ming en français, c'est certain.

Les mers perdues

Les Mers perdues

Les Mers perdues
de Jacques ABEILLE, François SCHUITEN
ed. ATTILA

Contacté pour illustrer la réédition par Attila des Jardins statuaires (et du reste du Cycle des Contrées) de Jacques Abeille, le dessinateur François Schuiten est tombé amoureux de cet univers romanesque si particulier. De l'envie commune des deux créateurs est née cette petite merveille de roman graphique.

Dans une tonalité initialement très "vernienne" (mais d'un Jules Verne qui aurait eu un style riche, imagé, précis et foisonnant à la fois, alliant le meilleur de Gracq et de Jünger), un mystérieux milliardaire finance l'expédition d'une géologue, d'un dessinateur et d'un poète, accompagnés de leur guide-aventurier, vers la région légendaire des "Mers Perdues", dont nul ne sait même si elle existe ou ce à quoi elle pourrait ressembler... Au terme (si l'on peut dire) du périple, une fable sur le passé (ou le futur?) de la terre des Jardins Statuaires...

Brillant exercice littéraire, avec presque une quarantaine de somptueux dessins pleine page qui justifient presque à eux seuls l'acquisition de ce bel objet...

Les barbares

Les barbares

Les barbares
de Jacques ABEILLE
ed. ATTILA

Publié en juin 2011 chez Attila, ce nouveau volume, inédit jusqu'alors, du cycle des Contrées fait écho à la fois aux Jardins statuaires et au Veilleur de jour.

Terrèbre est tombée sous l’offensive annoncée des nomades des steppes, et le narrateur, universitaire local et unique spécialiste du langage des steppes et des jardins, se retrouve en possession du manuscrit qui deviendra justement Les jardins statuaires. Enrôlé par le prince des nomades et sa garde rapprochée dans une quête difficile, à la recherche des personnages-clé du livre, le narrateur reviendra transformé, après nous avoir guidés dans l’inextricable agencement de ces sociétés après invasions et catastrophes, et confié habilement de nouvelles révélations sur plus d’un mystère…

Si Gracq, Jünger et Saint-John Perse résonnent toujours avec bonheur dans le style de ces pages, cette deuxième publication des éditions Attila permet à Jacques Abeille, dans le parcours labyrinthique de son narrateur sur les pas de l’opus précédent, de nous bercer d’étonnantes réminiscences d’un Giono du Chant du monde ou de l’atmosphère paisible, inquiétante et onirique du jeu Myst. Un nouveau bonheur intense de lecture, sans doute encore plus abouti dans son écriture que Les jardins statuaires lui-même, et qui donne ainsi à attendre avec impatience sa suite, La Barbarie.

Le veilleur du jour

Le Veilleur du Jour

Le Veilleur du Jour
de Jacques ABEILLE
ed. GINKGO

Historiquement second tome du cycle des Contrées, paru en 1986, Le Veilleur du jour permet à Jacques Abeille de nous présenter l'autre facette déterminante de l’empire de Terrèbre : sa capitale, située dans le sud-ouest lointain des contrées des Jardins statuaires. À nouveau, un narrateur déraciné, récent immigrant dans cette métropole nourrie de la ville de Bordeaux familière à l’auteur, se voit assigner une étrange mission de « veilleur du jour » dans un édifice qui est beaucoup plus que ce qu’en indiquent les premières apparences… Intrigue amoureuse et érotisme, beaucoup plus marqués dans ce deuxième volume, rythment une trame qui se révèlera aussi au fond beaucoup plus politique qu’il ne semble, où la sombre guilde des Hôteliers et l’empire barbare que l’on avait vu en gestation jouent pleinement leur rôle…

Déroutant par moments, le cheminement est pourtant d’une sûreté implacable, pour une conclusion inattendue, résonnant avec celles du Rivage des Syrtes de Gracq ou du Désert des Tartares de Buzzati

Le style précis et imagé d’Abeille se développe encore, prenant par moments des accents dignes du meilleur Saint-John Perse, et parfois un souffle de l’ironique érudition d’un Borges.

Et cette terrible phrase finale, annonçant à la fois Les Barbares et Les voyages du fils, tomes suivants qui emmenèneront le lecteur dans deux directions distinctes: « Les désastres qui s’ensuivirent appartiennent à l’histoire officielle de Terrèbre. On ne saurait en donner le détail, si vaste est un pays ravagé. »

Les jardins statuaires

Les Jardins statuaires

Les Jardins statuaires
de Jacques ABEILLE
ed. ATTILA

Les jardins statuaires

Les jardins statuaires
de Jacques ABEILLE
ed. FOLIO

Entrer dans l'univers des Jardins statuaires, c'est entreprendre un riche et grand voyage. Depuis 1982, Jacques Abeille a développé, roman après roman, une véritable épopée singulière, où de nombreuses trames s'entrecroisent, associant fondamentalement un cadre "urbain", celui de Terrèbre, capitale de l'empire du même nom, où fourmillent intrigues, mystères, conspirations et affairismes divers, un cadre "campagnard", celui justement des jardins statuaires, où l'on maintient l'art immémorial de la culture maraîchère des... statues !, et un cadre "sauvage" enfin, celui des steppes où rôdent d'insondables barbares, convoitant peut-être les terres de l'empire.

Le roman Les jardins statuaires est la pierre fondatrice de ce cycle foisonnant, où personnages et phrases nous emmènent dans un ailleurs aux légères touches fantastiques, où l'on côtoierait tour à tour les intrigues du Ernst Jünger de Sur les falaises de marbre ou d'Abeilles de verre, les touches finement mélancoliques du Julien Gracq du Rivage des Syrtes, ou encore les flamboyances de la prose poétique du Saint-John Perse d'Anabase ou de Vents.

Une lecture enthousiasmante qui donne immédiatement envie de s'immerger, aux côtés des mystérieux narrateurs, souvent eux-mêmes désemparés face à l'inconnu, dans l'ensemble de ce cycle d'une qualité magique... À poursuivre donc, avec Les Barbares et La Barbarie, dans les somptueuses réalisations qu'en offre désormais l'éditeur Attila, et avec Le veilleur du jour et Les voyages du fils, dans l'édition plus ancienne mais tout à fait correcte qu'en propose Ginkgo Éditeur.

[ ... et Charybde 5 approuve. ]

Bienvenue à Oakland

Bienvenue à Oakland

Bienvenue à Oakland
de Eric Miles WILLIAMSON
ed. FAYARD

Bienvenue à Oakland

Bienvenue à Oakland
de Eric Miles WILLIAMSON
ed. SEUIL

En pleine misère et colère, dans l'Oakland d'aujourd'hui, une curieuse solidarité du quotidien.

Le quatrième roman d'Eric Miles Williamson, paru en 2009, publié en français ces jours-ci, et aimablement fourni en SP début août 2011 par une éditrice judicieuse, est une claque de grande magnitude.

La quatrième de couverture donne une idée très juste de ce dont ils s'agit : États-Unis, de nos jours. T-Bird Murphy, la quarantaine, fils d'immigrés irlandais, se terre dans un box de parking. On le soupçonne d'un crime qu'il n'a peut-être pas commis. Incarnation du quart-monde occidental, T-Bird écrit sa rage. Un long monologue intérieur, animé par les figures de son passé, qui vient tromper sa solitude et mettre des mots sur la violence de l'exclusion.

Le style rageur et précis éclate à lui seul en prouesse : Tu peux me croire, je vis pas ici par choix artistique ou ROMANTIQUE, comme ces écrivains qui frayent avec LE PEUPLE dans les bas-fonds parce qu'ils ont besoin d'un sujet intéressant, ces touristes au grand cœur des entrailles de l'humanité. Écoute-moi bien : je suis pas de la catégorie de ces tapettes bourrées de thunes qui font de l'art parce que c'est SYMPA de traîner avec LE PEUPLE (...), aux snobs condescendants dans leur genre qui écoutent leurs conneries, alors qu'au fond ils se foutent royalement de la petite pute de quinze ans complètement défoncée qui pleurniche devant le journaliste remonté à bloc, plein de COMPRÉHENSION et de COMPASSION. Moi, je suis pas de ces tapettes qui boivent du vin et mangent des sushis, qui se battent pour des causes dont ils ne savent absolument rien (...) et portent des pompes de sécurité parce que c'est BRANCHÉ, alors qu'elles n'ont jamais vu la couleur du béton ou du bitume brûlant, qui s'achètent des jeans délavés et déchirés ou boivent de la Bud parce que c'est COOL, et pas parce que c'est tout qu'ils peuvent se payer.

Le vrai tour de force toutefois consiste sans doute pour Eric Miles Williamson à nous faire partager un profond sentiment de solidarité, d'espoir ténu, parfois dérisoire mais parfois grandiose, au milieu de la misère, de la colère et de l'absurdité d'une société qui réduit plus que jamais les gens en choses. Un livre magnifique. Et dur.

Guerre aux humains

Guerre aux humains

Guerre aux humains
de WU MING 2
ed. MÉTAILIÉ

Une narration déjantée mêlant avec brio des registres très éloignés, dans laquelle la forêt où vit un ermite écologiste devient un champ de farce, où triompheront peut-être... les sangliers mutants !

À côté de leurs ouvrages écrits en commun tels les monumentaux L'Œil de Carafa ou Manituana, les membres du collectif bolonais Wu Ming s'octroient régulièrement des escapades dans des projets en solo.

Guerre aux humains, publié en 2004 (et traduit en français en 2007) est pour l'instant le seul de Wu Ming 2 (Giovanni Cattabriga).

Dans cette narration déjantée et électrique, Marco, un jeune écologiste philosophe, bien décider à accéder à un état supérieur de pouvoir spirituel ("devenir un super-héros"), fuit la ville babylonienne pour prendre le maquis, et vivre dans les bois en troglodyte, adoptant le nom de code "Walden" en référence bien entendu à son héros Thoreau.

Mais ces bois italiens de l'exil sont bien loin d'être aussi tranquilles qu'il l'espérait : en une succession échevelée et enchevêtrée de quiproquos et de télescopages, clandestins en fuite, écoterroristes plus ou moins inspirés, carabiniers aveugles ou matois, enquêteurs avisés, chasseurs, braconniers, et... sangliers mutants ou fous vont tous participer à la construction d'une gigantesque farce, pas si éloigéne de celle de l'Ammaniti de La fête du siècle, farce qui pose néanmoins presque toutes les questions politiques, sociales et écologiques que l'on peut imaginer en ce début de millénaire...

Trop de règles à la con.
Les écriteaux. Les plastrons. Les procès-verbaux.
Boni lorgna les aiguilles de la montre sous l'ourlet de la grosse veste. Il n'y avait pas moyen de commencer à un horaire décent. Interdit avant 10 h. Interdit après 17 h.
Rizzi était un chef d'équipe rigide, scrupuleux. Élu à défaut d'autres choix. Sur quarante chasseurs, le seul avec les qualités requises. Cinq ans d'expérience et le petit diplôme : gestion faunico-cygénétique de l'espèce sangliers.
Avant de tirer les postes au sort, il vérifiait que tout le monde portait les vestes orange avec leur numéro d'équipe. Les fusils devaient être déchargés. Sur le type de canon, il était plus permissif. Utiliser la lisse était une coutume, pas une règle. Quant aux munitions, il évitait de vous fouiller pour le contrôle, mais vous pouviez être sûr que ça lui déplaisait. (...)
C'était comme voyager en Ferrari avec un type qui fait du cinquante en agglomération, ralentit à l'orange et se plaint qu'on mette pas la ceinture. Gonflant. Dès que possible, Lele et Graziano devaient fréquenter le cours provincial. L'expérience, ils l'avaient. Ils remplaceraient le Pinailleur.


Impressionnant de maîtrise, mêlant habilement les registres et les codes du roman noir, du fantastique, de l'essai social, de la comédie politique et de la science-fiction, "sérieux sans se prendre au sérieux" : la devise implicite du collectif Wu Ming est une fois de plus mise en œuvre avec brio.

Gormenghast

Gormenghast

Gormenghast
de Mervyn Lawrence PEAKE
ed. SEUIL

1950 : avec ce deuxième tome, Peake atteint son sommet. L'essence du gothique tordu.

Deuxième volume de la trilogie de Gormenghast, publié pour la première fois en 1950 (en 1977 en français), ce roman de 400 pages représente sans doute le sommet de l'art de Mervyn Peake. Après la fin plutôt raide de Titus d'Enfer, nous sommes projetés quelques années plus tard. Les personnages existent maintenant fermement dans notre esprit, comme de vieux compagnons de voyage, et c'est avec plaisir et familiarité que nous allons accompagner Titus adolescent, ou le docteur Salprune et Lady Gertrude, qui continuent discrètement à réfléchir aux sombres événements du premier tome…

La revue de personnages des six premières pages de Gormenghast est certainement l'un des plus beaux passages de littérature que je connaisse.

Titus a sept ans. Son monde, Gormenghast. Nourri d'ombres ; sevré dans les linges du rituel : ses oreilles vouées aux échos, ses yeux à un labyrinthe de pierre ; pourtant, dans son corps, autre chose - autre chose que cet ombrageux héritage. Car d'abord, et avant tout, il est un enfant.
Des rites plus contraignants que jamais homme n'en conçut luttent contre les ténèbres enracinées. Un rituel du sang ; du sang bondissant. Ces sensations vives ne viennent pas de ses ancêtres, mais de ces foules insouciantes, mille fois millénaires, des enfances de la planète. Le don du sang joyeux. Du sang qui rit quand les dogmes disent : "Pleure". Du sang qui pleure quand les lois sèches ordonnent : "Réjouis-toi !' Ô petite révolution en grandes teintes !

(...)Irma n'écoutait jamais que les cinq premiers mots des périodes quelque peu entortillées de son frère, si bien qu'une quantité respectable d'insultes lui passaient par-dessus la tête. Des insultes qui n'avaient, en soi, aucune méchanceté et qui procuraient au docteur une forme de divertissement verbal sans lequel il aurait dû passer tout son temps enfermé dans son cabinet. D'ailleurs, ce n'était nullement un cabinet, car, bien que les murs fussent tapissés de livres, il ne contenait rien d'autre qu'un fauteuil très confortable et un fort beau tapis. Il n'y avait pas de bureau. Ni papier ni encre. Ni même une corbeille à papiers.

Ce volume est aussi, sans doute plus encore que le premier, l'illustration parfaite de cet humour noir et tordu, par lequel – comme il me semble avoir lu Iain Banks le rappeler à l'occasion – toute possibilité atroce qui existe, a des chances de se matérialiser…

L'édition Phébus de 2000, reprise en Points Seuil, nous offre en prime une utile préface de Patrick Reumaux.

Titus d'Enfer

Titus d'enfer

Titus d'enfer
de Mervyn Lawrence PEAKE
ed. SEUIL

Titus d'Enfer

Titus d'Enfer
de Mervyn PEAKE
ed. PHEBUS

Titus d'enfer

Titus d'enfer
de Mervyn Lawrence PEAKE
ed. STOCK

1946 : le premier volet de la trilogie qui marque le sublime aboutissement du gothique.

Publiée en 1946 (en 1974 en français), la première partie de la trilogie de Gormenghast fait comprendre au lecteur, dès ses premières pages, qu'il va vivre un moment exceptionnel.

Le roman démarre avec la naissance de Titus d'Enfer, héritier de Gormenghast - cette gigantesque et labyrinthique forteresse sans âge, d'apparence médiévale, construite au milieu du pays -, fils du mélancolique Lord Tombal et de la formidable Lady Gertrude, grande amoureuse des chats et des oiseaux, petit frère de leur énigmatique fille adolescente Fuchsia, neveu des deux tantes jumelles Cora et Clarice, et parmi un bon nombre de serviteurs plus ou moins spécialisés, parmi lesquels on compte le docteur Salprune, médecin du château, Monsieur Craclosse, majordome personnel de Lord Tombal, Nannie Glu, la vieille nurse de la noble famille, ou encore Lenflure, le monstrueux chef des non moins énormes cuisines.

Débordant d'humour noir, de descriptions subtilement horrifiantes et de grandeur gothique, ce roman proprement extraordinaire communique, tout au long de l'histoire, un sentiment d'urgence, au sein d'un environnement semblant pourtant lent et replié sur lui-même - et c'est l'une des autres merveilles de ce livre, qui a influencé tant d'écrivains majeurs de la fin du XXème siècle.

Les vieux jouets de Fuchsia, ses livres et des coupons d'étoffe colorée s'entassaient aux quatre coins de sa chambre, au centre du second étage de l'aile ouest du château. Un lit de noyer occupait toute la longueur du mur dans lequel s'encadrait la porte. En face, les deux fenêtres triangulaires donnaient sur les remparts où, un mois sur deux, à la pleine lune, les maîtres sculpteurs des huttes d'argile venaient se promener au soleil couchant. Au-delà des remparts s'étendaient les pâturages, puis les bois d'Épines qui grimpaient le long des flancs abrupts de la montagne de Gormenghast.
Fuchsia avait couvert les murs de sa chambre d'impérieux coups de fusain. À chaque extrémité de la pièce, le plâtre du mur était resté couleur de corail. Elle n'avait fait aucun effort pour le décorer. Elle ne dessinait que dans ses moments d'exaltation, lorsqu'elle était en proie à un amour ou à une haine violente, et n'avait aucun sens des proportions. Ses dessins manquaient de subtilité, mais il émanait d'eux une vitalité extraordinaire. Ces images déchaînées transfiguraient les murs au point que les jouets et les livres qui gisaient aux quatre coins de la chambre ressemblaient à de termes monticules.

À noter la superbe préface d'André Dhôtel dans l'édition Phébus de 1998, reprise en poche en Points Seuil.

Rafael, derniers jours

Rafael, derniers jours

Rafael, derniers jours
de Gregory McDONALD
ed. UGE (UNION GÉNÉRALE D'ÉDITIONS)

Ce roman de 1991 de l'auteur de la série de romans policiers Fletch est sans doute à juste titre son plus connu et célébré en France, bien qu'il soit plutôt atypique dans son œuvre.

La quatrième de couverture de l'édition 10/18 décrit fort justement ce dont il s'agit : "Il est illettré, alcoolique, père de trois enfants, sans travail ni avenir. Il survit près d'une décharge publique, quelque part dans le Sud-Ouest des États-Unis. Mais l'Amérique ne l'a pas tout à fait oublié. Un inconnu, producteur de snuff films, lui propose un marché : sa vie contre trente mille dollars. Il s'appelle Rafael, et il n'a plus que trois jours à vivre..."

Difficile de sortir indemne de ce roman, brûlot de 190 pages, d'une rare noirceur (pour le lecteur) - pourtant présenté sur un ton presque léger (pour le protagoniste), rendant de ce fait encore plus quasi-insupportable le sort qui lui est fait, dans un univers où il ne semble vraiment y avoir aucune issue... La dernière page et le dessin qui conclut le livre sont même, ensemble, un vrai chef d'œuvre d'humour noir, dans leur brièveté...

Du grand art de romancier noir - et donc social et politique bien entendu. A rapprocher du très réussi Bienvenue à Oakland d'Eric Miles Williamson, paru à l'automne 2011 chez Fayard, sans doute plus fouillé toutefois.

 

[ Un coup de coeur total CHARYBDE. ]

La prière d'Audubon

La Prière d'Audubon

La Prière d'Audubon
de Kôtarô ISAKA
ed. PHILIPPE PICQUIER

Enfin traduit en français en 2011, chaleureusement recommandé par un lecteur vorace et distingué de notre librairie, le premier roman d’Isaka Kôtarô mérite largement un détour sur des terres proches de celles du Murakami Haruki de Kafka sur le rivage, tout en en étant subtilement différentes.

Le parcours initiatique d’un jeune informaticien japonais, transporté brutalement sur une île « secrète » coupée du reste du pays depuis le début de l’ère Meiji sert de toile de fond à une interrogation profonde sur les relations entre Japon et Occident, à une réflexion intense sur le rôle social de chacun au sein d’une communauté, à une mise en perspective rusée de l’amitié et de l’amour, et même à une semi-parodie du policier psychopathe que ne renierait pas le Kitano Takeshi de la grande époque.

Une réussite éclatante, qui fait espérer que sans tarder, les précieuses éditions Picquier vont entreprendre la traduction de plusieurs autres des onze romans de l’auteur… et ce d'autant plus si la baisse de forme et le début de complaisance de Murakami Haruki, manifestes dans 1Q84, devaient se confirmer.

« « Quand il y a une suite, généralement, les mensonges commencent à s’en mêler. » C’est ce que m’a dit ma grand-mère en sortant du cinéma où on avait été voir ensemble Alien 2. (…) À sa façon de s’exprimer ce jour-là, j’ai conclu qu’elle avait pris Alien, le premier film de la série, pour une histoire vraie. »

 

[... et Charybde 1 approuve...]

Rouge gueule de bois

Rouge gueule de bois

Rouge gueule de bois
de Léo HENRY
ed. LA VOLTE

Avec ce premier roman solo, venant de paraître à La Volte, de Léo Henry, créateur avec Jacques Mucchielli (et l’illustrateur Stéphane Perger) de l’univers post-industriel aux confins désertiques de Yama Loka Terminus et de Bara Yogoï, nous lisons un véritable coup de maître. 246 pages de récit débridé, assorties d’un index alcoolisé aussi surréaliste que jouissif, et de précieuses « notes de conception », pour nous faire partager les derniers jours (imaginés) de l’écrivain (réel) Fredric Brown, bien connu des amateurs de SF, même s’il fut avant tout un producteur de polars, récompensé dès son premier roman en 1947 par le prestigieux prix Edgar Allan Poe.

En 1965, alors qu’Edwin Aldrin s’attelle à la colonisation américaine de la Lune, la fin du monde survient en quelques semaines,… par « dissolution » du réel, dans lequel en profitent pour évoluer plusieurs créations littéraires de Fredric Brown lui-même, et quelques « re-créations » malignes de Léo Henry… L’occasion pour l’écrivain, en compagnie de son nouvel ami Roger Vadim (oui !), à la recherche de son épouse Jane Fonda / Barbarella, obligée de se planquer car poursuivie par une association FBI / Reine Noire de Sogo, de parcourir en tous sens les régions désolées qui s’étendent entre l’Arizona et la Basse Californie mexicaine, pour une sorte de Fear and Loathing in Las Vegas puissance deux (au moins). On pense en effet inévitablement à Hunter Thompson (et peut-être encore davantage au film de Terry Gilliam) lorsque les deux compères, réunis dans cette virile amitié cimentée par l’excès incessant de boissons diverses, multiplient les rencontres saugrenues et pourtant si… nécessaires !

Avec de véritables « morceaux de bravoure » tels que la conception d’un crime parfait par l’auteur de polars, l’échange de joyeuses propagandes Est-Ouest à l’occasion de la conquête de la Lune (ici avancée de quatre ans), la nuit avec Barbarella, dans son vaisseau spatial, sur une aire d’autoroute, l’assaut en règle, par les « forces du Mal », d’une communauté hippie à San Diego, les tendres et… ennuyeux échanges avec l’inlassable épouse Elisabeth Brown, la délicate rencontre avec un gang de bikers anthropophages, le périple mexicain avec une chèvre amicale dans un mini-bus Volkswagen bondé, ou encore, apothéose, la longue et « sérieuse » discussion finale entre Fredric Brown et son personnage George Weaver (le héros du roman The Far Cry, 1951), extraordinaire mise en abîme, très « tongue-in-cheek », du métier d’écrivain et de créateur.

À lire et relire pour le plaisir de ces innombrables citations, digressions, boutades et autres délires, beaucoup plus finement ajustés que l’impression d’aléa baroque pourrait le laisser croire !

« … Aldrin a déclaré se réjouir, heureux par avance de prouver sous peu aux bigots et aux cancrelats que la terre n’était pas plate et qu’elle tournait bien autour du soleil. Avec son franc-parler coutumier, il a également juré de tout faire pour virer les ruskofs et autres teignes communistes de l’espace intersidéral, après qu’avec son équipe ils auront coiffé au poteau les singes volants liberticides… Du patriotisme, de la gouaille et du rêve étoilé !... Nous écoutons maintenant « Muskrat Ramble » par Lionel Hampton, vous êtes bien partis pour réussir votre vie, restez calés sur 99.8, WKRP, de Cincinnati à Tucson. »
« Et maintenant, un peu de réclame, pour éviter à nos spectateurs les plus mesmérisés de se souiller par excès de rétention urinaire. Nous sommes mercredi 3 juillet 1965, il est sept heures douze sur la côte est, et les États-Unis ont conquis l’espace ! »
« Partout régnait la fragrance primitive et pure de la réalité sans fond, celle du monde au-delà du rideau des apparences, déjà décrite par nombre de Grecs en toge et d’Allemands à favoris, le parfum de la compote de pommes, petite variété acide, peu sucrée, légèrement aromatisée à la cannelle. »
« Si jamais on en réchappe, faisons un film sur tout ceci. Juste pour le plaisir d’en boire les colossaux bénéfices non loin d’un volcan en éruption, le cul dans l’eau tiède d’un atoll. »

 

La littérature nazie en Amérique

La littérature nazie en Amérique

La littérature nazie en Amérique
de Roberto BOLANO
ed. CHRISTIAN BOURGOIS

Hilarant tour de force : la critique littéraire imaginaire de 30 écrivains représentant la littérature nazie sud-américaine !

Ce gros recueil de nouvelles de Roberto Bolaño, publié en 1996, typique du versant borgésien et du caractère violemment politique de son œuvre, tel qu'ils s'exprimeront surtout in fine dans le formidable 2666, fonctionne en réalité comme un véritable roman.

Ayant inventé de toutes pièces plusieurs dizaines d'auteurs représentatifs de la "littérature nazie sud-américaine", dans leurs moindres détails biographiques et bibliographiques, Bolaño les assemble et les thématise en treize grands chapitres, parcourant ainsi familles littéraires ou individus atypiques, usant de registres de langage variés allant de la "pure" biographe à la critique littéraire journalistique, en passant par l'anecdote amicale, la charge fondée sur des rumeurs, ou encore la notice nécrologique, tissant des liens entre ses personnages, leurs laudateurs, leurs détracteurs et lui-même, avant de conclure par un hilarant (et très pince-sans-rire) récapitulatif bio-bibliographique d'ensemble...

Un incroyable tour de force qui constitue sans doute la meilleure introduction à l'œuvre du poète romancier chilien, éternel exilé au Mexique puis en Espagne.

La nuit ne dure pas

La Nuit Ne Dure Pas

La Nuit Ne Dure Pas
de Olivier MARTINELLI
ed. 13EME NOTE

Olivier Martinelli a réussi un très joli pari avec ce La nuit ne dure pas paru en 2011 aux belles éditions Treizième Note (dont il devient ainsi le premier auteur français). Récit "fictif" de la genèse du jeune et talentueux groupe de rock Kid Bombardos, ce roman constitue un hommage puissant au rock indie comme la France en avait jusqu'ici produit beaucoup trop peu...

Le roman rock chez nous (en dehors du champ SF où il y eut de belles réussites - Le temps du twist de Joël Houssin, ou Furia! de Jean-Marc Ligny - sans parler de l'excellent tout récent Rêves de gloire de Roland C. Wagner) produit trop souvent du constat fatigué, désabusé, nihiliste, de rockers se retournant, plus ou moins désespérés, sur leur jeunesse enfuie.

Rien de cela ici : roman à trois voix "écrit" par les trois frères (en "réalité" par leur oncle), bassiste, batteur et chanteur-guitariste, il vibre de réel, de passion, de lucidité tordue et d'énergie qui déplace les montagnes, même dans les vies chahutées et difficiles à construire des 15-25 ans d'aujourd'hui... Les seuls équivalents qui viennent à l'esprit, pour cette redoutable fraîcheur, sont le meilleur Marc Spitz (celui de How Soon Is Never et de Too Much, Too Late) ou le Douglas Cowie de Owen Noone & the Marauder.

Nul doute qu'Olivier Martinelli sert ici la littérature. Convoquant adroitement les mânes de Fante surtout, de Bukowski aussi et de Kerouac (incidemment), une autre prouesse mérite d'être mentionnée, celle de combler l'espace, de mêler la passion, fût-ce au sein d'une grande cellule familiale, entre la culture des 35-45 ans et celle des 15-25 ans, événement trop rare, qui fait clairement de ce roman, et vraisemblablement de son auteur, de grands témoins de ce que peut être un "passeur"...

CLEER

CLEER

CLEER
de L. L. KLOETZER
ed. DENOËL

CLEER

CLEER
de L. L. KLOETZER
ed. FOLIO

Situant leur roman paru en 2010 dans un univers quasi-contemporain, Laure et Laurent Kloetzer ont réussi une véritable prouesse, inégalée en langue française ces dernières années, et seulement approchée auparavant par Iain Banks dans Le Business (ou dans The Steep Approach to Garbadale, inédit en français)  : communiquer, fût-ce sous une forme par moments quasi-fantasmagorique, le psychisme, le sentiment, le moteur intime des consultants modernes de très haut niveau, ou des "hauts potentiels" des actuelles "entreprises totales".

Avec une grande légereté néanmoins, et une présence fine, subtile, insidieuse, nous suivons les premiers mois de "travail" de deux recrues au sein de CLEER, gigantesque conglomérat du "nouveau capitalisme" dont la devise est "Be Yourself". À travers les véritables enquêtes économiques, psychologiques ou "bureaucratiques" auxquelles sont confrontés Vinh et Charlotte, nouveaux membres du département "Cohésion Interne", nous entrevoyons ce qui fait vibrer et ce qui tente, au sens faustien du terme, les "meilleurs des mercenaires", au-delà de la "simple" quête d'argent et de pouvoir.

L'objet-livre, conçu par Daylon, est magnifique, et en pleine résonance avec le contenu. Un livre étonnant et une grande réussite !

Mantra

Mantra

Mantra
de Rodrigo FRESAN
ed. PASSAGE DU NORD-OUEST

Le sixième roman de Rodrigo Fresan, paru en 2001, accédait à une tout autre dimension que ses ouvrages précédents, pourtant déjà largement époustouflants, et s'installait parmi ces rares chefs d'œuvre de la « littérature monstre ».

À travers l’invention de la famille Mantra et de l’ami du narrateur, Martin Mantra, il ne s’agit ici de rien de moins que de réinventer, rebâtir, re-raconter 1 500 ans d’histoire de la ville de Mexico, en y projetant (presque) tout ce que la culture contemporaine voudrait ou pourrait y placer, et en réajustant l’ensemble du matériau d’une manière toute personnelle, et très significative.

« Nous vivions une époque où l’on se tuait, où l’on mourait pour rendre le monde meilleur. C’est en tout cas ce que pensaient le Père de la Patrie, mes parents et leurs amis, qui le lisaient dans des best-sellers fort éloignés de la non-fiction, et s’étonnaient des années plus tard de la courte distance qui séparait l’exécuteur de l’exécuté et, désormais, de l’exécutif. Nombre d’entre eux sont devenus tout ce qui a anéanti beaucoup de leurs camarades. Ils assistent parfois à des tables rondes, dans des téléviseurs rectangulaires, me semble-t-il. Usés et souriants, pendus à leurs cravates de soie importées, fusillés par les balles perdues de leur passé et interrogeant mal leur mémoire à voix haute – se rappelant d’oublier ce qui leur convient, allant toujours vers la victoire – comme s’ils étaient sûrs de connaître la musique mais pas les paroles d’une chanson qu’ils ont un jour sue par cœur. »

Un roman essentiel, et comme le disait Roberto Bolaño, « un roman sur le Mexique, mais en réalité, comme dans tout grand roman, c’est du passage du temps, de la possibilité et de l’impossibilité des rêves qu’il parle vraiment. »

Zone

Zone

Zone
de Mathias ENARD
ed. ACTES SUD

Zone

Zone
de Mathias ENARD
ed. ACTES SUD

Publié en 2008, Prix du Livre Inter 2009, ce volumineux roman, le quatrième de son auteur, procure un authentique choc à la lecture.

Dans le train entre Venise et Rome, un Franco-Croate, ancien combattant en Slavonie et en Bosnie, puis agent des services secrets français sur tout le pourtour de la Méditerranée (qu’il appelle « la Zone »), se prépare à changer de vie après avoir négocié la remise au Vatican, contre une forte somme d’argent, des documents secrets qu’il a patiemment collectés, au fil des années, à propos d’un certain nombre de conflits, de massacres et d’affaires dans tous les pays de la région, depuis la Seconde Guerre Mondiale au moins… Durant ces quelques heures de trajet ferroviaire, il se remémore, d’une manière totalement décousue, des instants de sa vie comme des moments d’histoire qu’il a fréquentés, en réalité ou en documentation…

Ce monologue intérieur, désordonné, bruissant de mille feux infernaux, de la violence d’une existence et du mélange d’espoir et de désespoir de tout un ensemble de civilisations, sur plus de 500 pages - uniquement entrecoupées des brefs extraits du roman libanais que lit le narrateur, par moments, dans ce train – s’inscrit d’emblée, aux côtés de Joyce, de Woolf, de Faulkner et de Lafferty, dans les monuments de la plus exigeante littérature, celle qui utilise 3 000 ans de culture pour nous parler de notre présent et de notre avenir, en empruntant ces « sentiers qui bifurquent », de Barcelone à Beyrouth, d’Alger à Marseille, de Trieste à Mauthausen, de Vukovar au Caire, de Corfou à Troie, de Jérusalem à Salonique, de Gibraltar à Maïdanek… L’un de mes plus grands chocs littéraires depuis plusieurs années.

Les fusils

Les fusils

Les fusils
de William T. VOLLMANN
ed. ACTES SUD

Sur les traces de l'expédition Franklin de 1845, l'étourdissant roman du grand Nord canadien d'aujourd'hui.

Publié en 1994, et traduit en français en 2006, Les fusils est l'une des œuvres les plus emblématiques, et sans doute parmi les plus attachantes, du prodige américain William T. Vollmann.

Le capitaine Subzéro, un Américain amoureux jusqu'à l'obsession du grand Nord canadien, revisite en pensée, en recherches livresques, puis en partie sur le terrain (lors d'un intense moment de solitude dans une station polaire abandonnée - séjour que Vollmann effectua en réalité) l'expédition maudite de Sir John Franklin, à la recherche du passage du Nord-Ouest, disparue corps et biens en 1845, ainsi que plusieurs des expéditions ultérieures qui tentèrent de découvrir le sort funeste des explorateurs... Au passage, il tombera éperdument amoureux d'une Inuit, et s'immergera dans la culture contemporaine de ce peuple largement déraciné, à la difficile intégration dans le Canada contemporain.

Roman étourdissant, où Vollmann mêle avec un talent consommé le reportage, l'histoire, les réflexions politiques et sociales avec le pur plaisir romanesque échevelé, et parvient à un étrange point de fusion entre ses personnages contemporains et ceux du passé, aux franges de la folie... Une révélation à bien des égards.

Maintenant, pendant que Reepah se gave de poulet et boit sa Rattlesnake, laissons ledit Mr Franklin méditer sur la disette qui suivit ; maintenant, pendant que Jane repousse un faisan farci (elle souffre d'un manque d'appétit), pendant que les marins tournent la manivelle de l'orgue mécanique pour passer les jours d'hiver sur Beechey Island et que Fitzjames, Crozier & Cie vont voir Mr Franklin dans ses quartiers et évoquent ensemble le bon vieux temps parce qu'il ne sert plus à rien de parler du passage du Nord-Ouest tant que la glace ne se brise pas, maintenant Mr Franklin sourit et sert lui-même un autre cordial et le vent hurle au-dessus des têtes et c'est à Seth que revient la tâche de maintenir ouvert le trou de glace en cas d'incendie aussi il s'avance dans le vent en pensant : Si seulement Mr Franklin avait écouté Akaicho alors personne n'aurait eu faim cette fois-ci ! - mais c'est se méprendre car si Mr Franklin n'avait pas réussi à descendre la Coppermine sa carrière aurait été finie... - et les tendons du cou de Seth forment des angles tandis qu'il tourne la tête et pense : Si seulement Mr Franklin avait écouté les voyageurs et rebroussé chemin plus tôt, peut-être même qu'alors les choses se seraient bien passées ! - mais c'est se méprendre car alors ils n'auraient jamais découvert Point Virencor ! - et dans la cabine de Mr Franklin l'atmosphère de ces souvenirs tourne aux congratulations, parce que Mr Franklin a fait des découvertes, n'est-ce pas ? et il est rentré avec tous les officiers sauf Hood, n'est-ce pas ? - et donc nous voilà ici.

Madman Bovary

Madman Bovary

Madman Bovary
de CLARO
ed. ACTES SUD

Deux ans avant le monumental CosmoZ, Claro livrait en 2008 son treizième ouvrage, habile et déjanté comme il se doit. Très fin connaisseur et admirateur du romancier au gueuloir, l'auteur s’incarne, le temps d’un dur et rageur chagrin amoureux, et d'une réécriture alerte et pleine d'humour, non pas uniquement dans le personnage d’Emma Bovary, comme on l'aurait trop vite supposé, mais dans le roman de Flaubert lui-même, prenant tour à tour, en fonction de l'instant ou du besoin, la place d'un personnage, d'un objet, voire d'une scène... Emma, Hippolyte, Homais, tous démontés et reconstruits pour notre grand plaisir...

Tourbillonnant à souhait, intense et précis, moins gigantesque que CosmoZ et moins radical sans doute que Bunker anatomie ou Chair électrique, ce roman constitue pour moi la meilleure introduction possible, toute en plaisir et en jubilation, à l’œuvre exigeante de Claro – et pas uniquement pour les passionnés de Flaubert !

« Oui, le corps d’Emma est une discothèque de province, c’est le Louxor, le Tremplin, le Wake Up ou le Pim’s, bref, un de ces night-clubs où il fait bon s’ébattre et suer sans pour autant recommencer les guerres du Péloponnèse. Une lune d’argent pirouette au plafond et fait rissoler ses lucioles blêmes sur les peaux qui s’imbibent selon des rites savants. »


 

Manituana

Manituana

Manituana
de WU MING
ed. MÉTAILIÉ

Avec Manituana en 2007 (publié en français en 2009 - dans la remarquable Bibliothèque Italienne animée chez Métailié par Serge Quadruppani), le collectif d'écrivains italiens Wu Ming renouvelait l'exploit de Q (en français, L'Œil de Carafa) : construire un roman historique au souffle puissant, rigoureusement documenté, parfaitement orchestré, présentant de vrais personnages qui ne soient pas de fugitives caricatures, tout en s'attachant à mettre à jour "l'envers du décor", de l'histoire communément acceptée, du "récit des vainqueurs".

Ici, loin du XVIème siècle de la Réforme et de la Contre-Réforme en Europe (qui était l'objet de L'Œil de Carafa), les Wu Ming nous emmènent en Amérique du Nord, à la veille de la guerre d'Indépendance qui donnera naissance aux États-Unis. Adoptant en détail le point de vue de colons humanistes et fidèles à la Couronne britannique, et de leurs amis amérindiens préférant un souverain lointain et relativement bienveillant à des colons et marchands ô combien présents, et en quête incessante de terres, d'esclaves et de profits, ils nous livrent une vision crédible, documentée et décapante des mythes fondateurs des treize Colonies, loin en effet des réécritures solennelles qui en seront effectuées par la suite. Avec un "morceau de bravoure" indéniable et une authentique fête du langage, lorsqu'une ambassade iroquoise ira affronter Londres, ses splendeurs et ses bas-fonds, pour être reçue à la cour du roi George...

Poursuivant au fond des buts proches de ceux d'un Vollmann dans Central Europe ou d'un Claro dans CosmoZ, avec des moyens entièrement différents, les Italiens chantres du "New Epic" réussissent à nouveau un grand moment d'histoire des vaincus, et nous donnent peut-être le meilleur roman historique de ces dernières années. Travail salutaire et jouissif à la fois, bien servi aussi par une traduction impeccable de Serge Quadruppani.

 

[... et Charybde 1 et 3 approuvent.]

Cinacittà

Cinacittà

Cinacittà
de Tommaso PINCIO
ed. ASPHALTE

Publié en 2008, traduit en français en juin 2011 par les audacieuses éditions Asphalte, Cinacittà est le troisième roman de Tommaso Pincio (Marco Colapietro). Il y atteint un nouveau sommet, en combinant des prémisses spéculatives relativement simples, mais osées (une Rome de « bientôt dans le futur », victime de canicules insoutenables du fait du réchauffement climatique, se vide de ses habitants d’origine, remplacés par des immigrés chinois), et la maîtrise jubilatoire des confessions apparemment décousues d’un « loser lucide », accusé d’un «crime atroce».

La férocité joyeuse de la caricature (les pires travers, réels ou fantasmés, de toutes les Chinatowns du monde assemblées en un seul lieu, et multipliées à l’envi), la subtilité des perceptions de la décadence progressive, qui s’accélère (la citation d’Hemingway qui hante le roman est emblématique : « D’abord petit à petit, puis d’un seul coup »), et enfin la saveur de la machination qui se dévoile lorsque le monologue du narrateur trouve sa cohérence, composent un mélange détonant, dont les derniers mots du livre fournissent peut-être la clé ironique (mais dont la connaissance préalable ne gênera pas votre lecture !) :

« Bon, je crois avoir tout dit. Il ne manquera que la morale de l’histoire. Chaque histoire doit en avoir une. Concernant le crime atroce dont je viens de vous faire le récit, la morale pourrait être la suivante : LISEZ BEAUCOUP DE BIOGRAPHIES. Une seule ne suffit pas. (…) Lisez-en et offrez-en à vos amis, vous ne pourriez pas leur rendre plus grand service. Si elle vous a plu, offrez-leur la mienne, comme ça vous m’en rendez un, à moi aussi. J’ai de quoi manger, certes. Mais pour le reste, la prison n’est pas un pays de Cocagne. Ici, la vie est chère comme partout ailleurs. »

Un amour d'outremonde

Un amour d'outremonde

Un amour d'outremonde
de Tommaso PINCIO
ed. DENOËL

Datant de 2002, Un amour d'outremonde, second roman de Tommaso Pincio, nous invite à un tour de force, en décrivant de l'intérieur le parcours halluciné, de l’état de Washington à l’Arizona, d’un schizophrène depuis l’âge de 9 ans, obsédé par les body snatchers, vivant de la lente cession de son stock de jouets futuristes, qu'une drogue (jamais nommée, et appelée « l’arrangement »), découverte à travers un ami nommé Kurt, également paumé (mais guitariste, compositeur et parolier - en route au bout d'un moment vers un succès planétaire) – qui ressemble furieusement à un possible Kurt Cobain – soulagera provisoirement de son mal-être avant de le placer sur un aller simple pour l’enfer…

Comme elle s’amplifiera avec Cinacittà, la « méthode Pincio », sans tendresse pour ses personnages, nous fait partager en souriant (parfois très) jaune leur folie intime, fournissant au passage un redoutable prisme sur le décor social environnant… Hilarant et dur à la fois, rempli ici de références pop culture, grunge et cinéma que l’on se plaira aussi à débusquer au fil des pages.

« Et souvent, plus le médicament est efficace et plus ces contre-indications peuvent représenter un danger. C’est une loi universelle. Qui s’applique même au 1er Amendement : de fait, il n’est pas si rare que d’infortunés citoyens se prennent une balle en plein front parce qu’ils vivent dans un pays libre, ou qu’ils perdent tout parce qu’ils n’ont pas bien su se servir de la liberté de chercher le toujours plus qui leur manquait toujours. »

Ouragan

Ouragan

Ouragan
de Laurent GAUDÉ
ed. ACTES SUD

Avec Ouragan,en 2010, le prix Goncourt 2004 nous a livré une vive polyphonie de 188 pages.

Avant, pendant et après le passage du cyclone Katrina sur La Nouvelle-Orléans, nous sommes emportés par les monologues intérieurs de quelques personnages : une centenaire inaltérable, une bande de détenus abandonnés à leur sort puis libérés par la panne d'électricité qui ouvre leur prison, un révérend qui disjoncte dans le chaos, un employé de plate-forme pétrolière qui pagaie à contre-courant pour retrouver la femme qu'il a abandonnée six ans plus tôt... Par moments, Laurent Gaudé donne aussi l'impression de marcher aux côtés du photographe Stanley Greene au milieu des ruines chaotiques de la ville massacrée.

C'est rythmé, c'est enlevé, c'est un peu magique. C'est aussi dur et sans concessions. Il y a là de la misère, de l'abjection, de la désolation, qui rehaussent les (rares mais belles) étincelles d'espoir. Comme dans le regard final de la centenaire, peut-être :

"Je porterai mes sœurs, moi, Josephine Linc. Steelson, toute négresse que je sois, malgré mes cent ans passés car le ciel s'est ouvert et nous avons fait face à notre propre nudité, je porterai les enfants effrayés, ma voix les rassurera et lorsque je mourrai, libre, sur ma terrasse, toujours négresse, à l'instant que j'aurai choisi, lorsque je mourrai, souvenez-vous de moi et gardez le regard droit."

La fête du siècle

La fête du siècle

La fête du siècle
de Niccolo AMMANITI
ed. ROBERT LAFFONT

La fête du siècle

La fête du siècle
de Niccolo AMMANITI
ed. UGE (UNION GÉNÉRALE D'ÉDITIONS)

Publiée en 2009, et tout récemment traduite en français, La Fête du siècle est un nouveau coup de maître de Niccolò Ammaniti. Mélange de farce baroque débridée et de satire sociale d'une grande clairvoyance, ce roman fera aussi irrésistiblement penser les connaisseurs aux mécanismes déployés par le Français Jean-Marc Agrati dans nombre de ses nouvelles.

Sans dévoiler de moments-clé de l'intrigue, disons seulement qu'on trouvera là des sectes sataniques rivalisant pour la notoriété dans leur domaine (clin d'œil possible à la mascarade organisée par le collectif Wu Ming à ses débuts, sous le nom de Luther Blissett), des écrivains à succès - dont l'un des deux principaux narrateurs - et le cortège d'admirateurs plus ou moins sincères qui les entourent, un magnat napolitain vraisemblablement camorriste, un parc naturel reconstitué dans un ex-jardin public en plein milieu de Rome, des joueurs de football, des politiciens, des starlettes, une chanteuse de death metal devenue catholique, et un final apocalyptique dans lequel le deus ex machina est lié aux Jeux Olympiques de 1960 à Rome, cinquante ans plus tôt...

On sort hilare et pensif de cette lecture, réalisant à quel point, sans aucun discours politique explicite, Ammaniti nous fait toucher du doigt et du rire l'effondrement social et humain largement réalisé aujourd'hui, en Italie comme ailleurs.

Lavinia

Lavinia

Lavinia
de Ursula K. LE GUIN
ed. L'ATALANTE

L'art de traiter du "grand" en affectant de parler du "petit", comme souvent chez Le Guin...

Dernier livre en date de la grande Ursula K. Le Guin, publié en 2008 (début 2011 en France), Lavinia compte parmi ces réussites littéraires qui marquent profondément.

Développant avec une grande finesse et quelques partis pris (assez proches au fond de ceux du Baricco de Homère, Iliade - tout cela étant expliqué dans une précieuse postface) le personnage de Lavinia, épouse latine d'Enée selon Virgile, l'auteur reconstruit les origines mythico-historiques de Rome, d'un point de vue féminin bien particulier, lui permettant de souligner avec subtilité le contexte politique, social, religieux et humain de cette "fondation", en insistant notamment, par petites touches, sur les profondes différences entre la construction sociale grecque, et celle, en gestation, de la future Rome.

Tous les ans, au printemps, comme tous les chefs de famille du Latium, mon père parcourait sa maison à minuit avec neuf fèves noires dans la bouche, et quand il les recrachait, il disait : "Ombres, partez !". Et les fantômes qui infestaient la maison mangeaient les fèves avant de retourner sous terre.

(...) Et au crépuscule de l'aube, le lendemain, seule, à genoux dans la boue du Tibre, j'ai vu les grands navires virer pour pénétrer dans le fleuve. J'ai vu mon mari sur la haute proue du premier vaisseau, même si lui ne m'a pas vue. Absorbé dans ses prières et ses rêves, il contemplait le fleuve sombre devant lui. Il ne voyait pas les morts qui bordaient le cours du fleuve à perte de vue, jusqu'à Rome.

(...) Mais à présent la sensation d'être prisonnière avait disparu, en même temps que la honte impuissante. La même certitude qui brillait dans les yeux de mon père m'emplissait moi aussi. Tout se passait comme il se devait et, en me laissant porter par les événements, j'étais libre. Le fil qui me liait au mât avait été tranché. Pour la première fois, j'ai su ce que voulait dire voler, suivre mes ailes à travers les airs, à travers les ans à venir, aller, continuer.

A travers cette figure par moments aussi essentielle qu'une Antigone dans son sens de "ce qui doit être fait", on parcourt aussi bien les phénomènes de "xénophobie instinctive" (et le rôle de l'individu pour lutter contre cela), l'utilisation de la confusion et du mensonge en propagande politique, ou encore la conception ("ultra-moderne") du rôle véritable d'un "chef". Comme souvent chez Le Guin, on est aussi frappé du regard aigu posé sur les phénomènes religieux, durement critiqués, mais toujours respectés.

Enfin, on ne peut que s'émerveiller à nouveau de cet art permettant à l'auteur de toujours traiter de "grands" sujets en affectant de se pencher sur de "petites" et quotidiennes choses... Et de la part d'une dame de 80 ans, s'il vous plaît...

Les soldats de la mer

Les Soldats de la mer

Les Soldats de la mer
de Yves REMY, Ada REMY
ed. DYSTOPIA

Ce livre de 1968, dix ans avant La maison du Cygne, consacrait déjà Yves et Ada Rémy, ce couple d'auteurs pourtant toujours trop méconnus dans le paysage littéraire français.

Dans un univers proche du nôtre, mais pourtant dissemblable, la Fédération s'étend peu à peu, au prix de guerres fréquentes. Entre 1800 et 1850 "de notre calendrier", environ, les Soldats de la Mer nous content, en 17 chapitres comme autant de nouvelles (complétés par deux belles histoires "hors cycle"), l'histoire des combattants de cette expansion, de colonels comme de simples recrues, en autant d'anecdotes où se mêlent inextricablement grande histoire, récit de guerre, de garnison et d'avant-poste et confrontation subtile à des phénomènes "inexplicables".

On pensera bien entendu à E.T.A. Hoffmann (d'ailleurs expressément référencé dans l'une des nouvelles "hors cycle" qui complètent ce volume), à Jan Potocki, voire au Leo Perutz du Cavalier Suédois ou même au Michael Moorcock du Chien de guerre. L'équilibre réussi par les auteurs, servis par un style d'une grande finesse, entre conte, récit de guerre "au plus près" et fable fantastique, est exceptionnel, et le dénouement surprenant, avec sa mise en abyme finale, ne gâche rien.

Comme dit lors d'un dialogue entre un bien curieux général et son non moins bizarre aide de camp :
« - Qu’est-ce que vous avez aujourd’hui , mon garçon ? Je ne vous ai jamais connu si agressif.
- Je suis las, général. Trop de batailles. Trop de shakos dans les fossés, trop de talpacks sur les eaux des marais, trop de casques dans les champs, trop de bonnets ensanglantés, et des toques et des casquettes et des képis et des chevaux morts et des équipages ruinés. La guerre est triste.
- La guerre est belle.
- La guerre est triste.
- Silence, mon garçon ! Je suis un petit bonhomme graisseux et probablement assez dégoûtant. Je suis habillé comme un paltoquet et vous qui avez l’élégance d’un épouvantail, n’en manquez certes pas à mes côtés, mais je connais la beauté des bataillons en marche, la grandeur d’un escadron qui charge, l’incomparable, le vertigineux décor de la guerre.
- Je connais aussi les quatre armées qu’elle laisse sur ses champs de bataille, une armée de morts, une armée de pleureuses, une armée de bandits et une armée de pauvres. »

[Un coup de coeur total CHARYBDE]

Killing Kate Knight

Killing Kate Knight

Killing Kate Knight
de Arkady KNIGHT
ed. CALMANN-LÉVY

Killing Kate Knight (que l’on peut entre nous appeler de son vrai nom, n’en déplaise aux juristes de l’éditeur : Killing Keira Knightley) constitue un défi superbement réussi. J’ai rarement lu, en 500 pages, un tel déchainement stylistique (on connaissait certes les capacités de superbes saillies d’Arkady Knight, l’une des plumes critiques les plus acérées de feu Le Cafard Cosmique), associé à une intrigue vertigineuse (plusieurs fois, on frôle la perte totale de repères, mais non, le rétablissement survient toujours à temps – brio !), et à une réflexion passionnante sur, notamment, le SENS du cinéma dans notre société.

Goûter tout le sel du roman suppose sans doute (mais ce n’est PAS indispensable) une solide culture du cinéma « moderne » (la filmographie de Keira Knightley sera un plus évident !) – et un certain goût pour les « action flicks » (néanmoins très solidement campés ici par la seule magie du verbe !), qui servent de toile de fond au roman proprement dit. Histoire d'enlèvement, de psychose, de combats, d'arnaques, de victimes et d'uniformisation du monde : Killing Kate Knight est tout cela.

Et ce final, ah, ce final ! « Je ne m’en sens pas la force, mais pas à pas, j’entame une lente danse – les lueurs de l’aube qui baignent mon corps nu, les ailes du vent qui soulèvent mes membres endoloris et la neige qui les précède – et je continue de danser, malgré la faim, la soif, la souffrance, pleine de rage et de souvenirs, je danse, luttant pour que l’écho de ma présence ne s’efface pas à son tour de la mémoire de ce monde, je continue de danser pout toutes les K-girls de tous les mondes. »

Pour un premier roman, l’auteur déploie un impressionnant métier. C’est par le jeu matois de ses narrateurs entremêlés et de ses incises obliques qu’il parvient à un double tour de force : discourir beaucoup, au milieu des voix et des monologues intérieurs, sans jamais pontifier – et dégager une authentique tendresse complice, au milieu des mitraillades, des éventrements et des enlèvements.

Et si P.K. Dick était encore parmi nous, il saurait : Keira Knightley EST un Palmer Eldritch bienveillant, même si c’est largement malgré elle. Et d’ailleurs : « N’oublie pas : you are what you read, you are what you watch. »

[ ... et Charybde 1 approuve. ]

Plage de Manaccora, 16 h 30

Plage de Manaccora, 16h30

Plage de Manaccora, 16h30
de Philippe JAENADA
ed. SEUIL

Jaenada et sa famille échappent de justesse à un grand incendie de forêt. Il en tire ce grand roman hilarant.

Philippe Jaenada renouvelle régulièrement la prouesse de réussir de grands romans, provoquant un rire authentique quasi-permanent durant la lecture, à partir d'un je-ne-sais-quoi et d'un presque-rien dont le seul contenu serait affligeant d'insignifiance chez la plupart des autres écrivains.

Plage de Manaccora, 16 h 30, son sixème roman, paru en 2009, reste mon préféré à ce jour. C'est ici qu'il atteint son sommet dans cette tentative de montrer à quel point le cerveau humain, nourri de culture générale, d'histoire personnelle, d'idées, de sentiments, de passions, peut produire un invraisemblable monceau de pensées, vagabondes ou non, en quelques instants, et ce, quelle que soit la situation ou l'ampleur de la crise à un moment donné.

Fondé sur une aventure réellement vécue par l'écrivain et sa famille (à savoir se retrouver pris dans un gigantesque incendie méditerranéen lors de vacances en Italie du Sud), ce roman en constitue la démonstration hilarante, servi par ces phrases à rallonge et ces digressions imbriquées dans jusqu'à quatre niveaux de parenthèses qui servent désormais d'heureuse marque de fabrique à Philippe Jaenada.

Je suis resté quelques secondes horrifié (gourde hypnotisée, je dois reconnaître - mais on ne peut pas m'en vouloir), prenant véritablement conscience de la monstruosité de l'ennemi qui se déployait : des kilomètres de feu féroce contre nous, toute une région enflammée qui se dressait contre nous, petites personnes. (Je me demandais combien de petites personnes à la traîne avaient déjà été tuées là-bas, étaient restées au-delà de la frontière de feu qui avançait, et noircissaient maintenant dans le brasier - je ne savais pas, peut-être pas une, peut-être dix ou cinquante. La vieille en noir, sûrement, recroquevillée et grésillante. D'autres. Où était Tanja ?) La horde brûlante progressait en ligne incurvée pour couper une fuite éventuelle par la forêt, nous cerner et nous rabattre, nous coincer au bord de la mer, nous étouffer. Mais il y avait peut-être une issue juste là, deux mètres plus haut : s'il s'agissait effectivement d'un parking (il en fallait bien un, on ne parcourt pas des kilomètres à pied avec glacière et parasol pour aller jouer à la balle dans une crique - si ?), une route y menait, des voitures y stationnaient - tout ce qu'il faut pour se sauver. C'était, sans mélo, notre dernière chance.

La cinquième tête de Cerbère

La Cinquième tête de Cerbère

La Cinquième tête de Cerbère
de Gene WOLFE
ed. LIVRE DE POCHE

Huit ans avant L'ombre du bourreau, le premier chef d'œuvre de Gene Wolfe.

Publié en 1972, première œuvre de Gene Wolfe, qui connaîtra une célébrité méritée avec le cycle monumental du Second Soleil de Teur (L'ombre du bourreau et ses suites), ce roman est constitué par l’assemblage de trois longues nouvelles pas « réellement » indépendantes…

Dans le contexte d’une recherche effectuée par un anthropologue, sur fond de colonisation spatiale, une puissante et subtile réflexion sur l’impact du « point de vue » pour appréhender une réalité donnée, et une magnifique mise en scène de la démarche anthropologique.

En dire davantage sur l'intrigue serait en dire trop, sachez seulement qu'il n'est pas rare de devoir lire deux fois le livre pour saisir toute la subtilité du jeu de la narration, 23 ans avant Usual Suspects (j'en dis presque déjà trop !).

C'était une mallette de cuir marron en état de décomposition, aux coins renforcés de cuivre. Le métal avait été peint en brun verdâtre quand la mallette était neuve, mais la peinture était presque entièrement partie et le soleil mourant qui filtrait par la fenêtre faisait ressortir contre la surface pelée les traces claires d'entailles récentes. L'esclave posa la mallette avec précaution, sans presque faire de bruit, à côté de la lampe de l'officier junior.
"Ouvre-là", dit l'officier. La serrure avait été brisée depuis longtemps, la mallette était étroitement entourée par des cordes faites avec des chiffons recyclés.
L'esclave - un homme aux épaules pointues, au menton saillant et au visage surmonté d'une touffe de cheveux noirs - regarda l'officier et celui-ci fit un signe d'acquiescement de sa tête aux cheveux coupés court. Son menton avait dû bouger d'un millimètre. L'esclave sortit le poignard de l'officier de la ceinture qui pendait au dos de son siège, coupa les cordes, embrassa respectueusement la lame et la remit en place. Quand il fut sorti, l'officier frotta les paumes de ses mains sur les cuisses de son short d'uniforme qui lui arrivait aux genoux, puis souleva le couvercle et fit tomber le contenu de la mallette sur la table.

La théorie du 1 %

La théorie du 1 %

La théorie du 1 %
de Frédéric H. FAJARDIE
ed. LA TABLE RONDE

L'un des meilleurs Fajardie, où le commissaire Padovani, dans la campagne normande, extraira les racines de 1944 d'une terrible série de crimes de 1979.

Pour un grand fan de Frédéric Fajardie comme je le suis (j'avais presque les larmes aux yeux en visitant la très sobre et très poignante exposition sur l'auteur disparu en 2008, organisée l'an dernier (2011), en abécédaire, par Jérôme Leroy à Arras), La théorie du 1 % se dispute avec La nuit des chats bottés le haut du podium de son œuvre.

Publié en 1981, ce second volet de la série des six Padovani, après le brillant coup de tonnerre initial que représentait Tueurs de flics, poursuit la saga du commissaire atypique et de son équipe de policiers semi-déjantés, hostiles au sens commun et à sa puanteur embourgeoisée, vingt ans avant Vargas, et d'une façon autrement subversive.

Au repos dans sa maison de campagne normande, le commissaire est brutalement confronté à une série de crimes spectaculaires, soigneusement ourdis, dont il arrivera, contre le pesant couvercle manié par certains notables villageois, à extraire les racines qui remontent à de tragiques épisodes de l'Occupation et de la Libération.

Il n'avait pas plu depuis quinze jours.
Une sorte de record pour ce coin de Normandie.
Le type marchait comme un soldat à la parade, ses lourdes bottes cloutées arrachant de légers nuages de poussière au chemin qui grimpait vers la ferme d'Olivier Laurat.
Il faisait un peu incongru, presque obsolète, ce soldat de la Wehrmacht allant ainsi au pas de l'oie.
Surtout en plein mois de septembre 1979.


Avec son style magique, tirant sa force de sa sobriété et de son absence d'effets, proche en ce sens de celui d'un Manchette, La théorie du 1 % est sans doute l'un des représentants les plus aboutis de l'école dite du "néo-polar" des années 75-85, et un très grand roman noir en soi.

Rêves de gloire

Rêves de Gloire

Rêves de Gloire
de Roland C. WAGNER
ed. L'ATALANTE

Avec ces 700 pages publiées début 2011, Roland C. Wagner signe un roman magistral. Grâce à un magnifique double détour (l’utilisation en toile de fond d’une Algérie ayant évolué « très différemment » à partir de l’assassinat réussi du général de Gaulle en octobre 1960 – et le recours en narrateur « principal » à un acharné collectionneur contemporain de vinyls rock rares), l’auteur nous entraîne dans un dense tourbillon où l’on côtoiera toutes sortes d’activistes, de pacifistes, de musiciens, de drogués, de gourous, de juntes militaires ou de barbouzes, avec à l’occasion de singuliers personnages tels un cornélien adjudant-chef de la Légion, une égérie aussi permanente qu’anonyme, une coopératrice aussi généreuse que redoutable, une surprenante héritière, un guitariste antillais égal de Jimi Hendrix, et encore quelques autres…, tourbillon dans lequel un 45 tours mythique devient un enjeu aussi surprenant qu’essentiel.

Nostalgie, tendresse, ironie et réflexion socio-politique se partagent habilement ce petit monument de passion, passion de la musique bien entendu, mais aussi et peut-être surtout, malgré l‘apparence, passion des humains décidés et cohérents, particulièrement dans ce qui semble leurs errances. La référence Rock Machine (Little Heroes) du grand Spinrad de 1987 est ici largement éclipsée. Si l’on sourit beaucoup au cours de cette lecture (le destin musical de l’Algérois et les rusées francisations des mots anglais du rock ou de la géopolitique contemporaine, par exemple !), on y médite aussi beaucoup, jusqu’à son final pourtant effréné.

La création d'un climat aussi réel se fait certes au prix d'une accumulation par moments vertigineuse de références musicales fictives pour collectionneurs maniaques, et au prix également d'un nombre de narrateurs et de narratrices élevé, dont les voix s'entremêlent parfois. Les deux éléments participent toutefois clairement à la densité de l'ensemble.

Et comme le dit l’exergue du roman : « C’est pour cela que je préfère maintenant des bouquins qui obligeraient les gens à prendre conscience. Mais c’est beaucoup plus difficile, parce que ce que les gens qui tiennent les leviers veulent, ce sont des livres qui apportent une certaine qualité de rêve qui permet d’éviter de donner une certaine qualité de vie. » (Louis Thirion)

Citoyens clandestins

Citoyens clandestins

Citoyens clandestins
de DOA
ed. FOLIO

Un très grand thriller contemporain d'espionnage, désespérément crédible en évitant - parfois de justesse - le didactisme.

Publié en 2007, le troisième roman de DOA atteint le statut convoité de thriller politico-policier de grande classe internationale, avec une bonne dose d'ironie froide en supplément.

Grâce à une documentation dense et serrée - mais qui sait chaque fois s'arrêter juste avant la limite de l'envahissant -, le lecteur est entraîné dans une enquête échevelée et foisonnante, où la peinture des milieux terroristes en 2001 est à peine plus glaçante que celle des ramifications de l'appareil de renseignement et d'action des différents "services" français. Agents clandestins, officiers infiltrés, spécialistes des coups tordus, analystes de haut vol, journalistes d'investigation rompus aux ficelles grises et noires de ces métiers extrêmes : la galerie de personnages, à la rare crédibilité dans ce domaine souvent joyeusement massacré par les auteurs de noir ou de thriller, nous envoie à elle seule dans la zone des chefs d'œuvre, avant même que l'intrigue, remarquable (et que l'on évitera soigneusement de dévoiler), ne se déploie pleinement.

Il garda les paupières closes mais bougea, pour attraper son lecteur MP3 dans sa poche de poitrine, sous les lambeaux de toile, prenant conscience de l'engourdissement de ses membres et de ses articulations endolories. Le froid et un équipement de merde, il plaignait les spetsnaz. On le lui avait imposé pour brouiller les pistes. Même sa bouffe venait de là-bas. Au moins n'avait-il pas eu besoin de savoir déchiffrer l'alphabet cyrillique pour comprendre qu'elle serait infecte, c'était une qualité partagée par les rations de combat de toutes les armées du monde.
Malgré tout, il se sentait bien. Ils n'étaient pas nombreux les fous comme lui qui aimaient vivre aux marges du monde réel, officiel. Ceux qui ne vivaient que pour violer tous ces territoires interdits, dangereux, dont il valait mieux ne pas s'approcher. Ou même discuter. Qui étaient prêts à en payer le prix. Celui de l'inconfort, de la douleur, de la mort, possible, probable, toujours cachée. Vite oubliée. Les toutes premières fois, l'idée qu'il pouvait disparaître en secret l'avait un peu perturbé. Imaginer s'en aller ainsi dans un coin hostile et reculé, sans que personne le sache. Puis l'angoisse était partie, avec le temps. Avec les proches.


Une grande réussite que l'auteur n'a pas encore su égaler, l'approchant toutefois d'assez près dans L'honorable société, sa belle collaboration de 2011 avec Dominique Manotti.

Slogans

Slogans

Slogans
de Antoine VOLODINE, Maria SOUDAÏEVA
ed. L'OLIVIER

Plusieurs centaines de slogans de combat d'une guerre oubliée hurlés par une rare incarnation de Volodine.

Maria Soudaïeva est l'une des incarnations d'Antoine Volodine. Moins prolixe que Manuela Draeger, encore plus extrême dans son expression que Lutz Bassmann, elle est l'auteur d'un recueil unique, Slogans, assemblé et traduit par Volodine après son suicide à Vladivostok en 2003.

La poétesse russe fictive pousse dans ses derniers retranchements la rage des écrivains survivants, pourchassés, désespérés mais toujours combatifs, rage sombre au verbe urgent qui constitue sans doute l'une des grandes clés de l'univers post-exotique de celui qui débuta en 1985 avec la formidable Biographie comparée de Jorian Murgrave.

Dans une forme radicale (quelques centaines d'incantations et de slogans, politiques ou de combat, sans doute hurlés au cours de l'une de ces guerres perdues qui sont le lot des héros de Volodine, un univers se dessine pourtant, micro-touche après micro-touche, dans lequel la mort attendait, à l'issue, celles et ceux qui n'ont pourtant pas courbé l'échine...

19. OFFRE SOLENNELLE : CONTRE LA FIN DES SOUFFRANCES DE NATACHA AMAYOQ, RESTITUTION DES DOUZE MÉTROPOLES, RESTITUTION DES HUIT SANCTUAIRES IMMENSES, RESTITUTION DES TERRES PARFUMÉES ! (...)
23. DESTRUCTION IMMÉDIATE DES GIROUETTES BOSSUES ! (...)
169. SOLUTION NOIRE POUR LES VILLES DE LA CÔTE ! (...)
27. SI NULLE NE PRONONCE TON NOM APRÈS TA MORT, DÉGUISE-TOI EN ANONYME ! (...)
148. SI TU NE PEUX PLUS CHUCHOTER AVEC LES YEUX, HARANGUE AU TAMBOUR ! (...)
230. QUAND TU TE DÉSENFOUIS, POURSUIS TON RÊVE ENCORE CENT ANS !

Nos fantastiques années fric

Nos fantastiques années fric

Nos fantastiques années fric
de Dominique MANOTTI
ed. RIVAGES

Chronique acide des dérives affairistes du 1er septennat Mitterrand, et premier chef d'œuvre de Dominique Manotti.

Après les trois enquêtes de l'inspecteur Daquin, Dominique Manotti accède en 2001 à une nouvelle dimension avec la publication de Nos fantastiques années fric.

Maîtrisant parfaitement le récit fictif dans le registre de l'Ellroy d'American Tabloïd, elle peut ainsi dresser cette chronique acide, au prétexte d'une enquête policière joliment menée, des dérives affairistes du premier septennat de François Mitterrand, première étape très réussie d'une série à venir de dénonciations - dans lesquelles le seul pamphlet ne l'emporte toutefois jamais sur la qualité romanesque et la tenue des intrigues - de la corruption presque inséparable du pouvoir au sein des démocraties modernes...


Il est venu ici la première fois il y a plus de vingt ans, avec son père, brillantissime avocat d'assises qui s'était illustré après la guerre dans la défense des collaborateurs, trapu, cheveux en brosse, une allure de sanglier et une voix rocailleuse, l'ami intime de Bornand. Et l'amitié, c'est sacré pour Bornand. Un ami, c'est pour la vie, quoi qu'il fasse. Et cette amitié, Nicolas Martenot en a hérité, comme du reste de son patrimoine. Depuis, dans ce salon, il a participé à des dizaines de soirées, pas de grandes réceptions, mais des rencontres choisies, des liens personnels qui se créent, des réseaux qui s'entretiennent, et Bornand au centre, à la croisée de toutes les influences, avec maîtrise et élégance. Un instrument de pouvoir, et une jouissance.

Un authentique chef d'œuvre du roman noir français contemporain.

United Emmerdements of New Order

United Emmerdements Of New Order

United Emmerdements Of New Order
de Jean-Charles MASSERA
ed. P.O.L.

La crise économique comme on vous ne l'a jamais racontée ! Un désopilant jeu sur le langage commun et spécialisé.

Publié en 2002, le troisième roman de l'artiste éclectique Jean-Charles Masséra a tout pour dérouter le lecteur et provoquer pourtant une bonne dose de fous-rires tout au long de sa lecture.

Un audacieux tour de passe-passe littéraire donne tout son charme particulier à cette tentative : à partir d'une discussion de type "Café du commerce" sur la crise, le pouvoir d'achat, le chômage,... remplacer peu à peu, systématiquement, des expressions consacrées par des périphrases ou des expressions toutes faites issues du registre du commentaire économique spécialisé ou journalistique, et les maintenir contre vents et marées... Si de ce fait, la lecture requiert un certain souffle, le résultat est à la hauteur, fait de télescopages incessants entre discours généraux et réalités quotidiennes : terriblement désopilant !

"Après ceux du troisième et la sœur à Christian, c'est maintenant au tour de ma fille de connaître les effets de la crise financière et économique. Sommes-nous à la veille d'un krach analogue à celui de 1929 ?"
Non, je n'le crois vraiment pas, la situation n'est pas comparable. D'abord parce que les banques centrales sont beaucoup plus intelligentes qu'en 1929. À l'époque, le fait qu'on mangeait pas d'la viande tous les jours avait été aggravé par la réserve fédérale américaine, qui avait freiné l'économie au lieu de la stimuler. Ensuite, l'économie mondiale est aujourd'hui en meilleure forme qu'au début du siècle, elle dispose désormais de gisements de productivité importants et surtout d'une grande flexibilité dans l'utilisation des ressources humaines. Pour prendre un exemple précis, la venue des huissiers chez ceux du troisième a montré que les pays du G8 et les institutions internationales savaient se concerter. Quant au problème de votre fille, qui vient de recevoir sa lettre, même si, de toute évidence, sa situation ne relève pas directement des décisions du G8, vous avez toutes sortes de protections qui n'existaient pas en 1929 : la garantie des dépôts dans les banques, le droit des actionnaires, le système de sécurité sociale, les allocations-chômage, etc.

"La sœur à Christian, qui elle arrive en fin d'droits, est aujourd'hui très critique sur le système financier international auquel elle attribue la responsabilité de son licenciement. Est-ce également votre analyse ?       Tout l'monde cherche la formule qui permetrait de trouver la stabilité financière et économique idéale pour la sœur à Christian ou votre fille. L'action du FMI et de la Banque mondiale aura au moins permis d'endiguer la contagion. Faut-il aller plus loin, en contrôlant les flux de capitaux à court terme ? C'est peut-être souhaitable, mais je ne sais pas du tout si c'est possible. j'ai bien peur qu'en imposant des contrôles, on ne fasse plus de tort aux entreprises que de bien à la sœur de votre Christian ou à votre fille. En revanche, je crois qu'une meilleure surveillance des systèmes bancaires et une plus grande transparence des comptes, notamment les comptes de ceux qui par contre, là, savent te trouver quand t'as pas payé ton tiers, et ceux des banques qui t'interdisent de chéquier parce que t'as dépassé ton découvert autorisé de 200 balles, mais qui trouvent tout à fait normal que tu doives attendre une semaine pour toucher un vir'ment qu'a été fait depuis plus d'une semaine, seraient souhaitables pour diminuer les risques de voir des salariés, comme votre mari, faire partie de la vague de septembre.

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