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La nuit je suis Buffy Summers

La Nuit je suis Buffy Summers

La Nuit je suis Buffy Summers
de Chloé DELAUME
ed. ERE

Surprenante et réussie parodie, rusée et inquiétante, d'un livre dont vous et Buffy seriez les héros.

Publié en 2007, le septième roman de Cholé Delaume est à la fois un hommage à la série télévisée « Buffy the Vampire Slayer » (dont on préfère toujours, lorsqu’on le peut, oublier le terrible « Buffy contre les vampires » de la traduction française) – et tout particulièrement à son épisode « Normal again » (« A la dérive »), dix-septième épisode de la saison 6, sorti en mars 2002 , une poursuite de la quête autofictionnelle de l’auteur, toutefois sensiblement plus discrète ici (avec bonheur) que dans ses romans précédents, et une jolie utilisation nostalgique des « Livres dont vous êtes le héros », immensément populaires durant les sept ou huit années qui suivirent la parution du « The Warlock of Firetop Mountain », de Steve Jackson et Ian Livingstone, en 1982, avec leurs choix multiples numérotés en fin de paragraphe permettant au lecteur de développer une lecture « interactive ».

Vous, lectrice ou lecteur, après qu’un bref prologue ait planté un décor (possible cauchemar liminaire) d’une intense sauvagerie parodique et ait précisé les « règles du jeu », vous réveillez donc d’un mauvais sommeil chimique dans une chambre d’hôpital psychiatrique, et entamez une quête à l’issue de laquelle, en fonction de vos choix rationnels, de vos intuitions, de votre sagacité, de vos envies et peut-être, de votre chance ou de votre malchance, vous mourrez, sauverez (provisoirement, toujours provisoirement, univers de Buffy oblige) le monde ou serez renvoyé à votre insignifiance maladive, non sans avoir rencontré une impressionnante galerie de personnages, habilement rendus par petites touches de caractérisation hilarante, au nombre desquels le bibliothécaire RG, les patientes, comme vous, de l’hôpital, W (qui est ou se prend pour une magicienne), A (qui est ou se prend pour une ancienne démone), Emmy (qui peut ou croit pouvoir se changer en souris), et Clotilde (qui échappe largement au Buffyverse, étant ou se prenant pour l’auteur possible du livre que vous lisez), mais aussi un ténébreux blond peroxydé appelé Spike, une folle, terrée au plus profond des souterrains, appelée Drusilla, une terrifiante infirmière-chef appelée Miss Mildred, un maire, un gouverneur et un grand maître, toujours inquiétants commanditaires des pires horreurs, et enfin une secte de Néantisateurs menée notamment par un écrivain à succès à l’impeccable chemise blanche négligemment ouverte.

La narration, bien entendu, n’est pas celle d’une pure « fan-fiction », et ne cherche absolument pas (ce qui a pu dérouter un certain nombre de lectrices et de lecteurs trop uniquement attirés par cela) à proposer un quelconque épisode alternatif à la série-culte. Il s’agit bien, en jouant habilement, intelligemment et – ma foi – plutôt respectueusement - avec les codes de la série (et en y ajoutant de nombreux clins d’œil à d’autres décors de pop culture, surgissant sans aléa réel comme autant de cross-overs pertinents ou impertinents), de proposer une lecture stimulante de la déroute psychique qui guette chacun au détour de cette contemporanéité capitaliste nihiliste trop souvent triomphante, et du type de courage requis pour y faire face.

"16
Ici la vie était tranquille et bien réglée. Les habitudes c'est important, pour les gens comme nous, primordial. Je crois que tout a dérapé quelques années après que le premier personnage de fiction ait été élu gouverneur de Californie. À trop faire de passerelles entre le monde réel et son autre côté, ça a créé des failles dans le dispositif.
Je connais bien la magie noire, je suis en désintoxication. Entre autres, je sais que ses autels s'érigent sur des supports qui sont très narratifs, personne ne s'est méfié, les portes se sont ouvertes, le chaos a régné. Depuis c'est une vraie catastrophe, on prévoit même l'Apocalypse.
Renseignés régulièrement par notre bibliothécaire, nous tentons de résister, mais ne savons pas comment, et à peine contre qui. C'est super compliqué, le capitalisme triomphant. Une fiction qui a mal tourné, les héroïnes toutes des scream queens. C'était prévu comme ça depuis la première ligne dans la bible scénaristique. Possible qu'on y puisse rien du tout.
Mais non, je ne devrais pas dire ça. Je devrais dire : tu es là, toi, maintenant. Avec nous, de notre côté. Tu es là pour nous rejoindre, nous aider. Nous te trouverons un rôle si tu ignores le tien.
Vous suivez W au rendez-vous du groupe de surveillance dans la bibliothèque. Allez en 08."

 

Les jardins de Kensington

Les Jardins de Kensington

Les Jardins de Kensington
de Rodrigo FRESAN
ed. POINTS

Les Jardins de Kensington

Les Jardins de Kensington
de Rodrigo FRESAN
ed. SEUIL

Une formidable relecture de la vie de J.M. Barrie, de son personnage Peter Pan... et des Sixties.

Publié en 2003, traduit en français au Seuil en 2004 par Isabelle Gugnon, le cinquième roman de l'Argentin Rodrigo Fresan (le sixième si l'on prend en compte le "recueil de nouvelles" qu'est "La vitesse des choses") marque un tournant dans la formidable exploration littéraire jusqu'alors entreprise, car, poursuivant ses discrètes mais profondes réflexions sur le lien entre la narration et la vie, Fresan s'appuie cette fois sur un univers mythique à part entière, pour en rendre compte et le subvertir : celui de James M. Barrie, le créateur de Peter Pan.

Au cours d'une longue nuit, un écrivain à succès de littérature pour enfants, Peter Hook, lui-même fils d'un couple de rockers anglais du "Swinging London" des années 66-67, raconte à un jeune interlocuteur, dont on découvrira peu à peu, par micro-touches, qui il est réellement, la vie de James M. Barrie et l'histoire de la création de l'univers de Peter Pan, en les rapprochant sans cesse, en une puissante analogie, de l'univers artistique d'enfance éternelle, également, des rock stars et des milieux artistico-littéraires à l'époque de la création de "Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band".

Tout en poursuivant la contamination de l'univers (des univers, plutôt - Angleterre victorienne et Swinging London) par la mythologie personnelle de Fresan, la ville douée d'ubiquité de Canciones Tristes / Sad Songs s'imposant lentement mais sûrement, ici aussi, comme le point focal du monde, localisée occasionnellement "tout près" de Neverland, et le roman ayant été écrit en fait parallèlement à "Mantra" (un processus d'échange subliminal entre Londres et Mexico est d'ailleurs évoqué par l'auteur dans sa postface), Rodrigo Fresan questionne comme peu l'ont fait - ou sont capables de le faire - la fonction même de la littérature pour enfants, la manière dont existe ou non une "barrière" entre enfance et âge adulte, entre littérature pour les petits et littérature pour les grands, entre imagination débridée et tentation de cette résignation éternelle qui est bien souvent appelée maturité.

Inventant juste ce qu'il faut dans les interstices biographiques, créant de toutes pièces un univers pop rock sixties bien personnel et ô combien jubilatoire, maniant les codes des genres avec son perpétuel brio, Fresan réussit à nouveau à imposer son foisonnement singulier au service d'une quête profondément habitée, entre vie et littérature, ou avec littérature-vie.

"Barrie leur raconte que lorsque tous les promeneurs sont rentrés chez eux, que les grilles sont fermées jusqu'au lendemain, que toutes les cloches des églises se mettent à sonner, Peter Pan souffle avec entrain dans sa flûte et danse sur les tombes, où il dépose parfois quelques fleurs blanches. Peter Pan cherche les bébés qui viennent de mourir pour les enterrer et creuse la terre avec sa rame. Peter Pan chante des chansons à tue-tête pour faire rire les enfants perdus et les guider vers un Au-Delà de jeux éternels, un Au-Delà qui ne s'appelle pas encore Neverland mais qui existe déjà, un lieu magique où l'heure terrible du coucher n'arrive jamais."

"Le personnage est l'âge.
Un jour, on t'offre ta première montre. C'est la fin de l'enfance libre de toute contrainte. La montre est un jouet, d'accord, mais un jouet délicat, un jouet sérieux. Un jouet dont tu ne sais pas très bien à quoi il sert et qui est pourtant là, à te mordre le poignet gauche comme un crocodile, t'inoculant dans le sang le virus des heures, des minutes, des secondes. Cette première montre signifie que tu es assez vieux et responsable pour avoir une première montre. La première de la longue série que tu auras tout au long de ta vie. À chaque âge, sa montre. Il y en aura quatre ou cinq. Assez jusqu'au jour de ta mort, où tu restes sans filet, où les aiguilles s'arrêtent tandis que tu te couches à jamais et que tu laisses en héritage le mécanisme qui a marqué l'âge de ton corps et de ton esprit, l'engin qui a cadencé l'assemblage des pièces de ta vie au point de former une petite histoire, l'une des innombrables briques formant l'immense bâtisse de l'éternité."

 

We own the autumn (3)

La suite du programme d'automne :
 
Le mercredi 30 octobre, nous célébrerons le talent et l’œuvre de Roberto Bolaño, autour d’Antonio Werli, spécialiste reconnu de son œuvre, du traducteur Robert Amutio et d’André Rougier, blogueur et poète. Nous tenterons ce soir-là de faire vivre toute l’intensité, la polyphonie, la poétique et les obsessions de l’œuvre de Roberto Bolaño : les vies brisées par les drames chiliens, l’errance de l’exil, le mal absolu, la fascination esthétique pour la guerre et le fascisme,  les rêves éveillés, l’humour au cœur du cauchemar et le goût de l’absurde.
 
La librairie sera ouverte le vendredi 1er novembre de 12h à 19h30 (horaires habituels).
 
Nous vous l'avions promis, notre 6ème session des Dystopiales aura lieu le mardi 5 novembre : à partir de 17 heures, vous pourrez rencontrer et bavarder avec Jean-Pierre Andrevon, Jacques Barbéri, Léo Henry, luvan et Nathalie Peyrebonne, tandis que Christian Léourier sera chez Scylla, à 500 mètres de là.
Ce sera aussi le lancement des deux derniers-nés des éditions Dystopia Workshop : Sur le fleuve de Léo Henry & Jacques Mucchielli et Cru de luvan. 
Venez nombreuses et nombreux mettre de belles couleurs spéculatives dans le gris du début novembre !
 
Le vendredi 8 novembre, Pierre-Olivier Sanchez, des éditions Passage du Nord-Ouest, et Juan Francisco Ferre (auteur notamment de Providence et de La fête de l'âne) seront nos libraires invités, et présenteront chacun 4 de leurs livres préférés.
 
Le mardi 12 novembre, nous accueillons Loïc Merle et son Esprit de l'ivresse, pour un enregistrement en public de la Salle 101, l'émission littéraire la plus éclectique et la plus caustique du paysage audiovisuel français (sur Fréquence Paris Plurielle 106.3). Émeute, révolte et révolution à l'honneur dans l'entretien entre l'auteur et la famille Abdaloff.
 
Le vendredi 15 novembre, nous recevons Philippe Vasset, auteur du tout récent et excellent La conjuration, après nous avoir intrigués et enchantés avec des recherches "géographiques" atypiques à l'image de son Un livre blanc, et de décapantes fictions corporate telles son Journal intime d'un marchand de canons ou son Journal intime d'une prédatrice.
 
Le jeudi 21 novembre, nous sommes très fiers d'accueillir Vanessa Vezelka pour une rencontre autour de Zazen, un roman féroce et drôle face à la question : comment rester immobile quand on est en feu ?
 
Nous avons également le plaisir de vous annoncer que Marianne Loing / Charybde 7 a rejoint l'équipe, et est désormais notre associée dans l'aventure.
 
Et la superbe promotion de 40% sur tout le stock d'occasion se poursuit... http://www.charybde.fr/pages/promo
 
A très bientôt, en Charybde ou en ligne !

Le colosse de Maroussi

Le colosse de Maroussi

Le colosse de Maroussi
de Henry MILLER
ed. BUCHET-CHASTEL

La rencontre décisive de Miller avec la Grèce, qui fonde sa nouvelle vision de la vie...

Publié en 1941, ce "récit" par Henry Miller de son voyage en Grèce en 1939-1940, interrompu par la guerre qui le renvoie, contre sa volonté en quelque sorte, aux États-Unis, marque un important tournant dans son écriture comme dans sa conception de la vie, qui trouveront leur achèvement provisoire par la suite avec "Big Sur et les oranges de Jérôme Bosch".

Saisissant rencontres et découvertes, des moments passés avec son ami Lawrence Durrell et son épouse, ou plus encore avec le "colosse de Maroussi", Katsimbalis, et d'autres compagnons de hasard, souvent fugitifs, du premier contact avec la Crète ou avec le Péloponnèse, Henry Miller dégage et renforce peu à peu, bien au-delà de la bohème des années passées, les éléments d'une mystique laïque, faite d'un curieux panthéisme, d'une célébration de la vie, de la simplicité et de la bienveillance, nimbées d'une profonde culture et d'une intense curiosité refusant tout estampillage académique...

Un étonnant tour de force, dont même certaines naïvetés occasionnelles (et certaines colères mémorables) ne peuvent gâcher la profonde incitation à penser et à vivre qu'il constitue.

"Ce fut là qu'un soir je rencontrai Katsimbalis. (...) Pour une rencontre, c'en fut une. De toutes les autres que j'ai faites dans ma vie - s'agissant d'hommes, s'entend - il n'y en a que deux qui puissent se comparer à celle-ci : celle avec Blaise Cendrars et celle avec Lawrence Durrell. Je n'eus pas grand-chose à dire, ce premier soir. J'écoutai, sous le charme, sous l'enchantement de chaque phrase qui tombait des lèvres de cet homme. J'ai vu tout de suite qu'il était fait pour le monologue, comme Cendrars (...). J'aime le monologue ; je le préfère encore au duo, quand il est bon. C'est comme si vous regardiez quelqu'un écrire un livre expressément pour vous : il l'écrit, le lit à haute voix, le joue, le révise, le savoure, s'en délecte et se délecte de votre joie, et puis le déchire et le disperse aux quatre vents. Spectacle sublime, car, tout le temps où il est en scène, vous êtes Dieu pour lui - à moins que, par hasard, vous ne soyez le dernier des veaux, des impatients et des butors. Auquel cas, l'espèce de monologue dont je parle ne se produit jamais."

 

Mythiq 27

MYTHIQ 27

MYTHIQ 27
de Paul VACCA, Oliver ROHE, Arnaud VIVIANT, Philippe ROUTIER, Marc DURIN-VALOIS, Chad TAYLOR, Emilie de TURCKHEIM, Yann SUTY, Solange BIED-CHARRETON, Marc VILLEMAIN, CLARO, Sorj CHALANDON, David FRAUQUEMBERG, Laurent BINET, Jean-Michel GUENASSIA, Jean-Philip
ed. GOTHAM LAB

Fou et réussi : 27 artistes morts à 27 ans saisis en 27 lignes par 70 écrivains et plasticiens.

Publié à l’automne 2013, ce livre richement illustré allie le livre d’art et le recueil de nouvelles. Coordonnés par Yann Suty, 27 écrivains et 44 plasticiens contemporains ont accepté de jouer un étonnant jeu à contraintes : écrire 27 lignes (et les illustrer) sans verser dans le simple hommage plus ou moins compassé, sur 27 artistes (essentiellement des musiciens) morts à 27 ans, complétant de figures moins connues, appartenant néanmoins elles aussi au « Club des 27 », les illustres Jim Morrison, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Brian Jones, Kurt Cobain ou Amy WInehouse.

Le résultat est très réussi, et l’énorme majorité de ces courts textes, irrévérencieux, subtils, poignants, drôles, dégagent, seuls ou par leur assemblage, une curieuse poésie légèrement hallucinée, en parfaite résonance avec l’iconographie parfois sauvage du volume, qui fait la part belle au street art (les éditeurs de ce projet sont aussi les réalisateurs des anthologies visuelles périodiques Artaq dans ce domaine).

Tous les textes mériteraient d’être cités, je me contenterai donc de mentionner au passage :
- Dave Alexander (le bassiste alcoolique tôt remercié par Iggy Pop) évoqué par Paul Vacca dans sa sérénité retrouvée de qui ne redoute plus le licenciement,
- Jean-Michel Basquiat (qui fut aussi musicien) radicalement poétisé par Oliver Rohe (« La question est de savoir si l’apparition d’un enfant sauvage est aujourd’hui possible »),
- Chris Bell (le co-fondateur de Big Star) dont l’amertume terminale est joliment ressassée par Arnaud Viviant (« Le problème de Chilton, c’est qu’il n’aime pas assez les Beatles »),
- D. Boon (le chanteur des pionniers punk Minutemen) illustrant à sa manière l’expression « tombé du camion » sous la plume de Philippe Routier (« En réalité, depuis la disparition de D. Boon de nos radars et de nos enceintes, l’interstate 10 est devenue un ruisseau dormant et le songe du chanteur un conte muet »),
- Arlester Dyke Christian (le chanteur du combo soul-funk Dyke & the Blazers) qui voit grâce à Marc Durin-Valois la ville funky aussi belle qu’une balle (« J’crois bien que toutes les rues de ma vie seront toujours / Des funky, funky Broadway »),
- Richey James Edwards (le guitariste des Manic Street Preachers) dont la disparition jamais élucidée peut nourrir rumeurs et spéculations réinventées par Yann Suty (« Reste cette bonne vieille Vauxhall Cavalier métallisée, abandonnée près du Severn Bridge, la batterie à plat et à l’intérieur un foutoir sans nom, ce n’est plus une voiture mais un squat,… »),
- John Garrighan (membre fondateur du très punk Berlin Project, de Pittsburgh) dont l’art de la diatribe tous azimuts lui est retourné à la volée par Solange Bied-Charreton (« Le filet de bave a disparu sous la serpillère. Mon pauvre, tu es invisible. Tu ressembles à tout le monde, tu ressembles aux caprices de tout le monde »),
- Peter Ham (le guitariste de Badfinger) dont le mode de suicide permet à Marc Villemain une surprenante variation sur la paradoxale méticulosité nécessaire à la pendaison (« Et moi qui ne suis pas bien doué de mes dix doigts, contrairement à notre Badfinger, je serais bien foutu de le rater, mon nœud »),
- Les Harvey (le guitariste de Stone the Crows) dont qui d’autre que le Claro de « Chair électrique » eut pu rendre l’ultime arc de 10 000 volts (« Zone danger où sont où vont les mains trempées dans l’acier guitare d’une vie promise »),
- Brian Jones (que l’on n’a normalement pas besoin de présenter) ramené à son essence de sitar et de piscine par Laurent Binet (« Entre tous, le sitar symbolise Brian Jones le multi-instrumentiste défoncé parce que de loin ça ressemble à une pipe à crack géante, on sent bien que c’est un truc un peu indien, et en même temps on voit que c’est quand même un genre de guitare, comme le banjo ou la mandoline, mais avec un karma plus hippie »),
- Jim Morrison (que l’on a encore moins besoin de présenter) rencontrant sa déesse finale avant que l’ouragan ne frappe, en une fin poétiquement rêvée par Paul Verhaeghen,
- Gary Thain (l’un des premiers bassistes de Uriah Heep) confronté à la spirale de fascination et d’imitation propre au rock par Elsa Flageul (« On ne devrait jamais mourir. On ne devrait jamais rencontrer ses idoles »),
- Jeremy Michael Ward (l’électronicien de The Mars Volta) dont le permanent rêve éveillé, avec ou sans héroïne, prend un relief pensif et poétique grâce à Fabrice Colin (« Mais Jeremy fouina trop pas assez plutôt mal en tout cas et / Un dimanche californien pourri oublia d’ouvrir les yeux »),
- Denis Wielemans (le batteur des Girls in Hawaii) établissant un lien, ténu et magique, entre la mort d’un cerf et la musique qui frappe jusqu’au bout, avec Aude Walker,
- et Mia Zapata (la chanteuse du groupe grunge The Gits) dont le viol sordide et mortel devient atrocement emblématique d’un sale destin et d’une sale société grâce à Manuel Candré (« Agonie ensuite dans ce parking dans la ruelle, ça va durer, trop »).

Comme leurs collègues écrivains, les plasticiens impliqués, pour la plupart grands ou très grands noms de l’art urbain contemporain, ont joué le jeu à fond, et ont soigneusement évité l’hommage stérile pour réussir à trouver des résonances hardcore, ironiques ou poétiques, aux textes et à leurs sujets. En prime, sept pages d’introduction du sujet et du recueil rappellent avec clarté, intelligence et humour les origines du projet et les défis qu’il représentait.

À l’issue, un livre à l’image de son dessein, légèrement fou, d’une richesse insoupçonnée, que l’on aura un immense plaisir poétique et jubilatoire, et peut-être même un rien songeur, à lire et reparcourir régulièrement.

 

Les veilleurs

Les veilleurs

Les veilleurs
de Vincent MESSAGE
ed. SEUIL

Les Veilleurs

Les Veilleurs
de Vincent MESSAGE
ed. SEUIL

Incroyable hybride de thriller policier et de quête poétique à la Gracq / Jünger / Abeille.

Publié en 2009, le premier roman de Vincent Message (26 ans à l’époque) tranche, dans une production contemporaine fréquemment quelque peu timorée, par son ambition et sa maîtrise, développées en 750 pages impressionnantes.

Quelque temps après sa condamnation surprise (car il présentait bien des aspects d’irresponsabilité pénale) à l’emprisonnement à vie, Oscar Nexus, un marginal asocial qui survivait dans un petit boulot de veilleur de nuit, avant d’abattre un beau matin trois personnes en pleine rue, est ré-interrogé, en profondeur, par le psychiatre non conventionnel Traumfreund et par l’ex-policier d’élite Rilviero, mandatés par le puissant politicien Drake, qui voudrait être certain que la mort de sa maîtresse, l’une des trois victimes, était bien le fruit du hasard, et non celui d’une attaque à son encontre…

Bien qu’ayant gardé un mutisme obstiné pendant toute l’enquête initiale et tout le procès (ce qui n’avait pas peu contribué à la peine prononcée), suite à un changement de méthode (Traumfreund est un adepte d’une forme actualisée et subtile de l’anti-psychiatrie de Cooper, de Laing et de leurs émules) et d’environnement (une annexe de la clinique du Dr Traumfreund, située en pleine montagne, œuvre d’un architecte profondément original et lui-même ancien patient), Nexus se met, peu à peu, à parler.

Se confiant aux deux enquêteurs, il raconte par le menu, en une terrifiante spirale irrationnelle pourtant de plus en plus crédible, sa précaire installation entre notre monde diurne, auquel il ne semble pas vraiment appartenir, et un autre monde, nocturne, qu’il parcourt dans ses longs rêves, observateur aux côtés de Calder, prêcheur intellectuel tentant désespérément d’y unir toutes les forces vives, prêtes à se déchirer entre elles, businessmen, militaires, artistes, savants, sectateurs religieux, au lieu de se rassembler pour faire face à l’inexorable croissance du désert dévastateur au sein de leur univers clos, et quelles circonstances issues de l’onirique l’amenèrent in fine à commettre son crime étrange…

Maniant solidement tous les codes du grand thriller policier, Vincent Message réussit à l’intérieur de ce cadre apparent une formidable hybridation, dans laquelle retentissent avec force et poésie des accents de Julien Gracq, d’Ernst Jünger (celui des « Falaises de marbre », bien entendu) ou de Jacques Abeille, distillant le rêve, le doute, l’incrédulité, à chaque rebond des consciences de cette incroyable « enquête ». Une mise en abyme du pouvoir performatif de la narration, et aussi, tout simplement, du grand art, que peu de romanciers atteignent, tout particulièrement lors d’un premier roman.

« Et ainsi, Calder parla aux représentants des Vallées :
"-C'est pour ça que je disais à Arlington : ne renoncez pas aux ignares ; faites en sorte que ça suive, et vous aurez des troupes ; sortez et vous recruterez des gens qui vous aideront. Car il faut, une bonne fois, que nous nous mettions d'accord sur les fins. La fin ultime que nous poursuivons, est-ce le savoir, ou est-ce la vie ? Vous donnez trop souvent l'impression de ne vous occuper que de livres, mais je pense qu'au fond c'est bien la vie que vous avez en tête. Alors, si c'est la vie... il faut pratiquer les fins dès le début, même en pure perte, même avec des gestes maladroits. Et je vous dirai aussi : nul ne peut servir deux maîtres ; vous ne pouvez pas servir et les livres et la joie ; vous êtes parfaitement libres de consacrer toute votre vie au savoir, et d'oublier la joie, enfermés dans la prison de vos crânes. Ou alors : servez la joie, servez-la par les livres, montrez comment votre savoir transforme en aventure de chaque instant ce qui, sans lui, n'est que survie, cycle de pur hasard, digestion et défécation. Allez à la joie en prenant ce détour. Montrez aux autres pourquoi le détour est nécessaire, quel investissement il représente, et pour quel gain énorme ! Ou bien enfermez-vous, mais dans ce cas : en entrant dans le caveau des idées que seul le cénacle est capable de comprendre, soyez bien conscients que vous laissez la vie à la porte !" »

 

Criminels ordinaires

Criminels ordinaires

Criminels ordinaires
de Larry FONDATION
ed. FAYARD

Le second volet des difficiles nuits de L.A., encore plus puissant que "Sur les nerfs".

Publié en 2002 (en février 2013 en français), le second recueil des nuits de Los Angeles, de Larry Fondation, reprend le flambeau du désespoir ordinaire des "sans" (sans abri, sans travail, sans avenir, sans espoir,...), des petits, et en effet aussi des "criminels ordinaires", là où le terrifiant "Sur les nerfs" l'avait laissé, déroulant maintenant le fil sous la présidence Bush (Père) et le début de la présidence Clinton...

Cinquante histoires courtes ou très courtes, avec des titres qui peuvent d'emblée inquiéter ou faire frémir ("Conduire des voitures", "Expulsion au petit déjeuner", "Indignité", "Essayer de choper le SIDA",...), pour poursuivre ce travail sauvage et minutieux, à partir du matériau assemblé par un auteur qui est depuis 25 ans médiateur dans ces quartiers dits "difficiles" de L.A. Univers de bars, de diners, de cabarets glauques, de coins de rue, d'appartements délabrés, de motels pourris, où une humanité tente de surnager tandis qu'une autre se laisse porter par le flot d'égoût qui l'environne désormais... Le tout dans une langue travaillée toute en précision souvent étonnamment poétique.

"Il s'est assis à côté de moi. Je n'avais pas envie de parler.
- Super endroit, il a dit - entre le point d'exclamation et le point d'interrogation.
Gwendolyn faisait grincer son cul juste à côté de nous.
- Oui, j'ai fait, aussi sèchement que possible.
C'était une boîte de strip tease un peu pourrie, sur Hollywood Boulevard. Ouverte depuis trente ans. Les stripteaseuses portaient des cache-tétons sur le bout des seins. Des trucs brillants pour certaines ; du scotch d'électricien pour d'autres.
- Elle a des nichons d'enfer, il a dit.
J'ai rougi, mais il faisait trop sombre pour que ça se voie.
- Je m'appelle Eddie.
Il m'a tendu la main.
Je lui ai serré les doigts assez fort pour qu'il ait mal, mais je ne me suis pas présenté.
Gwen s'est baissée, le cul en l'air, juste devant moi. Elle l'a remué sous mon nez. J'ai posé 5 dollars sur la balustrade.
- Vous faites quoi dans la vie ? a demandé Eddie.
- Tueur en série, j'ai répondu.
Il s'est marré. Il a cru que je déconnais. C'était pas le cas."
("Pas désiré")

Et c'est peut-être l'une des deux citations placées en exergue du volume qui dit le mieux le propos de ces 50 scènes : "C'est vrai qu'on n'a que ce qu'on mérite. L'Amérique qu'on produit pour les autres est au bout du compte l'Amérique qu'on produit pour nous-mêmes. Ça ne se passera pas à l'autre bout de la ville. Ça se passera juste devant chez nous." (Mikael Gilmore, "Cible facile : pourquoi il faudrait écouter Tupac avant son enterrement", 1996)

 

Histoire de l'argent

Histoire de l'argent

Histoire de l'argent
de Alan PAULS
ed. CHRISTIAN BOURGOIS

Magnifique exploration, à travers le destin d’une famille argentine, de la dépendance et du rapport à l’argent.

Alan Pauls, écrivain né en 1959, était un enfant en cette période troublée des années 1970 en Argentine, comme le héros du livre, un jeune garçon à l’acuité extrême frappé par l’énigme de l’argent.

Au début du roman, l’enfant, alors âgé de quatorze ans, voit arriver dans la maison de son beau-père le cadavre d’un ami de la famille, mort dans un accident d’hélicoptère alors qu’il emportait un attaché-case plein d’argent dans une puissante entreprise sidérurgique touchée par un conflit syndical, un argent obscur censé dénouer la situation, capable de tout résoudre ou de tout faire exploser. Pour l’enfant les traces de l’accident sont le cadavre, et cette mallette étrangement volatilisée dans le crash, parabole de l’obscurité et l’irrationalité de l’argent.

L’histoire de l’Argentine des années 70, celle de la lutte armée et de la violence d’état, n’est ici qu’un prétexte. La grande histoire est présente par la démence inflationniste, contexte à cette histoire d’une famille de la classe moyenne. C’est le récit du rapport intime, de la passion spécifique ou bien de la souffrance que génère pour chacun le rapport à l’argent : le père magnifique, passionné de nombres, de calcul et de jeu, la mère, héritière aride dont on ne découvre réellement le rapport à l’argent qu’à la toute fin du livre, et l’enfant tentant de déchiffrer le pathos de l’argent, le délire de ces nombres qui loin de rationaliser l’émotion l’amplifient en folie multiforme, filtre à l’aune duquel se mesurent la mort, l’amour, la vieillesse et la vie.

"Mais compter, en plus, au sens de l’action physique, comme lorsque l’on dit compter des billets, est quelque chose qui le saisit depuis qu’il est tout jeune, une fois qu’il a un après-midi libre et accompagne son père lors de son périple au centre-ville, où celui-ci travaille, et qu’il le voit encaisser des chèques dans les banques, payer des billets dans les compagnies aériennes, acheter ou vendre des devises étrangères dans les bureaux de change, et qui le saisira toujours, jusqu’aux derniers jours lorsque, quarante-deux ans plus tard, à l’hôpital, un peu avant l’infection pulmonaire qui va le condamner au masque à oxygène et à l’intubation, son père choisira dans une liasse déjà considérablement écornée, les deux billets de cinquante pesos qu’il a décidé de donner comme pourboire « avant qu’il ne soit trop tard », comme il le dit lui-même, à l’infirmière du matin qui, à sa grande surprise, lui parle allemand tandis qu’elle lui change la sonde, lui fait un piqûre ou lui prend la température. Personne n’arbore un tel aplomb, une telle efficacité élégante et hautaine, qui transforme le fait de payer en une action souveraine et fait oublier le caractère de réponse, toujours secondaire, qu’il possède en réalité."

Dernier roman d’une trilogie, après Histoire des larmes et Histoire des cheveux, Histoire de l’argent est un roman éblouissant par la phrase d’Alan Pauls, cette phrase héritière de Proust, sinueuse et truffée de sens, capable d’embrasser en quelques lignes tout l’espace entre naissance et mort.

Le poil de la bête

Le poil de la bête

Le poil de la bête
de Heinrich STEINFEST
ed. CARNETS NORD

À son sommet, le rire bizarrement méditatif d'une œuvre policière dadaïste hors sentiers battus.

Publié en 2006, disponible en français à partir d'octobre 2013 chez Carnets Nord dans une traduction de Corinna Gepner, "Ein dickes Fell" est le troisième roman de la série consacrée par Steinfest au détective autrichien manchot d'origine chinoise, Markus Cheng (le deuxième de la série, "Sale cabot", étant aussi disponible en français, chez Phébus).

Comme je l'avais expérimenté avec "Requins d'eau douce" autour de l'inspecteur Lukastik (que l'on retrouvera au passage avec plaisir dans la troisième partie de ce gros roman - 650 pages) et avec "Le onzième pion" (ressorti en Folio sous le titre "Le grand nez de Lili Steinbeck", plus fidèle en effet à l'intitulé allemand d'origine) autour de la commissaire Lili Steinbeck, un Steinfest ne se "raconte" pas, car chacune des innombrables péripéties, chacun des rebondissements joyeux teintés de loufoquerie qui s'égrènent au fil de l'intrigue, serait l'occasion de bien dommageables "spoilers". De toute façon, le charme très particulier de l'Autrichien - en dehors de la présence insistante, en exergue de chaque chapitre cette fois, de Ludwig Wittgenstein -, ce qui lui permet de construire ces tourbillons narratifs légèrement hallucinés, c'est avant tout sa capacité à nous faire partager l'intimité mentale de personnages hors norme et son maniement résolument à rebrousse-poil de la langue connue.

On croisera donc ici, avec une sorte de joie permanente du récit, une mère de famille dévouée à son fils handicapé, devenant tueuse à gages pour gagner sa vie, un archiviste municipal jouant volontiers les entremetteurs mortels, un détective manchot d'origine chinoise (Markus Cheng, donc) qu'une enquête incidente va arracher à son exil danois et ramener à la Vienne de ses origines, un compositeur célèbre - jouant à l'occasion avec Robert de Niro - oscillant froidement entre génie et folie, une femme d'ambassadeur égérie des milieux littéraires scandinaves, plusieurs fonctionnaires de la police criminelle autrichienne (parmi lesquels Lukastik, donc) dont les savantes idiosyncrasies provoquent le sourire incrédule du lecteur, des adolescents fans de skateboard dont le mutisme renvoie à la règle des moines chartreux ou encore diverses personnes âgées qui détiennent peut-être des secrets ancestraux aussi hallucinants que la formule secrète de l'eau de Cologne capable de rendre vivant le mythe du Golem...

On admirera aussi, tout au long du roman, en souriant et riant très régulièrement, cette capacité qu'a Steinfest de déstabiliser sa propre narration "sérieuse", sans arrêt, par un usage bien particulier et terriblement tonique de métaphores toujours pleinement surprenantes, à l'opposé des clichés et automatismes faciles, et qui contribuent au premier chef à créer, à chaque paragraphe et à chaque chapitre, cette atmosphère dadaïste si particulière que l'on ressentait déjà dans les trois romans déjà disponibles en français, et qui atteint ici sa plénitude.

Une lecture indispensable pour poursuivre une route de rire étonnamment méditatif dans cette œuvre hors sentiers battus.

"La chambre de Cheng était quasiment vide. Sur un parquet immaculé était posé un matelas avec sa literie et dans un coin végétait un caoutchouc. En dehors de cela, il y avait juste un petit dispositif installé au sol, comprenant deux écuelles, plusieurs boîtes de nourriture pour chien, deux os empaquetés, une couverture repliée et un petit animal en plastique. L'animal en plastique, Oreillard n'en avait pas besoin. Le reste convenait très bien. Oreillard n'avait jamais joué, même dans sa jeunesse. Ce genre d'activité lui avait toujours paru une expression de désespoir. Or jamais il ne s'était senti assez désespéré pour se mettre à courir après des objets inertes.
Se nourrir, c'était autre chose. Se nourrir était une nécessité qui ne prêtait pas à discussion même si elle créait beaucoup de malheurs dans le monde. C'est avec la pitance que naît la folie qui consiste à tuer et à se faire tuer, la folie de l'inquiétude permanente, de l'obligation de regarder autour de soi, d'être vigilant, envieux, avide, rusé, nerveux, instable. On mange toujours trop ou trop peu et même une honnête quantité laisse une sensation de vide. Mais, comme on l'a dit, impossible d'y renoncer si l'on veut rester en vie. Et Oreillard voulait rester en vie. Renoncer à soi-même lui apparaissait comme la chose la plus désagréable qui fût. Comment pouvait-on à ce point se prendre au sérieux ?
Cela étant, Oreillard n'était pas un glouton. Lorsque Cheng eût rempli une écuelle de viande, il resta immobile devant sa platée, s'abstenant dans un premier temps de faire quoi que ce soit. Son museau ne se plissa pas, ses glandes salivaires ne s'activèrent pas plus que d'habitude. Il resta là, tout simplement, comme le premier chien venu, comme un véritable fossile. Et puis lorsque quelque chose comme une petite auréole menaça de s'allumer au-dessus de ses robustes oreilles, il baissa la tête, ouvrit la gueule à la façon d'un casse-noix et planta des crocs étonnamment bien conservés dans une viande d'une tendreté inconvenante."

 

We own the autumn (2)

Encore de belles rencontres automnales à venir...
 
Le jeudi 24 octobre, soirée Western ! Nous recevrons Céline Minard, qui nous avait déjà réjoui l'an dernier avec son Bastard Battle, cette fois pour Faillir être flingué, un de nos gros engouements de cet automne, et l'occasion rêvée pour parler de western en littérature, grâce à l'ami Nébal (Charybde 6), qui nous racontera avec le brio qu'on lui connaît son parcours estival dans ce genre trop méconnu.
 
Le mardi 29 octobre, nous ouvrons exceptionnellement en soirée pour Steve Tomasula, qui sera avec nous à l'occasion de la parution de la traduction française de son premier roman, Ligatura, aux éditions HYX. Nous vous proposons de rencontrer ce très étonnant auteur américain, accompagné de sa traductrice, Anne-Laure Tissut.
 
Le mercredi 30 octobre, nous célébrerons le talent et l’œuvre de Roberto Bolaño, autour d’Antonio Werli, spécialiste reconnu de son œuvre, du traducteur Robert Amutio et d’André Rougier, blogueur et poète l’ayant plusieurs fois rencontré. Nous tenterons ce soir-là de faire vivre toute l’intensité, la polyphonie, la poétique et les obsessions de l’œuvre de Roberto Bolaño : les vies brisées par les drames chiliens, l’errance de l’exil, le mal absolu, la fascination esthétique pour la guerre et le fascisme,  les rêves éveillés, l’humour au cœur du cauchemar et le goût de l’absurde.
 
Et nos 6èmes Dystopiales auront lieu le mardi 5 novembre : à partir de 17 heures, vous pourrez rencontrer et fêter Jean-Pierre Andrevon, Jacques Barbéri, Léo Henry, luvan et Nathalie Peyrebonne, tandis que Christian Léourier sera chez Scylla, à 500 mètres de là. Et ce sera aussi le lancement des deux derniers-nés des éditions Dystopia Workshop : "Sur le fleuve" de Léo Henry & Jacques Mucchielli et "Cru" de luvan. Venez nombreuses et nombreux mettre de belles couleurs spéculatives dans le gris du début novembre !
 

Les dialogues obscurs - Poèmes choisis

Les dialogues obscurs

Les dialogues obscurs
de W. S. GRAHAM
ed. Black Herald Press

Une belle découverte de la puissante et décapante poésie de W.S. Graham.

Publié en septembre 2013, ce recueil de poèmes choisis est la première traduction de W.S. Graham en français, à l'initiative de l'éditeur bilingue Black Herald Press, et grâce aux deux traductrices Anne-Sylvie Homassel et Blandine Longre.

Une occasion rare de découvrir, dans une édition impeccable et totalement bilingue (même les préface, postface et chronologie sont présentées dans les deux langues), ce poète écossais mort en 1986, longtemps assimilé peu ou prou aux néo-romantiques (Dylan Thomas), qu'il fréquente beaucoup en effet dans l'immédiat après-guerre, avant d'émigrer vers la Cornouaille, y alternant les longs séjours avec de brèves incursions londoniennes jusqu'à son décès, étant devenu entre temps, en quelque sorte, le "protégé" éditorial de T.S. Eliot.

Même pour des lecteurs faiblement amateurs de poésie, l'écriture de W.S. Graham captive : nourrie d'air marin (dès l'Écosse, et plus encore une fois installé en Cornouaille - les Scilly sont toutes proches -, où l'auteur servira même longuement à bord d'un bateau de pêche), mais sans exclusive, elle s'attaque résolument au langage dans ce qu'il a de plus dur, de plus absolu et de plus mystérieux, et les mots y résonnent longuement et fortement.

Une très belle découverte.

"Je fus ce que le feu d'ajoncs ronge dans les villes
Tribun de collines en danses de village
Dans des tentes sous les ponts qui enjambaient les foules
Des bohémiens jouaient des verres aux lèvres ; ils virent mes yeux."

(Cage sans grief)

"Souviens-toi je suis ici Ô non pas
Ailleurs sous ce masque hâtif, cette pensée
Même qui un instant est tienne. Assis
Derrière ce grillage d'acier trempé.
Je crois que je t'entends m'entendre
Je crois que je te vois me voir.
Il me semble que je ne suis
Qu'à quelques pas. Excuse-
Moi, t'ai-je parlé déjà ?
Il me semble reconnaître en ton visage
Un autre que je fus, cette curieuse
Tête d'ombre de l'autre côté
De la grille dans le PARLOIR."

(Fragments que j'envoie)

 

Canada

Canada

Canada
de Richard FORD
ed. L'OLIVIER

Canada

Canada
de Richard FORD
ed. SEUIL

Fascinante exploration du point de non-retour d'une vie, et de ses conséquences

Installée dans le Montana à Great Falls - nom prédestiné -, depuis 1956, le devenir d’une famille ordinaire, les Parsons est bouleversé en 1960, lorsque, pour faire face à une dette contractée dans une combine douteuse, le père Bev Parsons, convainc son épouse de braquer une banque.

Cinquante ans plus tard, le destin de cette famille - tandis que les parents s’approchent, insensiblement, du point de non-retour -, est raconté par Dell, le fils alors adolescent de quinze ans.

«Honnêtement, quand j’ai pensé à nos parents au fil de ces premières heures, ce n’était pas pour me demander s’ils avaient oui ou non dévalisé une banque. C’était pour me dire qu’ils avaient franchi un mur, ou une frontière, et que Berner et moi, on était restés de l’autre côté. Je voulais qu’ils reviennent.»

Rien d’extraordinaire ne caractérise cette famille de quatre, des parents mal assortis, de façon tristement banale, un frère et sa sœur jumelle au cœur de l’adolescence. L’extraordinaire vient de la voix de Dell, dans cette narration étrange où les annonces précédent tout (parler de «spoiler» n’a pas vraiment de sens ici car Richard Ford, dans ce récit flashback, le pratique tout au long du livre). Les événements sont annoncés d’emblée – le braquage de la banque, les crimes, le suicide de la mère – mais cinquante ans plus tard, l’incertitude demeure : face à ces événements imprévisibles ou fous, comment trouver un sens ? Que veut dire normal ? Explorant la normalité au bord de cette frontière, de ce point de non-retour, le récit semble statique, parfois même irritant, indispensable socle d’une réflexion profonde.

Première partie du roman, cette épopée statique est aussi le magnifique décryptage d’une tranche d’Amérique, en 1960 : l’héritage de Roosevelt pour le père officier, les élections opposant Kennedy et Nixon, les métiers successifs de Bev après l’armée – vendeur de voitures voulant se reconvertir dans l’immobilier – et les conséquences de l’échec et du manque de réalisme de cet homme optimiste plein de charme, mais au tempérament volatil et au caractère imprudent, et la trajectoire de la mère isolée, fille d’immigrés juifs et jamais intégrée, préférant n’importe quel choix hasardeux à la continuité d’une vie exaspérante.

«Qu’il faille à présent faire face à des conséquences calamiteuses, des événements qui s’étaient mis en branle et qui allaient les rattraper, tamponner le mot fichue sur leur vie, ils ne le réalisaient pas encore pleinement. Ils parvenaient à penser, agir, parler comme avant. Pardonnables, attendrissants même, car ils se laissaient griser l’un comme l’autre par la dernière gorgée de cette vie qu’ils venaient de foutre en l’air.»

Après l’arrestation de ses parents suite à leur malheureux braquage, les jumeaux se séparent, malgré leur complicité, car Canada est aussi le livre de la solitude. Dell franchit la frontière, vers le Canada, pour échapper à l’orphelinat, suivant malgré tout les dernières consignes de cet exil arrangé par sa mère. «Enfant de la ville transplanté du jour au lendemain dans un lieu désert inconnu», en pleine nature dans la province du Saskatchewan, il est recueilli par l’élégant Arthur Remington, esprit brillant mais imprévisible, américain au passé opaque. Il travaille dans l’hôtel de Remington et aide à organiser des chasses à l’oie pour touristes américains. Le recit devient mouvement, comme un engrenage dans lequel Dell est instrumentalisé, jouet des frustrations et du sombre destin d’Arthur Remington. Richard Ford explore alors dans des retranchements ultimes les conséquences des actes des parents : « de leur engrenage est survenu le nôtre ».

Un grand livre très prenant, sur lequel on reste longuement pensif, désarmant car il est autant lumineux qu’il est sombre, par la voix de ce narrateur calme et souvent positif, regardant les profondeurs de ce gouffre insondable qu’est la vie qui nous est donnée, enfant, «comme une coquille vide.»

La femme d'un homme qui

La femme d'un homme qui

La femme d'un homme qui
de Nick BARLAY
ed. QUIDAM

Dans la peau du narrateur qui. Qui ne peut pas être fiable et pourtant. Très grand roman lynchien.

Tu découvres ce livre de 2009 (traduit par Françoise Marel en 2011) quand tu commences à suivre la production plutôt incroyable de Quidam Éditeur, et tu le mets soigneusement de côté, instinctivement alléché. Puis tu t’aperçois que Claro en dit grand bien, d’abord par écrit sur son roboratif blog « Le clavier cannibale », puis par oral lors de la mémorable soirée du 21 mars 2013 chez Charybde, précisément consacrée à Quidam.

Tu plonges tout à coup, et tu réalises vite que tu atteins là sans doute le summum de ce qu’un romancier peut te proposer en jouant avec un « narrateur non fiable ».

Aux côtés de cette femme fétu, femme ballottée, femme jetée sur une piste comme un chien efflanqué cherchant un os par habitude ou par prédestination, tu vis en anorexique et boulimique ni repentie ni soignée, maintenue vaguement à flot par des monceaux de petits cachets dont les noms s’échangent comme de secrets talismans entre initiés, mariée à la va-vite, comme on s’accroche - dans un dernier geste avant de sombrer - à la planche de salut, à Vincent, cadre d’une entreprise florissante de cosmétiques, lancé en bouée salvatrice par ta meilleure amie, prêtresse new age, il y a six mois, et dont on t’apprend justement à l’instant la mort, dans des circonstances pour le moins sordides, dans une chambre d’hôtel, faisant désormais de toi « la femme d’un homme qui »… Qui est mort accidentellement comme David Carradine, ce qui ne pourra désormais que se chuchoter, à voix amortie, en détournant les yeux…

Tu ne sais pas vraiment d’où te vient cette impulsion, suivant la découverte de quelques incohérences et mensonges peut-être pas anodins, en démarrant les démarches funéraires, impulsion qui te pousse à partir, séance tenante, et à remonter la piste des derniers jours de feu ton mari, découvrant vite à chaque pas d’insondables chausse-trappes, dont tu n’es pas sûre de comprendre la teneur, mais qui dessinent toutefois peu à peu une horreur à faire frémir le Dantec de l’époque lointaine où il écrivait, à nimber ton chemin d’une aura que l’on croyait jusqu’ici réservée à David Lynch, et à conforter le constat évident que tout est marchandise, que des employés à la CLEER peuvent faire briller de mille feux élégants, racés, richement dotés en frais de mission et quasi-mystiques.

Tu fonces en cercles qui finissent pourtant par faire ligne, en émettant toujours davantage de bribes d’un langage haché, cru, violent, difficile à suivre clairement, à petites goulées rageuses dont tu ne sais pas, au fond, si tu cherches à y aspirer de l’air pour survivre ou de l’eau poisseuse pour te noyer, définitivement.

Tu comprends en avançant que si tout ici est écrit à la deuxième personne, ce n’est certainement ni neutre ni gratuit.

Tu savoures le bonheur d’une grande lecture qui te change.

 

Parabole du failli

Parabole du failli

Parabole du failli
de Lyonel TROUILLOT
ed. ACTES SUD

La belle mélancolie rageuse d'une adresse à l'ami poète suicidé. Brutal, tendre, et combatif.

Publié en août 2013, le neuvième roman du Haïtien Lyonel Trouillot poursuit l'inlassable questionnement multiforme de ses ouvrages précédents, dans une langue toujours aussi poétique et impeccable, à partir d'un déclencheur intime et d'une urgence née de la mort brutale, par défenestration vraisemblablement suicidaire, d'un poète ami d'enfance de l'auteur.

Une longue adresse au "failli", le poète tombé au triste champ d'honneur de l'absence de sens, de perspective, et de confiance suffisante, peut-être, dans son pouvoir, est ici écrite par l'ami d'enfance, en compagnie du troisième membre de leur inséparable trio de jeunesse, l'Estropié. Trois profils, trois manières de vivre l'abîme qui guette toujours - et dont la description, enracinée dans la pauvreté endémique et les monstrueuses inégalités d'Haïti, rappelle toutefois - comme presque toujours chez Trouillot - qu'elle n'est pas un monopole du "Sud", mais un développement cohérent de l'avidité partout à l'œuvre. Ainsi, le pauvre d'origine ayant survécu par la réussite scolaire (le narrateur), le pauvre fondamental mais "ré-enchanté" malgré tout par une foi indestructible en la poésie ("l'Estropié") et le riche talentueux, honteux, déclassé volontaire pour échapper à l'emprise familiale et à sa condamnation à vouloir "plus" au détriment fatal des autres, revivent dans les mots, moqueurs, rageurs et beaux, adressés au défunt.

Il s'agit bien d'une parabole, comme l'annonce le titre, dont la course incurvée interroge aussi - comme, écrivant d'une toute autre perspective en apparence, le "Confiteor" du Catalan Jaume Cabré - la réalité du salut, de la consolation et de l'action par l'art, réalité toujours exposée au risque du dérisoire, du vain, de l'inactuel - et dont le maintien suppose bien souvent un véritable acte de foi, en soi et en ses frères humains.

Malgré la belle mélancolie rageuse qui baigne les phrases de ces 180 pages, de ce Lyonel Trouillot émane à nouveau, flottant dans chaque interstice, un puissant parfum, roboratif, de courage et de lutte, même depuis le bas de la colline... Une lecture plus que nécessaire.

Et l'un des cris de désespoir laissés, secrets, par le disparu :

"Merde à la poésie.
Qu'importe si c'est la poésie qui m'a tourné le dos ou moi qui la fuis ! Qu'est-ce qu'écrire sinon le pari du failli ! Toi, de toute beauté, marchant devant mes yeux, je m'étais pris pour un oracle. J'ai rêvé pour toi de chansons et me reste ce râle qui pourrit dans ma gorge. Ci-gît moi, voix cassée, poète de pacotille, un chant tombé à ras le sol, sale métaphore usée pataugeant dans sa merde."

 

Et quelquefois j'ai comme une grande idée

Et quelquefois j'ai comme une grande idée

Et quelquefois j'ai comme une grande idée
de Ken KESEY
ed. MONSIEUR TOUSSAINT LOUVERTURE

On est bien tenté de parler de chef d'œuvre pour ce roman, en apparence, de bûcherons de l'Oregon.

Publié en 1964, "Sometimes a Great Notion" est le deuxième roman de Ken Kesey, l'auteur de "Vol au-dessus d'un nid de coucou", l'auteur dont les voyages délirants de sa bande des Merry Pranksters furent célébrés par Tom Wolfe dans son "Acid Test", l'auteur qui disait de lui-même, vers la fin de sa vie, avoir été "trop jeune pour être beatnik, trop âgé pour être hippie", et en avoir pourtant réussi l'improbable synthèse.

Publié en français cet automne (octobre 2013) dans une traduction d'Antoine Cazé par l'éditeur décidément inspiré Monsieur Toussaint Louverture, ce roman est aujourd'hui souvent considéré comme le meilleur de l'auteur, et à la lecture, cette opinion aussi flatteuse que relativement tardive semble pleinement justifiée.

D'une famille de rudes bûcherons de l'Oregon, confrontée à sa propre histoire, à ses pulsions, à ses forces immenses et à ses faiblesses du même ordre, Ken Kesey a su tirer une fresque des années 50 dans l'Ouest américain qui, à l'instar des plus grands Faulkner, sait mêler le drame intime aux résonances de tragédie grecque avec la trame sociale et politique sous-jacente, dans laquelle des conflits entre travail et capital mettent aussi à nu aussi bien les pires travers des États-Unis que les sources enfouies d'une fierté considérable.

Il ne faut pas "raconter" ce "Et quelquefois j'ai comme une grande idée", quand bien même l'inexorable fil des vengeances écrites, des haines recuites et des remords inutiles, dans cette bourgade fictive, semble parfois prévisible au lecteur - qui sera presque toujours désarçonné lorsque la VRAIE tragédie apparaîtra, et qui constatera, après coup, toute la virtuosité de Kesey dans le maniement de la montée de l'intensité dramatique...

Personnages d'une immense subtilité sous leur écorce de cliché de l'Ouest, jeux de langage et de références parcourant tout le spectre des romanciers du terroir et de la ville, où Faulkner regarderait en souriant malicieusement les enchaînements de prises de lutte libre ou les coups plus ou moins orthodoxes de boxe entre Caldwell, Capote, Dos Passos, Steinbeck et, mais oui,... Abbey.

Huit cent pages de très grand art du caractère et du récit, qui vivront en vous bien des jours après avoir refermé l'ouvrage, et l'un des livres à ne pas rater dans la production de cet automne, assurément.

"Celui qui avait choisi l'endroit où suspendre ce bras au bout de sa perche avait tout fait pour donner à la scène le même air de défi à la fois comique et sinistre que la vieille maison ; celui qui s'était démené pour que le bras vienne osciller bien en vue depuis la route avait aussi pris la peine de replier tous les doigts avant de les attacher, tous sauf le majeur, de sorte que cette provocation à la raideur universelle demeure, dressée dans son mépris, bien reconnaissable par n'importe qui."

 

Bicentenaire

Bicentenaire

Bicentenaire
de Lyonel TROUILLOT
ed. ACTES SUD

D'une écriture à la fois brutale et poétique, la manifestation de 2004 en Haïti et sa répression.

Publié en 2004, le quatrième roman du Haïtien Lyonel Trouillot réussissait une éblouissante synthèse de sa matière intimiste et psychologisante (dans le bon sens du terme !), mais non dénuée de subtile critique sociale et historique, telle qu'elle s'exprimait dans "Thérèse en mille morceaux" (2000), et de son écriture davantage politisée tout en demeurant curieusement poétique, dont "Rue des Pas-Perdus" (2002) offrait un émouvant et terrifiant exemple.

"Bicentenaire" s'attache à la préparation de la grande manifestation étudiante du 1er janvier 2004, bicentenaire de l'indépendance de la "République noire", et à la préparation aussi minutieuse, par le régime Aristide (dont on oublie trop souvent en France, où les pendules se sont souvent arrêtées avec le duvaliérisme, puis remises en route cahin-caha au moment du séisme de 2010 et de ses suites, à quel point son échec fut accompagné, tout au long, d'une rare férocité policière), de la répression planifiée, passant par la location de bandes de voyous à l'utile agressivité pour noyer dans le sang les étudiants petits-bourgeois voulant croire un peu trop à la démocratie.

Une mère, paysanne âgée et devenue aveugle, et ses deux enfants, l'aîné étudiant, intelligent, cultivé, conscient de certaines réalités et de certains risques, mais décidé à défiler coûte que coûte, et le cadet, terreur du quartier, voyou et trafiquant, mettant sa foi dans son "gun", avertissant à demi-mot son frère de ce qui va se passer...

La langue de Lyonel Trouillot est presque unique, et opère de manière presque magique lorsqu'elle est confrontée à la violence prosaïque de ce "sujet". Sa précision, sa poésie, sa légèreté habile pour voltiger entre les registres lexicaux mis en œuvre, fait tout particulièrement merveille dans ce "Bicentenaire".

La réalité d'Haïti, ses effrayantes complexités servant aussi d'excuse, comme les attachantes passions qui "continuent à y croire", ne s'expriment sans doute nulle part aussi profondément que dans l'écriture de ce grand poète en prose.

"L'étudiant descendait la colline en caressant le sol de ses pas pour ne pas réveiller son frère qui dormait encore dans la chambre commune la tête sous l'oreiller, la bouche heureuse tétant un pouce et toute la paix du monde régnant sur le visage, une paix durable comme l'enfance et fragile comme elle, une paix hors contexte sur cette face d'ange délocalisée faisant mal corps avec la suite, les bras, le torse, les jambes, jusqu'à la plante des pieds, tatoués de héros et de slogans hétéroclites : Guevara, Wycleef Jean, Tim Duncan, shoot to kill, les femmes c'est de la merde, les rats pourrissent dans leur trou, je veux tout, peace and love. Les réveils étaient douloureux, violents, et l'étudiant n'avait pas le cœur à engager le combat avec ce corps livre et spectacle qui voulait dire en même temps chaque chose et son contraire."

 

We own the autumn

On ne vous le cache pas, l'automne sera Charybde, et en intensité. Pour suivre, n'hésitez pas à consulter notre page Evénements, pour un programme plus complet.

En attendant la folie d'octobre, un petit rappel des dates de septembre :

Vendredi 13 septembre, nous sommes extrêmement fiers d'accueillir Lyonel Trouillot, l'un des plus grands écrivains haïtiens contemporains, pour fêter la parution de son dernier roman La parabole du failli (Actes Sud), dont les prédécesseurs nous enchantent depuis plusieurs années déjà.

Mercredi 18 septembre, nous vous proposons de découvrir une cathédrale littéraire : Confiteor (Actes Sud) en présence de son auteur Jaume Cabré. Un livre très difficile à décrire, brillant et bouleversant, une claque monumentale de cette rentrée littéraire.

Jeudi 19 septembre, nous organisons pour la troisième fois une Soirée Rock & Littérature avec un showcase d'Edward Barrow (Volvox Music) et le tout nouveau, magnifique et captivant Riviera (Actes Sud) de Mathilde Janin, une histoire inspirée par l'amour, la musique, la rage, le talent et le rock.

Jeudi 26 septembre, une soirée un peu particulière, rare, sous le signe de la catastrophe, de la responsabilité humaine, de la capacité à raconter l'irracontable, sur la catastrophe du Joola. En présence de Patrice Auvray, l'auteur de Souviens-toi du Joola, récit brûlant, poignant, sans complaisance et sans pathos, au service de la vérité, de la mémoire.
 
Samedi 28 septembre, ce sera déjà la troisième édition des Palabres autours des arts en Charybde : un hôte, des chroniqueurs et un public d’amateurs d’art deS afriqueS blablatent sur les littératures, les arts de la scène (théâtres), les arts de la représentation (peinture, sculpture, mode). 
 
Le jeudi 3 octobre, nous aurons le plaisir d'accueillir Jean-Yves Jouannais, pour une soirée vraisemblablement foisonnante, où l'on évoquera sûrement son dernier roman L'usage des ruines, mais aussi son projet multiformes L'encyclopédie des guerres.

A bientôt en Charybde ou en ligne !

La conjuration

La conjuration

La conjuration
de Philippe VASSET
ed. FAYARD

Rares interstices urbains, marchandisation cynique du mystique, poésie tribale de la dissolution.

Publié fin août 2013 chez Fayard, le septième ouvrage de Philippe Vasset réussit une brillante synthèse, enlevée, des deux thématiques principales de ses travaux antérieurs : la géographie des espaces vides, abandonnés ou interstitiels dans un tissu urbain et péri-urbain toujours plus dense, toujours plus surchargé de sens devenu vide ("Un livre blanc", 2007 ; et déjà, en fait, "Carte muette", 2004), et la marchandisation désespérée d'activités diverses et improbables ("Journal intime d'un marchand de canons", 2009 ; "Journal intime d'une prédatrice", 2010 ; voire, déjà, "Exemplaire de démonstration", 2003).

Le narrateur, qui est peut-être celui du "Livre blanc" justement, fasciné par les friches industrielles, bâtiments abandonnés, espaces "hors la ville et hors la frénésie", se trouve en voie de paisible clochardisation, moitié par inadaptation au rythme et à la violence d'une civilisation prônant toujours plus sans le dire le lemming habillé Cerruti comme idéal social, moitié par volonté insidieuse de retrait personnel, est enrôlé par une vieille connaissance, écrivain mondain sur le retour, qui cherche à monter, juteux business, une secte, dont la partie "croyances fondamentales" est totalement secondaire, l'habillage mystique important et plutôt facile, mais le choix de lieux de culte, de célébration et de fête hallucinée autrement plus central et délicat, d'où le rôle de l' "expertise" accumulée par le narrateur.

Cette "business research" en amont du projet est ainsi l'occasion d'une savoureuse revue du "marché" de la secte et de la transe mystique, avec cette verve cynique et hautement crédible techniquement qui enchantait déjà le lecteur (lassé des palinodies de tant d'écrivains contemporains prétendant décrire de l'intérieur les pratiques de la grande entreprise ou de la haute finance, mais n'en proposant qu'une vision convenue, tronquée et souvent bien malhabile) du "marchand de canons" (marchandisation de la violence d'État ou de bande organisée, univers de la grande multinationale) ou de la "prédatrice" (marchandisation du réchauffement climatique, univers du fonds géant d'investissement).

Las, tandis que le projet avance doucement, mais patine beaucoup (ce marché n'est finalement pas aussi simple qu'il le paraissait de prime abord, au grand dam de l'écrivain en voie de reconversion et de quête effrénée d'argent facile), le narrateur, à force de fréquenter toujours davantage de lieux urbains propres à des célébrations ésotériques sauvages et rémunératrices pour leurs instigateurs, entre en fascination de plus en plus puissante avec l'occupation "invisible" de locaux d'entreprise réels, et absolument pas abandonnés.

Un glissement progressif d'univers, du "gros" interstice de la friche urbaine au "minuscule" interstice du placard à lessiveuses industrielles, dans lequel le narrateur va progressivement perdre, volontairement, son identité résiduelle, devenant sans le chercher le guide d'une étrange tribu s'agrégeant autour de lui, nouveaux nomades, chasseurs et cueilleurs, hantant les immeubles de bureaux et les appartements bourgeois la nuit, se fondant dans le décor le jour, libres et "nus". De cette errance, l'écriture de Philippe Vasset parvient à extraire à la fois une étonnante crédibilité (sur une pareille prémisse !) et une indéniable poésie.

Une lecture salubrement dérangeante sur le fond, hautement jouissive à chaque page, et nimbée d'une beauté bien mystérieuse.

"Glissant sans fin sur ces sols immaculés, j'ai invoqué en silence les forces de la désaffection, priant pour que dans dix, vingt ans, Le Millénaire connaisse une faillite ignominieuse et soit contraint d'abandonner ses "espaces de convivialité", ses décorations joviales et ses vitrines proprettes aux squatteurs et aux vandales.
La tête pleine d'images de ruines et de désastres, je me suis arrêté, juste avant la sortie, devant un local retraçant l'histoire du centre. Parmi les photographies et les plans, l'architecte Antoine Grumbach ("marchand de ville", comme il se qualifiait lui-même dans un film diffusé en boucle) avait exposé quelques livres dont la lecture avait supposément inspiré la conception du Millénaire. Parmi ces ouvrages figuraient "Molloy" de Beckett, "Ulysse" de Joyce et "Je me souviens" de Georges Perec. Le visiteur était censé comprendre que l'implantation du Millénaire à Aubervilliers participait de la création contemporaine la plus radicale. Que, bien sûr, c'était un espace d'achat, mais que c'était tellement plus que cela : un laboratoire pour la ville de demain, un jalon dans l'histoire de l'architecture durable, bref une véritable "fresque", presque une "vision" généreusement offerte aux regards des consommateurs venus remplir leur réfrigérateur ou s'équiper en électroménager.
Ainsi, non seulement on m'avait chassé de ma retraite favorite pour construire un centre commercial, mais on avait poussé le vice jusqu'à le faire au nom d'écrivains que j'aimais (la référence à Georges Perec, que je vénère, n'était ni plus ni moins qu'un affront personnel caractérisé). Une colère froide me submergea et je me mis à gribouiller, rageur, des commentaires hostiles, voire franchement insultants, sur le cahier destiné à recueillir les remarques des visiteurs."

 

Palafox

Palafox

Palafox
de Eric CHEVILLARD
ed. MINUIT

Le troisième Chevillard, l'éclat : l'œuf se fendille, Palafox en sort, un immense écrivain est né.

Publié en 1990, le troisième roman d'Éric Chevillard est peut-être celui où, tout à coup, cette forme si particulière de jeu narratif, esquissée dans "Mourir m'enrhume" et "Le démarcheur", tombe en place, et lance ce formidable mouvement, incessant et vers l'avant, qui dans une gestion unique de l'absurde, du nonsense foisonnant de Sterne et de Carroll - magnifié par une rarissime maîtrise des moindres creux et vallons de la langue -, nous enchante donc depuis vingt-trois ans.

La famille étendue et quelques amis, assemblés autour du repas dominical, assistent avec étonnement à l'éclosion d'un œuf à la coque, sans doute insuffisamment cuit. L'animal Palafox en sort. Qu'est Palafox exactement ? On ne sait pas, même si chacun a ou aura son idée, fluctuant avec le développement de la bête.

Son identité mouvante, qu'il s'agira de cerner au fil du récit à travers ses manifestations et ses symptômes, constitue l'enjeu de ces 185 pages. Une extravagante chasse au snark, réjouissante, au cours de laquelle le lecteur ébahi consacrera une énergie disproportionnée, sans doute, à réprimer les éclats de rire forcené qu'il sentira monter en lui.

"Maintenant, il ne trouvait plus rien à absorber. Le problème des vivres, c'était une raison supplémentaire pour tenter une sortie. Palafox donna quelques petits coups de bec prudents, encore un, et s'interrompit, guettant la réaction de son éventuel voisin. De toute façon, il ne renoncerait pas, il était prêt à en découdre, désormais plus question de reculer. L'éventuel voisin ne broncha pas, plusieurs hypothèses, ou bien il dormait, ou bien il était sorti, ou bien il était sourd, ou bien il était mort, ou bien il s'en foutait, ou bien personne ou plus personne encore ne vivait là. Palafox creva la coquille, d'un bond il faut sur la table, Algernon eut la présence d'esprit de retourner son verre sur la bête. Ainsi fut découvert puis promptement maîtrisé Palafox. On ne saurait ajouter au foi aux divagations du patron-pêcheur Sadarnac, capitaine sur le Rémora, qui prétend l'avoir ramené tout frétillant dans son chalut, puis l'avoir cédé à Algernon, balivernes."

 

American prophet

American Prophet

American Prophet
de Paul BEATTY
ed. PASSAGE DU NORD-OUEST

American Prophet

American Prophet
de Paul BEATTY
ed. UGE (UNION GÉNÉRALE D'ÉDITIONS)

Ce boulot de messie est une plaie. N'empêche qu'il m'a permis de venir combler l'absence chronique de leader chez les Afro-Américains. Désormais, les citoyens de seconde zone écoeurés par le système n'ont plus besoin de la petite annonce dans le journal du dimanche qui disait :
"Cherchons négro démago capable de guider peuple divisé, opprimé et égaré jusqu'à la Terre promise. Bon communicateur. Rémunération selon expérience. Débutant accepté."
Etant poète, et donc expert en techniques de coercition de l'âme noire par les sentiments, je suis on ne peut plus qualifié pour le poste.
 
Rien que le prologue, maman, le prologue... 
 
Et puis l'histoire reprend depuis le début : Gunnar Kaufman est un gosse presque comme les autres. Noir, certes. Unique famille afro-américaine de son quartier, ouest Los Angeles. Sa mère compense leur bonne éducation en leur narrant, à lui et ses deux soeurs, la généalogie familiale avec la puissance de sa "gouaille de griotte".
 
Contrairement au bon vieux Noir des familles, mi-sorcier mi-chante-le-blues, rustaud et sympathique dans sa salopette en jean, digne-devant-le-racisme-péquenaud, du genre vrai marchepied Pullitzer, je ne suis pas le septième fils d'un septième fils d'un septième fils. [...] Je suis le premier fils d'un d'un fils de pute branché par les peaux claires, lui-même troisième fils d'un fils nègre de maison lèche-cul qui se trouvait être pour sa part un septième fils mais par défaut seulement.
 
Et puis le drame familial survient, à peine effleuré. Le genre de drame qui aurait pu être au coeur du livre, on en saura peu, quasi rien. Si ce n'est qu'il pousse la mère à partir, les enfants sous le bras, s'installer dans le ghetto. Et là, changement de décor. Gunnar et ses soeurs se trouvent en territoire hostile, incompréhensible. Ils avaient intégré les codes de la société blanche politiquement correcte et hypocritement multiculturelle, ils se retrouvent paumés sous une avalanche de clichés et de violence.

Après moult passages à tabac, menaces ou insultes, Gunnar se découvre des dons :  la poésie, le basket. Des amitiés : Scoby, fan de jazz qui n'a jamais raté aucun panier, Psycho Loco, chef d'un gang sans gun. Que ce soit dans une école blanche ou sur un terrain vague, Gunnar rentre dans les cases comme moi dans du 36 : ça ne va jamais. Il fait systématiquement un pas de côté. Mais on ne peut pas se construire toujours contre. A l'énergie joyeuse succède alors la mélancolie profonde, premier pas vers le suicide de masse.

Paul Beatty joue avec les clichés du ghetto afro-américain avec une classe digne d'un Percival Everett. Aux images éculées, réductrices, il oppose une palette de personnages ou de situations déjantés, dans un jeu brillant, poétique, souvent drôle. Mais qui vire au triste parfois. Car sous le vernis d'absurdité affleure le sentiment du cul de sac. Les codes raciaux ont été intégrés, digérés. Les victimes n'en finiront jamais d'en souffrir, et de récupération en faux combats, les luttes semblent vaines. Retour à l'absurdité.
 
Et c'est beau. Très beau.

Souviens-toi du Joola

Souviens-toi du Joola

Souviens-toi du Joola
de Patrice AUVRAY
ed. LES ÉDITIONS GLOBOPHILE

Sans effets spéciaux, avec rage et pudeur, l'incurie ayant tué les 2 000 passagers du Joola.

Publié en juillet 2012 aux éditions Globophile, le livre de Patrice Auvray est de ceux qui marquent un lecteur. Je dois pourtant confesser, à ma grande honte, ma réelle réticence à m'y plonger, et il a fallu toute la chaleureuse insistance de Lina Husseini, la formidable animatrice de la librairie Athéna à Dakar, pour que je franchisse le pas, et découvre donc la tragique beauté de ce récit.

Patrice Auvray raconte un épisode de sa vie, survenu en septembre 2002, le naufrage du ferry-boat Joola sur le trajet entre Casamance et Dakar, au large de la Gambie, navire transportant alors plus de quatre fois son nombre de passagers autorisé, pour un bilan de plus de 2 000 victimes (la deuxième catastrophe civile de l'histoire maritime après celle du ferry-boat philippin Dona Paz en 1987). Patrice Auvray fut l'un des 64 survivants, voyant, malgré ses efforts désespérés, son amie malade couler à côté de lui, alors qu'en compagnie des quelques centaines de passagers ayant pu échapper à la carcasse qui s'engloutissait, ils se débattaient dans des creux de trois ou quatre mètres en espérant des secours qui ne devaient jamais arriver.

Récit d'une atroce tragédie humaine, donc, et qui résiste avec talent et pudeur à la tentation d'un spectaculaire larmoyant pour livrer faits bruts et poignantes impressions reconstituées, des circonstances de l'embarquement à l'horreur du naufrage et au désespoir de l'attente des secours... Mais, peut-être plus encore, récit d'une incurie qui devrait dépasser l'imagination, d'une incurie soigneusement étouffée par le président sénégalais Wade et ses alliés : celle qui conduit à faire opérer par l'armée un navire constituant le poumon social et économique de la Casamance, isolée, au Sud de la Gambie, du reste du Sénégal, et en proie à une rébellion indépendantiste sporadique depuis des années, navire hors d'âge, mal réparé, mal géré, surchargé et à la cargaison déséquilibrée en dépit du bon sens, dont tous les signaux d'alerte au drame qui couvait furent balayés d'un revers de main par des militaires impavides (qui constituèrent l'essentiel des survivants...) habitués à cette sourde arrogance qui les caractérise dans trop de démocraties africaines (et souvent ailleurs) ; celle qui conduit pendant des dizaines d'heures, en l'absence du président Wade, en voyage officiel en France, ses principaux ministres à retarder l'envoi de secours "dans le doute" (les navires de pêche présents sur le lieu du drame reçoivent l'ordre d'attendre l'arrivée d'un aviso militaire avant de faire quoi que ce soit...) ; celle qui conduit à évacuer en priorité les officiers survivants et à les mettre aussitôt à l'abri des curiosités, le capitaine ayant opportunément "disparu" ; celle qui conduit, après avoir offert du bout des lèvres un peu de compassion aux survivants et aux familles des victimes, à les traiter rapidement en pestiférés et en menaces pour la sécurité de l'État...

Récit magnifiquement servi par un style tout en retenue, ajoutant par petites touches lucides toutes les facettes de l'avant, du pendant et de l'après du drame, faisant pénétrer ainsi en nous l'horreur bien mieux que n'importe quel effet spécial...

Ne pas oublier le Joola, en effet, et l'atroce justification toujours présente des diverses et variées "raisons d'État", au Sénégal ou ailleurs.

 

Icelander

Icelander

Icelander
de Dustin LONG
ed. ASPHALTE

Très grand roman, maîtrise narrative pour un hommage déjanté aux pulps 1930 et aux mythes nordiques.

Publié en 2006, et en 2010 en français chez Asphalte dans une traduction d'Audrey Coussy, le premier (et pour l'instant unique) roman de Dustin Long constitue un réjouissant et haletant tour de force.

L'intrigue elle-même est fort difficilement racontable, et je me contenterai donc d'indiquer que l'on suit, sur quelques journées entremêlées de très nombreux flash-backs et flash-forwards pas toujours aisés à situer d'emblée dans le temps, quelques protagonistes assemblés à New Cruiskeen, en un jour de fête consacrée à la mémoire de la célèbre enquêtrice Emily Bean, désormais décédée, autour de Notre Héroïne, la fille d'Emily, dont la meilleure amie, Shirley McGuffin (dont le patronyme même, bien entendu, pointe avec force vers ce dont il s'agit réellement dans cette histoire), a été assassinée la veille, forçant ainsi la jeune femme à prendre l'enquête à son compte, fût-ce avec répugnance... Et l'on doit signaler que New Cruiskeen est aussi un village étroitement connecté à Vanaheim, le mythique royaume souterrain situé "sous l'Islande", révélé aux yeux du monde quelques années auparavant, et d'où sont originaires les archi-ennemis d'Emily Bean et peut-être de sa fille, Notre Héroïne...

Ce scénario trépidant (le rythme de la narration, malgré la neige, la glace et le froid environnants, est époustouflant) est surtout le prétexte à un étourdissant tour de force, dans lequel l'auteur, maîtrisant à merveille les techniques de multi-enchâssement narratif vertigineux d'un Mark Z. Danielewski de "La maison des feuilles", les appliquant à une galerie de personnages principaux et secondaires que l'on pourrait parfois croire échappés des aréopages universitaires de l'Amanda Cross de "L'affaire James Joyce" ou de "Mort à Harvard", puise avec délectation dans un grand coffre à jouets bourré d'éléments issus des pulps des années 1920 ou 1930, dans lequel des montagnes hallucinées et des hommes de bronze voisineraient avec des prestidigitateurs hypnotiseurs et télépathes ou des excavateurs pelllucidariens.

À la fois hilarant, rusé, ultra-référentiel et néanmoins d'une digestibilité et d'une maîtrise narrative hors du commun, un grand roman.

"Une fois, alors que Notre Héroïne était âgée de seize ans, elle avait fait rouler sous la table deux malfrats norvégiens de cent dix kilos. Sa mère avait dévoilé leur réseau de contrebande et ils avaient retenu l'adolescente captive dans le sous-sol d'une mercerie pendant deux jours. Jamais à court d'idées, cependant, Notre Héroïne avait réussi à les convaincre de jouer au Roi qui boit (un jeu à boire dont ils lui avaient parlé le premier jour de sa captivité), simplement pour passer le temps, soi-disant.
"Il vous faudra me détacher les mains, leur avait-elle dit.
- Euh... Je sais pas trop. Le patron nous a vraiment dit de ne pas...
- Bon, on joue ou pas ? Il est certain que je n'ai pas assez confiance pour vous laisser me verser des verres dans le gosier. Ou bien vous avez peur que je vous batte tous les deux ?
- Bah, vas-y. Détache-la, Haakon."

[Charybde 4 approuve.]

Confiteor

Confiteor

Confiteor
de Jaume CABRE
ed. ACTES SUD

Roman d'une rare puissance, somme de son auteur, d'une ampleur comparable à celle d'un Musil.

« Jo confesso », publié en 2011 en catalan, paraissant en août 2013 en français aux Actes Sud sous le titre de « Confiteor » dans une impressionnante traduction d’Edmond Raillard, dixième roman de l’auteur, aura bien des chances d’apparaître aux yeux des lecteurs aguerris du romancier-philologue de Barcelone comme une synthèse monumentale de ses principaux écrits précédents.

Pour ceux qui le découvriront seulement, je prends le pari qu’ils connaîtront un immense bonheur de lecture, égal au mien, et qu’ils seront d’accord, après cette plongée dans 800 pages d’une rare densité, pour l’installer – peut-être paradoxalement – sur le même type de piédestal que « L’homme sans qualités » de Robert Musil (qui aurait au passage absorbé avec subtilité « Les désarrois de l’élève Törless », pour parfaire son déguisement de roman d’apprentissage). Et, oui, je pèse ici mes mots.

Le roman épouse d’abord l’apparence du récit d’enfance d’Adria, principal narrateur et protagoniste de l’ensemble, qui, du bas de ses sept ans, dans la Catalogne de l’après-guerre franquiste, se voit signifier par son père, antiquaire très haut de gamme, spécialiste des manuscrits et objets culturels rarissimes, linguiste accompli, son destin, déjà décidé, de violoniste virtuose ET d’érudit hors normes, destiné à la connaissance la plus globale possible (notamment par l’apprentissage progressif d’au moins 14 ou 15 langues) avec peut-être toutefois, le moment venu, quelques retombées commerciales intéressantes pour le magasin familial d’antiquités…

Rapidement, toutefois, le roman prend son essor, quitte ce terrain d’apparence encore familière et prosaïque, pour parcourir avec ferveur, passion et terrible urgence (ce qui – lorsque la moitié du propos SEMBLE concerner les notions mêmes de connaissance, d’érudition et de talent artistique – relève ici d’une singulière prouesse), en les ancrant au plus profond de la chair et de l’intellect de ses personnages, l’ensemble des thèmes chers à Cabré, évoqués dans les romans précédents : valeur de la création artistique – et tout particulièrement musicale, combat pour le pouvoir dans la famille et hors de la famille – et corruption qu’entraîne le pouvoir, rôle de la connaissance dans la morale de l’individu et de la cité,… mais aussi hélas, impossibilité du pardon.

Pour mener à bien cette gigantesque fresque en forme d’histoire d’amour maudit malgré (presque) tous les efforts, et de formidable interrogation sur la possibilité pour la connaissance et l’art de jouer un rôle, si ce n’est d’antidote, par trop illusoire, au moins de ralentisseur face à la course à l’avidité et au mal dans laquelle l’humanité se plonge si souvent et si goulûment, Jaume Cabré convoque tour à tour, dans des volutes de narrations enchevêtrées, de temporalités multiples, de révélations, de liens qui se dérobent, d’hypothèses fallacieuses et de désolantes surprises, une extraordinaire galerie qui inclut, à travers les âges, en sus des étonnantes familles et proches du héros et de ses meilleur(e)s ami(e)s, un bûcheron émérite, un fabricant de violons rivalisant peu à peu avec Stradivarius, un colonel SS, un médecin allemand dévoyé, un inquisiteur adjoint résistant aux ordres les plus abjects de son supérieur Nicolas Eymerich (le « religieux » catalan historique, et non son génial pendant réinventé par Valerio Evangelisti), un ou deux philosophes et linguistes de réputation mondiale, un survivant de Birkenau, un commissaire de police catalan, un moine exilé au fin fond de l’Afrique, un nazi brièvement réfugié au Vatican, et bien d’autres… donnant au roman tout ce foisonnement érudit, subtil, et pourtant dynamique et bouillonnant, qui rapproche donc bien, malgré les apparences, Cabré de Musil, la sphère européenne de la pensée, ayant à digérer (et n’y parvenant guère) l’historicité du fascisme après 1945 de la Cacanie aux valeurs millénaires pourtant bien moribondes, et l’amour total pris dans le piège de l’impossibilité du pardon – ou de l’ironie tragique du sort, que ne renierait pas l’Anouilh d’ « Antigone » - à celui, même platonique, qu’interdit la société viennoise de 1910.

Et au milieu de ce chaos et de ces rapides insensés, l’âme d’un violon gouverne peut-être néanmoins le fleuve horrible…

Un très grand roman, presque impossible à résumer, difficile à ne pas dévoiler de manière dommageable tant les rebondissements, les rires (parfois serrés), les intuitions de lecteur démenties et les surprises - sans recours à un deus ex machina, mais seulement à la mécanique cruelle de la tragédie – y sont belles et nombreuses. Un roman qui ne trahit jamais votre intelligence, et vous fait néanmoins pleurer d’émotion dans ses cinquante dernières pages. Un roman qu’il ne faudra vraiment pas rater à partir de sa sortie fin août, voilà.

En citation, pour ne rien déflorer par inadvertance, je me contenterai du tout premier paragraphe, qui donne le ton :
« Ce n’est qu’hier soir, alors que je marchais dans les rues trempées de Vallcarca, que j’ai compris que naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable. Tout à coup, j’ai vu clairement que j’avais toujours été seul, que je n’avais jamais pu compter sur mes parents ni sur un Dieu à qui confier la recherche de solutions, même si, au fur et à mesure que je grandissais, j’avais pris l’habitude de faire assumer par des croyances imprécises et des lectures très variées le poids de ma pensée et la responsabilité de mes actes. Hier, mardi soir, en revenant de chez Dalmau, tout en recevant l’averse, je suis arrivé à la conclusion que cette charge m’incombe à moi seul. Et que mes succès et mes erreurs sont de ma responsabilité, de ma seule responsabilité. Il m’a fallu soixante ans pour voir ça. J’espère que tu me comprendras et que tu sauras voir que je me sens désemparé, seul, et que tu me manques absolument. Malgré la distance qui nous sépare, tu me sers d’exemple. Malgré la panique, je n’accepte plus de planche pour me maintenir à flot. Malgré certaines insinuations, je demeure sans croyances, sans prêtres, sans codes consensuels pour m’aplanir le terrain vers je ne sais où. Je me sens vieux et la dame à la faux m’invite à la suivre. Je vois qu’elle a bougé le fou noir et qu’elle m’invite, d’un geste courtois, à poursuivre la partie. Elle sait que je n’ai plus beaucoup de pions. Malgré tout, ce n’est pas encore le lendemain et je regarde quelle pièce je peux jouer. Je suis seul devant le papier, ma dernière chance. »

[... Charybde 1 et 3 approuvent totalement et insistent : lisez-le.]

Faillir être flingué

Faillir être flingué

Faillir être flingué
de Céline MINARD
ed. RIVAGES

Faillir être flingué

Faillir être flingué
de Céline MINARD
ed. RIVAGES

Une TUERIE !! (2e)

Une poignée de destins convergent à travers la plaine et les montagnes.

Zebulon a des sacoches pleines à l'épaule et la violence au bout des doigts, les McPherson sont accrochés au chariot de leur vieille qui n'en finit par de mourir, Gifford a mis ses pas dans ceux d'Eau-qui-court-sur-la-plaine, chamane sans tribu, Elie a ses problèmes aussi, causés par un archet de contrebasse... Ils sont cow-boys, médecin, chamane, commerçant, musicienne, pute ou blanchisseur. Ils ont des comptes à régler et une ville à construire.

L'Ouest. Le fantasme de l'Ouest. Prenez une attaque de diligence, un cheval volé, des bottes ramassées dans la rivière. Prenez des indiens, des chinois, des cow-boys. Prenez des mythes, des contes, des prières. Des héros marqués, des passés hantés, des rêves de gosse.

Si Faillir être flingué emprunte au western traditionnel son vernis, ses personnages les plus classes et ses ambiances les plus sauvages, Céline Minard fait bâtir à ses personnages une utopie où chacun peut repartir à zéro, trouver un équilibre, une certaine paix. Sous les images brutales et le plaisir féroce (rah la scène du barbier ! ) affleure une poésie, un humour et un optimisme étrangement touchants.

Faillir être flingué est l'opposé d'un Manituana : fantasme et image contre l'Histoire, une utopie en construction plutôt qu'en déliquescence. Et tout aussi superbe.

[... et Charybde 2 et Charybde 3 approuvent avec acclamations.]

Riviera

Riviera

Riviera
de Mathilde JANIN
ed. ACTES SUD

Très beau premier roman. L'art rock, la quête de la reconnaissance, la mort qui rôde.

Premier roman de la critique rock Mathilde Janin, l'un des deux ouvrages de "débutants" proposés par Actes Sud en cette rentrée littéraire 2013, "Riviera" constitue d'emblée une réussite bien attachante.

Passant rapidement sur de mineures faiblesses (une préciosité peut-être un peu excessive, surtout dans les 100 premières pages, la forte récurrence de la "porosité" en témoignant), on retiendra de cette lecture un roman ambitieux, qui a su se détacher de la tentation, à laquelle n'échappent pas tous les journalistes musicaux, de "faire rock", pour se concentrer sur une fine et belle histoire où le talent artistique d'un musicien d'exception tient la place centrale, questionné sans relâche, jusqu'au-delà de la mort, par un environnement potentiellement fatal, où les proches, familles ou producteurs, jouent aussi bien leur rôle d'agents du succès (d'estime et commercial) que de fournisseurs de jalousies qui se refusent à dire leur nom ou de relations se voulant fortes et vénéneuses à souhait.

Comme un Marc Spitz dans son - beaucoup moins "léger" qu'il n'y paraît - deuxième roman de 2006, "Too Much, Too Late" (non traduit en français), mais sans doute ici avec une visée plus universelle, Mathilde Janin montre avec intelligence et émotion comment la recherche nécessaire du "hype" peut finir par tenir lieu de vie en soi, lorsque le talent doit devenir génie reconnu, et comment cette vie, minée ici de lourds secrets de famille caucasiens et de contraintes nées de la terrifiante épidémie d'Ebola mutant qui ravage les États-Unis, les économies, les sociétés, les carrières et les rêves, peut si vite perdre son sens intime, au nom de l'art, peut-être.

Un roman que l'on se hâtera donc de découvrir dès la fin de ce mois d'août, et que l'on rangera ensuite avec soin parmi ceux qui, en matière de sens même de la vie rock'n'roll, comptent.

"Face au type de l'accueil, elle avait adopté une attitude humble et hésitante, s'était excusée d'importuner, avait tenté d'attirer la sympathie, cherchant un prétexte pour justifier l'urgence de son voyage - un malade au chevet duquel elle devait se rendre ; son père, tiens ; un père allemand qu'elle composait pour l'occasion, bientôt mort d'une terrible maladie, un mal intransmissible : un cancer du pancréas, ou encore un lymphome...
Jaillissant comme ça, le mensonge, qui habitait sa bouche et qui peu à peu s'affinait, emplissait l'air de son écrasante absurdité puisque les mourants ne font pas décoller les avions, ça se saurait. Elle aurait tout aussi bien pu raconter l'histoire telle qu'elle était - Frédérique en route pour Berlin, le cadavre de Philippe qu'il fallait rapatrier. Son invention l'amusait. Son père imaginaire la détournait de Philippe et la rendait presque joyeuse. Pleurer devenait une distraction ; supplier, un plaisir. Il en était ainsi - et ce, depuis l'enfance - de Nadia Batashvili : le mensonge l'étoffait, l'artifice lui seyait à merveille."

 

Planning

Planning

Planning
de Pierre ESCOT
ed. PPT

Surprenant et réussi dévoilement de l'agenda d'un cadre dirigeant financier.

Publié à l'origine en 2007 et réédité en ce mois de décembre 2012, "Planning" est une audacieuse tentative romanesque de Pierre Escot pour saisir une essence du cadre dirigeant financier mondialisé, au plus près, dans l'intimité de son agenda personnel.

Ainsi, du 1er janvier au 31 décembre, se succèdent les brèves annotations professionnelles et personnelles, à la fois classique pense-bête et exutoire rageur, ersatz d'un journal intime qui ne dirait pas son nom. Griffonnages cyniques, obscènes et corrompus (comme eut dit Jacques Higelin), ou au contraire mots épars, mystérieux, parfois même étonnamment poétiques, une tranche de vie se déroule sous nos yeux, laissant largement au lecteur le soin de broder et d'imaginer de quoi remplir un peu les innombrables interstices mis à sa disposition, dans leur mise en page Quo Vadis® d'origine...

"Vendredi 12 janvier : Arracher les dossiers à leurs conclusions provisoires. (...)
Samedi 20 janvier : Emerveillement intact devant des côtelettes, même froides. (...)
Jeudi 22 février : Je suis impatient de savoir quelles sanctions financières nous allons leur administrer. (...)
Dimanche 25 mars : Dans la tour, les gardes mobiles avec des masques de truie. (...)
Lundi 16 avril : Ma tension artérielle est semblable à une tribu équatoriale fixant une crêpe alsacienne. (...)
Lundi 14 mai : T aura pour P la vitesse d'une balafre. (...)
Samedi 23 juin : Cunni Fel Vag Sod. (...)
Lundi 16 juillet : La guerre civile en Afrique devrait arranger nos affaires. (...)
Mercredi 1er août : Il est suicidaire sur le plan concurrentiel de continuer à garantir la sécurité de l'emploi, me dit Tanglait. (...)"

 

Une rentrée sur les chapeaux de roues

Charybde a rouvert ses portes aujourd'hui ! Et démarre cette rentrée sur les chapeaux de roues :
 
Vendredi 23 août, nous accueillons la dernière session de l'Université populaire de la littérature africaine organisée par Joss Doszen. Chroniqueurs, blogueurs et auteurs exploreront le thème « Cliché et marginalité de l'écrivain d'ailleurs ». Avec pour fil rouge de la soirée, un livre et un auteur qui nous tiennent beaucoup à cœur à Charybde : Effacement de Percival Everett.
 
Vendredi 30 août, nous aurons la joie de recevoir Xavier Boissel et les éditions Inculte pour la parution d'Autopsie des ombres, l'un de nos premiers grands emballements de cette rentrée 2013. L'auteur s'entretiendra avec Laurent Henninger, essayiste, historien militaire et rédacteur de "Guerres & Histoire".
 
Vendredi 6 septembre, Jean-Marc Agrati, auteur bien connu de la librairie, endossera le superbe t-shirt d'intérimaire et sera notre libraire d'un soir. Il présentera 7 livres qu'il aime et nous dégusterons au minimum quelques shots de L'Apocalypse des homards (Ed. Dystopia) à l'occasion.
 
Vendredi 13 septembre, nous sommes extrêmement fiers d'accueillir Lyonel Trouillot pour fêter la parution de son dernier roman La parabole du failli (Actes Sud), dont les prédécesseurs nous enchantent depuis plusieurs années déjà.
 
Mercredi 18 septembre, nous vous proposons de découvrir une cathédrale littéraire : Confiteor, en présence de son auteur Jaume Cabré. Un livre très difficile à décrire, brillant et bouleversant, une claque monumentale de cette rentrée littéraire.
 
Jeudi 19 septembre, nous organisons pour la troisième fois une Soirée Rock & Littérature avec un show-case d'Edward Barrow (Volvox) et le tout nouveau, magnifique et captivant Riviera de Mathilde Janin, une histoire inspirée par l'amour, la musique, la rage, le talent et le rock.
 
… et ce n'est qu'un début !

Autopsie des ombres

Autopsie des ombres

Autopsie des ombres
de Xavier BOISSEL
ed. INCULTE

Très impressionnante lecture de l'absurdité et de la déréalisation de la force sans mission.

Publié en août 2013 chez Inculte, le premier roman de Xavier Boissel s'appuie sur sa nouvelle "Debout parmi les ruines", parue en revue en 2011 et rééditée en 2012 par Une autre image avec de riches illustrations de Boris Hurtel.

Dans une guerre civile non totalement spécifiée, mais dont tous les éléments renvoient à celle de Bosnie entre 1992 et 1995, un petit groupe de militaires français, opérant sous mandat de l'ONU, est engagé dans des opérations d'interposition et de "maintien de la paix". Au retour en France, l'un des soldats, Pierre Narval, ne parvient ni à oublier ce qu'il a vu, senti, deviné ou perçu, ni à se réadapter de ce choc traumatique d'un genre bien particulier. Il entame d'abord insensiblement, puis franchement, une dérive dans la campagne française, dans une atmosphère irréelle qui constitue le miroir presque parfait de ce qu'il a vécu, dans une quête non identifiée où la dissolution dans la simplicité du néant semble beaucoup plus présente que quelque improbable rédemption...

Comme dans la nouvelle d’origine, bien entendu, on retrouve, en écho à « Warriors », ce téléfilm britannique si réussi de Peter Kosminsky (1999), un lourd climat de militaires « normaux », prisonniers de leurs idiosyncrasies viriles et de leurs apprentissages guerriers, confrontés à l’absurdité de consignes d’engagement délétères qui les mine progressivement, et les condamne le plus souvent à deviner qu’il y a, quelque part, par là, un « ennemi », dont les horreurs rencontrées après coup témoignent au quotidien, mais qui n’est jamais ou presque présent, face à eux, dissimulé derrière le sourire goguenard ou la vexation qui sait « ne pas aller trop loin » d’un milicien tenant un checkpoint, face visible et inattaquable du bourreau nocturne, bien réel…

C’est de cette déréalisation, de ce mensonge éthéré et permanent (qui ne peut être un hasard, venant d’un auteur ayant su traquer les restes d’un faux Paris pour y débusquer du réel et du sens du simulacre - dans « Paris est un leurre » en 2011), que Xavier Boissel nourrit avec un immense brio la dérive française de son protagoniste, intercalée dans les flashbacks « de Bosnie », dérive par vidange intérieure qui reflète très exactement celle des patrouilles arpentant en vain des rues écroulées pour y traquer, faute de mieux, faute de sens, faute de mission, chiens et chats éventuels porteurs de maladies… La langue de bois des instructions onusiennes, discrètement mais régulièrement rappelée, comme la mainmise sur le vocabulaire opérée par les purificateurs ethniques et les simples barbares ordinaires, qui fait songer au « Casus Belli » du slammeur D’ de Kabal, résonne de façon terrible avec les indices concrets de malaise profond, disséminés dans les paysages rurbains et périurbains de l’errance. L’ensemble écrit dans un style tout de justesse, de poésie diaphane, alimentée pourtant par des munitions de 5,56 mm, des lunettes de vision nocturne ou des obus de mortier de 120 mm, comme par de simples signes d’une pulsion consommatrice frénétique, à lire dans le paysage français, décrypté incidemment comme dans « Paris est un leurre », pulsion toute contenue, en dérision, dans l’emblématique boîte de thon en conserve ramassée dans les ruines de Bosnie, qui, à elle seule, comme le sang dans la neige du Langlois d’ « Un roi sans divertissement », englobe toute la violence jamais dite, jamais avouée, de l’avidité partout à l’œuvre.

Un livre magnifique, impressionnant premier roman, qui résonne longtemps en vous après avoir été refermé.

« Ta génération n’avait plus d’ennemi. Libérée du poids des crimes, des servitudes morales, chevillée désormais à une mémoire antiquaire, elle pouvait s’adonner à des jeux plus frivoles ; ni tragique, ni lyrique, comme celle de ses pères, mais assignée à un temps devenu homogène à lui-même, paisiblement nichée dans un quotidien transmué en divertissement, elle se livrait donc à l’insouciance d’un perpétuel présent ; il paraissait que l’Histoire touchait à son terme (les grands esprits disaient « à son achèvement ») – et le passé n’avait plus barre sur elle. Mais, comme un fauve assoupi brusquement réveillé par la faim, l’Histoire se rappelait à toi et à tes contemporains ; et l’Histoire s’écrit toujours du côté des vainqueurs, de manière réglementaire, officielle, carnassière. Toute ta conscience se cristallisait dans ce morceau de temps disjoint, comme les bobines d’un vieux film qui bégayaient : les bourreaux piochaient dans le passé l’alibi immuable de leur fureur, l’identification de leur ennemi héréditaire, celui qu’ils vouaient à la suppression, à la destruction ; il fallait – et c’était leur but final, chose que tu avais mis longtemps à comprendre – abolir la lumière de son ciel. »

« Il démarre le véhicule, roule une petite heure encore, dans la vallée, le long du fleuve où les tours de refroidissement des réacteurs de centrales nucléaires sont comme des balises, mais bientôt il finit par quitter l’autoroute, et ce sont les pales immobiles des éoliennes qui maintenant ponctuent le paysage. Il roule sur une nationale, et très vite, il emprunte une départementale, régulièrement interrompue par une série de ronds-points qui mènent à des centres commerciaux spécialisés en tapis, chaussures, accessoires d’automobiles ou matériel agricole ; il longe une déchetterie, un cimetière pour chiens, pénètre dans les faubourgs d’une petite ville, passe sous trois banderoles : la première annonce une « Fête des fleurs vivaces » dans un village voisin, la deuxième une « Fête du pain » dans un autre endroit et la troisième une « Fête des confitures » dans un lieu qu’il n’a pas pu identifier. Il franchit encore un rond-point, au centre duquel sont installées plusieurs brouettes multicolores, les bras dirigés vers le ciel et arrive enfin dans le « centre historique » – comme l’indique un panneau – où il gare difficilement la voiture ; il se dirige vers un secteur piétonnier et remonte une ruelle pavée de petits galets, restaurée avec soin, dans un goût médiéval – apparemment, l’artère commerciale de la ville, si l’on se fie à ses oriflammes, ou plutôt, ses effigies. Elle débouche sur une petite place où il s’installe à la terrasse d’un café. Il commande un noir, sans sucre, et deux croissants, sort une cigarette, et regarde le donjon, ou la tour, aux pierres proprement rejointoyées – certainement médiévale, elle aussi – qui lui fait face. »

 

La rescousse

La rescousse

La rescousse
de Joseph CONRAD
ed. GALLIMARD

Sans doute le plus beau roman de Joseph Conrad.

Publié en 1920, "La rescousse" est l'un des quatre derniers romans de Joseph Conrad, et fut longtemps à ce titre considéré par une certaine critique (avant d'être largement "réhabilité" à partir des années 1975-1980) comme "inférieur" aux romans plus connus de leur auteur, jugé parfois "fatigué et usé" à l'époque de son écriture.

Bien au contraire, je considère qu'il s'agit peut-être du meilleur roman de Conrad, et sans doute de celui qui reflète le mieux la complexité des constructions éthiques de ce grand maître du roman d'aventures, loin des relatives simplifications du "Nègre du Narcisse", de "Lord Jim" ou des novellas "Au cœur des ténèbres" et "Typhon".

Le roman est avant tout celui du personnage de Tom Lingard, commandant du "plus beau brick" d'Indonésie, lancé dans une folle équipée pour aider deux de ses amis malais, frère et sœur, à reconquérir leur royaume, en une dette d'honneur qu'il s'est lui-même imposée, et dans laquelle il engage, encore jeune alors, toute sa réputation, toute sa science et toute sa fortune - équipée dont la perturbation, par l'échouement d'un yacht anglais venu de Hong-Kong, à quelques encablures de la principale base d'opérations de Lingard, constitue le principal sujet apparent de l'œuvre.

Décrire l'intensité mise en jeu, le raffinement des conflits intérieurs du silencieux Tom Lingard (qui fournit d'ailleurs leur modèle de commandant aux trois maîtres plus tardifs du "roman de marine à voile", le Hornblower de Forester, le Bolitho de Kent, comme le duo Aubrey / Maturin d'O'Brian), la sobriété avec laquelle sont retranscrites la terrifiante violence et les complexités des fourberies des factions du conflit, et surtout la subtilité psychologique et morale ici développée, serait bien difficile, cette dernière pouvant peut-être expliquer à elle seule, au fond, que Conrad, qui avait commencé ce roman en 1897, pour être sa troisième œuvre en même temps que le troisième tome de la curieuse "trilogie à rebours" formée avec "La folie Almayer" (où Lingard apparaît très âgé) et "Un paria des îles" (où il est déjà vieillissant), en ait interrompu la rédaction pour se lancer dans le (relativement) facile "Nègre du Narcisse", et ne s'y atteler à nouveau que vingt ans plus tard...

Du très grand Conrad, du très grand roman, intelligent, raffiné, et terriblement poignant.

"Cet homme, autrefois si connu, aujourd'hui si complètement oublié, sur les séduisants et impitoyables rivages de ces petits-fonds, avait reçu de ses camarades le surnom de "Tom aux yeux rouges". Il était fier de sa chance et non de son jugement. Il était fier de son brick, de la vitesse de son navire que l'on considérait comme le plus rapide des bâtiments locaux qui fréquentaient ces parages, et fier de ce que représentait ce navire."

"La mer peu profonde qui écume et murmure sur les rivages de ce millier dîles, grandes et petites, qui forment l'archipel Malais a été, depuis des siècles, le théâtre d'aventureuses entreprises. Les vertus et les vices de quatre nations se manifestèrent pendant la conquête de cette région qui, aujourd'hui encore, n'a pas été complètement dépouillée du mystère et de l'attrait romanesque de son passé ; et les descendants de ceux qui ont lutté contre les Portugais, les Espagnols, les Hollandais et les Anglais, n'ont pas vu leur race modifiée par l'inévitable défaite. Ils ont conservé jusqu'à ce jour leur amour de la liberté, leur attachement fanatique à leurs chefs, leur aveugle fidélité dans l'amitié et dans la haine - tous leurs instincts licites et illicites. Leur pays de terre et d'eau - car la mer fut leur pays tout autant que le sol de leurs îles - est devenu la proie de la race occidentale, le prix d'une force supérieure, sinon d'une vertu supérieure. Demain l'avance de la civilisation effacera jusqu'aux traces de cette longue lutte en achevant son inévitable victoire."

V

V.

V.
de Thomas PYNCHON
ed. SEUIL

Le toujours aussi hystériquement monumental premier roman de Pynchon.

Publié en 1963 (et traduit en 1967 en français chez Plon, dans une traduction de Minnie Danzas, légèrement revue pour la réédition au Seuil en 1985 - traduction dont je reparlerai un peu plus loin), le premier roman de Thomas Pynchon fait beaucoup mieux que résister à sa troisième lecture (une première fois en français en 1990, une deuxième fois en anglais en 1996, et maintenant, donc). Avec l'effet rétrospectif de rigueur, il confirme son statut de monument et d'annonce de monuments à venir.

Une trame narrative presque impossible à décrire, qui déroute d'ailleurs souvent les primo-lecteurs de Pynchon, un foisonnement de personnages, de langages, de situations, d'objets, de symboles réels ou fictifs, tout cela accompagne, au long des délectables 630 pages, la quête insensée du jeune Stencil, citoyen britannique parlant de lui-même à la troisième personne et tentant de découvrir, dans les années 50, le sens de quelques lignes mystérieuses du journal intime de son père, mort dans de troubles circonstances à Malte en 1919.

"Avril 1899. Florence. Personne n'aurait soupçonné qu'il pût y avoir autant de choses derrière V., et dans V. Qui est V. ? Ou plutôt qu'est-ce que V. ? Dieu veuille que rien ne m'oblige jamais à apporter une réponse à cette question, que ce soit ici, ou dans quelque rapport officiel que ce soit."

Ainsi lancé aux trousses de la chimère ultime, Stencil entrera en trajectoire de télescopage jubilatoire (on peut ici employer sans retenue le terme parfois un rien galvaudé) avec une joyeuse bande de clochards célestes new-yorkais (Pynchon n'a jamais caché sa dette à l'égard de Kerouac) en quête d'amour et d'alcool, oscillant entre free jazz, sauvages bordées de marins militaires et ex-militaires, chasse aux crocodiles dans les égouts, entretiens historiques, émaillés d'innombrables flashbacks où tournent notamment le père de Stencil et le mystère V., entre Florence, Malte, Alexandrie, et même le Sud-Ouest Africain, parmi les nostalgiques de la féroce répression du général allemand von Trotha, en 1904, le tout pourtant souvent placé sous l'illustre patronage des guides des voyageurs de la Belle Époque, Cook et Baedeker.

Même si la traduction française, souvent décriée par les exégètes, pèche en effet par les nombreuses limites lexicales observables chez Minnie Danzas (le traitement de l'argot spécifique des marins américains, par exemple, peut faire largement sourire ou profondément agacer, selon l'état d'esprit du lecteur - et sa tendance à "lisser" les différences de registre, qui sont au contraire un des ressorts de l'écriture pynchonienne, est bien dommageable), "V." demeure un très grand livre, tourbillonnant, polyphonique et endiablé, qui à lui seul justifie déjà cette curieuse dénomination de "réalisme hystérique" forgée par le critique James Wood, et fait bien d'emblée de Pynchon, entre autres ferments généalogiques, le digne et bakhtinien héritier rénovateur de Rabelais et de Sterne.

Indispensable, vous l'aurez compris.

"Le vin blanc, le fantôme d'Alice, les premiers doutes sur l'authenticité de Porpentine, tout cela avait peut-être contribué à la violation du code. Le code se résumant à ceci : "Max, prends ce qu'on te donne." Max déjà avait tourné le dos au billet qui battait dans le vent de la rue et il se mit en marche, contre le vent. Tandis qu'il clopinait vers la prochaine flaque de lumière, il sentait que le regard de Porpentine était toujours sur lui. Il savait aussi de quoi il avait l'air : un peu hésitant, moins sûr de la fidélité de ses propres souvenirs, et ne sachant plus très bien combien de flaques lumineuses jalonneraient sa rue nocturne."

"Une fois dehors, remontant la rue Hudson :
- Stencil ne veut pas aller à Malte. Pour tout dire, ça lui fait peur. Depuis 1945, voyez-vous, il s'adonne à la chasse à l'homme, ou plutôt à la femme, en solitaire.
- Pourquoi ? fit Profane.
- Pourquoi pas ? dit Stencil. S'il vous donnait une raison logique, c'est qu'il l'aurait déjà retrouvée. Pourquoi, dans un bar, choisit-on une fille plutôt qu'une autre ? Si l'on savait pourquoi, la fille en question ne nous poserait jamais de problème. Pourquoi y a-t-il des guerres : si l'on savait pourquoi, on vivrait une paix éternelle. Aussi, dans cette quête, le mobile fait-il partie du gibier poursuivi... Le père de Stencil a parlé d'elle dans son journal ; cela se passait à la fin du siècle dernier. La curiosité de Stencil s'est éveillée en 1945. Était-ce l'ennui, était-ce le fait que le vieux Stencil n'avait jamais rien dit qui pût servir à son fils, ou était-ce quelque chose que ce fils portait au fond de lui et qui avait soif de mystère, un goût de la poursuite, en quelque sorte, afin de donner de l'exercice à un métabolisme liminal ? Peut-être se nourrit-il de mystère."

 

Thérèse en mille morceaux

Thérèse en mille morceaux

Thérèse en mille morceaux
de Lyonel TROUILLOT
ed. ACTES SUD

À Haïti, une femme raconte sa libération intime sous l'apparence de la folie. Puissant.

Publié en 2000, le deuxième roman de l’Haïtien Lyonel Trouillot frappe fort.

La narration prend place au Cap Haïtien, la capitale régionale du nord d’Haïti, sans doute dans les années 50. La jeune Thérèse prend un cahier d’écolier et un stylo-bille pour écrire, en se libérant, les circonstances de son départ, solitaire et radical, vers une nouvelle vie.

« Parce que j’ai brusquement pris conscience d’avoir été jusqu’à ce jour quelque chose comme un « être-là », une réalité totalement extérieure à sa propre existence (pas même un vrai mensonge, juste une hésitation plus coutumière que motivée), j’ai décidé d’écrire. Autant pour assurer ma phrase que pour me fonder en action. Tout Thérèse n’a été qu’un vieux tas d’expressions du type mi-chaud, mi-froid, entre chien et loup, mi-figue, mi-raisin. Comme habitée par mille destinées incompatibles, je réalise qu’à mon insu quelque chose éloignait ma main droite de ma main gauche, interdisant à mes élans le moindre geste à l’unisson, qu’il fût de joie ou de colère. Mes pas s’arrêtaient à chaque virage ; ma tête, mon corps, mes rêves marchant comme un canard, chacun tirant mes ficelles dans des directions opposées. Thérèse à jamais disloquée a donc choisi d’écrire. »

Venant juste d’être saisie par des crises aiguës de schizophrénie, qu’elle racontera aussi dans son cahier, une autre Thérèse, violente, intempestive et iconoclaste, a été provisoirement libérée, sous l’apparence de la folie, pour l’entourage, pour casser, heurter, créer le déclic permettant à la narratrice de s’affranchir de l’ « ancienne » Thérèse, deuxième fille éternellement soumise et résignée d’un père propriétaire terrien ruiné, coureur effréné de jupons, mort alors qu’elle était toute jeune, criblé de dettes, et d’une mère inflexible, confite en religion, en désespoir et en maintien à tout prix d’une dignité de façade, et sœur cadette d’Elise, qui lui a terriblement montré la voie en matière de résignation et d’effacement, alors que le vieux pharmacien, mari d’Elise, songe secrètement, peut-être, à d’autres vies possibles.

Un texte puissant, étonnamment poétique, sur une libération intérieure hors du commun et un refus radical de la résignation, même « habillée ».

 

Aventures d'un romancier atonal

Aventures d'un romancier atonal ; L'épopée du Roi Thibaut

Aventures d'un romancier atonal ; L'épopée du Roi Thibaut
de Alberto LAISECA
ed. LE NOUVEL ATTILA

130 pages d'hommage ultime, bouillonnant de sens et de drôlerie, à la littérature expérimentale.

Publié en 1982 en Argentine, en 2013 en France grâce aux toujours remarquables éditions Attila et au talent du traducteur Antonio Werli, le deuxième roman d'Alberto Laiseca, en deux apparemment modestes volets de 70 et 60 pages, s'installe parmi ces œuvres, relativement rares malgré tout, qui peuvent marquer durablement et profondément leur lecteur.

Un romancier maudit vit dans une mansarde, sous la coupe de sa redoutable ogresse de logeuse, tentant de mettre la dernière main, depuis des années, à un monument de 1 500 pages, roman qui doit être à la littérature ce qu'Arnold Schonberg fut à la musique : un foisonnement thématique aussi total que subverti dans la sérialité et, donc, l'atonalité. projet à la fois mystérieux, résolument expérimental et comme de juste, totalement invendable... Jusqu'à ce que le meilleur ami de ce romancier, pour lui permettre d'échapper à l'indignité subie de la part de sa propriétaire, finisse par dénicher un éditeur suicidaire, qui, pour des raisons lui appartenant, souhaite faire faillite, et qu'il est donc aisé de convaincre que ce roman-ci en sera le parfait vecteur. Las, grâce à la réaction enthousiaste de la critique française, même l'édition argentine, d'abord logiquement conspuée dans son propre pays, connaît le succès, et le livre devient un best-seller littéraire mondial... Et c'est là le récit du premier cahier de 70 pages.

Monté tête-bêche avec le premier, un second cahier nous livre le seul fragment existant encore de ce roman ultime, L'épopée du roi Thibaut, qui raconte l'assaut lancé par les divisions de chevaliers montés sur dinosaures du roi en question contre la Russie musulmane, et tout particulièrement le siège de Minsk, la bataille de Smolensk, l'intervention de la secte des Assassins depuis leur repaire de l'Oural, et le quasi-balayage de la civilisation par une peste particulièrement sévère qui saisit l'opportunité de ces batailles titanesques pour se répandre dans les armées, puis dans les peuples...

Ce roman est un miracle, une narration qui parvient à défier l'entendement. En 130 pages, il élabore une construction d'un incroyable brio, parvenant à faire saisir, intellectuellement et aussi émotionnellement, tout le foisonnement potentiel de la cathédrale littéraire sans cesse évoquée, et pourtant montrée uniquement par fragment et allusion, à faire deviner au lecteur, comme se jouant de lui avec sérieux, l'ultra-référentialité du récit actuel et du récit possible, à faire exister ces centaines de pages imaginaires.

Comme un hommage essentiel à la notion même de littérature, parcouru d'une incessante drôlerie à la fois totalement baroque et déjantée, et totalement ambitieuse dans son propos expérimental et théorique. Un très rare tour de force. Un bonheur de lecture.

Elle avait deux yeux de verre, Doña Clota la pantouflarde. Deux yeux de verre, et pourtant elle voyait tout. À toute heure, été comme hiver, elle portait des nuisettes à capitons multicolores, aux surfaces usées desquelles s'agglutinaient d'immondes et minuscules pompons. L'incomparable tortillon royal ! De toute évidence, le chignon était venu au monde le premier ; à sa suite seulement, la bonne femme. Là résidait sa puissance, le secret de sa force. Personne ne le savait. Pourtant, qu'un accident la prive de cette authentique tour, non seulement l'effondrement psychique aurait lieu, mais encore l'écroulement physique de toute la pension Usher. ici, donc, comme sur une table d'émeraude, reposait son secret philosophal. Samson et les philistins, pour ainsi dire.

[... et Charybde 1 est bien d'accord.]

Le gang de la clef à molette

Le gang de la clef à molette

Le gang de la clef à molette
de Edward ABBEY
ed. GALLMEISTER

Western endiablé opposant éco-saboteurs et forces de l'ordre / du profit, au cœur des Four Corners.

Publié en 1975, le premier roman d'Edward Abbey, après son récit Désert solitaire (1971) et son essai Le pays des cactus (1973) est indéniablement l'un de ces livres rares qui, semblant s'appuyer sur du local et du très particulier, parviennent raidement à une stature mythique presque universelle. Publiée en français chez l'excellent Gallmeister, dont il est un des ouvrages emblématiques, une nouvelle traduction de Jacques Mailhos, illustrée par Crumb, vient tout juste de remplacer celle, peut-être un peu fatiguée désormais, de Pierre Guillaumin.

Lors d'une descente en rafting du Colorado, en aval du désastre écologique qu'incarnent le barrage de Glen Canyon et le lac Powell, quatre Américains amoureux de la nature en général, et de celle, semi-désertique, de la région des Four Corners en particulier, s'associent pour inventer, avec vigueur, détermination et humour, l'éco-sabotage visant exploitations minières destructrices, ouvreurs de routes, de voies ferrées et de lignes électriques inutiles, et ne répondant comme souvent qu'au besoin d'enrichissement de quelques-uns, en s'attaquant nuitamment, tout d'abord, aux parcs de machines, tracteurs, bulldozers et autres excavatrices mal gardés sur les chantiers dévastateurs de la forêt d'Arizona et d'Utah... D'où le nom que donnent rapidement police, presse et milices privées des industriels aux quatre inconnus : le gang des clefs à molette.

C'est ainsi que l'on découvre et aime Doc, le grand chirurgien d'Albuquerque qui consacre son temps et son argent à financer le matériel et les expéditions du groupe, sa compagne libre, sauvage et inventive, la jeune new-yorkaise Bonnie Abzug, "Seldom Seen" Smith, le mormon non officiel (et pratiquant donc la polygamie abandonnée depuis plus d'un siècle par l'église officielle des Saints des Derniers Jours), guide de randonnée et d'expédition connaissant le moindre recoin des étendues sauvages de la région, et enfin George W. Hayduke, l'ex-béret vert du Vietnam, fruste, frugal, immensément généreux, et capable de parcourir 40 miles de moyenne montagne en moins d'une journée tout en portant soixante kgs de matériel...

Avec un ton unique, oscillant perpétuellement entre la description "sérieuse" des faits et des lieux (et donc avec cette bien particulière poésie du désert) et l'humour déjanté des quatre compères, Edward Abbey livre un étonnant western contemporain, où la préparation des "coups" alterne avec les courses-poursuites échevelées dans le désert et la rocaille, les carters des moteurs répandant leur huile ou la consumant mortellement mêlée au sirop d'érable, tandis que les coups de feu des shériffs et miliciens sifflent souvent aux oreilles de ces outlaws résolus à ne pas laisser la nature être massacrée au nom du profit sans se battre, et revendiquant leur anarchisme (globalement plus marqué, dans l'intimité et malgré les sabotages, par Stirner ou Thoreau que par Bakounine, toutefois)...

Le roman fut aussi, dans la "réalité", et à l'instar du célèbre Printemps silencieux (1962) de Rachel Carson, à l'origine d'une nouvelle génération de mouvements écologistes plus radicaux et moins "pépères" que leurs aînés...

Un très grand livre, percutant et drôle, tout baigné d'amour des êtres libres et des paysages des Four Corners.

La première chose qu'ils virent, ce furent des amoncellements de terre remuée, des bancs stériles en formations parallèles, des alignements de roches, et du sol retourné qui ne nourrirait plus jamais une seule racine d'herbe, de buisson ou d'arbre (sur la durée de vie probable de la nation navajo, vendue, trompée, trahie).
Ils virent ensuite un excavateur Euclid, avec une cabine située à vingt pieds de haut, venant droit sur eux, tous phares allumés, cornant comme un dinosaure blessé, la cheminée d'échappement crachant une fumée noire. Au volant, un fermier déraciné de l'Oklahoma ou du Texas, secoué comme un sac de noix, le pied sur l'accélérateur, les regardait derrière des lunettes de soleil foncées, un masque antipoussière sale pendu à son cou. Bonnie eut tout juste le temps de quitter la route avant un choc fatal.
Elle alla se garer à l'ombre et sous le couvert d'un bosquet de pins pignons. Ils gagnèrent ensuite à pied la hauteur la plus proche pour une observation à la jumelle.
Ce qu'ils virent est difficile à décrire avec les mots d'un quelconque langage humain. Bonnie pensa à une invasion de Martiens, à La guerre des mondes. Ke capitaine Smith se souvint de la mine Kennecott's à ciel ouvert (la plus grande du monde, disait-on) près de Magna dans l'Utah. Le docteur Sarvis songea à la chaîne d'oligarchies et d'oligopoles impliqués : Peabody Coal n'était qu'un bras de Kennecott Copper, Kennecott qu'un membre de l'United States Steel, elle-même impliquée dans des relations incestueuses avec le Pentagone, Standard Oil, General Dynamics, Dutch Shell, I.G. Farben Industries, le tout formant un conglomérat s'étendant sur la moitié de la planète Terre, comme un monstre aux multi-tentacules, à la vision totale, au bec courbe, ayant pour cerveau une banque de données, pour sang un flux de monnaie, pour coeur une pile atomique et pour langage le monologue technotronique de nombres imprimés sur une bande magnétique.
George Washington Hayduke, lui, eut la vision la plus simple et la plus claire : il pensa au Vietnam.

 

Le Cercle de la Croix

Le Cercle de la croix

Le Cercle de la croix
de Iain PEARS
ed. POCKET

L'un des meilleurs et des plus subtils romans historiques contemporains.

Publié en 1997, après une série de six romans policiers situés dans le monde de la peinture, bien connu de ce Britannique philosophe et historien d'art, An instance of the fingerpost marquait à mon avis une date dans le roman historique moderne.

D'une grande ambition littéraire, il avait tout pour ébranler (favorablement) les amateurs du genre souvent habitués à des ouvrages plus paisibles, et à l'instar du Q (L'oeil de Carafa) ou du Manituana des Wu Ming, il disposait de tous les atouts pour attirer des lecteurs que le roman historique ne séduit habituellement guère. C'est ce qui se produisit dans de nombreux pays, mais qui fut partiellement "gâché" en France par une frénésie éditoriale qui conduisit, après la belle traduction de Georges-Michel Sarotte chez Belfond en 1998 (même si l'on peut toujours se demander comment on en est venu à l'intitulé Le cercle de la Croix), à publier cinq des enquêtes policières écrites auparavant en cinq ans, sans trop s'embarrasser d'expliquer au public qu'il s'agissait de travaux antérieurs et sensiblement moins ambitieux, mais en espérant vraisemblablement "surfer" sur le succès initial. Dommage pour le statut de l'écrivain et de son premier roman majeur, qui ne s'en est pas totalement remis dans notre pays.

1663. Avec le retour laborieux du roi Charles II, l'Angleterre se remet difficilement des 20 ans de guerre civile ayant suivi la chute de Charles 1er et la prise du pouvoir par la New Model Army de Cromwell, lorsqu'un gentilhomme vénitien, d'une famille marchande mais également médecin amateur à ses heures, débarque à Oxford, devant patienter là pendant qu'une complexe affaire du commerce familial se résout à Londres. Rencontrant rapidement une foule de personnages témoignant chacun à leur manière de la complexité des relations humaines et de l'incroyable instabilité engendrée par la querelle religieuse encore très pulvérulente à l'époque, il va assister impuissant à la mise en accusation puis à l'exécution d'une jeune femme de basse condition, accusée peut-être à tort du meurtre d'un respectable universitaire...

Si les 260 pages de cette première partie donneraient déjà matière à un roman tout à fait honorable, le propos ne fait en réalité que commencer : trois autres parties, pour atteindre les 960 pages finales, conduites par trois narrateurs supplémentaires successifs (et l'un des charmes du récit est de voir surgir comme "nouveaux" narrateurs des personnages connus, mais que l'on n'aurait jamais imaginés, dans la première partie, dans ces rôles) vont déconstruire pas à pas le récit initial du Vénitien - puis celui de leur(s) prédécesseur(s) dans le rôle, auquel ils ont eu accès, donnant par trois fois une vision totalement différente, progressivement "complétée" ou au contraire "renversée", de ce qui s'est réellement passé durant ces quelques semaines oxfordiennes.

Éblouissante performance narrative, menée avec une réelle honnêteté vis-à-vis du lecteur (il ne s'agit pas d'une "énigme à résoudre", après tout), et engendrant une intense délectation, lorsque peu à peu la démonstration se fait de ce que signifie vraiment un "narrateur non fiable" en littérature, et de l'ensemble des raisons, volontaires et involontaires, qui conduisent à ce statut si particulier.

Du grand art, construit avec un aplomb tourbillonnant, soutenu par des recherches historiques de haute volée, et révélant au fil des pages son abrupte leçon sociale et politique.

 

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