Actualités

Dernière ligne droite avant les vacances

3 dates à retenir :

Jeudi 27 juin, nous sommes très heureux d'accueillir Bruce Bégout et Eric Nosal pour nous présenter leur dernier livre L'après-midi d'une terroriste. Pour animer la rencontre avec cet auteur et ce dessinateur de talent, deux maître(sse)s de cérémonie non moins talentueux : Xavier Boissel et Sophie Quetteville, ainsi que les membres de l'association "Une autre image".

Vendredi 28 juin, nous recevons avec plaisir un autre duo : Bérengère Cournut (auteure/traductrice) et Donatien Mary (dessinateur) nous parleront de leur travail en commun sur deux petits bijoux des éditions Attila, Schasslamitt et Palabres.

Jeudi 4 juillet, Independance day en Charybde : Oliver Gallmeister vient nous présenter les chouchous de sa collection. Amateur de littérature américaine, roman noir ou grands espaces, cette soirée t'est destinée. Elle sera animée par Fabrice Colin.

 

Fermeture estivale

La librairie sera fermée du dimanche 14 juillet au mardi 20 août inclus. La vente par correspondance sera également suspendue pendant cette période.
Pensez à faire le plein pour les vacances !
 
Parce que vous ne pouvez vous passer de vos libraires préférés : ouverture flash et exceptionnelle le dimanche 28 juillet de 11h à 17h.
 
Bonnes vacances et bonnes lectures !

Le ParK

Le ParK

Le ParK
de Bruce BEGOUT
ed. ALLIA

En 150 pages, un chef d'œuvre glaçant montre l'âme noire de l'industrie du loisir.

Publié en 2010 chez Allia, Le ParK est parfaitement représentatif du superbe et étroit chemin, entre essai et fiction, que pratique Bruce Bégout depuis plusieurs années.

Construit sur une île de tous les fantasmes glaçants (Wells, Bioy Casares, Schoedsack & Pichel, voire Kinji Fukasaku, ne sont pas si loin), œuvre fantasque et néanmoins pensée dans les moindres détails d'un milliardaire russe et de son âme damnée d'architecte aux visées panoptiques, Le ParK matérialise en 150 pages d'une rare densité le nec plus ultra contemporain de l' "entertainment" destiné aux "happy extremely few", et rejoint ici largement les thématiques développées par La Spirale de Laurent Courau sur les divergences désormais essentielles au sein d'une humanité devenue à deux vitesses et demie. Pour les ultra-riches, Le ParK met en scène le concept même de "parc d'attractions", et exprime dans toute sa splendeur glauque la nature fondamentalement concentrationnaire de l' "industrie du loisir", la formidablement nommée.

Merveille de langue désincarnée, précise, technocratique, alliant la précision de ceux dont la mort pourrait être le métier au scrupule apparent du journaliste aux ordres, dans un registre voisin du travail langagier d'un Hugues Jallon, Le ParK en dit infiniment plus long que bien des essais sur ce qui, ayant fini de menacer, est là.

Une lecture peut-être éprouvante dans sa noirceur chirurgicale à la légéreté toute affectée, mais extrêmement salutaire.

En un sens, tous les qualificatifs suivants peuvent à bon droit s'appliquer au ParK : étonnant, horrible, révoltant, merveilleux, capitaliste, totalitaire, impie, bouleversant, cyclopéen, ignoble, américain, utopiste, délirant, mystique, écœurant, éloquent, hypermoderne, inquiétant, impressionnant, vulgaire, nihiliste, stupide, magique, prophétique, extraordinaire, abject, actuel. Mais quels que soient l'idée que l'on se fait de ce lieu, le jugement favorable ou défavorable que l'on émet à son égard, l'impression agréable ou désagréable que provoque aussitôt son évocation, demeure éternellement vrai ce simple état de choses : il existe, et est tel qu'il se présente. Ni plus, ni moins. Il est cependant vain d'escompter que les éclats effervescents de cette architecture imaginaire suggèrent autre chose que de terribles révélations chuchotées à une oreille inquiète par la voix caverneuse d'un être malfaisant. Une fois entreprise, nul ne peut se soustraire à l'épreuve du ParK, et à ses effets perturbateurs sur le long terme. Et tandis que nous essayons de reprendre notre esprit et de le convaincre du caractère somme toute puéril de ces faux cauchemars orchestrés par la main d'un "Entertainer" facétieux, les souvenirs hideux de lectures horrifiques nous reviennent en mémoire et accréditent, sans la moindre hésitation, les premières impressions infâmes. Décidément, l'expérience du ParK ne nous laissera jamais en paix.

 

Golden Gate

Golden gate

Golden gate
de Vikram SETH
ed. GRASSET

Un tour de force, où les alexandrins transforment en profondeur de jeunes Californiens de 1986.

Publié en 1986, traduit en français en 2009 par Claro chez Grasset, le premier roman du poète indien Vikram Seth s'inscrit sans hésitation parmi ces livres qui résonnent longuement chez le lecteur, bien au-delà de leur propos apparent.

Dans le San Francisco de 1986, où les aspirations matérielles des yuppies déjà presque triomphants se déploient avec pour seules contraintes l'ombre noire des derniers soubresauts de la guerre froide et de ses peurs nucléaires, et celle des inquiétudes écologiques peu à peu croissantes, quelques amis et amies de lycée et d'université se retrouvent, se croisent, se reperdent, échangent et évoluent, une dizaine d'années après leur "entrée sur le marché du travail".

La quête d'identité de chacun et de chacune, sujet par excellence de comédies acides toujours divertissantes mais vaguement banales, est ici transfigurée par une "technique" qui dépasse largement le seul exercice de style. D'une certaine manière, comme l'économiste Frédéric Lordon le fit à propos de la crise bancaire systémique née en 2007-2008, le vers (l'alexandrin recréé avec grand talent par Claro en français) change profondément la nature du récit. Les chassés-croisés amoureux, le choc apparent d'une homosexualité s'exprimant tout à coup, les angoisses carriéristes, les espoirs et les déceptions, les besoins renouvelés - ou brutalement surgis - de sens et d'engagement,... : magnifiés par la rythmique et la scansion, le comique ou l'incident, le presque banal et le trois fois rien révèlent leur puissance tragique.

Un très impressionnant tour de force, et un grand livre.

1.3
John présente bien. Il met des tenues correctes.
Il s'exprime à voix basse et son esprit est sain.
Sa passion du travail est vaguement suspecte.
Un badge avec son nom est pendu à dessein
Autour de son col blanc tel un collier votif.
Il est très bien payé, ménage ses actifs,
N'oublie jamais le terme et court tous les matins,
Ne fume pas de cigarettes ni de joints,
Ou alors rarement, ne va jamais prier
Ni jamais ne s'enivre inconsidérément,
Jardine et lit, de tout, du Bede et du Mann.
(Un substitut, selon certains, à la pensée.)
Ses amis le jugent hiératique et distant.
(Son patron, toutefois, l'apprécie fortement.)

 

En attendant l'été

En attendant l'été, qui finira par arriver...

Jeudi 13 juin, nous vous proposons une soirée de promenades fantastiques dans Paris et ailleurs, en compagnie de Jean Habrigian et d'Anne-Sylvie Salzman. Au programme, des lectures d'extraits de Lamont, d'Aventures sous les platanes, de textes inédits et d'un peu du Piéton de Paris de Léon-Paul Fargue.
 
Vendredi 21 juin, c'est la fête de la musique (des mots), avec un authentique passionné de littérature. Julien Delorme, organisateur des Soirées de la Petite édition, sera notre libraire d'un soir et présentera 7 livres qu'il adore.
 
Samedi 22 juin à 17h, Charybde reçoit pour la deuxième fois l'équipe des Palabres autour des arts. Le thème de cette session : "le Don Juan qui est en vous". Et l'auteur invité sera... Alain Mabanckou ! Une date à noter en lettres de feu sur vos agendas.
 
Jeudi 27 juin, nous sommes très heureux d'accueillir Bruce Bégout et Eric Nosal pour nous présenter leur dernier livre L'après-midi d'une terroriste. Pour animer la rencontre avec cet auteur et ce dessinateur de talent, deux maître(sse)s de cérémonie non moins talentueux : Xavier Boissel et Sophie Quetteville, ainsi que les membres de l'association "Une autre image".
 
Vendredi 28 juin, nous recevons avec plaisir un autre duo : Bérengère Cournut (auteure/traductrice) et Donatien Mary (dessinateur) nous parleront de leur travail en commun sur deux petits bijoux des éditions Attila, Schasslamitt et Palabres.
 

A titre de rappel, les Oldies but Goldies de ce mois-ci ne vous auront pas échappé :

Le choix de Charybde 1 : L'oiseau moqueur de Sean Stewart
Le choix de Charybde 2 : Le général Solitude d'Eric Faye
Le choix de Charybde 3 : La tour de guet d'Ana Maria Matute
Le choix de Charybde 4 : Le bois Duncton, de William Horwood
 

Et la promotion sur l'occasion continue !

Jusqu'au 19 juin à minuit, nos livres d'occasion sont à -20%.
 
 
 
A très bientôt en Charybde ou en ligne !

King County Sheriff

King County Sheriff

King County Sheriff
de Mitch CULLIN
ed. INCULTE

L'anti-American Psycho : le tueur officiel du Texas rural, en vers libres !

Paru tout début 2011 chez Inculte, bien joliment présenté par Claro lors de notre toute première soirée Libraire Invité, King County Sheriff (Branches en V.O.) avait été publié en 2000 par Mitch Cullin. La confession déjantée d'un shériff texan, devenu serial killer par souci de responsabilité, gagne une tonalité hallucinée à être exprimée en vers libres.

Qu'est-ce que je vais dire à ma femme ?
Danny chiale sa race,
au moins il ne se débat plus
dans la boue comme une oie.
Petit crétin.
Bon c'est sûr,
je suis un sacré connard
de le traiter comme ça.
Pas comme ça
que c'était censé finir.
Mais je suis le shériff de King County
et mon boulot,
c'est faire respecter la loi,
et cette responsabilité
ne s'arrête pas à ma porte.

Ou encore :

Il traverse une mauvaise passe, chérie.
Mais ça va aller.
Une fois qu'il aura trouvé une copine,
crois-moi,
il se calmera.

La mauvaise passe :
croix gammées griffonnées
à l'encre noire
dans des cahiers à spirale ;
revues douteuses
qui arrivent par le courrier -
Blood and Honour,
Mein Kampf America,
Motherland ;
un garçon muni d'un Ruger 9 mm
qui troue de ses balles
des débris de Placoplâtre
dans un champ
près de la route 24.

Parfait contrepoint de l' American Psycho de Brett Easton Ellis, celui de Mitch Cullin, loin de la finance décérébrante et des marques de luxe aliénantes, nous invite à constater que le sens de l'ordre, de la famille et des valeurs de l'Amérique profonde est tout à fait à même de favoriser le développement de pathologies similaires... Avec un humour froid qui provoque le sourire tout au long de ces 135 pages versifiées...

 

Le général Solitude

Le général solitude

Le général solitude
de Eric FAYE
ed. SEUIL

Venezuela, 1818. La colonne du général Soledad disparaît dans la jungle... Amour, amitié, vertige.

Publié en 1995, le premier roman d'Éric Faye était le développement d'une nouvelle parue trois ans plus tôt dans la revue Le Serpent à Plumes (que l'on continuera longtemps à regretter...).

Lors de la guerre d'indépendance du Venezuela et de Colombie, au tournant des années 1818-1820, une colonne espagnole menée par le général Soledad doit rejoindre d'urgence le gros des troupes de la colonie, mené par son vieil ami le général San Martinez, pour conduire ensemble une audacieuse manœuvre contre les rebelles bolivariens.

Lorsqu'au détour d'une marche, le régiment de Soledad aperçoit au loin cinq feux mystérieux, là où aucune activité, aucune force, rebelle ou légitimiste, ne devrait se trouver, un étrange processus s'enclenche, et l'armée Soledad s'enfonce dans la jungle... pour y disparaître.

Dans la première partie du roman, Un emplâtre sur quelques déceptions, les souvenirs épars de Soledad et de San Martinez nous apprendront leur profonde amitié et leur tragique rivalité amoureuse autour de la figure de la noble Maria-Elena del Tresco, tandis que dans la seconde partie, Conversations avec le diable, la découverte par une patrouille, cinq ans plus tard, au détour d'une fondrière, d'une cantine métallique contenant le journal de marche de Soledad, permettra - peut-être - à San Martinez et au lecteur de comprendre ce qui a pu se passer...

Tout nimbé d'une ambiance crépusculaire qu'un Julien Gracq n'aurait évidemment pas reniée, baignant dans de discrètes touches de mystère et de fantastique, que les familiers des Soldats de la mer d'Yves et Ada Rémy reconnaîtront sans doute avec émotion, un grand et étonnant roman pour ébranler, en à peine 160 pages, nos notions de l'amour, de l'amitié, du devoir et du destin. Un vertige de lecteur.

Et Kobo Abé, en exergue : Un jour, quelque part, chacun doit rejoindre son front. L'essentiel, c'est d'en avoir le pressentiment. Il faut avoir le courage d'attendre patiemment qu'on vous appelle à combattre.

San Martinez se sentait las. Le travail quotidien, le devoir de sociabilité lui incombant, qu'il avait jadis considéré comme un passe-temps, un plaisir (ces soirées, ces danses, ces tremplins vers le lit des femmes !) lui étaient devenus indifférents. Il regrettait maintenant d'avoir été trop prudent en amitié, en amour ; il regrettait d'avoir été prudent tout court. Dans la haine aussi, peut-être. Sainte prudence ! Il songeait à Lui, Soledad, le père d'Hamlet. Le père d'Hamlet avait pour lui d'être revenu à sa façon, d'avoir, mort, donné signe de vie. Soledad restait désespérément muet. Il aurait bien pu, ne serait-ce... Et San Martinez, souriant, de mémoire murmurait à ce propos un poème d'Ovide que Soledad aimait particulièrement...

 

Les inachevés

Les Inachevés

Les Inachevés
de Reinhard JIRGL
ed. QUIDAM

Premier roman disponible en français du sombre magicien Jirgl. Choc et effroi.

Publié en 2003, traduit en 2007 par Martine Rémon chez Quidam Editeur, le neuvième roman de l'ex-Est-Allemand Reinhard Jirgl est aussi son premier devenu disponible en français.

Très réputé outre-Rhin pour ses redoutables innovations formelles et pour sa détermination sans faille dans le fouaillement des zones sombres de l'histoire contemporaine allemande, Jirgl suit dans Les inachevés le destin d'une famille expulsée des Sudètes en 1945, d'abord réfugiée, de trains bondés innommables en charrettes à bras épuisantes, avant de se "réimplanter" - si l'on ose dire, à la lecture - dans une campagne puis une petite ville de l'Allemagne communiste : une grand-mère, ses deux filles dans la force de l'âge au moment de l'exode, une petite-fille délurée et enfin l'enfant de celle-ci qui, tardivement révélé comme narrateur, libraire hospitalisé écrivant depuis sont lit, peut naturellement faire figure d'un double pas nécessairement totalement imaginaire de l'écrivain.

Sublime noirceur : l'auteur explore bien, comme il l'a parfois confessé, de nouvelles facettes de ce qui fait de l'homme un loup pour l'homme, et la subtilité de son écriture est à la hauteur nécessaire des ambiguïtés morales de ses "leçons de choses"... Réfugiés jadis oppresseurs inconscients, renvoyés à d'abjectes réalités, auxquelles ils se plient avec une morbide complaisance, victimes complices objectives de leurs bourreaux, inscriptions sociales qui ne peuvent être dépassées ou déplacées que dans le temps long, voire très long, lorsqu'elles le sont, innombrables ironies du "sort" (ici habillage commode et résigné de volontés trop souvent absentes)... : ce faisceau complexe de nécessités et d'écrasements est servi par une langue incroyable, prouesse d'écriture comme de traduction, difficile à rendre à l'oral avec ses points d'exclamation servant de marqueurs liminaires à certains mots, ses expressions toutes faites suivies à la trace de leurs nombreux traits d'union, ses mots trafiqués comme autant de valises prêtes à répandre leurs contenus malsains si l'on n'y prend garde, marquant à chaque instant à quel point le malheur, l'oppression et la trace sociale peuvent être intériorisées comme la plus efficace de toutes les prisons, ou reflétant au fond bien fidèlement la pensée devenue ou restée si rudimentaire de leurs utilisateurs... Appliquée au "réfugié" du monde, cette volonté de se "couler" à tout prix dans ce que l'acteur croit être son moule n'est ainsi pas à ce point éloignée du propos d'un Philippe Annocque dans son Liquide, chez le même éditeur.

En prime, une courte mais intense préface de Martine Rémon qui souligne la parenté reconnue de Jirgl avec Arno Schmidt.

Précipitez-vous, mais sachez que vous ne ressortirez sans doute pas totalement indemnes de ce voyage, même une fois sorti de l'époque de durant-le-convoi.

La viande est devenue un mot é: tout ce qui est imprononçable *-Ersatz. Le brame-des-hauts-parleurs : mots d'ordre ferbeuglants & grabuge des chœurs - des banderoles claquant dans le vent au-dessus des rues, mêlant les rafales humides d'une fin d'octobre aux relents de chou-crèvelafaim venus par les fenêtres des cuisines pour fouetter les visages, blêmes ceux-là & vagues, apparemment sans jeunesse - Vous savez bien : la !guerre - des pas oscillant le long du trottoir sous des manteaux de feutre, de porte-en-porte, la ville rétrécie aux coupons des cartes de rationnement, & toujours des queues interminables, pour le pain le lait le beurre la farine l'huile & le sucre, des heures-durant la pelote des gens comme s'il s'agissait sans cesse d'1&même famille. Et parce que la médaille & l'homme ont 2 faces - LE SED ME PLUME, LE SED TE PLUME, LE SED NOUS PLUME ! - c'est du donnant donnant : la main gauche sur le comptoir du magasin / la main droite sous le comptoir : pays madrécupide ; nationalité : pick-charbon.

 

L'oiseau moqueur

L'Oiseau moqueur

L'Oiseau moqueur
de Sean STEWART
ed. CALMANN-LÉVY

Pour aller au fond du fond comme disait toujours maman, voici l'histoire de ma grossesse, je tiens à ce que ce soit clair dès le départ. Il faut bien avouer qu'entre la magie, les gens partis au cimetierre, ceux qui ont refusé d'y rester et les millions de dollars d'enjeux en spéculations pétrolières, ce fut une gestation peu ordinaire ; je mentirais en disant qu'il n'y a eu ni prophétie, ni exorcisme, ni ouragan, or le mensonge me révulse...
 
Toni Beauchamp est la fille d'Elena Beauchamp (Houston, Texas). Fille de sorcière donc.
Plutôt que de magie on peut parler de dons en échange de possessions au parfum de vaudou. Elena Beauchamp peut faire revenir un mort ou prédire l'avenir, mais elle doit alors accepter de se faire chevaucher par l'un des six Cavaliers : l'Oiseau Moqueur, le Prédicateur, Sugar, Pierrot, la Veuve, M. Ferraille ; et la Petite Fille Perdue.
 
A la mort de sa mère, Toni n'a rien pardonné. Ni les "absences", ni les excentricités, ni le surréalisme qui a marqué son enfance. Toni est une boule de ressentiment qui vient de perdre son objet. Comme un bouleversement n'arrive pas seul, elle vient de se faire inséminer par désir d'enfant, est donc en recherche d'un père potentiel pour l'élever, et, cerise sur le gâteau, hérite du "don" de sa mère. Ca fait beaucoup.
 
Orpheline depuis peu et mère en devenir, Toni se débat dans un présent tiraillé, mouvant, malmené par des divinités mineures peu attentives aux questionnements des humains.
Jeune femme moderne dans un Texas caniculaire où les gens passent leur temps à s'ouvrir des cannettes glacées devant des ventilateurs paresseux, Toni se tient en équilibre sur un moment charnière de sa vie. Les souvenirs remontent, les plaies se rouvrent ; et en miroir, les projections vers l'avenir : quelle mère veut-elle être, comment accepter ou refuser cet héritage qui pulvérise son quotidien après avoir pourri son enfance...
 
Comme dans Dead Kennedy, Sean Stewart a le don pour insuffler des éléments fantastiques dans un Texas contemporain peu propice au rêve : familles compliquées, canicule, boulots merdiques... et un don/fardeau dont ses personnages ne savent pas trop quoi faire, étant donné qu'ils sont déjà en train d'essayer de récupérer leur vie à la petite cuiller.
 
L'oiseau moqueur n'est ni tragique ni douloureux, mais profondément émouvant, énergique et poétique.

Les lions d'Al-Rassan

Les Lions d'Al-Rassan

Les Lions d'Al-Rassan
de Guy Gavriel KAY
ed. J'AI LU

Une très belle fresque de fantasy sur fond de Reconquista espagnole.

Jehanne bet Ishake est médecin, fille de grand médecin, et Kindah. Elle sait que "où que que souffle le vent, il pleuvra sur les Kindahs".

Ammar Ibn Khairan est assassin, stratège, tuteur d'un jeune prince, poète, et Asharite.

Rodrigo Belmonte est à la tête d'une compagnie de cavaliers jaddites. Le Capitaine, le jaddite le plus redouté d'Al-Rassan.

Kindah, Jaddites, Asharites. Royaume d'Espéragne divisé en Ruende, Jalogne et Valledo. Empire d'Al-Rassan flageolant suite à la chute du dernier Khalife. Cités libres payant tribut à l'un ou l'autre. On reconnaît sans peine les juifs, musulmans et chrétiens qui se partageaient l'Espagne médiévale.

Sur cette Espagne fantasmée, à peine déguisée en monde imaginaire, Guy Gavriel Kay superpose une aventure au souffle épique, dont les personnages hors du commun jouent avec leur destin, un cache-cache perdu d'avance avec la guerre elle-même.

Refusant de laisser commettre une injustice, Rodrigo Belmonte a provoqué la mort d'un noble au sang très bleu de Jalogne. Lui et sa compagnie se voient contraints à l'exil. Aidant un riche marchand de sa cité à fuir une exécution terrible, Jehanne se lance dans le monde. Pour avoir assassiné un Khalife de trop, Ammar Ibn Khairan est exilé d'Al-Rassan. Le destin a des courants très sûrs. La compagnie de Rodrigo devient un amalgame de ce que l'Al-Rassan et l'Espéragne ont de meilleur. Un mélange utopique de genres et de peuples, unis dans un respect mutuel.

Mais en Al-Rassan comme en Espéragne, les prêtres veulent la guerre. Les peuples réclament du sang. Les nobles rêvent de conquête. Ashar ou Jad, les dieux uniques sont là pour justifier la barbarie.  Les fils se tissent, lentement, malgré les refus désespérés des personnages de s'enfoncer dans une guerre sainte, Guy Gavriel Kay déchire chacun entre plusieurs loyautés : roi, peuple, famille, honneur, amitié.

Loin des cadres habituels de la fantasy, Guy Gavriel Kay signe une aventure grandiose, riche en personnages héroïques, où le souffle de la Reconquista balaie les équilibres fragiles entre royaumes et religions, laissant à chacun l'écho d'une question sans réponse : "qui sont mes ennemis ?"

Promotions sur l'occasion !

Promotions exceptionnelles de Charybde en Scylla :

Pour perpétuer dignement la tradition de la librairie Ys, les librairies Charybde et Scylla joignent leurs forces et enchaînent les promotions sur les stocks d’occasion de SF, de Fantasy et de Fantastique.
 
Jusqu'au 19 juin, nous vous proposons donc 20% de réduction sur plusieurs grandes collections de science fiction : Opta, Fleuve Noir, Denoël et Casterman.
 
 
Pour économiser des frais de port, n'hésitez pas à choisir le retrait en magasin au moment d'enregistrer votre commande : les livres vous seront réservés et vous serez averti par courriel quand vous pourrez venir les chercher.

Un rappel pour les événements de cette semaine : 

Mardi 28 mai à partir de 19h :

Une rencontre au parfum de Dystopiales, puisque nous recevons Alastair Reynolds pour son fameux Cycle des inhibiteurs paru chez Pocket, ainsi que Lucius Shepard, Nicolas Fructus et Jean-Daniel Brèque respectivement auteur, illustrateur et traducteur du Dragon Griaule et du tout nouveau Calice du dragon, aux éditions du Bélial.

Vendredi 31 mai à partir de 19h :

Nicolas Richard, le traducteur acrobatique d'Enig Marcheur de Russell Hoban (éditions Monsieur Toussaint Louverture) sera notre libraire d'un soir et nous présentera 7 livres qu'il aime tout particulièrement.

Oldies but Goldies : La sélection d'été est arrivée !

Les "oldies but goldies" sont des livres hors de toute actualité littéraire que nous ressortons des rayons pour vos yeux ébahis et vos papilles frétillantes. Car la nouveauté, en Charybde, c'est tous ces livres que vous n'avez pas encore lus...
 
Le choix de Charybde 1 : L'oiseau moqueur de Sean Stewart
Le choix de Charybde 2 : Le général Solitude d'Eric Faye
Le choix de Charybde 3 : La tour de guet d'Ana Maria Matute
Le choix de Charybde 4 : Le bois Duncton, de William Horwood
 
A très bientôt en Charybde !

La persistance du froid

La Persistance du froid

La Persistance du froid
de Denis DECOURCHELLE
ed. QUIDAM

L'exceptionnel roman de la vie comme un jeu de mikado alliant aléatoire et vrais choix.

Publié en 2010 chez Quidam, ce premier roman de Denis Decourchelle est une nouvelle preuve de la capacité de cet éditeur à dénicher du talent, y compris dans le champ francophone, à l'instar de, pour ne citer qu'eux, Philippe Annocque, Romain Verger ou Catherine Ysmal.

Présenté avec brio et enthousiasme par Philippe Annocque lors de la soirée dédiée à Quidam à la librairie Charybde, le 21 mars dernier, ce roman est celui, comme le confie l'auteur au détour indiciel de quelques lignes, du jeu de mikado de la vie.

Leurs destins enchevêtrés comme les baguettes ayant échappé au poing du joueur pour devenir d'abord la proie du hasard, retrouvant des semblants d'ordre et de sens lorsque la main parvient, par habileté ou par chance, à les extraire une à une du fatras exposé à tout moment à l'effondrement sans remède, un couple de mathématiciens juifs polonais, réfugiés en France en 1940, tentant l'embarquement à la dernière minute à Bordeaux, en pleine débâcle, seule leur petite fille parvenant alors à rejoindre le navire menant aux États-Unis, où elle deviendra, bien plus tard, une grande actrice, respectée pour son charme, son intelligence et sa bonté, tandis que ses parents, sauvés pourtant par un couple de commerçants charentais, résistants de la première heure, connaîtront un sort plus contrasté...

On trouvera aussi là, dans ces plis et replis de la vie, un batteur de jazz, un cosmonaute, un marin, un universitaire spécialiste des études de genre, un agent secret de l'O.S.S., et bien d'autres figures parfois juste aperçues, qui toutes, pourtant, aident l'auteur à nous démontrer qu'au-delà du hasard, du malheur, ou de la tristesse des rendez-vous ratés, la volonté et la bienveillance - justement ! - de chacun peuvent compter, toujours, écrivant ainsi, avec un égal talent, au fil des pages de ce froid persistant, mais peut-être donc mieux supporté, un parfait contrepoint au sombre roman de Jonathan Littell.

Un livre magnifique à découvrir sans tarder, et un grand merci à Philippe Annocque pour cette révélation.

Ce lundi, jour de fermeture de son commerce, Luce Boyer, poissonnière du Pavillon de la Marée et voisine de la villa, aperçoit depuis son jardin une jeune femme inconnue, assise sur les marches du perron entouré d'une fausse rocaille de ciment, face à une fillette debout. Elle peut entendre leur conversation couler dans un français aux tonalités montantes - un chaton qui joue sous les draps -, discutant de l'exacte signification du mot Astarté, déesse ancienne ou véritable étoile. Et l'attention qu'elles se portent, leur naturel à savourer la connaissance, l'atmosphère finement électrique, douce et fluide, qui semble se produire dans le contact de l'une à l'autre, l'émeuvent brutalement. Quelque chose extrayait cette mère et son enfant de ce décor stérilisé jusqu'à l'absurde où elles devenaient deux silhouettes de carton coloré reposées devant l'image d'une villa qui, avec son toit en chapeau d'ardoise stricte et ses longues fenêtres étroites sous des dentelles de bois, n'incarnait plus l'insouciante dilapidation des beaux jours d'été, mais le mépris coquet de l'égoïsme. Wanda et la fillette crurent que la femme qui s'approchait était madame Lamblin et, lorsqu'elles comprirent qu'il n'en était rien, le désarroi assombrit leurs yeux gris. Ceux de la mère avaient des passages foncés semblables aux cieux d'équinoxe, ce qui s'y rencontre de promesse et de possible désastre ; ceux de la fillette, plus clairs, donnaient l'inquiétante sensation de filtrer ce qu'ils regardaient, face à quoi on pouvait se croire arrêté par sa propre grossièreté ou emporté et dissous.

 

Victus

Victus

Victus
de Albert SÁNCHEZ PIÑOL
ed. ACTES SUD

Victus : Barcelone 1714

Victus : Barcelone 1714
de Albert SÁNCHEZ PIÑOL
ed. ACTES SUD

La vie de Marti prend un drôle de tournant quand, revenant de beuverie, il détourne un corbillard et finit dans une vitrine avec le mort sur le lustre... Il a quatorze ans et un choix à faire : rentrer à Barcelone affronter la colère de son père ou partir en apprentissage chez un certain Vauban pour y apprendre l’ingénierie

Son apprentissage prend fin sur une dernière question de Vauban sur son lit de mort : "Quelle est la défense parfaite ?". L'Espagne déchirée dans des guerres intestines, où toutes les armées d'Europe viennent mettre leur grain de sel, semble être le terrain de jeu idéal pour y trouver une réponse.

Mais Marti va vite découvrir que la guerre est beaucoup plus sale que ce qu'il a pu en apprendre sur le papier. Et que les ennemis ne sont pas toujours là où on l'on croit. Ballotté d'une armée à l'autre, de siège en siège, Marti ne pense qu'à sa question : "Quelle est la défense parfaite ?". Jusqu'au siège de Barcelone où la guerre échappe des mains des gentilshommes pour être saisie par des civils qui n'ont rien à perdre. Et qui vont en crever jusqu'au dernier. 

Au soir de sa vie, Marti dicte ses mémoires à une Autrichienne revêche et éprise de romanesque. Le narrateur voulait dicter un témoignage cru et sans fard du siège de Barcelone de 1714, la secrétaire en fait un superbe récit picaresque et haut en couleurs. Et les deux se disputent en permanence sous le nez du lecteur.

Si Albert Sanchez Pinol nous avait séduits par ses récits fantastiques comme La peau froide et Pandore au Congo, il prouve une fois de plus, si besoin était, qu'il sait raconter des histoires. Victus  est à la fois un magnifique récit historique, pointu et documenté, mais surtout une palette d'émotions somptueuse, nous faisant passer du rire à l'indignation, de la colère aux larmes, de la tendresse au rire, etc. ; et une galerie de personnages fouillés, humains et fort accrochés à leur peau en des temps où la vie ne vaut pas grand chose.

Avec ce récit en trois parties, Veni, Vidi, Victus, où chacune est encore meilleure que la précédente, Albert Sanchez Pinol va crescendo de manière impressionnante. Finir ce livre est un déchirement. Mais ne pas le commencer serait une grave erreur.

[... et Charybde 2 et Charybde 3 sont méchamment d'accord ! ]

Wastburg

Wastburg

Wastburg
de Cédric FERRAND
ed. FOLIO

Il était vrai que quiconque avait goûté un jour aux méthodes de maintien de la paix des gardes savait qu'à Wastburg, la loi avait une bonne droite. Si bien qu'on attendait du gardoche moyen qu'il ait du chien.

Wastburg. Ville frontière, cité-état. Où les petites gens grouillent et les puissants pourrissent de corruption. D'où même la magie s'est retirée, laissant de vagues traces derrière elle, comme la mer à marée basse. Et comme la plage à marée basse, ça pue.

Plus qu'un décor ou un prétexte à l'aventure, Wastburg est le personnage principal de ce roman. Chaque chapitre en complète une facette. Que l'on suive un garde, un prévôt, un écrivain public ou un gamin des rues, on suit les traits de Wastburg : la tour des magiciens qui ne veut pas tomber en ruines, la Purge où croupissent les hors-la-loi (ceux qui se sont faits pincer, les autres sont les habitants de Wastburg), le quartier loritain où les gens ne sont pas vraiment comme "nous".

Les chapitres pourraient presque se lire indépendamment les uns des autres, et s'enchaînent sur un rythme qui fait froid dans le dos. Et si le ton est souvent hilarant, on redoute de tomber sur un personnage attachant. Parce que ça peut faire mal. Les personnages n'ayant aucune vision d'ensemble, c'est au lecteur de reconstituer le puzzle de ce qu'on devine comme un grand complot. Et il y a du dommage collatéral en pagaille.

Rumeurs, petits boulots illégaux, petites rancunes, meurtres, accidents, enlèvements, descentes musclées... chaque personnage endosse sa part de violence pour quelques pièces, pour quelques promesses.

Et tout ça dans un style argotique féroce et drôle, où l'écriture produit une voix particulière, propre à Cédric Ferrand.

Wastburg mérite tout à fait sa place dans la famille de la fantasy française de haute volée, celle de Jean-Philippe Jaworski et Laurent Kloetzer. Comme eux, Cédric Ferrand s'affranchit des codes de la fantasy britanique ou américaine pour produire son univers à lui, avec un style savoureux, des personnages fouillés, et une magie à peine esquissée. C'est drôle, c'est dur, c'est sale. Tout ce qu'on aime.

"On peut juger une dame à la propreté de ses cuisines."

Dans la troupe, personne n'avait compris ce que l'instructeur avait voulu insinuer. Seul Prikpen, un grand dadet pas trop tartignole avait saisi : si Wastburg était la dame et la Purge ses cuisines, la cité était une vraie saleté de garce de souillon.

Zazen

Zazen

Zazen
de Vanessa VESELKA
ed. LE CHERCHE-MIDI

Un premier roman féroce et drôle face à la question : Comment rester immobile quand on est en feu ?

Publié en 2011 (et traduit en français en 2013 chez Lot 49, au Cherche-Midi, par Anne-Sylvie Homassel), ce premier roman de l'Américaine Vanessa Veselka frappe un grand coup de cymbales qui devrait réveiller le roman de "futur proche" parfois un peu ensommeillé ces temps-ci...

Dans une Amérique subtilement différente de celle que nous connaissons aujourd'hui, minée par deux enlisements guerriers "de basse intensité" outremer, par la désindustrialisation, le chômage et les "petits boulots" permanents, par les bouleversements climatiques inexorables, par ses villes poudrières où la possibilité de la menace terroriste occupe les esprits bien plus sûrement que les bombes elles-mêmes, par son appareil de renseignement et de police croissant chaque jour en importance à défaut de véritable efficacité, Della, une jeune doctorante en paléontologie, fille de deux ex-militants gauchistes endurcis et pas vraiment repentis, survit de jobs occasionnels, toute à une valse-hésitation où elle s'interroge sur son éventuelle intégration à la culture dominante, hybridation d'ultime boboïsme capitaliste et d'écologisme new age ultra-revendicatif, et sur l'opportunité de suivre le mouvement en voie de généralisation, qui entraîne tout un chacun, dès qu'il dispose d'un peu d'argent, à quitter le pays - en cours de lente implosion allant toutefois s'accélérant - pour les cieux plus riants et plus sécurisés d'Amérique Centrale ou d'Asie du Sud-Est.

Jusqu'à ce que, parmi divers quasi-troubles obsessionnels compulsifs qui la hantent, comme la plupart de ses pairs, elle en vienne à étudier minutieusement l'historique des suicides par immolation publique, qu'elle soit taraudée par LA question qui domine l'ensemble du roman : "Comment rester immobile quand on est en feu ?", et qu'à partir de là s'enclenche une incroyable mécanique de complots, de contre-complots, de faux-semblants, de ruses et d'actions, pour au fond, répondre à cette question et savoir si l'existence a toujours un sens... Et dans cette quête, sachez que sa formation de géologue-paléontologue de très haut niveau n'est pas neutre... !

Virtuose et drôle, cruel et ironique, critique sauvage d'une dérive capitaliste potentiellement finale et des illusions et de l'impuissance des "contre-cultures", ce premier roman s'inscrit d'emblée parmi les grands, lorgnant du côté des meilleurs Vonnegut, Ballard, Aldiss ou Womack.

Ce soir-là, j'ai reçu un SMS de Jimmy qui me proposait de la retrouver dans la soirée, vers le fleuve, dans la zone industrielle. Je ne sais pas si l'idée venait d'elle ou si Credence lui avait demandé de garder l'œil sur moi. Bien sûr : un entrepôt plein de hippies citadins et dystopiques, c'est bien plus sûr qu'une cellule capitonnée. Rien de plus sain que le choc mou du zéro contact.
- Allez, disait Jimmy. Tu vas rencontrer du monde. Ça va être bien.

Parce que rencontrer du monde, c'est toujpurs bien.
La Verrerie était une usine de plain-pied coincée entre deux silos à grain ; dans les années quarante, on y produisait de la verrerie d'art. Deux ans plus tôt, pendant les vacances d'été, j'avais fréquenté les lieux. Surtout pour des concerts de noise. C'était tout près du fleuve, là où les routes ne sont parcourues que par les camions des usines. La plupart des vitres étaient cassées ; l'électricité était installée à la va-comme-je-te-pousse : les câbles de cuivre étaient régulièrement facuhés et revendus. Il y avait sur le fleuve, m'avait-on dit, une flottille de mecs drogués à la meth qui allaient la nuit, sur des barques de fortune sous les docks, dépouiller le cuivre des conduites. Je les voyais bien en train de se construire un palais couleur centime dans les collines, avec des labos qui n'arrêtent pas d'exploser et "Guitar Hero" en boucle.

 

Efroyabl Ange1

Efroyabl ange1

Efroyabl ange1
de Iain M. BANKS
ed. OEIL D'OR (L')

Subtile et drôle construction polyphonique. L'un des Banks les plus aboutis, de l'aveu de l'auteur.

Publié en 1994, au moment où Iain M. Banks se demandait s’il allait poursuivre ou non le cycle SF de la Culture alors composé de trois tomes, après avoir réalisé une première incursion en dehors avec Against a Dark Background (La plage de verre), et entre l’écriture de Complicity (Un homme de glace) et de Whit (non traduit), sous son nom « sans M » réservé à ses romans « mainstream », Feersum Endjinn est certainement l’un des romans les plus « joueurs » du formidable Écossais, l’un des plus magiques, celui où l’hommage à ses maîtres et confrères respectés est le plus achevé (avec The Bridge - Entrefer – pour Alasdair Gray, et The Business - pour Ken McLeod), et enfin l’un des généralement moins bien saisis par son lectorat « habituel »…

La publication chez l’Œil d’Or en ce mois de mai 2013 d’une magnifique traduction par Anne-Sylvie Homassel, sous le titre habile d’ Efroyabl Ange1, constituait une belle occasion de relecture, et de vérification que, presque 20 ans après, la magie en était intacte.

Comme presque toujours avec Banks, on se gardera de dévoiler les fils de l’intrigue (ou des intrigues), fins et rusés (même si l’auteur use ici de quelques « coups de théâtre » semi-parodiques, délectables, en hommage notamment à Mervyn Peake), qui prend place sur une Terre du futur lointain où, après avoir atteint un impressionnant niveau technologique, les humains ont massivement émigré vers les étoiles, laissant leurs descendants demeurés sur le monde natal retomber lentement mais inexorablement dans une société techno-militaro-féodale, où la science demeure, en grande partie, mais ne progresse plus du tout, et voit s’effacer la compréhension de ses principes, les ingénieurs et les chercheurs étant devenus des castes presque antagonistes, au plus grand profit du pouvoir en place… Les états de conscience des vivants et des morts sont depuis longtemps « captés », permettant à la fois de « vivre plusieurs vies » dans les limites fixées par les lois, et de disposer, avec la « Crypte » virtuelle où séjournent ces entités, d’un vaste espace où dorment intrigues et connaissances, de plus en plus chaotiques. Lorsque le monde doit affronter la menace de l’oblitération par un nuage de poussière galactique voué à occulter le soleil pour quelques centaines ou milliers d’années, la possibilité, semi-mythique, de l’existence d’un « effroyable engin », sécurité léguée par les ancêtres pour faire face à semblable situation, déclenche une crise paroxystique et peut-être salvatrice…

Les hommages ici glissés par Banks, et qu’il commentait volontiers à l’époque de sa plus grande activité sur les newsgroups de l’internet naissant, entre 1994 et 1997, sont nombreux et jouissifs : l’admiration (réciproque) pour William Gibson et Bruce Sterling bien entendu, et donc la recherche d’une atmosphère authentiquement « steampunk » avec le gros clin d’œil du « Fearsome Engine » à leur Difference Engine de 1990, la nostalgie du Gormenghast de Mervyn Peake, magnifiquement exprimée en toile de fond dans cette vision d’un immense édifice, à l’échelle hors normes, tortueux, devenu au fil des siècles largement « inexploré », dans lequel vivent et se développent civilisation principale et communautés disparates ou en marge, et bien sûr la fascination pour le Russell Hoban de Riddley Walker, et pour son usage d’un langage transformé, amoindri, rénové, reflétant avec précision l’ « état » de son locuteur, l’adolescent Bascule de Banks faisant bien figure de petit frère d’Enig Marcheur, un petit frère dont la civilisation a pour l’instant échappé à l’apocalypse, mais dont le langage phonétique, attribué à la dyslexie, traduit avec exactitude l’état des lieux d’une société qui s’est en effet recroquevillée sur elle-même, et dont la puissance d’inventivité s’inscrit désormais dans le virtuel de la Crypte et de la fréquentation des morts et des animaux « améliorés »…

La construction et l’écriture sont à la hauteur de ce roman baroque, oscillant à chaque instant entre la grande construction flamboyante et le pur plaisir ludique du récit : d’où la nécessité de ces quatre voix, bien marquées, qui font aussi de cette traduction un tour de force, pour refléter tour à tour la puissance désabusée de Sessine, un « grand » de ce monde, qui s’est refusé au cynisme profiteur de nombre de ses pairs, et qui est cruellement exposé à en payer le prix, le courage, l’opiniâtreté et le rationalisme inaltérables de la scientifique Gadfium, la fraicheur et la naïveté apparentes d’une créature sans véritable nom, « nouvelle-née », créée spécifiquement pour permettre l’accès à la technologie oubliée, et enfin le langage phonétique cru, grossier, brutal, et pourtant tout en gentillesse et en attention, du dyslexique Bascule la Crapule, adolescent emblématique, explorateur en immersion des profondeurs de la Crypte, dont la quête de son amie disparue la fourmi « augmentée » Ergates constitue le véritable fil conducteur du roman.

En prime, une lumineuse postface de l’éditeur Jean-Luc d’Asciano met joliment en perspective ce roman atypique, tant du point de vue de la pure joie du récit que de celui de la construction intellectuelle complexe.

Ce n’est certainement pas par hasard que Iain M. Banks considère Feersum Endjinn comme l’un de ses romans les plus aboutis.

Le comte Alandre Sessine VII, commandant en chef de la deuxième force expéditionnaire, détourna le regard du lent convoi d’hommes et de machines confié à sa charge pour contempler la coquille aux parois béantes qui les encerclait et le paysage au-delà, tout en méga-architectures nimbées de nuages.
Le comte était debout, encastré jusqu’à la taille dans la tourelle de son tank d’éboulis, ballotté en tout sens par les cahots du véhicule sur un terrain dépourvu de la moindre piste, son armure heurtant de temps à autre avec un choc sourd le rebord interne du sas : et ce n’était pas sans effort qu’il parvenait à se concentrer sur la grandeur morose du décor, effort qu’il lui fallait redoubler lorsqu’il s’arrachait à la contemplation de ce paysage à l’imbécile démesure pour en venir aux mains (ou plutôt aux pieds, aux pattes, aux roues, aux chenilles) avec la mission en cours
. (...)

Gadfium, eu égard à sa position supérieure, n’avait pas besoin d’un implant : elle était de ces âmes dont l’esprit doit être protégé des distractions constantes de l’intercommunication, afin de pouvoir se concentrer sur les pensées les plus pures, à moins, bien sûr, qu’elles ne souhaitent explorer les corpus de données par des moyens externes. Gadfium s’y était résignée, écartelée cependant entre la fierté coupable que lui donnaient ses privilèges et la frustration intermittente d’avoir à recourir aux autres pour nombre d’informations nécessaires à son travail. (...)

Bzzz. Bourdonnements. Couché sur une surface molle. Fait noir. Essayer d’ouvrir yeux. Ca colle. On essaye encore. Une lumière vive qui fait deux 00. Les yeux ouverts, on sent bien, décollés. Fait noir encore. Odeurs ; à la fois vivantes et décrépites, riches de vie morte, ranimant des souvenirs, récents et à jamais lointains. La lumière s’allume, une petite… on cherche le nom de la couleur… petite et rouge suspendue dans les airs. Bouger le bras, lever la main, bras droit, crissement de la peau sur la peau et sensation qui vient avec. (...)

Mé jsui Bascule la Crapule, C kom sa kon mapel ! 1 gamin enkor & C ma tout premier vi, jluidi an rian ; Bascule le Rakontör zéro, C moi ; inia pa de I ou de II ou de VII ou de tout C annri âpre le non 2 votr servitör ; C kom si jeté immortel, an fèt & franchman, si on pö â fèr un pö le fou kant on nè jamè mor ne sérés kunn foi, alor kan le fra ton ?

 

Charybde en mai

Vendredi 10 mai, profitez des livres d'occasion qui dorment dans notre réserve. Nous sortons nos trésors rien que vous vous le temps d'une soirée.

[Note : les trésors en question sont disponibles en permanence sur le site. N'hésitez pas à farfouiller en ligne !]

Vendredi 17 mai, nous fêtons la parution d'Effroyabl Ange1 (Feersum Endjinn en anglais) de Iain M. Banks avec les éditions L'Oeil d'or, en présence d'Anne-Sylvie Homassel, traductrice acrobatique, et Jean-Luc André d'Asciano, éditeur de haute volée.

Mardi 28 mai, la librairie sera exceptionnellement ouverte en soirée pour une multiple rencontre, dans l'esprit des Dystopiales. Dans la même pièce, nous recevrons Alastair Reynolds (Le Cycle des Inhibiteurs, chez Pocket) et Lucius Shepard, Nicolas Fructus et Jean-Daniel Brèque, respectivement auteur, illustrateur et traducteur du Calice du dragon à paraître aux éditions du Bélial.

Vendredi 31 maiNicolas Richard, l'homme-qui-a-traduit-l'intraduisible-Enig-Marcheur (éd. Monsieur Toussaint Louverture), l'une des Rolls Royce de la traduction en France, sera notre libraire d'un soir et présentera 7 de ses livres favoris.

A très bientôt en Charybde ou en ligne !

Playlist

Playlist

Playlist
de Christophe ERNAULT
ed. ANTIDATA

Pour elle, le monde se divisait en deux catégories : ceux qui avaient lu Playlist, et ceux qui non. Elle, elle le relirait.

 
Playlist résonne particulièrement à la librairie Charybde parce qu'il est sur la même longueur d'onde qu'une apocalypse de homards ou une attaque de dauphins tueurs... Humour, trash, absurde.
 
J'ai lu Playlist deux fois : la première m'a laissée perplexe, la deuxième m'a ébouriffée.
 
C'est un recueil curieux, où les nouvelles ont un rythme étrange. Les chutes brutales déconcertent le lecteur, des personnages apparaissent et disparaissent d'une nouvelle à l'autre. On croit d'abord à la coïncidence, puis au clin d'oeil et finalement, c'est une vraie construction qui réunit les textes en un ensemble cohérent.
 
Le clitoris était l'un des seuls véritables miracles de la Création (ex-aequo avec le double appel). C'était un organe dont l'unique fonction était le plaisir. Des mauvaises langues racontaient que certains chirurgiens esthétiques travaillaient déjà sa croissance future. Certains hommes n'auraient bientôt plus d'excuse. (Animal de ville)
 
Les nouvelles ont des titres qui pourraient être ceux de chansons de Thiéfaine (les anciennes), l'ambiance a un goût de sucre étanche, proche de Jean-Marc Agrati, l'humour a l'énergie d'un Julien Campredon. Un excellent mélange, de ceux qui piquent les gencives.
 
Adeline est dans un body bag à longue fermeture éclair hermétique fabriquée en Thaïlande. Impossible de sortir. Sa petite bouche est grande ouverte. Elle a une cassette coincée dans l'oesophage. Elle se demande comment elle va faire pour ses règles. Elle n'a rien sur elle. Que 2,8 grammes d'alcool dans le sang. (Des accidents arrivent)
 
Des tranches de vie étranges, des personnages paumés. Une vacuité de la vie moderne : de la baise sans désir, de la mort sans regrets, du rire sans joie. Soldes en grande surface, esprit corporate, téléréalité trash, accidents de voiture ou rencontres au musée. Du quotidien minable, vain. Mais sur cette toile, une explosion de phrases-chocs, de situations grotesques, de personnages barrés...
 
"J'ai dépensé pas mal d'argent dans l'alcool, les filles et les voitures. Le reste, je l'ai gaspillé." George Best (international irlandais de football).
 
Mis à part les trois premières propositions, lui c'était exactement pareil. Il avait le mal de l'air sans jamais avoir pris l'avion. Le mal de mer sans jamais avoir pris la mer. Le mal de terre sans jamais avoir pris de Lexomil.
 
Il pensait que plus il disait de conneries, moins il en pensait.  (La mort d'un héros)
 
Note pour plus tard : un recueil d'Antidata, c'est toujours du bonheur. [... et Charybde 2 est bien d'accord.]

Numéro d'écrou 362573

Numéro d'écrou 362573

Numéro d'écrou 362573
de Arno BERTINA
ed. LE BEC EN L'AIR

L'amitié pudique entre deux sans-papiers jusqu'au suicide en prison de l'un d'eux. Juste magnifique.

J'ai reçu comme un véritable et bénéfique choc ce travail du romancier Arno Bertina et de la photographe Anissa Michalon, publié en avril 2013 aux jolies éditions du Bec en l'air.

S'appuyant sur un gros travail de terrain autour d'un authentique "fait divers", comme le mentionnent désormais à peine les journaux aux ordres, Numéro d'écrou 362573 nous raconte, par la voix belle, curieuse et subtilement désenchantée du sans-papiers malien Idriss, une aussi superbe qu'improbable amitié avec l'Algérien Ahmed, rencontré au hasard de longues pérégrinations pédestres en banlieue, indispensables à qui ne peut affronter les risques permanents de contrôle, de rétention et de reconduite à la frontière liés aux transports en commun. Amitié nourrie de la digestion presque tranquille d'innombrables malheurs quotidiens, du sentiment d'étouffement et de désespoir qui les saisit parfois, des rencontres avec de bien belles personnes, aux limites de la marginalité (le rocker dur-à-cuire Raymond et son coeur d'or, tout particulièrement), le perpétuel déséquilibre intime entre le "bled" (publiquement enjolivé chez Ahmed, lucidement au bord du désaveu chez Idriss) et la rue parisienne, l'écart infranchissable entre la survie et la vie. Jusqu'au moment où, cédant à cette vague obscure jusque là refoulée, Ahmed craque et finisse incarcéré... avant de se suicider au bout de deux ans de prison en attente d'un jugement... Le récit est subtilement rythmé par le monologue intérieur d'un organiste, exécutant des oeuvres de commande lors de la messe d'enterrement d'un ministre, bouillonnant de rage contenue en pensant à la mort de son voisin Ahmed, qu'il vient d'apprendre.

Les photographies d'Anissa Michalon qui illustrent ces 75 pages d'une grande densité poétique créent le contrepoint parfait, images simples d'ici ou de là-bas, images qui montrent peut-être encore mieux que les mots attribués à Idriss ou à Ahmed l'intense pudeur, le formidable refoulement feignant le plus possible une certaine joie de vivre, le risque intime de la chute, qui sont le lot de ces sans-papiers, images magnifiées par la complicité et l'empathie qu'Arno Bertina a visiblement su développer avec ces réalités africaines.

Magnifique et bouleversante, toute en retenue et sans effets spéciaux indécents, une lecture à recommander absolument, tant au plan esthétique qu'au plan socio-politique.

(C'est Raymond qui disait cela souvent : "à la mode d'Ahmed". Du jour où il m'a expliqué cette expression je l'ai beaucoup aimée. J'ai cru pouvoir la rapporter, mais Ahmed est devenu sombre : peut-être Raymond se moquait-il de lui... J'avais l'impression, moi, que c'était la marque des amis, ces détails qui font des surnoms - un truc qui enveloppait l'amitié.)

 

Liquide

Liquide

Liquide
de Philippe ANNOCQUE
ed. QUIDAM

Rarement ce que "se conformer au lieu de vivre" signifie n'a été aussi bien écrit.

Publié en 2009 chez Quidam Éditeur, le quatrième texte de Philippe Annocque a toutes les chances de remuer en beauté, en chacune et chacun, un terrible examen de conscience, toujours plus ou moins occulté, précisément : se conformer, est-ce vivre ?

La quatrième de couverture le dit fort justement, et mérite d'être citée : Liquide est celui qui ne s'est jamais vu rien faire d'autre que de bien remplir comme des récipients les rôles successifs exposés par la vie. Jusqu'à ce qu'enfin celle-ci déborde, dans le flux d'un récit sans personne, puis s'asséchant laisse apparaître le secret toujours tu, toujours su.

Formidable travail de retour sur soi, au moment où - enfin - les sentiers se mettent à bifurquer, un flot emporte le narrateur, étape par étape, liées par des enjambements de fluides : méditations cruciales au bord du fleuve, dont le courant sale appellera successivement la flaque de pluie, le lait du biberon, la fontaine tarie du Luxembourg, le sang et le pus de plaies jamais refermées, les eaux perdues d'un accouchement, la sueur d'un torse, le plâtre et la confiture pas encore solides, la pluie leurrant les escargots, la promesse d'un nuage, le fleuve de la mémoire même, la chasse d'eau réelle ou métaphorique, les larmes, le torrent de montagne vacancière, les salives mêlées des baisers, le verre d'eau boisson de grossesse, le plan d'eau artificiel de la ville nouvelle, le thé mondain dans la tasse en porcelaine matrilinéaire, la pluie ruisselant sur le chemin de la maternité, l'humidité débordant de la couche du premier-né, le sperme répandu bien entendu, la pluie à nouveau sur Cholet, le bassin d'agrément où filent d'enfantins voiliers, la mer bretonne succèdant à la Normandie abandonnée et vendue, la vague ludique sur la plage obligatoire, pour enfin se boucler au bord de ce même fleuve générateur d'introspection, qui n'est plus tout à fait le même, sans être vraiment différent.

Impressionnant de justesse et de finesse, ce bilan de demi-vie, tout en poésie faussement désenchantée, établit vigoureusement le constat du prix réel à payer lorsque, de jardin indispensable en maison de campagne souhaitée, de nouvelle voiture en thé "amical", de job nécessaire en statut idoine, l'affirmation de désirs conformes hâtivement reconnus comme partagés tient lieu de définition de l'amour et de la vie... Et ce moment où la désillusion lucide permet peut-être le rebond.

Avec sa fausse légèreté de ton et sa précision de radar millimétrique, un grand livre.

Et Suzanne ? Suzanne au discours aujourd'hui à peine intelligible ne fut-elle pas, lors d'un autrefois désormais impensable, l'objet de quelque chose qui au présent n'existe plus, n'existe pas, n'a semble-t-il jamais pu exister ?
Ne fut-elle réellement rien d'autre que ce vase où se couler a pu passer pour une solution confortable, cette prothèse propre à imposer à l'être la forme qui lui manquait ?
(Seulement à peu près propre, rectifie le rpésent. Simplement moins impropre sans doute que n'a pu l'être Alexandrine aux désirs moins clairement formulés.)
Sans doute pas. Pas tout à fait. Parfois peut-être la vie a-t-elle exercé sur l'être des pressions (la pression du regard d'une personne aimante, l'impression intime d'un devenir possible) qui ont pu lui faire quitter pour un instant son état liquide.

 

Anamnèse de Lady Star

Anamnèse de Lady Star

Anamnèse de Lady Star
de L. L. KLOETZER
ed. DENOËL

Inattendue apocalypse, fascinante enquête historico-policière, invention d'un avenir. Éblouissant.

Après CLEER, magistrale première collaboration entre Laurent et Laure Kloetzer, en 2010, le couple nous revient en ce mois d’avril 2013 avec 270 pages qui devraient – je pèse mes mots – faire date. Anamnèse de Lady Star est certainement l’un des meilleurs romans étiquetés « science-fiction » que j’aie lu ces dernières années, et l’un des meilleurs romans – tout court –, traitant avec ambition et exigence d’un agencement du devenir collectif et des devenirs individuels, que je connaisse.

Une difficulté pour en rendre compte reste d’éviter tout dévoilement dommageable, car si le suspense n’est pas, du tout, le moteur principal du roman, la joie des découvertes et des connexions inattendues y est bien présente, jusqu’au bout… Je vais m’y efforcer, en ne présentant « clairement » que les éléments factuels établis dès les premières dizaines de pages.

Dans un futur plutôt proche a lieu le Satori. L’espèce humaine titube quelques mois, quelques années, au bord de l’anéantissement, après qu’une bombe terroriste d’un genre tout à fait particulier – s’attaquant, visuellement, à la structure psychique et cognitive de l’esprit humain – a été utilisée à Islamabad, et ait rapidement contaminé des centaines de millions d’individus, bien au-delà des visées des apprentis sorciers ayant commis l’attentat.

Autour de ce point zéro du Satori, qui domine la chronologie des 70 années qui seront évoquées dans le roman (15 avant, 55 après), il s’agit bien de « refermer la boîte de Pandore » (que représente l’existence de cette bombe), boîte de malédiction ouverte par une poignée d’universitaires avant-gardistes « illuminés », avec le soutien de militaires dépassés par leur création et d’idéologues dévoyés à même de kidnapper le produit de leurs recherches conjointes… De la commission d’enquête internationale chargée d’établir les responsabilités du désastre et de traquer les coupables aux organisations plus secrètes s’auto-mandatant pour éradiquer le risque de récidive au plus profond possible, de base militaire japonaise en hôtel de luxe abandonné en Suisse, L.L. Kloetzer a su, comme dans le roman précédent, mais à la puissance 10, éviter le piège de l’essai futuriste bavard déguisé en récit.

Le roman suit au plus près quelques personnages, dont les puissances, les fragilités ou les faiblesses, à l’instar des deux consultants employés par CLEER, constituent les véritables moteurs du roman. Personnages d’enquêteurs dévoués, scrupuleux, voire doués, qui doivent toutefois s’inventer un destin individuel au-delà de la traque à laquelle ils se consacrent… Personnages, surtout, qui se réorganisent en permanence, qu’ils le veuillent ou non, autour de la figure centrale du récit, toute en beauté, en absence et en dissimulation, présence fantômatique mais pourtant bien réelle qui, créature fantastique nécessitant des trésors d’attention pour pouvoir exister, cherche elle-même une voie possible, une existence, en précédant les enquêtes pour mieux s’y fondre…

Car parallèlement à l’enquête devant clore le passé, l’espèce humaine décimée doit absolument s’inventer un futur, s’abstraire si possible d’une planète devenue trop dangereuse, tant que rôderont victimes en sursis et pièges symboliques à retardement. Dans cette quête d’univers nouveau où les plus pointus savoirs-faire en matière d’environnements informatiques ludo-poétiques ne peuvent que jouer un rôle essentiel, c’est peut-être de la fusion pourtant a priori impossible de ces désirs individuels contradictoires qu’une synthèse victorieuse pourra naître.

Un roman passionnant de bout en bout, dont l’écriture d’une rare précision technique reste nimbée, comme dans CLEER, d’une poésie diaphane, et dont la résonance, comme une ultime note de basse distordue mais porteuse, dure bien longtemps après la fin de la lecture.

Nous l’avons crue. Nous avons bien voulu accepter la mort de Legorre. À l’époque de cette lecture, nous n’avions pas encore navigué, nous ignorions qu’il est très dangereux de projeter la carte sur le paysage, car dans ce cas on trouve toujours ce qu’on veut chercher. Alors qu’il faut plisser longtemps les yeux à regarder les rochers noirs affleurant dans l’écume, chercher tout autour, sans préjugés ni idées préconçues, comme si on apercevait cette côte pour la toute première fois. Et enfin, les yeux piquetés de sel, redescendre à la table à cartes.
Qu’avons-nous appris depuis ? Que le contenu de la confession Legorre a été diffusé à l’ensemble des services de renseignements coalisés deux jours seulement après le Satori. Que Rastogi savait donc parfaitement ce qu’il pouvait s’attendre à trouver. Il était très tentant pour lui de retrouver le corps du terroriste qui avait posé et armé la bombe… Nous ne pensons même pas à l’avantage personnel que l’homme aurait pu en retirer, plutôt à l’impact idéologique d’une telle découverte, d’une telle preuve. Madame Pradesh n’avait aucune raison de mettre en doute le témoignage du capitaine. Les choses ont changé.

 

Le fil d'avril

Tout d’abord, deux rappels importants :

  • depuis novembre, nous sommes ouverts tous les dimanches de 11 h 00 à 17 h 00. Pensez-y pour vos balades culturelles dominicales !
  • en ce moment même, nous avançons dans la pesée de nos collections, et la Vente Par Correspondance est donc ouverte sur nos 12 000 références de neuf et nos 3 000 références d’occasion, avec le choix entre colis et retrait chez Charybde. Plus d’excuse pour ne pas en profiter, même si vous n’habitez pas tout près, donc !

Ensuite, un programme d’avril joliment chargé :

- le jeudi 4 avril, c’était le lancement du Six photos noircies de Jonathan Wable, un premier roman captivant qui vient de paraître chez les talentueux Attila, sous sa forme de vrai-faux recueil de nouvelles à tonalité fantastique et scientifique, accompagnant deux opiniâtres enquêteurs de l’étrange ;

- le mardi 9 avril, venez rencontrer Daniel Martinange qui, après avoir enchanté vingt ans durant les lecteurs d’Univers et de Fiction de ses nouvelles flamboyantes et originales, et après une pause dans son écriture, nous revient cette année avec un premier roman, L’ouragan, qui ne vous laissera pas indifférent, entre sa méditation sur les « secondes chances » et sa course picaresque échevelée entre France, Etats-Unis et Argentine ;

- le samedi 13 avril, ce seront nos cinquièmes DYSTOPIALES, une occasion rare de rencontrer de près, dans un cadre intime, chaleureux et détendu, des auteurs aussi divers et passionnants que Xavier Mauméjean (dont le roman « American Gothic » nous offre une magnifique plongée dans l’écriture de fiction à l’époque du mccarthysme…), Romain Verger (l’un des plus attachants auteurs français de l’éditeur Quidam, évoluant subtilement à la frontière du réalisme minutieux et rêveur et du fantastique inquiétant et rêvé), Elvire De Cock (dont les magnifiques dessins illustrent plusieurs bandes dessinées que nous adorons ici, et notamment le très celtique, très mythologique et très victorien Tir Nan Og), Yves et Ada Rémy, dont nous pourrons célébrer, enfin, la réédition des mythiques Soldats de la mer aux éditions Dystopia, et l’un de nos parrains (il fut en 2011 le tout premier auteur invité chez Charybde, deux jours après l’ouverture) Tommaso Pincio, dont le nouveau roman traduit chez Asphalte, Les fleurs du Karma, lui donne aussi un beau prétexte pour nous exposer ses portraits peints et nous organiser généreusement une tombola toute spéciale ! Pendant ce temps, chez Scylla, à deux pas de Charybde, Régis Antoine Jaulin rencontrera les fans de son épique premier roman à la rare maturité, Le dit de Sargas ;

-le mercredi 17 avril, nous accueillerons pour la première fois nos amies et amis des Palabres autour des Arts, dans un format inhabituel chez Charybde qui devrait vous réjouir : cinq lecteurs voraces et pertinents de « toutes les littératures africaines » discutent de cinq livres autour d’un thème (ce jour-là, ce sera « l’amitié »), avant de présenter et questionner leur invité, qui sera Ralphanie Mwana Kongo (auteur d’un très attachant La boue de Saint-Pierre qui revisite avec grand talent un terrible drame survenu il y a vingt ans à Brazzaville) ;

-le jeudi 18 avril, Fabrice Colin sera parmi nous pour fêter et dédicacer son deuxième thriller, Ta mort sera la mienne, superbement réussi à notre avis, décortiquant avec brio et rythme la genèse d’un mass murder au Colorado de nos jours ;

-le jeudi 25 avril, c’est Pierre Jourde qui nous a fait la gentillesse d’accepter d’être notre libraire invité. Avec sa double stature d’écrivain exigeant et de critique pointu et original, nul doute que sa présentation de sept de ses livres préférés devrait vous faire saliver ! ;

-et pour clore ce mois bien dense, le samedi 27 avril, Laurent et Laure (L.L.) Kloetzer seront avec nous pour célébrer la sortie de leur deuxième roman écrit à quatre mains, après le somptueux CLEER il y a deux ans. Cette Anamnèse de Lady Star devrait satisfaire et enthousiasmer aussi bien les plus exigeants aficionados de SF que les passionnés de réflexion contemporaine ou de poésie technologique légèrement mystique. Ou que les amatrices et amateurs d’excellente littérature, tout simplement.

Irène, Nestor et la vérité

Irène, Nestor et la vérité

Irène, Nestor et la vérité
de Catherine YSMAL
ed. QUIDAM

Le poème en prose du langage comme incompréhension radicale.

Premier roman de Catherine Ysmal, paru en 2013 chez Quidam Editeur, Irène, Nestor et la vérité propose, à travers l’imbrication de trois phénoménaux monologues, une mise en scène vertigineuse de l’incompréhension destructrice des êtres, ici au sein d’un couple, plus généralement dès qu’il y a tentative d’utiliser le langage pour communiquer, en en espérant une illusoire objectivité.

Couple en cours de désagrégation, Irène et Nestor parlent. Pas ensemble, impossibilité fondamentale, mais chacun pour soi, sous l’œil de Pierrot, voisin, ami, coupable peut-être, par action ou par omission. Reclus dans cette modeste maison de la campagne, sans doute suite à des déboires socio-économiques qui ne seront que fugitivement évoqués, ils s’approprient tour à tour, chacun à sa « façon » bien particulière, lexique et syntaxe, au service de leurs quêtes respectives, liberté, besoin de poésie et d’inconséquence qui iront vers ce qu’il est convenu d’appeler la folie chez Irène, normalité égoïstement sourde, désir de rigueur raide, auto-justification rassise chez Nestor, peut-être jusqu’à la dépression ou au suicide, qui sait ?

Sur la toile de fond impitoyable d’un quotidien secrétant à l’envi ses innombrables frictions, énervements, manies en trajectoire de collision et petits chocs des malentendus qui s’accumulent jusqu’à acquérir un élan irréparable, Catherine Ysmal a construit deux terrifiantes et belles fuites langagières dans la perte du sens, autour d’un tiers axe impassible et dépassé, dessinant au fil des pages la double spirale de l’ADN de l’incommunication.

Troublant, puissant et magnifique.

J’avance et elle recule. Elle m’échappe, Irène, contrepied, pas de danse. Réellement. Et c’est peut-être dans ce doute que je m’égare, qu’elle ait pu le faire ainsi, de côté, pas de face, pas comme un taureau fou qu’elle était pourtant, puissante, cornes toute dressées, venant au combat et poussant de ses forces. Au début, elle charge. Je le dis au présent, je veux toujours dire au présent même si je ne fais que me souvenir.
Je la tiens.

 

L'ouragan

L'Ouragan

L'Ouragan
de Daniel MARTINANGE
ed. STEPHANE MILLION

L'ouragan

L'ouragan
de Daniel MARTINANGE
ed. POCKET

Vrai-faux road-novel amoureux, rêverie sous speed sur les "secondes chances". Bien réussi.

Étonnantes retrouvailles avec un auteur par moi perdu de vue, depuis ses premières nouvelles dans les années 70, sous l'égide bienveillante de Bernard Blanc et d'Yves Frémion (je me souviens notamment avec grand bonheur des magnifiques Les maîtres du monde et La ballade des dieux, dans les revues Univers 15 et 18).

L'auteur a depuis lors écrit des dizaines de nouvelles (que je vais m'empresser de découvrir maintenant), mais c'est avec un roman, son premier semble-t-il, qu'il est publié en 2012 chez Stéphane Million.

Roman échevelé en diable, comme son titre le laissait supposer, L'ouragan suit Antoine, modeste cultivateur stéphanois, cinquantenaire et célibataire, se voyant sans attraits notables, et qui n'a guère "vécu" jusque là lorsque débarque dans sa vie, par hasard, flamboyante, la Patagone Bahia, qui lui révèle vite une toute autre existence, de beauté permanente, de bonheur serein et de sexe joyeux.

Las, lorsque des morceaux d'une vie précédente de la fantasque Argentine se manifestent, le drame survient, et Antoine torpille dans un accès de colère cette nouvelle vie inespérée, entamant alors une fuite éperdue et picaresque, jusque dans l'Ouest américain, en un vain effort pour oublier d'abord et peut-être retrouver ensuite le Paradis perdu dont il s'est lui-même chassé, en compagnie de personnages croisant sa route et s'y attachant, paumées au grand cœur à la Fajardie, cowgirls entrepreneuses, ranchers amérindiens à la taciturne sagesse, ou encore compagnons de beuverie et de faconde que l'on jurerait parfois préparer l'apparition d'un oiseau canadèche cher à Jim Dodge.

Vrai-faux road novel, improbable et belle histoire d'amour, méditation conduite sous excitants sur la "deuxième vie" ou la "deuxième chance". Tout cela, et une jolie réussite.

Aussi Antoine s'exprimait-il peu. Il ne desserrait pratiquement plus les dents depuis son passage dans cette banque stéphanoise, pour placer le magot à son identité d'emprunt. Elle pourrait lui expédier n'importe où des liquidités. La valise bourrée de liasses de gros billets, à la chargée de clientèle éberluée :
- C'est un héritage. Un oncle. Il a vendu des terrains à bâtir. Il dépensait rien. Il faisait pas confiance aux banques. Il cachait ses sous dans des boîtes en fer. C'était un plouc.
Giflé par les rires de la femme !
Dire plouc pour la première fois de sa vie, s'insulter, et devant elle. Déstabilisé par ses bracelets de brillants qui toctoquaient le clavier de l'ordinateur, la manchette de son journal financier sur la guerre économique, autour des yeux, sur les paupières et la bouche ses peintures de guerrière. Ou de star de cinéma. Qui ne l'attirait pas.
Depuis sa rencontre avec Bahia il n'avait plus ni cerveau ni sexe. Mais dans sa tête et son entrejambe un organe unique, indéfinissable, tout à elle dévolu. (...)
Moque-toi banquière, et je te tue !
Bahia vantant la dure, douce, redoutable, rassurante sauvagerie du vent patagon, elle causait d'elle, tiens, fille de cette dinguerie.

 

Ta mort sera la mienne

Ta mort sera la mienne

Ta mort sera la mienne
de Fabrice COLIN
ed. SONATINE

Archéologie subtile et enlevée d’un mass murder.

Publié en cette fin mars 2013, le deuxième thriller de Fabrice Colin va beaucoup plus loin et plus fort que le déjà bien réussi Blue Jay Way.

Après l’intrication étourdissante d’un serial killer ambigu dans les milieux rock et ciné de Los Angeles, Fabrice Colin nous décortique maintenant un autre « phénomène social total » caractéristique des Etats-Unis (même s’ils n’en ont pas la stricte exclusivité), à savoir le mass murderer : le carnage causé par le tueur, tout de noir vêtu et casqué, dans un hôtel isolé à la frontière du Colorado et de l’Utah, où une classe de littérature comparée de San Francisco se trouvait en séminaire, rythme sauvagement et méticuleusement l’ensemble du roman.

C’est l’insertion de flashbacks, courts ou longs, en une spirale presque hypnotique qui permet à l’auteur de tracer pas à pas la genèse de ce crime massif et normalement insensé, tandis qu’une mère, présente sur les lieux, fait défiler sa vie et se demande si elle peut et doit survivre, et qu’un père, policier du voisinage, se précipite sur les lieux, forcément trop tard, de toute la puissance des 4 x 4 de sa troupe…

Cette archéologie d’un crime exhume ainsi une secte pseudo-bouddhiste millénariste particulièrement abjecte, avec sa vitrine officielle propre sur elle, amie de la Scientologie, complaisamment drapée à l’abri dans les plis du premier amendement, les traumatismes qu’elle est capable d’occasionner chez ses ex-adeptes, et, en bien pire, chez les enfants de ces adeptes, entièrement « éduqués » par elle, les méandres de la culpabilité de ses « repentis » ou de ceux qui ont « laissé faire », et in fine, l’échec des valeurs communes à contrecarrer le désir d’abîme lorsqu’il a atteint une certaine puissance. Mais elle pointe aussi au passage la culture souterraine des grands gangs américains, pas ceux des banlieues ghettos des minorités visibles, qui font en général l’objet de toutes les attentions médiatiques, mais ceux de la grande confrérie suprématiste blanche, plus discrète, largement aussi violente et infiniment mieux organisée…

Le tout sur un rythme subtilement enlevé, avec en bonus, l’équipe de police de Grand Junction, lancée à la rescousse, entre souvenirs et méditations navajo sur lesquelles planent avec beauté les ombres bienveillantes de Jim Chee et de Joe Leaphorn, de Tony Hillerman et de Percival Everett.

L’un des meilleurs thrillers que j’aie pu lire ces dernières années.

 

American Gothic

American Gothic

American Gothic
de Xavier MAUMÉJEAN
ed. ALMA EDITEUR

Connaissez-vous Daryl Leyland ? L’auteur de Mother Goose.

Non ? C’est normal. Ne vous inquiétez pas.

Même François Parisot, le traducteur des chefs-d’œuvre intraduisibles, le Claro de l’après-guerre n’a pu arriver à ses fins et faire connaître celui-ci de ce côté de l’Atlantique.

De ces années de recherches, d’infructueuses tentatives pour trouver l’éditeur français qui aurait pu se lancer dans l’ambitieux projet de traduire cette merveille, l’égale du Magicien d’Oz pour beaucoup, il ne reste que cette compilation de soixante témoignages. Le lecteur aura donc une idée précise de la vie de Daryl Leyland, de l’influence qu’il a eu sur tout un pays, de l’impact que celui-ci a eu sur lui et bien sûr de l’œuvre qui a en a résulté. Au cours de ce travail d’enquête, de cette minutieuse recréation de biographe, François Parisot nous livrera quelques-unes de ses traductions des textes du maître injustement inconnu chez nous. Et on comprendra très vite sa frustration. Une fois de plus nous sommes passés à côté d’un monument littéraire. Pas moins.

Ce  témoignage, aussi enthousiasmant que frustrant donc, se lit comme un roman : c’est l’odyssée d’un paumé devenu un des piliers fondateur de la culture populaire américaine moderne (dans le sens le plus noble du terme). On pense à un Forrest Gump de la littérature qui traverse l’Histoire, se fait chahuter – parfois sévèrement par elle – mais laisse en retour une emprunte qu’on aimerait croire indélébile.

Grâce à American Gothic, Daryl Leyland rejoindra le panthéon des auteurs injustement oubliés tels que William Ashbless redécouvert par Tim Powers avec Les Voies d’Anubis ou Marshall France révélé par Jonathan Carroll dans Le Pays du fou rire. On pense aussi à Christopher Priest et à sa façon de jouer avec la réalité. Et Xavier Mauméjean nous livre sans aucun doute son œuvre la plus aboutie, la plus rusée aussi.

Zones sensibles

Zones sensibles

Zones sensibles
de Romain VERGER
ed. QUIDAM

Thalassothérapie, abandon, mutation. Un étrange et magnifique premier roman.

Publié en 2006 chez Quidam Editeur, le premier roman de Romain Verger impressionne d'emblée.

Professeur dans un collège de banlieue, le narrateur est à bout de souffle, broyé entre des voyages pendulaires quotidiens (dont la description prend d'emblée des accents gracquiens de route des Syrtes), des heures de cours toujours plus épuisantes et toujours moins gratifiantes, un stress et un mal de dos de plus en plus tenaces et de plus en plus éprouvants. Après une opération chirurgicale, le narrateur entame sa convalescence dans un étrange centre de thalassothérapie...

Sur ces prémisses relatiement ténues, Romain Verger, d'une écriture à la fois précise et poétique, bâtit un conte onirique surprenant et extrêmement attachant, qui rappelle à sa manière que si l'être humain surgit il y a bien longtemps de la mer, il peut - il doit ? - y retourner. Si les échos paradoxaux d'un Robert Merle, d'un David Brin ou d'un Hugo Verlomme ne sont pas si éloignés, comme souvent lorsqu'il y a communion - fût-elle glacée - entre la mer et une intelligence, c'est aussi par un fantastique aussi discret que profondément inquiétant que nous frappe Romain Verger, et il nous frappe d'autant plus fort, avec son sourire dissimulé, que l'on a été témoin, dans la "vraie vie", de la suprême passivité qui caractérise le "patient", une fois qu'il a remis son sort aux mains des autorités médicales (des autorités tout court, sans doute), et plus encore, de la curieuse allure de carnaval des zombies que prend aisément la scène hôtelière d'une thalassothérapie... A moins bien entendu que tout ne soit que bouffées de rêve ou d'imagination narrative issues du cerveau surchauffé d'un écrivain hypocondriaque... Comment savoir ?

Une bien belle réussite qui donne nettement envie de découvrir les autres romans de l'auteur.

Pour aller là-bas, il fallait se lever à l'aube. Le train s'ébrouait sur le quai et m'emportait dans la nuit. J'allais aux confins de la banlieue. Deux mois plus tôt, c'est vers la ville qu'il m'emportait en flot. Je me souviens de ces quais comme d'embarcadères. Et maintenant, j'avance à contre-courant, dans la résistance, loin de la houle urbaine. Il faut s'y mettre à deux pour écarter les portes, choisir sa place, à l'étage pour surplomber le paysage pétrifié de l'aurore, ou dans le soubassement, et sentir l'épaisseur de la terre et les quais défiler comme des couteaux à hauteur de gorge. On suit la Seine sans jamais déboucher sur la mer. Roulant, j'imagine pourtant des bouts de fleuves digérés par la mer, des limons salivant aux approches du sel, dans l'euphorie d'un imminent engloutissement. Après tout, c'est peut-être la mer, ce long et maigre fil d'eau stagnant que déroule mon train dans l'été automnal, arrachant comme une croûte le paysage bordé de petits pavillons comateux, derrière la vitre girffée au cutter.

 

Palabres

Palabres

Palabres
de Urbano Moacir ESPEDITE
ed. LE NOUVEL ATTILA

Une superbe fable politique entre le Berlin des années 30 et une Amérique latine fantasmée.

On ne saisit pas très bien comment Hirsute, petite chose malingre planquée dans un bordel berlinois des années 30, se retrouve en pleine guerre civile latino-américaine entre Farugios et Guardanais, à la recherche de magnifiques rousses à marier à des nazis en mal de descendance... Trimballé de situations grotesques en compagnons improbables, Hirsute n'est pas vraiment l'anti-héros de cette histoire, plutôt un témoin. Amoureux.

Dans un style riche en jeux de langages - car le langage est ici central - l'auteur passe du vaudeville à l'aventure exotique, du récit picaresque à la fable, dans un tourbillon réjouissant. Il y a dans cet humour quelque chose des meilleurs Italo Calvino.

Mais sous les scènes hilarantes et les détails cocasses, apparaît en filigrane un fond tragique et bouleversant : la mort des utopies, les équilibres brisés par l'avidité de quelques uns, l'impossibilité de contenir une guerre une fois que les imbéciles l'ont voulue, et quelque chose de tendre pour ces mêmes imbéciles, parce qu'ils meurent aussi. Seul le pouvoir reste. Le pouvoir, c'est la vie.

Et finalement, on ne sait plus trop de ce qui nous remue le plus, si ce n'est que les remous sont là, et restent longtemps après la fin du livre.

Le texte est accompagné de croquis et tableaux, dont les variations en noir, rouge et blanc se marient superbement avec la mise en page. Le dessin de Donatien Mary semble se prêter tout particulièrement à ces allégories permanentes propres à la fable.

Urbano Moacir Espedite signe ici un texte extrêment riche, inventif, drôle et tragique, dans une éblouissante "traduction libre" de Bérengère Cournut et Nicolas Tainturier.

La vitesse des choses

La Vitesse des choses

La Vitesse des choses
de Rodrigo FRESAN
ed. PASSAGE DU NORD-OUEST

Avouons : ce recueil de nouvelles est sans doute l'un des plus grands romans contemporains.

Publié en 1998 (en 2008 en français par le Passage du Nord-Ouest), recueil de nouvelles total ou roman-phare à éclipses, La vitesse des choses est sans doute la clé de voûte de l’édifice littéraire de Rodrigo Fresan, une cathédrale dans laquelle on n’entre pas en procession cardinalesque vaguement compassée ou faussement respectueuse, mais en horde bigarrée et cosmopolite, apportant avec soi ses propres munitions et artifices, pour une retentissante explosion de sens, de saveurs et de pensées, dans une festive et songeuse allégresse.

Des titres de nouvelles, déjà, comme une puissante invitation à la folie : Notes pour une théorie du lecteur, Preuves irréfutables de vie intelligente sur d’autres planètes, Signaux captés au cœur d’une fête, Petit manuel d’étiquette funéraire, Sans titre : autres digressions sur la vocation littéraire, Notes pour une théorie de la nouvelle, Monologue pour salaud avec baleines et petite sieur fantôme, Les amoureux de l’art : une « memoir » amnésique, Dernière visite au cimetière des éléphants, Histoire avec monstres, La fille qui est tombée dans la piscine ce soir-là, Cartes postales envoyées depuis le pays des hôtels, La substitution des corps, Chivas Gonçalves Chivas : l’art raffiné d’écrire des nécrologies, Notes pour une théorie de l’écrivain, et bien sûr, Note finale.

Une magnifique et forte préface d’Enrique Vila-Matas, Le Facteur Fresan.

Remontant en une autre scène des éléments déjà préparés dans Vies de saints, annonçant, à grand renfort de citations anticipées, le cataclysme Mantra, ce recueil foisonne, mutant et augmentant à chaque nouvelle édition ou traduction, déroulant ses enchâssements borgésiens, ses récits renvoyant à d’autres récits, sans existence autre que mentionnée, ou au contraire apparaissant tout à coup, à la joyeuse incrédulité du lecteur, au détour d’une autre nouvelle, incarnation vivante d’un espoir littéraire permanent, celui où l’invention, le mythe, le récit et l’imagination parviennent à s’arracher au pesant pouvoir du réel qui étouffe et tue – et bien entendu pas uniquement les écrivains.

Même s’il faut pour cela se donner régulièrement rendez-vous à Canciones Tristes (Patagonie), Sad Songs (Texas – ou Iowa), Chansons Tristes (France) ou Traurige Lieder (Allemagne).

Quelques jours plus tard, j'ai croisé un ami. Nous cherchions à nous abriter d'un vent nouveau, froid et sec, que quelqu'un avait baptisé le Zimzum. Nous sommes entrés dans un bar, à quelques mètres du siège du journal. Mon ami m'a raconté la trame d'une nouvelle qu'il n'arrivait pas à conclure, une nouvelle constituée de plusieurs fragments de nouvelles. Il m'a prié de lui faire signe si jamais j'avais une idée. Il m'a demandé si je ne le trouvais pas amaigri, du ton résigné qu'on adopte pour s'enquérir de tout autre chose. Avant de prendre congé - il a insisté pour régler nos deux bourbons -, il m'a confié qu'il avait l'impression d'être un extraterrestre exilé sur notre planète.
Je me rappelle qu'alors, presque aussitôt après, les écrivains ont commencé à mourir. Mais ceci est une autre histoire.
(...)

J'avais rencontré The Kubrick - je l'appelais ainsi - bien avant qu'il devienne un célèbre metteur en scène de cinéma. The Kubrick et moi jouions aux échecs pour de l'argent à Washington Square, dans Greenwich Village. Nous étions jeunes et dénués de scrupules, mais nous croyions aux échecs comme à une forme vraisemblable de religion. Je jouais mieux que Stanley, mais Stanley était meilleur théoricien que moi, ce qui le faisait paraître plus menaçant aux yeux de ses rivaux.
"Si les échecs ont un lien avec l'art de filmer, c'est parce qu'ils t'aident à acquérir de la patience et de la discipline quand tu es confronté à diverses alternatives que tu dois peser avec attention, alors qu'une décision impulsive aurait pu te sembler beaucoup plus intéressante. Mais il est vrai aussi qu'aux échecs, il faut développer une parfaite intuition, ce qui est très dangereux pour un artiste", me disait The Kubrick. Nous avions l'intention de nous consacrer aux échecs en tant que professionnels, de gagner des fortunes en dollars et de devenir célèbres en maniant le destin de pièces noires et blanches sur un tableau carré, de harceler nos adversaires jusqu'à les terrasser. A l'époque, The Kubrick ne pensait pas au cinéma. Il envisageait au départ d'être photographe ou batteur de jazz, et ces vocations peuvent paraître contradictoires, mais sont somme toute complémentaires chez une personnalité qui tient à proposer une vision universelle, à marquer une cadence propre couvrant le rythme d'autrui afin d'obtenir un tempo martial et unique. Quoi qu'il en soit, le futur, c'était demain, et nous en parlions peu.
(...)

Arrivé à ce stade du récit, il me semble que comme contrepoint géographico-existentiel de Canciones Tristes une description de la ville de Buenos Aires telle qu'elle était en ce temps-là s'impose.
Je pense au Buenos Aires d'alors - celui de la fin des années 70 et du début des années 80 - comme à un mirage solide et par là même fascinant. Je sais que les bien-pensants corrigent ceux qui qualifient cette période de Proceso d'un "Tu veux dire pendant la Dictature". Moi, je ne suis pas bien-pensant et je préfère parler du Proceso, qui me semble un terme plus approprié, plus fort et plus exclusif. Et je crois avoir le droit de l'employer car mes parents sont morts pendant le Proceso.
Mes parents ont disparu dans un attentat organisé par le cousin auquel j'ai déjà fait allusion : Lucas Chevieux (aka) le Monstre français (aka) l'Homme du Bord extérieur et ses joyeux compagnons du commando général Gervasio Vicario Cabrera.
Oui, le fait que mon père et ma mère aient été assassinés par les gentils du film" n'a fait que renforcer mon Proceso en tant que salaud.
Je me rappelle que Grand-père a accueilli la nouvelle comme un détail charmant.

Si le Proceso était une émission de télévision, il aurait la peau d'une de ces diffusions imparfaites où le blanc et le gris remontent du fond des événements pour faire disparaître des couleurs délavées et peu sûres d'elles. La lumière du Proceso est ce dont je me souviens le mieux. C'est celle de l'instant précis où elle est dévorée par un trou noir. Elle a l'éclat du tout et du rien. Les visages bien découpés, les ombres plus solides que les corps. Cette lumière me manque et ce que j'ai trouvé qui s'en rapproche le plus est la lueur froid qui émane d'un réfrigérateur dans une cuisine sombre au coeur même de la nuit. Une lumière froide et vide si l'on excepte, au fond, un demi-citron.
Et la musique du Proceso. Cette musique-là. Un air de piano blond. Richard Clayderman.
(...)

 

Moo Pak

Moo Pak

Moo Pak
de Gabriel JOSIPOVICI
ed. QUIDAM

Fulgurante suite de faux monologues en cheminant dans Londres, pour embrasser 40 ans de modernité.

Publié en 1994 (en 2011 chez Quidam, au décidément impressionnant catalogue), le douzième roman de Gabriel Josipovici est peut-être celui qui se rapproche le plus d'une somme rassemblant presque l'ensemble des préoccupations exprimées tout au long de son oeuvre (dont par ailleurs Tout passe constituerait le brillant résumé sous forme d'un poème en prose de 60 pages).

Moo Pak reproduit fidèlement de longs monologues de l'écrivain Jack Toledano, rapportés au style indirect par son ami Damien Anderson, solides bribes d'un échange qui n'est qu'en apparence à sens unique, glanées lors de leurs nombreuses promenades à pied dans Londres, dont les parcs, les ponts et les lieux rythment, lancinants et légers à la fois, la déambulation verbale et scripturale qui s'exprime ici.

On peut proposer beaucoup de manières de lire ce faux dialogue foisonnant et fascinant... Se jouant avec brio des essais littéraires commis par Josipovici par ailleurs, tout un parcours de la modernité et de son échec est offert (on sait par ailleurs à quel point l'auteur voit dans le post-modernisme un terrible échec esthétique et moral). Sur le statut du récit, et avec un propos au fond pas si différent, Josipovivi remplace allègrement les denses et doctes travaux d'un Bakhtine par une fable alerte, brillante, et enjouée malgré son pessimisme de façade.

Usant de tous les artifices d'une autofiction qui ne dit pas son nom, Jack Toledano s'appuie sur la vie riche et complexe de Josipovici, Juif de parents russo-italiens et libanais, ayant vécu une enfance niçoise pendant la seconde guerre mondiale, une adolescence dans l'Egypte d'avant 1956, et des études supérieures puis un devenir d'enseignant et d'écrivain en Angleterre (à Brighton et non à Londres...).

Richesse du point de vue, finesse de la narration, brillance du maniement des paradoxes... : cette promenade dans Londres, dans les méandres d'une vie et d'une vocation littéraire qui semble toucher son point final, avec le terrible aveu de l'impuissance à poursuivre, autour de l'impossible roman "Moo Pak" (Moor Park, manoir que l'on pourait croire mythique mais qui existe bel et bien, demeure de Jonathan Swift - dont l'étonnante stature surplombe le roman -, asile d'aliénés, centre de décodage Enigma, institut de recherche sur le langage des primates, avant de finir en école de la deuxième chance pour enfants en difficulté), dont l'écrivain ne parvient pas à s'extraire, est beaucoup plus qu'un cultivé discours de marche... Parcourant le sens de la vie à travers celui de la littérature, Jack Toledano est une rencontre essentielle, qui laisse des traces profondes chez le lecteur.

Quand je suis arrivé la première fois en Angleterre, dit-il, rien ne me paraissait meilleur que les haricots de Heinz suivis par une tasse de lait malté Horlicks. Une des raisons pour laquelle j'ai cessé d'enseigner, me dit-il alors que nous sortions de la gare, est que je craignais de devoir bientôt m'adresser à mes étudiants comme à des clients. Voilà ce qui se passe quand le consensus libéral est rompu, dit-il. L'idéologie se précipite pour le remplacer puis, quand elle s'effondre, l'argent. La peur de l'autorité et de l'autoritarisme qui a balayé l'Amérique puis la Grande-Bretagne est plutôt effrayante, dit-il tandis que nous poursuivions le long de la berge en direction de Tower Bridge. Ce n'est plus une question d'enseignant et d'èlève, dit-il, mais de vendeur et d'acheteur. Mais quand on enseigne la littérature, que signifie un client ?. je n'ai jamais pensé que je renoncerais au monde, dit-il, j'ai toujours imaginé que mon optimisme inné me ferait passer outre. Mais où que je me tourne, les valeurs auxquelles je croyais sans vraiment m'en rendre compte sont tranquillement jetées par-desus bord et à leur place il n'y a plus que l'agression pure et l'argent. Combien de temps une société peut-elle exister quand elle est tirée par un tel moteur ?

Tout passe

Tout passe

Tout passe
de Gabriel JOSIPOVICI
ed. QUIDAM

Soixante pages de grandeur pudique : la belle et terrible solitude de l'intellectuel.

Publiée en 2006 (en 2012 en français chez Quidam), la dix-huitième oeuvre de fiction du Britannique (vivant à Brighton) Gabriel Josipovici, découverte grâce à la chaleureuse présence de l'éditeur Pascal Arnaud chez Charybde, et au relais enthousiaste de Claro, propose 60 pages d'une densité exceptionnelle, quasiment magique.

Dans une pièce, un homme se tient debout à la fenêtre. Par petites touches successives étrangement poétiques, alternées de sourds flashbacks, le lecteur découvre peu à peu, entrevoit, devine qu'il s'agit d'un intellectuel, écrivain, divorcé, peut-être même veuf, maintenant plutôt âgé, sans doute atteint désormais d'une maladie incurable, que ses deux grands enfants viennent visiter, dans sa retraite presque monacale...

En peu de phrases, toutes en discrétion et en pudeur, Gabriel Josipovici réussit à atteindre la pureté analytique du dévoilement d'un drame intime, qui est celui de la pensée, de la création et de l'obsession.

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

Les quatre vers de Baudelaire dressaient le constat de l'incommunicabilité qui est le lot du créateur "au sol", hors de sa sphère propre. Gabriel Josipovici explore ce gouffre avec une magnifique retenue et une effrayante clarté, donnant à percevoir en profondeur à quel point l'exigence intellectuelle secrète inévitablement le risque du vertige et de l'enfermement dans un ailleurs privé...

Une très belle découverte, qui résonne de surcroît intensément avec le Moo Pak du même auteur (1994).

Une pièce.
     Il se tient à la fenêtre.
     Et une voix dit : Tout passe. Le bien et le mal. La joie et la peine. Tout passe.

(...)

- Rabelais, dit-il, est le premier écrivain à l'ère de l'imprimerie. Comme Luther est le dernier écrivain de l'ère manuscrite. Bien sûr, dit-il, sans l'imprimerie Luther serait resté un simple moine hérétique. L'imprimerie, dit-il, en ôtant la mousse à la surface de sa tasse, a fait de Luther le puissant qu'il est devenu mais c'était essentiellement un prédicateur, et non un écrivain. Il connaissait son public et écrivait pour lui. Rabelais, lui, dit-il en suçant sa cuiller, a compris ce que signifiait pour l'écrivain ce nouveau miracle qui était l'imprimerie. Ça signifiait avoir gagné le monde et perdu le public. Ne plus savoir qui vous lisait ni pourquoi. Ne plus savoir pour qui vous écriviez. Rabelais, dit-il, trouvait ça insupportable, comique et délectable, tout ça en même temps.
- Tu comptes écrire sur Rabelais ? demande-t-elle.
- Oui, dit-il. Je crois que oui. Je voudrais expliquer aux gens sa modernité. Ce qu'il signifie et devrait signifier pour nous tous, maintenant.
Il la regarde. Elle sourit.

 

Block Party - Un roman à dix étages

Block party

Block party
de Richard MILWARD
ed. ASPHALTE

Entre art contemporain et drogues, deux histoires d'amour déjantées dans une HLM anglaise décatie. Horriblement réjouissant et très réussi.

Pour le deuxième roman du jeune Richard Milward, publié en 2009, et traduit en français en 2013 par Audrey Coussy chez Asphalte, imaginez un instant le HLM du chanteur Renaud, vieillisez-le de trente ans pour qu'il se déglingue suffisamment, transportez-le dans le Nord post-industriel de l'Angelterre, à Middlesbrough, la ville natale de l'écrivain (quelques cent kilomètres avant d'arriver à Newcastle), déployez-y un bel assortiment de ces habitants de la classe populaire anglaise, dévastés par le chômage, vivants de petits boulots précaires et d'allocations chiches (les Irlandais de la trilogie de Barrytown de Roddy Doyle, voire leur mise à l'écran par Stephen Frears ou Alan Parker ne sont pas si loin...), laissez par exemple un Irvine Welsh (dont le Trainspotting est de l'aveu de Richard Milward le livre qui lui a donné envie d'écrire) déverser généreusement quelques bons kilogrammes d'amphétamines, de kétamine, de cocaïne, de haschisch et d'ecstasy à presque tous les étages de l'immeuble. Organisez un télescopage frontal de ces prémisses avec un documentaire psychédélique sur les bonbons Haribo et avec une peinture au pistolet et au couteau des milieux londoniens de l'art contemporain, et vous obtenez, en dépit ou à cause de cette improbable et réjouissante mixture, deux des plus belles, des plus "graphiques" et des plus paradoxales histoires d'amour que j'aie pu lire ces dernières années. Une très belle réussite, qui donne envie de découvrir rapidement aussi son premier roman, Pommes.

Le monde du travail n'est fait que de déceptions. Elle ne peut s'empêcher de penser que Monsieur Fletcher a vraiment accusé le coup quand il a perdu son job au centre de tri - c'était un travailleur sérieux, il n'avait jamais posé un seul arrêt maladie en onze ans de service, et il aimait inventer des histoires magiques sur les gens dont les noms figuraient sur les enveloppes qu'il triait. Lorsque monsieur Fletcher était à la poste, il était aussi heureux et radieux que l'étalon qu'elle avait rencontré vingt ans auparavant, au pub George, à Normanby, mais le nombre de licenciements avait augmenté au fur et à mesure de l'automatisation du tri, et monsieur Fletcher avait été un des premiers à partir en septembre. Ils avaient dû quitter leur jolie maison jumelée pour quelque chose de plus petit à Peach House, et son mari se sent responsable et méprise par conséquent les machines et la technologie. Il ne fait même plus chauffer la bouilloire. Il fait des cauchemars qui se déroulent dans un monde à la Terminator, où tous les robots, les ordinateurs et autres boîtes de conserve ont déclaré la guerre à l'humanité, et tous les luddites sont obligés d'aller se cacher dans une sorte de Club Med clandestin, à attendre que la mort arrive ou que les batteries se vident.

 

Mars en Charybde : arrivée du printemps et de la vente à distance

Le mois de mars, après une brève pause technique et vacancière, voit reprendre les événements à notre rythme désormais habituel :

- le mercredi 13 mars, Charybde se déplace avec quelques livres, en soutien des éditrices inspirées d'Asphalte, aux Pieds sous la table, redoutable bar parisien (130 rue Saint-Maur 75011), pour rencontrer Richard MILWARD, dont l'horriblement délicieux Block Party - Un roman à dix étages vient de paraître. Rejoignez-nous pour cette soirée troquet qui ne sera pas aussi frileuse que le nord de l'Angleterre dont vient l'auteur !

- le mercredi 20 mars, la Salle 101, l'inénarrable émission culturelle SF de Fréquence Paris Plurielle, avec la famille Abdaloff au grand complet, viendra enregistrer "live" chez Charybde, et interviewer sur place Sébastien DOUBINSKY, auteur franco-américano-danois aussi puissant qu'indéfinissable, que Charybde et Scylla suivent depuis longtemps.

- le vendredi 22 mars, rencontre croisée avec Sébastien DOUBINSKY, Frédéric JACCAUD (dont le deuxième roman La nuit sera sorti la veille) et Patrick IMBERT, dont vous devez découvrir, si ce n'est déjà fait, les étranges albums photographiques du "tourisme de la catastrophe".

- le jeudi 28 mars, notre traditionnel libraire invité mensuel sera ANTIDATA, éditeurs de choc, dont vous savez si vous suivez Charybde à quel point nous apprécions leur travail. Leur sélection de 8 livres parmi leurs préférés est attendue avec impatience.

Hors événements et rencontres, une nouvelle d'importance : la vente à distance est désormais activée sur le site internet de Charybde, vous permettant ainsi, même lorsque votre emploi du temps est un peu trop serré pour passer à la librairie, d'avoir accès en permanence à notre stock d'occasions, et à tous nos livres neufs (ceci au fur et à mesure de la vérification du poids de chaque livre pour expédition, vérification dont plus de la moitié est déjà achevée). Nous attendons donc vos commandes avec joie, ainsi que vos observations éventuelles concernant soit les petits bugs qui peuvent d'ordinaire accompagner la mise en route d'un tel service, soit vos idées d'améliorations.

À bientôt chez Charybde et désormais sur le site également !

La sauvage

La sauvage

La sauvage
de Jenni FAGAN
ed. MÉTAILIÉ

La sauvage

La sauvage
de Jenni FAGAN
ed. MÉTAILIÉ

C'est pareil en taule ou à l'asile : notoriété égale respect. Genre, si t'as été dans un foyer avec un vrai psychopathe et qu'il dit que t'étais cool ? Alors tu seras un peu plus en sécurité dans le prochain. Si c'est un vrai barge qui s'est porté garant pour toi, on te fera encore moins chier. J'ai pas de souci à me faire pour ce genre de truc. C'est moi la vraie barge.

Anais Hendricks, 15 ans. Accusée d'avoir mis une policière dans le coma, elle est placée au centre pour adolescents difficiles Panopticon, en attendant la fin de l'enquête. Deux fois orpheline, elle connaît déjà le glauque sur le bout des doigts : dégradations volontaires, baston, défonce, viol, pédophilie, prostitution... Mais tout ça n'est rien par rapport à l'Expérience.

Car Anais a un rapport très particulier à la réalité. Peut-être psychotique, très probablement cramée par toutes les substances qu'elle s'est enfilée depuis son enfance, Anais est persuadée qu'elle n'est pas une fille ordinaire. Qu'elle est née d'une boîte de Petri, et qu'elle est observée en permanence par eux. Eux, les gens de l'Expérience, qui la mettent dans des situations intenables et lui pourrissent la vie.

Si cette conviction peut aider à tenir dans l'ambiance délétère du centre où les ados fuguent, tapinent, se droguent, ou brutalisent ce qui passe à portée de main, sous le regard indifférent ou blasé des éducateurs, elle lui apporte aussi son lot de cauchemars. Car l'Expérience est toujours pire.

Au-delà d'une magnifique tranche de vie bousillée dès le départ, des petites joies et des peines de ces gamins foutus que la société ne veut pas récupérer, Jenni Fagan joue avec l'angle mort de la réalité ou de la vérité. On ne saura jamais si le réel dérape ou si Anais perd les pédales. On voudrait la croire quand elle clame son innocence mais on doute, tout le temps (contrairement aux adultes qui l'entourent, convaincus qu'elle est coupable).

Dans un réel déformé, où la folie affleure, Anais trouve néanmoins une incroyable énergie à vivre, à s'inventer des vies, des rêves. Une énergie brutale et un rien désespérée, mais communicative. 

Eric traînasse, il s'assure que la menue monnaie est bien sous clé, il repose un crayon dans le pot à crayons de Joan.
- Je saigne comme une putain d'hémophile, là.
- Tu sais épeler ce mot ? rétorque-t-il.
- Et toi tu sais épeler connard ?
- Sois pas grossière, Anais.
Il prend un trousseau de clés et marche devant moi. Arrivé devant la réserve il enfonce une clé mais il arrive pas à la tourner tout de suite.
- Quel genre de produit hygiénique tu veux ?
- Le genre qu'on se fout dans la chatte pour arrêter la sang ?
Il s'écarte de la porte, les joues en feu. Sérieux, ce connard est complètement attardé. Il a jamais dû aller chercher des Tampax pour les nanas ?
- Choisis-en un toi-même alors.
- Je suis pas en train de choisir une bague en diamant, Eric. On en choisit pas UN, on a besoin d'une putain de boîte entière.
- Tu as un problème de comportement, Anais.
- Sans blague, Sherlock.

Rue Katalin

Rue Katalin

Rue Katalin
de Magda SZABO
ed. VIVIANE HAMY

Bien des années après, les événements de la rue Katalin, à Budapest en 1942, s'imposent aux protagonistes...

Magda Szabo, décédée en 2007, est certainement l'une des plus célèbres et plus traduites écrivaines hongroises.

À son très beau La porte de 1987 (Fémina étranger en 2003 en français), je préfère pourtant le plus ancien Rue Katalin (1969, traduit en français en 1974), dont l'utilisation subtile de touches fantastiques indécises (comme si le film Les autres d'Amenabar avait été beaucoup plus fin encore...) sert un véritable moteur narratif.

De très longues années après une série d'événements anodins ou tragiques ayant eu lieu rue Katalin à Budapest durant la seconde guerre mondiale, les protagonistes, maintenant âgés, ayant quitté le quartier de leur jeunesse, se souviennent... Y compris de celle trop tôt disparue, leur camarade juive de jeux d'enfants et d'adolescents, dont la famille fut emportée par la tourmente, sans que le rôle des autres enfants ne soit totalement clair... Organisée en une recension de moments-clé et de flashbacks qui éclairent ou au contraire assombrissent par moments toute tentative d'élucidation de ce passé, la narration progresse pourtant, convainquant progressivement le lecteur de l'extrême vulnérabilité de la mémoire, de sa malléabilité et de sa possible "réduction à l'essentiel", dans une quête qui, curieusement et malgré des registres fondamentalement différents, n'est pas étrangère à celle d'un Claude Simon dans La route des Flandres, ni même à celle d'un Rodrigo Fresan dans La vitesse des choses.

Un grand roman, envoûtant et mystérieux.

Ainsi, les premières phrases donnent le ton :

Vieillir, cela ne se passe pas comme dans les livres, ce n'est pas plus ce que décrit la science médicale.
Aucune oeuvre littéraire, aucun médecin n'avait préparé les habitants de la rue Katalin à l'éclairage impitoyable que l'âge apporterait dans l'obscure galerie qu'ils avaient parcourue presque inconsciemment pendant les premières décennies de leur vie ; ni à ce qu'il mette de l'ordre dans leurs souvenirs et leurs craintes, modifie leur jugement et leur échelle de valeurs. Ils savaient qu'ils devaient s'attendre à certains changements biologiques, que leur corps avait entrepris un travail de démolition qu'il poursuivrait aussi minutieusement qu'il s'était construit, depuis l'instant de leur conception, en vue du chemin à accomplir. Ils avaient accepté de voir leur physique se transformer, leurs sens s'affaiblir, leurs goûts, leurs habitudes et même leurs besoins s'adapter à ces changements ; de devenir gourmands ou de perdre l'appétit, d'être craintifs, voire susceptibles. Ils s'étaient résignés à avoir du mal à dormir et à digérer, fonctions dont la régularité leur semblait jadis aussi naturelle que la vie même. Mais nul ne leur avait dit que perdre la jeunesse est effrayant, non par ce qu'on y perd, mais par ce que cela nous apporte. Et il ne s'agit pas de sagesse, de sérénité, de lucidité ou de paix, mais de la conscience de ce que tout se décompose.
Ils s'étaient soudain rendu compte que le temps avait désagrégé leur passé, alors que durant leur enfance et leurs années de jeunesse, ils l'avaient considéré comme un ensemble compact et bien cimenté. Tout s'était dissocié, rien ne manquait de ce qui leur était arrivé jusqu'à ce jour, et pourtant ce n'était plus la même chose. L'espace avait été divisé en lieux, le temps en moments, les événements en épisodes et les habitants de la rue Katalin comprirent enfin que de tout ce qui avait constitué leur vie, seuls quelques lieux, quelques moments, quelques épisodes comptaient vraiment, le reste ne servait qu'à combler les vides de leur fragile existence, comme les copeaux dans une caisse préparée pour un long voyage empêchent le contenu de se briser.
Alors ils surent aussi que la différence entre les vivants et les morts n'était que qualitative, qu'elle ne comptait pas beaucoup, ils surent que dans la vie de chacun il n'y a qu'un seul être dont il puisse crier le nom à l'heure de la mort.

 

Le son de ma voix

Le son de ma voix

Le son de ma voix
de Ron BUTLIN
ed. QUIDAM

Caméra subjective dans les yeux et le cerveau d'un alcoolique. Très drôle, très poignant. Magistral.

Publié en 1987 (en 2004 en français par l'infatigable découvreur Quidam Éditeur), ce roman permet à Irvine Welsh d'écrire, dans sa préface à l'édition de 2002 : "Si vous demandez à n'importe quel étudiant en littérature celtique de citer une oeuvre de fiction classique, écrite en Écosse au cours de ces vingt dernières années, la liste est plutôt prévisible. Et cela ne fait pas un pli : Penser à respirer de Janice Galloway, Docherty de William McIlvanney, Le poinçonneur Hines de James Kelman, Lanark de Alasdair Gray et Le seigneur des guêpes de Iain Banks figureraient tous en bonne place. Mais il y a un livre que peu de gens mentionneront, c'est un roman écrit par un poète écossais, Ron Butlin, et intitulé Le son de ma voix."

Irvine Welsh a raison. Et si l'expression "classique instantané" est certainement l'une des plus terriblement galvaudées dans les commentaires critiques aujourd'hui, elle conserve parfois, rarement, un sens, et c'est le cas ici.

Une voix tutoie Morris Magellan, paisible cadre d'une biscuiterie, tout au long de la journée. Celle de son double infernal, l'alcoolique profond qui est aux commandes de sa vie. Ainsi, au fil d'un quotidien miné, rapiécé, tentant vaguement de faire illusion au travail (à la maison, il y a longtemps que ce n'est plus possible, sauf peut-être, un peu, dans une tentative désespérée pour épargner les enfants), s'expriment, avec une certaine gentillesse et un indéniable auto-aveuglement, la subjectivité altérée du buveur, la manière toute personnelle dont il lit et interprète les réactions (ce qu'il en voit ou veut voir) de ses entourages, l'accumulation de rituels conjuratoires ne disant pas leur nom, entraînant la désolation fascinée du lecteur qui constate ou devine l'étendue de l'écart de perception, étalé ainsi sous ses yeux.

Roman magnifique, roman éclatant, roman troublant, roman qui allie à chaque page intense drôlerie et noirceur d'abîme. Du très grand art, en effet.

Katherine n'était pas encore arrivée avec le courrier Majestic et l'agenda, donc il y avait encore du temps pour jeter une rapide coup d'œil à ton bureau, à ton piège à boue du troisième étage. Du temps pour une vérification de dernière minute, voir que tout était en place : les dossiers dans leur ordre exact, les stylos prêts, les crayons taillés, le calendrier à la bonne date.
De l'autre côté du parking, sur le quai de chargement, les hommes travaillaient depuis huit heures du matin, transportant de grandes caisses sur des chariots pour remplir les camions. Ils avaient commencé alors que tu prenais encore ton petit déjeuner, et ils y seraient encore pour longtemps après que tu sois reparti chez toi. Tu gagnes cinq fois plus qu'eux, primes non comprises. Personne ne t'engueulerait ou ne diminuerait ta paie si tu arrivais une heure en retard ou choisissais de partir une heure plus tôt. Cela te met mal à l'aise de penser à eux - et pourtant ce matin, comme chaque matin, tu as consacré quelques instants debout devant cette fenêtre à te sentir mal à l'aise. Tu comprends bien sûr que, dans le même temps, quelqu'un quelque part a sans doute passé un coup de fil et gagné dix fois TON salaire - mais tu n'arrives jamais à savoir si cette réflexion fait que tu te sentes mieux ou plus mal.

 

Schasslamitt

Schasslamitt et autres contes palpitants

Schasslamitt et autres contes palpitants
de Bérengère COURNUT
ed. LE NOUVEL ATTILA

"Sergent-chef ?

- Oui Sergent-major ?

- C'est vous les traits au-dessus de la bouche ?

- Affirmatif.

- Qu'est-ce qui vous a pris ?

- C'est une vieille dame, sergent-major.

- Et alors ?

- Ben je me suis dit... elle a des rides, quoi, sergent-major." (Plume-toi d'là)

Une très belle petite chose, que ce Schasslamitt. Un recueil de textes très courts, entre la nouvelle et le conte, qui rappellent l'heure de l'histoire, le soir avant de s'endormir. Mais en grand. En adulte. De sorte qu'on voudrait les lire à voix haute, pour un amant, une amie, un cercle de proches, ou à voix basse, juste pour soi-même.

Bérengère Cournut nous livre dix-sept pépites sur une superbe palette de nuances, qui vont du tendre au tragique, de l'humour à l'émotion. Et une poésie permanente, qui bouscule toute logique pour le plaisir des images et de la surprise.

"Poussée d'un temps qu'on ne s'explique plus, l'assaut du général russe sur la belle-sœur du duc, joues embroussaillées, souffle rauque et haletant, a semé la surprise et la joie au dîner du 7 novembre dernier." (La chute de Nadine)

Albertine subit donc une gestation-cocon, Gaston le hanneton se souvient de ses anciennes incarnations, Léocadie court à travers le monde, Elizabeth se change en oiseau... Et ça bricole des doigts frais, et ça pleure à la mort de Tchékov, et ça égorge le chien sur la table du dîner...

Absurdes ou poétiques, drôles ou cruelles, les histoires sont de celles qui font se tortiller le lecteur au fond d'un fauteuil.

"Antoine se souvient alors qu'il n'a qu'une seule femme, qui est loin, qui est vieille - comme lui - et qui l'appelle. Sa femme qui, sur son île d'Encantadas, est une masse antique et colossale, un monument de pierre qui se tient à genoux, le cœur ouvert sur la mer." (Antoine)

Illustré par Donatien Mary, le livre est en sus un très chouette objet, où les ambiances résonnent en noir et mauve.

Un recueil adorable et bizarre, donc. Ou bizarre et adorable.

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