Actualités

Léo Henry en vidéo

Retrouvez toutes les vidéos des soirées résidence de Léo Henry qui ont eu lieu à la librairie Charybde.

 

1. Soirée de lancement de la résidence d'auteur : voir la vidéo

1ère partie : littérature, politique et figure de l'auteur.
2ème partie : "Hildegarde", un Gros Roman Sérieux entre historique et merveilleux chrétien.

(merci à Laure Kloetzer pour le montage et la prise de vue)

 

2. Rencontre croisée entre Léo Henry et Céline Minard : voir la vidéo

 

3. Rencontre autour du travail d'écriture et de la documentation, par Léo Henry.

1ère partie : littérature, politique et nouveaux outils : voir la vidéo
2ème partie : le travail de documentation autour d'Hildegarde : voir la vidéo 

(merci à Laure Kloetzer pour le montage et la prise de vue)

 

4. Rencontre croisée entre Léo Henry et Julien Jacob

Morceaux choisis de l'entretien : voir la vidéo
Questions du public : voir la vidéo
Version intégrale de la rencontre : voir la vidéo

(merci à l'équipe de Remue.net pour le montage et la prise de vue)

 

5. Rencontre autour du travail d'écriture par Léo Henry : voir la vidéo

 

6. Rencontre croisée entre Léo Henry et Laurence Moulinier : voir la vidéo

(merci à l'équipe de Remue.net pour le montage et la prise de vue)

Festival de littérature ibéro-américaine : les conversations fictives

Un jeu avec une seule règle : un écrivain répond sur scène aux questions qu’il a lui-même posées aux personnages de ses œuvres.

Adriana Lisboa (Brésil), Lidia Jorge (Portugal), Rodrigo Fresan (Argentine), Ricardo Menéndez Salmón (Espagne), João Gilberto Noll (Brésil), Tomás González (Colombie), Valter Hugo Mãe (Portugal),Héctor Abad Faciolince (Colombie) et Edgardo Cozarinsky (Argentine) se prêteront au jeu des conversations fictives dans divers lieux de Paris et d'Ile de France.

Une belle occasion de rencontrer de grands auteurs contemporains dans un exercice original et vivant.

La première rencontre a lieu ce soir, mardi 24 mars, à La Commune d'Aubervillers, avec Adriana Lisboa.

 

Le programme complet est à retrouver sur le site officiel.

La bombe

La bombe

La bombe
de Frank HARRIS
ed. LA DERNIÈRE GOUTTE

«Je m’appelle Rudolph Schnaubelt. C’est moi qui ait lancé la bombe qui tua huit policiers et en blessa soixante à Chicago, en 1886.»

La bombe, premier roman de l’écrivain et journaliste américain d’origine irlandaise Frank Harris, paru en 1908 et traduit en 2015 aux éditions la dernière goutte par Anne-Sylvie Homassel, raconte de manière simple et vivace la lutte pour la survie des nouveaux immigrants aux Etats-Unis, l’ostracisme dont ils sont frappés, l’exploitation et les conditions de travail souvent très dangereuses, le désir d’égalité et les luttes pour une protection sociale, culminant autour des événements du 4 mai 1886 à Haymarket Square, apogée de la lutte pour la journée de travail huit heures, à l’origine de la fête des travailleurs du 1er mai.

Présenté par Frank Harris comme le lanceur de la bombe à Haymarket Square, Rudolph Schnaubelt témoigne des événements alors qu’il a réussi à s’enfuir des Etats-Unis et se meurt d’une phtisie en Allemagne.
Originaire des environs de Munich, ambitieux et idéaliste, Rudolph Schnaubelt a sombré dans la misère malgré tous ses efforts pour apprendre l’anglais et trouver du travail pendant son premier hiver à New-York, alors qu'il venait de débarquer aux Etats-Unis plein d'espoir.

«J'avais pour moi la jeunesse et l'orgueil, de même que l'absence de tout vice coûteux : si tel n'avait pas été le cas, je n'aurais pas survécu à cet amer purgatoire. Plus d'une fois, j'arpentai les rues jusqu'à l'aube, hébété, abruti par le froid et la faim ; plus d'une fois, la bonté d'une femme ou d'un ouvrier me ramena à la vie et à l'espérance. Seules les pauvres aident les pauvres. Je suis descendu dans les bas-fonds et je n'en ai pas rapporté certitude plus ferme que celle-là. On n'apprend pas grand-chose en enfer, hormis la haine : et le chômeur étranger est, à New York, dans le pire enfer que l'homme puisse connaître.»

Son engagement pour plus d’égalité, qui trouve ses racines dans la lecture de Heine et dans les souffrances de ce premier hiver, prend une tournure plus politique bientôt irréversible avec ses rencontres à Chicago avec des militants politiques et syndicalistes, et en particulier le flamboyant militant anarchiste Louis Lingg, d’origine allemande comme lui.

«Je compris ces deux choses en même temps : mes expériences d’émigrant avaient fait de moi un homme ; et mes douze ou quinze mois d’efforts souvent vains à me procurer du travail m’avaient transformé en réformateur, si ce n’est encore en rebelle.»

Dans cette œuvre de Frank Harris (1855-1931), qui suivit les événements depuis l’Angleterre avant d’aller enquêter lui-même à Chicago, témoignage et fiction sont indémêlables. La peinture de cette époque, du sort des travailleurs immigrés surexploités et sous-payés, du développement de ce qui aboutit à une explosion sociale, et enfin les portraits des accusés de Haymarket, en particulier August Spies, Albert Parsons et surtout Louis Lingg sont saisissants de réalité et d’intensité.

Passionnant de bout en bout, La bombe est un roman d’une actualité impressionnante, sur la stigmatisation des travailleurs immigrés, la partialité des journaux, toujours du côté du pouvoir, leurs prises de positions racoleuses qui incitent à la peur et attisent le scandale, et sur l’oppression et le cynisme sans limites qui peuvent conduire des hommes farouchement habités par leur idéal à la violence.

«Et puis, comme ceux qui ont semé le vent, nous finîmes par récolter l’ouragan. Il y avait eu une accalmie ; la tempête, pour ainsi dire, avait repris son souffle avant de s’emporter en un dernier effort. Certains prétendent avoir décelé dans cette horrible histoire un crescendo constant. Nous qui vivions dans l’œil du cyclone ne le remarquâmes pas, peut-être parce que nous avions d’autres choses, plus importantes, à faire et à penser. Comprenez-vous la situation ? D’un côté, les Américains avides et intolérants, qui s’accommodaient tout à fait de leur société d’escroquerie concurrentielle, où la norme était : vole qui tu peux ; de l’autre, des foules de travailleurs étrangers, la tête farcie d’idées de justice, de droit, d’équité et le ventre plus ou moins vide.»

Or noir

Or noir

Or noir
de Dominique MANOTTI
ed. GALLIMARD

Mars 1973, le jeune commissaire Daquin débarque à Marseille en pleine succession sanglante pour le contrôle du milieu marseillais entre Zampa et Francis le Belge, après la chute des frères Guérini et le démantèlement de la French Connection, la filière de l’héroïne qui approvisionnait les Etats-Unis depuis la France, en particulier depuis la cité phocéenne.

Lorsque Maxime Pieri, un ancien lieutenant des Guérini devenu un homme d’affaires en vue de Marseille, est abattu par un tireur d’élite en sortant d’un casino de Nice, l’enquête est confiée à Daquin et à sa nouvelle équipe. Pieri était accompagné ce soir-là d’Emily Frickx, petite-fille d’un magnat des mines d’Afrique du Sud mariée à un important trader de minerais, et qui reste introuvable.

«Pieri, un personnage. Massif, complexe, comme je les aime. Je ne le tiens pas encore, mais je m’approche. Ne pas aller trop vite. Garder l’esprit ouvert à toutes les surprises, il y en aura encore.»

Alors que des indices flagrants semblent  valider la thèse du règlement de comptes dans la guerre de succession entre clans marseillais, Daquin et son équipe, soumis à des intimidations multiples sur le déroulement de leurs investigations et les mœurs de ce commissaire hors normes, démêlent peu à peu les fils d’une enquête qui ressemble de plus en plus à un labyrinthe impliquant le milieu marseillais, le SAC, des services secrets français en pleine restructuration, au moment où la libéralisation du commerce du pétrole fait naître des appétits démesurés pour de nouvelles formes de contrebande.

«Daquin quitte l’Évêché, direction la gare Saint-Charles et l’agence Eurauto. A pied, pour se donner du temps pour respirer. Il traverse le Panier, le vieux Marseille. Ruelles étroites, entre de hautes façades rongées par la pauvreté que la perspective resserre sur les passants comme les parois d’un étau. Très haut, très loin, une mince bande de ciel. Un quartier replié sur son folklore et ses réseaux mafieux. Pieri-Simon, un nœud d’embrouilles. Simon, l’ombre d’un inconnu qui semble prospérer dans les officines. Pieri, une présence écrasante, mais un personnage dont il ne sait toujours rien. Le Santa Lucia, une promesse d’orage. Un ou plusieurs tireurs d’élite dans la nature. Le couple intrigant que forment Emily et son cousin. Frickx, le grand absent. Et ce sentiment oppressant, sans doute lié à la configuration du quartier, que le pire est à venir, et que l’étau des murs lépreux des rues du Panier va finir par le broyer.»

Remarquablement documenté et efficace, entremêlant trafics et coups tordus de toutes natures et origines, "Or noir" éclaire un moment fondamental de basculement vers un nouveau monde, et le cynisme et les ambitions sans limites qui vont naître de la libéralisation du commerce du pétrole et de l’économie.

CosmoZ

CosmoZ

CosmoZ
de CLARO
ed. ACTES SUD

CosmoZ

CosmoZ
de CLARO
ed. ACTES SUD

Oz nourri pour incarner la moitié du XXème siècle en un chef d’œuvre foisonnant et infiniment rusé.

Publié en 2010 chez Actes Sud, « CosmoZ », le dixième roman de Claro apparaît sans doute (et c’est encore plus manifeste à la relecture, et avec deux autres romans publiés depuis, « Tous les diamants du ciel » et « Dans la queue le venin ») comme l’impressionnante clé de voûte d’une œuvre qui se déploie depuis quelques années dans plusieurs directions cardinales.

« CosmoZ » poursuit – treize ans après sa première phase – un projet dont l’on pourrait tenter de définir l’une des lignes maîtresses comme la synthèse multi-mythologique des époques, continues ou discontinues, qui ont constitué notre présent, synthèse qui suppose de ne pas se contenter d’aligner les témoignages mythiques, mais de les distiller dans quelque cornue littéraire pour en extraire le véritable suc, évident ou dissimulé. « Livre XIX » (1997) traçait le chemin d’un certain XIXème siècle (1795-1885, environ) à l’aune de vignettes subtilement agencées, dont le caractère hétéroclite apparent révélait pourtant, par le jeu de leurs juxtapositions et de leurs superpositions partielles, un fil secret dans le désordre des contingences.

« CosmoZ » démontre irrésistiblement – et pour l’immense plaisir, un tantinet pervers, de la lectrice ou du lecteur – qu’en ce qui concerne le « premier » XXème siècle (1890-1955, environ), ce fil conducteur peut être celui de la mythologie, apparemment à destination des enfants, créée ex nihilo ou presque, à l’orée de la période, par L. Frank Baum et son « Magicien d’Oz » (1900) – mythologie qui développera toute sa puissance, déjà respectable alors, avec le film MGM de 1939, « film le plus connu » par les Américains jusqu’en 1990.

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Tu t’appelles Dorothy, tu es une petite fille et tu vis au Kansas, au milieu des grandes plaines grises, avec ton oncle et ta tante, eux aussi gris, et seul ton petit chien Toto n’est pas gris, son poil est noir et soyeux, il te fait rire, d’un rire dont tu aurais du mal à déterminer la couleur, mais qui, correctement nuancé, devrait pouvoir t’aider à surmonter tout ce gris. Tu portes une robe chasuble sur une blouse à bavette en gaze crème avec des manches bouffantes taillées dans un ricrac bleu. Tu vis au Kansas avec ta tante et ton oncle.
Tante Em est une femme grise qui a engrangé les années dans les rides de son front et les volutes de son chignon, elle ferme les portes d’un coup de hanche, calme la pâte du battant de sa paume et lève les yeux au ciel dès qu’une pensée en amène une autre sans l’avoir consultée auparavant. Oncle Henry et elle forment un couple qui ne produit aucune force, à eux deux ils semblent au contraire absorber le peu d’énergie que leurs mouvements dégagent, et l’espace qu’ils entament se referme sur eux avec un naturel déconcertant. leurs vieillesses conjointes s’additionnent, et l’affection qui les lie dépasse de beaucoup le peu d’égards que chacun a pour soi-même. Tu espères ne jamais devenir comme eux, rester à jamais une unité réfractaire aux opérations, aussi séduisantes soient-elles.
Tu t’appelles Dorothy et le gris est une nuance dont tu ne veux pour rien au monde, ni dans tes cheveux ni dans tes projets.

Comme dans « Livre XIX », et comme plus tard dans « Tous les diamants du ciel » (qui peut largement se lire, à bien des égards, comme une « suite » de « CosmoZ », s’attachant à la période 1950-1990, environ), le décodage monolithique d’un tissu mythique unique, ou même sa réécriture, aussi subtile soit-elle, ne pourraient suffire à la tentative menée ici. Il s’agit bien d’insuffler dans le creuset du mythe d’origine les éléments nécessaires à l’accomplissement complet de sa mission, qu’il faudra aller glaner dans un en-dehors infiniment réel, qu’il soit littéraire et culturel, ou bien, très rapidement, historique, militaire, concentrationnaire et nucléaire.

Grâce au potentiel métaphorique de la tornade, qui secoue et disperse, les personnages essentiels du « Magicien d’Oz », Dorothy, Toto, les Munchkins, l’Épouvantail, le Bûcheron de fer blanc, le Lion, et bien d’autres, vont pouvoir acquérir, directement ou indirectement, projections fantastiques ou émanations à nouveau métaphoriques, leurs doubles physiques, émissaires lâchés dans le réel pour y collecter, à leur corps défendant et à leur âme saignante (sans parler de leurs gencives), les compléments indispensables à la pleine réalisation de ce que L. Frank Baum ne pouvait savoir qu’il devait exprimer.

Après avoir reçu l’assentiment du coude paternel entre les côtes, l’enfant dégage, docile, sa main de l’étau maternel et s’avance vers le Dr Bergfield, lequel, auréolé d’un parfum d’éther et de nicotine (et d’autre chose, aussi), a encore les pensées tout occupées par les seins de son assistante, Miss Glinda – celle-ci se tient en retrait derrière lui, vibratile, tel un orgasme indécis.
Le petit Baum grimace et déglutit, embarrassé par la tumeur nichée dans les alvéoles à vif de sa langue, raison de sa présence en ces lieux. Cela fait onze jours et onze nuits qu’il la sent croître et durcir – s’il boit de l’orgeat il souffre, mastiquer l’élance, quant à parler autant sucer des orties. (La tumeur – le sait-il seulement ? – est ancienne, elle anticipe sa naissance et a dû hanter le suc maternel ou la semence paternelle avant d’investir l’utérus puis de remonter par le gras conduit de l’ombilic jusqu’au fœtus ignare, scrutant et testant la moindre différenciation cellulaire, et ce afin d’élire son domicile nécrosant dans l’appendice lingual, la muqueuse hôte, sa cible.) Il est temps de crever l’abcès, a décrété le père, aussitôt gratifié d’un regard creux de son épouse.

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La figure centrale restera bien ainsi celle de Dorothy, fillette trop vite grandie, héroïne malgré elle et comme par inadvertance, gentille, courageuse et résolue parfois, mais ne saisissant guère les tenants et les aboutissants de ce qui se passe autour d’elle, ni dans l’œuvre de L. Frank Baum, ni dans les péripéties que lui impose Claro, pour la compléter, démiurge spinoziste, dans son être véritable, que ce soit en infirmière de la première guerre mondiale, assistant au rafistolage d’Oscar Crow l’épouvantail et de Nick Chopper le bûcheron, en ouvrière d’une fabrique de montres découvrant les joies alors inconnues du radium donnant leur luminescence aux aiguilles, ou en doublure absence de lumière de Judy Garland sous la houlette du machiavélique entrepreneur Léo Singer.

C’est un très long voyage, une migration vers d’autres états de conscience, d’autres conditions de déperdition. D’autres pulsions, aussi. Dorothy reste Dorothy mais elle devient également toutes sortes de femmes possibles, la voilà infirmière au chevet d’invalides de guerre, le visage penché sur des corps décousus, diminués, furieux d’être encore ; puis Dorothy s’envole, elle laisse passer sous elle l’océan susceptible ; elle est désormais ouvrière dans un atelier d’horlogerie, occupée à sucer la pointe de pinceaux nimbés de radium, mais les aiguilles tournent, déjà un orage remodèle le paysage des rues et des champs, elle perd des amis, gagne des soucis, travaille dans la quincaillerie familiale et vend des aspirateurs, du grillage pour poulailler, du barbelé au mètre, elle prolonge son avenir au-delà du raisonnable, fait exploser le monde et puis meurt, renaît et oublie, accomplit des milliers de gestes en un seul mouvement et échafaude cent stratégies d’une seule décision.
Toto l’accompagne partout, il mord son ombre chaque fois qu’elle court un danger pour réveiller en elle cette vigilance qui est comme l’armature de son être. S’est-elle jamais demandé pourquoi les chiens tournaient toujours au moins une fois sur eux-mêmes avant de s’allonger ? Pense-t-elle qu’ils s’assurent ainsi qu’aucun prédateur ne menace leur territoire ? Faux. Les chiens tournent sur eux-mêmes dans le sens contraire de la rotation terrestre, afin de contrebalancer cette entropie qui nous entraîne vers le chaos. Ils reculent d’un tour, par une sorte de prudence horlogère, et de la sorte sont en avance, et non en retard, sur la catastrophe à laquelle nous vouons tous nos espoirs.

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Ce qui permet à ce projet romanesque d’une folle ambition de tenir, de se développer, et de contraindre le réel de ces cinquante années à entrer dans « Oz », au-delà de l’imagination de Claro, qui force le respect et la joie au long de ces 480 pages, au-delà de sa capacité, exceptionnelle, à traquer les ingrédients à inclure (parmi lesquels il faut citer, un peu en désordre, mais tous d’une nécessité sans faille, les tranchées de la première guerre mondiale, les folies eugénistes américaines et allemandes de l’entre-deux-guerres, les freak shows de l’industrie du divertissement de masse, les camps de concentration nazis, ou encore la révélation partielle du pouvoir de l’atome) pour donner à « Oz » sa réalité idéologique et pratique, c’est bien son écriture : aussi à l’aise dans les récits oniriques inspirés par le pavot de L. Frank Baum que dans des traversées atlantiques, verniennes en diable,  en aérostat, dans la recension parodique du « Freaks » de Tod Browning que dans la compilation savante des travaux maladifs d’hygiène sociale et raciale de Charles Davenport, dans la transcription d’un interrogatoire par le F.B.I. que dans la description d’un avant-poste et d’une tranchée, dans le journal intime d’un interné psychiatrique que dans les souvenirs bizarrement presque amusés de survivants de l’Holocauste, Claro extrait de chaque phrase, jouant des ressources de la langue – et notamment des doubles (ou triples) sens – en maître, un mélange détonant d’humour et de tragédie, de noirceur et de légèreté, pour offrir à la lectrice et au lecteur un déconcertant et précieux cocktail vital de ces heures sombres de l’inhumanité affleurant alors sous chaque paillette hollywoodienne et sous chaque ukase pseudo-scientifique.

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Baum-ratata-baum ! La tranchée absorbait tout – la pluie, les cris des blessés, le sifflement des obus, le claquement des tirs et jusqu’à l’espoir de revoir le jour. Les flancs de boue, insuffisamment étayés par des planches de bois et même quelques cadavres roides, ruisselaient d’une terre rougie qui charriait de tout, des doigts, des briquets, des boutons, lesquels disparaissaient aussitôt dans les trente centimètres d’eau que la terre suçait régulièrement en crachotant. La dernière offensive allemande avait été repoussée cinq heures plus tôt et les hommes du sergent Drane s’efforçaient de ne pas trop compter les absents, comme s’ils risquaient de s’apercevoir, contre toute raison, qu’ils en faisaient eux-mêmes partie. L’horizon avait été remplacé depuis des semaines par l’ingrate portée des barbelés et, quand le ciel tentait quelques simagrées pyrotechniques, il était vite ridiculisé par les tirs de mortier et les giclées livides des projecteurs de casemate.

Avec « CosmoZ », Claro prouve aisément au lecteur que la littérature française contemporaine compte bien en son sein au moins un auteur jouant nettement dans la cour des plus grands Américains contemporains, qu’ils soient le Pynchon de « L’arc-en-ciel de la gravité », le Gass du « Tunnel » ou du « Musée de l’inhumanité », ou encore le Vollmann de « Central Europe », pour ne citer que quelques géants. Il reste à souhaiter que toujours davantage de lectrices et de lecteurs s’en emparent avec délices, et que les travaux universitaires pointus que mérite indéniablement cette œuvre se déroulent sans tarder.

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Dans la queue le venin

Dans la queue le venin

Dans la queue le venin
de CLARO
ed. L'ARBRE VENGEUR

Conte érotique à la fausse légèreté, flamboyante démonstration du travail poétique possible sur cliché et métaphore.

Publié en février 2015 chez l’Arbre Vengeur, le douzième roman de Claro réussit à nouveau cette démonstration de véritable platine à double action (voire triple action, si cela existait pour les armes de combat) qui est l’une de ses passionnantes marques de fabrique depuis déjà un moment.

En première et réjouissante lecture, « Dans la queue le venin » nous offre un conte érotique enjoué, audacieux, décapant, riche en scènes de sexe, tendre et physique, assumées le sourire aux lèvres, entre Paris et Istanbul, et dans l’avion qui joint les deux cités le temps d’un transport, alliant la jouissance procurée par un environnement à découvrir – dont il s’agit de profiter pleinement – à celles issues du corps sensible et du cerveau rêveur. Cette écriture-là, parvenant à se tenir à distance tant de la pornographie que de la mièvrerie, n’est déjà pas une mince affaire.

Dans l’avion qui l’emporte, que dis-je, qui la transporte jusqu’aux portes d’Istanbul, la fringante Pomponette Iconodoule – et je te jure, lecteur, que c’est là son véritable alias ! – s’interroge. Et par là même interroge en elle tout locataire d’ici-bas voué aux errances. Elle se demande bien, se demande mal aussi, pourquoi elle a choisi, en guise de destination, pour ne pas dire de destinée, Istanbul plutôt que Culmont-Chalandrey ou Chicago, quand soudain ! cliqueti cliqueta ! un bruit de glaçons qui dansent, de bouteilles riquiquis qui cliquettent (tels de tintinnabulesques clitoris, pense, musicale, Pomponette), le frou-frou celluloïdal de micro sandwiches emballés, les puissants bâillements des journaux internationaux déployant leurs ailes mouchetées de caractères noirs et boursiers, bref, une symphonie qu’aucune baguette ne saurait dompter et qui s’accompagne d’une ola d’affamés humains entassés dans l’habitacle de l’avion : les têtes sortent de la haie des rangées, gîtent comme sous l’effet d’une brise, puis se superposent dans la perspective qui mène au chariot attendu : c’est l’heure de la collation, et le personnel navigant, telle une mère pélican prenant conscience mais comme à regret de ses devoirs, s’en va nourrir, avec une régularité métronomique, l’ensemble de sa couvée ceinturée, se voûtant se relevant avec cette grâce qu’on sait fortuite et nécessaire.

Avion Istanbul

Immédiatement sous cette première lecture, l’accompagnant peut-être à chaque pas et à chaque halètement, un éclat émancipateur vibre déjà, joliment dévastateur, parvenant à inscrire, paradoxalement en un lieu largement décoré de minarets et où chantent puissamment les muezzins – les religions du Livre n’étant le plus souvent guère portées à la joyeuse gaudriole qui détourne de tâches adoratrices jugées plus nécessaires et plus conformes -, les libertés de penser, d’agir et de jouir (beaucoup), parmi les alertes pérégrinations de l’héroïne, légère et court-vêtue, ardente instigatrice de l’action à coup sûr, mais ne se souciant visiblement ni de probité candide ni de lin blanc. Être une femme libérée serait ainsi plus facile – il s’agit d’un conte, le ton enjoué et les contingences tenues à distance ne nous le laissent pas oublier.

Les trous d’air sont là pour nous rappeler que l’atmosphère terrestre est un vide mal entretenu, truffé d’invisibles nids-de-poule et sujet à d’inconfortables dérapages aériens. Aucun amortissage moelleux à espérer du côté des couettes pâlottes qu’ils survolent actuellement. La couverture nuageuse est comme la tendresse humaine : de loin elle rassure, mais à peine éprouve-t-on sa résistance qu’elle se disperse en lâches lambeaux. leur avion doit survoler l’Italie, ou la Bulgarie, peu importe, Paris n’est déjà plus qu’un pois chiche à l’ouest de l’Occident, une bourgade livrée aux touristes et aux désœuvrés, une cité étanche à l’amour et rétive aux minarets. Et sweet Pomponette de soupirer comme on souffle une bougie d’anniversaire en trop : elle ne connaît en effet de la Turquie que l’ombre virtuelle de la Corne d’Or, entrevue sous des draps tendus, à même le cuir enivrant d’un amant provisoire, le peu loquace Soliman Rastaquouère. C’est dire si son ignorance est torride.

La troisième balle tirée par ce roman pourtant ramassé, avec ses 150 pages, est pourtant sans doute la plus décisive : Claro donne toute sa puissance d’écriture lorsque percent, dans sa trame minutieusement agencée sous ses airs cavaliers, les défis intellectuels et les contraintes langagières domptées au fil des pages.

Déterminer le nombre d’anecdotes apparentes et le degré de torsion à exercer sur elles pour faire émerger un sens neuf et complet du XIXème siècle (« Livre XIX »), inventer le langage propre de la fée électricité confrontée à sa plus atroce mission (« Chair électrique »), confronter, loin des parapluies, des machines à coudre et des tables de dissection, les innombrables grains de sable – solidifié en béton ou non – du bunker du sniper aux innombrables serpents de la chevelure de Méduse (« Bunker anatomie »), extraire d’un magique coup de sonde spatiale l’architecture intime d’une culture musicale (« Black Box Beatles »), imaginer le roman flaubertien se mettant à vivre et parler de lui-même, sans le secours direct de ses personnages (« Madman Bovary »), insérer l’exact tissu de mythes supplémentaires à l’intérieur d’un mythe américain moderne, fondateur, pour parvenir à décrire l’intégralité du premier XXème siècle (« CosmoZ »), tester à ses limites la capacité d’une même phrase à absorber, en superposition, le nombre le plus élevé possible de registres lexicaux, pour lui donner son abyssale résonance interne et toute la substance du deuxième XXème siècle (« Tous les diamants du ciel ») : ce sont ces défis proposés – avoués ou non – et relevés qui permettent à Claro d’atteindre cette écriture d’une justesse poétique si rarissime.

L’auteur se garde de tout manifeste littéraire, ne revendique ni école ni chapelle, mais la vigueur et la clarté avec lesquelles il expose ses goûts et ses dégoûts dans l’indispensable « Cannibale lecteur » l’en dispense aisément, lui, vis-à-vis du lecteur curieux. Dans cette perspective, « Dans la queue le venin » se livre à chaque page à une impitoyable et salutaire démonstration : derrière chaque cliché (langagier ou touristique), derrière chaque métaphore apparemment usée jusqu’à la corde, derrière chaque comparaison potentiellement abusive, présentées ici par joueurs et drôles wagons entiers, l’écrivain maîtrisant son art et digne de sa quête peut détecter, extraire, puis faire discrètement et subtilement briller, un sens véritable, un jeu différent avec les mots, une idée neuve, un écho qui désarçonne l’habitude et le réflexe conditionné.

Loin de la bouillie stomacale, digérée avant même d’avoir pu effleurer le palais, à laquelle se réduit une toujours trop grande part de la littérature dite « à succès », loin d’un ésotérisme gratuit et obscur qu’une autre littérature revendique trop aisément pour masquer son absence d’ambition et de pensée, la contrainte dissimulée et l’obstacle apparent créent une fois de plus ici l’authentique poésie, indépendamment du sujet mais néanmoins en étroite résonance avec lui. Une fois soigneusement tordus et redressés, les moindres clichés de l’amour, du sexe et du voyage prennent ici l’éclat neuf de la vraie écriture en action, et justifient pleinement notre enthousiasme de lectrice ou de lecteur.

Les villes, les vraies villes, celles qui n’ont pas encore succombé aux purifications techniques, sont pareilles aux corps livrés aux visitations du stupre, elles sentent, et sentent fort, elles sont senteurs et même âcretés, elles marient le paprika et le moisi, l’urine et l’essence, la pierre froide et le fer rouillé, la merde et le lilas, comme nous elles se laissent aller et en font trop, vieillissent en résistant, s’épanouissent au milieu des effluves de cocaïne et de menstrues, de paille roussie et de laine imbibée, ivres de couleurs et d’éjaculations sonores, et tant pis si parfois ça pue, tant si tout n’est ni hommage aux roses de Saadi ni souvenirs d’encens, car les villes ne se lavent guère et nous trimballent du lupanar des espoirs à l’abattoir des regrets sans prendre la peine de nous essuyer la mémoire.

Le musée de l'inhumanité

Le Musée de l'Inhumanité

Le Musée de l'Inhumanité
de William GASS
ed. LE CHERCHE-MIDI

Terriblement musical, soigneusement explosif, parfaitement vertigineux : un chef d’œuvre.

Publié en 2013, traduit en français en 2015 par Claro dans la collection Lot 49 du Cherche-Midi, « Le musée de l’inhumanité » est le troisième roman de William H. Gass, dix-huit ans après « Le tunnel » et quarante-sept ans après « La chance d’Omensetter ».

Si « Le tunnel » déployait sa formidable fleur vénéneuse en passant en revue approfondie, orientée et subreptice – quand cela semblait pouvoir arranger son narrateur si délétère -, « la culpabilité et l’innocence dans l’Allemagne d’Hitler », « Le musée de l’inhumanité » se sert de la deuxième guerre mondiale et de l’horreur nazie comme d’un simple mais puissant marchepied pour nous projeter dans une narration beaucoup plus organisée en apparence que le soliloque piégeux et ô combien retors de William Frederick Kohler, mais s’attaquant cette fois à une culpabilité humaine d’un ordre de magnitude encore supérieur (prouvant ainsi que cela était possible), proposant un cadre familier, presque toujours volontairement banal, effacé ou anodin, pour mieux nous saisir par l’irruption de certains personnages décapants dans leur redoutable variété (même lorsque leur acidité est d’abord imperceptible), et mieux nous imposer un vertige presque insoutenable, que seuls l’humour et l’incongru qui hantent ces 570 pages nous permettent d’assimiler pleinement.

Les nouvelles conféraient un poids moral à Ray : les progrès victorieux de la guerre – ou son issue catastrophique, selon Nita, qui ne reniait rien de ses attaches autrichiennes -, des nouvelles qui justifiaient ses pressentiments, qui étayaient de plus en plus ses sévères jugements et rendaient l’étrange exode de sa famille aussi extralucide que les dires d’une sibylle. Tu as peut-être l’air pure parce que tu sens le savon, disait-il, mais je suis pur des deux côtés de ma conscience ; tes mains sont peut-être ridées à force de lessives, mais les miennes sont plus lisses et plus blanches que du papier. Il exposa ses paumes. On peut voir à travers. Le travail accompli par ces mains n’a rien de honteux ; par conséquent, je ne puis être autrichien ; les mains d’un Autrichien devraient être avalées par ses manches. Et toi aussi tu peux jouir d’un cœur serein. Nita opina sans acquiescer. Son mari pensa si fort « grâce à moi » qu’elle crut l’entendre. Mon cœur a été kidnappé, dit-elle, emporté avec mes bébés dans un monde de désastres. J’aurais pu vivre dans mon village une vie paisible et inoffensive… et tendre ma main au premier venu. Ray grimaça sans démentir. Tu aurais serré des mains qui s’enrichissent, insista-t-il, qui fabriquent des engins de guerre ; qui rapportent à la police ; qui aident les rafles ; qui commettent des meurtres ; les mains d’un oncle qui ravitaille des troupes, les mains d’un cousin qui conduit un camion, d’un neveu qui vend des habits. Tu n’en saurais rien : rien du fils du voisin qui a abattu des gitans, des homos, des Juifs, et du dentiste qui a arraché l’or de leurs dents. Les nazis cultivaient tant d’alliés sournois. Tu aurais rencontré dans une rue de Graz où tu serais allée acheter un chapeau – untel, celui-ci. Tu te serais assise sur une banquette dans le même train. Tu n’aurais pas regardé par la fenêtre mais feint de lire alors que le train passait devant des barbelés, des arbres abattus, un camp. Tu aurais souri à un homme qui a fabriqué ce barbelé, qui a parlé dans un mégaphone, qui a abusé de femmes emprisonnées. Ça souillerait même des mains bien propres et réduirait à néant le penchant qu’a la nature pour les mains pâles, puisque même les paumes d’un Nègre sont roses. Tes doigts gracieux ne seraient pas noueux du fait d’un labeur honnête ; ils prendraient lentement l’aspect de serres. Désirer la nationalité autrichienne, c’est accepter les actes des assassins, adhérer tacitement – mon Dieu – au meurtre et au massacre. Maintenant que tu n’es plus Nita, te voilà affranchie de ces répugnantes contaminations. Ne les laisse pas devenir comme le lichen sur ces pierres en pleine forêt, qu’on ne voit ni ne remarque, ou qui ne choque plus comme l’humidité persistante sur les pierres de Vienne, ses kiosques recouverts d’affiches, ses rues grises. Pour le pur, pour l’apatride, ma Nita, tout est possible.

Londres Blitz

Joseph Skizzen a émigré aux États-Unis, enfant, après la deuxième guerre mondiale, en compagnie de sa mère Miriam et de sa sœur Deborah. Leur père Rudi a fait fuir toute la famille d’Autriche avant-guerre, sous l’impulsion d’une extraordinaire et paradoxale intuition, anticipant avec force la culpabilité qui s’étendrait sur les acteurs et les spectateurs passivement complices des atrocités nazies. Ils se sont ainsi fait passer pour Juifs afin d’obtenir un statut modeste mais réel de réfugiés en Angleterre, où ils vivent le Blitz de 1940 comme celui des V1 puis des V2. Démasqués par leur communauté juste après la fin du conflit, ils sont contraints de se reconvertir d’urgence en « Anglais moyens », quoique se retrouvant apatrides de fait, avant que Rudi ne disparaisse dans la nature après un gain miraculeux aux paris hippiques. Joseph, Miriam et Deborah, abandonnés, finissent par être acceptés par les États-Unis, et échouent au fin fond de l’Ohio. C’est là que le récit de William H. Gass commence véritablement, les faits exposés servant de prologue et de multi-traumatisme fondateur.

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Arnold Schönberg (1874-1951)

Épousant chaque pensée de son narrateur, sous ses deux incarnations Joey (jeune) et Joseph (adulte), dont les combinaisons et substitutions peuvent être plus complexes qu’il n’y paraît d’abord, William H. Gass nous propose la fusion et l’entrelacement de trois œuvres : le roman d’apprentissage du jeune Joey apprenant à devenir un Américain le plus discret possible et à trouver une place dans cet univers, tandis que sa mère Miriam broie de noirs regrets et que sa sœur Deborah, a contrario, devient très vite la pom pom girl idéale ; le quotidien du professeur universitaire de musique qu’il est « miraculeusement » devenu, la manière dont il vit à l’intérieur de ce système à la fois spécifique et emblématique (qui constituait déjà une partie essentielle de la trame embrumée du « Tunnel »), et ce que sa spécialisation autodidacte en musique classico-contemporaine lui transmet en termes de vision du monde ; et enfin, l’infinie ratiocination d’une métaphysique du crime qui est sa véritable occupation, et sa motivation profonde, sous la double forme de la constitution, par collages d’articles et superpositions d’images dans son grenier (décor évoquant d’ailleurs, par la bouche même de Joseph, celui de l’antre de quelque serial killer hollywoodien), du « musée de l’inhumanité » qui donne son titre français à l’œuvre, et de la réécriture sans fin, du perfectionnement permanent, de la phrase « La crainte que la race humaine ne survive pas a été remplacée par la crainte qu’elle perdure », chaque nouvelle tentative amenant son nouveau lot d’éléments et de réflexions pour justifier le choix retenu.

La pensée que l’humanité puisse ne pas perdurer a été remplacée par la peur qu’elle s’en sorte.
Traversant le terrain d’un bout à l’autre, le Jugement dernier faillit presque remporter le match autrefois. Ce fut un demi-cataclysme – un clysme, donc. Un essai non transformé. Un tiers du monde tomba malade au cours des trois années où sévit la peste noire : 1348, 1349, 1350. Et la peste abattit quatre fois sa faux, réduisant au final l’Europe à la moitié de ce qu’elle avait été au siècle précédent : en 1388, 1389, 1390. On pensait alors que la maladie était le Malin devenu armée. On disait que c’était le siècle de Satan. Diabolus in musica. C’était avant la troisième bataille d’Ypres. La population de la planète diminua d’un cinquième.
Ceux qui contractèrent la peste et survécurent : ils indiquaient à Joseph Skizzen la fâcheuse éventualité que l’homme pût se défiler à l’heure de l’Apocalypse, un mort par seconde ne suffisant pas, et réchapper au carnage, esquiver les meutes de météores, croupir dans des bunkers pendant tout le temps d’une guerre totale tandis que les canons râlaient pour saluer notre dernier souffle comme si l’horreur était une cérémonie, puis en sortir pour chanter les bombes qui explosent, supporter les rafales de millions d’armes aux détentes amoureusement pressées jusqu’à complet épuisement des munitions de toutes les nations, quand toutes les balles domestiques auront détruit jusqu’au dernier voisin en vie, et dans le silence qui suivrait la saignée on entendrait seulement s’écrouler, pierre après pierre, les palais de la finance, d’innombrables aspirateurs, obéissant à leurs propres commandements, avalant les mensonges officiels, les contrats hurlant telles des salades qu’on cisèle, les hauts cris des crucifixions bienveillantes portés par le vent comme une ode, le grincement de toutes les roues qu’on désinvente, les brèves protestations des néons qui s’éteignent, des fils dénervés ; le ralentissement de toutes les fonctions se ferait pourtant en silence, la merde récoltée dans les rues afin d’être réchauffée dans d’aberrants fours à micro-ondes, les maladies proliférant et se disputant les victimes, les machines s’épuisant puis calant sans même soupirer, jusqu’à ce que le calme pesant de la guerre achevée soit brisé par… par quoi ? Pouvons-nous imaginer des furoncles fermenter et fuser de chaque œil survivant… le pus accumulé de la perception ? Une pétarade, mais laquelle ? Celle de trompettes recrachant vingt siècles de bruit inepte à la face d’un monde déjà assourdi… Quel serait ce son, exactement ? Une vocifération faisant frémir les clous déjà fichés dans la fente du bois, puis… puis, alors que ce son leur parvient par la fenêtre, les maisons qui se soulèvent et s’affaissent sur elles-mêmes, libérées de leur socle telle la chair d’un corset ; mais de chaque tas de gravats, des ruines fumantes, des fossés remplis de cadavres consanguins, pourrait ramper alors un survivant – il était ce survivant, Joseph Skizzen, diafoirus et musicien – quelqu’un né des ruines comme les mouches de l’ordure ; et d’une grotte ou d’un bosquet d’arbres châtrés émergerait une créature capable de survivre à un régime de soupe visqueuse, voire de ses propres entrailles, et malgré toutes les catastrophes imaginables de sauver au moins un vestige de sa race avec la force, l’intérêt, le cran, de continuer à niquer, à niquer comme un croisé chrétien, la bite encore bien roide, et assez de sperme pour engendrer, niquer encore, même amputé d’une jambe, même boiteux, niquer toujours, la langue tranchée, niquer, un œil en moins, niquer, afin de se multiplier, d’abord pour se répandre puis pour se rassembler, conférer, s’interroger, inventer, philosopher, accumuler, comploter – et s’interroger, pourquoi ce châtiment ? Se demander : pourquoi cette douleur ? Pourquoi avons-nous – parmi les nous qui furent – survécu ? Qu’a-t-il été accompli qui n’aurait pu l’être autrement ? À quoi bon des bébés si c’est pour les emballer brutalement dans la terre ? Qui d’entre nous a trahi notre foi ? Comment expliquer notre déveine ? Quel plan divin fut accompli par ce désastre ? Pourquoi les anciens ont-ils été torturés par les morts qu’ils étaient sur le point de pleurer ? Pourquoi ?… Mais n’étions-nous pas spéciaux ? Nous autres, les rescapés, sans un arbre où grimper, nous qui avons été épargnés, sauvés en vue d’un instant de splendeur ! Se voir remettre le trophée, accorder un prix ; parce que le Livre des Livres, en lequel nous avions foi, nous autres pauvres fous, affirmait que quelques-uns seraient sauvés ; parce que les bons, les grands, les bien nés et les mieux introduits, les riches et les gloires de ce monde, s’en sortiraient, et… et… nous y croyions, nous le savions, Dieu veille à notre heureux dénouement, il y veille, y veillera, s’il n’est pas déjà repu, s’il ne décide pas de nous plumer le dos, la tête et le bec, à nous autres pathétiques alouettes.

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Brueghel, La Peste Noire

 

De cette matière d’une densité historique, culturelle et philosophique éblouissante, William H. Gass parvient à extraire, miracle de l’écriture, un roman à la fois vertigineux et confondant de légèreté comme d’humour. Autour de ce « do central », ce « Middle C » du titre anglais dont même la superbe traduction, d’une invraisemblable habileté, construite par Claro, ne pouvait rendre toute la subtile ambiguïté, touche du milieu du clavier du piano, pierre de touche de la gamme diatonique, évoquant pourtant nettement la classe moyenne, fantomatique « middle class » et humanité moyenne qui est bien l’un des enjeux essentiels du roman, aussi bien que, sous son autre nom de « C4?, l’un des plus puissants explosifs non nucléaires existants, autour de cette note résonnant tout au long des 573 pages (et fournissant plus que le prétexte à deux extraordinaires leçons de musique, glissées savamment au moment opportun), l’auteur convoque une galerie restreinte de personnages qui sont loin de n’être que les faire-valoir comiques de Joseph Skizzen : propriétaire obèse de trois casses automobiles léguées par son mari et par ailleurs aussi brillante que caustique soprano de la paroisse, bibliothécaire en chef aux allures ambiguës d’adjudant-chef et de harceleuse sexuelle, disquaire paternaliste se laissant rouler dans la farine par un bien mauvais sujet, doyen d’université confit dans sa rigueur religieuse et son auto-justification permanente, bibliothécaire adjointe capable aussi bien de ressusciter des livres que l’on croyait abîmés au point d’être morts que de laisser subodorer des sortilèges dignes de sorcières ancestrales, et enfin mère du héros, devenue sur le tard jardinière émérite, sur qui reposera le mot de la fin malicieusement adressé par William H. Gass à une humanité qui vit depuis bien longtemps au cœur des ténèbres d’un cataclysme dépassant de loin n’importe quel tremblement de terre de Lisbonne.

La lectrice ou le lecteur pouvait à bon droit se demander s’il serait possible à l’auteur de nous offrir un roman à la fois encore plus puissant et vital que « Le tunnel », tout en étant, d’une certaine manière, un peu plus aisé à aborder : c’est chose faite avec ce « Musée de l’inhumanité », indiscutable chef d’œuvre.

Rimbaud à Java

Rimbaud à Java : Le voyage perdu

Rimbaud à Java : Le voyage perdu
de Jamie JAMES
ed. SONNEUR (EDITIONS DU)

Sous-titré «Le voyage perdu», cet essai de l’Américain Jamie James, remarquablement traduit par Anne-Sylvie Homassel pour les Éditions du Sonneur, explore l’épisode le plus obscur de l’existence de Rimbaud : son voyage à Java en 1876, une année de basculement du cours de sa vie, proche du moment où il renonça à son incroyable talent poétique, après le décès de sa sœur Vitalie et sa rupture violente avec Verlaine.

«Toutefois, il est fort probable qu’à l’époque de son voyage à Java – un peu avant, sans doute -, il perdit simplement foi en la puissance des mots et préférai s’engager dans une vie nouvelle, une vie d’action qui culmina avec son séjour africain. La fascination qu’exerce encore Rimbaud ne tient pas seulement aux faits et gestes déjà fort intéressants par eux-mêmes que rapporte la chronique, mais bel et bien – et avant tout – à cet anti-événement. Est-il concevable – et particulièrement du point de vue de l’écrivain – qu’un être aussi splendidement doué ait pu rester sourd à ses besoins d’expression et renoncer aux privilèges de son talent ? Comme tous les actes de Rimbaud, ce renoncement est une merveille et une menace

Rimbaud qui ne tenait jamais en place, s’était engagé pour cinq ans dans l’armée coloniale hollandaise, «cuisante ironie» pour un ancien communard ; il embarqua en juin 1876 sur le Prins van Oranje pour aller combattre à Java. Peu de temps après son arrivée sur place, il déserta et s’évanouit dans la nature, jusqu'à son retour à Charleville à la fin de cette même année. De ce voyage et de sa désertion, quasiment pas de traces car Rimbaud dissimula son passé de poète à ses compagnons de troupe, et n’en a rien écrit.

Ancien critique d’art et écrivain installé à Bali depuis une quinzaine d’années, Jamie James, porté par l’attrait magnétique que suscitent Rimbaud et son œuvre, écrit un essai limpide, un récit de voyage sur les traces invisibles de «L’homme aux semelles de vent», une enquête qui ne résout rien mais fascine, convoquant les ouvrages des rimbaldiens sérieux ou fantaisistes, comme son beau-frère posthume Paterne Berrichon qui imagine Rimbaud se cachant dans la jungle avec les orangs-outans, convoquant également ses grands contemporains, ceux qui écrivirent sur les Indes néerlandaises ou qui photographièrent Java à la même époque, avec pour liant les écrits de Rimbaud, cités et commentés «aussi souvent et aussi exhaustivement que les convenances le permettent».

«On ne peut rien dire de Rimbaud dont le contraire ne soit également vrai. Il fut athée et catholique, classique et révolutionnaire, esthète et barbare, mystique et matérialiste. Il fut intact et souillé, il vécut pour l’art et y renonça : la seule constante de Rimbaud, c’est le paradoxe

Une très belle découverte que je dois en particulier à Zoé Balthus qui présenta ce livre chez Charybde en avril 2014, et à Jérôme Lafargue qui l’évoque au cœur de l’intrigue de son dernier roman («En territoire Auriaba», Quidam Éditeur, Mars 2015).

En territoire Auriaba

En territoire Auriaba

En territoire Auriaba
de Jérôme LAFARGUE
ed. QUIDAM

Le quatrième roman de Jérôme Lafargue, publié début mars 2015 par Quidam éditeur, évoque l’histoire singulière d’une famille, l’histoire d’une lignée d’hommes solitaires qui trouve ses racines dans un drame survenu le 20 octobre 1854, évoquée cent soixante ans plus tard lors d’une traque en forêt.

Apres le brutal décès de son père, le petit Aupwean, graine de surfer légendaire âgé de seulement dix ans, s’est enfui de chez lui et le passé de sa famille a resurgi par la porte de la mémoire, des récits et des rêves.

«Plusieurs rêves ainsi qu’un acte de désobéissance et de renoncement d’un garçonnet de dix ans, mon neveu Aupwean, commis la semaine passée, nous ont conduit ici, dans cet univers immense et flamboyant, aux trousses du fugitif le plus recherché depuis des lustres. Mais les raisons qui justifient ce que nous faisons sont bien plus ancestrales, elles puisent dans un temps qui se dérobe à nous

Cette traque mystérieuse dans la forêt landaise est menée par l’oncle d’Aupwean, surfeur et solitaire comme tous les hommes de sa lignée, et par son vieil ami La Serpe, un franco-colombien à l’allure d’un indien taiseux et infatigable, qui veulent à tout prix atteindre le fugitif avant la police et les autres poursuivants.

«Nous savons pourtant au fond de nous que nous ne dormirons pas, nous marcherons et courrons jusqu'à être sur ses talons, jusqu'à sentir sa peur. Je n’éprouve nul plaisir à cette traque. Le temps presse, il nous faut arriver avant les gendarmes, faire ce que nous avons à faire et disparaître

Au cœur de la nature, non loin du littoral sauvage et fragile, dans cet univers inquiétant de la forêt, les origines énigmatiques d’une famille, de leur attachement à ce territoire, et les haines locales recuites depuis des décennies se dévoilent peu à peu, dans un récit dont les ramifications se déploient comme les branches d’un arbre au feuillage trop fourni - peut-être ce liquidambar fétiche qu’on croise souvent dans les romans de Jérôme Lafargue.

«Quelque chose nous rattache à ce lieu, quelque chose de plus grand que les mesquineries de ces petites gens, quelque chose de plus grand que nous. Et j’ai le sentiment que, là, sur les talons du fugitif, nous en apprendrons bientôt beaucoup plus

L’auteur brouille les pistes avec l’habileté d’un illusionniste, rendant troubles les frontières entre visions, fiction et expérience vécue, entre fable merveilleuse et poids de l'héritage de combats sanglants, à la lisière d’un monde fantastique. Beaucoup de pistes resteront ouvertes en refermant ce livre, appelant une ou même plusieurs suites...

«J’ai toujours pensé que ce monde-ci est trop petit, ou plutôt que ce que l’on nous donne pour réalité ne constitue qu’une infime partie de l’infinité du monde. Nos rêves, la force et l’inventivité de notre imaginaire le déploient déjà dans des directions inattendues mais il y a davantage

Lorraine connection

Lorraine Connection

Lorraine Connection
de Dominique MANOTTI
ed. RIVAGES

Ce sixième roman de Dominique Manotti (Rivages, 2006) est précédé d’un avertissement significatif : «Ceci est un roman. Tout est vérité, tout est mensonge».
Et de fait l’auteur, avec son expérience d’historienne et de militante syndicale, construit un roman noir d’une efficacité redoutable, à partir de faits réels, la décision par le gouvernement d’Alain Juppé en 1996 de privatiser (brader serait sans doute plus juste) Thomson, un groupe alors encore présent dans l’électronique grand public et de défense, et l’attribution initiale du dossier à Matra allié au coréen Daewoo, mettant ici en scène les manœuvres du rival Alcatel déterminé par tous les moyens à ne pas se laisser faire.

«Ne vous découragez pas, mon cher Pierre. Entrez dans le monde enchanté des marchands de canons. Comme disait la marquise du Deffand : il n’y a que le premier pas qui coûte.»

Le roman démarre au cœur de l’usine Daewoo dans une petite ville de Lorraine appelée Pondange, où l’emploi industriel est déjà quasiment mort. Daewoo y produit des tubes cathodiques pour téléviseurs, et rien ne semble tourner rond sur ce site : problèmes de sécurité dramatiques et multiplication des accidents du travail, abus de biens sociaux des cadres coréens, chasse sans scrupules aux subventions européennes et opérations financières suspectes, trésorerie tellement serrée que l’assurance incendie a été résiliée. Les tensions s’accumulent, jusqu'au déclenchement d’une grève à l’issue dramatique, l’incendie de l’usine et le décès suspect d’un ouvrier.

Admiratrice de James Ellroy, Dominique Manotti assemble un puzzle saisissant et nerveux, une fiction qui souligne les liens entre crime et argent, l’impuissance ou la corruption des services de police, l’opacité des décisions publiques, et les prises de décisions d’hommes de pouvoir uniquement guidés par leur propre ambition. Il faut aussi souligner la présence – et ce n’est pas si fréquent – d’un très beau personnage féminin, celui de Rolande l’ouvrière courageuse et respectée de tous et prête ici à saisir aussi sa chance.

L'occasion

L'occasion

L'occasion
de Juan José SAER
ed. SEUIL

Humilié par les positivistes dans une salle de spectacles parisienne, Bianco, télépathe aux pouvoirs divinatoires, qui se prétendait capable de soumettre la matière à la volonté de son esprit, a émigré depuis quelques années en Argentine afin de changer d’air, de reconstruire sa vie, et de prouver leurs torts à ses détracteurs.

Personnage central de ce roman publié en 1988, et qui se déroule un siècle auparavant, vers 1870, cet apatride aux origines brumeuses, qui s’est fait autrefois appeler aussi Burton, apparaît comme un condensé de l’émigré blanc européen dans l’immensité du Nouveau Monde, ce que symbolisent son nom, ses origines européennes multiples et sa nouvelle richesse.

«Lorsque, six ans plus tôt, il avait vu la pampa pour la première fois, aux alentours de Buenos Aires, dans la semaine qui avait suivi son arrivée, il lui était aussitôt apparu qu’à cause de sa monotonie silencieuse et déserte, elle était un lieu propice à la réflexion, non pas pour les pensées rougeâtres et rugueuses, de la couleur de ses cheveux, comme celles qu’il a maintenant, mais pour les lisses et les incolores surtout, lesquelles s’encastrant les unes dans les autres en des constructions inaltérables et translucides, devraient lui servir à libérer l’espèce humaine de la servitude de la matière

Après plusieurs années, Bianco se retrouve riche et marié avec Gina, une femme superbe, mais néanmoins seul avec sa colère, son humiliation toujours vive, et les mirages obsédants de sa perception, dans ce pays et en particulier dans la cabane qu’il s’est fait construire pour réfléchir au cœur de ce paysage ascétique de la pampa, étendue plate qui «représente mieux qu’aucun autre endroit le vide uniforme».

«La première maison qu’il possède est cette cabane précaire et flambant neuve, délibérément pauvre et vide pour en faire surgir, et de ses alentours déserts et silencieux, comme des coups feutrés et glacés, la pensée, dans sa double expression de pensée pure et pragmatique. A vrai dire, il se juge lui-même avec trop de bienveillance, depuis le soir de Paris et presque sans qu’il en soit conscient, se mêlent au fond de lui, et peut-être jusqu'à sa mort, l’aveuglement sur soi-même, l’humiliation enfouie qui le trouble encore de ses secousses mortelles et le ressentiment. A force de vouloir brouiller les pistes à propos de ses origines, il finit par embrouiller lui-même ses origines, et ce qui est brumeux pour le monde l’est aussi pour lui, de sorte que les masques successifs qu’il a porté depuis les commencements incertains dans un lieu incertain – il ne sait déjà plus bien lequel -, les masques de La Valette, de l’Orient, de Londres, de la Prusse, de Paris, de Buenos Aires se pressent, visqueux, contre son visage et le déforment, l’effacent, le rendent simple matière périssable et résiduelle, le transforment en la preuve vivante de ceux qu’il hait, de ceux qui, en lui arrachant le masque à Paris, croyant découvrir son visage véritable, ont laissé à la place un trou noir qu’il comble peu à peu avec des titres de propriété, du bétail, avec cette cabane au seuil de laquelle il observe à présent comment Garay Lopez, au rythme de son cheval, devient de plus en plus petit sur l’horizon et finit par disparaître tout à fait.»

Son premier ami Garay Lopez, issu d’une riche famille de possédants, lui a ouvert les portes de la société argentine et ainsi facilité la nouvelle réussite matérielle de Bianco. Mais, du fait de la complicité sensuelle que ce dernier croit déceler entre Garay et son épouse Gina, ils vont devenir les objets de sa jalousie obsessionnelle, de ses soupçons d’infidélité impossibles à vérifier et qui pèsent sur l’identité de l’enfant que porte Gina.

Précédé d'une très belle préface de Jean-Didier Wagneur, "L'occasion" est une roman étourdissant à multiples facettes, où Juan José Saer mêle avec un talent immense la question des origines et de l’identité d’un individu et d’un pays, un roman qui sans cesse tourne autour du vide, de cette impossible vérité qui se dérobe dans les plis insondables de l‘autre et les tromperies de l’interprétation, et dans une mémoire historique faillible.

«Depuis qu’il a connu Gina, quelque chose murmure en Bianco de façon constante, accompagnant ses actes jour et nuit, que c’est une alliance contre nature et que chaque pas qu’il fait l’expose un peu plus à la bourrasque aveugle d’une force inconnue, un danger oublié en quarante ans de machinations étranges et complexes destinées à manipuler, en toute autonomie et dédain, la matière adverse du monde. Cette intuition secrète l’a poussé à considérer l’union avec Gina comme un défi, une lutte avec cette force qu’il se représente comme un piège que lui tend la matière, piège dont ses propres sentiments pour Gina sont les prolongements ou les réseaux les plus subtils

L'ancêtre

L'ancêtre

L'ancêtre
de Juan José SAER
ed. TRIPODE (LE)

«De ces rivages vides il m’est surtout resté l’abondance de ciel. Plus d’une fois je me senti infime sous ce bleu dilaté : nous étions, sur la plage jaune, comme des fourmis au centre d’un désert.»

En une époque indéterminée, mais qu’on peut situer à l’aube du XVIème siècle, le narrateur, orphelin désireux de voir le monde, s’embarque, alors âgé de quinze ans, comme mousse sur un bateau en partance d’Europe et qui va accoster de l’autre côté de l’immensité bleue, dans un pays qui doit être le Brésil.
Là, débarquant aux abords d’un grand fleuve, tous ses compagnons sont massacrés mais lui est épargné. Il va vivre pendant dix ans aux côtés des Indiens, une tribu d’individus en général chastes et sobres, mais qui une fois par an sombrent dans le chaos, le massacre et l’orgie.

«Ils passaient, comme on passe de l’apathie à l’enthousiasme, non pas à une autre saison de l’année mais à un autre monde où ils oubliaient également tout, pudeur, mesure ou parenté. Ils allaient d’un monde à l’autre en passant par une zone noire qui était comme une eau d’oubli et ils traversaient, à intervalles réguliers, un lieu où toutes les limites s’effaçaient et qui les laissait au bord de l’anéantissement

Soixante ans plus tard, il cherche à transmettre par l’écriture la mémoire de cette civilisation, de ces Indiens si proches de la nature qu’ils semblent être en complicité avec l’essence du monde, de l’écologie d’une tribu convaincue qu’elle doit maintenir l’équilibre du monde, comme des gardiens de la porte du chaos, et qui seront finalement vaincus par des européens avant tout ignorants. Il veut témoigner par sa plume d’une civilisation, qui survit uniquement dans sa mémoire et qu’il tentera jusqu’au bout de déchiffrer.

«Les hommes qui habitent dans ces parages ont la couleur de la boue des rivages, comme si eux aussi avaient été engendrés par le fleuve, ce qui, des années plus tard, ferait dire au père Quesada, lorsqu’il entendrait mes descriptions, que j’avais vécu, dix années durant, sans m’en apercevoir, dans le voisinage du paradis, car il y avait encore dans la chair de ces hommes des vestiges de la boue du premier être humain, et qu’ils étaient sans doute la descendance putative d’Adam

Ce texte magnifique, librement inspiré à Juan José Saer par l’histoire du navigateur Juan Díaz de Solís, et servi par la traduction splendide de Laure Bataillon, nous plonge au cœur des origines du monde et de sa chute, et du dénuement de la condition humaine.
Comme les oeuvres de Borges, «L’Ancêtre» semble contenir en lui des milliers d’autres livres.

«Toute vie est un puits de solitude qui va se creusant avec les années. Et moi qui, plus que les autres, viens du néant à cause de ma condition orpheline, j’étais déjà prémuni depuis le début contre cette apparence de compagnie qu’est une famille ; mais cette nuit-là, ma solitude, déjà grande, devint, d’un coup, démesurée, comme si dans ce puits qui peu à peu se creuse le fond avait cédé, brusque, me laissant tomber dans le noir. Désespéré, je me couchai par terre et me mis à pleurer. A présent que je suis en train d’écrire, que les grattements de ma plume et les grincements de ma chaise sont les seuls bruits qui résonnent, nets, dans la nuit, que ma respiration inaudible et tranquille soutient ma vie, que je peux voir ma main, la main fripée d’un vieillard, glisser de gauche à droite et laisser une trainée noire à la lumière de la lampe, je m’aperçois que, souvenir d’un événement véritable ou image instantanée, sans passé ni avenir, fraîchement forgée par un délire paisible, cet enfant qui pleure dans un monde inconnu assiste, sans le savoir, à sa naissance

Véritable chef d'oeuvre, "L'Ancêtre" a été réédité par les Editions Le Tripode en Mars 2014.

L'enquête

L'Enquête

L'Enquête
de Juan José SAER
ed. SEUIL

Dans l’atmosphère tumultueuse de Paris qui précède Noël, le commissaire Morvan enquête pour retrouver un tueur en série, bourreau de vieilles dames, qui a déjà assassiné vingt-sept d’entre elles dans le même quartier. Hélas Morvan piétine, sans l’ombre d’une piste, tout en sentant confusément que la solution est très proche de lui.

«Il se sentait amer et lucide, troublé et en alerte, fatigué et déterminé. En vingt ans d’une carrière exemplaire dans la police, le commissaire Morvan n’avait jamais eu l’occasion d’affronter une telle situation : l’homme qu’il recherchait lui donnait, surtout depuis les derniers mois, une sensation de proximité et même de familiarité qui par moments l’abattait de façon inexplicable et en même temps l’encourageait à continuer ses recherches.»

Cette enquête policière classique malgré l’horreur des faits, est racontée par Pigeon Garay, exilé à Paris, en voyage en Argentine après vingt ans d’absence, lors d’un dîner en compagnie de son vieil ami Tomatis et d’un troisième individu, Soldi. Pigeon, témoin de l’enquête policière à Paris, prétend détenir et dire la vérité de cette histoire, à partir de ce qu’il a lu ou entendu dans les médias.

Tous les trois sont revenus, en navigant sur le fleuve Paraná, d’une journée passée chez la veuve de l’écrivain Washington Noriega, car ils s’intéressent à un manuscrit anonyme, un imposant roman de huit cent quinze feuillets intitulé «Sous les tentes grecques». Ils veulent tous trois ardemment découvrir l’origine et l’auteur de ce manuscrit mystérieux découvert dans les papiers de Washington. Les deux protagonistes du roman, un vieux guerrier et un jeune soldat, se rencontrent et confrontent leurs expériences de la guerre sous les murs de la ville de Troie assiégée, juste avant que le cheval ne passe les murailles.

«- Le Vieux Soldat détient la vérité de l’expérience et le Jeune Soldat la vérité de la fiction. Elles ne sont jamais identiques mais, bien qu’elles soient de nature différente, parfois elles peuvent n’être pas contradictoires, dit Pigeon.»

Avec son intrigue complexe, à différents niveaux qui s’entrecroisent à la manière d’un puzzle borgésien, «L’enquête» nous montre la multiplicité des perceptions, et la fiction comme caisse de résonance des interprétations possibles de la réalité. La résolution de l’énigme policière n’est pas le cœur du livre, même si «L’enquête» contient en son sein un véritable roman policier, avec un personnage, le commissaire Morvan, digne des maîtres du genre, car Juan Jose Saer était comme Roberto Bolaño fasciné par ce genre littéraire, mais hanté lui aussi par l’exil, l’incertitude, et par les liens entre vérité, discours et fiction.

Au-delà de l’intelligence de cette construction en abîme, la magie de la phrase-fleuve de Saer opère de nouveau, qui plonge le lecteur au cœur de ce flottement des vies lié aux tiraillements affectifs obscurs et contradictoires de chaque individu.

«Levant la tête, Pigeon a pu voir, dans un ciel encore clair où les derniers vestiges violets avaient cédé au bleu généralisé, les premières étoiles. En un éclair soudain – le bruit de l’eau, plus net que pendant le trajet parce que le moteur s’était arrêté révélant la tranquillité de la nuit, avait sans doute contribué à cette soudaine clairvoyance – il a compris pourquoi, malgré sa bonne volonté et même ses efforts, depuis qu’il est arrivé de Paris après tant d’années d’absence, son pays natal ne lui a procuré aucune émotion : c’est parce qu’il est enfin devenu adulte, et être adulte signifie justement en venir à comprendre que ce n’est pas dans son pays natal qu’on est né, mais dans un lieu plus vaste, plus neutre, ni ami ni ennemi, inconnu, que personne ne saurait appeler le sien et qui n’engendre pas l’attachement mais semble étranger, un refuge qui n’est ni d’espace, ni de terre, ni même de parole, mais plutôt et pour autant que ces mots puissent encore signifier quelque chose, physique, chimique, biologique, cosmique, et dont font partie l’invisible et le visible – depuis le bout des doigts jusqu’à l’univers étoilé ou ce qu’on peut arriver à savoir de l’invisible et du visible, et que cet ensemble qui contient les frontières même de l’inconcevable n’est pas son pays mais sa prison, abandonnée et elle-même fermée de l’extérieur – l’obscurité démesurée qui vagabonde, glaciale et ignée, hors de portée non seulement des sens, mais bien aussi de l’émotion, de la nostalgie et de la pensée.»

Glose

Glose

Glose
de Juan José SAER
ed. TRIPODE (LE)

Les éditions Le Tripode rééditent en janvier 2015 ce roman de Juan Jose Saer en reprenant son titre original (Glosa), dans la traduction originelle exceptionnelle de Laure Bataillon, un roman qui réussit la prouesse, à partir d’un événement anecdotique qui constitue le cœur du récit - une fête d’anniversaire -, à dire la fragmentation du réel, la fragilité de l’expérience humaine, dans un récit où tout est mouvement.

Le 23 octobre 1961, Angel Leto, sur un coup de tête, décide d’aller se promener en ville plutôt que de se rendre à son bureau. Il rencontre alors une vague connaissance, le Mathématicien. Tout en cheminant ensemble dans les rues, ils vont évoquer la fête d’anniversaire organisée pour les soixante-cinq ans de Washington Noriega, à laquelle ni l’un ni l’autre n’ont assisté, le Mathématicien étant alors en voyage en Europe et Leto n’ayant pas été invité.

Dans le mouvement de la promenade, au milieu de la circulation et de l’activité des rues, au récit initial détaillé de la fête d’anniversaire, relatée par le Mathématicien qui l’a entendu d’un dénommé Bouton, vont se superposer de nouvelles versions du même événement, la version d’un certain Tomatis, rencontré également ce matin-là, celle qu’un autre ami racontera au Mathématicien dix-huit ans plus tard dans les rues de Paris, cet événement n’étant finalement qu’un prétexte pour montrer que la vérité est toujours multiple et que le réel ne saurait être figé, alors que l’environnement, et les flammèches imprévisibles de la mémoire et des émotions viennent sans cesse assaillir les représentations humaines.

«Maintenant, depuis qu’ils se sont mis à parcourir ensemble la rue droite sur le trottoir à l’ombre, un nouveau lien, impalpable également, les apparente : les souvenirs faux d’un endroit qu’ils n’ont jamais vu, d’événements auxquels ils n’ont jamais assisté et de personnes qu’ils n’ont jamais rencontrées, d’une journée de fin d’hiver qui n’est pas inscrite dans leur expérience mais qui émerge, intense dans la mémoire, la tonnelle éclairée, la rencontre du Chat et de Bouton aux Beaux-Arts, Noca revenant de la rivière avec ses corbeilles de poissons, le cheval qui trébuche, Cohen qui remue les braises, Beatriz qui roule toujours une cigarette, la bière dorée avec un col d’écume blanche, Basso et Bouton bêchant au fond du jardin, ombres qui bougent confuses dans la tombée du jour et qu’ensuite la nuit engloutit

Rapporté par un narrateur distant, spectateur souvent ironique de ce que se joue, le roman se déploie, comme le flux de multiples courants de pensées, émotions et interactions qui s’entrecroisent, autour des différents récits de l’anniversaire, des incidents qui émaillent la promenade, et de la vie des protagonistes, révélant avec une infinie subtilité l’écart entre les événements et leurs représentations, les sensations de perturbation et de perfection fugaces qui se succèdent, et l’instabilité de la vie, permanente et chaotique dérive.

«Glose» est organisé en trois parties, découpage mathématique de la distance parcourue par les marcheurs (Les premiers sept cent mètres, Les sept cent mètres suivants, Les derniers sept cent mètres), clin d’œil qui donne l’illusion d’une promenade linéaire tandis que le roman, au fil des digressions sur le passé et l’avenir des personnages, s’assombrit en évoquant l’histoire de l’Argentine, la répression et la torture.

Construction littéraire parfaite et récit bouleversant, «Glose» est une joie et une expérience de lecture rarissime, comme le dit magnifiquement Jean-Hubert Gailliot dans la préface.
«Car attention, lectrice ou lecteur, l’objet qui est à présent entre tes mains appartient à cette infime minorité de livres capables, une fois qu’on les a lus, non seulement d’influer la suite de notre existence, mais de modifier rétrospectivement ce qu’on pensait avoir vécu «avant de les avoir lus». Jusqu’alors, peu de lectures avaient eu sur moi cet effet, et aucun avec cette force

Nocturama

Nocturama : textes-rêves & hypnagogies

Nocturama : textes-rêves & hypnagogies
de G-Mar .
ed. GRAND OS (LE)

Un puissant flow poétique onirique, habité de redoutable réel halluciné.

Publié en 2014 dans la nouvelle collection POC ! de l’éditeur toulousain Le Grand Os, le deuxième texte publié de l’Ardennais G.Mar propose une passionnante expérience de construction d’une prose onirique ardente, qui renvoie fort justement au sous-titre de ce « Nocturama » : « Textes-rêves & hypnagogies ».

Mêlant en un flot liquide qui, sous l’apparence du spontané et de l’aléatoire, développe soigneusement une construction rigoureuse associant redoutables images du monde, rebattues ou cachées, et potentielles idiosyncrasies d’un auteur au sommeil éveillé, ces rêves cauchemardesques et ces délires idylliques substituent aisément une lecture sociale et politique de la culture telle qu’elle va à une présence par trop intime, illuminations (Rimbaud, comme le rappelle Claro, irriguant largement ce texte) autrement plus éclairantes qu’une exploration freudienne ressassée d’un inconscient qui l’est de moins en moins.

- des hommes poussent des caddys remplis de sacs aux couleurs d’un supermarché discount à travers les faubourgs les plus reculés d’une ville du Nord de la France – je les suis entouré d’un bataillon d’enfants crasseux vers leurs bidonvilles – les femmes les attendent avec la récolte de leurs mendicités et les accueillent de leurs cris tel un regroupement de goélands autour du cadavre d’un phoque échoué sur la grève – c’est un chant obsédant et sans âge – la traduction mélancolique d’une vieille douleur – des chiens attachés aux essieux de leurs caravanes tirent comme des damnés sur leurs chaînes et s’étranglent et aboient au milieu d’un tas de détritus et d’objets de récupération – nous franchissons les portes invisibles du royaume de Cham – c’est un bidonville – j’ai la vision très précise des villes de demain – un pressentiment de pauvreté exponentielle qui finira par modeler la surface de la Terre à son image – insalubre -

Flow saisissant, mobilisant ses décors de flamme et de fureur pour mieux offrir ses rares haltes haletantes et toujours comme menacées, pétri du contemporain glacé comme de l’historique halluciné, « Nocturama » offre une rare expérience à la lectrice ou au lecteur, dans laquelle il faut s’immerger, sans espoir de relaxation, la crainte au cœur, la poésie et la beauté explosant à chaque ligne dans d’incrédules neurones.

Faux décor d’alpages recouverts de neige, nous en avons jusqu’aux genoux, ne percevant à mi-pente, où nous nous trouvons ma femme et moi ni les sommets ni le fond des vallées dissimulés par une brume condensant en son sein un trop-plein de lumière (sous forme d’une nébuleuse ovoïde) – univers étrangement statique – aucun repère visible pour prendre la mesure de notre avancée nous arpentons un désert fait de poudreuse et de glace – pas lents menés main dans la main loin des obligations professionnelles qui font la substance moribonde de notre quotidien ces derniers temps – nous voici enfin en vacance – nous peinons à nous frayer un chemin dans la neige – la trace de nos pas – blanc sur blanc – disparaît à chaque enjambée derrière nous – seuls et comme le premier couple humain découvrant une nouvelle Islande – heureux de nous trouver seuls – enfin !

Quoi faire

Quoi faire

Quoi faire
de Pablo KATCHADJIAN
ed. GRAND OS (LE)

Enthousiasmante mathématique onirique du foisonnement romanesque.

Publié en 2010, traduit en français en 2014 par Mikaël Gómez Guthart et Aurelio Diaz Ronda aux éditions toulousaines Le Grand Os, comme premier représentant de leur nouvelle collection POC !, le premier roman disponible dans notre langue de l’Argentin Pablo Katchadjian nous propose un tour de force enthousiasmant.

S’amorçant comme un rêve autorisant les sauts brutaux de réel en irréel et d’irréel en réel au détour de chaque phrase, ces cinquante longs paragraphes orchestrent très vite une véritable sarabande du sens, qui n’entreprend (et réussit !) pas moins que de nous montrer, règle à calcul délirante en main, une mathématique du foisonnement romanesque, entrelaçant non pas à l’infini, mais dans une ronde sauvagement déterministe l’entrelacement de situations et de motifs qui pourraient sembler allègrement incongrus s’ils n’étaient comme autant de variations sur le passage à la limite, la recherche d’une possible asymptote, du récit tel qu’il est, toujours, dynamitable. « Quoi faire » de la narration et des personnages, nullement en quête d’auteur, ni en réalité de réponse et de sens, mais bien plutôt d’épuisement de leurs possibilités heuristiques ?

Alberto et moi donnons un cours dans une salle de classe d’une université anglaise lorsqu’un étudiant nous apostrophe sur un ton agressif : Lorsque les philosophes parlent, ce qu’ils disent est-il vrai, ou bien s’agit-il d’un double ? N’ayant pas compris la question, nous nous regardons, Alberto et moi, un peu nerveux. Alberto réagit le premier : il s’avance et lui répond qu’il est impossible de le savoir. L’étudiant, mécontent de la réponse, se lève : il mesure deux mètres et demi. Puis il s’approche d’Alberto, l’attrape par le col et commence à l’ingurgiter. Les étudiants et moi, quoique parfaitement conscients du danger, nous nous mettons à rire, tandis qu’à demi plongé dans la bouche de l’étudiant, Alberto, riant lui aussi, dit : Ça va, ça va. Après ça, nous nous retrouvons dans un square. Un vieux est en train de donner à manger à une dizaine de pigeons. Alberto s’approche de lui, mais un pressentiment me pousse à l’en dissuader ; toutefois, pour une raison ou pour une autre, je ne peux rien faire. Avant qu’Alberto ait pu l’atteindre, le vieux se transforme, d’une certaine manière, en pigeon et tente de s’envoler, sans succès. Alberto lui place des attelles sur les ailes et lui annonce qu’il sera vite guéri, son problème étant tout à fait banal. Le vieux a l’air content. Nous nous retrouvons ensuite dans les toilettes d’une discothèque. Pour une raison que j’ignore, nous sommes dans les toilettes des femmes. Entrent alors cinq très belles filles apprêtées, tout en sueur tellement elles ont dansé. L’une d’elles semble particulièrement ivre ou droguée. Alberto, mal intentionné, se rue sur elle. D’après ce que je vois, elle se laisse faire, bien qu’on ait du mal à comprendre ce que veut Alberto, puisqu’il se contente de se trémousser contre elle comme si son corps le démangeait ; elle, de son côté, fait la même chose, ce qui donne l’impression qu’ils se grattent mutuellement.

Jorge Luis Borges est présent à de nombreux détours, sans bifurcations évidentes, mais en miroirs et en clins d’œil : Pablo Katchadjian, fin connaisseur de son œuvre, l’avait déjà convoqué malicieusement dans son « El Aleph engordado », en 2009. La résonance, cristalline, avec le travail de César Aira est magnifiquement analysée par Guillaume Contré dans son bel article consacré à « Quoi faire ». Rodrigo Fresan et sa « Vitesse des choses », fresque évolutive aux innombrables échos intérieurs, n’est pas très loin non plus, lorsque Pablo Katchadjian assemble sans vergogne, boule à facettes laser de son omniprésente discothèque, les motifs, tropes et leitmotivs des cours en université anglaise, des étudiants géants et éventuellement anthropophages, de la théologie médiévale comme exercice linguistique, des chiffons et de la mousseline, de Lawrence d’Arabie et de Léon Bloy, de capuches et de décolletés, de pédanterie et de fanfaronnage, huit cents buveurs de vin, cinq filles, deux vieilles et un pigeon, des fascistes et des simples d’esprit, Simone Weil et Kropotkine, pour ne citer que quelques-uns des « intervenants » de ses récits aux mailles serrées.

Alberto et moi allons dans un magasin de jouets choisir un cadeau pour un de ses neveux. Alberto s’empare d’un balai et me dit : Voilà ce que je veux. Il l’achète, puis nous sortons. Dehors on dirait qu’il y a un orage. Nous restons sous le porche du magasin, mais notre position devient de plus en plus inconfortable à mesure que notre abri se remplit de gens. C’est comme si nous étions entassés dans une boîte et propulsés vers le haut par la cohue qui pousse et s’agglutine à nos pieds. Arrivés au sommet et sur le point de tomber, nous nous retrouvons subitement en train d’enseigner dans une université anglaise. Alberto explique la métrique des limericks de Lear qu’il associé d’une certaine manière à Lawrence d’Arabie. Je l’interromps pour mentionner ce que Graves dit au sujet de Lawrence, mais Alberto me lance un regard assassin et me glisse à l’oreille qu’il est inutile de fanfaronner. Allez savoir pourquoi, ce qu’il me dit ne m’affecte pas, je le prends même comme un conseil avisé dont il pourrait faire lui-même bon usage. Un étudiant se lève et nous demande pourquoi les anarchistes posaient des bombes dans les restaurants. Alberto se lance dans une longue explication tandis que l’étudiant se met à croître jusqu’à atteindre le plafond. Alberto, qui ne semble pas conscient du danger, reste concentré sur les Étymologies de saint Isidore. Pour empêcher l’étudiant géant de l’avaler à nouveau, j’attrape Alberto par la capuche et le traîne hors de la classe. Nous nous retrouvons dans une banque. Alberto veut vendre un balai (qui, quoi qu’il en pense, n’est pas le même que celui qu’il a acheté). Arrivé au guichet, Alberto commence à exposer son problème à une jeune femme. La fille est nue, mais Alberto ne semble pas s’en apercevoir. J’essaie de le lui faire remarquer, mais il m’envoie promener d’un geste de la main. J’ignore l’issue de la transaction, mais après ça on dirait qu’Alberto est un chiffon. J’essaie de le secouer et n’obtiens en retour que des battements de paupières.

Un tour de force d’une drôlerie constante, d’une malice sans fin et d’une impressionnante maestria culturelle et langagière, encore renforcé dans l’édition française par une impeccable fabrication et une magnifique couverture, collage de Valeria Pasina.

Sur le rivage

Sur le rivage

Sur le rivage
de Rafael CHIRBES
ed. RIVAGES

En cette année 2010, deux ans après le début de la crise économique, l’Espagne a pris des allures de chantier fantôme. Le long de la côte proche de la ville d’Olba, entrepôts abandonnés et chantiers inachevés se succèdent.

«Cinq ou six ans en arrière, tout le monde travaillait. La région entière, un chantier. On aurait dit qu'il n'allait plus rester un centimètre carré sans béton ; actuellement, le paysage a des allures de champ de bataille déserté, ou de territoire soumis à un armistice : des terres envahies d'herbe, des orangeraies converties en terrain à bâtir ; des vergers à l'abandon, le plus souvent desséchés ; des murs renfermant des morceaux de rien.»

D’origine modeste et ayant espéré profiter de la spéculation, Estéban est ruiné par l'éclatement de la bulle immobilière, et la menuiserie artisanale qu’il dirigeait, héritage de son père, est mise en faillite. Il n’a pas réussi à s’échapper de l’influence tyrannique de ce père, vieillard invalide proche de l’agonie, anéanti par sa défaite dans la guerre d’Espagne, par ses années d’emprisonnement, incapable d’aimer même ses propres fils et tyrannisant le dernier d’entre eux resté à ses côtés.

«Bien que tes obsessions politiques ne m’aient jamais intéressé, je reconnais avoir hérité de toi quelques centilitres de ce venin : n’attendre de l’être humain que le pire, l’homme : une fabrique de fumier à différents niveaux de maturation, un sac mal cousu de saloperie, disais-tu quand tu étais de mauvais poil (en réalité, tu disais un sac à merde).»

Le lieu du roman, rivage et marais, reflète cet entre-deux où se trouvent Estéban et l'Espagne. À l’arrière de la ligne du rivage envahi de béton il y a ces marécages entourés de roseaux, parsemés d'étangs qui luisent en fin de journée d'une lumière de miel, milieu naturel fragile pollué par les décharges d’ordures sauvages des industriels et de pouvoirs publics complaisants ou complices.

Démarrant comme un thriller au premier chapitre, le roman se déploie en monologues intérieurs, d’Estéban et des victimes de la faillite de la menuiserie, monologues aux flux lancinants et enchevêtrés à l’instar du réseau des cours d’eau des marais, dans lequel on peut lire l’idéal fracassé du père et sa haine pour le genre humain, l’amitié rivale depuis l’enfance d’Estéban avec Francisco, un des rejetons des vainqueurs de la guerre qui représente cette deuxième génération de prédateurs riche et enrichi encore, l’amour déçu d’Estéban et la consolation éphémère du sexe sordide avec les prostituées, immigrantes de la misère, et enfin et surtout les ravages de la crise économique et du passage du temps.

«Je découvre la persistance de ce que, Francisco et moi, nous aurions appelé en d’autres moments la lutte des classes. Mais c’est impossible : la lutte des classes s’est évaporée, s’est dissoute, la démocratie a été un solvant social : tout le monde vit, achète et va à l’hypermarché, au comptoir du bar et aux concerts sur la place qu’offre la mairie, et tous parlent en même temps, les voix mêlées, comme dans les réunions tumultueuses dont se souvenait mon père, au Tivoli, un cinéma, on ne perçoit pas le bas et le haut, tout est embrouillé, confus, et cependant un ordre mystérieux règne, c’est ça, la démocratie. Mais, tout à coup, depuis deux ans, on sent, on palpe la reconstruction d’un ordre plus explicite, moins insidieux. Le nouvel ordre est visible, le haut et le bas bien nets : les uns trimballent fièrement leurs achats dans des sacs pleins à craquer, disent bonjour en souriant et s’arrêtent pour bavarder avec la voisine aux portes du centre commercial, d’autres fouillent les bennes à ordures dans lesquelles les employés du supermarché ont jeté les barquettes de viande qui ont dépassé la date, les fruits blets, les légumes fanés, les viennoiseries industrielles périmées. Ils se battent entre eux. Et moi, je ne sais pas qui je suis, où je suis, si je dois m’arrêter pour dire bonjour ou pour fouiller dans la benne à ordures, car s’il y a eu quelqu’un d’exploité dans cet atelier, c’est bien moi.»

Neuvième roman de l’auteur paru en 2013, à paraître aux éditions Rivages en janvier 2015 (traduction de Denise Laroutis), «Sur le rivage» est un très grand livre aux accents faulknériens, où Rafael Chirbes dévoile, sans aucun manichéisme,  les désastres de la prédation du capitalisme, la désolation économique qui exacerbe les haines et le racisme, et la désorientation des naufragés du travail.

«Sûrement qu’il existe une justice distributive, vu que les familles les plus pauvres des pays les plus misérables sont les plus abondantes en cadavres. Elles n’ont pas d’argent ni de villa au Cap-Ferrat, elles ne profitent même pas d’un modeste plan de retraite, mais elles sont propriétaires d’une abondante variété de biomasse macabre : des morts que leur ont procurés des causes diverses, accidents du travail, overdose ou sous-alimentation, sida, cirrhose, hépatite C., violence de genre ou de rue ; des morts qui, dégoûtés de tout, se tirent une balle ou se pendent à un olivier. Les pauvres sont propriétaires d’un patrimoine varié de cadavres qu’ils défendent becs et ongles. Laissez les pauvres venir à moi, disait Jésus.»

Le voyage d'Octavio

Le voyage d'Octavio

Le voyage d'Octavio
de Miguel BONNEFOY
ed. RIVAGES

À Saint-Paul de Limon, un village aux alentours de Caracas transformé en bidonville au cours de la première moitié du XXème siècle, Don Octavio mène une vie solitaire et minuscule, emmuré dans son analphabétisme, donnant un coup de main, mais sans prendre part aux vols, à une confrérie de cambrioleurs qui ont transformé l’église locale désaffectée et délabrée en caverne aux trésors, qui abrite les objets de valeurs dérobés avec discernement aux notables locaux.

«Personne n’apprend à dire qu’il ne sait ni lire ni écrire. Cela ne s’apprend pas. Cela se tient dans une profondeur qui n’a pas de structure, pas de jour. C’est une religion qui n’exige pas d’aveu.
Cependant, Don Octavio avait toujours gardé ce secret, creusé dans son poing, feignant une invalidité qui lui épargnait la honte. Il n’échangeait avec les êtres que des mots simples, taillés par l’usage et la nécessité

Sa rencontre fortuite avec une femme nommée Venezuela, son apprentissage tardif de la lecture et son implication non volontaire dans l’activité des cambrioleurs vont le lancer sur les routes du pays, et faire peu à peu advenir son destin.

«Quand il parvint à lire une phrase entière sans hésiter, et qu’il ressentit l’émotion brutale de la comprendre, il fut envahi par le désir violent de renommer le monde depuis ses débuts

Parcours épique aux rebondissements multiples, dans laquelle le destin d’un homme anonyme transfiguré symbolise celui de tout un peuple, «Le voyage d’Octavio», premier roman de Miguel Bonnefoy paru en janvier 2015 aux éditions Rivages, célèbre la beauté du Venezuela et le pouvoir magique du langage pour posséder le monde, en une fable d’un enchantement sombre qui mêle l’histoire de ce pays, la légende chrétienne et l’irrationnel.

«Les femmes le voulaient pour fils, les filles pour époux. À El Dique, on lui offrit la colline en héritage. Octavio continuait son chemin. Dans sa marche, il avait pour le monde un dévouement presque poétique. Certains parlaient d’un géant né d’un torrent, d’autres d’un esclave arraché à la liberté. Quand on lui demandait, il répondait qu’il venait de la terre

Stardust

Stardust

Stardust
de Nina ALLAN
ed. TRISTRAM

Icône du cinéma d'épouvante, l'actrice Ruby Castle semble exercer un étrange pouvoir de fascination sur ses admirateurs et les personnes qui l'ont cotoyée. Ce sont ces réminiscences, ces traces infimes qui imprègnent et hantent ce Stardust...

 

Après le magnifique Complications et ses variations temporelles enchevêtrées, Nina Allan revient avec un second recueil de nouvelles qui joue là aussi sur des correspondances, des liens plus ou moins ténus qui tissent une véritable toile. Prises séparément, chacune des nouvelles frappe très fort, abordant le glissement vers le fantastique par un biais très quotidien, plongeant sans complexe dans le récit d'épouvante ou d'horreur (à ce titre, La porte d'avenir est une véritable merveille du genre semblant muter de lui-même au fil de la lecture...) ou s'offrant une étonnante escapade vers un texte de SF de la plus belle eau dans la nouvelle titre.

 

De Ruby Castle en elle-même, il n'en sera pour ainsi dire pas directement question mais peu à peu, les indices, les correspondances plus ou moins ténues forment un portrait en creux qui donne véritablement le vertige, invitant à la relecture dès la dernière page tournée. Mais cet art de la construction n'étouffe jamais l'émotion tant la plume de Nina Allan sait se faire acérée pour exposer les sentiments et incarner des persoonages tous éminemment humains dans leurs faiblesses.

 

On ressort étourdi, bousculé, soufflé de ce deuxième recueil, confirmation éclatante du talent d'une déjà très grande auteure.

 

La première fois que je vis Leonie Pickering, elLe était plantée au bord de l'A419 juste avant la sortie Cirencester-Est. Quelqu'n l'avait étiqutée comme un colis en griffonnant son nom en majuscules noires au dos d'un vieil emballage de corn-flakes attaché autour de son cou avec un bout de ficelle? Il n'y avait pas d'adresse de retour.

Clôture de la Voie des indés

Pour la soirée de clôture de la Voie des indés, Denis Lavant lira des extraits choisis des livres suivants :

L’Histoire de ma vie, d’Henri Darger (Editions Aux forges de Vulcain)
Pas dans le cul aujourd’hui, de Jana Cerna (Editions La Contre Allée)
Ma mère, musicienne, est morte de maladie maligne à minuit, mardi à mercredi, au milieu du mois de mai mille977 au mouroir Memorial à Manhattan, de Louis Wolfson (Le Tripode)
La Révolte des cafards, d'Oscar Zeta Acosta (Tusitala Editions)
029 Marie, de Franck Manuel (Anacharsis Éditions)
Rivières de la nuit de Xavier Boissel (éditions Inculte).

Fin d'année 2014 : nos "parfaits pour offrir"

Le choix de Charybde 1 : du rire et des larmes

Le septième jour de Yu Hua : une errance de sept jours dans les limbes pour un homme fraîchement décédé ; sept jours de drames, d'une tristesse touchante et d'humour noir.

La révolte des cafards d'Oscar Zeta Acosta : l'engagement progressif et tumultueux de Buffalo Brown aux côtés des mouvements chicanos des années 60. Dans la lignée d'un Hunter Thompson, foutraque, déjanté, méchant.

 

Le choix de Charybde 2 : poin-tu !

Icecolor d'Emmanuel Ruben : un texte décisif, puissant et beau, une lecture indispensable pour qui aime l’esthétique politique servie par une écriture exceptionnelle.

Tout passe de Gabriel Josipovici : soixante pages de grandeur pudique, la belle et terrible solitude de l'intellectuel.

 

Le choix de Charybde 3 : voyager loin

L'affaire des vivants de Christian Chavassieux : un très bel hommage au roman du 19e siècle, superbement écrit, et avec des personnages attachants. Un vrai bon roman populaire, dans le sens noble du terme.

Eloge des voyages insensés de Vassili Golovanov : une splendide quête intérieure, sur fond de paysages à tomber par terre. Un récit de voyage extraordinaire et extrêmement émouvant.

 

Le choix de Charybde 4 : futur et morts-vivants

L'éducation de Stony Mayhall de Daryl Gregory : du zombie comme jamais vous n'en avez lu, un roman subtil, nuancé, émouvant. Qui l'eût crû ?

La fille flûte de Paolo Bacigalupi : de l'excellente science-fiction prospective !

 

Le choix de Charybde 7 : humour et émotion

L’ours est un écrivain comme les autres de William Kotzwinkle : une satire du milieu littéraire, des relations publiques et de la publicité, qui tourne en dérision de manière hilarante les obsessions narcissiques, de l’argent et de la célébrité de l’Amérique contemporaine.

Lanark d'Alasdair Gray : un livre qui se voit autant qu'il se lit, une tour de Babel de styles et d'émotions, un livre alternativement passionnant, désespérant, déroutant et fascinant.

 

Et Charybde au complet vous rappelle que les chefs d’œuvre font toujours plaisir, comme Victus d'Albert Sanchez PinolConfiteor de Jaume CabreManituana de Wu Ming ou encore Les soldats de la mer d'Yves et Ada Rémy.

Fin d'année 2014 : une sélection de Beaux livres

 
Une partie de notre sélection de beaux livres, disponibles à la librairie :
 

Mythiq27 de Collectif

Périphérique, terre promise  de Léo Henry, Luc Gwiazdzinski, Eric Besnier, Marie-Pierre Dieterle, Pieter Jan Louis, Thomas Louapre, Ludovic Maillard et Sébastien Sindieu

Opus IX, La Demeure du chaos de Thierry Ehrmann & collectif

Midi-minuit fantastique, vol. 1 de Collectif

Mondes et voyages de Didier Graffet

Kadath : le guide de la cité inconnue de Nicolas Fructus, David Camus, Mélanie Fazi, Raphaël Granier de Cassagnac et Laurent Poujois

Ligatura de Steve Tomasula

La mariée mécanique de Marshall McLuhan

Le soleil des Scorta, de Laurent Gaudé et Benjamin Bachelier

L'incroyable bestiaire de Monsieur Henderson, de Casper Henderson

Bonne journée, d'Olivier Tallec

Vers le pôle, de Collectif

Conan Doyle au Pôle Nord, d'Arthur Conan Doyle

Wonderbook de Jeff Vandermeer (en VO)

The complete Calvin & Hobbes de Bill Waterson (en VO)

Horaires et ouvertures de décembre

Charybde sera exceptionnellement ouverte :

mardi 16 décembre de 12h à 19h30

lundi 22 décembre de 12h à 19h30

mardi 23 décembre de 12h à 19h30

 

Nous fermerons le 25 décembre toute la journée, puis du 29 décembre au 6 janvier (inclus).

Les commandes passées en ligne pendant cette période seront envoyées à la réouverture le mercredi 7 janvier.

Muette

Muette

Muette
de Eric PESSAN
ed. ALBIN MICHEL

"La lame n’est jamais fatiguée de trancher."

Les paroles de la mère de Muette sont des lames, elles ne font que blesser, rabaisser. Et le père de Muette n’est d’aucun réconfort, bloc de silence qui rejette, et ne se fissure que pour émettre des colères homériques.

"Tu nous casses les oreilles."

Ça suffit, Muette s'en va.

"Tu vas nous rendre fous."

Loin du grouillement de la ville et de l’humanité, Muette fugue calmement, comme une mer d’huile au dessus d’une tempête sous-marine. Refugiée dans une grange proche de la maison parentale, elle s’absorbe dans le maelström de ses propres questions, une exaltation d’adolescente aux désirs grandissants, prisonnière de son retranchement, de cette digue érigée pour refouler la souffrance des lames de la mère et des silences du père, et de leur inlassable avilissement.

"Peau d’oignon, couche après couche, Muette atteindra-t-elle jamais son cœur muet ?"

Muette se rêve terrée, furtive et agile comme un animal, lapin ou chevreuil, sans pensées, sans cruauté, seulement habitée d’instincts.

Sur un fil, Eric Pessan rend avec justesse l’équilibre délicat de la volonté de fuite et du retranchement de Muette, de sa culpabilité et de ses désirs qui grandissent. Et lorsque Muette marche le long des voies de chemin de fer, une fenêtre s’ouvre sur un autre de ses romans, «Incident de personne», sur la voie du silence, du retranchement et de l’échappatoire.

Sobre et impressionnant.

Le puits

Le Puits

Le Puits
de Ivan REPILA
ed. DENOËL

«-Impossible de sortir on dirait, dit-il. Puis il ajoute : Mais on sortira.»

Deux frères, le Grand et le Petit, sont prisonniers, tombés on ne sait comment dans un puits de sept mètres de profondeur au cœur de la forêt. Ils ont avec eux un sac contenant une miche de pain, des tomates séchées et des figues. Mais c’est la nourriture de leur maman et le Grand a décrété qu’ils n’y toucheraient jamais. Alors les deux frères raclent les asticots sur les parois du puits et boivent l’eau de pluie, ils dépérissent peu à peu dans ce trou, au bord duquel les loups viennent rôder la nuit.

«- Je ne veux pas dormir tout de suite. Ça me fait peur.
- Pourquoi ?
- Parce que je fais des rêves… des rêves bizarres. Je rêve que je mange des choses que je ne devrais pas manger. Je rêve de maman. Mes rêves sont horribles…
- N’aie pas peur des rêves, ils ne sont pas réels. Ce sont des pensées qui se mélangent dans nos têtes, des souvenirs qu’on ne peut pas exprimer avec des mots. Si tu rêves que tu manges, ca veut dire que tu as faim, c’est tout. Si tu rêves que tu voles, ça veut dire que tu veux rentrer à la maison… D’accord ?
Le Petit fait oui du menton. Les mots de son frère le tranquillisent ; il ferme les yeux. Avant de s’endormir, il lui demande dans un filet de voix :
- Et rêver que je mange maman, ça veut dire quoi ?»

Le Grand et le Petit s’entraident et s’insupportent. Et la folie peu à peu emporte le Petit, qui réinvente un monde fait d’hallucinations à l’intérieur du puits.

«-Si je voulais, dit le Petit, couché sur le dos, les bras écartés comme un crucifié, je pourrais changer l’ordre des choses. Je pourrais déplacer le soleil pour qu’il nous réchauffe en fin d’après-midi et qu’on n’ait plus froid après la sieste. Je pourrais rapporter jusqu’ici les odeurs du village : nos narines s’empliraient de pain encore chaud, de gâteaux aux pommes, de chocolat. Je pourrai construire un escalier en colimaçon qui irait du puits jusqu’aux arbres, puis se transformerait en rampe pour qu’on puisse redescendre d’un petit saut, sans se faire mal. Je pourrais transformer l’eau en lait, les insectes en poule et les racines en réglisse. Mais je n‘en ai pas envie. Je veux rester là. Ne rien faire. Ça me suffit si l’univers tourne autour de moi. C’est notre sort à nous, les morts.»

S’entraider, survivre, se venger.
Ce premier roman, conte saisissant de l’espagnol Iván Repila, paru en 2013 (traduction Margot Nguyen Béraud chez Denoël en 2014), est un puits d’où les métaphores qu’on puise semblent ne pas se tarir.

Gokan

Gokan

Gokan
de Diniz GALHOS
ed. LE CHERCHE-MIDI

Dans un Japon de cinéma, mené à cent à l’heure, le plus hilarant « Mexican standoff » de la littérature.

Publié en 2012 dans la collection NéO des éditions du Cherche-Midi, « Gokan » est le premier roman de Diniz Galhos, jusqu’à présent surtout connu pour sa traduction de l’anglais du « Livre sans nom » et de ses suites, ou pour les somptueuses traductions du brésilien de « Belém » et de « Moscow » d’Edyr Augusto.

Un boss yakuza qui doit – comme toujours – veiller à se faire respecter, son principal homme de main, blanchi sous le harnais mais néanmoins surnommé « le Noir », quelques jeunes apprentis dont l’un gobe les histoires de fantômes japonais qu’on lui raconte ou l’autre tient absolument à faire yubitsume (l’emblématique tranchage de phalange du gangster japonais) à la première occasion, la fille garagiste à la Tank Girl d’un ex-Béret vert lui ayant appris les 31 manières de tuer un homme à mains nues (ou presque), un professeur de littérature française, spécialiste de Zola, en visite universitaire, mais prêt – si l’occasion de faire le larron se présentait – à dérober la bouteille de saké marquée au nom de Quentin Tarantino dans un bar japonais, et enfin un « énorme » tueur à gages, caricature hautement efficace d’Américain raciste et imbu de sa supériorité « culturelle » : Diniz Galhos a su créer une extraordinaire galerie de personnages à caractère BD ou cinéma, dans une veine magnifiquement archétypale à la Sergio Leone (l’une des références centrales de ces 200 pages) ou, bien sûr, à la Quentin Tarantino (également omniprésent par références interposées), chacun y disposant de sa précieuse scène de présentation, stylisée et hilarante.

Il s’agissait ensuite d’organiser une narration haletante et suffisamment déjantée pour, tout en multipliant les clins d’œil à saisir aux films, bandes dessinées ou romans de cette culture mélangée sous adrénaline qu’affectionne tant le réalisateur de « Kill Bill », organiser le télescopage final de tout ce petit monde, dans une scène de « Mexican standoff » de très haute tenue, où, comme dans ses meilleures tentatives sur grand écran, chacun menace chacun d’une arme prête à faire feu à la moindre châtaigne tombant d’un tabouret.

Un pari vraiment réussi, qui fera rire le lecteur du début à la fin, se délectant de ce vrai faux thriller mené à cent à l’heure dans le Tokyo de « Black Rain » ou de « Kill Bill », savourant chaque allusion reconnue (et ce n’est pas grave du tout de ne pas toutes les saisir, tant il y en a), en un bien bel hommage à la série B et au cinéma référentiel, sous les ombres de Takeshi Kitano, de Claude Maki, d’Henry Fonda, de Charles Bronson, d’Eli Wallach, de Samuel L. Jackson, d’Uma Thurman ou de Lori Petty.

« Le Boss se détourne, et Hiroshi s’assied aussitôt face à la Pieuvre. Il sait ce qu’on attend de lui. Il campe ses mains bien en haut de ses cuisses, comme il l’a déjà vu faire si souvent, relève ses épaules, et la tête légèrement penchée, à deux doigts du visage de cet homme qui pourrait être son père, se met à l’agonir de reproches. Il lui rappelle ses dettes, ses trahisons, ses lâchetés. Il insiste sur ses devoirs, ses promesses, ses succès, et à qui il les doit. Et il conclut sur son ingratitude, en l’insultant en bonne de due forme, dans une rafale de postillons que la Pieuvre ne cherche ni à éviter, ni à essuyer. Hiroshi se lève enfin, et lui crache carrément dessus.
Le Boss a tourné le dos à toute la scène. Il n’est pas censé tirer plaisir de ces séances dégradantes. Mais la vérité, c’est que la Pieuvre a une impressionnante collection de DVD. Coincé entre les dix opus de « Étudiantes japonaises en chaleur » et la double trilogie « Star Wars », tout Sergio Leone. Le Boss se retient de piocher dedans. Ce ne serait pas correct. »

Baudelaire

Baudelaire

Baudelaire
de Felipe POLLERI
ed. CHRISTOPHE LUCQUIN ÉDITEUR

La vie de Baudelaire poétiquement et rageusement transmutée comme vous ne l’avez jamais lue.

Publié en 2007, traduit en français début 2014 par Christophe Lucquin pour sa propre maison d’édition, le septième texte de l’Uruguayen Felipe Polleri est le deuxième désormais disponible dans notre langue, après « L’ange gardien de Montevideo » paru en 2013 et avant « Allemagne, Allemagne ! » paru à l’automne 2014, tous deux chez le même éditeur.

J’avais apprécié dans ma précédente lecture de l’auteur, « L’ange gardien de Montevideo », cette brutalité joueuse mettant en scène l’enfance et la monstruosité, la cruauté et la signification de l’échappée possible – ou in fine impossible – du sort semblant promis. En revisitant d’une manière aussi inattendue, à la fois exercice de précision chirurgicale et déchaînement de tempêtes dadaïstes sur la toile d’une œuvre préexistante, la vie et l’écrit de Charles Baudelaire, par chaque interstice laissé ouvert dans la biographie et dans les textes du premier grand poète maudit français, Felipe Polleri semble offrir à un autre Uruguayen, son compatriote Lautréamont, l’occasion d’un exercice tonique et sulfureux de vengeance et d’adoration. Thèmes et motifs baudelairiens, qu’ils soient très explicites ou bien douloureusement implicites, prennent une nouvelle vie dans ce tourbillon halluciné d’écriture violente, torturée et pourtant si simplement belle.

J’ai rêvé que j’avais écrit un roman détestable et détesté : la loi m’avait condamné à mort. Je voyais déjà la guillotine, cette haute porte noire, au milieu de la place. J’avais peur, évidemment ; mais j’aimais chaque mot de ce roman monstrueux intitulé Baudelaire. Je le mettais dans une poche de ma veste, il pesait doucement sur mon épaule gauche. Dans ma poche droite, j’avais un couteau très léger dont la lame fine et flexible ressemblait à la tige d’une fleur. Je marchais de nuit, vampire de Baudelaire, me cachant dans les ombres pointues de cette ville qui me détestait.

Comme dans tout hommage, la lectrice ou le lecteur pourra s’amuser à repérer les clins d’œil, à élucider les allusions, dont certaines sont enfouies sous d’épaisses couches de leurres, mais pourra surtout se laisser porter par le flot d’une prose vive, acérée, et au moins aussi vénéneuse que celle de son objet et prétexte. Lorsque la quête prend une allure de plus en plus digressive, méfiance toutefois, c’est que l’abîme s’approche, où la chute sera douloureuse, lorsque l’auteur saute brutalement d’une facette de Baudelaire à une autre, se jouant du chaos et du déséquilibre ainsi engendrés.

Il m’a dit qu’il ne fermait jamais la porte à clef. Il avait perdu la clef. Il m’a proposé de revenir avec un serrurier. Il m’a dit, comme s’il ne m’avait pas écouté, qu’avant il avait utilisé toutes sortes de serrures de sécurité et que, bien souvent, il avait érigé des barricades dans divers « points stratégiques » de l’appartement. Mais, aujourd’hui, il ne s’en remettait plus qu’au hasard. Jusqu’à cet instant, a-t-il dit, il les avait évités grâce au hasard. N’avaient-ils pas ouvert toutes les portes de tous les appartements des centaines et des milliers de fois, à l’exception de la sienne ? Il n’avait pas que le hasard de son côté, a-t-il dit ; s’ils ne l’avaient pas trouvé, c’était parce qu’ils se déplaçaient beaucoup trop lentement. C’était la véritable raison. Des escargots, a-t-il dit. C’est vrai, ai-je dit. Je les ai vus traîner ces valises avec des milliers de clefs qui les épuisent immédiatement ; plus d’une fois, en entrant ou en sortant de l’appartement, car lui ne sort jamais, j’ai vu un des « persécuteurs » assis dans un escalier ou un couloir de l’immeuble, se reposant, s’essuyant le front avec une manche, essayant de reprendre son souffle, à l’ombre d’une de ces valises difformes. J’en étais presque arrivé à croire, a-t-il dit, que c’étaient des vendeurs ambulants ou des employés d’une entreprise de déménagement. Il a ri en remuant la tête. Pouvait-il confondre un valise avec un fauteuil ? Ces valises étaient énormes, gigantesques, monstrueuses. Je lui ai dit que moi aussi je les avais vues. Je lui ai demandé qu’il m’explique tout point par point ; je lui ai dit que, comme lui, je croyais que personne ne pouvait confondre une valise avec un fauteuil ou un vendeur ambulant (ou un employé d’une entreprise de déménagement) avec un des persécuteurs et ses valises.

Un texte fort étonnant, d’une vigueur et d’une rage ne cédant jamais leur élégance de dandy, comme il se doit en l’espèce traitée, pour un hommage ne devant rien à la facilité ébaubie ni à la servilité attendrie, mais tout en recherche de transmutations et de correspondances qui fassent sonner le plus authentiquement possible l’âme secrète de Baudelaire. Un tour de force dans lequel il faut accepter de se jeter et de s’abandonner pour y jouir de tous les effets possibles.

Je lui ai dit je t’aime en sanglotant d’une façon assez convaincante.
– Je suis en train de me transformer en autre chose, a-t-il jacassé. Ne le vois-tu pas ? NE LE VOIS-TU DONC PAS ?
Avec quelque difficulté, parce qu’il ne s’était pas encore habitué à ses mutations, il est monté sur la chaise et ensuite sur le bureau. J’avais déjà remarqué le cocon, fabriqué avec ses propres secrétions, suspendu à la poutre du plafond. Il s’est installé dans cette poche brune et ovoïde de laquelle pendaient quelques filaments noirs, et cetera.

L’excellent billet de Christian Roinat dans Espaces Latinos est ici. Et une très belle lecture des trois textes en français de Polleri est proposée sur le blog des Huit Plumes, ici.

Un nouveau service : la wish list

Grâce à Clément, notre webmaster, vous pouvez désormais vous constituer une wish list et la communiquer à vos proches et amis (Noël approche !).

Il suffit de cliquer sur les petits cœurs qui fleurissent un peu partout sur les pages de notre site : sous les couvertures de livres cités dans nos coups de cœur, sur chaque fiche de livre qu’il soit neuf ou d’occasion, ainsi que dans les listes (en bout de ligne entre l’icône « caddie » lorsque le livre est disponible et l’icône « clochette » pour mettre une alerte sur un livre et être prévenu dès qu’il rentre en stock).

Vous pouvez ensuite partager cette liste d'envies avec vos contacts si vous le souhaitez. Un bon aiguillage bien pratique en cette période de fin d'année...

Ce service est également disponible de l'autre côté du détroit : http://www.scylla.fr/blog/nouveau-service-du-site-scylla-la-wish-list

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